(Dernière bêta-correction : 1er Mars 2020)
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Edit Novembre 2018 :
Le 11 novembre 2017, paraissait le premier chapitre de BRN. Un arc d'introduction de cinq chapitres.
Un an plus tard, BRN fait environ cent-cinquante-mille mots de plus, et c'est tout un nouvel arc qui est prêt à se dévoiler. Parés à plonger dans cette réécriture de Miraculous ? Moi je ne tiens plus à vous la faire découvrir, j'espère que ça vous plaira !
Bonne lecture à vous…
Elen.
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Un petit rappel quant au contexte de la fanfiction, débutée fin 2017 :
Sont pris en compte les faits, révélations et relations des personnages inhérents à :
- L'intégralité de la saison Un
- Les épisodes « Origines »
- Seulement les épisodes Un à Sept de la saison 2 (qui étaient les seuls parus à l'époque où BRN s'est construite.
Par conséquent, l'épisode 8 (Le Hibou Noir) et son fameux moment dans le container (dont les kwamis ont été témoins) ne sont pas pris en compte dans cette fanfiction. Les faits LadyNoir et MariChat de l'épisode 9 (Glaciator) non plus.
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N.B : je n'arrive pas à traduire « Promise ». Depuis des années que j'essaie, ça ne donne rien. À croire que ces paroles ont trop de sens… ou pas assez.
Source principale d'inspiration :
Promise – Ben Howard
/Xjg0Ip7TzzM
Cher lecteur, entends-tu cette guitare qui égrène la chute des flocons de neige… ?
Entends-tu donc cette voix, comme rauque de peine et de larmes…
Cette voix qui murmure, pleine de tristesse comme d'espoir
Cette voix qui implore…
…Pour une promesse…
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J – 1.
H – 14.
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And meet me there, bundles of flowers
We wait through the hours of cold…
Winter shall howl at the walls
Tearing down doors of time
Shelter as we go…
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- Marinette ? Marinette, réveille-toi.
- Mmmh… Encore cinq minutes, s'teuplait…
Le petit rire étouffé de Tikki retentit. Puis mon anorak vient se poser avec précaution sur mes épaules.
- Dommage, il commence à neiger. C'est magnifique… !
Le silence revient.
Je me recroqueville dans la nouvelle chaleur que m'apporte mon manteau, reconnaissante. Puis je reprends conscience du lieu où je suis, et aussitôt le sommeil me fuit.
Maître Fu. Chat Noir qui est venu lui demander conseil…
Affalée sur le rebord de la fenêtre, j'ouvre paresseusement les yeux et me redresse en grimaçant, prise de courbatures. De l'autre côté de la vitre, le ciel doit être encombré de nuages, car la lumière est comme grise et unie. Des flocons de neige tombent sans bruit, légers comme le duvet d'une plume. Les pavés de la petite cour intérieure sont déjà couverts d'un voile blanc et pur, encore clairsemé.
Il fait de plus en plus sombre dans la pièce où Maître Fu m'a faite attendre. Je m'apprête à me lever pour allumer le plafonnier, quand un éclat rose attire mon regard. Paupières baissées, Tikki lévite doucement au centre de la cour, comme portée par un courant invisible. Elle virevolte parmi les flocons, avec grâce et lenteur, sans même paraître les toucher : ils glissent et tourbillonnent autour d'elle, intacts, reflètent par instants sa lueur rouge. Je pose mon menton dans mes paumes, attendrie : je sais qu'elle adore jouer avec la neige fraichement tombée, mais je ne l'avais encore jamais vue faire ça.
Tikki sourit, rêveuse tandis qu'elle tournoie et ondule dans la lumière déclinante du crépuscule. Elle ouvre ses grands yeux bleus, paraît se gorger de l'air glacé, puis se laisse glisser avec panache jusqu'au sol. Sur les pavés blanchis de poudreuse, une petite forme noire retient alors mon attention. Plagg.
Mon kwami fuse soudain jusqu'à lui et l'évite in extremis avec grâce. Elle virevolte et tourbillonne tandis qu'il l'ignore, l'air profondément ennuyé de cette proximité innocente et joueuse. Les flocons volent sur le passage de Tikki, et Plagg sous l'assaut blanc semble émettre un petit claquement de langue boudeur, les crocs visibles. Elle lui répond d'un rire inaudible de là où je me tiens mais que je sais cristallin. Elle ralentit alors ses cabrioles, pour finir par venir léviter juste au-dessus de lui, mutine. Les deux kwamis se jaugent en silence, elle de ses yeux bleus pétillants, lui de ses prunelles vertes insondables.
Elle effleure une de ses vibrisses… puis lui tire gentiment une oreille. Il feule, elle rit aux éclats. Et quand elle remonte virevolter parmi les flocons, à ma stupeur, Plagg la suit.
Tikki reprend son ballet éthéré, entrecoupant ses effets de lumière rouge de petits rires comblés. Plagg mime sans effort ses cabrioles, silencieux, attentif. Alors qu'ils tourbillonnent et accélèrent peu à peu la cadence de leur vol, les flocons s'écartent sur leur trajectoire, battant la mesure de leur danse, étincelant tour à tour d'argent et de vert sombre, de rouge et de noir. Face à face, c'est à peine s'ils se touchent, tout juste s'ils s'effleurent lorsqu'ils se rapprochent le temps d'un léger rire de Tikki ou d'un feulement de Plagg. Pas un seul instant leurs regards ne se quittent.
Leur symbiose a quelque chose de drôle et d'attendrissant, d'émouvant. Quelque chose d'autre que je n'arrive pas bien à cerner, mais qui malgré tout fait battre mon cœur, et m'inspire un vague rougissement. Quelque chose de secret, d'innocent et d'intime. Quelque chose d'exceptionnel et d'éphémère.
La neige tombe de plus en plus fort. Ils vont tellement vite désormais que je peine à discerner leurs contours. Dans la cour assombrie, deux feux-follets rouge et noir s'attirent, se repoussent et virevoltent. À chaque courbe, à chaque frôlement, ils laissent échapper une myriade de flocons et d'étincelles colorées.
Soudain, les deux kwamis cessent leur ronde étrange. Ils ralentissent, puis redescendent jusqu'à léviter à hauteur d'homme. Immobiles, ils se contemplent l'un l'autre en silence. Puis, comme mus d'un accord tacite, ils s'avancent jusqu'à être sur le point de se toucher. Plagg clôt alors les paupières. Ses oreilles de chat frémissent puis s'abaissent. Tikki ferme les yeux à son tour, son front à quelques millimètres de celui de son compagnon. Son sourire malicieux a disparu.
Encore quelques secondes d'inertie, de temps suspendu. Puis Plagg recule avec hésitation, comme à contrecœur. Sans un mot, il fait volte-face, disparaît de mon champ de vision. Les antennes de Tikki s'affaissent, et quand elle rouvre les yeux, je suis peinée d'y voir autant de tristesse et de résignation.
Sous les flocons, mon kwami reste inerte, toute seule. Le contraste avec sa danse insouciante et éthérée est tel que j'en ai le cœur lourd. Je me lève, prête à sortir pour aller la serrer contre moi. Mais Tikki tressaille tout à coup, à nouveau alerte. Et une silhouette sombre entre alors dans mon champ de vision.
Chat Noir.
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And promise me this
You'll wait for me
Only scared of the lonely arms
Surface, far below these burn
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D'une démarche lente et comme précautionneuse, il s'approche de Tikki, s'arrête lorsque mon kwami a un léger mouvement de recul. Il place une main sur son cœur et exécute une profonde révérence, la plus simple et la plus posée qu'il ait jamais faite en ma présence. Tikki l'observe sans mot dire. Les kwamis n'ont pas conscience de ce que nous vivons pendant nos transformations, mais je lui ai souvent raconté mes démêlés avec mon dragueur de coéquipier, et c'est peut-être la raison de son silence : elle attend qu'il engage la conversation.
Mais les secondes passent, et ce n'est que lorsqu'elle prend la parole qu'il se redresse enfin, étrangement sérieux. Elle s'approche alors, et tandis qu'elle virevolte autour de lui, elle semble lui poser question sur question. Immobile, Chat Noir répond avec une simplicité inhabituelle, confondante.
Au bout d'un moment, elle s'arrête face à lui, l'air dubitatif. Chat Noir s'incline de nouveau et tend une main griffue, paume vers le ciel. Et Tikki, tel un oiseau en confiance, vient s'y poser avant de reprendre ses questions de plus belle. Un sourire doux aux lèvres, Chat Noir rétorque patiemment, son autre main surplombant mon kwami comme pour la protéger de la neige, l'air indifférent aux flocons qui parsèment ses cheveux dorés.
J'ignore ce qu'ils peuvent se raconter, mais peu à peu, Tikki se fait songeuse, à l'écoute de Chat Noir, dont le sourire a définitivement disparu. La scène est touchante, et malgré tout j'ai un pincement au cœur. Ça ne présage rien de bon quant à son entretien avec Maître Fu…
Après plusieurs minutes, il finit par se taire à son tour. Tikki quitte ses paumes gantées de noir pour revenir léviter à hauteur de son regard. Il baisse les paupières, humble. Lorsqu'elle lui effleure le front et murmure, j'ai l'impression de revoir son propre adieu avec Plagg, et ma gorge se noue.
D'une révérence impeccable, il la salue une ultime fois, puis elle fuse droit dans ma direction. Craignant que mon coéquipier ne la suive des yeux et ne m'aperçoive, je me laisse glisser sous la fenêtre, mon anorak serré contre moi. Dos au mur, j'attends dans la pénombre, le cœur battant. Pourquoi est-ce que je rougis, tout à coup ?
Tikki traverse la fenêtre fermée et me contemple avec étonnement.
- Qu'est-ce que tu fais assise par terre ?
- Je me cache. Manquerait plus que Chat Noir me surprenne…
Tikki a un petit rire amusé.
- Rassure-toi, il fait si sombre ici qu'on ne voit pas grand-chose depuis la cour. Tu as bien dormi ?
J'esquive la question d'un haussement d'épaules, et elle vient se poser sur mon genou dans un long soupir épuisé.
- Je suis contente d'avoir pu lui parler en personne… Maître Fu avait bien choisi. Et Plagg a beaucoup de chance d'avoir connu un tel Porteur, je suis sûre qu'il le sait.
J'hésite, l'esprit saturé de questions et incapable de savoir par où commencer.
- Est-ce que… est-ce que tout va bien ? Je… je t'ai vue, avec Plagg.
Leur face-à-face à la fois beau et déchirant me hante : il y a désormais une lueur inconnue dans le regard de Tikki, une tristesse que je ne lui avais encore jamais vue. Elle acquiesce d'un couinement, rêveuse.
- Il y avait bien longtemps que nous n'avions pas pu nous retrouver ainsi. Je savais que la séparation serait d'autant plus dure. Nous le savions, tous les deux… Mais pour rien au monde je n'aurais voulu laisser passer cette occasion, moi non plus.
Est-ce mon imagination ? J'ai l'impression que le rouge des pommettes de Tikki se fait un peu plus vif, et je rosis à mon tour. Qu'est-ce qui les unit en réalité, Plagg et elle ? Et depuis combien de temps ? Elle a toujours esquivé mes questions sur leurs origines, mais acceptera-t-elle un jour de m'expliquer ?
Les yeux brillants, elle finit par secouer la tête.
- Chat Noir voudrait te voir.
Je pâlis aussitôt, ramenée à la dure réalité. Tikki virevolte à hauteur de mon regard, rassurante.
- Enfin, il veut parler à Ladybug. Juste Ladybug.
Oui. Évidemment…
Je me détends, honteuse de paniquer pour si peu. Je me relève avec précaution, prenant garde à rester hors de vue depuis la cour. Tikki me fait un grand sourire d'encouragement, puis je murmure la formule habituelle. La combinaison de Ladybug me couvre tout entière, agréablement tiède. J'inspire profondément, puis je quitte la petite pièce sombre pour le couloir désert. La salle de consultation de Maître Fu est fermée, et Wayzz est hors de vue.
La gorge nouée, j'ouvre la porte vitrée qui donne sur la cour intérieure. Sur le perron, je prends quelques secondes pour observer Chat Noir, qui semble perdu dans ses pensées sous l'averse de neige. Cela fait plus d'un an que nous combattons côte à côte, mais aujourd'hui, je réalise à quel point j'en sais peu sur lui. C'est la règle, et ma volonté également. Mais en ce jour plus que spécial, je me dis que c'est surtout… triste.
Je le savais fier et espiègle, nonchalant, vantard et un poil chahuteur – sans mauvais jeu de mots – mais fidèle à sa parole et ses convictions. Un coéquipier digne de confiance sous ses dehors de frimeur et ses répliques de Don Juan.
Je l'ai connu distrait, par moments même découragé ces dernières semaines, mais pas moins valeureux et inventif face aux recrues du Papillon. Et face à Maître Fu aujourd'hui, il s'est montré sérieux et respectueux comme je ne l'avais pas vu depuis… depuis quand, d'ailleurs ? L'attaque de Dislocœur ? Celle du Collectionneur ?
Lui qui est rompu aux blessures et aux combats, lui qui peut détruire tout ce qu'il touche, il a eu l'air si délicat, si prévenant une fois Tikki posée au creux de sa paume. Et maintenant, il semble si calme, si serein, ainsi plongé dans sa contemplation des flocons de neige…
Je me renfrogne, exaspérée par ma propre hésitation. Est-ce parce qu'il va bientôt partir que tout ça me saute aux yeux ? Je secoue la tête et m'avance sous l'averse de neige. Au même instant, Chat Noir se retourne et m'aperçoit. Sa mine rêveuse se fend d'un sourire enjôleur.
- Ma Lady… !
Il s'incline en une révérence aussi gracieuse qu'ostentatoire. Je souris, rassurée bien malgré moi : ça, c'est le Chat Noir que je connais.
- C'est notre tour, m'accorderas-tu cette danse ?
Je le scrute avec insistance, en réalité prise de court.
- Qu'est-ce qui t'arrive tout à coup ?
Il a un coup d'œil pour la fenêtre par laquelle je l'observais il y encore quelques minutes. Tikki a raison : depuis l'extérieur, on ne distingue absolument rien dans la petite pièce sombre.
Chat Noir s'approche jusqu'à pouvoir me toucher mais n'en fait rien, comme souvent. Il murmure, presque ronronnant, la main offerte.
- Tikki et Plagg, tu les as vus danser, n'est-ce pas ? Une telle spontanéité, ma Lady… ça ne te donne pas des ailes ?
Je rétorque, les bras résolument croisés.
- Non, Chaton. La danse, ce n'est pas trop mon truc. Tes pieds m'en remercient, crois-moi.
Sa main retombe, et il soupire avec grandiloquence.
- Quel dommage. Quand on a un bon partenaire, danser devient un jeu d'enfant, déclare-t-il en m'adressant un clin d'œil. J'en sais quelque chose !
Oh oui, moi aussi : je n'ai jamais été aussi adroite et confiante sur une piste de danse que dans les bras d'Adrien, lors de la fête de Chloé. Je rosis malgré moi à ce souvenir, et me secoue mentalement. L'heure est trop grave pour avoir ce genre de distractions.
- Chat Noir, sois sérieux, s'il te plait. Tikki m'a dit que tu voulais me parler.
Il se fige, les poings sur les hanches. Comme je m'y attendais, sa bonne humeur s'estompe. Il croise les bras à son tour.
- Il… Il paraît que tu as rencontré Plagg ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Je hausse un sourcil, étonnée qu'il change aussi vite de sujet.
- Pas grand-chose. J'imagine qu'il était égal à lui-même. Maintenant, je comprends mieux ce que tu vis tous les jours avec lui.
Chat Noir fait une petite grimace silencieuse. Je m'empresse d'étoffer.
- …Mais il avait l'air sincèrement inquiet. D'une manière assez détournée, je crois même qu'il m'a demandé de prendre soin de toi.
Chat Noir paraît nettement surpris. Ses yeux verts se rivent au sol, tandis qu'il fait pensivement tournoyer son bâton entre ses doigts. Un léger sourire lui vient, presque aussi doux que celui qu'il a fait à Tikki un peu plus tôt.
- Plagg, c'est presque le petit frère flemmard et casse-pied que je n'ai jamais eu. Si tu vois ce que je veux dire. Il est pesant… et même temps, il est attachant.
Je porte par réflexe la main à mon cou, là où, si j'étais en civil, se trouverait le pendentif que mon kwami m'a offert pour mon anniversaire.
- Je comprends. Tikki est différente, mais c'est presque une grande sœur pour moi.
Nous échangeons un sourire entendu. Puis la lueur enjouée dans les yeux de Chat Noir disparaît pour de bon.
- Il va me manquer, murmure-t-il d'une voix sourde. Vous allez tous me manquer.
- On a encore le temps, Chat Noir, répondé-je aussitôt. Encore neuf jours.
Enfin, presque huit, désormais…
Il garde le silence et m'accorde un rictus d'acquiescement. Mais sa posture en dit bien davantage : il n'y croit plus, lui. Ma gorge se serre, alors qu'enfin je pose la question qui me brûle les lèvres. Si Chat Noir n'en parle pas de lui-même, ce n'est clairement pas bon signe.
- Qu'est-ce que Maître Fu a dit ?
Chat Noir replace son bâton à sa ceinture, puis croise les bras dans un profond soupir.
- Rien de vraiment rassurant. Plagg avait raison quand il disait que les énergies de l'Anneau et des Boucles d'Oreille sont complémentaires et indissociables, Maître Fu l'a confirmé. Cependant, il n'y a rien qui m'empêche de quitter la ville. Je peux emmener mon Miraculous à l'autre bout du monde si ça me chante, mais je suis et je resterai son Porteur, point. Mon kwami m'a donc menti en espérant que ça me ferait rester à Paris… mais maintenant que j'ai rencontré Tikki, maintenant que je les ai vus ensemble, je comprends. Plagg ne supportait pas l'idée de la laisser seule ici.
Je l'écoute avec attention. Au rappel de la danse curieuse et envoûtante qu'ont interprété nos kwamis, je m'efforce de ne pas rougir.
- Que comptes-tu faire ?
- Si je pars avec Plagg, cela signifie que tu devras te débrouiller toute seule face au Papillon. Et ça, c'est hors de question. Donc… je vais renoncer à mon pouvoir pour de bon. Maître Fu n'est pas ravi lui non plus, mais nous n'avons pas vraiment le choix.
Il m'accorde un regard décidé et sans appel. Cependant, en lisant entre les lignes, je devine combien il lui en coûte, et j'en ai le cœur gros. Je sais à quel point il aime être Chat Noir, j'ai vu avec quelle facilité il s'est glissé dans ce rôle dès le premier jour. De nous deux, c'est lui qui apprécie le plus de jouer les super-héros. Il n'a jamais hésité, il n'a jamais douté face à cette responsabilité, lui.
Le sourire de Chat Noir devient amer.
- J'ai confiance, Fu trouvera un autre Porteur pour t'épauler. Quelqu'un de peut-être même plus fort, plus mature et plus compétent. Franchement, c'est tout ce qui compte.
- Je ne t'ai jamais remercié, Chat Noir.
Il me contemple avec stupeur.
- …à propos de quoi ?
Je cille, tout à coup incapable de soutenir son regard. Je marmonne, néanmoins sincère.
- Pour tout ce que tu as fait pour moi depuis notre rencontre. Ta bonne humeur, tes encouragements… Merci. Pour ce que tu m'as dit aussi, le jour de notre première vraie victoire. Sans toi, je n'aurais peut-être jamais eu le cran de me dépasser face au Papillon. Ni ce jour-là, ni les jours suivants…
Ce n'est pas seulement en tant que Ladybug que j'ai pu ainsi m'imposer, réalisé-je à l'instant. En tant que Marinette également, face à Chloé, face aux obstacles de la vie quotidienne… Face à Adrien aussi, d'une certaine manière.
Chat Noir n'est pas qu'un équipier. Il est aussi mon ami, mon soutien. Celui sans qui Ladybug, l'héroïne que Paris connait aujourd'hui, n'aurait peut-être jamais existé.
- Il y aura peut-être d'autres Chat Noir à mes côtés. Plus compétents, ou peut-être même plus sérieux, moins dragueurs, qui sait… ?
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And maybe…
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Je lui décoche un regard ironique, et il laisse échapper un rire nerveux. Je songe à le prendre par les épaules, mais quelque chose dans son attitude distante me fait renoncer. En contrepartie, je m'efforce de ne plus ciller sous son regard limpide.
- Mais c'est un Chat Noir qui m'a donné l'envie et le courage de devenir Ladybug. Et ce Chat Noir, ce sera toujours toi.
Il cligne des yeux avec stupéfaction, et moi-même je reste étonnée par mes propres paroles. Je souris néanmoins, curieusement sereine : c'était spontané et un peu maladroit, mais sincère.
J'attends quelques secondes, prête à affronter une vague de commentaires charmeurs et de jeux de mots après une telle déclaration – c'est pour la bonne cause. Chat Noir entrouvre les lèvres, comme sur le point de s'exclamer, mais il garde finalement le silence. Au lieu de son grand sourire fier, apparaît celui infiniment doux et incertain qu'il a accordé à Tikki. Il baisse enfin les paupières, pose une main gantée sur son cœur, et s'incline sobrement.
- Tout le plaisir était pour moi, ma Lady.
Il se redresse, le regard tout à coup fuyant.
- Il faut que j'y aille. Chez moi, on va se demander où je suis encore passé. À bientôt, ma Lady.
Interloquée – quoi, c'est tout ? – je le laisse me contourner sur un ultime sourire reconnaissant. Alors qu'il se dirige vers la porte par laquelle je suis arrivée, j'hésite avant de faire volte-face.
- A-Attends, Chat Noir… !
Je lui saisis le bras. Il se fige aussitôt.
- S'il ne nous reste vraiment que neuf jours, je… je ne veux pas attendre la prochaine attaque du Papillon pour te revoir. On ne sait jamais, s'il se tient tranquille, je…
Son regard devient soupçonneux, et je le lâche, à court de mots. Pendant des mois, nos rencontres ont eu lieu au rythme des alertes Akuma. Plus récemment, dans notre objectif de pister le Papillon et de le démasquer au plus vite, nous nous sommes donnés des rendez-vous quotidiens pour nous transformer chacun de notre côté, échanger via nos communicateurs sur nos recherches respectives, ou nous retrouver pour mener l'enquête auprès des anciennes victimes. Mais là… C'est différent.
Je prends mon courage à deux mains. J'y pense depuis quelques temps déjà, mais je n'aurais jamais cru que le formuler serait aussi difficile.
- Demain après-midi, tu es occupé ? On pourrait… on pourrait se balader. Je veux dire, aller quelque part. Ensemble. Enfin, en dehors du contexte d'une attaque. Bref, entre amis, quoi. Ehm…
Je finis par me taire, exaspérée par mon propre discours – on croirait entendre Marinette la maladroite et non Ladybug la super-héroïne. À ma stupeur, Chat Noir fronce les sourcils, sur la défensive.
- Ma Lady, bientôt, je ne serai plus qu'un civil, s'exclame-t-il avec résolution. Je ne veux plus connaître ton identité secrète. Ce serait trop dangereux pour nous.
- M-Mais non ! Je parlais de se retrouver en tant que Ladybug et Chat Noir. On pourrait peut-être…
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Just maybe…
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L'absurdité de la situation me saute enfin aux yeux. Aller au ciné ? Manger une glace et se promener sur les bords de Seine ? Visiter pour de bon le Louvre et son exposition exceptionnelle sur les chats dans l'Egypte antique ? Je ne sais plus combien de fois Chat Noir m'a proposé ce genre de plan, comme si c'était alors la chose la plus simple et la plus évidente qui soit. Trop occupée à refuser en bloc, je n'ai jamais réfléchi à l'aspect purement pratique d'un tel rendez-vous : Chat Noir et Ladybug ne peuvent pas apparaître dans Paris sans créer un mouvement de foule. On ne serait tranquilles nulle part – les médias et les réseaux sociaux veillent en permanence et se font un devoir de nous suivre à la trace. Nous l'avons appris plusieurs fois à nos dépends, ne serait-ce que lors de nos rondes de routine.
- Nos tenues posent souci, c'est vrai… Si encore on pouvait se fondre dans la foule, mais…
Sa plaisanterie sur Wayzz la « Tortue Géniale » me revient alors, ainsi que quelques-uns de ses commentaires au cours des derniers mois. Tout à coup, j'ai une intuition.
- Chat Noir, tu aimes les mangas ?
- Euh… oui ?
Il écarquille les yeux, pris de court.
- Il y a une convention le week-end prochain au Grand Palais, ajouté-je précipitamment. Dans ce genre de festivals, la moitié des visiteurs viennent déguisés. Même en tenue, on y passerait certainement inaperçus, non ?
Alya me parlait hier encore de ces conventions de culture geek et manga auxquelles elle participe régulièrement – et surtout de l'engouement actuels des fans pour les costumes de Ladybug et Chat Noir. Un tel rassemblement doit avoir lieu en fin de semaine, et elle projetait d'y emmener Nino. Qu'est-ce qui m'empêcherait d'y aller de mon côté avec Chat Noir ?
Je claque des doigts et souris, enthousiasmée par ma propre idée. L'occasion serait parfaite !
- En espérant que le Papillon se tienne tranquille, évidemment !
D'abord fermé, le visage de Chat Noir devient rayonnant. Avant que j'ai pu faire quoi que ce soit, il me serre contre lui dans un grand rire étouffé.
- Merci, ma Lady. Depuis le temps, je n'espérais plus que tu acceptes… Merci !
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…I'll come home
Sa voix s'étrangle dans ce que je pense d'abord être un autre éclat de rire. Puis il a un frisson, et il me serre plus fort encore, le souffle court.
- Merci, répète-t-il d'une voix sourde. Du fond du cœur. Merci…
Troublée, je finis par glisser mes mains le long de ses flancs – curieusement tremblants, comme s'il retenait un sanglot – puis je l'enlace avec hésitation. Je ferme les yeux.
Oh, Chat Noir… C'était donc si important que ça, pour toi ?
« Il est plus fragile qu'on ne le croie. »
Une soudaine culpabilité me serre la gorge, et je chasse de mes pensées l'expression accusatrice de Plagg.
- On a encore quelques jours. On n'a qu'à en profiter, Chat Noir. Prenons ça comme… comme un juste retour des choses, après tout ce temps passé sur la brèche à protéger notre ville.
J'abandonne ma tête sur l'épaule de Chat Noir et renforce mon étreinte avec reconnaissance.
- Tôt ou tard, je coincerai le Papillon. Quand Paris sera enfin débarrassée de lui, j'essaierai de prendre contact avec toi. Tant pis pour les règles. On va décider d'un moyen sûr, d'un endroit où tu pourras me laisser ton nom. Le jour venu, je le découvrirai, et je te retrouverai. C'est promis.
Il a un curieux mouvement de bras, un reniflement discret, et je comprends qu'il s'essuie frénétiquement les yeux. L'air de rien, je le laisse faire, puis je me recule presque à contrecœur. Il y a longtemps que je n'avais pas été aussi proche de lui – d'habitude, je ne me le permets pas. Mais il m'a déjà porté à outrance comme une princesse, quand il pensait mettre Marinette la civile en lieu sûr, et malgré moi je réalise qu'on est toujours curieusement bien dans ses bras. On se sent protégée, en confiance – l'effet super-héros, sans aucun doute.
Ignorant tout de ce qui me traverse l'esprit, Chat Noir me fait un sourire resplendissant.
- C'est d'accord. Merci… !
Complaisante, je lui tapote l'épaule.
- Allez, Chaton, reprends-toi. À demain, ok ? Je te contacte à quinze heures comme aujourd'hui, et on organise tout ça. Enfin, si pas d'alerte Akuma d'ici-là, bien sûr !
Les yeux de Chat Noir se brouillent un bref instant. Son sourire devient énigmatique.
- Oui. À demain, ma Lady, réplique-t-il d'une voix rauque. J'ai hâte.
Il s'écarte avec lenteur, puis il fait quelques pas vers la porte avant de se figer. Ses poings gantés se serrent lentement, il baisse la tête tandis que ses épaules tremblent. La gorge nouée, je murmure.
- Chat Noir… ?
Il fait volte-face et m'enlace une nouvelle fois, plus fort qu'il ne l'avait encore jamais fait. Une main griffue se glisse dans mes cheveux, impérieuse. Bloquée, le souffle coupé, je sens ses lèvres glacées se poser sur mon front, m'embrasser longuement. Puis il chuchote tout contre moi.
- Je t'aime. Peut-être que tu le sais déjà. Et moi je me doute que ce n'est pas réciproque. Peu importe. Je voulais juste te le dire. Je t'aime. Je t'aime, Ladybug…
Sa voix se brise.
- Pardonne-moi.
Il me repousse tout aussi brutalement. Surprise, je manque de trébucher.
- Ch-Chat Noir ? Attends… !
Who am I, darling to you?
Il s'élance déjà vers la porte. Un éclair vert fuse à travers les flocons, un grésillement familier retentit – le même que quand je me détransforme. Mon sang ne fait qu'un tour : je lève instinctivement les bras devant mon visage et tombe à genoux, tête baissée, paupières serrées. Impuissante, j'ai un cri hésitant.
- Chat Noir !
J'entends le bruit de ses pas dans la neige tandis qu'il court. Puis la porte qui claque. La voix nasillarde de Plagg s'élève, quelque part au-dessus de moi, et je sursaute, l'estomac noué.
- Mais… Mais qu'est-ce qui se passe encore ? Attends-moi !
Malgré moi, j'entrouvre les paupières et risque un regard entre mes bras croisés, juste à temps pour voir la petite silhouette de Plagg traverser la porte vitrée. Puis le silence revient dans la cour, écrasant.
Who am I?
Going to tell you stories of mine
Who am I?
Agenouillée dans la neige, je reste figée, le souffle coupé, le cœur battant. Je croirais presque entendre le crépitement des flocons qui tombent sur ma combinaison.
« Je t'aime. »
Mon front me brûle, là où se sont posées les lèvres de Chat Noir.
« Peut-être que tu le sais déjà. »
Mes oreilles sifflent. J'ai la tête qui tourne. J'inspire brusquement, la gorge nouée, prise d'un hoquet nerveux. Non. Non, je ne savais pas.
Je ne le savais pas… n'est-ce pas ?
N'est-ce pas ?
« Et moi je me doute que ce n'est pas réciproque. Peu importe. Je voulais juste te le dire. »
Je me relève avec lenteur, sonnée, chancelante. À mi-chemin de la porte, les empreintes de pas de Chat Noir deviennent tout à coup différentes. Cette simple constatation me noue un peu plus la gorge : il devait se douter qu'ainsi, je ne le suivrai pas.
« Peu importe. »
Je serre les poings, la tête vide. Comment ça ? Comment ça, « peu importe » ? Je n'ai pas mon mot à dire, c'est ça ? Ma réponse n'a aucune valeur, c'est ça ? Mais pourquoi ce serait à lui de décider tout seul, tout à coup ? Et si j'ai envie de lui répondre, de lui balancer moi aussi ses quatre vérités avant de le laisser en plan ? Et si moi j'ai envie de…
…Mais de lui dire quoi, en fait ?
« Je t'aime, Ladybug. »
Le souffle me manque à nouveau. Par réflexe, je brandis mon yoyo communicateur et tente de l'appeler. Sans résultat, bien sûr. Il a dû quitter les lieux en civil.
- Prêt à donner votre langue au chat ? Laissez un message !
À l'entente de la voix guillerette – hors de propos – qu'il a utilisé pour son répondeur, une bouffée de colère me submerge : je n'ai jamais autant détesté le fait de ne pas pouvoir le joindre directement. Et maintenant ?
Et maintenant ?
- Chat Noir ? C'est moi, je… Je suis…
Je lui laisse un message chaotique. L'esprit vide, je ne sais pas vraiment ce que je raconte, et je n'ai pas la patience de faire mieux. Je bouillonne intérieurement. Quand je raccroche, j'en suis presque soulagée. Mais le silence devient encore plus insupportable.
Je ne sais plus où j'en suis. Je crois juste que ça n'aurait jamais dû se passer ainsi. Jamais. Et si on recommençait tout, et si on repartait en arrière ? À l'époque où il me poursuivait de ses blagues vaseuses de tombeur et où je le rembarrais sans la moindre hésitation ? À l'époque où il n'aurait jamais été question de danse sous la neige, de promesse larmoyante, de sortie tous les deux incognito...
…de séparation, de départ pour ne plus jamais revenir ?
« Je t'aime. »
Je me mords la lèvre et me prends la tête à pleines mains. Mon front brûle toujours, une chaleur qui malgré moi me prend maintenant aux joues. Je jure en silence. Foutu, foutu Chat Noir… !
« Pardonne-moi. »
Il n'a pas le droit et il le sait. Pas le droit de me dire un truc pareil. Pas avec cette voix rauque et hésitante, pas avec cette attitude-là, fuyante et si différente de ce à quoi il m'a habituée.
Pas à Ladybug, qui n'est qu'un masque, qu'une image, qu'un idéal que je ne veux pas – que je ne peux pas – incarner en permanence.
Il ne peut pas agir comme ça alors que je suis dans l'incapacité de le suivre. Pas alors qu'il ne nous reste plus qu'une semaine. Pas alors que je ne suis tout à coup plus sûre de rien… !
- Tu devrais rentrer chez toi, Ladybug.
Je sursaute, revenue à la réalité. Maître Fu se tient devant moi, Wayzz posé sur son épaule. Je ne les ai même pas entendus approcher. Un dôme transparent et légèrement doré les surplombe tous les deux, leur épargnant l'averse de flocons, et je devine à l'aura qui s'en dégage que c'est l'œuvre du kwami. De sous ce parapluie improvisé, le vieil homme me rend un regard soucieux.
- C'était une journée éprouvante, soupire-t-il avec résignation. Il n'y a plus rien à faire. Rentre chez toi. Demain sera un autre jour.
Je carre courageusement des épaules et acquiesce en silence. L'expression chagrinée de Wayzz me serre le cœur.
- Je suis désolée.
- Pas autant que nous, Ladybug. Pas autant que nous…
Sa voix est infiniment amère tandis qu'il me congédie d'un geste.
- Chat Noir est parti. Tu peux entrer récupérer tes affaires.
Je le salue d'une petite voix. En l'espace d'une journée, il paraît avoir vieilli de dix ans.
Le cœur lourd, je m'éloigne vers la porte, soudain frissonnante, surprise par le froid qu'il fait. J'ignore combien de temps je suis restée là, à ressasser encore et encore. Mais les dernières lueurs du crépuscule sont bientôt passées, et les traces de Chat Noir sont déjà à moitié effacées.
Revenue auprès de mon sac, je me détransforme. Le mutisme de Tikki, associé à son regard attristé, manque de me faire perdre contenance : je comprends maintenant de quoi Chat Noir et elle ont parlé. Les dents serrées, j'enfile mon manteau, endosse mon sac, traverse la demeure de Maître Fu et passe la porte d'entrée sans un regard en arrière.
C'est comme si toutes mes certitudes s'étaient effondrées, sauf trois.
Chat Noir aime Ladybug.
Dans neuf jours, Chat Noir ne sera plus là.
Et moi, je n'ai jamais été aussi pressée qu'on soit le lendemain, quinze heures.
.
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Who am I, darling for you?
Who am I?
Could be a burden in time, lonely
Who am I, to you?
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« Prêt à donner votre langue au chat ? Laissez un message ! »
Encore son ton enjoué. Je referme le communicateur, la gorge nouée. Je rejette ma tête en arrière contre la porte, expire un grand coup, et murmure.
- Détransformation.
L'habituelle vague de fourmillements m'envahit. Quand je rouvre les paupières, Tikki me fixe de ses grands yeux tristes.
- Marinette ? Tu veux en parler… ?
Je fais non de la tête, et ses antennes s'affaissent davantage. Nous sommes restées silencieuses dans le métro pendant tout le trajet du retour. À peine la porte de l'appartement refermée derrière moi, j'ai amorcé une transformation, et elle n'a pas émis de protestation. Aucune question, juste de la résignation dans son attitude. Elle sait. Il lui a probablement tout dit alors qu'ils discutaient dans la cour chez Maître Fu.
Mais mon communicateur reste silencieux. Chat Noir ne répond pas. Chat Noir ne me rappelle pas.
Je traverse l'appartement vide – mes parents sont à la boutique, il reste encore une bonne heure avant la fermeture. Tant mieux, je veux simplement rester seule.
Je monte dans ma chambre et balance mon sac dans un coin. Incapable de tenir en place, je commence à faire les cent pas, mon téléphone inutile dans les mains.
« Pardonne-moi. »
Je lutte contre l'envie de redevenir Ladybug pour vérifier mon communicateur, encore une fois. Mais quelque chose me souffle que Chat Noir ne me recontactera pas ce soir. Pas après ce qu'il a dit. Pas après s'être enfui de cette manière…
Je me raccroche tant bien que mal au fait que nous nous rappellerons demain, à quinze heure, comme prévu. Puis mon cœur rate un battement. Et s'il décidait de ne pas le faire ?
Et si je ne revoyais plus Chat Noir d'ici son départ ? Non ! Vivement que Papillon lance une nouvelle attaque. Là au moins, Chat Noir sera bien obligé de réapparaître…
Je cesse mes allées et venues, effarée. Qu'est-ce qui me prend de souhaiter un truc pareil ?
- Marinette ?
Posée sur mon bureau, Tikki me fixe d'un air penaud.
- Il faut qu'on en parle, tu ne crois pas… ?
Je fais non de la tête. Non, c'est trop personnel. Ou trop stupide, je ne sais plus très bien…
J'entends encore la voix tantôt enjouée, tantôt rauque de Chat Noir, comme s'il retenait un sanglot. Je crois encore sentir son étreinte sur mes épaules, ses cheveux étonnamment doux et fins contre ma joue.
Son murmure, infiniment reconnaissant pour une chose toute simple – une sortie entre amis.
« Je n'y croyais plus… Merci ! »
Ses lèvres sur mon front brûlant.
« Je t'aime. »
Mon cœur bat à tout rompre, mes mains tremblent. C'est comme avec Adrien, mais en plus puissant, presque douloureux… et ça m'exaspère parce que ça n'a pas de sens. Je prends le temps de respirer lentement, paisiblement pour me calmer, sans grand résultat. Je lève les yeux et promène un regard neuf sur ma chambre, avant de me figer.
Adrien.
Les photos d'Adrien sont partout. Je n'avais jamais réalisé qu'il y en avait autant. Le mur au-dessus de mon bureau en est couvert. Dire qu'il était là en personne, ce matin… pour me voir, moi, Marinette.
« Je t'aime, Ladybug. »
Pourquoi j'ai honte, tout à coup ? Et quel rapport entre Adrien et ce qui s'est passé dans la cour ? Je sais ce que je ressens. Chat Noir est mon ami, peut-être même mon meilleur ami, mais il ne voit en moi que la justicière. Alors qu'Adrien, lui, il est…
Il est… ?
Je vais m'asseoir à mon bureau, la tête vide. Je ne sais plus où en j'en suis. Par réflexe, je saisis le bracelet porte-bonheur qu'Adrien m'a offert et le fais rouler dans ma paume, le cœur lourd, une curieuse peur au ventre. Je ferme les yeux.
Les vacances se terminent dans quelques jours. Adrien sera toujours là. Et ça me rassure.
Mais Chat Noir s'en va bientôt. Et je réalise que je n'ai rien de lui. Rien.
Il faudra que je lui demande. Quelque chose qui évoque notre parcours ensemble, n'importe quoi. Ça le fera rire, mais peu importe, ça nous fera un sujet de discussion demain…
…Mais depuis quand j'ai besoin de planifier mes discussions avec Chat Noir ?
Je pince les lèvres, furieuse, perdue. Pourquoi hésiter, alors que rembarrer les flatteries de Chat Noir était jusque-là une seconde nature ?
…Pourquoi j'ai toujours la sensation de ses lèvres contre ma peau ?
…Pourquoi j'ai envie qu'il me répète ce qu'il m'a murmuré tout bas ?
…Pourquoi j'hésite sur ce qu'il faudrait répondre ?
…Pourquoi est-ce que ça me préoccupe à ce point ?
J'ai un gémissement étouffé. Puis un autre. Je me recroqueville sur ma chaise, à bout de souffle. Tikki vient se poser sur mon genou, et effleure mon front avec précaution. Comme elle le faisait avec Chat Noir un peu plus tôt dans la cour…
…Et de repenser à cette scène me fait éclater en sanglots. Après une longue minute, Tikki chuchote.
- Je suis là, Marinette. Parle-moi.
Ma voix s'élève dans le silence de ma chambre, piteuse, voilée de larmes.
- Il m'a dit qu'il m'aimait. Qu'il aimait Ladybug… Il te l'a dit, hein ?
- Non, mais je m'en doutais. Je pensais qu'il le garderait pour lui, vu les circonstances.
Je glisse un regard embué vers elle. Elle a un petit sourire très las.
- Se dire les choses seulement une fois qu'il est trop tard. C'est si triste.
- Je ne veux pas qu'il s'en aille, Tikki. Je ne veux pas… !
Je l'ai enfin dit à voix haute, et Tikki a soudain le même regard meurtri qu'à la fin de sa danse avec Plagg. Je la recueille au creux de mes paumes et la serre avec précaution contre moi. Indifférente à mes larmes, elle se blottit contre ma joue.
- …ça va aller, Marinette. Cette douleur ne disparaîtra jamais, mais elle s'apaisera, avec le temps. Je te le promets.
Je laisse échapper un autre sanglot puis pince mes lèvres, renifle bruyamment.
- Je ne sais plus ce que je dois faire. Qu'est-ce que je vais lui dire, demain… ?
Tikki lève un regard confus vers moi. Oublieuse de tout, j'essuie mes larmes et mon nez avec ma manche, encore secouée de pleurs incontrôlables.
- On doit se rappeler à quinze heures. Et je lui ai proposé qu'on sorte ensemble, entre amis… M-Mais ça, c'était avant qu'il me dise que…
Qu'il le dise. Que je comprenne. Qu'il était sérieux. Que sa galanterie n'est pas qu'une façade, que c'est bien plus qu'une comédie qu'il joue pour s'amuser.
Il aime Ladybug. Il m'aime.
Et moi, maintenant, ça me touche beaucoup trop pour que je puisse traiter ça à la légère. J'ai besoin de temps, j'ai besoin de lui parler. J'ai besoin de le revoir pour avancer. Pour peut-être… pouvoir lui répondre sincèrement. Aussi sincèrement qu'il l'a été. Je lui dois bien ça.
- Marinette ? Qu'est-ce que tu racontes ? Demain, il sera déjà…
La mine perdue de Tikki m'interpelle. Elle me scrute un long moment en silence, puis ses yeux bleus s'écarquillent de stupeur.
- Il ne t'a pas dit qu'il partait demain ?
- …quoi ?
Le regard de Tikki devient fuyant tandis qu'elle cherche ses mots.
- Son départ… Il a été avancé. Il s'en va demain. Il l'a appris ce matin.
Le temps s'arrête.
Je comprends. Je comprends mieux. Je comprends tout. L'hésitation de Chat Noir. Sa déclaration. Sa fuite…
Et moi qui me décide enfin à l'inviter à sortir. Et lui qui riait, qui souriait et qui pleurait contre moi en me disant merci…
Comment ? Comment a-t-il pu ? Comment a-t-il fait pour ne pas craquer devant moi ?
Et comment j'ai pu être aussi bête, aussi aveugle ?
Le souffle me manque. Je plaque une main sur ma bouche, secouée d'un sanglot nerveux.
Il s'en va. Il est même déjà parti, en fait. Voilà pourquoi il ne me répond pas.
Chat Noir est parti.
- Marinette… ?
Je secoue la tête et me relève d'un bond. Non, pas encore !
- Je retourne voir Maître Fu. Je veux qu'il me dise où vit Chat Noir.
Tikki pâlit.
- Mais, Marinette ! C'est impossible ! Il refusera !
- Chat Noir ne m'a pas encore dit qui il était ! Il faut juste qu'on décide comment on va procéder, avant qu'il ne parte…
Il était d'accord pour me laisser un indice sur son identité secrète. Pour que je puisse le retrouver une fois le Papillon vaincu. Il était d'accord pour me revoir, une fois le danger passé…
J'attrape une vieille sacoche sans signe distinctif, qui n'a pas quitté ma chambre depuis des années. Ladybug peut être vue avec, ça ne la trahira pas. Sans hésiter, je la vide des matériaux de couture qu'elle contient, puis y fourre du papier, une enveloppe, un stylo. Chat Noir ne veut pas me révéler directement son nom, mais si je lui demandais de me l'écrire ? Il me suffira de garder l'enveloppe cachetée en lieu sûr, jusqu'à ce que le Papillon soit hors d'état de nuire…
Chat Noir m'a toujours fait confiance. Il acceptera, c'est certain.
- Marinette, Marinette, stop !
J'ouvre la fenêtre. Dehors, il fait nuit noire désormais, et la neige a recommencé à tomber. Je n'ai plus qu'à éteindre la lumière dans ma chambre, puis me faufiler sur le balcon à la faveur de l'obscurité et rejoindre les toits.
- Tikki, transf…
Quelque chose me heurte l'épaule. Mon livre de maths.
- Ça suffit, tu ne comprends pas ! Ça ne pourra pas marcher !
Je me fige, stupéfaite. C'est la première fois que j'entends Tikki crier ainsi.
Et la première fois que je la vois pleurer. Une larme vient de laisser un sillon argenté sur le velours de sa peau.
- Marinette, personne ne peut renoncer à un Miraculous ! Ou alors il faut s'attendre à en payer le prix. Chat Noir le sait, Maître Fu lui a tout expliqué. Et il l'a accepté !
- Qu'est-ce que… qu'est-ce que tu veux dire ?
Tikki a un sanglot silencieux, l'air terrorisé. Les propos de Maître Fu me reviennent.
« D'ordinaire, un porteur de Miraculous ne délaisse son pouvoir qu'à la mort. »
Mon sang ne fait qu'un tour.
- Chat Noir va… Il va mourir ?
Tikki fait une embardée stupéfaite.
- Quoi ? Non ! On n'est pas… on n'est pas comme ça ! Enfin, Marinette !
Elle se laisse tomber sur le bureau. Elle y reste figée, les yeux perdus dans le vide, les antennes basses.
- Mais… mais le secret doit être protégé… Toujours.
Elle adopte un ton étrange à ces mots, comme si elle ne faisait que murmurer quelque chose qu'on lui aurait maintes et maintes fois répété.
- Le prix qu'un Porteur doit payer pour se défaire de son Miraculous… Ce sont ses souvenirs. Tous les souvenirs qu'il a en lien avec son kwami et son identité secrète. Tout ce qu'il a pu vivre en tant que Porteur.
Insidieuse, la voix amère de Plagg me revient.
« Je n'aurai plus aucun contact avec lui, d'aucune sorte. »
- Connaître son vrai nom ne changera rien, Marinette. Parce que… Quand Chat Noir abandonnera pour de bon son Miraculous, Maître Fu se mettra en quête d'un remplaçant. Et dès que l'Anneau aura un nouveau Porteur… Alors le Chat Noir que tu connais oubliera tout. Tout ce qui le relie à cette histoire. C'est ça, le prix à payer pour ne plus être un héros.
Elle ferme les yeux, et deux nouvelles larmes glissent sur ses joues.
- Il oubliera Plagg. Il oubliera Maître Fu. Il oubliera ses aventures en tant que Chat Noir, peut-être même qu'il oubliera un pan entier de sa vie, si jamais le rôle de Chat Noir y occupait une place très importante. Je l'ai déjà vu, autrefois… Il oubliera tout. Il oubliera Ladybug.
J'ai le vertige. La voix de Tikki est soudain lointaine, caverneuse.
La sacoche glisse d'entre mes doigts, tombe à mes pieds.
- Et il t'oubliera toi aussi, Marinette.
Je ferme les yeux, vaincue.
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Who am I, darling for you?
Who am I?
Going to be a burden
Who am I, darling to you?
Who am I?
I come alone here…
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H – 13.
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Merci aux anciens revieweurs pour votre soutien, dans l'espoir d'avoir très vite de vos nouvelles.
Bonjour à ceux qui m'ont fait l'honneur et le plaisir de m'avoir mise dans leurs listes d'Alerts et de Favoris pendant ces quelques mois de semi-hiatus.
Je pense partir sur un rythme de parution hebdomadaire le vendredi soir ( !). D'ici-là, un petit commentaire ? Le troisième arc de BRN est en cours d'écriture, et vos retours constituent un merveilleux carburant pour ma plume !
Bien à vous,
Elenthya
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