(Dernière bêta-correction : 1er Mars 2020)
Bonjour à tous! On est vendredi... Alors on y retourne?
Merci à alejg et Jabberwock Heart pour leurs commentaires. Toujours un plaisir d'échanger avec vous !
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L'histoire est en train de prendre un chemin très différent comparé à la série et aux épisodes sortis en masse en cette fin d'année 2018. Donc j'insiste!
Sont pris en compte les faits, révélations et relations des personnages inhérents à :
- L'intégralité de la saison Un
- Les épisodes « Origines »
- Seulement les épisodes Un à Sept de la saison 2 (qui étaient les seuls parus à l'époque où BRN s'est construite.
Par conséquent, l'épisode 8 (Le Hibou Noir) et son fameux moment dans le container (dont les kwamis ont été témoins) ne sont pas pris en compte dans cette fanfiction. Les faits LadyNoir et MariChat de l'épisode 9 (Glaciator) non plus.
Bonne lecture !
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J + 365.
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Tu me manques. Aujourd'hui plus encore, tu me manques…
Le jour décline déjà. Sous la lumière des lampadaires qui viennent tout juste de s'activer, la neige fraîche scintille doucement.
Je contemple la boulangerie déserte depuis le trottoir d'en face. Au comptoir, Alec l'apprenti de mon père semble s'ennuyer ferme. Mes parents sont probablement à la cérémonie, eux. Je ne les ai pas contactés une fois sur place. Je voulais gérer cette épreuve toute seule… et c'est un échec.
Au moins, le plus dur est passé, réalisé-je tout à coup. Après des semaines d'anticipation de la Commémoration, Paris va enfin retrouver un rythme normal. Plus de banderoles noires et rouges dans les rues. Fini le matraquage médiatique à ce sujet, exit l'atmosphère fiévreuse au lycée pour l'organisation des cérémonies diverses. J'ai honte d'en tirer un tel soulagement, mais c'est mieux comme ça.
Le cœur lourd, je me saisis de mon portable. Après une longue hésitation, je tape un message.
« Je n'ai pas eu le courage de rester jusqu'au bout de la cérémonie. Je suis trop nulle… »
À ma stupeur, la réponse est quasi-immédiate.
« Tu étais présente et c'est déjà une belle victoire, n'en doute pas un seul instant. Où es-tu maintenant ? »
Hors de question que je cause davantage d'inquiétude.
« Je suis rentrée. Tout va bien. »
« OK. Ça va aller, pour ce soir ? »
J'ai un sourire amer. Pour conclure cette longue période de commémorations, Alya et Nino ont insisté pour réunir tout le monde autour d'un dîner. J'aurais pourtant préféré une soirée un peu plus tranquille après tout ce remue-ménage.
J'écris, presque malgré moi.
« Oui… je crois. »
Ma gorge se serre à la lecture d'un ultime message.
« T'es la meilleure. »
Je n'ai pas la force de répondre autre chose qu'un banal smiley. Je range mon portable, inspire profondément l'air glacial dans l'idée d'étouffer mes larmes.
Ça suffit. Cette journée dont je ne voyais pas le bout est pourtant presque terminée. Je ne vais pas lâcher prise maintenant, si ?
Je lève les yeux vers la terrasse de ma chambre, au sommet de mon immeuble. Marcher m'a considérablement éclairci les idées, et retourner broyer du noir entre mes quatre murs me paraît hors de propos. Et à vrai dire, j'ai une dernière chose à faire pour que s'achève vraiment cette horrible journée. Contre mon flanc, je sens le renflement de ma petite sacoche, silencieuse comme trop souvent.
Je reprends ma route jusqu'au parc tout près de chez moi. L'endroit est désert, comme je l'avais espéré. Arrivée à l'entrée, je retiens mon souffle derrière mon écharpe, et m'avance dans l'allée principale jusqu'à atteindre un banc. Après avoir épousseté sa couche de neige, je m'y laisse tomber en reniflant.
Le manège est fermé, l'aire de jeux est submergée de poudreuse. Sur le sol autour du piédestal de marbre, quelques bougies brûlent encore aux côtés d'un amoncellement de fleurs, de peluches, de messages et de dessins d'enfant. Les statues de bronze semblent même avoir été régulièrement débarrassées de leur manteau de flocons au cours de la journée. La gorge nouée, je scrute longuement les deux effigies familières, premières représentations jamais réalisées de Ladybug et Chat Noir.
Ces statues sont emblématiques d'une époque révolue… À jamais perdue. Et pourtant, je les préfère largement à celles du nouveau mémorial. Tous les hommages récents mettent l'accent sur notre… héroïsme, notre dévouement. Notre « sacrifice » tel qu'il est vu par les parisiens… Alors que de mon point de vue, nous aurions pu faire tellement mieux, régler la situation tellement plus tôt. Voire même… éviter qu'elle arrive.
La seule chose dont je voudrais me souvenir, c'est ce que nous étions l'un pour l'autre. Des amis, des partenaires, liés par un but commun.
Je contemple les deux statues de bronze, souriantes sous leur fine chape de neige : elles respirent l'espoir, l'entraide et la confiance, et même une certaine insouciance. Après tout, nous étions jeunes. Nous étions inconscients. On fonçait tête baissée à chaque nouvelle attaque. On avait connu quelques revers, mais au final, la chance nous avait toujours souri.
Sauf ce jour-là, il y a un an. Je me détourne, à nouveau taraudée par l'éternelle question. J'ai survécu, presque par miracle. Mais…
Pourquoi moi ? …Pourquoi pas toi ?
Cette question me fait horreur. Je me fais horreur. Mais qui pourrait me comprendre ?
Je baisse les paupières dans l'espoir de retenir mes larmes. En soupirant, je rejette ma tête en arrière sur le dossier du banc, offrant ainsi mon visage aux quelques flocons qui recommencent à tomber. Au loin, le grondement de la circulation me berce, comme à l'époque où j'arpentais les toits de Paris et me gorgeais d'une vue imprenable sur la ville illuminée. Quand je profitais de ta compagnie, de ta présence, ta protection, comme si c'était naturel et immuable.
Tu me manques.
Ma peau s'engourdit peu à peu. Mon cœur se calme, et je me laisse aller, engoncée dans la douce chaleur de mon anorak. Le sommeil qui m'a fuie toute la nuit me rattrape enfin.
Ça fait un an déjà. Un an seulement.
Et je me souviens de tout. De toi, de nous.
Je me souviens…
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Dreams fight with machines
Inside my head like adversaries
Come wrestle me free
Clean from the war
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Dans ma tête, rêves et machines s'affrontent
En éternels ennemis
Viens, libère-moi
Tire-moi de cette guerre sans merci…
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« Leaves » et « Dust » - Dominik A. Hecker
J – 1.
H – 11.
- Derrière toi !
Sifflement. Un trait enflammé me frôle. Je me jette dans le vide. Mon yoyo file, s'accroche au loin.
Explosion. Le souffle heurte mon dos et m'englobe, ravivant la brûlure sur ma joue découverte. Puis la tension dans mon câble m'arrache à la fournaise et me propulse à travers l'air glacé. L'ouïe bourdonnante, j'ai à peine repris pied sur un toit intact que je lance à nouveau mon yoyo à l'assaut du bâtiment le plus proche. Je recommence, encore et encore, le souffle court. Les détonations me suivent sans répit.
- Wayzz, ça va ?
Ma combinaison me protège autant que possible, mais le kwami blotti dans mon cou reste vulnérable. Il acquiesce d'un murmure. Sa voix est faible, souffreteuse.
- Ne t'occupe pas de moi. Il faut l'aider… !
Je pique un sprint le long d'une coursive délabrée. Je n'ai pas besoin de regarder Wayzz pour sentir qu'il retient ses larmes et tremble de tout son corps. Il m'inquiète : dans son état, traverser tout Paris pour me rejoindre était probablement un exploit. Et cela fait plusieurs minutes qu'il a renoncé à me protéger par le biais de ses boucliers d'énergie.
- Laisse-moi te trouver un lieu sûr pour…
- Non ! Je ne l'abandonnerai pas !
Le kwami renifle et vient léviter à hauteur de mon regard, mais je vois bien qu'il peine à tenir le rythme de ma course. Il a fixé sur sa carapace l'écaille de jade que je devine être son Miraculous.
- J'aurais dû être près de lui quand c'est arrivé, gémit-il. J'aurais su le protéger de l'Akuma ! Mais je n'étais pas là !
Depuis qu'il a surgi dans ma chambre en nous suppliant Tikki et moi d'intervenir, c'est à peine si je le reconnais. Son attitude posée et complaisante, emblématique de l'animal dont il est issu, n'est plus qu'un souvenir. On dirait presque un enfant, perdu, désemparé. Paniqué.
Est-ce du fait de sa très longue collaboration avec son Porteur ?
- Alors reste à l'abri !
Je l'attrape et le remets dans la sacoche que j'ai emportée par réflexe. Mon cœur se serre à la vue du papier à lettres qu'elle contient, et de ce que je voulais en faire avant que Wayzz ne déboule dans ma chambre. Demander à Chat Noir de m'écrire son nom, garder l'information en lieu sûr jusqu'au jour où libérée de la menace du Papillon, j'aurais pu le retrouver. Mais ça, c'était avant de comprendre que Chat Noir était déjà hors d'atteinte. Avant d'apprendre que bientôt il ne se souviendrait de rien…
…Ce n'est pas le moment de se lamenter !
Les explosions ont cessé. Je bondis de toit en toit, attentive à ne pas m'éloigner du Champ-de-Mars. Le terrain dégagé est clairement en ma défaveur, contrairement aux rues de Paris qui regorgent de cachettes et d'appuis pour mes déplacements en yoyo. Mais rien qu'à l'idée d'y entraîner mon ennemi, j'ai peur du nombre de victimes collatérales qu'il pourrait faire. Il est encore trop tôt pour compter sur une évacuation complète des civils.
En attendant, il faut que je trouve le point faible de mon adversaire. Si je pouvais l'identifier avant d'activer le Lucky Charm, cela me laisserait davantage de marge de manœuvre avant de me détransformer. Et maintenant que j'opère seule, chaque minute est précieuse…
Les projectiles enflammés ont cessé, et je profite de ce léger répit pour faire le point. Le Champ-de-Mars est jalonné de cratères rougeoyants, les bâtiments alentours sont pour majorité fumants, détruits ou en proie aux flammes. La sirène d'alarme de Paris ne retentit plus depuis un moment. J'ignore si c'est bon signe.
- BATS-TOI, LADYBUG !
Sur le terre-plein central du Champ-de-Mars, je repère le malheureux humain akumatisé, sa silhouette à peine discernable derrière la fumée opaque qui lui colle à la peau comme s'il l'exhalait par tous ses pores. Même à cette distance, je vois ses yeux blancs étinceler avec force tandis qu'il fait les cent pas de sa démarche chaloupée, croulant sous l'énorme charge qui paraît accabler son dos.
- PAPILLON, MONTRE-TOI ! TU N'ES PAS DIGNE D'ÊTRE PORTEUR, AFFRONTE TON DESTIN !
La voix de stentor résonne à travers la nuit. Sa colère et sa haine sont palpables, pétrifiantes. Le timbre m'est inconnu, et ma nervosité monte d'un cran. Si Wayzz en personne n'était pas venu me supplier d'intervenir, si l'akumatisé n'avait pas eu un tel discours, j'aurais eu bien du mal à comprendre.
Maître Fu.
C'est Maître Fu… !
Ce que je devine être ses mains paraissent fouiller dans l'énorme masse sur son dos, puis quelque chose luit dans la fumée opaque. Je me ramasse sur moi-même, prête à éviter ses projectiles enflammés qui à l'impact, mutent en de véritables bombes incendiaires. J'inspire, concentrée : l'objet infecté par l'Akuma est la source du pouvoir que le Papillon a placé en lui, un pouvoir qui s'inspire de son passé et de sa personnalité. Un pouvoir que sa haine profonde décuple. C'est en détruisant cet objet infecté que je libérerai l'humain ensorcelé, comme d'habitude. Est-ce ce qui encombre son dos ? Ou peut-être l'un des bracelets qui ornaient les poignets de Maître Fu ?
J'essaie de ne pas songer à ce qu'a pu vivre et ressentir notre Gardien pour cacher une telle rage – nous en sommes là désormais, point. Mais comment agir, maintenant que je suis seule ? Je n'arrive même pas à l'approcher sans risquer de graves brûlures… !
Une explosion retentit alors dans le lointain – un des incendies qui s'étend ?
L'akumatisé se fige tout à coup. Je saute sur l'occasion, opère un grand détour par yoyo pour le prendre à revers. Je touche terre, file entre les cratères qui jalonnent les allées sablonneuses. Les yeux rivés sur la silhouette brumeuse et figée, je reste néanmoins prête à battre en retraite au moindre geste belliqueux. La fumée qui l'enveloppe se clairseme, laisse apparaître ce qui l'encombre : un énorme sac de pèlerin en toile et vieux cuir, sali et déchiré comme s'il avait vécu d'innombrables voyages. Je distingue une tunique calcinée, un corps malingre et noueux, une peau noire marbrée de veinures rouges. Hormis des bracelets de cuir usé et des sandales de corde, je n'aperçois aucun item qui retiendrait l'attention d'un Akuma. Alors le sac à dos, peut-être ?
Ma gorge se noue. Ladybug représente la Création, la Régénération. Par définition, je n'ai aucune arme assez puissante ou tranchante pour détruire un objet de cette taille. Mais pour le Cataclysme, cela aurait été d'une simplicité enfantine…
« Ma Lady… ? »
Non, reste concentrée !
Soudain l'akumatisé paraît revenir à lui. Accroupi comme s'il peinait sous le poids de son propre sac-à-dos, il fait soudain volte-face avec une vivacité déconcertante. Ses joues, noires et granuleuses, sont creusées de sillons rougeoyants, palpitants comme le cœur d'une braise. De sous les mèches hirsutes et carbonisées qui balaient son visage, son regard blanc et aveuglant me vrille.
Je m'arrête aussitôt, prête à déguerpir à la moindre menace. Revenu sur mon épaule, Wayzz s'exclame.
- Maître ! Maître, je vous en prie, reprenez-vous ! Il faut lutter !
Indifférent à la supplique de Wayzz, le regard sans pupille ni iris nous scrute en silence.
- Pensez à Nooroo ! Je sais que vous faites tout ça pour lui… S'il vous plait, rendez-vous !
Malgré le ton déchirant de Wayzz, le visage de Maître Fu reste immobile et sans expression, tel un masque qu'on aurait sculpté dans du charbon. Cela m'inspire un curieux frisson. De derrière les lèvres crispées, la voix de l'akumatisé retentit de nouveau – rauque et voilée, mais qui me rappelle encore Fu par certaines intonations.
- C'est fini. Plagg est libre.
Contre mon oreille, Wayzz a un hoquet de stupeur. Fu paraît se détendre, ses paupières se baissent dans un léger craquement. Les veinules rouges palpitent sur ses joues de charbon.
- Son Porteur a dû vouloir récupérer l'Anneau. C'est ce qui l'a perdu. Plagg est définitivement libre désormais.
La fumée reprend ses droits, enveloppe à nouveau la silhouette prostrée. Instinctivement je me mets en garde.
- Et c'est au tour de Tikki maintenant.
Un éclair, un souffle. Je bats des paupières. Les yeux blancs sont tout à coup plongés dans les miens. A quelques centimètres de mon visage.
Trop rapide… !
Un chuchotement.
- Libère Tikki, Marinette.
Des mains sombres volent vers mes Boucles. Je lâche mon yoyo, lève les bras par réflexe pour couvrir mes oreilles de mes paumes. Je hurle.
- NON !
Un choc. Un craquement. Dans mon ventre. Violent. Brûlant.
Apesanteur. Puis collision. Douleur. Brutale. Insoutenable.
Le souffle me manque. Je retombe et roule sur le sol, paralysée, sans force, incapable d'inspirer.
- Ladybug… !
La voix paniquée de Wayzz retentit contre mon oreille. Je lutte pour respirer, la poitrine nouée, les larmes aux yeux. Qu'est-ce qui s'est passé… ?
Et pourquoi… Pourquoi il parle de Chat Noir ?
Pourquoi dit-il qu'il est…
Je tousse éperdument, tremblante. J'inspire enfin, à petits coups, le ventre et le torse douloureux comme jamais.
- ALORS, PAPILLON ? Je menace son précieux Miraculous, qu'est-ce que tu attends pour intervenir ?
La voix caverneuse tonne sur le Champ-de-Mars. Celle de Wayzz voltige autour de moi.
- Tout va bien, Ladybug. Tu es juste secouée. C'est exactement ce qu'il voulait…
J'ai à peine la force d'acquiescer, mais je comprends ce que Wayzz veut dire : Maître Fu n'attaque pas à pleine puissance. Il veut faire croire à la menace qui pèse sur mon Miraculous, et ainsi débusquer Papillon. Il veut l'obliger à intervenir en personne. Tout ça pour lui reprendre son Miraculous, et retrouver celui qu'on nomme Nooroo.
Fu ne me veut pas de mal. Pas fondamentalement. Enfin, c'est ce que je crois, et Wayzz en est persuadé. Son Gardien veut récupérer Plagg, Tikki et Nooroo pour les mettre en lieu sûr, et c'est la rage de Papillon qui lui embrouille l'esprit.
Là où le bât blesse, c'est qu'il est prêt à mettre Paris à feu et à sang pour arriver à ses fins…
Je sais tout ça. Je lutte pour le ramener à la raison, le délivrer du pouvoir maintenant incontrôlable de l'Akuma. Je dois préserver Paris, sauver tout le monde. Du moins, je luttais pour ça. Mais une seule phrase tourne en boucle dans mon esprit désormais. Je marmonne à grand-peine, prostrée dans la poussière et la cendre.
- Wayzz, pourquoi ?...Pourquoi il dit que Chat Noir est perdu… ?
Chat Noir a abandonné son Anneau il y a seulement quelques heures. Il est certainement encore à Paris. Face au chaos de la situation, il a peut-être voulu retourner chez Maître Fu pour y récupérer Plagg. Ce serait bien son genre ! Mais alors ça voudrait dire qu'il…
…qu'il va revenir ?
Je me redresse tant bien que mal, mue d'une force nouvelle. Pas question qu'il me voit dans cet état ! Pas question qu'il s'inquiète. Pas question qu'il joue encore une fois le bouclier humain. Non… !
Chat Noir !
Je lève un regard vacillant vers Wayzz, et alors son expression désemparée me fait craindre le pire. Et les paroles de Maître Fu prennent un tout autre sens.
Il a parlé de Chat Noir revenu sur sa décision. Il a dit que ça l'avait « perdu ». Il y a eu l'explosion, puis il a dit que Plagg était libéré.
Mon sang se glace. Non, Maître Fu, même akumatisé, n'aurait pas été jusqu'à… piéger l'Anneau ?
- TRES BIEN, PAPILLON ! J'AI DETRUIT CHAT NOIR, JE DETRUIRAI LADYBUG AUSSI !
La fumée autour de Fu s'étend encore, plus menaçante que jamais. Un fragment lumineux jaillit de la masse opaque et mouvante, il touche le sol à quelques pas de ma position. Un parchemin. J'écarquille les yeux à la vue du signe qu'arbore le papier, inconnu mais étincelant.
- Fuis ! s'écrie Wayzz en s'interposant – encore.
Le kwami murmure quelque chose – du chinois, peut-être ? Il joint les mains puis les écarte, et un voile luminescent – son bouclier – se déploie alors sous ses paumes. Je bande mes muscles par réflexe, prête à déguerpir avant l'explosion imminente. Mais je sens déjà qu'il est trop tard. Celle-ci non plus ne me laissera pas indemne… !
Une voix rugit.
- Ladybug, baisse-toi !
Mon sang ne fait qu'un tour. J'attrape Wayzz entre mes paumes et me laisse tomber au sol. Une vague glacée nous submerge. La détonation claque, déchirante mais étrangement assourdie. Le sol tremble, excessivement tiède. Je me recroqueville davantage dans l'herbe roussie, et ose jeter un regard autour de moi. Une épaisse coque de glace, surgie de nulle part, m'enveloppe et me protège de la fournaise. De l'autre côté, c'est une véritable apocalypse de lumière et de feu. Sous la pression du souffle, le bouclier de glace gémit et se fissure par endroits, mais il tient bon. Quand enfin les flammes reculent, j'entrevois une forme bleue à travers la glace. Elle passe en trombe, s'élance droit dans la direction de Fu.
- Ça suffit ! Affronte quelqu'un à ta taille, vieux schnock !
J'écarquille les yeux à l'entente de cette tirade stridente et hargneuse. Familière, mais d'où ?
- Ma ville, mes fans ! MA FAMILLE ! Tu vas payer !
- Ladybug !
Quelqu'un d'autre s'approche de mon refuge de glace, le saisit à pleines mains – des gants, noirs – et tente de le soulever, puis de le repousser dans un ahanement d'effort. Sans résultat. À travers la paroi cristallisée, je le vois brandir une longue tige.
- Tiens bon !
Cette voix… !
Je me retourne tant bien que mal et m'arc-boute contre la paroi glacée et glissante. Wayzz, bien qu'encore secoué, joint ses efforts aux miens. Mais la coquille pourtant fragilisée par l'explosion ne bronche pas, pesante, profondément enracinée dans le sol brûlé.
Des chocs métalliques résonnent sur le dôme de glace, répétés. Je serre les dents, les oreilles sifflantes. La paroi épaisse de plusieurs centimètres est parcourue de longues fissures, mais depuis l'explosion, plus rien ne bouge.
Je suis prisonnière. Incapable de me défendre, incapable de fuir. Plaquée au sol, coincée sous une chape de glace si froide qu'elle commence à me brûler. L'air me manque déjà. Un brusque élan de panique m'étreint.
- Chat Noir… !
Ma voix rebondit contre les parois, étranglée et plaintive, et aussitôt les coups redoublent. Une troisième personne implore d'un ton aigu. À travers la glace, j'aperçois une forme noire et violette qui trépigne.
- Ils reviennent par ici ! Tire-la de là, vite !
- Va te mettre à l'abri ! Tout de suite !
L'autre personne détale. Un éclair noir me fait tressaillir.
- CATACLYSME !
Je me recroqueville d'instinct, paupières serrées. Wayzz disparait dans ma sacoche, tremblant. La glace frémit, gémit puis hurle, et enfin s'écroule. Un air sec et chaud, saturé de cendres, s'engouffre dans la brèche,. Les rumeurs de la bataille me reviennent avec netteté – tonnerre, explosions, bâtiments qui s'écroulent, hurlements de rage.
Une main griffue me saisit le bras et m'extrait des fragments de glace.
- Ladybug, debout !
Je m'exécute, vacillante, battant des paupières dans la lumière des incendies. Sur le ciel gris de fumée, se détache une silhouette aux épais cheveux blonds. Derrière un masque noir de jais, deux yeux émeraude me vrillent avec inquiétude.
- Tu peux marcher ? Alors fonce !
Il crochète son bras sous le mien et m'entraîne en direction d'un bâtiment délabré. Je le contemple, interdite, le souffle court. Son bâton étincelle à la lueur des flammes. Sa combinaison noire est marbrée de terre, de cendres et de plâtre, mais il paraît indemne.
Il est là. Il est là !
- Dépêche-toi ! Climatika est furieuse, elle ne va pas retenir ses coups !
C'est sa voix. Sa silhouette familière. Son Anneau qui brille à son doigt griffu, le symbole de patte de chat qui y figure et auquel il manque déjà un coussinet.
Ma gorge se noue. Je serre les dents. Dans notre dos, de nouvelles explosions retentissent, illuminent par intermittences la façade creusée de cratères des immeubles alentours. Un souffle glacé balaie le Champ-de-Mars, manquant de nous jeter à terre, puis un rire féminin retentit, provocateur et aigrelet en réponse aux grondements de rage de Fu. Je me fais violence pour ne pas me retourner.
Nous traversons l'avenue encombrée de voitures cabossées et à l'arrêt. Il bondit avec aisance dans l'ouverture d'une vitrine broyée, et je l'imite tant bien que mal, évitant in extremis les rebords de verre tranchants. Se jouant de la pénombre, il passe outre les débris de plâtre et de bois, et s'enfonce entre les tables de ce je devine être un petit bistrot de quartier. Au fond de la salle en désordre, quelqu'un jaillit de derrière un comptoir. La troisième voix – celle qui pressait Chat Noir tandis que j'étais prisonnière de la glace – retentit à nouveau.
- Tout va bien ? Elle est indemne ?
- Un peu secouée, mais ça va.
Le ton de Chat Noir se fait calme et rassurant. Je puise dans mes dernières forces et m'arrache à son emprise. Vive comme l'éclair, je le saisis par la nuque, lui fais une clé de jambe et le plaque au sol.
- L-Ladybug ?!
Un genou enfoncé entre ses omoplates, je lui attrape le bras et le lui tords dans le dos sans hésiter. Bloqué, il se débat faiblement. Je renforce ma prise, ignorant son gémissement de souffrance.
- Arrête, grondé-je sous l'effort. Regarde-moi !
Le visage à même le sol et la poussière de plâtre, il lutte pour tourner la tête. Son œil vert étincelle dans la pénombre.
- …Ladybug ?
Je serre les poings, me mords la joue pour ne pas lâcher prise. C'est son ton, sa voix. Je voudrais y croire. Mais le doute me hante.
- Tu n'es pas Chat Noir.
Même si une telle situation n'aurait pas le moindre sens, je ne peux pas m'empêcher d'envisager une certaine possibilité. Une atroce possibilité.
Surtout maintenant que je sais que c'est Climatika qui m'a sauvée – ces pouvoirs et ce rire ne trompent pas. Surtout maintenant que Lady Wifi a surgi de derrière le comptoir et nous observe en silence, horrifiée.
Le tintement bien connu de l'Anneau retentit. Le Cataclysme a été utilisé. Plus que quelques minutes avant la détransformation. Mais…
- Tu es Théo Barbot. Tu es l'Imposteur. Pas vrai ?
Je guette sa réaction, le cœur lourd. L'espace d'un instant, je me surprends à espérer qu'il nie, qu'il adopte ce sourire narquois que seul Chat Noir sait faire. Mais ses épaules s'affaissent, et il cesse toute résistance. Ses lèvres s'animent, et ce n'est plus le sourire que je connais. C'est un sourire bien plus mature, et un peu amer.
- Démasqué au premier regard ? Quels progrès depuis la dernière fois ! C'est bon, je m'avoue vaincu. Mais heureux de te revoir quand même, Ladybug.
Je le scrute sans mot dire, mortifiée en réalité. La déception est plus forte que tout ce que je pouvais prévoir.
Ce n'est pas lui. Ce n'est pas Chat Noir. Chat Noir est parti. Chat Noir va oublier.
Ou pire. Chat Noir est peut-être déjà…
- Ladybug ?
Je renforce ma clé de bras sur Théo, qui couine de douleur. Je risque un regard vers Lady Wifi, qui s'est avancée avec prudence.
- Reste où tu es.
Elle obéit, les yeux écarquillés. Je sens Wayzz se blottir sous mes cheveux, et je lui donne cent fois raison. Climatika, l'Imposteur, Lady Wifi. Trois des super-vilains parmi les plus efficaces du Papillon. La première pouvait saccager un arrondissement entier de Paris d'un revers d'ombrelle. Les manigances du deuxième ont failli me conduire à arracher à Chat Noir son Miraculous. Et la troisième a manqué de me démasquer – littéralement – alors que tout Paris avait les yeux braqués sur nous.
Papillon a créé trois akumatisés, quatre si on compte l'Exilé qui reste hors de contrôle. Comment je vais m'en sortir ?!
- Ladybug, écoute-moi, d'accord ?
Je me ramasse sur moi-même, l'esprit en ébullition. Quand il était akumatisé, la source du pouvoir de Théo était une photo de Ladybug, cachée dans la poche de sa combinaison. Pour Lady Wifi, c'était le portable d'Alya, qu'elle tient d'ailleurs à la main. Si je vais assez vite, je peux peut-être récupérer la photo tant que Théo est immobilisé, puis jouer de l'effet de surprise pour voler – ou briser – le portable d'Alya d'un lancer de yoyo.
Je peux le faire… ?
- Ladybug, s'il te plait !
À ma stupeur, Lady Wifi pose son portable – son arme – devant elle. Les mains bien en évidence, elle s'éloigne vers un poste de télévision, derrière le comptoir de la boutique. Elle allume l'appareil. Un visage bien connu apparait.
Audimatrix.
- …jusqu'à ce que les autorités signifient la fin du couvre-feu. Préférez un local clos et de préférence sans ouverture sur l'extérieur. Evitez les portes, les fenêtres, et calfeutrez toute aération. Si vous êtes en voiture, ne cherchez pas à rejoindre votre domicile, quittez votre véhicule dès que cela est possible et rejoignez le premier bâtiment public accessible. N'allez pas chercher vos enfants à l'école, leur sécurité y est déjà assurée. Les réseaux téléphoniques sont actuellement réquisitionnés par les forces de l'ordre…
Abasourdie, j'écoute les consignes de sécurité énumérées par Audimatrix, aussi professionnelle que son alter-ego civil, Nadja Chamack. Des images des rues de Paris filmées en direct défilent.
Rogercop chapeaute les forces de police et établit un périmètre de sécurité autour du Champ-de-Mars, là où les explosions de l'Exilé sont systématiques contrées par les trombes glacées de Climatika.
Le Chevalier Noir transforme en Soldats Noirs des parisiens volontaires, recrues qui escortent alors la population civile vers des quartiers plus tranquilles.
Le gigantesque robot du Gamer assiste les pompiers dans leur lutte contre les incendies…
Comment… Comment les autorités peuvent-elles se fier aux akumatisés ? Comment peut-on même songer à faire confiance au Papillon, alors qu'il est responsable de toute cette pagaille ? Comment a-t-il pu les convaincre ?
Un deuxième tintement en provenance de la bague de Théo m'arrache à ma stupéfaction, et je croise à nouveau le regard de Lady Wifi qui attend, littéralement suspendue à mes lèvres. Je sens l'aura d'un Akuma qui émane de son portable abandonné sur le sol, tout comme je perçois maintenant l'infime battement d'énergie qui environne Théo – l'énergie du Papillon.
Et pourtant ? Aucune malveillance discernable chez Audimatrix alors qu'elle répète ses consignes et répond en temps réel aux messages inquiets des téléspectateurs. Aucune ironie dans l'expression attentive de Lady Wifi. Pas la moindre étincelle de jalousie ou d'amertume dans le regard émeraude de Théo, seulement de l'expectative et même de l'espoir.
Le stress me fait resserrer mon emprise sur le bras de l'Imposteur, qui bat des paupières avec douleur mais ne dit rien. Je sonde Lady Wifi avec méfiance, la gorge nouée.
- …Je t'écoute. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Ses épaules crispées se relâchent. Elle soupire de soulagement.
- Oh ! Ladybug. Merci… !
A l'extérieur, un grondement s'élève, similaire à celui d'un véritable blizzard en action. La température paraît chuter de quelques degrés. Lady Wifi se penche vers le téléviseur afin d'en couper le son. Je fronce les sourcils, toujours sur le qui-vive.
- Je ne comprends pas. Papillon ne te contrôle pas ?
Dans la pénombre de la boutique dévastée, les yeux rubis de Lady Wifi étincellent.
- Je suis là de mon plein gré, Ladybug. Papillon nous a proposé de récupérer nos pouvoirs, pour t'aider à protéger Paris de l'Exilé.
Elle hésite puis s'autorise un petit sourire béat. En dépit de sa combinaison et de son loup noir, elle n'a jamais autant ressemblé à Alya qu'en cet instant.
- Assister Ladybug. Franchement, comment hésiter devant une aubaine pareille ?
- « L'Exilé » ? Non, attends… Vous êtes combien ?
- Pour l'instant… une bonne douzaine ?
Je manque de défaillir, estomaquée. Elle reste immobile, l'air consciente que l'histoire est délicate à avaler. Après avoir quêté mon accord d'un regard, elle va récupérer son téléphone et fait quelques manipulations à l'écran. Des hologrammes apparaissent autour d'elle, reconstituent une interface similaire à celle du Ladyblog. Des photographies, des vidéos, des textes surgissent par dizaines. Je reconnais aussitôt certains de nos vieux ennemis – Le Bulleur, Antibug, Cœur de Pierre…
- Je sélectionne et je localise les anciens akumatisés dont les pouvoirs nous seraient utiles, et Papillon se charge des négociations par Akuma interposé.
- Les… négociations ?
- Oui ! En ce qui me concerne, c'était tout trouvé : récupérer mes pouvoirs me permettait de t'aider, ça nous faisait un objectif commun avec le Papillon. Dire qu'il cherche aujourd'hui à te protéger, incroyable quand on y pense ! Mais c'est plutôt logique s'il veut obtenir un jour ton Miraculous. Entre l'Exilé et toi, il a fait son choix.
- Mais enfin, Alya, c'est… C'est dangereux !
- Si je peux me permettre ? Je commence à avoir une sacrée crampe…
La voix plaintive et rauque de Théo coupe court à mes arguments. Après une légère hésitation, je le lâche et recule par prudence. Alya parait comprendre ma méfiance et n'ajoute rien. Libéré, Théo se retourne sur le dos et déploie son bras avec un soupir de soulagement.
- Pour ma part, ma copine et moi avons échappé de peu à l'Exilé toute à l'heure, déclare-t-il. En attirant son attention sur toi, tu nous as sauvés, Ladybug. Je voulais te rendre la pareille, après tout ce que tu as fait pour moi lorsque j'étais akumatisé. Quand Wifi m'a mis en contact avec le Papillon, c'était comme si ma décision était déjà prise depuis des lustres.
Il se rassoit en grimaçant.
- Désolé si je t'ai surprise avec cette apparence, je n'avais pas le temps de t'expliquer sur place… Et j'avoue qu'être lui, c'est toujours aussi grisant.
Théo me lance un petit regard coupable d'entre les mèches blondes qui couvrent son front. Sans qu'il le veuille, cette attitude familière me serre le cœur. Je détourne les yeux.
Son portable flottant dans les airs, Alya continue de manipuler ses hologrammes, ses mains gantées dansant dans le vide, gérant quantités d'informations que je ne parviens guère à analyser à cette distance.
- Quant à Climatika, poursuit-elle, elle était en voiture avec sa famille quand les hostilités ont commencé. Une seule explosion, mais de nombreux dommages collatéraux. Son petit frère a failli y passer. Papillon ne pouvait pas espérer une recrue plus motivée face à l'Exilé.
- Une recrue ? Non non non…
Je me prends la tête entre les mains et serre les paupières. Trop d'informations, trop de nouveautés, tant d'incertitudes. Et je suis toute seule. Je ne peux pas les laisser combattre, je ne pourrai pas tous les protéger, c'est impossible !
Théo soupire.
- Mince. Je n'aurais pas fait long feu…
- Peut-être que Papillon te cédera une nouvelle part de pouvoir ? hasarde Lady Wifi. Un deuxième Chat Noir ne sera sûrement pas de trop !
- Il m'avait prévenu dès le départ que je n'aurai qu'un seul essai. Une fois détransformé, je serai trop fatigué pour supporter une deuxième akumatisation…
Lady Wifi a un grondement déçu.
- Et zut. Je vais te trouver un lieu sûr où te cacher ensuite.
Le tonnerre gronde avec force. La tempête forcit, la température chute encore. La voix aigrelette de Climatika résonne dans le lointain, son rire sardonique remplacé par des sifflements de rage. Une fenêtre holographique s'illumine à la droite de Lady Wifi. Elle frémit et a un mouvement inconscient de tête, comme en réaction à un bruit trop fort que diffuserait son oreillette.
- Bien reçu, Climatika. Occupe-le encore un peu. Les renforts sont là dans une minute.
Ses manipulations se font plus rapides encore, et les interfaces devant elle s'affolent.
- Climatika commence à faiblir, mais l'Exilé aussi, apparemment. Les autres arrivent sur le Champ-de-Mars. On va pouvoir y retourner.
« Les autres » !
Je serre les poings. D'un geste discret, j'invite Wayzz à rester caché sous mes cheveux – personne ne semble l'avoir remarqué pour l'instant et c'est peut-être mieux ainsi. Je me relève avec peine. Mes brûlures m'élancent, mais je fais mon possible pour le cacher.
- C'est hors de question, Alya. Je ne vous laisserai pas combattre. Vous ne savez pas à quoi vous vous exposez.
Lady Wifi et l'Imposteur me fixent avec des yeux ronds.
- Mais… Ladybug ! Papillon nous a dit que ce mec était très puissant. Vous avez besoin d'aide !
- Papillon a dit aussi que c'était de sa faute ? Que c'était mon ami, et qu'il l'a rendu fou en cherchant à l'akumatiser ?
Théo se tait, mais plus pour jeter un œil atterré à son Anneau, qui vient d'émettre un autre tintement. Très pâle, Lady Wifi claque des mains pour fermer ses interfaces et se remet sur pied.
- Ladybug, peu importe ce qu'il a fait, maintenant on ne peut plus…
- Non, Alya ! C'est non ! C'est aussi de ma faute si cet homme est dans cet état. C'est à moi de régler tout ça.
Le Papillon est toujours un parfait inconnu alors que je ne compte plus le nombre de fois où il a failli nous démasquer. Ses actions restent impossibles à anticiper, et Paris subit chaque semaine ses méfaits. Pourtant, les habitants continuent de faire preuve d'un courage et d'une résilience à toute épreuve… Si bien qu'aujourd'hui ils seraient même prêts à prendre les armes ? Mais qui sait ce qu'il adviendra si l'un d'eux ne survivait pas d'ici la fin du combat ?
Aujourd'hui, l'adversaire dépasse tous les akumatisés que nous avons dû affronter jusque-là. Le Gardien ne peut plus rien pour nous. Et même si Papillon veut collaborer face à l'Exilé, ça ne l'empêchera pas de retourner sa veste à la moindre occasion. Et je suis seule.
C'est un cauchemar…
- Ladybug. Ecoute-moi !
Je me détourne en ignorant sciemment Lady Wifi. Je pensais être à la hauteur, et pourtant je n'ai rien vu venir. Ni la déception de Maître Fu qui nous avait accordé toute sa confiance, ni cette attaque qui n'est peut-être qu'un coup de poker du Papillon pour récupérer les Miraculous. Ni même la souffrance de Chat Noir qui pourtant était évidente… !
Penser à lui fait monter mes larmes. Qu'est-ce qu'il dirait, lui ?
« Reprends-toi. Sans nous, ils n'y arriveront pas, et ça, on va leur prouver.
Fais-moi confiance ! »
Je crispe les poings au souvenir de notre première vraie victoire : ses mots, son regard. Sa confiance en lui, et sa foi en moi. Ce jour-là, il n'a jamais douté… Et il a eu raison.
Je peux encore réparer ce qui peut l'être. Je le dois. Il me reste encore le Lucky Charm et je ne peux plus hésiter à l'utiliser. Dans l'espoir d'une inspiration subite face à l'Exilé !
Je m'approche de la vitrine, attentive à ce qui se passe au-dehors. Le combat entre l'Exilé et Climatika fait toujours rage.
- Vous, vous restez à l'écart, et vous continuez de protéger les civils. Moi, je m'occupe de l'Exilé.
Lady Wifi s'approche encore, visiblement prête à argumenter, mais je l'arrête d'un regard. Elle croise les bras, butée.
- Mais, et Chat Noir, dans tout ça ? Ça fait presque une heure que l'attaque a commencé, où est-il ?
- Il est occupé ailleurs.
Lady Wifi écarquille les yeux derrière son masque. Théo est devenu très pâle.
- Alors… Alors ça aussi, c'était vrai ? murmure-t-il, effaré. Papillon n'a pas menti, Chat Noir est vraiment hors-course ?
Je reste muette, alarmée. Comment le Papillon peut-il être au courant de ça ? A-t-il lu dans l'esprit de Maître Fu en le possédant ? Wayzz m'a pourtant affirmé qu'il n'y était jamais parvenu !
- Je corresponds avec les médias et Audimatrix, reprend Alya, sur la défensive. Et mes pouvoirs sondent les réseaux sociaux en permanence. Pour ce soir, je n'ai relevé aucune trace de Chat Noir dans tout Paris, sauf quand il s'agissait de Théo. Qu'est-ce qui se passe, Ladybug ?
- C'est simple, Wifi, mais tu adules trop tes héros pour regarder les choses en face.
La voix grave et exempte d'émotion nous fait tous sursauter.
- Chat Noir a déserté. Et Ladybug est vexée au point de vouloir gérer cette crise toute seule.
Théo brandit par réflexe son bâton et moi-même mon yoyo, mais Lady Wifi se contente d'une volte-face et d'un salut de la main.
- Vous voilà enfin !
Une silhouette argentée arrive de l'arrière-boutique. Sa gigantesque lame baissée frôlant les gravats, Riposte vient se placer aux côtés de Lady Wifi et me vrille de son regard hautain. Tandis qu'elle parle, un discret halo flotte devant ses yeux – un papillon, non pas violet mais blanc.
- Je résume : l'Exilé est un akumatisé rendu fou par ses nouveaux pouvoirs, il est incontrôlable désormais. Il détruira Paris un quartier après l'autre s'il n'a pas accès aux Miraculous. Chat Noir a abandonné son poste plus tôt dans la journée. Ladybug est seule désormais.
Le halo blanc disparaît, mais Riposte continue du même ton.
- Papillon peut former autant de champions qu'il le souhaite, mais il ne peut pas tous les contrôler. Donc il a passé un marché avec chacun d'entre nous. Le deal est de nous rendre capable de protéger nos proches le temps de les mettre en lieu sûr, et en échange nous combattons, pour lui ou pour protéger Ladybug. En ce qui me concerne, les miens se débrouillaient très bien tous seuls : récupérer cette puissance et combattre l'Exilé, c'était déjà une fin en soi.
Elle a un coup d'œil hautain pour Théo, qui incline la tête, étonné.
- Croiser à nouveau le fer avec le vrai minet s'avérait tentant également. Mais rien qu'à voir la manière dont tu tiens ton arme, le chat, je sais déjà que tu n'es pas lui.
Théo a un grondement incertain, avant de baisser les yeux vers son Anneau qui tinte encore. Riposte revient vers moi.
- On ne veut pas d'un coupable ou d'un bouc émissaire, et on ne te demande pas non plus ton avis, Ladybug. Avec ou sans ton accord, nous avons choisi de protéger Paris. Et donc de te protéger toi aussi, car si tu disparais, Papillon perdra tout intérêt au combat et désertera à son tour. Et alors, plus rien ne pourra arrêter l'Exilé.
D'autres personnes viennent se placer derrière Riposte, muettes et approbatrices. Je reconnais Dislocœur, la posture conquérante, ses grandes ailes repliées tant bien mal contre son dos. Le Dessinateur, concentré sur sa tablette alors qu'il multiplie les esquisses comme pour en stocker en prévision du combat imminent. Chronogirl, les yeux invisibles derrière sa visière mais une bulle de chewing-gum aux lèvres, qui claque avec effronterie dans le silence.
Riposte reprend, plus vindicative que jamais.
- Tous les akumatisés qui vont nous rejoindre auront prouvé leur valeur, la plupart en ayant protégé leurs proches avec succès. Alors simplifie-nous la tâche et oublie tes élans chevaleresques, Ladybug. Dis-nous ce que tu sais sur cet Exilé, avant qu'on ne rejoigne Climatika sur le champ de bataille.
Je reste pétrifiée. Est-ce qu'ils ont réellement conscience du danger ? Ou bien espèrent-ils que le Miraculous Ladybug règlera tout une fois la bataille terminée ? Alors que je ne suis sûre de rien… !
- Ladybug… ?
Wayzz murmure contre mon oreille, sous mes cheveux, si bas que je doute que quiconque d'autre puisse l'entendre.
- Il fut un temps où c'était ainsi que les combats avaient lieu. Quand les Porteurs des kwamis luttaient côte à côte face à un ennemi commun.
La petite voix se brise sur ces mots. Je baisse brièvement les paupières, autant pour échapper au regard pénétrant de ceux qui m'entourent, que pour intégrer l'ironie d'une telle situation.
Dire que l'ennemi commun aujourd'hui est le Gardien qui veillait sur nos kwamis hier. Comment en est-on arrivés là ? Il y a tellement de choses que j'ignore, et je m'en rends tout juste compte. Quel était le but de Tikki, de Plagg, des Porteurs quand ils n'étaient pas encore ennemis ? Quand le Papillon et le Paon faisaient encore partie du tout ? Quel rôle avait le Gardien ? Quelles étaient les causes pour lesquelles ils luttaient, qui étaient leurs adversaires, leurs alliés ?
- Ladybug, hasarde Lady Wifi, le temps presse. Climatika faiblit elle aussi.
- Je sais.
Pas le choix, hein ?
J'inspire profondément et tente d'aller à l'essentiel.
- Tout ce dont je suis sûre, c'est que Maître Fu – celui que vous nommez l'Exilé – est un ancien gardien des Miraculous, les objets qui nous confèrent nos pouvoirs à Chat Noir et moi-même. Ses connaissances dans ce domaine dépassent largement les miennes, et c'est sûrement pour ça qu'il résiste aussi bien au Papillon. Pour le moment, il n'a fait que lancer des projectiles enflammés et des bombes incendiaires, mais peut-être qu'il cache d'autres pouvoirs. Il faudra être très prudent face à lui, et je ne pense pas que vous soyez tous suffisamment armés pour l'affronter.
Tout en parlant, je regarde sciemment le Dislocœur et Chronogirl. Du temps de leur akumatisation respective, le premier ne disposait que de flèches servant à ensorceler les civils, et la deuxième pouvait remonter le temps mais seulement au prix de vies humaines. Comment concilier de tels pouvoirs – inutiles voire dangereux – dans ce genre de situation ?
Chronogirl fait claquer son chewing-gum avec impatience. Dislocœur lui tapote l'épaule et me fait un sourire convenu.
- Nos pouvoirs ne sont pas tout à fait les mêmes, Ladybug. Ce serait trop long à t'expliquer, alors imagine juste que le Papillon nous a laissé plus de liberté. On saura se rendre utile sans causer de problèmes, je t'assure.
- Et moi je me charge d'armer les nouveaux héros qui en auraient besoin, poursuit le Dessinateur tout en enchaînant croquis sur croquis.
- Les « Nouveaux héros », comme dans le film ? glisse Alya, aux anges, avant de retrouver son sérieux.
Un ultime tintement strident retentit, et l'Imposteur disparaît dans un brusque éclair vert. Théo s'écroule, rattrapé in extremis par Lady Wifi et Dislocœur. Déposé au sol, le jeune homme bat des paupières, puis contemple l'assemblée avec effarement.
- Je… Lady… Lady Wifi ? Ladybug ?!
Il scrute un à un les akumatisés alentours et devient plus pâle encore. J'essaie de l'interpeller en douceur.
- Tout va bien, Théo. Ils sont avec moi, cette fois-ci. Ils ne te feront aucun mal.
Alors que les autres s'interrogent en silence, étonnés, Théo déglutit péniblement.
- Qu'est-ce… Qu'est-ce qui s'est passé ? Je sortais du métro avec Mireille, et… et il y a eu une alerte Akuma, et ensuite…
Il cherche ses mots, fouille probablement sans succès dans ses souvenirs. Lady Wifi s'accroupit et pose une main sur son épaule.
- Tout va bien, Monsieur Barbot. Votre amie a pu se réfugier chez vos parents. Vous avez participé à un plan de grande envergure pour soutenir Ladybug. Cela revenait à vous faire akumatiser, et c'est pour cela que vous ne vous en souvenez pas, mais vous avez été d'une grande aide. Vous pouvez vous lever ?
Théo acquiesce après quelques secondes de pur ébahissement. Tandis que Dislocœur le remet sur pied, Lady Wifi lui accorde un sourire enjoué.
- Passez par l'arrière-boutique et éloignez-vous le plus possible du Champ-de-Mars. La police va s'occuper de vous mettre en lieu sûr.
- D-d'accord…
Riposte a un soupir impatient, et elle s'avance vers la vitrine fracturée. Les autres la suivent en silence, non sans avoir pour Théo un dernier regard, parfois conciliant, parfois déçu. Le chewing-gum de Chronogirl claque encore.
- Zut. Moi qui compte jouer les gentilles sur mes super rollers cette fois-ci. Et je ne m'en souviendrai même pas ?
En ricanant, Dislocœur lui accorde une pichenette sur le casque. Lady Wifi s'éloigne vers la vitrine, et je lui emboîte le pas. Je ne peux pas les convaincre de battre en retraite. Alors à moi de faire en sorte qu'ils rentrent indemnes. À tout prix.
- Ladybug… ?
Je me retourne vers Théo. Le regard fuyant, il se gratte la nuque.
- Je… Je voudrais te remercier. Dans la rue, toute à l'heure, tu as…
- Non, Théo, c'est inutile. C'était mon devoir que de vous protéger, Mireille et toi. Et tu ne t'en souviens pas, mais toi aussi tu m'as sauvée il y a tout juste quelques minutes. Je t'en suis très reconnaissante. Merci.
Le cœur lourd, je parviens malgré tout à sourire et à murmurer.
- Tu étais un superbe Chat Noir. Il aurait été jaloux.
Théo se tait, abasourdi. Puis un sourire illumine son visage. A court de mots, il me salue d'un geste, remercie Lady Wifi encore présente, puis court vers le fond de la salle, passe dans l'arrière-boutique. Quand le bruit de ses pas a disparu, je me retourne vers la vitrine.
Le peu du Champ-de-Mars que j'aperçois d'ici est creusé de cratères, couvert de neige et de glace. Le ciel est noir d'encre, traversé d'éclairs. Au loin, la Tour Eiffel luit faiblement dans la fumée des récentes explosions.
Si je tends l'oreille, je peux entendre les hurlements de rage de l'Exilé – Maître Fu. Le vacarme des tourbillons de grêle de Climatika. Les exclamations indistinctes de Riposte, qui pourrait bien avoir pris en main le commandement des troupes du Papillon.
Ma gorge se noue plus encore. Sur le point de repartir au combat, alors que je suis malgré moi plus soutenue que jamais, quelque chose me paralyse toute entière.
J'ai peur.
J'ai peur pour les autres. J'ai peur pour mes parents, que je n'ai pas pu contacter depuis mon départ en trombe de la maison. J'ai peur pour mes amis qui ont choisi de se battre sans avoir l'ombre d'une idée de ce qui les attend. J'ai peur pour les gens terrés chez eux et qui suivent les nouvelles, anxieux.
J'ai peur pour Adrien, qui a échappé par miracle à l'Exilé et que j'ai laissé seul, en pleine rue, sans défense. J'ai peur pour Tikki, pour Plagg. Pour Nooroo que je ne connais pas encore. J'ai peur pour Wayzz.
J'ai peur pour Chat Noir. Chat Noir que même Lady Wifi n'arrive pas à localiser. Chat Noir qui en voulant venir m'aider, est peut-être…
« Fais-moi confiance. D'accord ? »
J'essaie, Chat Noir. Où que tu sois, crois-moi… J'essaie. Mais j'ai peur. Pour moi, pour toi, et pour tous les autres. Il est peut-être déjà trop tard pour beaucoup de gens…
J'ai peur. J'ai peur comme jamais auparavant… !
Une main se pose sur mon épaule.
- Ladybug… ?
J'affronte à contrecœur le regard carmin de Lady Wifi, limpide et interrogateur. Je sais à peine quoi faire pour ramener Maître Fu et ça me terrifie, mais je ne peux pas me permettre de le lui dire. Ça ne nous avancerait à rien. Qu'elle ait conscience ou non de la dangerosité de la situation, m'entendre hésiter ne ferait que l'inquiéter davantage.
Et c'est alors qu'elle murmure.
- Moi aussi, Ladybug.
Sa main se resserre sur mon épaule, et elle déglutit en silence. Ses yeux se troublent un bref instant derrière son masque noir.
- Moi aussi, souffle-t-elle encore. Mais tous ensemble, on va y arriver.
Sans réfléchir, je l'enlace. Elle reste d'abord pétrifiée. Puis ses mains gantées se posent doucement dans mon dos. Je marmonne, les dents serrées.
- Tu es ma blogueuse attitrée. Si je te le demandais, est-ce que tu resterais ici, à l'abri ?
- Aucune chance, Ladybug.
- Fais attention, alors.
Ses mains se resserrent sur ma combinaison.
- …Bien sûr. Ça, tu n'as pas besoin de me le demander.
Lady Wifi me rend enfin mon étreinte, et avec une force étonnante. J'inspire pour retrouver mon aplomb, et son parfum m'englobe malgré moi – le parfum d'Alya, si particulier, si rassurant.
Je m'écarte avant de flancher.
- Tant mieux.
Elle me retient le bras et a un signe de tête décidé.
- Je vais retrouver Chat Noir. Dès que je le localise, on te le ramène. Par la peau du cou si nécessaire. C'est promis, Ladybug.
J'acquiesce. J'espère que le tremolo dans ma voix passe pour un rire nerveux.
- Je te fais confiance.
.
.
H – 11.
.
Et ça ne fait que commencer...
Anecdote: ce chapitre a été imaginé et écrit entre janvier et juin 2018, bien avant que ne s'annonce la fin de la saison 2... ("Le jour des héros", "Mayura"...)
Que pensez-vous du tour que prend la fanfiction?
Un commentaire? Ça fait toujours plaisir!
A bientôt j'espère!
