(Dernière bêta-correction : 24 novembre 2019)


Bonjour à tous!

Bienvenue aux nouveaux followers ainsi qu'à KyeranDakota – je traverse une période de remise en question de ma plume, et ton commentaire passionné est arrivé à point nommé pour regonfler ma motivation vacillante ! Sincèrement, merci à toi.

Merci aux revieweurs, alejg (have a nice reading, my friend ! Gracias !) et JabberwockHeart (Jabb, très cher, mes replies n'arrivent pas à la cheville de tes reviews. Quel honneur… Merci.)

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L'histoire est en train de prendre un chemin très différent comparé à la série et aux épisodes sortis en masse en cette fin d'année 2018. Donc j'insiste!
Sont pris en compte ici les faits, révélations et relations des personnages inhérents à :
- L'intégralité de la saison 1
- Les épisodes « Origines »
- Seulement les épisodes Un à Sept inclus de la saison 2 (qui étaient les seuls parus à l'époque où BRN s'est construite.)
Par conséquent, l'épisode 8 (« Le Hibou Noir ») et son fameux moment dans le container (dont les kwamis ont été témoins) ne sont pas pris en compte dans cette fanfiction. Les faits de l'épisode 9 (« Glaciator » et la déclaration de Chat Noir) et 10 (« Zapotis » et le recrutement de nouveaux Porteurs comme Rena Rouge) non plus.

Bonne lecture !

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J – 1.

H – 11.

J'inspire.

L'air est brûlant, poussiéreux… étouffant. D'instinct je roule sur le côté et je tousse, encore et encore.

Je peine à ouvrir les yeux, aveuglé par la fumée. Je me rassoie par réflexe, haletant, l'ouïe bourdonnante. Les meubles autour de moi sont en feu, les fenêtres explosées, les murs calcinés.

À mes côtés, un homme en uniforme est inerte. Je le secoue, hésitant, et heureusement il gémit, à demi-conscient. Je fais laborieusement le point, abasourdi.

L'attaque akuma. Ma Lady, seule face à l'ennemi. Ma course jusque chez Maître Fu. Les policiers en perquisition. Le Gardien absent, le message adressé à Chat Noir.

L'explosion… !

J'ai mal partout. Je tâte chacun de mes membres, d'abord avec prudence, puis incrédulité. Je ne présente aucune blessure, aucune brûlure. Mes vêtements sont excessivement chauds et sentent un peu le roussi, mais s'avèrent intacts. À une bonne dizaine de mètres de là, derrière une cloison défoncée, je distingue la cuisine ravagée où je me devais me tenir un peu plus tôt. C'est tout juste si je reconnais encore l'appartement de Maître Fu.

Je suis… vivant ?

Les flammes sont omniprésentes, et pourtant la chaleur qui règne est à peine désagréable. Derrière moi, le policier remue et gémit alors qu'il reprend lentement ses esprits. Ahuri, j'essaie de me lever, mais ma tête heurte quelque chose. Grimaçant, je me frotte le crâne et lève les yeux. Au-dessus de moi, il n'y a rien… Sauf un reflet. Je tends prudemment le bras, ma paume rencontre une paroi tiède et transparente, curieusement incurvée. Je tends l'autre main, interloqué. La paroi est difficilement visible à la lumière changeante des flammes, mais elle est bien là.

Enfermé !

Je me redresse d'un bond et frappe sur la paroi à coups de poings. Sans résultats. Je suis prisonnier d'une bulle. Une bulle. Qui ressemble furieusement à celles de…

- Pfiouuuu c'était moins une !

Je tressaille en reconnaissant cette voix bien trop familière. Parmi les flammes s'avance une silhouette élancée et au costume multicolore. Le Bulleur. Il me fait un grand sourire fier, et par réflexe je serre le poing droit. Mais je ne peux pas me transformer, pas dans ces conditions… !

Puis l'absence de mon anneau se fait cruellement sentir. Je jette des regards frénétiques autour de moi, à la recherche de la petite boîte, en vain. Merde. Merde !

Plagg !

- Mec, ça va, tu n'as rien ?

Je reste pétrifié. Qu'est-ce que fait le Bulleur ici ? Ça veut dire qu'il n'y a pas un mais deux akumatisés ? Qui en plus sont au courant que je suis Chat Noir ?

Le sourire du Bulleur s'élargit encore, goguenard.

- Ah, tu verrais ta tête, vieux ! Trop fort ! Rien que pour ça, ça valait le coup ! Mais c'est cool, Adrien, je suis dans le camp des gentils cette fois-ci !

Je le fixe sans oser comprendre. Dans l'expectative, il se fige à son tour, et son sourire crispé se fait peu à peu hésitant. Je marmonne, stupéfait.

- Ni… Nino ?

Le plafond de la cuisine se fissure puis s'effondre avec fracas. Nino sursaute.

- Wowowooow, ok, pas le temps de t'expliquer. Accroche-toi, mec !

Il agite son épée jaune fluo. La bulle s'ébranle tout à coup, me faisant trébucher. Elle file à travers les flammes sans que j'en ressente la moindre chaleur, franchit d'un bond la fenêtre la plus proche, redescend dans la rue voisine à une vitesse vertigineuse qui me soulève l'estomac…

…à moins que ce ne soit l'angoisse qui me rattrape enfin ? Sans Papillon et le Bulleur, j'y serai passé cette fois-ci. Mais à quoi bon me tendre un piège si c'est pour ensuite me protéger ? Pourquoi Papillon s'est-il ravisé ?

Arrivée au sol, la bulle disparaît, et je retombe maladroitement sur la neige fraîche. Abasourdi, je lève les yeux vers l'immeuble, déjà cerné et arrosé par deux camions de pompiers. D'autres bulles jaillissent des étages supérieurs, chacune contenant une personne qu'elle vient déposer sur la chaussée avant de s'effacer dans un tintement aigu. Comme moi, les habitants semblent choqués, un peu contusionnés, mais je ne vois aucun blessé. Et pas de signe de Maître Fu ou de Wayzz non plus…

À mes côtés, le policier reprend lentement conscience. Ses collègues, bien qu'encore méfiants, accourent vers nous.

- Qu'est-ce qui s'est… passé ? marmonne le policier, hagard, tout en se frottant le crâne. On était en perquisition, et… ?

J'ai un haussement d'épaules consterné, puis je me relève en vacillant. L'appartement du Gardien est en proie aux flammes. J'espère pour lui qu'il est vraiment sorti chercher un autre Chat Noir – l'alerte Akuma a certainement dû précipiter son départ. Après tout, Ladybug a besoin d'un allié, plus que jamais. Ce qui veut dire qu'où qu'il soit, Plagg est probablement en sécurité. Tant mieux. Mais…

Alors… c'est vraiment trop tard ? Je vais tout oublier, d'une minute à l'autre ?

Les dernières bulles viennent de disparaître. Dans un grand éclat de rire, le Bulleur jaillit à son tour du brasier.

- Yesssssss, j'adore ! Tout le monde est sauvé !

Il atterrit avec souplesse sur le bitume saupoudré de neige, puis s'élance dans ma direction. Policiers, pompiers et rescapés marquent un recul sur son passage, et j'hésite à les imiter.

- Mec ! C'est sûr, t'as rien ? Tu m'as foutu une de ces trouilles ! Qu'est-ce que tu venais faire dans un endroit pareil ?

Je me mets instinctivement en garde.

- Nino ? Nino c'est vraiment toi ? Comment c'est possible ?

- Alors là, mec, attends que je t'explique, c'est juste…

- ADRICHOU !

Quelque chose me percute et me plaque au sol – un camion, n'est-ce pas ?

- Adrichou ! J'ai tellement eu peur ! TELLEMENT EU PEEEEUR !

Je gémis, les oreilles sifflantes, le crâne endolori par ma chute sur le bitume. Quelque part au-dessus de moi, Nino râle comme un putois.

- Eh ! Je ne l'ai pas sauvé pour que tu me l'abimes comme ça !

- La ferme, Nino, s'exclame une voix autoritaire et grondante avant de redevenir mielleuse. Oh, Adrichou, ça va, tu n'as rien ?

- Ch-Chloé ?

Ma vision se stabilise enfin. À quelques centimètres de mon visage, deux yeux bleus étincellent sous un masque noir à pois rouge.

- Ooooooh Adrichou ! Tu me reconnais, c'est le principal ! Je suis si contente !

Elle me relève avec une facilité déroutante, puis se jette encore une fois à mon cou et sanglote à grand bruit.

- Cette explosion ! J'ai cru que tu étais blessé, Adrien, ou pire !

- Mais non, Chloé, j'avais la situation en main ! soupire Nino en cherchant à lui tapoter l'épaule.

- Me touche pas, toi, tu pues la fumée ! Oh, Adrien !

Tandis que Chloé pleure éperdument dans le col de mon anorak, j'ai un regard effaré pour mon meilleur ami.

- Nino, tu m'expliques ce qui se passe, à la fin ?!

Nino est redevenu Le Bulleur. Quant à Chloé, pour le peu que je puisse en apercevoir, elle a retrouvé l'apparence – et la poigne – d'Antibug. Nino acquiesce d'un ton docte.

- Arf, c'est une longue histoire, vieux, mais je vais essayer de te la faire courte. En fait, je…

- J'étais à la mairie quand il y a eu les explosions alors j'ai attendu que Ladybug arrive mais Ladybug est jamais venue et Papillon m'a contactée en disant que tu étais en danger et qu'il pouvait me retransformer en Antibug pour que je puisse venir te sauver et en échange je devais lui rendre un service et me battre pour lui alors j'ai dit oui mais j'ai eu trop peur et Adrichooooou t'es vivaaaaant… !

Sur cette tirade aussi larmoyante que théâtrale, Chloé essuie ses paupières avant de me serrer à nouveau dans ses bras. Alors qu'elle essaie de m'embrasser la joue en reniflant – et alors que je m'écarte tant bien que mal – je croise le regard blasé de Nino, qui soupire.

- Bref. C'est à peu près la même chose pour ma famille et moi. Quand les explosions ont commencé un peu partout en ville, on était déjà à l'abri chez nous, mais j'ai reçu un messager du Papillon. Il disait qu'il pouvait me rendre le pouvoir du Bulleur pour protéger d'autres civils, en échange d'un service à lui rendre plus tard. J'ai d'abord cru à un piège, et puis j'ai vu Antibug passer en trombe en hurlant qu'Adrien allait mourir… alors je n'ai pas hésité plus longtemps.

Il promène un regard brillant sur son apparence, comme s'il prenait enfin le temps de s'examiner.

- Et puis, franchement, mec, c'est pas trop la classe ? J'ai fait la moitié de Paris en bondissant de toit en toit en mode Naruto. Je viens de sauver une trentaine d'innocents !

Je hoche la tête par réflexe, les yeux écarquillés.

- Mais… Mais, comment il vous contrôle ?

Le Bulleur hausse un sourcil, puis pointe Chloé du menton.

- Sérieusement, mec ? Tu as l'impression qu'elle est contrôlée par le Papillon, là ?

Je reste muet tandis que Chloé me fait un énorme câlin, aux anges. Ils ont tous les deux leur libre-arbitre, ça ne fait aucun doute. Comment est-ce seulement possible ? Et maintenant que Papillon sait pour moi, qu'est-ce qu'il attend pour révéler mon secret ? Ou même pour m'éliminer ?

- Je n'y comprends rien.

Le Bulleur acquiesce frénétiquement.

- Et attends de savoir ce que nous demande Papillon maintenant : il veut qu'on aide Ladybug !

Hein ?!

- Je m'attendais à ce que le service à rendre soit bien plus flippant, ou même illégal ! Mais en fait, il veut qu'on lutte contre l'Exilé, quitte à s'associer avec sa pire ennemie ? J'y comprends que dalle !

Une voix suffisante s'élève alors.

- Le Papillon m'a dit que si l'Exilé récupère le Miraculous de Ladybug, il deviendra encore plus puissant. Donc Papillon cherche à la protéger.

La voix – connue – semble surgir de nulle part. Une jeune fille apparaît subitement auprès de Chloé. Nino fait un bond en arrière.

- Sa-Sabrina ? Mais d'où tu sors ?!

La rouquine lui jette un regard méprisant par-delà ses lunettes et son loup noir de jais, mais poursuit d'une même voix suffisante.

- Et donc tant que l'Exilé n'est pas neutralisé, Papillon veut qu'on défende Ladybug.

« L'Exilé » ? C'est ainsi que ce super-vilain incontrôlable se fait appeler ?

- Mais… Mais tu es là depuis quand ? s'exclame Nino.

En parfaite mouche du coche, Chloé me lâche – enfin – et s'interpose entre Sabrina et Nino, méprisante.

- Non mais allô quoi ! Bien sûr qu'elle était là, avec moi ! Depuis le début. Et elle m'a laissée toute seule ici pour te suivre dans cet immeuble. Tu n'avais même pas senti sa présence ? Quel looser !

Sabrina croise les bras d'un air blessé, et Nino a un léger recul.

- Mais… mais je ne t'avais pas vue ! Et d'ailleurs, pourquoi tu m'as suivi ?

- Ça ne te regarde pas, couine l'interpellée en serrant son sac à main roussi contre elle. En tout cas j'aurais bien apprécié d'avoir une bulle pour échapper à l'explosion, moi aussi ! Heureusement j'ai pu me cacher derrière un frigo !

- Tu te rends compte ? reprend Chloé, hargneuse. Un frigo, la pauvre… !

- Mais puisque je te dis que je ne t'avais pas vue, vocifère Nino, désemparé. C'est pas ma faute ! Adrien, défends-moi !

Je reste coi devant l'irréalisme de la situation. Antibug, le Bulleur et l'Invisible qui se chamaillent en pleine rue.

Je suis vraiment mort dans cet immeuble. Ou alors je vais me réveiller…

Soudain, les trois akumatisés se figent. Un halo en forme de papillon – blanc, contrairement au violet habituel – apparaît devant leur visage, et leur regard se fait fixe un court instant. Puis le halo s'estompe, et Nino hoche la tête, tout à coup très sérieux.

- Papillon a raison, ça urge. Adrien est en sécurité, à nous de remplir notre part du marché maintenant. On y va, les filles !

Il me fait un salut ainsi qu'un grand sourire.

- Ciao, mec. Tu m'expliqueras plus tard ce que tu faisais là. En attendant, fais gaffe, hein !

- Je ne bougerai pas d'ici !

Sur ce, Chloé m'agrippe le bras.

- Maintenant que j'ai retrouvé Adrichou, je ne le quitte plus !

- Mais Chloé, si tu romps le marché, tu vas perdre tes pouvoirs ! s'exclame Nino.

- Je m'en fiche ! Maintenant qu'Adrichou est sauvé, je reste avec lui ! Et je ne vais quand même pas m'abaisser à me battre contre ce fou furieux, je sors tout juste de chez le coiffeur ! De toute façon, Ladybug s'en occupe et je sais qu'elle s'en sortira très bien ! Sabrina, tu restes avec nous, j'espère ?

L'interpellée tressaille, puis nous scrute tour à tour avant de baisser précipitamment les yeux. Elle se recroqueville un peu plus.

- Euh… Oui oui, moi, je ne bouge pas d'ici. Je reste avec Chloé.

- Ah, bah voilà ! triomphe Chloé en se collant davantage à moi.

Nino soupire bruyamment, puis il hausse les épaules et commence à s'éloigner. Je tente de le suivre, vite freiné par Chloé.

- Nino, attends !

Je réalise peu à peu la dangerosité de la situation. Les motivations du Papillon m'échappent toujours : d'abord il me fait suivre avec ses papillons alors que je suis en civil – ce qui veut dire qu'il sait pour mon identité secrète – puis il me tend sciemment un piège mortel, et enfin il me sauve in extremis avec ses akumatisés – à moins que ce soit l'Exilé qui ait décidé de lui-même de me supprimer ? Mais pourquoi moi ? Qu'est-ce que j'ai pu lui faire ?

Je secoue la tête, complètement perdu. Le plus urgent est que mon meilleur ami s'apprête à affronter l'un des akumatisés les plus puissants qu'on ait jamais rencontré.

- Nino, tu ne peux pas y aller tout seul !

Aux antipodes de mes craintes, mon ami me décoche un sourire rayonnant.

- Mais non, qu'est-ce que tu crois ? Qu'on est les seuls à avoir repris du service ? Réfléchis un peu, Adrien !

- Tu ne t'es jamais battu, c'est trop dangereux ! Laisse Ladybug et Chat Noir s'en occuper… !

Il me scrute en fronçant les sourcils, son sourire moins éclatant. Il revient vers moi et me saisit l'épaule, tout à coup hésitant.

- Ecoute, mec… Je te remercie de t'inquiéter. Mais tant que tu n'as pas été dans cette situation, je crois que tu ne peux pas comprendre. Ok, c'est vrai, je ne me suis jamais battu, et je ne me souviens même pas de ce que j'ai fait la dernière fois où j'ai été le Bulleur. Mais, comment dire…

Nino dégaine son épée à bulles, pensif.

- …J'ai l'impression que c'était caché en moi depuis toujours. Dans cet immeuble, j'ai agi d'instinct, et ça a fonctionné. Même moi, je n'en reviens toujours pas. C'est comme si le pouvoir du Papillon venait avec la façon de s'en servir, de se battre. Je n'ai pas le temps d'essayer de comprendre. C'est comme respirer. Ça se fait, c'est tout.

Je déglutis avec peine. Je vois bien ce qu'il veut dire, c'est exactement ce que j'ai éprouvé la première fois que j'ai endossé le costume du Chat Noir. L'émerveillement de découvrir des capacités et des réflexes innés, jamais soupçonnés, et pourtant bien là, prêts à servir…

Je sais à quel point c'est facile d'être bon, d'être même excellent dans ce rôle de super-héros. C'est là aussi la magie des Miraculous, que ce soit pour moi, pour Ladybug ou pour les victimes du Papillon.

- J'ai pu te sauver grâce à ça, mon pote. Ça ne peut pas être une mauvaise chose.

…Mais je sais aussi à quel point on peut se tromper. À quel point la chute peut faire mal. À chaque fois que je me suis planté, Ladybug était là pour me rattraper – au sens propre comme au figuré. Mais, et Nino ? Et les autres ? Ladybug est douée, mais elle ne pourra pas tous les protéger !

- Non, non, et NON ! Moi, je ne bouge pas d'ici, c'est hors de question !

Je sursaute au glapissement de Chloé. Toujours cramponnée à mon épaule, elle est en pleine conversation avec le Papillon si j'en crois le halo blanc qui flotte devant son regard buté.

- …Ah oui ? Bah, vous n'avez qu'à les reprendre, vos pouvoirs ! ricane-t-elle après un temps de silence. Moi, je m'en fiche de combattre ou pas, ce sera toujours un risque en moins de me casser un ongle ! Et puis, si vous n'êtes pas content, vous avez qu'à me contrôler, comme la dernière fois, hein ? …Ah, j'en étais sûre, vous ne pouvez pas ! C'est parce que vous avez recruté trop de soldats c'est ça ? Ou alors, je suis trop forte pour vous ? Ah !

Je déglutis, impressionné par sa voix de crécelle. Elle est soit très sûre d'elle, soit complètement inconsciente – sûrement un mélange des deux. Je jette un coup d'œil à Sabrina, littéralement diaphane, les mains sur la bouche, les yeux écarquillés de stupeur tandis que Chloé continue sans faiblir ses provocations. Nino lève les yeux au ciel avant de me saluer d'un geste. Je le regarde s'éloigner, impuissant.

J'ai décidément bien choisi mon moment pour renoncer à Plagg… !

Le Bulleur intercepte un pompier sur le point de s'engouffrer dans l'immeuble en feu – peut-être pour lui assurer qu'il n'y a plus aucune victime dans le bâtiment ? Tandis que mon ami s'explique laborieusement face au pompier aussi méfiant qu'étonné, je réfléchis à toute vitesse. Papillon veut Ladybug saine et sauve pour préserver son Miraculous et lutter contre l'Exilé : peut-être est-ce aussi pour ça qu'il a envoyé ces trois-là protéger Chat Noir ? Pour m'avoir comme allié le temps d'une bataille ? Dommage pour lui, songé-je avec amertume, il risque d'attendre longtemps. Jusqu'à ce que Maître Fu trouve un autre Porteur pour Plagg…

Je baisse les yeux, découragé. La voix de crécelle de Chloé se fait lointaine. Plagg. Dire que je ne lui ai même pas fait mes adieux correctement…

« Tu vas tout oublier. Donc tu ne regretteras rien. Tu n'imagines pas la chance que tu as, Adrien… Non, tu n'imagines pas. »

Avec un pincement au cœur, je pense à mon kwami, minuscule et en larmes au creux de mes paumes. Je le revois qui ouvre un œil vert à la fois scrutateur et amusé. J'entends encore sa réflexion narquoise.

« Eh bien alors ? Qu'est-ce que tu attends, Chat Noir ? »

Mon sang ne fait qu'un tour. Mes souvenirs sont intacts, ce qui veut dire que pour l'instant, je suis toujours Chat Noir. Et Ladybug a besoin d'aide. Je ne peux pas la laisser tomber, pas ce soir, et encore moins maintenant que le Papillon abat ses meilleures cartes !

- Nino ! Nino, attends !

Après avoir discuté avec des pompiers stupéfaits – un akumatisé qui joue les sauveurs providentiels, évidemment que ça étonne – Nino s'apprêtait à s'élancer sur les toits. Il s'arrête avec impatience, son épée à bulles levée.

- Quoi encore ?!

Je le rejoins tant bien que mal, freiné par la foule des rescapés de l'incendie – et par la poigne d'Antibug, qui ne me lâche pas d'une semelle.

- Est-ce que tu as vu un vieil homme parmi les habitants de l'immeuble ? Un petit monsieur en chemise rouge hawaïenne, chauve, moustaches grises, typé asiatique ?

Nino me fixe avec stupéfaction.

- Hein ? Genre, comme Tortue Géniale dans Dragon Ball ?

Tiens, c'est vrai, ça…

J'acquiesce malgré tout. Nino a un grand soupir pensif, puis hausse les épaules.

- J'ai pas vraiment fait attention à tous les civils sauvés, mais ça ne me dit rien… Pourquoi ?

- C'est un ami de la famille. C'est son appartement qui vient d'exploser, et je m'inquiète pour lui…

Il faut que je retrouve Plagg et Maître Fu. Au moins pour être sûrs qu'ils vont bien… Et pour récupérer l'Anneau, si cela est encore possible. Vite !

Derrière Nino, je surprends le regard soupçonneux d'un policier en tenue d'intervention, l'air intrigué par notre échange. J'hésite alors à en dire plus. J'étais encore recherché par la police il y a quelques minutes, et je crois me souvenir qu'on parlait d'interpellations à la radio toute à l'heure. Il était donc bel et bien question de Maître Fu ? Je ne voulais pas lui attirer d'ennuis !

Comme je le craignais, le policier s'approche.

- Adrien Agreste, n'est-ce pas ? Vous étiez dans cet immeuble. Rien de cassé ?

- Non, je vais bien, marmonné-je, sur la défensive. Grâce au Bulleur.

Nino, sa bonne humeur envolée, bombe instinctivement le torse. Le policier a un rictus méfiant pour les trois akumatisés présents.

- Ils sont de notre côté cette fois-ci, ajouté-je précipitamment.

- Oui, mes supérieurs viennent de donner des ordres au sujet des akumatisés. Pour l'instant, seul le dénommé Exilé est considéré comme dangereux et doit être appréhendé, rétorque le policier. Toutes nos forces vont être redéployées pour sécuriser la ville, nous n'avons pas les moyens de vous raccompagner chez votre père pour l'instant. Mais je vais au moins le faire prévenir que vous êtes avec nous. D'ici-là, un médecin va vous examiner.

J'acquiesce en silence, loin d'être pressé de rentrer. Suite à ma fugue, mon père aura très certainement durci la sécurité au manoir, et m'enfuir sans l'aide de Plagg sera certainement impossible. J'ai bien l'intention de fausser compagnie aux flics à la première occasion, mais d'ici-là, je peux toujours tenter de glaner des informations sur Maître Fu.

Le policier salue le Bulleur, Antibug et Invisible d'un signe de tête, néanmoins méfiant.

- Merci à tous les trois. On s'occupe de la suite maintenant.

Nino m'accorde un sourire désolé.

- T'es entre de bonnes mains, mec. Je parlerai à Alya de ton ami à chemise rouge. Rien n'échappe à Lady Wifi, elle le retrouvera sûrement !

Ma gorge se noue encore. Quoi, Alya aussi a été recrutée… ?!

Le Bulleur fend la foule, s'élance d'un bond léger sur les toits et disparait. Une main sur mon épaule, le policier m'entraîne vers un des fourgons garés à l'écart. Habitué à semer mes gardes du corps, je m'exécute docilement : faire profil bas me facilitera la tâche si je veux m'enfuir à la première faute d'inattention. Mais c'est sans compter Antibug qui s'accroche derechef à mon bras. Alors que je monte dans le fourgon, Chloé fusille le policier du regard.

- Je reste avec lui. Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, je suis la fille du Maire, et c'est moi qui ai demandé à mon père de retrouver Adrien. Allez-y, interrogez vos supérieurs ! De plus, pourquoi croyez-vous que je suis dans cette tenue ? Sachez que j'ai été chargée par Ladybug en personne de protéger Adrien Agreste ! Il a déjà failli mourir sous les yeux de vos collègues, pas question que je vous le laisse !

J'ai un soupir effaré. Pas de doute, c'est bien Chloé. Toujours aussi prompte à vous promener en bateau. Et plus elle est en confiance, plus ses bobards sont gros… !

À mon grand dam, le policier n'a pas le temps de répliquer, interpellé par la sonnerie de sa radio. Il s'éloigne de quelques pas et décroche son talkie sans nous quitter du regard. Je m'installe sur la banquette du fourgon, aussitôt imité par Chloé toujours agrippée à mon bras. Sabrina réapparait soudainement – quand donc avait-elle disparu d'ailleurs ? – et s'assoit face à nous, son sac sur ses genoux, hésitante et diaphane comme si elle peinait à demeurer tangible. Elle sursaute lorsque d'autres explosions lointaines retentissent dans la nuit. Pour la dixième fois en quelques minutes, je serre instinctivement le poing et regrette l'absence de mon anneau.

Est-ce que Ladybug va bien ? Qui l'a rejointe pour l'instant ? Rien qu'à l'imaginer entourée d'akumatisés mêmes alliés, je sens mon stress monter d'un cran. Peut-on vraiment faire confiance au Papillon ? Qu'en pense-t-elle, elle ? Et si Papillon décidait finalement de la trahir ?

Tant que je suis accompagné, impossible pour moi de m'enfuir ou de poser des questions sans craindre que Papillon les entende et fasse ses propres déductions – sait-on jamais ! Si d'aventure Papillon ignore encore qui est Maître Fu ou Ladybug…

J'ai mal au crâne.

- Le combat fait rage. Vous devriez y aller, les filles. J'ai vu l'Exilé de près, je suis sûr que votre aide serait très précieuse !

Sabrina sursaute encore, et Chloé se colle à moi, butée. Toutes deux sont en communication avec le Papillon si j'en crois le halo blanc qui danse à nouveau devant leurs yeux. Antibug agite la main devant son nez comme pour chasser un insecte.

- Oh, vous, Papillon, n'insistez pas ! vocifère-t-elle. J'en ai plus rien à faire, et il est hors de question que je participe à cette guéguerre ! L'Exilé est là à cause de vous, donc à vous d'assumer !

J'ai un rire amer. Comme j'aimerais être une petite souris et voir la réaction du Papillon face à un tel discours. Mais pourquoi insiste-t-il autant auprès de Chloé ? N'a-t-il pas d'autres akumatisés à recruter ? Peut-être n'est-ce pas suffisant ?

Non loin de là, le policier toujours en échange radio est devenu très pâle, comme à l'écoute de nouvelles de plus en plus graves. Les explosions lointaines redoublent de puissance, au point même que le sol tremble par instants.

Ladybug !

Tentant le tout pour le tout, je me défais de l'étreinte de Chloé et la saisis par les épaules, la regarde droit dans les yeux.

- Ecoute-moi très attentivement, déclaré-je avec fermeté.

Chloé se tait aussitôt, comme escompté. Le halo de Papillon disparaît.

- Maintenant, tu n'es plus Chloé Bourgeois la fille du maire. Tu es Antibug, le reflet de Ladybug, aussi forte et aussi douée qu'elle. Mais elle est en danger, et elle a besoin de toi ! Alors fonce la rejoindre !

À en juger la note enthousiaste qui illumine peu à peu les grands yeux de Chloé, j'ai touché une corde sensible. Après tout, sa passion pour Ladybug n'est un secret pour personne, et franchement, je la comprends. Qui n'a jamais été ébahi par tout ce que Ladybug peut accomplir ?

Je souris en toute sincérité, transporté, le cœur un peu moins lourd.

Attends-moi, ma Lady. Je vais retrouver Maître Fu et Plagg. Promis ! J'arrive.

- Tu es la plus grande fan de Ladybug, et même la plus illustre ! Quel est ton devoir maintenant, sinon celui de la protéger ? J'ai confiance, Antibug, je compte sur toi, et je suis sûre qu'elle aussi. Je…

Deux mains m'agrippent les cheveux, m'attirent vers l'avant. Avant d'avoir pu anticiper quoi que ce soit, je réalise que Chloé m'embrasse. Sur la bouche.

Je me raidis de tout mon être, foudroyé. Elle soupire contre moi.

Nos lèvres se séparent dans un claquement discret. Elle plante son regard dans le mien, bleu étincelant derrière son masque rouge et noir. Nous restons quelques instants sans voix. Puis elle bat des paupières, cille un court instant, les joues roses. Et son habituel sourire en coin apparaît.

- Bon, d'accord. C'est bien pour te faire plaisir, Adrichou. Mais tu me gardes ça au chaud pour mon retour, ok ?

Je reste à court de mots, le souffle coupé, le cerveau en panne technique. Qu'est-ce qui s'est passé, déjà ?

En face de nous, Sabrina se trémousse discrètement sur sa banquette, un sourire ravi aux lèvres. Je rougis, enfin conscient de la situation, et m'écarte de Chloé en détournant les yeux. Elle se recoiffe avec nonchalance avant de sauter du fourgon.

- Sabrina, on y va !

- Oui, oui, Chloé… !

Antibug s'élance à travers la foule. Mais au lieu de lui emboîter le pas, Sabrina se penche vers moi tout en ouvrant son sac à main.

- Tiens, Adrien. Papillon m'avait chargé de retrouver ça et de te le remettre… discrètement et sans poser de question.

Elle tire de son sac un objet bruni. Une forte odeur de bois brûlé nous assaille.

- Les policiers l'avaient déjà saisi. Je l'ai retrouvé seulement après l'explosion. Désolée, ça a un peu souffert, mais je n'avais pas le droit de l'ouvrir… J'espère que ça ira.

Elle me fourre l'objet entre les mains. Avec stupeur, je reconnais la petite boite de mon Miraculous. Au loin, Chloé glapit.

- Sabrina, qu'est-ce que tu fais ? Bouge-toi ! Ladybug a besoin de mon aide !

- J'arrive !

Par réflexe, je cache aussitôt la boîte dans mon anorak.

- Papillon ne m'a pas dit grand-chose. Et je ne suis pas sûre de tout bien comprendre, mais…

Elle m'accorde un petit sourire hésitant.

- …mais on va bientôt te retrouver sur le champ de bataille, hein ?

Je retiens mon souffle et m'efforce de soutenir son regard pensif.

- Si Papillon décide de me recruter moi aussi, alors oui, évidemment !

Sabrina cille.

- Oui. Evidemment.

Elle referme sa sacoche et saute à son tour du fourgon. Tout en guettant du coin de l'œil le policier absorbé dans sa conversation au talkie, elle referme la première portière.

- La porte coulissante à ta gauche n'est plus verrouillée. Je vais faire diversion avec Chloé. Ça ne durera pas longtemps, alors profite-en pour filer !

Avec un air de conspiratrice, elle ajoute, sa silhouette de plus en plus diaphane comme pour illustrer son envie de rester discrète.

- Je crois qu'aucun de nous ne se souviendra de ce qui s'est passé pendant notre akumatisation. Comme d'habitude, en fait. Donc ne t'inquiète pas… Adrien.

Elle se saisit de la deuxième portière. Sur le point de disparaître, elle a un sourire équivoque.

- Fonce… !

La deuxième portière claque, et je me retrouve plongé dans la pénombre. Après quelques secondes, la voix de Sabrina s'éloigne, bizarrement forcée.

- Chloé ! Chloé, attends-moi !

Le ton de crécelle de Chloé lui répond aussitôt, presque aussi fort – mais habituel.

- Ah bah quand même ! Qu'est-ce que tu fabriquais encore ? Allez, bouge-toi !

- Oui oui Chloé, j'arriiiiive !

J'ai un froncement de sourcils. Ce doit être ça que Sabrina appelle une diversion – en même temps, elle glapit tellement fort que tout le quartier doit l'entendre maintenant.

Je bondis de mon siège et remonte vers l'avant du fourgon, jusqu'à la porte désignée par Sabrina. Je l'entrouvre avec prudence, constate qu'elle donne sur une ruelle déserte et mal éclairée, située à l'opposé de l'incendie et de son attroupement. J'aperçois quelques ambulances et des pompiers, mais aucun policier en vue pour l'instant.

- Chloéééé tu vas trop viiiite !

- C'est toi qui est trop lente ! Dépêche-toi, enfin !

Je me glisse hors du véhicule, renonce à fermer la portière et prends une longue inspiration. L'air de rien, je franchis les quelques mètres qui séparent le fourgon de la pénombre de la ruelle.

- Bon, viens là, Sabrina. Accroche-toi, je t'embarque. En yoyo, on ira plus vite !

- Ooooh, Chloé, merciiiii ! Tu es géniale !

- Je sais, je sais…

À peine passé dans la ruelle, je relève ma capuche et détale comme un lapin. Je cours sans chercher à m'économiser.

Qu'est-ce que Papillon a dit à Sabrina exactement ? Et qu'est-ce qu'elle a compris par elle-même ?

Peu importe. Distancer les flics. Trouver une cachette. Réveiller Plagg. Me transformer. Aider Ladybug.

Vite !

Dans ma poche, la boîte me fait l'effet d'une brûlure tant j'ai à la fois peur et hâte de l'ouvrir. Pourvu que Plagg n'ait rien… !

Enfin j'oblique dans une impasse obscure, me cache dans le renfoncement de l'entrée de service d'une boutique quelconque. La gorge nouée, les poumons en feu, je tire la boîte de ma poche. Son bois roussi est encore tiède.

Plagg… !

Tremblant, j'ouvre l'écrin, la peur au ventre. Un éclair vert m'éblouit aussitôt. Une voix familière et ampoulée fulmine, d'abord lointaine puis de plus en plus distincte.

- …alors toi, si je t'attrape ! Hallucinant !

Aveuglé, je souris derrière mes bras croisés. S'il râle, c'est qu'il va bien !

- Plagg ! Tu n'as rien… !

- Oh, la paix, Adrien !

La boîte m'échappe des mains pour me revenir en pleine figure, et je ne l'évite que de justesse, pris de court. La silhouette noire de Plagg virevolte dans la pénombre, environnée d'un pâle halo vert. Lévitant bien plus haut que nécessaire, l'Anneau glissé à sa queue, mon kwami me vrille de ses prunelles émeraude étincelantes de rancœur.

- Tu me promets un camembert, et je l'attends encore ! Tu me fais de beaux discours, que comme quoi je suis ton meilleur ami et que je vais indubitablement te manquer, et puis juste après, tu me renvoies comme ça, sans un mot, sans même dire au revoir ? Comme un vulgaire chat de gouttière ? À d'autres !

Il pirouette avec colère, hors de ma portée. Tandis que mes yeux se réhabituent peu à peu à la pénombre, je tente de l'amadouer.

- Plagg, s'il te plait, je…

- Non, non et non ! Si tu veux te transformer, tu peux aller te brosser ! Je ne sais pas où tu en es avec cette histoire de départ, mais sache qu'être un Porteur, ça se mérite ! Et je suis trop fatigué pour supporter tes caprices ! En plus, j'ai faim !

- Alors ça tombe bien parce que j'ai justement un camembert dans mon sac et…

Je baisse les yeux, alarmé. Mon sac ? Il a dû rester dans l'immeuble… Mince !

Une explosion retentit encore dans le lointain.

- Plagg, je suis désolé ! Ecoute…

- Non !

- Papillon nous a percés à jour. Ladybug lutte toute seule contre un akumatisé. Donc son kwami aussi est en danger. Une dernière fois, Plagg, aide-moi ! Je t'en prie ! Pour elles !

Plagg se fige dans les airs. L'instant d'après, il est déjà revenu à hauteur de mon regard. Les deux émeraudes se plissent avec méfiance. Je me fais violence pour ne pas reculer. Il a soudain un petit feulement exaspéré.

- Eh bien alors ? Qu'est-ce que tu attends ?

Sa queue claque dans ma direction, et je saisis l'Anneau au vol. Il croise les bras, dédaigneux.

- Tu m'expliqueras plus tard. Tikki compte sur moi. En piste, Chat Noir.

Transporté, je l'attrape à pleines mains et le serre contre moi, faisant fi de ses protestations outrées.

- Oh mon vieux, ça ne fait pas deux heures, mais qu'est-ce que tu m'as manqué !

- Hurmpfh ça va, ça va ! Trêve de flagorneries !

D'un claquement de magie, il s'évanouit d'entre mes mains, réapparaît à distance respectueuse, hautain. Mais son regard brillant ne peut pas me tromper : il est heureux, lui aussi.

- Il est temps de s'y mettre !

Je mets l'Anneau avec un regard entendu.

- Plagg, transforme-moi !

La magie de Plagg me submerge. Avec un bonheur troublant, je sens la combinaison de Chat Noir se refermer sur moi, protectrice et souple telle une seconde peau. Ma fatigue et mes égratignures persistent, mais quand je m'élance à l'assaut du mur, bondissant de fenêtre en fenêtre, c'est soudain – enfin – aussi facile que si je réalisais une petite foulée en tant qu'être humain.

J'atteins les toits. Le vent nocturne et glacial me gifle, et j'inspire à pleins poumons. Paris brille de toutes ses lumières, d'une clarté irréelle liée à la neige. Ça sent la fumée, le feu, la pollution, les flocons tout frais, l'odeur discrète de la Seine en crue, et surtout, surtout, la liberté à l'état pur.

Mince… C'est grisant. Puissant, exaltant. Inouï. Depuis quand n'avais-je pas autant apprécié le simple fait d'être transformé ? La première semaine ? Le premier jour ?

Je m'élance à travers la nuit, guidé par le bruit et les éclats de lumière des combats. Sur mon passage, une foule de papillons blancs s'envole et s'éparpille à travers la ville. L'image est superbe mais m'arrache un frisson d'inquiétude. D'un regard par-dessus mon épaule, je constate qu'un papillon persiste à m'accompagner. Je fronce les sourcils, partagé.

- Tu vas me suivre comme ça jusqu'à quand ? Va plutôt t'occuper de ceux que tu as akumatisé. S'il leur arrive quoi que ce soit, je te fournirai une raison supplémentaire de te cacher, crois-moi !

Le papillon reste dans mon sillage, gracieux et rapide. Je renifle avec dédain et continue ma route sur les toits, tout en m'efforçant de faire le point.

Papillon me protège parce que je suis Chat Noir, parce que je peux aider Ladybug, et parce qu'il veut préserver nos Miraculous à tout prix de cet « Exilé », cet akumatisé qui échappe à son contrôle. Pour l'instant, une trêve est conclue, semblerait-il. Qui l'aurait cru ?

Un mot me brûle les lèvres, m'empêche de me concentrer sur le combat imminent.

- Tu as sûrement une idée derrière la tête. Mais quoi qu'il en soit… Merci. Pour m'avoir rendu Plagg.

Le papillon ne réagit guère. Haussant les épaules, j'accélère encore en direction du Champ-de-Mars, là où semblent se concentrer les explosions. Je souris, rasséréné : entraîner l'ennemi en terrain dégagé, à deux pas de la Seine, à distance raisonnable des immeubles et des quartiers résidentiels, permet de minimiser les dommages collatéraux. Je reconnais bien là une des tactiques préférées de ma Lady.

Elle va bien. Elle contrôle la situation. Et si elle a l'aide des autres, c'est encore mieux !

Un grondement retentit dans le lointain, plus puissant que jamais. J'écarquille les yeux. Des explosions, jusque-là cantonnées au Champ-de-Mars, fusent à travers la ville toute entière. Si nombreuses que je n'arrive pas à les compter. Des geysers de flammes et d'étincelles jaillissent, partout. L'un d'eux m'est si proche que l'air devient brûlant. Je fuie par instinct de toit en toit, sans songer à comprendre d'où ça provient.

D'autres détonations s'enchaînent, innombrables, répétées. Les pieds de la Tour Eiffel disparaissent sous des torrents de flammes. Les explosions remontent jusqu'au premier étage, comme autant de serpents de feu qui s'étendent et enserrent la Tour étincelante.

Un pied s'écroule, sectionné net, et c'est tout l'édifice qui vacille dans la nuit noire, ébranlé. La Tour s'éteint, étage après étage, puis penche… Lentement, inexorablement. Les explosions continuent sans répit, plus fortes, plus puissantes que jamais.

Je reste glacé d'effroi. Encore quelques explosions, impitoyables. Un autre pied lâche prise. J'entends d'ici les linteaux de métal gémir, grincer. Ployer. Hurler. Avec une lenteur irréelle, presque grotesque, la Tour commence à tomber à la renverse sur sa ville grouillante et embouteillée.

Je crie, impuissant, effaré. Il n'y a rien à faire. Rien à faire !

- Non… !

Un nouvel éclair attire mon regard halluciné : un flash rouge, quelque part sur le Champ-de-Mars. Familier. Et je croirais presque entendre sa voix, même à cette distance.

.

« Miraculous Ladybug ! »

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Tel un feu d'artifice, le tonnerre claque à travers la nuit noire, assourdissant. Un flot inépuisable, rouge, noir et argent, submerge alors les rues et les immeubles, envahit tout l'espace. Les brasiers disparaissent sous la vague lumineuse, les dernières explosions se taisent. Prise d'assaut, la masse vacillante et gémissante de la Tour hésite puis enfin se fige, se redresse avec une lenteur invraisemblable. Les linteaux se ressoudent, les pieds détruits se reforment. C'est long, incroyablement long, plus fastidieux que jamais. Jamais ça n'a duré aussi longtemps. Jamais le processus de création ne m'a paru aussi incertain.

La vague de coccinelles me traverse, guérissant au passage mes quelques égratignures. Je ferme les yeux un court instant, ébloui. Quand je peux les rouvrir, Paris étincelle, peu à peu débarrassée de la fumée qui la noyait. La Tour se dresse à nouveau, ses pieds intacts solidement ancrés dans le sol. Sa tâche accomplie, le flot de magie disparaît.

Après quelques interminables secondes, la Tour s'illumine, plus majestueuse que jamais. Je me surprends à devoir reprendre mon souffle, coupé depuis je ne sais combien de temps.

J'écoute, les oreilles bourdonnantes, mon cœur tambourinant dans ma poitrine. Après un tel vacarme, il règne un calme presque ahurissant sur la ville.

Elle a réussi… ? N'est-ce pas ?

Je scrute Paris et ses lumières, questionne son bourdonnement habituel de circulation. Des sirènes retentissent toujours, quelques incendies persistent ça et là, encore vaillants malgré le passage du Miraculous Ladybug. Un détail qui me fait craindre que son champ d'action n'est ni extensible à l'infini, ni omnipotent.

Mais ça a suffi… n'est-ce pas ?

Seul le silence me répond. Dans un gros soupir soulagé, je m'accroupis, les mains sur les cuisses, et ferme les yeux quelques instants. Ladybug a réussi. Il faut qu'elle ait réussi. L'Exilé a été maîtrisé, sinon elle n'aurait pas sacrifié l'item accordé par le Lucky Charm. Pas alors qu'elle sait pertinemment que cela la laissera sans défense quelques minutes plus tard.

Sans défense… Et entourée d'akumatisés.

Mon cœur rate un battement. Et, comme pour sonner le glas, une nouvelle détonation retentit. Je rouvre les paupières, affolé.

- Merde. Non... !

La ville disparaît soudain : l'électricité vient d'être coupée. Au milieu de cet océan d'obscurité, le Champ-de-Mars est traversé d'éclairs et de curieux rubans de lumière. Un cri indistinct fuse à travers la nuit, mais bien assez fort à mon ouïe exacerbée.

Je crois que je reconnaîtrais ce timbre de voix entre mille.

- Ma Lady !

Je fonce ventre à terre.

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H – 10.

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xxxxxxx

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Il est temps de les réunir, ne croyez-vous pas ?

Les parutions devraient continuer jusqu'aux fêtes, soit jusqu'à la fin de l'arc 2 (chapitre 12). Pour rappel, l'arc 3 est esquissé mais toujours en cours d'écriture. Je n'en commencerai la parution qu'une fois qu'il sera terminé.

Sauvez le futur chapitre 16 du syndrome de la page blanche. Postez donc un commentaire… !

A bientôt j'espère!

Elen