Refuge

La pluie. La pluie. La pluie. Encore de la pluie. Mes bandages ne tiennent plus. L'eau coule sur mon visage contusionné. La route jusqu'à mon refuge est encore longue, la ligne que j'empruntais encore il y a quelque mois étant fermée.

La pluie. La population commence à s'y habituer. Les alertes ne cessent de retentir dans tous les quartiers influents de la capitale, et à chaque coin de rue dernièrement. Les panneaux publicitaires de multiples couleurs éclairés aux néons se changent petit à petit en avertissements tout en prenant une tournure rouge foncé. Tokyo est beaucoup moins accueillante que sur les diverses brochures que j'ai trouvé sur internet.

Perdu dans ces couleurs tape-à-l'œil, je perds l'équilibre et renverse une poubelle. Une lourde sacoche tombe par terre, le bruit émis ressemble à celui d'un sac de pièces. Bien que j'aie des difficultés à me pencher, elle me semble nécessaire pour quelconque raison. Je l'ouvrirais une fois rentré. Je ressens un sentiment d'oppression constante depuis ce jour. C'était il y a trois mois. Un éclair d'une taille immense a frappé divers endroits dans la capitale : de nombreux sanctuaires Shinto ont été visés, mais aucun d'entre eux n'a subi de dommages. Il s'en est suivi de nombreuses coupures de courants, puis il s'est mis à pleuvoir, les rivières et les canaux ont débordés. Cette pluie torrentielle a causé l'inondation de la ligne Yamanote, ou l'évacuation a été la cible de nombreux médias. Le bilan total fut de dix-neuf décès, et plusieurs centaines de blessés dans toute la région. Depuis, le soleil n'a pas repointé le bout de son nez. Enfin, on peut parfois observer des éclaircies sur les monuments phares de Tokyo. C'est intrigant, mais c'est peut-être et même sans doute naturel. Ma vie est malheureusement loin d'être un monument.

J'arrive enfin à l'immeuble où je loge. À voir le nombre d'éléments rouillés, de dalles craquelées, pas besoin d'être un génie pour comprendre que cet endroit n'est pas entretenu. J'ai été recueilli par une famille lors de mon arrivée à Tokyo au début de l'année scolaire(1). Ils vont quitter la région à la fin de cette année, ainsi, je pourrais me trouver un logement si j'obtiens mon BAC. C'est mon but premier aujourd'hui.

Je mets la clé dans la serrure. La porte s'ouvre facilement. De plus, n'importe qui pourrait enfoncer cette porte.

— Quoi ? Une arme de poing accompagnée de multiples munitions se dévoile à travers l'ouverture de la sacoche. Les yeux rivés sur l'arme tel un criminel, je réfléchi aux nombreuses possibilités qui s'offrait maintenant à moi.

— Foutaises ! Crie-je, avant de jeter la sacoche qui s'ouvre au choc avec le vieux parquet. L'arme et quelques munitions sortent.

Mes « parents » sont partis quelques temps, ils m'ont confié l'appartement. De ce fait, Je suis considéré par le propriétaire comme le seul locataire, même mon numéro de téléphone a été enregistré. Ma seule compagne à l'heure actuelle, c'est Miku, la célèbre vocaloïd japonaise. Ils en ont donc fait une IA, Intelligence artificielle, qui avait pour principal but d'aider les Hikikomori à sortir de leur chambre. Je rentre dans le salon d'environ vingt mètres carré.

— Tu m'étonne qu'ils veuillent s'installer ailleurs… Miku, du nouveau aujourd'hui ?

Tu as trois nouveaux messages sur les réseaux : Gmail, Yahoo !, Line ! Veux-tu que je les lise à haute voix ?

— Oui vas-y.

Cher Jiraya desmondes, votre commande de viagra est arriv…

— Suivante ! Crie-je à l'hologramme d'une voix tremblante. Vraiment, il n'a pas besoin de ça.

Message de Biopac127 adressé à LodAkA47. Sujet : comment se couper les veines sans douleur : « Alors pour ça tu suis mon lien de parrainage et t'auras plein d'infos promis ;) »

Le lien redirigeait vers un site d'aide concernant le suicide. Inutile donc. Je range l'arme dans mon sac de cours, au cas où. Rien n'est sûr dans ce lycée, et puis, me libérer en toutes circonstances, ce n'est pas de refus.

Message de ID19812 adressé à LodAkA47. « Bonsoir, malgré ton altercation désastreuse de ce matin, on a tout de même eu cours l'après-midi à la place des clubs journaliers. Nous avons formé des groupes de travail et je me retrouve avec Hikari et toi, car nous somme en nombre impair maintenant. Rendez-vous demain 15h en salle 210 » Lecture terminée !

J'étais abasourdi. Ce dernier message m'avait laissé sans voix. Pour une fois, je ne vais pas être le seul bosseur, ni le souffre-douleur. Hikari fait partie de ces élèves qui ne suivent pas le mouvement, et qui arrivent à éviter tout incident comme celui de ce matin, il faut croire que remonter ses lunettes n'est pas forcément gage de stupidité. Grand lecteur et abonné à des dizaines de magazines traitant les phénomènes paranormaux, il ne cesse de ramener sa fraise en cours. Quant au fameux ID19812, il s'agit d'une sécurité rendue obligatoire ces dernières années. Quand on contacte quelqu'un sur un réseau social, on apparaît anonymement. Ainsi, il faut que le destinataire nous renomme, et pour cela, si faut se voir. Connaissant les élèves de ma classe, je soupçonne Hina d'être l'expéditrice. Si c'est le cas, je doute fortement qu'elle se rabaisse au niveau de ces énergumènes. Avant de perdre mon sang froid, je ne pouvais détourner le regard de ce visage radieux, je ressentais comme une force qui m'empêchait de me concentrer sur autre chose.

On appelle cela dans de nombreux pays : un coup de foudre !

— J't'ai pas sonné !

Mode veille : activé !

— Murmurer, ce n'est pas bon pour la santé.

Toutefois, comment vont-ils me regarder suite à l'incident de ce matin ? Vais-je pouvoir les regarder en face ? Je me jette dans mon lit, avant de me souvenir des devoirs de mathématiques pour le lendemain. Je cherche mon cahier parmi une trentaine de magazines dédiés à la culture pop japonaise. Certaines revues n'ont rien à faire ici, surtout qu'une étagère est libre.

— Enfin, ce n'est pas le moment de faire du rangement… me dis-je à moi-même, de manière convaincante pour éviter tout poids sur la conscience.

Un rayon de soleil perce les épais nuages sombres, avant d'arriver sur ma main. Symbole d'un futur radieux ? Non, c'est à se demander si la vie vaut la peine d'être vécue. J'ouvre mon cahier et je commence les exercices sur le logarithme népérien.

(1) Au Japon, l'année scolaire commence début avril. Ici, début avril 2020.