Salle 210

— Hina

— Hina ! Réveille-toi ! Wake up !

J'ouvre lentement les yeux. Le temps que ces derniers s'habituent à la lumière du jour, je me demande l'heure qu'il est. Pensée inutile. La trotteuse de mon réveil fait un bruit assourdissant. Je distingue enfin le visage de Nagi, mon petit frère, en train de froncer les sourcils.

— T'as vue l'heure ? Tu vas arriver en retard ! T'as fait quoi hier ?

Je me penche sur le côté gauche de mon lit, et je lis l'heure. Il est 7h35. Je me lève doucement, enfile mes pantoufles en forme de grenouille puis rejoins Ame dans la cuisine. Ame est le nom de notre chat. On l'a recueilli il y a quelques mois. Il est minuscule. Je prépare mon petit déjeuner : céréales, lait, jus d'orange, pour faire dans l'originalité. Mais mon frère me ramène à la raison, il faut dire que je n'étais pas encore totalement réveillée.

— T'es sérieuse ? Tu mets 20 minutes à rejoindre le lycée !

Je recrache le lait et les céréales et me rue vers la porte avant de me rendre compte que je n'avais pas pris mes affaires de cours. Une fois à l'extérieur, je vérifie l'heure une dernière fois.

— 7h45 ! Arriver en retard le lendemain de la rentrée, quelle poisse… et puis, il n'a pas répondu.

C'est un certain Hikari qui m'a donnée son adresse Line. Je reste sceptique. Travailler avec une sorte de tête brûlée ne me réjouis pas, il ne contrôle pas ses émotions. L'extincteur de la classe a volé près de quatre fois, heurtant de nombreux élèves. J'ai pu repérer certains groupes, mais cela reste hypothétique, et l'idée de devoir choisir un camp me déprime

C'est avec un goût amer dans la gorge pour la deuxième fois cette semaine que je prends la route pour le lycée Koyama.

La poisse. La malchance. Arriver en retard serait l'occasion parfaite pour en reprendre plein la figure

Heure actuelle : 8h02

Lycée technologique de Koyama

Durée du trajet estimé : 10min

Ces applications sont bien plus franches que mon esprit, alors autant le crier de suite.

— Je n'arriverais jamais à l'heure c'est foutu ! Hurlais-je.

Les passants me regardaient avec stupeur. L'air complètement médusé, certains élèves me dévisageaient.

— Le Formatheux, là ! On se bouge !

Coup de chance de la matinée : l'emmerdeur de service est aussi en retard, ce qui exclue toute possibilité de massacre. Un sentiment de joie fait son entrée. Je me sens galoper telle une licorne sur l'asphalte assombri par la pluie, et je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire moqueur.

— Espèces d'enfoirés ! Quelle belle matinée !

On peut apercevoir d'ici la Tokyo Tower, réplique identique ou presque de la Tour Eiffel à Paris. Je peux voir le Rainbow Bridge se caler pile de dessous du premier étage de la tour. Le givre qui s'était installé cette nuit était en quantité phénoménale, ce qui est assez inhabituel, me permet d'effectuer quelques glissades contrôlées. Un sentiment de bonheur me réchauffe le ventre.

Shinzo sasageyo(1) Lodaka ! Me crie un élève de ma classe, à ma grande surprise. De nombreux bus sont arrêtés dû aux intempéries exceptionnelles, de nombreux élèves de ma classe m'interpellent avec des surnoms plutôt encourageants, une première. Ont fini par improviser quelques courses sur les trottoirs opposés au boulevard, une bonne ambiance s'installe. Ma confrontation d'hier les a peut-être ramenés sur terre. De toute façon, je ne compte plus me laisser faire de la sorte.

— Tokyo c'est génial !

8h10

J'arrive essoufflée devant la grille du lycée. La sonnerie du début des cours utilisée dans tous les lycées de la région retenti. J'ai raté le rituel matinal, mais je serais à l'heure. Entre les incidents qui ont lieu quotidiennement devant le sanctuaire d'Asakusa, et les femmes âgées qui avaient besoin d'aide pour traverser la route, les résoudre m'avait emplie de détermination pour le reste de la journée. Je fais un saut à la salle 210 pour poser mes affaires de travail, il s'agit d'être efficace cet après-midi, préparer un itinéraire dans ce labyrinthe qu'est Tokyo ne dois pas se prendre à la légère. Il s'agit d'être prêt !

8h12

Tableau des absences :

Mardi : Mme. Chaslaine – Journée

M. Katawarase - Matinée

— Quelle ironie.

— High five les mecs !

— L'absentéisme ! C'est pas vrai ça ! Alors qu'on a devoir vendredi…

Beaucoup de plaintes sont proférées. Je demeure impassible face à cet acte de je ne sais quel dieux Shinto. Pour une raison qui m'est inconnue, la malchance a tournée pour moi, et la bonne augure prenait le dessus. Kirigaya m'a perdu de vue, ont peux dire que je suis sauvé. J'aperçois plusieurs élèves de ma classe dans le couloir des informations. La plupart s'en vont, certains restent pour admirer les posters publicitaires des clubs de l'établissement.

Le couloir devenait silencieux. Plus aucun son ne me parvenait. Comme si j'étais dans un état second. Les murs se disloquent, je parviens tout de même à entendre le son des morceaux de placo qui résonnent en s'entrechoquant. Le couloir prend lentement des allures de catacombes. Des bruits de pas se font entendre, je suis seul. Enfin j'étais. Kirigaya et sa bande s'approchent de moi.

— Il était bien là. Merci Kanade !

Elle faisait partie des élèves de ce matin. Pourquoi ? Sa figure n'affiche aucune émotion, elle semble agir sans quelconque volonté personnelle. L'appât du gain convertit rapidement toutes mes nouvelles connaissances. Tout était joué, fictif. Me faire des amis est purement utopique. Ça sent le coup monté par les influenceurs de la classe à dix kilomètres, le deuxième de la semaine.

— Parce maintenant tu paies les élèves pour me casser la gueule ? Dis-je avec un semblant d'assurance. Je peine à me rassurer. Les battements de mon cœur deviennent irréguliers, je respire abondement. Leur corps de guerriers traitres s'avance vers moi au rythme de la mort qui vient anéantir une âme. Je cours de toutes mes forces. Je saute les marches de l'escalier afin de rejoindre le deuxième étage. Au fond du couloir, se trouve un tombeau, il n'y a pas plus symbolique. Pourquoi tout doit forcément se finir comme cela ? Qu'ai-je fait pour mériter une telle chose ? Aussi atroce soit-elle, je ne peux plus y échapper. Je trébuche, et j'enfonce sans m'en rendre compte la salle 210, avant de croiser une jeune lycéenne du regard.

— Il est là ! On le chope ! 30000 yens (2) à celui qui l'attrape !

Les portes s'ouvrent une à une, un nombre incalculable de zombies s'approchent, mon ouïe se trouble, comme si je me noyais. La jeune fille me prend la main et prononce mon nom avant d'ajouter une expression toute droit sortie d'un dialecte qui m'est inconnu.

— Ikou(3) !


1 « Donne ton cœur… » … pour ta patrie, tiré de l'animé « L'attaque des Titans », meme

2 Environ 250€.

3 « On y va ! »