(Dernière bêta-correction : 1er Mars 2020)


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J'ai déjà répondu en reply individuel, mais encore une fois merci à SayoriHime, Electraestar et Jabberwock Heart pour leurs reviews !

C'est un plaisir que de savoir que cette histoire vous plait. J'espère qu'il en sera autant pour ce chapitre…

Bonne lecture,

Elen


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A la relecture : « I saw the Devil » OST – Soohyun's Theme

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Armille

(terme en géographie et astronomie)

« Se dit maintenant des cercles qui représentent sur un globe terrestre l'équateur, les méridiens, etc »

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J - ?

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La neige, éternelle.

Les saisons, immuables.

Des montagnes à perte de vue. Le soleil, le ciel bleu et infini, et rien d'autre.

La paix. Paix du corps, de l'esprit et de l'âme. Cette paix que seules permettent la toute jeunesse, l'ignorance et l'innocence. Joies quotidiennes. Curiosité qui s'installe en grandissant.

Le Temple perdu en plein cœur de nulle part, sans âge, immuable. Ses lourdes portes de bois rouge, grinçantes dans la brise, qui ne s'ouvrent qu'une fois par an. Pour accueillir les nouveaux venus, pour laisser partir ceux qui n'ont plus leur place ici-bas ou qui souhaitent retourner à la civilisation.

Les leçons, interminables, difficiles et sibyllines, dispensées à l'ombre des rayonnages chargés de connaissances. Les entraînements aux arts de la méditation, du contrôle de soi et du combat, prodigués dans la cour bordée de hauts murs, remparts qui nous protègent et nous isolent du monde extérieur. Les tâches quotidiennes pour tenir le Temple, exigeantes et difficiles, et pourtant assumées par tous, les vétérans comme les novices dès leur plus jeune âge.

Le sanctuaire au dernier étage de l'édifice. Ses autels chargés de reliques jalousement gardées.

Les Boîtes d'ébène incrustées d'émail rouge, alignées sous un rayon de soleil. L'aura de magie et d'interdit qui les entoure. Leurs secrets, enseignés à quelques rares vétérans ayant fait vœu de ne jamais plus franchir les murs du Temple.

Parfois, une Boîte s'active d'elle-même sans que nul ne puisse le prévoir ou l'expliquer. Les merveilleuses créatures qu'elle contient s'éveillent alors, et choisissent un Gardien parmi les résidents du Temple. Aucune objection à leur faire. Après un enseignement secret de quelques semaines, les portes des remparts s'ouvrent, et la Boîte ainsi que son Elu quittent la communauté.

Chaque Boîte est différente, chaque Gardien est unique. Mais leur rôle est invariable : ramener le monde extérieur à l'équilibre, redonner un souffle de vie et d'espoir quand tout semble voué à la destruction et au chaos.

Parfois, une Boîte réapparaît dans le sanctuaire, comme mue d'une énergie propre ou d'une volonté supérieure. Sous l'œil vigilant des vétérans, ses locataires s'assoupissent jusqu'à ce que retentisse un nouvel Appel.

Parfois, les Boîtes reviennent. Mais leur Gardien ? Jamais.

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Qui suis-je ? D'où viens-je ?

J'ai dû avoir une vie avant de gravir cette montagne, avant de passer ces portes et intégrer les rangs des novices. Une vie courte, certainement difficile et chaotique puisque personne ne voulait de moi. À mon arrivée dans ce Temple devenu mon foyer, il me semble que je marchais à peine.

Qui donc m'a amené jusqu'ici pour m'y laisser sans regret ? Comme beaucoup de mes semblables, je ne m'en souviens guère…

Je n'étais personne. Pas le plus sage ni le plus doué. Pas le plus fort ni le plus rusé. Pas le plus appliqué dans mes tâches journalières, et pas non plus le plus dissipé. Un orphelin sans histoires parmi tous les autres.

J'ai grandi à l'ombre de ces murs, les yeux levés vers le ciel et le soleil. Les oreilles bercées des enseignements de mes aînés. Captivé par les légendes et les récits sur mes prédécesseurs. Tant de novices ont intégré le Temple depuis sa création, mais si peu sont restés et sont devenus vétérans. Et plus rares encore sont les Gardiens issus de leurs rangs.

J'ai rêvé, comme tous mes pairs. Rêvé qu'un jour, une Boîte s'ouvre pour moi. C'est une source de joie et de fierté, mais aussi d'une grande peur. Car être choisi signifie devoir partir pour ne plus jamais revenir. Etre élu signifie voyager aux confins du globe. Désigner et guider les Porteurs. Agir judicieusement et en toute discrétion pour soigner le monde, le ramener à un état d'équilibre, précaire et en constant changement, mais où il fait bon vivre.

J'ai rêvé. Espéré. Prié pour que d'une manière ou d'une autre, mes efforts ne soient pas vains. Pour devenir quelqu'un d'important, de puissant. Quelqu'un qui compte.

Je n'aurais peut-être pas dû.

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Ailleurs, la guerre grondait. Ailleurs, la misère et la peur régnaient. Je l'ignorais alors.

Un soir, des hommes sont venus jusqu'au Temple. Suppliants, affamés, misérables. Ma première et plus grande erreur fut de leur ouvrir la porte.

Ils sont entrés, armés et sans pitié. Ils ont dérobé ce qui pouvait l'être, ils ont détruit le reste.

Ils ont tué. Tout le monde. Ils m'ont laissé pour mort. Je me souviens des cris, je me souviens du feu et des explosions. Je me souviens des larmes, des cendres, du sang sur les murs et sur la neige.

Le Temple n'est plus. Il a brûlé. Disparu.

Et c'est ma faute…

Une Boîte s'est ouverte dans ce chaos, mais je ne suis pas sûr qu'elle m'était destinée. Tout est confus. Je l'ai prise avec moi, ainsi que quelques affaires échappées aux pillards et à l'incendie. Et je me suis enfui. Loin. Longtemps.

Trop jeune, trop frêle, j'ai perdu mes biens les uns après les autres. Certains par bêtise, d'autres par inconscience. Parfois, je les ai vendus au plus offrant. Parfois, on me les a volés.

Jusqu'au jour où il ne m'est plus resté que la Boîte. Je me souvenais à peine de quoi en faire. Jusque-là, je n'avais pas osé l'utiliser, trop honteux de mes erreurs, trop effrayé par ce qu'elle contenait.

Aujourd'hui, je l'ai rouverte.

Et maintenant, ils me regardent. Silencieux, attentifs, désemparés. Ils savent pour le Temple. Ils savent pour moi, un exilé, un usurpateur, un moins que rien. Ils savent pour leurs congénères, disparus sans laisser de trace, condamnés à tomber dans l'oubli maintenant que les Boîtes n'ont plus nulle part où retourner.

Et pourtant, dans leur immense sagesse, dans leur résilience à toute épreuve, ils ne renoncent pas.

Les deux Astres – ombre et clarté – s'avancent vers moi et inclinent la tête. Tandis que les autres les imitent, la plus lumineuse murmure.

- Je suis Tikki, et voici Plagg. Nous sommes à votre service, Maître Fu.

C'est comme ça que par défaut et non par choix, encore moins par mérite, je suis devenu un Gardien.

Et aujourd'hui, je suis probablement le dernier d'entre eux.

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Les jours passent. Les temps changent mais les ères finissent toujours par revenir, inlassables, comme les saisons.

L'Histoire est telle une boucle, une horloge. Chaque jour est différent, et pourtant elle finit toujours par indiquer la même heure.

La guerre. La paix. Les années aux richesses florissantes. Le retour des tensions. L'évènement qui met le feu aux poudres. Et puis la guerre, encore.

Mes deux Astres sont fatigués, leurs Armilles aussi. Mais à chaque cycle ils se renouvellent, toujours vaillants, optimistes et désintéressés. Quand j'étais jeune, je les admirais, eux qui me semblaient si forts, si sages, si dévoués chacun à leur manière. Maintenant que je vieillis et eux non, je leur voue un respect plus grand encore. Face à la violence du monde et aux turpitudes de la nature humaine, ils restent confiants.

Ils sont puissants mais si innocents, si simples. On dirait des enfants, et je décide vite de les choyer comme les miens, moi qui ne peux me permettre aucune attache avec mes semblables humains.

Je suis et je soutiens mes petits autant que possible dans leur tâche incessante. Je prie pour leur réussite, j'agis dans l'ombre pour leur bonheur. Je choisis leurs Porteurs avec soin et je les guide sans toutefois m'impliquer, comme cela doit toujours être. Unique survivant du Temple, héritier de la tâche de Gardien par nécessité et non par destinée, je me dois d'être irréprochable.

Ma foi est forte mais ma formation reste insuffisante. Par malheur, un jour lors d'une très mauvaise passe, je brise encore une fois un serment afin de les protéger. Moi qui aurait dû rester un simple observateur, je deviens Porteur à mon tour, par la force des choses et non par vertu. Je m'accroche pourtant, avide de savoirs et de connaissances que j'accumule au fil de mes pérégrinations. J'ai déjà perdu deux Armilles suite à une épouvantable erreur, et je me suis juré que cela n'arriverait jamais plus.

Le temps passe. Je parcours le globe et m'arrête le temps de quelques années, parfois même pendant quelques décennies, guidé par le sens inné et mystérieux qui semble habiter la Boîte. Je suis partout à mon aise, mais nulle part réellement chez moi.

Et quand l'un de mes petits compagnons revient à ma rencontre, son artefact entre les pattes, le regard triste et éteint, j'ai le cœur lourd moi aussi. Car je sais que si un Porteur est mort, généralement les autres finissent par suivre, tôt ou tard.

Mes petits protégés sont immuables et éternels. Ce n'est pas le cas de leurs Porteurs, mortels, vulnérables. Humains. Faillibles.

Moi, je reste à part. Je vieillis et je faiblis, lentement mais inexorablement. Je perdure envers et contre tout, dotée de l'extraordinaire longévité accordée par le Miraculous de la Tortue. En tant que Gardien, je suis condamné à vivre jusqu'à ce que la Boîte décide de se refermer pour de bon et de disparaître. Sauf qu'elle est incomplète depuis la disparition du Paon et du Papillon : elle ne pourra probablement jamais se mettre en repos.

Malgré deux siècles de recherches et de savoirs accumulés, j'ignore comment cela finira. Je n'y pense guère.

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J - ?

Mes deux Astres sont là.

Chance et Malchance, Heur et Malheur. Lumière et Obscurité. Cette fois-là, ils sont rentrés exactement en même temps avec trois autres de leurs Armilles, ce qui ne me laisse que peu de doutes sur le devenir – tragique – de tous leurs Porteurs.

Elle et les Boucles du Zénith. Les larmes aux yeux.

- New-York. Nous n'avons rien pu faire, Maître.

Lui et l'Anneau du Nadir. La tête basse, les moustaches pendantes.

- Je ne veux plus perdre d'autres Chatons. S'il vous plait, Maître. Laissez-nous un peu de temps.

- Oui, au moins quelques années… !

Derrière eux, leurs frères restent silencieux mais suppliants. Ils sont fatigués, épuisés même. Je le sais. Je le sens. Depuis près de deux siècles, les Porteurs défilent, combattent et meurent, sombrent dans le néant. Mais les Astres et leurs Armilles, eux, n'oublient jamais. C'est ce qui les rend fort, c'est ce qui les motive à se dépasser, à guider et aimer et prendre soin de leur Porteur, à chaque nouveau cycle.

Mais aujourd'hui, c'est surtout ce qui les accable. Je n'ai pas le cœur à leur assigner de nouveaux Porteurs pour le moment.

Le monde va mal. Mais tant pis.

- C'est d'accord.

Mes deux Astres réintègrent la Boîte aux côtés des kwamis Armilles. D'un regard, j'interroge le dernier encore éveillé, celui qui est autant mon mentor que mon kwami, autant mon guide que mon fils. Lui aussi est fatigué. Les êtres comme lui, aussi puissants soient-ils, ne sont pas faits pour traverser les décennies sans repos et sans en souffrir.

Pourtant, Wayzz me sourit, hoche la tête, et referme la Boîte.

- Non, Maître. Je reste auprès de vous.

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Quelques années passent. Le monde subsiste, dans ses turpitudes comme dans ses fulgurances de beauté et d'humanité. En cette aube de troisième millénaire occidental, la Boîte m'a guidé jusqu'en France, à Paris, puis s'est faite silencieuse. Inerte.

D'autres années s'écoulent dans la paix. Habitué aux longs voyages, je me surprends à redécouvrir le monde depuis la même fenêtre, jour après jour.

Jusqu'au moment où une des Armilles que je croyais perdues réapparaît. Je le sens enfin, mon tout petit. Quelque part, hors de ma portée. Puissant mais malmené, souffrant. Etouffé par l'aura maléfique de son Porteur.

Le Papillon.

Je me languis d'intervenir… mais j'ai vieilli, j'ai faibli. Et la souffrance de mon Armille me rend partial. Je sais qu'elle me mènera à commettre d'autres erreurs si je me lance en personne dans la bataille.

Pour moi, Gardien usurpateur et exilé, je sens que le temps est venu de racheter mes fautes, de réparer ce qui peut encore l'être. Comme toujours, je décide de choisir des Porteurs jeunes, dont la vision innocente n'a pas encore été brimée – ou pire, pervertie – par les déboires et les responsabilités du monde adulte.

Je rouvre la Boîte. Mes deux Astres sont les premiers à s'éveiller.

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Les semaines filent, au rythme de ce que les gens nomment désormais les alertes Akuma. Dire qu'autrefois, devenir un Champion du Papillon était un honneur décerné dans le plus grand secret. Ses élus étaient appelés à faire le bien et à veiller sur le plus grand nombre…

Mais aujourd'hui, ils ne sont plus que des civils transformés contre leur gré, piégés dans leurs émotions négatives, privés de leur libre-arbitre. Des marionnettes que le Papillon utilise sans se soucier du mal qu'elles font ou qu'elles subissent.

Entre chaque attaque, Papillon sonde la ville en quête d'émotions puissantes et d'âmes sensibles à contrôler. Il rode certaines nuits à l'orée de ma conscience, alerté par mes vieux remords quand je n'y prends pas garde et manque ainsi de lui révéler ma présence.

Il cherche, il nous cherche. Il cherche mes Astres pour tirer parti de leurs formidables pouvoirs. Il n'a pas hésité à révéler son existence et ses objectifs au public, imbu de sa puissance et de son anonymat. Il n'a aucune considération pour les tabous et les devoirs qu'engendre son statut. Aucune compassion ni pour la vie humaine, ni pour ses condisciples les autres Porteurs.

Les nouveaux Porteurs… Heureusement, ces deux-là sont parfaits. Débrouillards, zélés, généreux. Attendrissants.

Le Porteur d'Ombre – sobrement nommé « Chat Noir » – est nonchalant et séducteur comme beaucoup de ses prédécesseurs, mais il est avant tout attentif et sincère. Dévoué à sa cause et à sa partenaire.

La Porteuse de Lumière – auto-proclamée « Ladybug » – est courageuse, réfléchie, de rares fois hésitante mais toujours prompte à se dépasser. Brillante dans tous les sens du terme. Pour ce cycle, c'est elle qui s'est improvisée en leader – et quel leader, alors qu'elle est encore si jeune !

Le peuple les aime, s'interroge à leur sujet mais s'en inspire au quotidien. C'est une bonne chose. Peu importe les époques, c'est toujours ainsi que l'Histoire s'écrit au mieux : avec les Porteurs considérés comme des héros, des dieux, des saints ou des chefs innés. Dans cette culture moderne occidentale, leurs pouvoirs intriguent, mais ils restent des exemples à suivre. Des symboles d'autorité, de droiture et de courage, des modèles d'inspiration.

Je reste à distance, comme les textes me le commandent. Néanmoins je perçois la joie de mes deux petits Astres. Au contact de ces humains, dans ce pays où il fait bon vivre malgré tout, mes kwamis s'épanouissent comme ils ne l'ont pas fait depuis bien longtemps.

Ces Porteurs commencent tout juste à éveiller les pouvoirs de leurs kwamis, mais ils dépassent déjà mes espérances. Cependant, une inquiétude me taraude : j'ai laissé mon instinct me guider quand il a fallu choisir mes élus, mais je n'avais pas vu leur monde changer. Ils sont encore si jeunes, peut-être même trop. Ils sont si profondément dépendants de leur entourage…

Et un jour, c'est ce qui les perd.

- Chat Noir doit quitter Paris. Sa famille déménage… Que devons-nous faire, Maître Fu ?

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J – 1.

H – 14.

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- Maître Fu, j'ai tout essayé. Je n'ai plus le choix, je vais partir avec mon père à l'étranger. Mais Chat Noir doit rester. Ladybug, elle… elle a besoin d'un coéquipier.

Je reste stoïque, mais en moi la colère gronde. Mes Porteurs ont tous tenu leur rôle à vie. Depuis bientôt deux siècles que je les accompagne, ils sont chacun morts de vieillesse ou de blessures, mais pas un seul n'a failli à son titre. Pas un. J'en faisais un honneur, une fierté.

Je sais pourtant que les choses n'ont pas toujours été ainsi. Mes Astres, doués de leur sagesse millénaire, m'ont maintes fois conté leurs expériences à ce sujet : le modèle de Porteur tel qu'on me l'avait enseigné au Temple – un élu désigné jeune, devant découvrir par l'effort et le mérite les immenses pouvoirs de son kwami – n'est répandu que depuis quelques siècles tout au plus.

Il a été des époques où les Boîtes ne dépendaient d'aucun Gardien mais d'assemblées plus ou moins officielles. Le rôle de Porteur était souvent d'une durée définie, un statut qu'on adopte un temps puis qu'on enseigne et transmet dans le plus grand secret, souvent dès que la faiblesse se fait sentir. Dans de rares circonstances houleuses et oubliées de l'Histoire, ce fut même un rang sujet aux jalousies et aux luttes intestines de pouvoir.

Je ne peux guère mentir : l'abandon est possible. Couteux, mais possible.

- Il faut que je cède mon Miraculous, n'est-ce pas ?

La symbiose est rompue. Je sens déjà la tristesse dans le cœur de mes deux petits Astres, mais leurs Porteurs, eux, sont trop inconscients et trop bouleversés pour s'en rendre compte.

Je contemple le garçon sans mot dire. Si jeune, et déjà si doué. Mais ainsi détransformé, les épaules basses et le regard embué, il est à l'opposé de la carrure d'un Chat Noir.

Tant de potentiel. Gâché…

Lui a déjà renoncé : il est venu non pas pour me demander conseil comme il l'a prétendu, mais pour me rendre son Anneau. Quant à Ladybug, j'ai senti dans nos discussions qu'elle risquait d'abandonner à son tour, quand la tâche qu'elle s'est attribuée – vaincre le Papillon – serait accomplie. Je ne suis même pas sûr qu'elle l'ait elle-même réalisée…

Ce n'est pas ainsi que ça fonctionne. Non. Ça ne devrait pas, pas sous ma garde. Ils étaient faits pour s'entendre, pour se compléter. Destinés l'un à l'autre, censés apporter l'équilibre à leur monde et leur époque. Je n'avais pas senti une telle synergie chez mes Elus depuis plus d'un siècle.

Ils devaient faire honneur aux pouvoirs qui leur ont été confiés. Leur réussite devait être ma rédemption. Mais eux, ils abandonnent.

Je ne devrais pas en faire une affaire personnelle. Sauf qu'après toutes ces décennies de solitude et de privations, j'ai bien plus de mal que prévu à rester objectif.

Et l'aura de Papillon rôde, curieusement pressante. J'ignore comment, mais je crois qu'il sent que quelque chose se prépare.

Notre entretien se termine, après plus d'une heure de discussion stérile.

- Je suis navré, Maître.

- Pas autant que moi, Chat Noir.

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H – 12.

Wayzz murmure.

- Maître ? Je suis inquiet…

Je scrute en silence le petit écrin et l'Anneau noir de jais qui y repose. Bien malgré moi, je perçois les émotions de Plagg, qui émanent avec violence de son Miraculous. J'essaie de garder l'esprit clair, sans grand résultat. Leur souffrance a toujours été ma souffrance…

Comme souvent par le passé, Plagg s'est replié sur lui-même. Malgré mon invite, il refuse de me parler ou même d'apparaître. J'imagine qu'il espérait que je retienne son Porteur, d'une façon ou d'une autre, et je comprends sans mal sa réaction. Depuis deux siècles que je les côtoie, je sais que mes petits peuvent parfois se montrer aussi fragiles et immatures que des enfants en dépit de leurs millénaires d'existence. C'est en quelque sorte le prix de leur résilience, de leur innocence.

- Allons, Wayzz.

Avec un rictus amer, je referme l'écrin et le glisse dans une poche de mon manteau. J'endosse mon vieux sac de voyage.

- Nous commençons nos recherches dès ce soir. Il y a sûrement un autre Porteur de valeur dans cette ville. Chat Noir sera bientôt de nouveau opérationnel.

- La situation est préoccupante, c'est vrai, mais…

Wayzz vient léviter à hauteur de mon regard.

- …C'est pour vous que je m'inquiète, Maître.

Je lui fais un sourire las. Parce qu'il est l'Armille Bouclier, et parce qu'il est également devenu mon kwami, il est le seul à ne s'être jamais assoupi depuis ma première ouverture de la Boîte. Sa mine attristée me serre le cœur, mais sa fidélité me touche plus encore.

- Merci, mon ami. Mais cela devait nous arriver un jour. Il y a eu des précédents autrefois, comme l'a dit Tikki.

Il me connaît trop bien pour être dupe, mais aussi pour insister. Quand d'un geste je l'invite à se glisser dans le revers de mon manteau, il s'exécute avec un petit soupir. Alors que je quitte et verrouille mon appartement, je surprends ma voisine de pallier sur le pas de sa porte, en pleine conversation avec deux policiers.

- Monsieur Fu ?

Je m'arrête à mi-chemin de la porte cochère donnant sur la rue, et me tourne vers les deux grands gaillards en uniforme, leur adresse un signe de tête tandis qu'ils s'approchent.

- Messieurs ?

- Pourriez-vous nous accorder un moment ? Nous aurions quelques questions à vous poser.

Derrière eux, j'aperçois la moue embêtée de ma voisine, qui rentre précipitamment chez elle. J'ai un mauvais pressentiment. Toutefois, j'affiche un sourire poli.

- J'ai un rendez-vous en ville.

- Nous n'en avons que pour quelques minutes. Auriez-vous vu ce garçon récemment ?

Le policier me tend une photo, visiblement à l'affût de ma réaction. Mon cœur fait un bond mais je parviens à rester de marbre. Je reçois le cliché et m'oblige à le fixer longuement, sourcils froncés.

- Ehm… Possible. Son visage me dit bien quelque chose…

- Son nom est Adrien Agreste.

- Ah ! Oui, c'est lui qui apparait sur des publicités en ville, n'est-ce pas ?

- Il aurait été vu dans le quartier cette après-midi, et selon toute vraisemblance, il serait passé à votre domicile. Vous confirmez ?

Je rends la photo avec un sourire de façade. Inutile de chercher plus longtemps d'où ils tiennent leurs infos, ma voisine est malheureusement une sacrée commère doublée d'une excellente physionomiste. Il se peut même que ce soit elle qui ait appelé la police.

Ça ne me dit rien qui vaille.

- En effet, il est venu en consultation. J'exerce à mon domicile en tant que magnétiseur. Veuillez m'excuser mais je n'ai pas pour habitude de révéler l'identité de mes patients sans une raison valable.

- Monsieur Fu, cet enfant a disparu de son domicile ce matin et son portable est désactivé depuis. Etant donné son profil à bas risque, une alerte enlèvement a été décrétée il y a tout juste trois heures.

Je n'ai pas à feindre la surprise : Adrien a omis de mentionner ce « détail » lors de notre entretien.

- Je ne sais que vous dire. Ce garçon est venu en consultation, puis il est reparti de son plein gré… Il me semble qu'il devait rentrer chez lui ensuite.

- Ce n'est pas ce qui nous a été rapporté, Monsieur Fu. Selon plusieurs témoignages, Adrien Agreste est sorti de chez vous très troublé. Une caméra de surveillance au bout de la rue le confirme.

Par la porte cochère entrouverte, un crissement de frein attire mon attention, et la lumière agressive d'un gyrophare m'aveugle soudainement. Ces policiers ne sont pas venus seuls.

- Monsieur Fu, il est question d'un mineur que vous avez pris en charge sans l'autorisation expresse d'un parent ou d'un tuteur légal. Nous souhaiterions vous faire venir au poste pour clarifier la situation et prendre votre déposition.

Je me tais et observe tour à tour les deux policiers : sous leur professionnalisme, je sens qu'ils sont à cran. Connaissant Gabriel Agreste de renom, je me doute qu'il a des relations avec les huiles de cette ville. Mais je ne pensais pas qu'il était important au point de pouvoir faire pression sur la police de Paris.

- Avec votre accord, nos collègues souhaiteraient également effectuer une vérification de routine de votre cabinet.

Ils ont beau y mettre les formes, j'imagine que je n'ai pas le choix.

- Vous n'y trouverez rien de concluant, mais si cela peut faire avancer vos recherches…

- Merci de votre compréhension.

L'un des policiers saisit déjà sa radio pour appeler ses collègues. Je leur rouvre ma porte puis m'écarte de leur passage. Alors que je leur tends mon trousseau de clés, je sens Wayzz qui traverse mon manteau et se glisse discrètement dans l'appartement. Nous avons eu la même pensée : même si la Boîte est cachée et verrouillée, sa vigilance est bienvenue, au cas où les policiers s'avéraient un peu plus minutieux que nécessaire dans leurs fouilles.

- Suivez-moi, Monsieur Fu.

L'un des policiers m'escorte jusqu'à la porte cochère. Alors que ses collègues nous croisent, certains m'adressant un salut silencieux, il jette un coup d'œil dans la rue.

- Les journalistes sont déjà là. Tant pis, on y va. La voiture est garée juste en face, sur notre gauche.

D'un geste qui trahit l'habitude, il me saisit l'avant-bras et m'entraine à l'extérieur. Aussitôt des flashes se déclenchent à notre passage, des questions fusent. Du coin de l'œil, j'aperçois un caméraman qui me suit consciencieusement de son objectif.

Je n'aime pas ça. Depuis bientôt deux siècles, la discrétion est ma force, ma protection. Mon filet de survie.

- Monsieur Fu, est-il vrai qu'Adrien Agreste s'est rendu chez vous aujourd'hui ?

- Quelles relations entretenez-vous avec l'empire Agreste ?

Ils ont mon visage, mon adresse. Ils connaissent même déjà mon nom.

Je n'aime pas ça…

- Entrez, je m'en occupe.

Le policier m'ouvre la portière. Renonçant à retirer mon sac, je me glisse rapidement sur la banquette arrière de la voiture. A l'abri dans l'habitacle, j'entends les interpellations assourdies des journalistes, le policier qui tente avec morgue de les convaincre que je suis un témoin et non un suspect. Dubitatif, je lève les yeux vers mes fenêtres. Dans mon appartement, toutes les lumières sont allumées, et les silhouettes de plusieurs policiers déambulent librement, affairés.

Des étrangers. Dans ma maison. Qui fouillent partout.

Les flashes des journalistes reprennent de plus belle, et je m'éloigne de la vitre.

Des éclairs. Comme des explosions.

Je baisse les paupières, porte la main au fragment de jade de mon bracelet, et inspire profondément pour faire le vide en mon esprit.

Dehors, ça parle fort. Ou bien ça hurle ? Je ne sais plus très bien.

Déjà-vu.

Je n'aime pas ça… !

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J - ?

- Tout va bien. Tout va bien.

J'ai mal. La tête me tourne. Je sanglote, effrayé. Les intrus sont partis avec leurs armes, leurs couteaux, leurs balles qui explosent et dévorent tout.

Mais l'incendie est partout. Plus personne ne bouge. Mes professeurs, mes amis, ma maison…

Indifférente à la chaleur, la créature brillante s'approche en douceur.

- Comment t'appelles-tu ?

Je me recroqueville dans un coin, secoué de pleurs. Mes vêtements fument, ma peau m'élance.

J'ai peur. J'ai peur… !

La créature étend les bras, et soudain je n'ai plus chaud. J'ai encore mal, mais les flammes ne me brûlent plus. La fumée ne me pique plus les yeux. Je respire mieux.

- Voilà, tout va bien.

Il a un sourire doux. Je le fixe avec espoir. Il ressemble aux Astres et aux Armilles de nos histoires.

- Moi, je m'appelle Wayzz. Mon rôle est de protéger mes frères et sœurs endormis dans la Boîte. J'ai besoin de ton aide, apprenti Gardien. Peux-tu nous faire sortir d'ici ?

Je hoquète, gémissant. Le cœur battant, je contemple la Boîte épargnée par les intrus, oubliée sous des décombres après une explosion.

- Peux-tu nous aider ? recommence Wayzz, un peu plus pressant.

J'essuie mes larmes. J'acquiesce.

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Brian McOmber - "Travis' Acceptance" (It Comes At Night OST)

J – 1.

H – 12.

Entre mes doigts crispés, le jade est devenu tiède. J'inspire profondément, la gorge nouée.

L'attaque. L'incendie. La perte de tout ce qui m'était cher, du seul endroit qui me soit apparu comme mon foyer. Ça devrait être loin, tout ça. Et pourtant…

« Maître… »

Je tressaille.

Ce n'est pas un cri. Ce n'est pas un murmure, ce n'est même pas un son. Et pourtant ça me laisse l'ouïe bourdonnante, le cœur serré comme si on avait hurlé de terreur juste à côté de moi.

Mon tout petit, mon oublié. C'est un de ceux que je croyais perdus à jamais. Comme j'en ai pleuré autrefois…

- …Nooroo ?

« Maître ! »

Encore un cri silencieux. Je rouvre les paupières. La pénombre règne dans la voiture. Et enfin, je le distingue. Frémissant, posé sur le tableau de bord qu'il illumine de doux reflets irisés.

Un Akuma.

« Maître ! Par pitié, aidez-moi ! »

L'Akuma quitte son perchoir et s'approche en silence. Pétrifié, je le regarde voleter jusqu'à mon bracelet de jade – l'Ecaille de Wayzz.

« MAÎTRE ! »

Je l'attrape au vol. Révulsé, je sens l'Akuma trembler, écrasé dans ma paume, comme prêt à disparaître à tout instant. La voix fluette et familière s'estompe aussitôt, et une autre prend le relais, plus posée, plus basse, presque onctueuse.

« Te voilà enfin, Maître Gardien. »

L'aura familière explose, surpuissante. Je resserre le poing sur l'Akuma, traversé de frissons incontrôlables.

- Papillon.

Il m'a trouvé. Il m'a trouvé…

Il a comme un rire de gorge. Le fait que son Akuma agonise, inutile et impuissant dans le creux de mon poing, semble le laisser de marbre.

« Quelle violence, Maître Gardien. Je souhaitais simplement faire connaissance avec ton gentil kwami… Il s'appelle donc Wayzz, n'est-ce pas ? »

Dans un juron silencieux, je lève mes barrières mentales plus haut encore. Papillon ricane. Je gronde, tant en pensée qu'à voix basse.

- Moi vivant, jamais tu ne le toucheras.

« Bah. Je n'aurais que faire de l'Armille Bouclier. Ce que je veux, ce sont les deux Astres. L'Anneau du Nadir, et les Boucles du Zénith, comme on devait les appeler autrefois. »

La stupeur manque de me faire perdre le contrôle. Dans ma main, l'aura de Papillon devient si puissante, si glacée, qu'elle en est presque brûlante.

« Surpris de m'entendre employer ces termes désuets, Gardien ? Allons, tu devrais t'y attendre. Tu laisses stupidement un Grimoire circuler dans Paris… Grâce à lui, j'en sais autant que toi si ce n'est plus. »

La présence de l'Akuma, jusque-là diaphane et vacillante au creux de ma paume, se fait tranchante comme une lame. Je tressaille et me recroqueville sur la banquette, mobilisant toutes mes forces pour juguler l'aura maléfique qui désormais me ronge.

Papillon se vante, mais je comprends qu'il ne sait rien. Rien de ce qui importe vraiment. Sinon il ne serait pas aussi méprisant avec l'Armille Bouclier.

« Tout ce temps passé à te chercher, Gardien. Ce soir, ton remord et ton découragement m'ont grandement facilité la tâche. Qu'est-il donc advenu pour que tes émotions t'échappent à ce point ? »

Derrière le ton onctueux du Papillon, je discerne une rage contenue mais bouillonnante. La présence de Nooroo m'effleure, tel un écho. Rien que cette perspective me met du baume au cœur : il est là, vivant, conscient. Je ne l'abandonnerai pas, pas une seconde fois.

Pas entre ces mains-là.

- Qu'est-ce qui te dit que ce n'était pas intentionnel, Papillon ? Je t'ai débusqué.

Il fait silence un court instant, peut-être surpris par mon coup de bluff.

« Peu importe, tu as déjà perdu. Laisse-toi aller, Exilé. Une fois transformé, tu n'auras pas d'autre choix que de me révéler qui sont tes élus. Mieux que ça même, tu vas les combattre et les éliminer ! Si j'en juge la colère qui couve en toi, ce ne sera qu'une question de minutes ! »

Son aura se renforce encore, me vrille de part en part. En même temps qu'une puissance dévastatrice, une vague d'émotions négatives me submerge. La rage enfle, et avec elle, s'éveille le pouvoir. Mon pouvoir.

C'est douloureux. Troublant. Enivrant. Entre la fureur de Papillon et ma propre colère, je n'arrive plus à faire la différence tout à coup.

Alors qu'il lutte pour prendre possession de moi, de mon âme, de mes souvenirs, j'ai moi aussi un regard sans précédent sur ce qu'il est, sur ce qu'il ressent. Je m'y adonne presque volontairement – tant qu'à faire, je veux connaître mon ennemi, pour mieux le combattre ensuite… !

Un abîme sans fond m'accueille. Tant de hargne, tant de solitude et de regrets. Un effroyable sentiment d'abandon, teinté d'amertume et de culpabilité dévorante. Pour un peu, je dirais presque qu'on se ressemble…

Sauf que le Papillon est un homme qui a tout pour lui. Sans en discerner les détails, je perçois la passion pour son travail. Un amour sincère pour sa compagne. La fierté d'être père de famille, l'attachement pour son fils, encore si jeune et innocent.

Mais elle n'est plus là, et il considère que c'est de sa faute à lui. À cause de ses remords, il est incapable de supporter la présence de son propre enfant, qui lui rappelle tant ce qu'il a perdu.

Cet homme est malade. Etouffé par le chagrin. Mû d'une volonté destructrice et obsédante : récupérer les Astres. Récupérer les Miraculous, libérer leur fabuleux pouvoir pour enfin « la » ramener. Peu importe le prix, peu importe le nombre de vies à sacrifier.

La ramener. Retrouver la mère de son fils. C'est tout ce qui compte.

Je tremble, effaré, excédé. Tout ça, toute cette histoire, juste pour « elle » ?

La colère – ma colère – monte, encore et encore. Ce n'est pas ça, être père. Ce n'est pas ça, être un homme aimant. Ce n'est pas ça, être un Porteur…

Papillon fulmine contre mes derniers remparts, hors de portée de ma mémoire et mes pensées les plus précieuses.

« Cesse de te débattre. Montre-moi, Exilé ! Qui sont Ladybug et Chat Noir ? Qui ?! »

Dans un éclair de lucidité, je tire de ma poche la boite contenant l'Anneau de Plagg et la jette sur le siège voisin. J'agrippe de mes dents mon bracelet, romps la cordelette qui porte l'Ecaille de jade liée à Wayzz. L'artefact tombe sur le tapis. Au loin, je crois sentir Wayzz faire une embardée angoissée.

« Maitre ? ...Fu ! »

- Wayzz, je renonce à toi !

« MAITRE… ! »

Je ferme mon esprit. Au Papillon pour qu'il ne puisse pas me contrôler. À Wayzz dans l'espoir de le protéger de l'influence de notre ennemi. Je me ferme à tout ce qui n'est pas ma colère, cette rage à la fois source et catalyseur du plus formidable pouvoir qui m'ait jamais été donné de manipuler.

Et je m'adonne à la puissance brute de l'Akuma, le laisse se fondre en moi. Parasiter mon corps. Embrumer mon esprit, décupler mon énergie.

- Tu veux des informations sur mes Elus ? Alors viens donc me les prendre, Papillon ! Sors de ta cachette, bats-toi en personne !

Quelque part au loin, je sens mon ennemi écumer de rage, stupéfait.

Je tressaille, nauséeux. Je m'enfonce davantage, échappant à tout contrôle.

…Chat Noir abandonne son titre, son kwami et sa mémoire, pour « la » protéger.

…Ladybug s'en défendrait, mais une fois qu'elle aura accompli ce qu'elle juge être son devoir, elle projette d'en faire de même pour aller « le » retrouver.

Et Papillon qui fait souffrir le martyr à Nooroo, juste pour se racheter ?

Ce n'est pas digne d'un Porteur. Ce n'est pas digne de l'enseignement que j'ai reçu ! Je n'ai pas sacrifié deux siècles de mon existence pour qu'on malmène ainsi mon héritage et mes enfants. Non.

Non !

Ma conscience vacille. La puissance m'enivre.

Je perds pied…

Et soudain, tout devient d'une limpidité redoutable.

Toute cette histoire est une épouvantable mascarade, un jeu de dupes qui n'a que trop duré. Mes kwamis en souffrent, le temps est venu de les en libérer.

Les Porteurs ont eu leur chance, et ils l'ont trahie. Il me faut réparer mes erreurs maintenant, en terminer une bonne fois pour toutes. Je vais retrouver mes kwamis, tous mes kwamis, les libérer pour me libérer à mon tour.

Et pour cela, il faut que les Porteurs périssent.

Tous.

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H – 11.

Tiens bon, Ladybug !

Les avenues bondées défilent, interminables. Entre les averses de neige et l'alerte Akuma, la circulation est bloquée. Il y a des sirènes, des camions de pompiers, des ambulances et des fourgons de CRS dans tous les coins. Je passe outre, traverse des squares et des parkings pour éviter la foule, faisant abstraction des cris surpris des passants et des interpellations des flics.

Mes poumons me brûlent. Chacun de mes muscles me cause une douleur intolérable. Je me fais violence pour continuer malgré tout, les larmes aux yeux, concentré sur l'effort. Si je fais une pause, je sais que je ne pourrai pas repartir.

Je débouche sur un carrefour et reste indécis sur la route à suivre, trépignant, haletant. Je lève les yeux, m'efforce de retrouver mes repères. Merde. Merde ! Je suis habitué à bondir de toit en toit, libre comme l'air, doté des capacités hors-normes que me conférait Plagg. Mais je n'avais jamais réalisé à quel point c'était grand et tarabiscoté, Paris !

Une explosion dans le lointain me provoque une nouvelle décharge d'adrénaline, et je m'élance de plus belle, priant pour ne pas encore finir dans une impasse ou bloqué par une barre d'immeubles infranchissable, qui me contraindrait à faire un énième détour.

D'autres détonations résonnent à quelques avenues de là. Ça s'éloigne et ça se rapproche tour à tour, signe que le combat fait toujours rage. Ça m'inquiète, et surtout ça me donne des ailes.

Attends-moi, Ladybug. Je t'en prie, tiens bon !

Je lève machinalement la tête vers le ciel. Parmi les flocons, je distingue les papillons qui me suivent à la trace. Ils sont un peu plus nombreux à chaque minute, et ce constat me glace d'effroi.

« Toi ! Toi… Chat Noir ! »

J'entends encore l'akumatisé vociférer à mon encontre. Il a tenté de m'éliminer, donc il n'y a plus de doute possible : Papillon est au courant pour mon identité secrète. Mais comment, comment a-t-il su ? Et s'il sait pour moi, alors peut-être qu'il sait aussi pour Ladybug !

Je ne dois mon salut qu'à la résistance de l'akumatisé qui, pour une raison toute aussi inexplicable, semble pouvoir échapper au contrôle du Papillon. Si seulement c'était bon signe pour Ladybug ! Mais à l'entendre tout à l'heure, l'akumatisé est plus dangereux encore quand il est hors de contrôle…

Fais chier. Fais chier !

L'averse connait une accalmie, et les papillons à mes trousses sont plus nombreux que jamais. Mais ils n'ont rien de belliqueux… Est-ce parce qu'ils ont compris ma situation et qu'ils attendent que je retrouve mon Miraculous ? Rien que l'idée m'arrache un frisson. Je redouble de vitesse, la gorge en feu, l'esprit en ébullition. Si Papillon a connaissance de mon identité secrète, alors ce n'est peut-être qu'une question de temps avant qu'il ne décide de s'en prendre à mes proches – à nos proches, réalisé-je en songeant à ma coéquipière déjà sur le front. Mon père est en relative sûreté, retranché derrière les murs ultra-sécurisés de notre manoir – pour une fois que sa paranoïa sert à quelque chose ! Mais Ladybug a certainement une famille, et je doute qu'ils aient les mêmes facilités que nous pour se protéger.

Papillon sait. Il fallait que ça tombe aujourd'hui… Justement le jour où je renonce à être Chat Noir !

Comme souvent en cas d'alerte Akuma, des barrages de police ont été installés un peu partout, et des agents s'efforcent de rediriger les badauds vers des lieux publics sécurisés. Le quartier m'est tout à coup familier, et j'accélère encore, soulagé : je ne suis plus qu'à quelques rues de l'immeuble où réside Maître Fu. Puisant dans mes dernières forces, je contourne les barrages, n'hésitant pas à sauter des portails et traverser des jardins pour atteindre mon objectif.

Suant, ahanant, je me fais l'effet d'un novice qui tente le triathlon sans une once d'entraînement. L'agilité et l'endurance de Chat Noir ne m'ont jamais autant manqué !

Je suis enfin dans l'avenue du cabinet de Maître Fu. À ma stupeur grandissante, l'immeuble est cerné par des voitures de flics. Je m'arrête à quelques dizaines de mètres de là, rajuste ma capuche par réflexe avant de me faufiler parmi les passants. Le flash-info sur ma « fugue » me revient en mémoire.

« Des interpellations sont en cours… »

Je me mords la langue, exaspéré. Je suis entré et sorti de chez Maître Fu en civil, et à mon départ, à bout de nerfs, je crois que j'ai bousculé plusieurs personnes. L'une d'elle m'a sûrement reconnu et contacté la police.

J'espère que Maître Fu n'aura pas d'ennuis à cause de moi. Est-il encore chez lui ? Ou bien est-il déjà parti en quête d'un nouveau Porteur pour Plagg ? Cette éventualité est plus que probable, et mon estomac se tord d'appréhension. Maintenant qu'une nouvelle alerte Akuma est donnée, Maître Fu a certainement voulu désigner en urgence un autre Chat Noir pour porter assistance à Ladybug.

La dure réalité me frappe encore : et si je ne retrouvais pas l'Anneau ? Et si un nouveau Chat Noir était déjà sur le point de faire son apparition ? Même avec de la bonne volonté, il ne parviendrait pas à être efficace. Pas en aussi peu de temps… !

« Chat Noir ne viendra plus. »

L'expression triste et amère de Ladybug me soulève le cœur. Tikki lui a probablement tout dit après mon départ, et je ne peux pas en vouloir au kwami…

Furieux contre moi-même, je me faufile à travers la foule de plus en plus dense. J'ai toute ma tête et toute ma mémoire, donc je peux encore agir et réparer ce qui peut l'être. Plagg est peut-être dans cet immeuble, et il n'y a pas trente-six manières de le vérifier !

Mais arrivé près du cordon de police, je me fige, effaré. Une voiture de patrouille git sur la chaussée, les vitres fracassées, la portière défoncée. Un halo de suie et de neige fondue l'environne. La porte cochère de l'immeuble de Maître Fu est broyée net, encore fumante. Des policiers achèvent de sécuriser la zone, repoussant sans ménagement les journalistes qui affluent.

J'hésite, encore et encore. Puis quand une nouvelle vague de journalistes et de badauds occupent les quelques malheureux agents chargés de la sécurité, je passe sous le cordon jaune, m'élance vers la porte cochère défoncée. Au moment où je m'engouffre dans l'entrée de l'immeuble, une voix s'écrie.

- Eh ! Toi, reviens !

L'adrénaline me donne des ailes. Je fonce jusqu'à la porte de l'appartement de Maître Fu, explosée elle aussi. Il flotte toujours dans l'air une désagréable odeur de fumée, similaire à celle de l'akumatisé. Et si Papillon avait déjà trouvé le Gardien ? Et si…

Je déboule dans l'appartement, la capuche relevée dans l'espoir de masquer mon visage – une fois mon Anneau retrouvé, la seule manière de me tirer de là sera certainement de me transformer. Pourvu qu'on ne me reconnaisse pas !

J'hésite une fraction de seconde à la vue des policiers déjà présents dans la salle de consultation de Maître Fu. Wayzz et son maître ne sont visibles nulle part, et le mobilier ne semble pas avoir souffert d'une autre explosion. Tant mieux, peut-être qu'ils ont pu s'échapper à temps… !

- Eh, qui l'a laissé entrer ?

Profitant de l'effet de surprise, je me rue dans le couloir jusqu'à la cuisine où j'avais laissé Plagg. Dans mon dos, on s'écrie encore.

- Arrêtez-vous !

Au bout du couloir, la porte vitrée est brisée. Dans la cour enneigée, deux policiers semblent relever des traces dans la neige. A ma vue, ils se redressent aussitôt, soupçonneux.

Où sont passés Maître Fu et Wayzz ? Ladybug était-elle encore présente quand l'akumatisé a attaqué ?

- Eh, arrêtez-vous !

Je les ignore et déboule dans la cuisine, heureusement déserte. Je me précipite vers la table, mais la boîte n'y est pas.

La boîte a disparu.

Le souffle court, j'explore frénétiquement les lieux du regard, en vain. Sur un mur, au milieu d'estampes et de gravures anciennes, un morceau de papier épinglé attire mon regard – un parchemin avec une inscription que je reconnaîtrai entre mille : « chat noir », calligraphié en chinois mandarin. Comme une évidence. Il n'y était pas lors de mon premier passage. Serait-ce un message de Maître Fu, qui sait que je pratique cette langue ?

Un bruit de verre brisé retentit derrière moi, et je fais volte-face. Depuis le couloir, les deux policiers de la cour me contemplent avec dureté. L'un d'eux s'avance, et je recule d'un même geste, aux abois.

- C'est interdit au public ici, monsieur. Nous allons vous raccompagner.

Son collègue l'arrête alors d'un geste.

- Attends, on dirait le gamin de l'alerte enlèvement. Adrien ? Adrien Agreste, c'est ça ?

Le policier s'approche à son tour, plus conciliant. Probablement qu'il a vu ma détresse.

- Tout va bien… ! On va juste discuter.

Je frémis, tiré de mon ahurissement. Mon regard hésite entre eux et le parchemin. S'ils me voient le prendre, ils vont me le confisquer. Ou pire encore, ils pourraient finir par comprendre qui je suis.

Mon sang ne fait qu'un tour.

- Eh, stop !

Je m'élance vers le mur, agrippe le message et m'apprête à décamper – quelle chance j'ai de pouvoir esquiver deux hommes adultes dans un espace si petit ? Mais tant pis, il faut bien que j'essaie !

L'étrange tiédeur du parchemin m'interpelle. Je reste interdit à la vue du signe qui figure au verso, tracé à l'encre noire. Une autre calligraphie en chinois. Mon cœur rate un battement quand je réalise ce que ça signifie.

« Explosion ».

Je lâche le parchemin, glacé d'une intuition soudaine. Je hurle.

- Sortez ! Sortez tous !

Un étau se referme alors sur moi, et je me débats avec une énergie nouvelle.

- Du calme ! On veut juste te parler !

Les bras du policier se resserrent davantage, tel un cercle d'acier qui me cloue sur place. Je m'arc-boute contre lui, rue dans la table voisine qui s'effondre avec fracas. Le parchemin glisse sur le sol, hors de portée. Avec angoisse, je vois le signe se mettre à rougir.

- Sortez ! Ça va exploser !

Je ne débats encore et encore. Contre mon oreille, l'homme gémit d'effort mais tient bon. Avec une facilité terrifiante, il me fait une clé de bras. Je tombe à genoux, foudroyé par la douleur.

- Lâchez-moi !

Une odeur de bois brûlé emplit mes narines.

- …ça va aller. On va t'emmener au poste, et tout ira bien.

- NON !

Sur le parquet déjà roussi, le parchemin est devenu incandescent. Mon cœur tambourine à mes tympans. Nauséeux, je revois le papillon qui m'a approché dans la rue, quelques minutes plus tôt.

Le papillon fauché en plein vol d'un trait enflammé.

L'explosion qui a embrasé tous ses congénères.

L'akumatisé qui tirait de son sac à dos un parchemin. Un parchemin comme celui qui se trouve maintenant à mes pieds, rougeoyant.

Merde. Merde, je vais crever ! Alors qu'elle a besoin de moi ! Alors que Papillon sait tout sur elle !

LADYBUG !

Un fracas de verre retentit derrière moi. Quelque chose tombe et roule sur le parquet. Une voix tonne, familière.

- Adrien !

Un papillon blanc surgit dans mon champ de vision.

Le parchemin s'illumine dans un flash. Je baisse les paupières, les dents serrées.

Un battement de cœur.

Silence.

Puis détonation. Assourdie, omniprésente. L'étreinte du policier se crispe. Nous sommes projetés en arrière. Je sens le mur céder derrière nous. Le souffle brûlant nous submerge.

Je perds conscience.

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J – 1.

H – 11.

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Oui, moi aussi, le silence me tue.

Un commentaire ?

A bientôt,

Elen