Un texte sans prétentions qui m'a trotté dans la tête toute une journée de dimanche après avoir vu un fanart. Un peu obscur peut-être.
Dont acte :
Si la journée des uns s'était concentrée sur l'entraînement, sans oublier l'organisation des équipes avec les nouvelles recrues, celle d'autres, dont le Major, s'était limitée à de la paperasse. En grand nombre. Ce n'était pas que Erwin rechignât à remplir son devoir, non pas, c'était juste qu'il se sentait terriblement las de ne pouvoir se rendre sur le terrain suffisamment à son goût. Il fallait bien que quelqu'un le fît pensait-il, et il avait confiance en lui, alors autant qu'il s'en chargeât... Mais il se sentait rompu de fatigue, plus même qu'après une journée à chevaucher. Que cela paraissait curieux... Et contrariant. Comme les muscles de ses épaules appelaient d'autres exercices que ceux de se crisper au-dessus d'un bureau méticuleusement nettoyé et recouvert d'une foultitude de documents divers et variés ! Erwin sacra intérieurement puis soupira, se renversa sur le dossier de bois de son siège, et son regard se perdit au plafond. Ou plus loin, plus haut encore. Par delà les Murs.
Il ferma les yeux, bloqua son inspiration et cette fois souffla longuement, essuyant une larme de fatigue au coin de son œil gauche. Observant sa porte, il appelait de tous ses vœux une visite. N'importe qui ferait l'affaire, mais, avec un petit sourire en coin, il admit en total accord avec lui-même - c'était déjà bien, il doutait que Hanji y parvînt systématiquement - qu'une visite de Levi lui ferait un bien fou. Alors, son cœur tressauta au rythme d'un petit coup qui résonna sur l'huis entrouvert de son bureau. Jamais totalement fermé car, généralement, Erwin préférait ne pas se sentir totalement isolé de ses hommes. Il aimait la vie qui courait dans les couloirs, bien qu'il n'y participât plus vraiment. Curieux comme le comportement de la plupart avait radicalement changé lorsque ses responsabilités s'étaient trouvées accrues. Comme s'il était passé dans un autre camp en même temps que dans un autre bureau. Pourtant, tout exigeant qu'il fût, il se trouvait toujours à leurs côtés - enfin... un peu plus au centre de la cavalcade, tout de même, dorénavant. Le tacticien devait être protégé - mais il ne rechignait pas à monter au combat, parfois au grand dam de Levi, ou encore de Mike. En parlant du loup, celui-ci passa une tête hésitante par la porte entrouverte.
" Je peux ?
- Oui, viens, cela me distraira de cet amoncellement de dossiers."
Les deux hommes devisèrent un court instant avant de s'avancer de conserve vers la haute fenêtre dont bénéficiait l'homme - un peu de lumière, à défaut de pouvoir être sous le soleil - et de considérer les soldats qui s'agitaient en bas. Mike jeta plusieurs coups d'œil à son ami, puis se lança.
"Tu te perds beaucoup, Erwin, je crois. Tu cherches des réponses, mais tu ne te trouves pas toi-même."
L'homme tourna lentement un visage un tantinet contrarié vers Mike. Celui-ci avait parfois des éclairs de lucidité effrayants, mais, si Erwin se refusait à une chose, il s'agissait bien du fait de confronter ses hommes à ses hésitations, à ses désirs lacunaires. Il ferma un court instant les yeux, et lorsqu'il les rouvrit, il vit son ami les mains levées vers lui en un geste d'apaisement.
"Laisse tomber, va !"
A cet instant précis, Levi, au loin, leva le visage en direction des deux hommes. Il semblait ne faire qu'un avec sa monture. Il fronça les sourcils avant de détourner le regard, attiré par un mouvement à sa périphérie. Le soldat admirait la force d'Erwin, son intelligence. Son flair et sa détermination. Il se le représentait dans sa quête perpétuelle comme le vent qui soufflait au-dessus de lui lorsque son cheval galopait, à l'extérieur des murs. Il ne s'arrêtait jamais. Un jour, le major lui avait confié qu'à son sens, la paix véritable survient lorsque l'on se recroqueville pour protéger l'intangible. Une petite fougère. Un oisillon tombé du nid. Une personne à aimer. Il crispa sa mâchoire en retenant un claquement de langue agacé. Qu'est ce qu'il en savait, lui, après tout ?
Il se remémora alors sa deuxième sortie en dehors des murs, avec Erwin. Ou plutôt, la boucherie, et ce qui lui avait succédé. Il avait dû ramasser des corps, lui aussi. Et certains encore entiers.
Avec un soupir, Levi s'était penché sur le cadavre d'un homme dont il ne saurait jamais le nom. Il avait levé le visage, jeté des coups d'œil autour de lui, espérant apprendre son identité, mais seuls des hochements négatifs lui avaient répondu. Il s'était résolu à le soulever lorsque Erwin s'était approché.
"Ah ?
- Qu'y a-t-il, Levi ?
- C'est vachement lourd !
- Tu n'as jamais soulevé de corps ?
- Dans les bas-fonds, on crevait de faim, le manque de lumière n'aidait pas à la croissance des mômes, les corps étaient légers.
- Mmm je vois. Pour le poids de ces cadavres... Tu vois, parfois, je me dis c'est en soulevant les corps de nos camarades que l'on sent le poids du passage de vie à trépas. C'est étrange, tout de même, quand on y pense comme les défunts semblent peser plus lourd que les vivants... On pourrait penser que c'est l'inverse. Mais pourtant non."
Levi l'observait avec intensité.
" D'où ça vient d'après toi ?
- Tu vas peut être trouver ça idiot... Je crois, je crois que c'est son essence spirituelle qui donne au corps sa légèreté... Et quand elle le quitte, le corps a tout perdu, vraiment tout et ne souhaite plus qu'une chose..."
Erwin s'était tu, semblant observer un silence respectueux pour ses morts... Son regard se perdait loin, très loin dans l'éther, en temps et en distance. Levi n'aimait pas lorsqu'il partait ainsi, il se sentait... seul. Alors, Erwin avait très longuement soupiré. Levi avait eu un léger et subtil froncement de sourcils. La patience n'avait jamais représenté sa force.
"Et... Qu'est ce qu'il voudrait, ce corps d'après toi ?
- Ahh... Je pense qu'il n'attend que de retourner à la Terre. C'est pour ça qu'il est si lourd...
- ... je te trouve bien poétique, aujourd'hui.
- Cela te semble déplacé ?"
Levi n'avait jamais répondu à cette question.
Ce jour-là, Levi avait ressenti une violente envie d'étreindre Erwin. Il avait senti, d'une manière plus virulente encore son cœur fléchir vers celui de l'autre homme. Son cœur, son âme, sa force. Tout en lui s'était dirigé vers Erwin. Pour la deuxième fois. Comme s'il n'avait plus la maîtrise de son destin. Depuis, son esprit vif et curieux se trouvait sans cesse tourné vers cet homme qui, peut être sans en avoir conscience, avait tissé, par ses mots, par ses actes, par sa simple existence, un lien indéfectible, d'une puissante infrangibilité entre eux deux. Alors, alors, un joyeux entremêlement de sentiments, d'envie, de douleur, de bonheur et de souffrance jaillit de l'âme de Levi en un ruisseau, aussi clair et pur que les larmes qu'il avait essuyées discrètement, mais qui avaient eu le temps de capturer un éclat de lumière. Stupéfait, il s'était alors rendu compte que les échanges qu'il avait pu avoir, auparavant, n'étaient qu'un maigre ersatz de celui né de cette communion d'âmes, de ce viatique qui resterait toujours en lui comme un trésor. Un accord d'une telle profondeur qu'il ne saurait être rompu que par la mort de l'un ou de l'autre. Ses doigts en avaient tremblé, un court instant. Il avait eu la sensation désagréable de comprendre que son existence était auparavant comme figée, et que le temps assassin qui à la fois fonde et détruit les espoirs recommençait à s'écouler, comme du sable entre les doigts d'un enfant, et qu'il ne lui fallait pas en perdre un grain. Un sentiment d'urgence l'avait envahi.
Il avait déjà désiré un contact plus... proche. Le jour maudit au cours duquel ses amis, sa famille, ceux qu'il aimait le plus au monde avaient quitté ce monde désespérant. De retour entre les Murs, Erwin lui avait demandé de le suivre dans son bureau. Il avait préparé, devant ses yeux vidés de toute substance, un thé, que le jeune homme avait bu brûlant, sans vraiment en avoir conscience. Puis il l'avait longuement considéré, lui qui était affalé sur ce siège. Alors Erwin avait chuchoté que, bien qu'il ne prétendît pas imaginer ce qu'il ressentait à cet instant, à son sens, le chagrin était une période à endurer. Que c'était un temps où l'on escomptait, non pas que la souffrance s'effaçât, non, bien sûr que non, mais que l'on s'y habituât. Et que lui serait présent pour Levi. Toujours. Tant qu'il le pourrait, tant qu'il vivrait. Alors le soldat endeuillé avait levé un visage affligé d'un insondable chagrin, aux regard creux qui frappa Erwin en plein cœur. Il lui semblait que Levi reculait en lui-même, loin, si loin qu'il en esquivait son âme, son offrande, sa main... Mais qu'en même temps, il souhaitait... ne pas être seul. La vacuité de Levi aurait poussé Erwin à tendre sa main vers lui, à le toucher, cependant, il craignait de le blesser davantage. Le soldat se leva alors, et, sans un mot, tourna les talons, laissant la porte entrouverte. Les deux hommes s'en repentirent abondamment et sur un temps fort long. L'un pour n'avoir su exprimer clairement ce qu'il souhaitait, l'autre pour ne pas avoir su saisir une poignée de porte laissée sciemment entrouverte...
