Chapitre 4
Si je n'ai que mes rêves
Je vis heureux comme ça
Quand je vois la chance qui se promène
Je lui fais signe du doigt
A quoi bon me préoccuper
Du chemin que je dois emprunter ?
-Regardez ! s'écria Perceval, en pointant le doigt vers l'horizon. Voici Camelot.
En effet, au loin, le brouillard était piqué de formidables tours de pierre.
-La plus belle ville du monde, mes amis ! lança dramatiquement Perceval.
Il y avait bien un château, non loin du bourg natal de Roxas, mais il aurait fait bien pâle figure à côté de cet édifice. Axel avait même l'impression qu'on aurait pu aisément y faire rentrer un village tout entier.
Il leur fallut encore un jour pour atteindre les portes de la ville. On les laissa entrer sur un sourire de Perceval et ils purent enfin découvrir Camelot. C'était immense. Toutes les rues étaient pavées, avec des morceaux de pierre soigneusement taillées. Dans le soleil couchant, les pierres brillaient doucement. Il y avait des maisons de pierre, hautes comme des arbres, des échoppes à n'en plus finir. Au bourg, les ordures et les excréments se mélangeaient dans les rues qui étaient infestées de rats, jusqu'à ce que la pluie nettoie et emporte tout ici, il y avait des rigoles d'eau qui nettoyaient les rues. Perceval dût apercevoir leur regard étonné.
-C'est des égouts ! C'est Romain. (1) Pour une fois qu'ils servent à quelque chose eux…
Roxas n'osa pas demander qui diable étaient les Romains. Il n'en avait aucune idée. Axel semblait savoir de quoi ou plutôt de qui on parlait, alors il pourrait toujours lui demander plus tard.
-Les odeurs sont parties et on chasse les rats. Il y a les faucons d'Arthur et des chats très gras qui ne bouffent que la vermine. Ha ! Cette ville est un paradis, c'est moi qui vous le dis. Venez, on va s'reposer un peu avant d'aller au château. On n'aura pas l'occasion avant un bout de temps.
Même les habits des passants semblaient infiniment plus riches et propres.
§§§§§
Perceval était vraisemblablement un habitué de la taverne où il les emmena. Ils s'installèrent près du feu autour d'une table en bois de chêne mal dégrossi. Le patron lui-même vint prendre leur commande.
-Ah ! Qu'est-ce que vous nous conterez cette fois, Messire ?
-Aucun mécréant cette semaine, mais une rencontre bien fortunée. Col, je te présente Axel et Roxas. Les gars, voici Gaspard, vous ne trouverez pas de meilleure table en ville, à part peut-être celle d'Arthur.
Le dénommé Col roula des yeux, mais sous sa grosse barbe grille, ses oreilles devenaient rose vif.
-Allons flatteur, je sais très bien ce que tu veux. Une ristourne sur tes pichets de bière. Va donc, tu sais bien que tu n'as pas besoin de me brosser dans le sens du poil. Je n'vais pas te le répéter cent-vingt mille fois. Tu es toujours le bienvenu ici. Par contre la bière oublie, ou ta donzelle va me trucider dès que t'auras le dos tourné.
Perceval éclata d'un rire tonitruant qui fit retourner les trois tables voisines. Mais personne ne fit de remarques, Axel aperçut même un gars faire un signe jovial à Perceval. Ce gars devait être apprécié par ici, il y avait de quoi. Axel ne le connaissait que depuis quelques jours, mais il appréciait déjà sa jovialité continuelle. Le moins que l'on pût dire de lui, c'était que c'était un bon vivant.
Après un repas délicieux, le meilleur qu'Axel avait mangé depuis dieu seul savait combien de saisons, Perceval les emmena au château.
-Morbleu, pas question de vous laisser dormir dehors. En attendant un arrangement, on dénichera bien un p'tit coin de lit pour vous.
Un comité d'accueil les attendait, sans nul doute pour saluer le retour (glorieux ?) du chevalier errant. Ils furent accueillis par un mélange de cris de joie et de reproches. En fait, à en croire l'homme trapu qui houspillait Perceval comme si celui-ci était un gosse qu'on venait de surprendre la main dans le pot à gâteaux, plutôt qu'un adulte mature et raisonnable (quoique cela se discutait, après tout quel adulte mature et raisonnable s'attaquait tout seul à une bestiole mythique six fois plus grosse que lui ?), ce n'était guère la première fois que le chevalier ramenait des chiens errants au château.
Théoriquement, Axel n'avait rien contre les canidés, mais dans la bouche de cet homme, la comparaison n'était pas flatteuse, elle se voulait au mieux condescendante au pire insultante. Serrant les dents, Axel joignit sa voix aux cris.
Roxas leva les yeux au ciel. Il avait légèrement abusé de la bonne chère et le délicieux vin de table se transformait lentement et sûrement en mal de tête affreusement situé.
-Vos gueules ! hurla un nouveau venu d'une voix effroyable. Il était vêtu d'un cuir rouge somptueux. Toi, cria-t-il à Perceval, tu la fermes et tu vas te coucher. Trouve-leur un endroit à crécher. Il reste trois putain d'heures avant l'aube, on verra plus tard.
-Mais, sire Bors – tenta d'intervenir l'homme trapu qui avait enguirlandé Perceval en premier lieu.
-Tu veux réveiller Arthur ? A cette heure ?
De toute évidence, personne n'avait envie de réveiller Arthur, à cette heure. Savoir si c'était par peur ou par compassion était un autre problème, que Axel et Roxas auraient probablement l'occasion de résoudre plus tard.
Le calme revenu, on trouva un coin de paille fraîche pour les laisser dormir. Après moult regards furieux de Perceval, on leur accorda même des couvertures.
(« Ils m'ont sauvé la vie » « Super ! » « Vous pourriez au moins leur éviter de mourir de froid. » « La dernière fois vous leur aviez aussi sauvés la vie. Et ils se sont tirés avec deux magnifiques chevaux, mon meilleur fromage et une bouteille que la reine m'avait offerte ! » « C'est différent ! »)
Le calme revenu, Axel se tourna vers Roxas pour partager son incrédulité devant les étranges gens qui peuplaient ce château. C'était peine perdue. Roxas était déjà emmitouflé dans une couverture qui sentait le cheval et dormait à poings fermés, un petit sourire satisfait sur les lèvres. Axel se coucha près de lui, les cheveux dans la paille. Des brins lui démangeaient le dos ce n'était pas la position la plus confortable mais il n'avait plus envie de bouger. A côté de lui, Roxas remua soudainement, tourna sur lui-même, un peu comme un animal qui cherche la meilleure position pour s'endormir. Quand ce fut chose faite, les yeux toujours fermés, il leva un bras, tenant la couverture, pour inviter Axel à la partager avec lui. Axel n'eut pas besoin de se faire prier.
Cela faisait plusieurs nuits qu'ils dormaient côte à côte. Axel en était venu à connaître et apprécier l'odeur de Roxas et la chaleur qu'il dégageait quand il dormait. Ils auraient pu (dû) s'éloigner, ce n'était pas la place qui manquait par contre il manquait sans doute l'excuse du danger pour justifier leurs mœurs nocturnes. Axel n'en avait rien à fichtre. Il était bien là où il était et –
Et il faillit soupirer de soulagement, lorsque Roxas, dans un élan de courage, roula une nouvelle fois jusqu'à ce que son dos vienne se coller à la poitrine d'Axel. Les cheveux blonds vinrent lui chatouiller les narines. Axel ferma les yeux et posa une main à peine hésitante sur la taille de son ami. Son cœur cavalait dans sa poitrine.
Mais il s'endormit très vite, bercé par les bruits de respiration de son compagnon.
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A présent qu'ils étaient en relative sécurité, Axel n'avait pas la moindre idée de ce qu'ils allaient faire. La liberté était toute nouvelle pour eux deux. Mais elle s'accompagnait également d'une oisiveté qu'Axel avait du mal à gérer.
Roxas était plus taciturne que jamais. Maintenant que l'adrénaline s'était évaporée, leur terreur se muant en souvenir flouté, l'énormité des conséquences de leur fuite lui éclatait à la figure. Les gens qu'ils avaient laissés derrière et qu'ils ne reverraient plus jamais. Quand il y pensait, Axel voulait se rouler en boule dans un coin et hurler (plutôt que pleurer). Roxas, lui, se taisait.
Sans doute parce qu'il n'y avait rien à dire.
Il avait fait son choix.
Ils ne rencontrèrent pas Arthur ce jour-là, ni ceux qui suivirent, d'ailleurs.
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Roxas avait toujours pensé que le bourg natal était grand avec ses hautes maisons de bois et de pierre, avec son quartier riche, sillonné de rues blanches et proprettes, nettoyées plusieurs fois par jour, et fleuries par des enfants au printemps. Rien à voir avec le quartier dans lequel Roxas avait grandi, mélange de boue, de bois et de pierre. Des tas d'ordure puant la pisse et les excréments étaient laissés aux éléments pendant plusieurs jours, voire semaine, attirant des rats comme le bras de Roxas.
Camelot était immense et propre et blanche. La rumeur était inlassable, de jour comme de nuit, on entendait les gens parler, rire, crier, les sabots des animaux claquer contre les pavés, les roues des charrettes s'ébranler avec lenteur. Camelot, c'était comme le centre ville du bourg de Roxas, en dix fois plus grand et plus beau.
Le château du roi Arthur, immense, était érigé en haut d'une falaise battue par la mer. On en voyait les tours à des lieues à la ronde.
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Une semaine avait passé depuis leur arrivée à Camelot, quand Perceval vint les chercher avec un grand sourire aux lèvres.
-Ah je vous cherchais ! Arthur veut vous voir.
-Arthur ? répéta bêtement Roxas.
-Le roi Arthur. Tu sais Excalibur, l'épée magique, le roi...
- Il veut nous voir ?
Perceval le regarda avec un air rempli de pitié.
- Il va pas te manger tu sais. Allez viens, allons trouver Axel, faudrait pas le faire attendre trop longtemps.
Roxas le suivit, avec l'impression d'être dans un rêve. Il marchait dans du coton. Rencontrer un roi ? Quelle drôle d'idée. Les gens pauvres comme Roxas ne rencontraient pas de rois. Ils trimaient pour survivre, ils vivaient misérablement, mouraient jeunes et jamais, jamais, ils ne rencontraient de seigneurs. Axel ne montra aucune réaction perceptible quand ils le trouvèrent. Comme s'il rencontrait des rois tous les jours.
- C'est le moment où on s'enfuit ? chuchota Roxas.
- Tu savais qu'on allait le voir. Ils nous l'ont dit la première nuit.
Roxas rougit.
- Je ne les ai pas vraiment crus.
Perceval les conduisit jusque dans la salle du trône.
Arthur était un homme d'une trentaine d'année, très blond. Il semblait presque frêle sur le trône immense. Il ne ressemblait pas du tout à un roi. Il était en train de converser avec un drôle de bonhomme, habillé d'un long chapeau pointu et de robes bleues, qui portaient des petites lunettes en demi-lune sur le bout du nez. A leur arrivée, les deux hommes arrêtèrent de parler.
-Bienvenue ! clama Arthur avec un grand sourire qui dévoila des dents très droites et très blanches. Je suis le roi Arthur, et voici Merlin, l'Enchanteur de la cour.
Le vieil homme les regardait avec un œil pétillant de malice.
-Voilà des invités intéressants mon jeune ami.
-Ha, vous ne les avez pas vus venir, Merlin ? s'esclaffa Arthur, comme si c'était la plaisanterie la plus drôle du monde.
-Je dois bien dire que non, répondit Merlin d'un air pensif.
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S'il y avait quelque chose que Merlin détestait, c'était bien rester à une époque trop longtemps. Surtout si cette époque était le milieu du Moyen Âge. Crasseux, stupide, superstitieux Moyen Âge. (Il n'était pas vraiment fan du XXIe siècle non plus – mais ça c'était une autre histoire).
Arthur le suppliait (le bougre s'imaginait lui donner des ordres, mais c'était bien des supplications) de revenir de temps à autre. Même si le temps où il était un écuyer maigrichon était bien loin, il aimait s'appuyer sur Merlin. Une des raisons pour lesquelles Merlin s'évertuait à explorer les âges. Il revenait tout juste de Miami, début du XXIe siècle. Une fois n'était pas coutume, il s'était bien amusé : il avait été la star du parc d'attractions Harry Potter et les trois quarts des gens rencontrés 1) s'écroulaient de rire quand il disait s'appeler Merlin, 2) s'évertuaient à l'appeler Albus Dumbledore. (Il avait lu tous les livres du coup. Et Archimède aussi.)
Toutefois, pour une fois, Merlin était content d'être à la cour du roi. On venait lui présenter deux intéressants personnages.
Des âmes voyageuses qui brillaient comme un phare au milieu des ténèbres.
Des âmes qui avaient été privées de cœurs, de vie, puis de souvenirs.
Merlin se frottait presque les mains. Cette époque n'avait pas été aussi intéressante depuis qu'il avait aidé le jeune Arthur à dénicher Excalibur
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Après leur entrevue avec le Roi, Axel et Roxas n'eurent guère le temps de se tourner les pouces en se demandant ce qu'ils pouvaient bien faire de leurs dix doigts. Non Perceval avait décidé de les emmener à travers les rases campagnes.
- Vous serez mes compagnons errants. Nous allons errer ensemble.
- Je croyais que les chevaliers erraient solitaires ?
- Oui. Si ce sont de gros asociaux comme Lancelot. Moi, j'aime bien discuter chemin faisant. Et quelque chose me dit que vos pouvoirs seront utiles à ma quête.
- Mes pouvoirs ?
- C'est l'occasion ou jamais de les exercer. Et puis, si vous les utilisez pour le Bien, les gens auront moins peur.
- Sauf si on croise encore un prêtre chrétien fou qui pense que je suis l'engeance de Satan.
- Encore ?
- C'est une longue histoire Sire, laissez tomber.
Perceval haussa les épaules.
- C'est d'accord ?
- D'accord. Mais quel est le but de votre errance ?
- Cette fois-ci, rien de très mystique.
- C'est dangereux ?
- Ma foi, ça se pourrait bien.
Les yeux d'Axel semblèrent briller d'anticipation. Roxas leva les yeux au ciel.
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Qui aurait imaginé, seulement un mois plus tôt, qu'ils seraient tous les deux à des centaines de lieues de chez eux, parcourant la rase campagne avec un des chevaliers du roi, à la recherche de chimères et de sorcières maléfiques ?
Perceval leur avait expliqué qu'une vieille ennemie du roi sévissait dans la région. Elle se faisait appeler Madame Mime. Laideron notoire, elle n'en était pas moins dotée de fantastiques pouvoirs dont elle usait et abusait pour tourmenter les pauvres gens. Ce mois-ci, elle avait envoyé des demi-douzaines de loups affamés qui avait dévoré des moutons et blessé des gens. Personne n'était mort fort heureusement, mais Arthur avait dépêché ses gens pour que la situation ne s'aggrave pas.
-Mais pourquoi personne n'a exécuté cette sorcière ?
-Personne n'a réussi. Merlin va la trouver de temps en temps. Ils se battent et il la met mal en point pendant quelques mois, voire quelques années mais elle revient toujours. Il ne la tuera pas. (Perceval grimaça. Cela aurait pu être du dégoût ou de la consternation, ou un mélange des deux à la fois). Il ne tuera jamais un être vivant celui-là. Les druides le vénèrent comme un dieu.
Axel se caressa le menton.
-Voyons si je peux résoudre votre problème de sorcière, Messire.
Les yeux de Perceval brillèrent.
-Vous feriez ça ?
-Eh bien. Si ça peut nous assurer une place à la cour, pourquoi pas.
-Votre place est déjà assurée mon ami. Mais votre aide est la bienvenue.
-Qu'en dis-tu Roxas ?
Perceval se tourna vivement vers l'interpellé, comme s'il avait totalement oublié sa présence. Ce qui n'était pas impossible après tout. Axel était celui qu'on n'oubliait pas, celui qui était spécial, celui qui commandait le feu. Roxas était juste… là.
-On part quand ? répondit Roxas.
(1) Les égouts existaient depuis plusieurs siècles. J'ignore s'il est historiquement possible qu'ils soient arrivés en Angleterre, mais on va dire que Merlin a fait des siennes et s'est inspiré de l'architecture romaine pour nettoyer tout ça. Parce que y en a marre du M-Age et de la saleté.
Au programme du prochain chapitre : Chasse au dragon. Je veux dire sorcière.
