(Dernière bêta-correction : 1er Mars 2020)
.
Merci aux revieweurs et à ceux qui ont mis BRN dans leurs Alerts/Favoris. C'est toujours plaisant de pouvoir échanger avec de nouveaux lecteurs !
Bonne lecture,
Elen.
.
Un petit rappel quant au contexte de la fanfiction, débutée fin 2017 :
Sont pris en compte les faits, révélations et relations des personnages inhérents à :
- L'intégralité de la saison Un
- Les épisodes « Origines »
- Seulement les épisodes Un à Sept de la saison 2 (qui étaient les seuls parus à l'époque où BRN s'est construite.
Par conséquent, l'épisode 8 (Le Hibou Noir) et son fameux moment dans le container (dont les kwamis ont été témoins) ne sont pas pris en compte dans cette fanfiction. Les faits LadyNoir et MariChat de l'épisode 9 (Glaciator) non plus.
.
.
.
.
.
« We'll live longer » – « Watchmen » OST
J 0.
H 0.
Explosion. Déchirement. Brûlure.
Tempête. Je m'agrippe, mais tu m'échappes. Ta main disparaît – NON !
Je rouvre les paupières et le regrette aussitôt. Feu, lumière. Douleur. Sur mon corps, dans mes yeux, dans mes poumons. Partout.
Apesanteur. Les chocs. Répétés, intolérables, alors que je rebondis sur le sol. Ma conscience vacille. Je perds la notion du temps. Mais la douleur, elle, est toujours là. Toujours.
Dernière chute. Je roule dans la neige et les gravats, et enfin je m'immobilise. Engourdissement, tout d'abord. Inertie. Silence.
Et puis le froid, la souffrance. Atroce. Omniprésente. Insoutenable. Je tremble. Je hurle. Je me tords, ma gorge vibre, mes poumons se vident, mais je n'entends rien. Rien.
Je lutte pour rester conscient, le souffle court. La cendre est partout. Ça empeste la fumée, le plastique brûlé, le plâtre calciné. Je tousse, encore et encore, un goût métallique et révulsant à la bouche. Le vertige me gagne. La frayeur aussi.
Où es-tu ?
Je t'appelle. Mais hormis un grondement constant, aucun son ne me parvient, pas même mon propre cri. Je roule sur le ventre et tente en grimaçant de me redresser, mais tout mon corps tremble et faiblit.
Autour de moi, plus rien n'a de sens. Le plafond défoncé laisse voir un ciel sombre, noirci de fumée. Les murs sont ébranlés, calcinés, certains sont même rasés nets. Au loin, des silhouettes crient, courent et trébuchent parmi les gravats et les brasiers. Aux alentours, d'autres silhouettes sont allongées sur sol. Des silhouettes qui ne bougent plus, elles. Mes larmes coulent sur mon masque. Larmes de douleur, larmes de terreur. Je crie encore. J'entends à peine.
Où es-tu ?!
Le grondement devient sifflement. J'ai mal, mal partout. Chacun de mes muscles me vrille de douleur alors que je jette des regards frénétiques de tous les côtés.
Et enfin, je te vois.
Je t'appelle encore. Pas de réponse, pas de mouvement. La gorge nouée, le souffle heurté, je me traîne jusqu'à toi. Chaque mètre gagné est une torture de plus. Mes blessures s'ouvrent, m'élancent à chaque geste. Je suffoque, les dents serrées, étourdi, paniqué.
Tu ne bouges plus. Tu ne respires plus.
Je m'écroule à quelques pas de toi, et je sens mes dernières forces m'abandonner. Haletant, je contemple ce corps abandonné et comme désarticulé, cette blessure béante qui défigure ton dos, tout ce rouge sur toi que je ne sais plus dire si c'est ta combinaison… ou ton propre sang.
Respire.
Ton visage blanc de craie sous tes cheveux noirs. Tes yeux bleus, entrouverts, vides derrière ton masque. Tes lèvres immobiles, couvertes de poussière et de cendres.
Respire, je t'en prie.
Et le sang. Le sang partout, le sang dans la neige et le plâtre, le sang qui coule et s'écoule comme si plus rien ne le retenait. Je tends vers toi une main griffue et poissée de rouge, incapable de m'approcher désormais. Mon anneau grésille, brûlant, méconnaissable. Ça ne se peut pas ! Ça ne peut pas se terminer comme ça, pas aussi vite, pas maintenant !
J'étais prêt à céder ma place, à quitter Paris, à renoncer à l'Anneau et à tout ce qu'il m'accordait. J'étais prêt à confier à un autre la charge – l'honneur – de t'épauler.
Tant pis si ce n'était plus moi ton partenaire, ton protecteur. Tant pis si je ne me souvenais pas. J'étais prêt à nous oublier dans le seul but de te savoir à l'abri. Dans l'assurance que tu vivrais, quelque part loin de moi mais en bonne santé.
J'étais prêt à partir, à oublier Chat Noir. Mais c'était pour toi. Uniquement pour toi… !
Respire… ! Respire, je t'en supplie !
Mais tu ne bouges pas. Tu ne m'entends pas. Tu ne me vois pas.
Tu n'es plus là…
Je sanglote, la vision brouillée de larmes. Je me recroqueville sur le côté, incapable de te lâcher du regard.
Mes muscles se raidissent peu à peu, le froid m'envahit. La douleur s'estompe. Ma tête devient lourde. Mon souffle s'amenuise. Mon cœur ralentit. Mes larmes coulent, brûlantes.
Je baisse les paupières. Je vais mourir, moi aussi. Je veux mourir, moi aussi.
La neige. Elle tombe à nouveau. Je la sens qui m'effleure en silence.
Déjà-vu.
.
« Mais c'est un Chat Noir qui m'a donné l'envie et le courage de devenir Ladybug. Et ce Chat Noir, ce sera toujours toi. »
.
Un regard, un sourire. Reconnaissants. Une légère hésitation.
Une étreinte. Un murmure, plein d'espoir.
« On a encore quelques jours. On n'a qu'à en profiter, Chat Noir. »
.
Je n'ai pas la force de sourire, mais mon cœur s'emballe un court instant.
.
« C'est juste le plus beau compliment que tu m'aies jamais fait, Chaton. »
.
Je regretterai beaucoup de choses, ma Lady… Mais ces moments-là ? Jamais…
Jamais.
.
« Je t'aime, Ladybug. »
.
Tout s'arrête.
Silence.
Néant.
Un chuintement.
Une inspiration subite.
Une voix rauque, plaintive, prise d'une toux déchirante. Familière. Elle inspire, laborieusement.
Elle respire. Elle est vivante.
Elle. Respire.
- Chat… ?
Je sombre, apaisé.
Je peux vraiment partir, maintenant.
.
.
.
J – 1.
H – 21.
- Mais Père ! Il y a le lycée, mes clubs, tous mes amis !
- Ne recommence pas, Adrien. Tu viens d'avoir quinze ans, il est temps que tu apprennes comment gérer ton héritage. Je commence une tournée de voyages d'affaires, et tu m'accompagneras. Evidemment, tu reprendras en parallèle tes cours particuliers avec Nathalie. Nous partons demain.
- D-Demain ? Je croyais que vous me laissiez finir le trimestre ! Je n'ai encore prévenu personne ! Je n'avais pas le courage de…
- Fin de la discussion, Adrien.
- Père ? Père, je vous en prie ! J'ai toujours fait comme vous le désiriez, toujours. Parce que je vous faisais confiance. Mais aujourd'hui, je le sais, ma place est ici, à Paris. Essayez de me comprendre, je ne veux pas tout quitter ! Je… Je ne peux pas !
- J'ai dit : fin de la discussion. Je suis ton père, et ta place est là où je le décide.
- …Non. Vous... Tu n'es pas mon père. Tu ne l'as jamais été, même quand Maman était encore là. Tu n'en as jamais rien eu à faire, de nous !
- Adrien !
- Merde ! Jusqu'à demain, oublie-moi !
.
.
.
.
J – 1.
H – 20.
Je me laisse tomber dans une petite ruelle adjacente, atterris avec souplesse derrière une rangée de containers à ordures. En soupirant, je murmure.
- Plagg, détransforme-moi.
Le léger picotement me submerge. Quand je rouvre les yeux, c'est pour croiser le regard émeraude de Plagg, exceptionnellement hésitant.
- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant… ?
Je hausse les épaules et renifle avec exaspération. Courir sur les toits m'a un peu calmé, mais l'amertume est toujours bien présente.
- Aucune idée. Mais je ne rentre pas au manoir, c'est certain.
Mon père et son planning peuvent aller se faire voir. Je préfère encore tuer le temps jusqu'à cette après-midi plutôt que de jouer les fils parfaits. Qu'est-ce que je risque de toute manière ? Je pars demain, il ne peut pas m'infliger pire comme punition.
- Ladybug doit me recontacter à quinze heures. D'ici-là…
Plagg acquiesce en silence. Je jette par réflexe un œil à mon portable pour connaître l'heure, mais j'en ai ôté la batterie avant de quitter ma chambre sous l'aspect de Chat Noir. Hors de question de le rallumer, Nathalie en profiterait pour me géolocaliser.
- J'ai faim.
J'étouffe un rire nerveux : Plagg et son estomac, un éternel souci. Soudain conscient du froid qu'il fait – la combinaison de Chat Noir est décidemment bien pratique avec sa capacité auto-chauffante – je rajuste mon écharpe et enfonce les mains dans les poches de mon anorak.
- Qu'est-ce qu'on fait, Adrien ? répète Plagg en grommelant.
Négligeant de lui répondre, je l'invite à venir se cacher dans mon col, puis je quitte prudemment ma cachette et remonte la ruelle en direction de l'avenue, plus passante. J'ai toute la matinée devant moi – ça ne m'est pas arrivé depuis des lustres – mais je ne sais pas où aller. Ladybug est injoignable, comme toujours lorsque nous n'avons pas de ronde prévue. Que faire alors, squatter chez Nino ? Il était parti en vacances et il ne rentrera qu'en fin de journée. Chloé ? Je la connais depuis l'enfance, mais elle est peut-être la dernière personne que j'ai envie de voir aujourd'hui. Et vu sa compulsion à enchaîner les selfies quand elle est avec moi, Nathalie ne mettrait pas dix minutes à me retrouver grâce aux réseaux sociaux.
Une seule autre personne m'est venue à l'esprit tandis que je courais sur les toits. Malheureusement, en dépit de tous mes efforts, celle-ci est introuvable. Je soupire, la tête basse. C'est donc ma dernière journée à Paris – mon ultime moment de liberté… et je vais rester tout seul ?
- Tiens ? Bonjour !
Je sursaute, tiré de mes ruminations. Devant moi se tient une petite femme aux traits asiatiques, un sac de courses à la main.
- M-Mme Cheng ?
Je ne devrais pas être aussi surpris, sa boulangerie est au coin de l'avenue… !
- Adrien, n'est-ce pas ? acquiesce-t-elle dans un sourire surpris mais chaleureux. Que fais-tu ici ?
- Ah-Ahem… Je passais pour saluer Marinette ?
Son sourire s'adoucit.
- Je suis navrée mais elle est absente. Elle a dû oublier que tu venais la voir.
Ça, je le sais déjà. Chat Noir vient de se rendre discrètement sur son balcon, mais la chambre de Marinette est vide, comme le reste de son appartement.
- Non, non. Ça n'était pas prévu, je… Marinette me parlait l'autre jour d'un film qui vient de sortir, je… Je voulais lui proposer d'aller le voir aujourd'hui.
Tandis que je m'explique laborieusement – tout en ignorant Plagg qui ricane au creux de mon écharpe – Mme Cheng m'écoute avec attention.
- C'est ma faute, j'aurais dû la prévenir que je passais dans le coin, mais j'ai oublié mon téléphone chez moi.
J'hésite devant le regard conciliant de la mère de Marinette. Je devrais la saluer et faire demi-tour. Paris ne manque pas d'animations, je trouverai bien de quoi m'occuper jusqu'à quinze heures. Mais rester tout seul me pèse.
Surtout aujourd'hui…
Mme Cheng a alors un grand sourire pétillant, puis elle m'invite d'un geste à la suivre.
- Je peux l'appeler si tu le souhaites. Elle devait passer la journée chez Alya, qui ne vit pas si loin. Je suis sûre que Marinette serait ravie d'apprendre que tu es là, et ça ne lui prendrait que cinq minutes pour nous rejoindre.
Elle a un petit rire qui me rappelle celui de sa fille – combien de fois l'ai-je entendu derrière moi pendant les cours, ponctuant une plaisanterie d'Alya ou une maladresse de Nino.
Sans m'en rendre compte, j'ai déjà emboité le pas à Mme Cheng. La boulangerie s'avère bondée de clients. Depuis son comptoir, M. Dupain m'adresse un salut poli puis étonné devant mon hésitation, jusqu'à ce que sa femme s'approche de lui et lui tapote l'épaule. D'un coup d'œil, sans un mot, ils paraissent se comprendre. Et M. Dupain retourne à ses clients, rayonnant, tandis que son épouse m'invite à passer dans l'arrière-boutique, le téléphone déjà à la main. Je m'exécute, le cœur un peu moins lourd.
Quand mes responsabilités me posent trop, cela m'arrive régulièrement de sillonner Paris sous les traits de Chat Noir, libre comme l'air. Mais je comprends mieux pourquoi j'ai rejoint ce quartier-là précisément aujourd'hui. Les Dupain-Cheng ont toujours été bienveillants à mon égard. Leur simplicité et leur joie de vivre m'ont fasciné, tout comme leur tendresse pour Marinette les rares fois où j'ai pu les côtoyer en sa présence.
La famille Dupain-Cheng est tout ce que j'ai rêvé d'avoir depuis que ma mère a disparu. Et maintenant que je suis sur le point de quitter cette ville, je réalise que je n'ai jamais autant eu besoin de parler à ma toute première… amie. Marinette.
La première à qui j'ai osé expliquer pourquoi j'étais aussi maladroit à mon arrivée au collège. La première à m'avoir franchement détesté pour cette histoire toute bête de chewing-gum, et la première à m'avoir pardonné tout aussi sincèrement.
Dans mon cou, Plagg soupire. Il a néanmoins un petit rire que je ne lui ai entendu qu'une poignée de fois, quand il me charriait sur mes échanges avec certaines filles du collège.
- J'espère que tu sais ce que tu fais, gamin.
J'ai un acquiescement à peine perceptible.
Oui, moi aussi.
.
.
H – 16.
Le soleil a disparu pour de bon derrière une épaisse couche de nuages. Le vent siffle à mes oreilles, glacial. Affalé contre un des gigantesques linteaux de métal, je me gorge de la vue imprenable sur le Champ-de-Mars, une jambe pendante dans le vide jouant avec les bourrasques.
Désœuvré, j'active encore une fois la fonction communicateur de mon bâton, mais je n'ai aucun appel, aucun message. Le temps passe à une telle lenteur que je vais finir par croire que son horloge électronique est détraquée. Je le referme dans un long bâillement, et baisse les paupières.
Marinette était trop occupée pour annuler ses projets avec Alya. Rien qu'au souvenir de la figure embarrassée de sa mère et de ma tentative maladroite pour la remercier avant de prendre congé, je me sens rougir de honte.
J'essaie de me convaincre que c'est pour le mieux. De toute façon, si j'avais eu le choix, j'aurais préféré revoir Marinette sous les traits de Chat Noir. Même si nous nous côtoyons tous les jours en classe depuis plus d'un an, elle est toujours d'une timidité effarante quand je suis Adrien, et elle ne parvient généralement à se détendre qu'au bout d'une heure ou deux – la faute à mon statut de mannequin, je pense. Avec Chat Noir au moins, elle est plus à l'aise – et moi aussi. Face à mon alter-ego, Marinette est gentille et chaleureuse, un peu mordante parfois dans ses répliques, mais sincère et digne de confiance.
Je crois que si j'avais voulu annoncer mon départ imminent à quelqu'un aujourd'hui, c'est bien à Marinette. Avec elle, je n'aurais certainement pas eu à craindre de retombées. Pas de grandes crises de larmes – comme Chloé – ou de hauts cris appelant à l'injustice – comme Nino. Juste quelqu'un pour m'écouter et me rassurer, comme elle l'a fait lors de notre entraînement pour le tournoi de jeux vidéo.
Bref. Peu importe, elle n'avait du temps ni pour Adrien, ni pour Chat Noir aujourd'hui. Et étant donné mon moral actuel, peut-être qu'il était préférable que je reste seul, en fin de compte. Pas besoin de ménager qui que ce soit en arborant le masque du collégien parfait.
Je jette un nouveau regard à mon bâton. Dans quelques minutes, il sera quinze heures. Si Ladybug est ponctuelle – et franchement, je l'espère… – j'aurais bientôt autre chose à penser.
« Nous partons demain. »
Je lève les yeux au ciel, tenaillé par le regret. Ça fait pourtant des semaines que je prépare mon départ, et l'avancer de quelques jours ne change pas grand-chose au final. Mais hormis Ladybug, je n'ai mis personne au courant. Qu'est-ce que j'espérais donc, en omettant d'en parler à Nino et à tous les autres ? Eviter les adieux à rallonge et toute la souffrance supplémentaire que ça m'aurait causé ? Ou bien j'attendais qu'un évènement impromptu me permette de rester ?
Je déteste le changement. Je déteste ça, vraiment.
- Merde. Fais chier… !
Sur mon impulsion, mon bâton télescopique s'agrandit et heurte avec fracas l'armature métallique. Le coup résonne longuement. Je serre les dents, traversé par la vibration si profonde qu'elle m'embrouille les sens.
- Fais chier.
J'inspire à pleins poumons pour me calmer. La température ne cesse de chuter. Ça sent la neige. Impossible de dire à quoi est liée cette intuition – sûrement un des effets de ma symbiose avec Plagg…
Un tintement familier me fait sursauter – enfin ! Avec un mélange de joie et d'appréhension, j'appuie du bout de la griffe sur le bouton, et porte mon bâton à mon oreille.
- Quelle ponctualité, ma Lady ! …J'en ronronne de satisfaction.
À l'autre bout du fil, elle a un petit rire surpris.
- Chat Noir ? Tout va bien ? Tu as l'air… bizarre.
Je me rassois précipitamment, les sourcils froncés. Je m'éclaircis la voix avec emphase, mal à l'aise en réalité.
- Le grand air, ma Lady. La Tour Eiffel est un lieu parfait pour méditer, mais le froid a dû me laisser comme un chat dans la gorge.
- Ah, ah. Ton sens de l'humour est intact, c'est déjà ça…
J'ai un sourire contrit. Je l'écoute avec attention alors qu'elle poursuit, très sérieuse tout à coup.
- Je voudrais te présenter quelqu'un. Je t'envoie une adresse sur ton communicateur. Je t'y attends.
Un tintement discret ponctue ses dires. D'un coup d'œil, je vérifie les données en question. C'est dans le 12e arrondissement.
- Bien reçu, ma Lady !
- Je ne peux pas t'en dire plus pour l'instant, mais il faut que tu t'y rendes en civil… C'est important, histoire de ne pas éveiller les soupçons.
J'hésite quelques secondes, interloqué – pourquoi faire autant de secrets ? Si j'arrive sous les traits d'Adrien, il y a un risque pour qu'elle me voie et me reconnaisse. Et je ne veux plus qu'elle découvre mon identité, à aucun prix.
- Chat Noir… ? Ne t'inquiète pas, je ne te verrai pas avant que tu ne te sois à nouveau transformé.
Je baisse les paupières et secoue la tête. Je lui ai toujours fait confiance. Ce n'est pas aujourd'hui que ça va changer.
- Un rendez-vous mystérieux ? Je n'attendais que chat, ma Lady. Laisse-moi dix minutes, j'arrive.
Je l'entends qui soupire. Je raccroche dans un petit rire et me relève promptement. Une pensée me taraude néanmoins.
Je vais devoir lui annoncer que je pars demain. Ma gorge se noue. Faire mes adieux à Ladybug, ce soir au plus tard… ?
Non. Non. Ça non plus, je ne pourrai pas. C'est d'une lâcheté intolérable, mais je préfère encore partir sans rien lui avouer, que de risquer de tomber les masques et lui montrer mon découragement. Je veux qu'elle se souvienne de moi comme le Chat Noir sympathique et sûr de lui. Si pour feindre la bonne humeur habituelle je dois lui mentir, alors ce sera à ce prix.
Le cœur lourd, je m'élance dans le vide.
.
.
H – 14.
.
Le silence est pesant. Après avoir passé aussi longtemps – plus d'une heure ? – à parler, échanger, questionner, c'est troublant. Assis en tailleur, Maître Fu soupire, les poings serrés.
- Nous voilà donc bel et bien dans une impasse. C'est fâcheux.
Agenouillé devant lui, je cille malgré moi. Tout à coup, je regrette que Plagg se soit éclipsé pour faire je-ne-sais-quoi avec Wayzz. J'aurais bien besoin d'une présence amie, là, tout de suite.
- Rappelle-moi quand est prévu ton départ, Adrien ?
Je m'apprête à évoquer la date habituelle – la fin des vacances – avant de me raviser. Je pince les lèvres, scrute le vieux Gardien en silence. Je viens à peine de le rencontrer, mais Plagg et Ladybug lui font confiance. Donc je peux lui faire confiance aussi, n'est-ce pas… ?
- …Demain. Mon père a avancé notre départ. Je ne l'ai su que ce matin.
Comme escompté, le vieil homme a un sursaut.
- Je veux que cela reste entre nous. Ladybug ne doit pas être au courant.
Devant son regard à la fois dur et effaré, j'ajoute précipitamment.
- …S'il vous plait, Maître Fu. C'est mieux comme ça.
- Depuis quand caches-tu des choses aussi importantes à ta coéquipière, Chat Noir ?
Je serre les poings à mon tour.
- Ce sera la première et unique fois. De toute façon, elle ne sera bientôt plus ma coéquipière.
Mon amertume s'exacerbe face à la déception criante dans les yeux de Maître Fu : mes mots ont dépassé ma pensée, mais peu importe. Je sais déjà que j'agis en lâche, pas besoin de me le souligner.
Le vieil homme paraît réfléchir encore quelques instants, le front barré de plusieurs plis soucieux.
- Mmh. Votre symbiose est rompue, je le sens maintenant. Dans ta tête, tu es déjà parti, Chat Noir. Il n'y a plus rien à faire alors. Dès ce soir, je me mets en quête d'un autre Porteur… plus âgé et indépendant, cela va sans dire. Je ne répèterai pas mon erreur.
Il finit par se lever, et m'invite à faire de même.
- Une fois que le nouveau Porteur sera désigné et qu'il aura amorcé sa première transformation… As-tu bien compris ce que cela signifiait pour toi ?
J'acquiesce en silence, l'estomac noué. Il m'a donné suffisamment de détails, mais rien ne me fera revenir sur ma décision.
- Tu risques d'être désorienté pendant quelques jours. Ta mémoire va te jouer des tours, ton humeur aussi.
- Ce n'est pas important, murmuré-je par bravade. Je compte sur mon père et Nathalie ma tutrice pour penser à ma place, comme toujours. Si j'ai l'air perdu, ils croiront sûrement que c'est le choc du déménagement.
La mort dans l'âme, je tire de ma poche la petite boite noire qui autrefois contenait mon Miraculous, lors de ma rencontre avec Plagg.
- J'imagine que tu souhaites faire tes adieux à ton kwami, avant de me remettre ton Anneau.
Je hoche la tête, soulagé : j'espérais ce répit sans toutefois oser l'exiger. J'en demande déjà beaucoup trop, à mon sens.
Redevenu inexpressif, Maître Fu effleure l'insigne de jade d'un de ses bracelets – son Miraculous, probablement. Presque aussitôt, Wayzz jaillit d'un des murs, interrogateur.
- Maître ?
- Conduis Adrien auprès de Plagg. Il renonce à son statut de Porteur dès ce soir.
Le kwami à l'apparence de tortue se fige dans les airs, les yeux écarquillés.
- Que… Quoi, dès maintenant ? Adrien, tu en es bien certain ? Tu disposes d'encore quelques jours !
Le ton doux et policé de Wayzz me cause un rictus amusé.
- Oui, Wayzz. C'est mieux ainsi.
- Mais…
- Wayzz, l'interrompt Maître Fu. Il a pris sa décision. S'il te plait.
Le kwami se fige, échange un regard attristé avec son Porteur. Il s'incline finalement.
- Par ici, je te prie.
Je m'apprête à suivre Wayzz, tout comme Ladybug l'a fait quelques temps plus tôt. Soudain pris d'un remords, je me retourne vers le vieil homme.
- Maître Fu, je…
- Au revoir, Adrien. Quand tu auras fait tes adieux, tu pourras laisser ton Miraculous dans la pièce que Wayzz t'a indiquée.
Je me ravise, les poings serrés. Les murs présentent plusieurs gravures et calligraphies chinoises, et mes cours de chinois mandarin me reviennent. Je murmure d'un accent certainement trop scolaire, en y ajoutant le léger salut de rigueur.
- Merci pour vos enseignements, Maître. J'aurais souhaité pouvoir vous rencontrer sous de meilleurs auspices.
Et comme Maître Fu persiste à fuir mon regard, droit comme un i, j'ajoute en français.
- Je suis navré.
Ce n'est que quand j'ai ouvert la porte, que Maître Fu me lance d'une voix non plus cassante, mais très lasse.
- Pas autant que moi, Chat Noir.
Et le dos tourné, il murmure dans ce qui est probablement sa langue natale.
- Bon vent, Adrien.
Je referme le battant derrière moi. Il fait plus sombre encore qu'à mon arrivée, l'unique source de lumière provenant d'une porte vitrée au bout du couloir. Comme anesthésié, je suis Wayzz tandis qu'il me ramène à la petite cuisine où j'ai laissé mes affaires. J'aperçois une autre porte fermée, face à la mienne, et une curieuse intuition me vient.
- Ladybug… C'est ici qu'elle attend ?
Wayzz acquiesce d'un signe de tête. Ma main agrippe la poignée, mais je reste figé, la gorge sèche.
- Chat Noir, finit par murmurer le kwami. Elle n'est pas transformée.
Je réalise que même avant de le savoir, j'étais déjà incapable d'ouvrir cette porte. Je n'ai plus le droit. Je ne l'ai d'ailleurs jamais eu. Elle a toujours été très claire à ce sujet.
Je pose mon front contre le battant et ferme les yeux. À quoi bon la décevoir en découvrant son identité secrète ? Dans quelques temps, j'aurai tout oublié. Et même si moi je ne me souviens de rien, elle, elle pourrait s'inquiéter, peut-être même chercher à me protéger si un jour je reviens à Paris – je revois encore sa détresse face à Volpina, lorsque celle-ci menaçait de mort ce qui s'est avéré être une illusion d'Adrien.
Je ne serai pas sa faiblesse. Je ne serai pas son talon d'Achille. Jamais. Me dévoiler serait inutile, dangereux et purement égoïste.…
Et pourtant, qu'est-ce que je ne donnerai pas pour que ça arrive. Pour qu'elle sache tout ! Pour qu'au moins une personne qui m'est chère puisse témoigner que je n'étais pas qu'Adrien, pas « que » le fils de Gabriel Agreste.
Chat Noir… Un être libre, joyeux et spontané.
Mon vrai moi.
- Il neige.
La voix rêveuse de Wayzz m'arrache à mes pensées. Posté devant la baie vitrée, le kwami contemple l'extérieur avec attention. Je m'approche à mon tour. Dehors, il neige à gros flocons. À ma stupeur, j'aperçois Plagg, posé sur le tapis neigeux. Lui qui ne supporte ni le froid, ni la pluie… !
Comme un chaton, il observe quelque chose qui virevolte en hauteur. Une petite forme gracieuse et colorée, toute vêtue de rose, de rouge et de noir. Certainement le kwami de Ladybug, réalisé-je avec une soudaine tendresse.
Elle finit par descendre vers lui en multipliant les cabrioles. J'ai un sourire amusé lorsqu'elle lui tire l'oreille, et m'étonne qu'il ne s'énerve pas davantage. À mon ravissement, il finit même par décoller à son tour, et imite sa curieuse chorégraphie avec une agilité que je ne lui connaissais pas jusqu'à présent.
Le spectacle est drôle, touchant. Curieusement intime. J'en ai le cœur serré.
- Il neigeait aussi, ce jour-là.
La voix chagrinée de Wayzz m'interpelle. Dans la pénombre du couloir, le kwami brille d'une faible lueur verte.
- Quel jour ? murmuré-je.
Après quelques instants de silence contemplatif, Wayzz pose ses yeux rêveurs sur moi.
- Le jour où pour être liés pour toujours, ils ont accepté de vivre séparés à jamais.
Je fronce les sourcils, interloqué. À en juger la mimique songeuse de Wayzz, il semble convaincu du sens de ses paroles, pourtant bien sibyllines.
- Ils symbolisent l'Equilibre de toutes choses. Le Centre de notre système. Ils sont tel un astre, et nous les satellites qui le complètent. Cela a toujours été, et il en sera toujours ainsi.
J'acquiesce sans chercher à comprendre. Une question me revient tout à coup. À défaut d'avoir obtenu une réponse de Plagg les fois précédentes…
- D'où viennent les kwamis ?
Wayzz a un sourire contrit, presque énigmatique.
- Ça, Adrien, c'est au kwami de le révéler à son Porteur, et seulement quand il le juge opportun.
Il bat des paupières et fait une petite embardée, comme reprenant tout à coup conscience de ma situation. Après un grand soupir silencieux, il s'incline profondément.
- Ce fut un honneur, Chat Noir. Je te prie de m'excuser maintenant, mais mon Maître a besoin de moi. Je te souhaite une vie longue et belle, pleine d'enchantements.
Sur ces paroles étranges et comme issues d'un autre temps, il file jusqu'à la porte du bureau de Maître Fu et disparait. Je me concentre à nouveau sur Plagg et sa comparse. Leur danse est sur le point de cesser. Le cœur gros, je vois mon kwami exécuter ce qui ressemble à un dernier salut silencieux, sans même la toucher ni la regarder. Puis il vient dans ma direction, traverse la vitre d'un même élan. J'ai un mouvement de recul, surpris.
- Plagg… ?
Dans la pénombre, les prunelles émeraude de Plagg étincellent comme jamais auparavant. Quand enfin il lève la tête vers moi, c'est sans peine que je distingue les deux traits humides sur le velours de ses pommettes.
« Pour être liés pour toujours, ils ont accepté de vivre séparés à jamais. »
- Oh, Plagg.
Je place mes mains en coupe sous sa petite silhouette frémissante, et il s'abandonne au creux de mes paumes. Il a un feulement plaintif, mais son regard étincelle de rancœur.
- Tu vas tout oublier. Donc tu ne regretteras rien. Tu n'imagines pas la chance que tu as, Adrien… Non, tu n'imagines pas.
D'instinct, je l'amène à hauteur de regard et penche la tête, la gorge serrée. Comme le ferait un véritable chat, il vient plaquer son front contre le mien, peut-être un peu plus violemment que nécessaire.
- Crétin, Plagg. Tu vas me manquer, d'une manière ou d'une autre.
- Ça c'est toi qui le dit, grommelle-t-il d'une voix inégale.
- Oui, et je le pense. Je sais ce que c'était avant que tu ne débarques. Je sais donc comment ce sera après. Tu vas me manquer, Plagg.
- …Tant mieux. Je ne serai pas le seul à regretter, pour une fois.
J'ai un rire étouffé et amer.
- Plagg… Je voudrais te demander une dernière chose.
- Allons bon, marmonne-t-il. Voilà qui est étonnant.
- Tu veux bien me transformer ? Une dernière fois ?
- Depuis quand tu te sens obligé de demander la permission, gamin ?
- Depuis que j'ai vu mon meilleur ami pleurer.
Les yeux émeraude de Plagg s'écarquillent avant de briller davantage. Ses vibrisses tremblotent un court instant.
- Seulement si tu as de quoi recharger mes batteries ensuite, souffle-t-il d'un ton rauque et boudeur.
Je ris de bon cœur.
- Dans mon sac. J'ai ton camembert préféré. Entier.
Plagg frémit, puis baisse les paupières. Il reste d'abord silencieux, puis a un gros soupir. Son œil gauche s'entrouvre alors, luisant et moqueur.
- Eh bien alors ? Qu'est-ce que tu attends, Chat Noir ?
.
.
La porte claque. Le silence est écrasant.
Je me laisse glisser contre le battant jusqu'au sol, secoué d'un sanglot muet. Les larmes coulent déjà sur mes joues, inexorables, brûlantes. Je les essuie d'un mouvement rageur, les dents serrées.
Ladybug. Je crois encore sentir sa silhouette fine et athlétique contre mon torse. Je perçois encore la chaleur de son front sur mes lèvres, l'odeur suave de ses cheveux noirs. J'entends encore sa voix tremblante, stupéfaite.
« …Chat Noir ! »
J'ai un sanglot étouffé, involontaire, pathétique. Je me recroqueville davantage. La dernière fois que j'ai pleuré comme ça, c'était pour ma mère.
C'est fini. C'est fini… !
- Adrien ?
La voix de Plagg me surplombe, alarmée.
- Qu'est-ce qui s'est passé, bon sang ? Qu'a dit Ladybug ?
C'est fini. C'est terminé. Je ne la reverrai plus.
Je gémis, incapable de retenir mes sanglots. Je ne contrôle plus rien. Ça fait mal. Ça fait trop mal. C'est différent mais aussi fort que pour Maman. Je n'en peux plus… Je n'en peux plus !
Et en plus de ça, j'ai honte. Parce que je n'ai pas su rester fort. Parce que je n'ai pas eu le courage de lui avouer que je m'en allais. Parce qu'en revanche je lui ai dit ce que je ressentais, avant de m'enfuir comme un lâche, sans me retourner… !
« Je t'aime, Ladybug. »
J'en ai marre. Marre de chercher à être fiable et parfait alors que je ne suis rien de tout ça. Marre de blesser ceux que j'aime, marre de les quitter, marre de les perdre ! Je veux que ça s'arrête !
Et dire que ça ne fait que commencer !
Je porte la main à mon Anneau, et murmure entre deux sanglots.
- Pardon, Plagg… !
- Adrien !
- …Je renonce à toi !
Je retire mon Miraculous, et le silence se fait. Je reste figé, le souffle heurté, le cœur battant à tout rompre. Mes larmes glissent sur mes joues, presque irritantes. Je finis par lever les yeux, secoué de sanglots convulsifs.
La cuisine est sombre et vide. Tremblant, je fixe des yeux l'Anneau devenu noir, serré au creux de ma paume. J'ai peur de le lâcher, de l'abandonner. Mais, plus encore, j'ai peur de le remettre.
Pardon, Plagg. Pardon.
Je me relève en vacillant, tire de ma poche la petite boite en ébène. J'y range l'Anneau, puis la pose sur une table voisine. Au moment de la lâcher, le courage me manque.
Je dois tirer un trait sur tout ça. Mais je ne peux pas… !
« C'est un Chat Noir qui m'a donné l'envie et le courage de devenir Ladybug. Et ce Chat Noir, ce sera toujours toi. »
Je suis condamné à quitter Paris. Donc je renonce à être Chat Noir pour qu'un autre puisse endosser ce rôle et la protéger. C'est ça, le plus important.
Pour elle. C'est pour elle que je le fais.
Je lâche la boîte, la contemple en silence.
J'inspire avec difficultés, mes sanglots transitoirement calmés. Avant que ça ne m'emporte à nouveau, j'enfile mon anorak, rabats ma capuche sur mes cheveux encore imprégnés de neige, endosse mon sac. Je quitte la pièce, remonte le couloir sans un regard en arrière, et passe la porte de l'appartement de Maître Fu.
C'est fini.
C'était le bon choix.
.
.
.
.
.
H – 12.
- Le Muséum National d'Histoire Naturelle a rouvert ses portes en début d'après-midi, après les vérifications de routine suite à l'alerte Akuma survenue hier soir. On notera l'afflux accru de visiteurs enthousiastes, sans doute attirés par les clichés des créatures fossiles qui circulaient en toute liberté dans Paris la nuit dernière…
- Il paraît que tous les squelettes étaient vivants ! Vous imaginez, si les T-Rex s'étaient s'échappés ?
- Mon cousin vit en face du musée. Un ptérodactyle est venu se poser sur son balcon !
Bercé par les cahots du bus et le ronronnement de la radio, je tends l'oreille par réflexe, interpelé par les rire et les exclamations surexcitées. À ma gauche, des ados échangent des commentaires sur les nouvelles du jour.
- Mince, j'aurais voulu voir ça. Neuf fois sur dix, les infos en parlent trop tard. Quand j'arrive, l'alerte est terminée, et Ladybug et Chat Noir ont déjà disparu !
Sous ma capuche, j'ai un soupir. Dire qu'il y a encore des gogos pour se précipiter sur les lieux des attaques et filmer la scène plutôt que de se mettre à l'abri… Mais c'est vrai que les T-Rex étaient badasses.
Enfin, pas autant qu'elle…
.
« On a encore du temps, Chat Noir. On peut y arriver ! »
.
Elle y croit toujours, elle. Je n'ai pas eu le cœur à lui gâcher ses espoirs. À quoi bon, de toute manière ? Il valait mieux en rester là.
À ma main droite, l'absence de mon Anneau se fait cruellement sentir, et un nouveau sanglot me monte dans la gorge. Je serre les poings, les yeux secs et douloureux. J'ai fait le bon choix. J'ai fait le bon choix. Plagg l'aurait compris. Et elle aussi, elle comprendra. Peut-être.
Mais alors, pourquoi je le lui ai dit… ?
« Ladybug, je t'aime… »
Je me recroqueville sur le siège, submergé par la honte. Je me concentre sur la voix de la speakerine dans l'espoir de penser à autre chose.
- Sans transition, la neige ! Elle s'annonce enfin, après l'exceptionnelle vague de froid qui touche Paris depuis maintenant quelques jours. De fortes précipitations ont débuté en fin d'après-midi et devraient se poursuivre durant toute la nuit. Demain, la circulation intra-muros…
Je suis monté dans le premier bus sans me préoccuper de sa destination – je n'ai pas envie de rentrer, mais au moins il y fait bon. J'essuie mes paupières humides et pose un regard blasé sur l'avenue de l'autre côté de la vitre. Ce ne sont plus quelques flocons mais une véritable averse blanche qui s'abat sur la ville désormais. La circulation n'en est que pire encore, à en juger les coups de frein incessants du chauffeur de bus. Bientôt, j'irai plus vite à pied…
- Et un flash info de dernière minute : Adrien Agreste, le fils du magnat de la mode Gabriel Agreste, a disparu ce matin du manoir familial. Selon certaines sources proches de la police, il aurait été aperçu par plusieurs témoins dans le 12e arrondissement en milieu d'après-midi…
.
« Merde ! Jusqu'à demain, oublie-moi ! »
.
Je me raidis sur mon siège. Par réflexe vis-à-vis des autres passagers, je baisse la tête et tire davantage sur ma capuche. Non, mon père n'a quand même pas fait ça ? Appeler les flics seulement quelques heures après mon départ, quand lui peut disparaître deux jours durant sans que j'ai quoi que ce soit à redire ?!
- Des interpellations seraient déjà en cours. Pour rappel, Adrien Agreste, star locale du mannequinat, est un visage bien connu des parisiens puisqu'il…
Des interpellations ? Ça va beaucoup trop loin… !
Je fouille mes poches à la recherche de mon portable – éteint depuis ce matin, Nathalie ayant une fâcheuse tendance à tracer mon GPS quand elle ne me trouve pas là où je suis censé être. Un détail qui aurait pu s'avérer problématique si mon téléphone ne se désactivait pas à chacune de mes transformations… À cette pensée hors de propos, l'amertume me noue la gorge. Les dents serrées, je remets en place la batterie de mon portable et l'allume, résigné à affronter une avalanche de messages réprobateurs.
Un grondement sourd ébranle soudain le bus, qui pile et dérape. Dans un concert de cris, tous les usagers sont précipités vers l'avant. Je lève les bras et me rattrape in extremis pour ne pas m'assommer contre le dossier devant moi. Mon portable m'échappe, glisse sous les sièges. Je promène un regard confus sur les autres passagers, hagards et inquiets tout comme moi. Le bus ne redémarre pas, et après une longue minute, ses portes finissent même par s'ouvrir tandis que le chauffeur déclame d'une voix bourrue.
- Incident sur la voie, mesdames et messieurs. Merci de votre patience.
La circulation semblant bloquée pour de bon, je préfère quitter ma place. Je finis par localiser mon portable sous un siège, m'en empare et descends du bus sans un regard en arrière.
Il fait nuit noire, la neige tombe drue. L'avenue est complètement embouteillée, mais l'origine du problème est hors de vue de là où je suis. Dans le lointain, des sirènes se font entendre. Probablement un accident à l'un des prochains carrefours. Avec cette météo, ce ne serait pas étonnant…
Il fait encore plus froid qu'à ma montée dans le bus. En frissonnant, je rajuste mon écharpe et ma capuche, puis consulte mon portable, indemne malgré son vol plané. Sans surprise, je découvre la flopée d'appels et de textos de Nathalie – un toutes les dix minutes en moyenne depuis ce matin. Je fais défiler la liste de messages vocaux quand un nom retient mon attention – l'un des tous premiers appels. Interdit, je le sélectionne et porte mon téléphone à mon oreille, le cœur battant.
- Adrien.
La voix grave et monocorde de mon père me serre la gorge. J'hésite à raccrocher aussitôt, mais le message ne dure qu'une quinzaine de secondes. Je peux bien tenir jusque-là, non ?
- Ne rends pas les choses plus compliquées qu'elles ne le sont déjà. Je dois partir, et je ne te laisserai pas seul ici.
Un soupir. Un silence.
- Rentre. S'il te plait.
Encore un silence, puis le message se coupe. Je baisse mon téléphone, stupéfait. À quand remonte la dernière fois qu'il m'a appelé en personne ? La dernière fois que j'ai entendu cette émotion dans sa voix ?
…ça ne date quand même pas de la disparition de Maman ?
Je lève les yeux par réflexe. Les flocons étincellent sous le ciel noir d'encre. Soudain le vol d'un d'entre eux attire mon regard, erratique. D'une forme étrange, il vient s'agripper au montant d'un réverbère, frémissant.
Ce n'est pas un flocon mais un papillon. Blanc, translucide. Comme ceux que Ladybug libère, une fois l'akuma exorcisé.
Interloqué, je contemple l'averse d'un œil neuf. Il neige, oui. Mais en hauteur, le ciel de Paris est également envahi de papillons. Des papillons blancs. Par centaines. Une sourde angoisse m'enveloppe alors que je me mets instinctivement en garde.
Ce ne sont pas des Akuma – pas encore tout du moins. Mais un tel déploiement, qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que Papillon mijote ?
Mon téléphone sonne, je sursaute, tiré de ma concentration. C'est Nathalie. Par réflexe, je me glisse dans le renfoncement d'une porte cochère tout en décrochant.
- A-Allo ?
- Ah ! Adrien ! Vous décrochez enfin !
Très posée d'ordinaire, la voix de Nathalie est particulièrement aiguë. Elle laisse échapper un long soupir de soulagement, inédit en ce qui la concerne.
- Est-ce que tout va bien ? Où êtes-vous ?
Tout en surveillant l'armada de papillons blancs, je m'efforce de répondre de manière naturelle.
- J'étais sur le point de rentrer. J'avais besoin de me vider la tête. Désolé si je vous ai inquiétée…
- « Inquiétée » ? Vous avez disparu des radars pendant plus de huit heures, qu'est-ce qui vous a pris ?!
J'éloigne le téléphone de mon oreille, grimaçant. Décidemment, Nathalie ne m'a pas habitué à ce genre de débordements affectifs…
- Où êtes-vous ? Je vous envoie la limousine, vous rentrez immédiatement.
Un autre grondement sourd survient, bien plus proche. Je frémis. On aurait dit… une détonation ?
Le papillon sur le réverbère s'envole alors dans un léger battement d'ailes. Je quitte le renfoncement pour le suivre du regard, à la fois méfiant et fasciné.
- Pas besoin, Nathalie, la circulation est certainement bloquée à cause de la neige. Je vais terminer à pied…
Un éclair. Un trait enflammé fauche le papillon en plein vol et s'écrase dans la neige. Une voix caverneuse retentit.
- Tous ! Ils doivent tous disparaître !
Explosion. Au-dessus de moi. Le souffle me plaque au sol.
Tout se brouille. Mes oreilles sifflent. Des gens courent et hurlent, me percutent, s'enfuient. Un choc m'arrache des mains mon téléphone. Je me recroqueville sur le bitume et j'attends, le souffle coupé.
Quand la cohue s'estompe, je vérifie les alentours, abasourdi. Quelques autres passants sont à terre comme moi, sonnés, ahuris. Dans le ciel s'étend toujours un immense cercle de feu, dans le sillage duquel les papillons achèvent de se consumer. La chaleur est telle que pendant encore quelques secondes, ce n'est plus de la neige mais une pluie tiède et chargée de poussières qui me tombe dans les yeux.
- Disparaître ! Les détruire ! Tous, sans exception !
La voix tonitruante est toute proche. Je me rassois précipitamment, prêt à bondir sous le coup de l'adrénaline. Sur le toit du bus, un être inconnu sonde le ciel, l'air furibond. Sa peau fulmine d'une brume épaisse et grise.
- C'est la fin ! La fin d'une ère ! Personne ne les mérite ! Plus personne !
Mon cœur rate un battement. La dernière alerte Akuma remonte à moins de 24 heures. Pas déjà… !
Pas maintenant !
L'akumatisé croise mon regard, et soudain il se tait. Il donne l'impression de crouler sous le poids de l'énorme sac à dos qu'il transporte, et il s'avance d'une démarche chaloupée et inégale jusqu'au rebord du bus. Sa silhouette nimbée de fumée se ramasse davantage tandis qu'il s'accroupit et pose les mains devant lui, comme pour mieux me fixer de ses prunelles à l'effet curieusement myope. Il paraît réfléchir, puis ses yeux emplis de rage s'écarquillent, lentement, avec démesure.
- Toi… !
Un effroyable rictus déforme sa bouche coléreuse. Je m'apprête à détaler avant qu'il ne dégaine une autre boule de feu, quand il gronde, les dents serrées.
- Toi ! Toi… Chat Noir !
Je me fige à mon tour. Dans un réflexe stupide, je contemple mes propres mains bleuies de froid, mon anorak, mon jean déchiré dans ma chute. Je ne suis pas en tenue. Je ne suis pas en Chat noir. Je suis Adrien.
Mais alors… Alors, comment sait-il ?!
- Pendant tout ce temps, tout ce temps, tu… Et tu crois que tu peux tout te permettre ? Vraiment ?!
Il vocifère et s'étrangle dans sa propre rage. Il porte une main à son sac à dos, en tire un parchemin qui sous son impulsion s'enflamme. Je reconnais aussitôt le projectile qui a fauché et brûlé le papillon sous mes yeux. Une nouvelle décharge d'adrénaline me traverse, et je m'élance. Quitte à me faire canarder moi aussi, je préfère que ce soit dans ma tentative de fuite !
- Fais face ! Affronte ton destin, cloporte ! Traître !
Une détonation retentit derrière moi. Le souffle me déséquilibre, et je m'étale sur le bitume. Je n'ai pas ma vivacité ni mes réflexes habituels. Merde, merde !
- Meurs ! Mourez tous… !
Un sifflement familier se fait soudain entendre, puis un grand fracas métallique ponctue son glapissement de rage. D'un regard par-dessus mon épaule, j'aperçois l'akumatisé qui glisse puis tombe du bus, la jambe prisonnière d'un câble que je reconnaîtrais entre mille. Il s'écrase au sol, là où je me tenais quelques secondes plus tôt.
Un autre sifflement, un éclair rouge. Le câble se rétracte puis fuse à nouveau, entoure le bus, l'enserre. Le véhicule vacille puis s'ébranle tout à coup, racle sur le pavé, entrainant l'ennemi jusqu'à un mur qu'il emboutit dans un nuage d'étincelles et de flocons de neige.
Une silhouette jaillit de nulle part, s'interpose entre quelques civils ébahis et le bus.
- Mettez-vous à l'abri, vite !
J'ai un hoquet de stupeur en reconnaissant cette voix aiguë mais autoritaire. Dans sa main gauche, un disque de lumière rouge étincelle.
- …Ladybug !
Elle sursaute. Son regard vient se river sur moi, effaré.
- A-Adrien ?!
Elle esquisse un pas vers moi.
- Tu es blessé ?
Le bus gémit. Un éclair. Explosion.
Le bus est propulsé de l'autre côté de la rue, la heurte au passage. Malgré son bouclier, elle est projetée sur plusieurs mètres, rebondit sur une voiture avant de s'écrouler, ahanante.
- Ladybug !
J'accorde un coup d'œil à l'ennemi. Encastré dans le mur, il peine encore à reprendre ses esprits. Je fais volte-face, accours vers elle et m'agenouille pour l'examiner.
- Est-ce que ça va ?
Elle a une quinte de toux déchirante. Tandis qu'elle me repousse, j'entrevois sa main gantée de rouge qui essuie précipitamment ses lèvres. Sa combinaison est intacte, mais son menton est tuméfié. Ses cheveux sentent légèrement le roussi. La sirène liée aux alertes Akuma commence seulement à retentir, signe que l'akumatisé vient tout juste d'être signalé. Et pourtant, elle est déjà dans un sale état.
- …ça va, je suis plus résistante que ça… Et toi ?
Ses prunelles bleues me vrillent de sous son masque.
- Je vais bien, marmonné-je, la gorge serrée. Grâce à toi, Ladybug… !
Une étincelle se rallume dans ses yeux éteints. Elle reporte son attention sur l'adversaire, qui est parvenu à s'extraire du mur et vacille, la tête dans les mains. Un halo mauve clignote alors devant son visage colérique, et il tombe à genoux, vociférant.
- Papillon reprend le contrôle par instants. Tant mieux. Sinon il est encore pire… !
Elle reste prostrée, sur la défensive bien que l'ennemi soit clairement en situation de faiblesse. Je sais ce que cela signifie : elle n'a pas encore identifié l'origine du mal, l'objet infecté par l'akuma et qu'il faut impérativement détruire. Je scrute à mon tour la silhouette charbonneuse et famélique. Une des breloques à ses poignets ? Son énorme sac à dos ? Comment savoir tant qu'on ignore son identité ?
Ladybug se redresse, encore un rien vacillante. Je l'arrête d'un geste empressé.
- Tu ne peux pas te battre dans ces conditions, Ladybug… !
- Il faudra bien. Chat Noir ne viendra pas.
La résignation – triste, amère – de sa voix me cause un frisson. Elle réamorce son bouclier-yoyo d'un mouvement instinctif de poignet, puis elle me décoche un ultime sourire.
- Mets-toi à l'abri. Je m'occupe du reste !
L'ennemi vient de rejoindre les toits pour s'enfuir. Elle bondit sur le bus, son yoyo fuse vers les hauteurs et s'agrippe à une cheminée.
- …ma Lady, attends ! Tu vas te faire tuer !
Prête à s'élancer sur les toits, elle stoppe net, et je me fige à mon tour. Debout sous l'averse de neige, droite comme un i, elle me jette un regard insondable par-dessus son épaule. Je le lui rends sans savoir que dire d'autre, battant des paupières sous l'afflux des flocons. Ça m'a échappé. Ça m'a échappé… !
« Ma Lady ».
Elle a un sourire malicieux qui me crève le cœur, car je sens qu'il est forcé. Elle fait le même aux civils pour les réconforter, quand nous n'avons encore aucune idée de l'issue d'un combat.
- Je suis la protectrice de Paris. Je ne peux pas mourir, Adrien. Mais… merci.
Le yoyo fend l'air. L'instant d'après, il n'y a plus personne sur le toit du bus. Seulement la neige, qui tombe sans un bruit.
Je vacille, m'écroule contre la voiture cabossée, la respiration sifflante, encore torturé par l'adrénaline. Je baisse les yeux sur mes mains tremblantes – j'ai échappé au pire. Mais Ladybug… Ladybug est blessée. Ladybug est en train de se battre. Toute seule.
J'ai fait le bon choix ? Sérieusement ?
Entre mes mains, je distingue le bitume à demi couvert d'une neige blanche et cotonneuse. Là où Ladybug se tenait, quelques flocons sont rouges. Rouge sang.
Merde.
Merde.
Qu'est-ce que je fous !
Je serre mes poings nus et m'élance à mon tour. Les rues bondées défilent alors que je cours comme je n'ai encore jamais couru. L'appartement de Maître Fu n'est qu'à quelques dizaines de pâtés d'immeubles.
Il faut que j'y retourne. Maître Fu doit me laisser récupérer Plagg. Une dernière fois. Juste une fois, pour l'aider, pour la protéger !
Vite. Vite. Assez perdu de temps.
Mais qu'est-ce qui m'a pris d'abandonner mon Miraculous !?
.
.
H – 13.
.
.
.
.
.
Pour les curieux et les questions, le lien vers ma page FB est disponible sur mon profil.
Pour ma part, je retourne plancher sur le chapitre 15. Qu'avez-vous pensé du 7 ?
Merci d'avoir lu,
Elen
