Chapitre 34 :
Azula riait, riait, et le corps de Jet tombait en arrière, transpercé par un éclair bleu mortel. Zuko courait vers lui pour le rattraper, mais son amant était toujours plus loin, à tomber dans le vide, avec ses yeux écarquillés par la surprise, sa bouche entre-ouverte, et ses membres inertes. Il ressemblait à une poupée de chiffon, sans vie ni conscience. Et il tombait, encore et encore, éternellement hors d'atteinte.
Il avait beau courir, il n'avançait pas. Les rires enflaient, cruels et incontrôlables. Et Jet restait inaccessible.
Zuko avait perdu, comme toujours. Non seulement il avait perdu contre sa sœur, mais il avait tout perdu : sa mère, son oncle, son amant.
Il était seul.
Zuko se réveilla en sursaut.
Devant lui, son petit ami gisait sur une paillasse, les yeux fermés et la peau inhabituellement pâle. Il se pencha sur le corps inerte et observa sa poitrine. Elle se soulevait légèrement, douloureusement. C'était ténu, mais il respirait. Il vivait.
Le prince déchu caressa doucement les cheveux du blessé. Les souvenirs de la veille se superposèrent à l'image du présent, et comme dans un cauchemar, il revit l'éclair bleu qui fonçait vers son amant, porteur de mort.
Il ne saurait jamais comment il avait réussi à parcourir la distance aussi vite, mais une fraction de seconde après que l'éclair avait touché Jet en pleine poitrine, il avait attrapé la main brune entre ses doigts. Il se souvenait encore de cette sensation terrible de la mort qui passait à travers son corps avant de sortir par l'autre main qu'il levait en l'air, fendant le plafond de la caverne. Il se souvenait des pierres qui s'effondraient dans un nuage de poussière, les séparant de sa sœur et de sa maîtrise nocive, de la voix d'Azula, leur criant où était caché leur père, et de la voix de l'Aveugle qui interdisait à l'Avatar de se jeter dans ce nouveau piège, non préparé. Mais plus intense que tous ces souvenirs, l'image du corps aimé qui pendait inanimé dans ses bras restait gravée dans sa mémoire.
La suite était floue, un ensemble de bribes désordonnées, non reliées, éclipsées par la permanence de cette mollesse terrible dans le corps de Jet, de cette terreur invivable à l'idée qu'il avait perdu l'être qu'il aimait le plus au monde.
L'Avatar qui le tirait hors du tunnel creusé par l'aveugle, le silence sur le dos d'Appa, le visage désolé de Katara lorsque, à peine retournés sur la berge, Zuko l'avait suppliée de sauver Jet, Sokka qui criait « C'était un piège ! », les dirigeables de guerre qui arrivaient dans le ciel et les bombardaient de feu, Pesticide et la Flèche qui accouraient et découvraient l'état de leur ami, les mains de Katara sur la poitrine brûlée de Jet, le Duc qui pleurait sur les épaules de Demi-Portion, la panique autour de lui quand le dernier sous-marin fut détruit, effaçant leur dernière chance de fuite, et cette eau qui parcourait inlassablement le corps de son petit-ami, luttant pour maintenir la dernière étincelle de vie en lui.
Et puis Katara avait baissé ses mains et Zuko avait explosé en fureur et en larmes, saisissant son habit entre ses poings fermés et lui hurlant au visage de sauver Jet. Sokka avait fait mine d'intervenir, mais la maîtresse de l'eau avait éteint sa colère en lui promettant que Jet n'était pas mort et que si elle pouvait s'occuper de lui dans un endroit calme, il guérirait. Alors seulement le brouillard s'était un peu dissipé et le jeune homme avait lâché le vêtement.
Autour de lui, on venait de décider que le gros des forces d'invasion devait se rendre. Seuls la troupe de l'Avatar et les plus jeunes avaient une chance de partir, montés sur Appa. Avant que Zuko ne la supplie de le faire, Katara lui assura qu'elle allait emmener Jet avec eux et le soigner, comme venait de lui faire promettre Pesticide. Puis elle lui dit qu'il restait encore une place, en plus de leur gang et de Le Duc, le plus jeune de la troupe. Sokka fit mine de protester, mais Demi-Portion s'interposa et déclara avec un air féroce que si quiconque s'opposait à ce que Zuko les accompagne, il aurait affaire à lui. Personne n'osa répliquer devant la montagne de muscles et son regard implacable, d'autant que Pesticide et la Flèche l'entouraient, menaçants, flèche et couteau tirés.
Avec l'aide des trois Combattants de la Liberté, il avait ensuite monté le corps toujours inerte de son amant. Pesticide avait décliné son offre de prendre sa place aux côtés de Jet, décrétant qu'il aurait plus besoin de lui que d'elle avant de lui détruire l'épaule d'un coup de poing amical. Lorsque le bison volant s'était élevé dans les airs, Zuko serrait Jet contre lui avec une crainte superstitieuse. Les regards intenses des trois fidèles de son amant l'avaient suivi dans les airs. Le Duc leur avait crié d'une voix étranglée qu'ils reviendraient les sauver, puis ils avaient disparu de leur champ de vision…
Jet bougea légèrement, ramenant Zuko dans le présent. Tout en caressant avec amour sa joue pâlie, le maître du feu s'adressa au malade :
« Je suis là, Jet, tu es en sécurité. Si tu m'entends, cligne des yeux. »
Les cils noirs s'agitèrent quelques secondes, puis ils s'écartèrent sur deux yeux chocolat. Zuko fondit dans ce regard chaleureux et tant aimé. Suivant une impulsion, il avança son visage et frôla de ses lèvres la bouche de son amant. Jet ouvrit ses lèvres, offrant son souffle au banni. Mais Zuko mit rapidement fin au baiser, conscient de l'extrême fragilité de sa moitié.
Jet le regardait fixement. Il était toujours aussi pâle, et son torse barré d'une énorme brûlure, mais il souriait avec douceur et était conscient. Zuko glissa une main dans ses cheveux désordonnés, le cœur empli de joie.
« On est… où ? » articula difficilement Jet.
« Au temple de l'Air de l'Ouest. Une architecture étonnante, avec des bâtiments à l'envers et plein de brume. Une excellente cachette. Je te ferai visiter dés que tu iras mieux. C'est très différent du Royaume de la Terre. On est dans une tente que nous a passé l'Aveugle, et le gang de l'Avatar est un peu plus loin.
- Et… les autres ? »
Le sourire de Zuko s'évanouit.
« C'était un piège. Ils ont amené des dirigeables de guerre et détruit les sous-marins. Pesticide, La Flèche et Demi-Portion ont du se rendre, avec les autres. Seuls l'Avatar, ses amis et le Duc ont pu venir avec nous, sur le bison volant… Je voulais que Pesticide prenne ma place mais… elle a refusé et... »
La voix de Zuko s'étrangla. Il n'avait jamais été doué avec les mots, ni avec les émotions. Il détourna la tête.
« Elle a eu raison. » déclara Jet.
Il lui adressa un faible sourire, mais son visage exprimait un mélange de tristesse et de regret. Zuko lâcha ses cheveux et descendit sa main jusqu'à celle du jeune homme. Les doigts bruns agrippèrent les doigts blancs comme s'ils étaient la seule chose qui les rattachaient encore au monde.
« On les retrouvera, reprit Zuko. Il suffit de savoir dans quelle prison ils ont été envoyés. »
Jet hocha faiblement la tête, puis son regard dériva. Le prince déchu détestait la tristesse qui hantait ses traits habituellement illuminés par le sourire ou la détermination. Il creusa dans sa tête à la recherche d'une phrase à dire pour lui remonter le moral. En désespoir de cause, il posa sa main libre sur la grande cicatrice qui décrivait une étoile sur la poitrine brune et dit :
« Tu as essayé de me copier ? »
Le regard de Jet, redevenu net, descendit le long de son cou, jusqu'à son poitrail marqué. Il considéra sa nouvelle cicatrice en silence. Zuko s'insultait mentalement, se demandant à quel moment plaisanter sur une marque à vie lui avait semblé une bonne idée.
« Tu m'as sauvé. »
Contre toute attente, Jet souriait. Même ses yeux avaient retrouvé un peu de leur éclat.
« On est tous les deux des balafrés maintenant. Des parias balafrés. » gloussa l'ancien chef des Combattants de la Liberté.
Le blessé serra tendrement la main de son amant entre ses doigts. Un large sourire étira les lèvres de Zuko, et il plongea vers celui qu'il aimait. Avec douceur, il posa son front contre celui de Jet, dévorant son visage du regard.
« Embrasse moi, mon modèle balafré » chuchota le jeune homme, ses yeux plus pétillants que jamais.
Zuko avança encore son visage, coulant ses lèvres vers celles ouvertes et invitantes de son amant… Puis s'immobilisa lorsqu'il entendit le frôlement d'une toile levée. Il s'écarta d'un bond et se retrouva nez à nez avec Katara, en train de rentrer dans la tente. Elle se figea et regarda un instant son patient et le jeune homme rougissant, s'attardant sur leurs mains liées. Puis elle s'approcha de la paillasse et appela l'eau de sa gourde.
Zuko extirpa sa main de celle de son petit ami et s'écarta vivement. Il s'efforça de regarder ailleurs tandis que la jeune femme soignait Jet, cachant sa gène derrière un masque bougon et des bras croisés.
Un bruit de pas précipités l'alerta quelques secondes avant qu'une petite silhouette fasse irruption dans la tente. Le Duc courait droit devant lui, à toute vitesse, en appelant Jet. Zuko l'intercepta puis le maintint dans ses bras forts en lui criant dans les oreilles :
« ON NE COURT PAS DANS LA TENTE D'UN BLESSE, DÉBILE ! »
L'enfant se paralysa aussitôt, l'air terrifié. Mais Katara détruisit son effet d'autorité en ajoutant :
« De même qu'on ne crie pas dans la tente d'un blessé. »
Jet émit un petit rire moqueur. Aussitôt, le visage du Duc s'illumina et il s'exclama :
« Jet ! Tu es réveillé ! »
Avant que Zuko ait pu agir, le petit Combattant de la Liberté se jeta vers son ancien chef et lui fit un câlin magistral. Katara fronça les sourcils et ouvrit la bouche, mais la vision de l'enfant fourré dans les bras du blessé et des deux sourires affectueux la dissuada de protester. Elle ramena l'eau dans sa gourde, se leva et dit :
« Le Duc, je te laisse veiller sur Jet. Il est fatigué et blessé, donc reste calme. Pas de cris, pas de grands gestes. Et pas trop de discussion, il doit dormir. C'est compris ? »
L'enfant hocha vivement la tête, soudain très sérieux. Un peu moins sérieux, Jet tira la langue à la maîtresse de l'eau. Laquelle leva les yeux au ciel puis attrapa Zuko et le traîna hors de la tente.
Aussitôt sortis, Zuko se dégagea, mal à l'aise de ce contact physique, et foudroya la jeune femme du regard. Levant les mains en signe de paix, celle ci se dépêcha de dire:
« Je veux juste te parler. »
Zuko soupira mais hocha la tête.
« Je sais que certains d'entre nous n'ont pas confiance en toi…
- Par certains, tu veux dire ton frère ?
- ...Mais ce n'est pas mon cas. Je n'oublierai jamais notre discussion dans la grotte, à Ba Sing Se. »
Un silence lourd s'installa.
« J'étais vraiment prête à soigner ta balafre alors, reprit Katara d'une voix douce. Si je ne l'avais pas utilisé pour… pour sauver Aang, je l'aurais utilisé pour toi. Tu nous as aidé ce jour là, contre ta sœur. Et hier encore.
- J'aurais préféré que tu l'utilises pour Jet, souffla Zuko, le visage résolument tourné vers le sol. Pour qu'il guérisse plus vite, et qu'il n'ait pas de cicatrice. »
Cette fois encore, le silence se fit pesant, intense. Zuko détestait ça, tous ces sentiments contraires entre eux, entre méfiance, inquiétude, compassion et prévenance. Être ennemis était plus simple.
« Tu tiens beaucoup à lui » murmura Katara.
Zuko releva brutalement la tête, mais le visage de la jeune femme ne reflétait qu'une curiosité prudente derrière une vague de bienveillance. Il ne put s'empêcher de rougir.
« Lui aussi tient beaucoup à toi. La façon dont il te tenait à Ba Sing Se, lorsqu'on a fui la grotte, était similaire à la façon dont tu le serrais sur Appa. »
Zuko détourna les yeux. Il n'avait pas envie de penser à ça.
« Ça m'a un peu surprise je dois dire, reprit Katara sur un ton plus léger, après ce que Jet a… »
La jeune femme s'interrompit soudainement. Zuko lui jeta un regard suspicieux et s'étonna de la voir rosir.
« Qu'est ce que... commença t-il.
- Mais peut importe. Ce que je voulais te dire, c'est que j'ai à nouveau confiance en Jet, et en toi. Et Aang a besoin d'un maître du feu, surtout qu'il ne pourra plus bénéficier d'une éclipse lorsqu'il affrontera ton père. »
Zuko recula, hébaï.
« Tu ne veux quand même pas…
- Si. Zuko, je te demande d'enseigner la maîtrise du feu à Aang. Tu es un excellent maître du feu, et probablement le seul dans les environs disposé à enseigner ce savoir à l'Avatar.
- Mais…
- S'il te plaît. De même que tu tiens à Jet, je tiens à Aang. Et je refuse qu'il lui arrive malheur. »
Zuko regarda le visage suppliant de son ancienne adversaire, ses yeux à la fois déterminés et brillants de larmes. Il pensa à Jet, blessé dans la tente, balafré à vie, mais vivant. Il pensa à Iroh, au diadème et au choix qu'il lui avait laissé.
« D'accord. »
