(Dernière bêta-correction : 24 novembre 2019)
Merci aux revieweurs, KyeranDakota (avant-dernier chapitre avant la fin du tome… Prête ?) et JabberwockHeart (je t'attends au tournant, très cher. Celui-ci non plus ne brille pas par sa quantité de mots, mais… à bon entendeur, bisous !)
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Vous avez le cœur bien accroché ? BRN amorce un virage serré.
Bonne lecture…
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J – 1.
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H – 10.
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- Ça peut marcher ! On a besoin de gagner du temps tout en évitant les dommages collatéraux, et c'est la meilleure solution !
Une nouvelle explosion retentit à quelques mètres de là, ébranlant le bâtiment tout entier. Je me recroqueville par réflexe, postée derrière une gaine d'aération. Sous mes pieds, le toit de tuiles tremble, la température ambiante monte d'un degré tandis que l'odeur de souffre se fait omniprésente.
Riposte, elle, n'a pas bronché. Ses yeux rubis fouillant le vide, elle paraît réfléchir à toute vitesse à ma suggestion. Je continue d'argumenter avec espoir.
- Imagine que notre premier plan échoue ! Il nous faut une solution de repli, et Numéric serait l'akumatisé idéal pour ça. Ça vaut le coup d'essayer de le contacter !
Au cours d'une patrouille de routine, Chat Noir m'a parlé de cette dimension parallèle où l'akumatisé Numéric enfermait ses victimes – univers dans lequel Chat Noir a d'ailleurs passé un court séjour, avant de réussir à s'en échapper à grand renfort de Cataclysme. J'ignore combien de temps un tel stratagème pourrait retenir l'Exilé, mais dans la situation qui est désormais la nôtre, chaque minute qu'il passe loin de Paris et de ses habitants est précieuse.
Le visage métallique de Riposte se lève alors vers moi, et elle acquiesce vivement.
- Oui… Un plan de secours, c'est toujours bien.
Je lui rends son approbation d'un regard. Nous sommes enfin sur la même longueur d'onde. Riposte fait un pas en arrière et s'accroupit à l'ombre d'une cheminée.
- J'en parle au Papillon. Il a peut-être déjà recruté ce Numéric.
Le regard de Riposte se fige. Un halo blanc en forme de papillon apparaît devant ses traits neutres, et je me détourne, encore mal à l'aise par la perspective que Papillon puisse ainsi interagir avec ses akumatisés. Préférant ignorer mes a priori sur mon ancien ennemi, je porte la main à l'oreillette que m'a remise Lady Wifi, dispositif issu de ses pouvoirs et qui nous permet de communiquer les uns avec les autres.
- Alya, tu nous as entendues ? Tu peux nous aider ?
- Je cherche déjà ! Numéric s'appelait Vincent Asa, et il est connu pour suivre Jagged Stone à la trace. Jagged a un concert ce week-end à Paris, peut-être qu'Asa est déjà là !
La voix de Lady Wifi me parvient clairement via mon oreillette, mais aussi de façon plus lointaine et étouffée. Je vérifie aussitôt les toits alentours. À ma grande horreur, je retrouve Lady Wifi postée sur un immeuble voisin, au pied d'une antenne téléphonique.
- Tu es beaucoup trop exposée, retourne à l'intérieur !
Ses mains gesticulent encore et encore dans le vide, chassant des fenêtres lumineuses pour en ramener d'autres. Ainsi concentrée sur ses lignes de textes et ses hologrammes, elle est totalement oublieuse de ce qui se passe autour d'elle : elle est une proie facile, à la merci d'une balle perdue ou d'une explosion malheureuse.
- Je fais ce que je peux, Ladybug ! lance-t-elle, courroucée. Mais le réseau est instable depuis les tempêtes de Climatika, toutes leurs interférences me ralentissent et c'est encore pire quand je suis entre quatre murs ! Ici au moins, je capte !
Ni une ni deux, je m'éloigne de quelques pas, donnant l'impression de chercher un meilleur angle d'observation. Je me place hors de vue de Riposte, toujours en communication directe avec le Papillon, puis je porte une main à ma sacoche et l'entrouvre.
- Wayzz, s'il te plait. Reste avec Lady Wifi, protège-la.
Le kwami hésite à quitter son refuge.
- Ladybug, tu es sûre… ?
- C'est mon amie. Et je ne suis plus seule face à l'Exilé, tu n'as plus à veiller sur moi.
Wayzz finit par abdiquer. Jusque-là, il souhaitait m'accompagner par fidélité pour son maître, et il m'a défendue plusieurs fois avec ses boucliers quand l'urgence l'exigeait. Mais il semble épuisé depuis l'akumatisation de son Porteur, et le savoir à l'écart des combats me rassurerait.
- Entendu, Ladybug.
Il disparaît. Une dizaine de secondes plus tard, je distingue un éclair vert se poster non loin de Lady Wifi qui, concentrée sur ses hologrammes, ne s'aperçoit de rien.
- Jagged Stone est effectivement en concert au Zénith à la fin de la semaine, il est descendu dans un hôtel parisien il y a deux jours… Donc Vincent Asa n'est peut-être pas loin ! Je lance une recherche parmi les touristes arrivés par avion cette semaine…
Profitant d'une accalmie, je hausse la tête par-delà la bouche d'aération et embrasse le Champ-de-Mars du regard. Notre opération de diversion fonctionne toujours : l'Exilé est aux prises avec Dislocœur , qui virevolte et le harcelle à coups de flèches – bien aiguisées cette fois-ci. Chronogirl n'est pas en reste, narguant continuellement leur ennemi de ses assauts vifs comme l'éclair, juchée sur ses rollers tout-terrain qui se jouent des gravats et des cendres.
Relégué dans un coin de la place, Cœur-de-Pierre ronge son frein, ses bras rocheux déployés autour du Dessinateur pour le préserver d'un malencontreux projectile. Ça n'a pas été facile de persuader le colosse d'arrêter de jeter des voitures à la tête de l'Exilé – ce qui compte tenu du manque de visibilité lié à la fumée, mettait en danger tous les autres combattants. Nathaniel a eu la bonne idée de réclamer sa protection, le temps qu'il termine la plus importante de ses esquisses.
Alors que le stylet file sur la tablette du Dessinateur, concentré et infatigable, une gigantesque sphère d'eau se profile peu à peu dans le ciel au-dessus de l'Exilé, masquée par les volutes de fumée dégagés par les explosions. Les muscles bandés, je vérifie l'état de Climatika, prostrée à l'abri d'une cheminée. Elle a recouvert ses membres blessés d'une couche de glace apaisante, et elle lutte pour faire bonne figure, mais les brûlures infligées par l'Exilé sont certainement très douloureuses. À cette vue, mes propres blessures m'élancent davantage.
Vivement que ça se termine. Dès que l'Exilé sera immobilisé, je détruirai son sac-à-dos, dégainerai le Lucky Charm et activerai le Miraculous. Je ne supporte pas de savoir mes amis blessés, et la magie de guérison de Tikki ne sera pas de trop pour tous les soigner.
Sans oublier le reste de la ville… Et Chat Noir, où qu'il soit. Parce qu'il est vivant. Peu importe ce qu'a pu sous-entendre l'Exilé tout à l'heure, Chat Noir est vivant.
Il le faut !
- Vous… vous êtes sûr, Monsieur ?
Le ton hésitant de Riposte m'interpelle. À en juger le halo blanc devant ses yeux, elle est toujours en communication avec le Papillon. Je fronce les sourcils, soupçonneuse. Alya s'exclame soudain, triomphante.
- Trouvé ! Kim, il faut que tu ailles récupérer quelqu'un !
- Encore ? Je suis un peu occupé, là !
Je me saisis de mon yoyo, prête à m'élancer.
- Je te remplace, Dislocœur . Tu iras toujours plus vite que nous à pied !
Une main me saisit le poignet avec rudesse. Je me fige, le yoyo en l'air.
- Riposte… ?
- Dislocœur , tu tiens ta position, reprend Riposte tout en me décochant un regard acéré. On sait tous que Ladybug ne doit pas intervenir avant l'assaut final.
Les autres acquiescent. Avec une force déroutante, Riposte m'oblige à m'agenouiller auprès d'elle, à l'abri derrière la gaine d'aération.
- Quand tu quittes la bataille, l'Exilé s'économise : il est moins rapide, moins offensif, plus facile à canaliser. Mais lorsque tu réapparais dans son champ de vision, sa rage et ses pouvoirs sont décuplés, et il perd tout sens commun. Climatika en a déjà fait les frais tout à l'heure, c'est hors de question qu'un autre subisse le même sort.
Je reste muette. Elle a raison et j'en ai parfaitement conscience. Mais rester sur le banc de touche, c'est tellement contre-nature pour moi !
- Il m'a eue par surprise, rétorque Climatika dans nos oreillettes. Ça n'arrivera pas deux fois.
- Tais-toi et garde tes forces pour toute à l'heure, lui répond aussitôt Riposte sans pour autant me lâcher de son regard perçant. Dessinateur, tu en es où ?
- Encore quinze secondes.
- Dislocœur , Chronogirl ?
La voix d'Alix retentit, hors d'haleine.
- On contrôle encore la situation. Mais trainez pas !
- Bien. Dislocœur , dès que la cible est immobilisée, tu files chercher notre plan B au cas où on se serait trompés. Wifi te fournira toutes les infos nécessaires.
- Bien reçu !
- J'ai localisé Vincent Asa sur la place du Trocadéro, ajoute Alya. Papillon a entamé les négociations avec lui, Numéric devrait être opérationnel d'ici deux minutes.
- Climatika ? reprend-je avec inquiétude. Est-ce que ça ira ?
- Faudrait savoir. Je dois parler ou bien me taire ?
J'ai un sourire confus, et Riposte un petit rire amusé.
- Tu râles, donc tu vas bien. Parfait.
Quelques secondes passent, seulement troublées par le bruit des explosions et les exclamations essoufflées de Dislocœur et Chronogirl. Puis le Dessinateur a un soupir étranglé.
- Je suis prêt.
J'échange un regard entendu avec Riposte.
- Rappelez-vous, soufflé-je à son attention comme à celle des autres. Les akumatisés ont un objet fétiche qui est le réceptacle de l'énergie conférée par le Papillon. Ici, c'est probablement le sac qu'il porte sur son dos. Le Dessinateur neutralise les boucliers de l'Exilé, Climatika l'immobilise, je lui arrache son sac pour que Riposte puisse le détruire. Et alors Maître Fu reviendra à lui.
Tous acquiescent. Riposte a un simple battement de ses paupières métalliques, et l'infime hésitation dans son regard rouge disparaît aussitôt. J'inspire profondément.
- Climatika ? A toi de jouer.
L'ancienne Miss Météo ricane. Au loin, je la vois qui quitte sa cachette pour se hisser au sommet d'une cheminée, l'ombrelle frémissante.
- Avis de blizzard, mesdames et messieurs. Vous êtes prévenus.
Riposte brandit son épée, moi mon yoyo, et ensemble, nous remontons le toit de tuiles au pas de course.
- C'est quand tu veux, Dessinateur !
- C'est parti ! Sphère larguée !
Arrivée au bord du toit, je m'élance dans le vide.
Le Champ-de-Mars est ravagé par les tempêtes et les explosions. Au centre de la place, l'Exilé lutte contre Chronogirl et Dislocœur , qui suite au signal s'apprêtent à battre en retraite. La sphère créée par le Dessinateur, gigantesque, tombe déjà sur Maître Fu. Dans un craquement apocalyptique, elle se fend en deux, et des trombes d'eau s'écrasent sur lui. Plaqué au sol, l'akumatisé y reste sonné, la fumée de son aura douchée, son sac de pèlerin trempé pesant sur ses épaules noueuses.
À mes côtés, bondissante de toit en toit, Riposte s'écrie.
- Climatika, maintenant !
L'interpellée a déjà brandi son ombrelle. Dans un grand rire sardonique, elle déchaîne les éléments. Un vent glacé, chargé de grêle et de neige, paraît surgir de nulle part et s'engouffre sur le Champ-de-Mars, éteignant net les brasiers encore vaillants. Les trombes d'eau sont aussitôt gelées, et l'Exilé, qui commençait déjà à se redresser, voit ses gestes ralentir, se figer tandis qu'une épaisse couche de glace vient l'emprisonner et le maintenir au sol. Le cœur lourd, je m'élance du dernier toit, prête à ajouter le filin de mon yoyo pour l'immobiliser plus sûrement encore.
Quand un éclair argenté claque à mon côté droit. Je devine à peine Riposte qui, mue d'une vitesse insoupçonnée, a déjà atteint le sol accidenté du Champ-de-Mars et file vers le cœur du blizzard. Elle bouscule Chronogirl au passage. Dislocœur l'évite de justesse.
L'épée étincelle dans la nuit noire, pointée droit sur l'Exilé. Et j'ai soudain un mauvais pressentiment.
Elle va trop vite. Mais surtout…
- Riposte… Riposte, NON !
Elle est déjà sur place quand moi je touche à peine terre. La lame fuse, traverse la glace comme du papier. Et se plante dans la poitrine laissée sans défense de Maître Fu.
- RIPOSTE !
Le temps s'arrête. Les autres se figent, abasourdis. Les cataractes glacées de Climatika volent en éclats. Chronogirl manque de trébucher. Le Dessinateur en lâche son stylet.
Dans le silence devenu assourdissant, Maître Fu a un hoquet de douleur mêlé de stupeur. Ses yeux blancs, écarquillés, se posent sur l'épée enfoncée dans sa poitrine. Il lutte faiblement, les membres prisonniers de la glace, impuissant.
Quelque part, très lointaine, la voix de Lady Wifi retentit dans mon oreillette. Inquiète, incertaine.
- Les amis ? Tout va bien ?
Riposte frémit. Dans un ahanement d'effort, elle dégage sa lame, et la neige mêlée de cendres se marbre de rouge. L'épée se lève au-dessus de la nuque inclinée, exposée de Maître Fu. Mon sang ne fait qu'un tour.
- Ça suffit !
Mon yoyo fuse, s'enroule autour de la cheville de Riposte. La lame s'abaisse. Je tire, fort, sans compter.
- ARRÊTE !
Riposte glisse et s'étale dans la neige, incapable de porter un autre coup fatal. Hors de moi, je l'éjecte à l'autre bout de la place contre un immeuble encore fumant. À l'impact, c'est tout un pan de la façade qui s'effondre sur elle. Je m'interpose, le souffle heurté.
Lady Wifi insiste, mais personne ne songe à lui répondre.
- Ladybug ? Quelqu'un ? Qu'est-ce qui se passe ?
Je ne peux pas faire abstraction de la respiration sifflante et laborieuse, quelque part derrière moi. J'ai un regard à la fois suppliant et impérieux pour Nathaniel.
- Fais quelque chose ! Dessine-lui un bandage, ou n'importe quoi, mais arrête le sang !
Après une longue hésitation, il se précipite vers le blessé. Dislocœur a disparu. J'interpelle Chronogirl, figée, hébétée.
- Va l'aider ! Je retiens Riposte !
Chronogirl tressaille puis disparaît de mon champ de vision. Dans mon dos, je l'entends détruire le reste de la prison de glace de Maître Fu tout en marmonnant, effarée.
- …ça va aller, Monsieur. Ça va aller…
Une quinte de toux lui répond faiblement. Un grondement me fait frémir. Riposte réapparait déjà d'entre les décombres, furieuse. Je me mets en garde, le cœur battant.
- RESTE OÙ TU ES !
Je voudrais croire que Papillon a joué double jeu, qu'elle est possédée, qu'elle agit contre sa volonté. Mais le halo – blanc – devant son visage disparaît et, la lame brandie, elle s'élance.
- RIPOSTE, NON !
Un éclair. La course de Riposte est stoppée net par le poing de Cœur de Pierre, qui en pleine possession de ses forces, l'écrase sans mal dans la poussière et les cendres. Bloquée, elle gronde et vocifère. Surgissant de nulle part, Horrificator se précipite à la suite de Cœur-de-Pierre et immobilise le bras armé de Riposte.
- Lâchez-moi ! Papillon a raison, c'est maintenant ou jamais !
Sans que je puisse l'expliquer – est-ce son regard terrifié, sa détresse, sa rage ? – je sens qu'elle n'est pas contrôlée, qu'elle est en pleine possession de ses moyens. Son soupir stupéfait alors qu'elle parlait à Papillon quelques minutes plus tôt me revient en mémoire.
« Vous… vous êtes sûr, Monsieur ? »
Jusque-là terrifiée, je sens une épouvantable colère monter en moi.
- Son sac ! C'était son sac qu'il fallait viser ! Riposte, mais qu'est-ce qui t'a pris ?!
Riposte grimace, enragée, dédaigneuse.
- J'ai fait ce qui devait être fait ! Ose me dire que tu ne l'avais pas compris toi aussi, Ladybug !
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Que l'Exilé ne porte pas d'objet akumatisé. Il est l'objet akumatisé !
Je me fige. Non.
Non !
- Qu'est-ce que tu racontes ? Comment tu peux le savoir ? Une chose pareille est impossible !
- Papillon me l'a dit ! Fu a choisi d'être infecté directement par l'Akuma, il a cherché à récupérer son pouvoir. C'était clair, limpide même ! Regarde-le ! Pourquoi serait-il si puissant sinon ?
- Papillon a menti ! Fu est le Gardien, son pire ennemi ! Il t'a MENTI !
Non. Non. C'est impossible. Papillon a tout manigancé. Papillon a fait tout ça pour évincer le Gardien. Il suffisait de détruire le sac de Maître Fu, et tout aurait été réglé.
Sauf que dans son attaque, l'épée de Riposte a esquinté le sac à dos. Ça aurait pu suffire. Mais rien ne se passe. Rien n'est comme d'habitude.
C'est impossible. Effroyable. Insupportable. Parce que si Maître Fu est vraiment l'objet akumatisé… Ça veut dire qu'il faut le détruire pour rompre l'akumatisation.
Donc… le tuer ?
- Ladybug ? Quelqu'un te réclame, je…
Je sursaute, prise de court. À ma gauche, Lady Wifi m'interroge d'un regard désolé et perdu. Dans ses paumes git Wayzz, inerte.
- Il dit qu'il est avec toi ? Il est tombé d'un coup tout près de moi. Je ne l'avais même pas vu qui me protégeait, mais… Il…
Maître Fu a une quinte de toux déchirante. Le kwami frémit, puis se redresse tant bien que mal.
- Maître… !
Son regard vacillant glisse de Riposte jusqu'à moi, puis vers Maître Fu prostré à même le sol. D'un vol incertain, il quitte les paumes de Lady Wifi, se pose sur le sol marbré de cendres et de glace, à quelques dizaines de centimètres de l'Exilé. Le vieil homme, croulant sous le poids de son sac à dos, est encadré de Chronogirl et du Dessinateur, qui vient de lui esquisser un pansement de fortune, déjà poissé de sang. Sa peau n'est plus noire, mais grise et poussiéreuse comme de la cendre froide. Les veinules rouges sur ses membres décharnés ne pulsent plus que par intermittences. Sa respiration est rauque, sifflante.
- Maître. C'est fini, hein ?
Maître Fu tressaille. Son regard blanc, hagard, se pose sur le minuscule kwami. Wayzz a une grande inspiration tremblée, puis un sanglot.
- C'est fini, Maître. C'est fini… !
La respiration hachée de Maître Fu s'interrompt, et il paraît se perdre pendant quelques interminables secondes dans le regard de Wayzz, qui sanglote un peu plus fort.
- Reposez-vous, Maître… !
La nausée me submerge, et j'ai soudain une conscience aiguë de la présence de Tikki, contre moi, avec moi. En sécurité. J'en ai les larmes aux yeux.
Rien ne devrait séparer un kwami et son Porteur. Rien !
L'Exilé murmure quelque chose dans une langue étrangère. Wayzz glapit, tout à coup effrayé.
- …Maître ? Maître ! Non !
L'Exilé a un geste brutal, furieux. Je n'arrive pas à savoir si c'est pour attraper Wayzz ou au contraire le repousser. Encore vif, le kwami s'envole, horrifié.
- Maître, ne faites pas ça !
L'Exilé murmure encore, menaçant. Une onde d'énergie ébranle toute la place. Chronogirl et Dessinateur sont projetés en arrière, sonnés. Je trébuche, Lady Wifi s'effondre dans un cri stupéfait. Au loin, la vague fait vaciller Cœur-de-Pierre et Horrificator qui gémit doucement, inquiète. Quelques bâtiments branlants en bordure du Champ-de-Mars s'effondrent.
Libérée, Riposte n'essaie pourtant pas de se relever, mais hurle.
- Il a truffé la ville de bombes. Il est en train de les activer ! Achevez-le ! Tout de suite !
Devant son regard halluciné, un halo blanc a de nouveau fait son apparition. Je l'ignore, les nerfs à vif, et récupère Wayzz tout en cherchant le regard de l'Exilé, qui marmonne toujours.
- Maître Fu ? Qu'est-ce que…
Un grondement caverneux résonne dans le lointain. Puis d'autres, indistincts, innombrables. Je découvre avec horreur les geysers de feu qui fusent un à un au-dessus des toits, gigantesques. Des explosions. Par dizaines. Partout jusqu'à l'horizon.
La sirène d'alarme de Paris retentit encore, plus pressante que jamais.
- Maître, non ! NON !
Tremblant entre mes paumes, Wayzz sanglote. Les veinules sur la peau de l'Exilé se mettent alors à briller avec force, alarmantes. Climatika surgit à mes côtés, un halo blanc devant les yeux.
- Papillon dit qu'il n'y a plus rien à faire ! On dégage !
Elle relève Lady Wifi sans ménagement, éloigne Chronogirl et Dessinateur d'une bourrasque bien sentie. D'un revers d'ombrelle, elle enveloppe Maître Fu dans une épaisse sphère de glace.
- …ça va le retenir un peu ! Fuyez !
- Ladybug ! Alya ! Par ici !
Tout le monde s'exécute. D'un regard, je constate l'arrivée d'Antibug et du Bulleur, perchés sur le toit du bâtiment le plus proche. À cette vue, Lady Wifi devient très pâle.
- Nino ? Va-t'en ! VITE !
- Pas sans toi !
D'un frôlement de doigt sur l'écran de son portable, Lady Wifi invoque son Overboard et file à travers la nuit. La mort dans l'âme, je m'apprête à lancer mon yoyo pour m'éloigner à mon tour, quand un éclair attire mon regard.
Un torrent de flammes noie les pieds de la Tour Eiffel, monte jusqu'au premier étage, plus puissant à chaque nouvelle explosion. L'édifice tremble, vacille. Quand le troisième pied lâche, c'est toute la Tour qui commence à s'effondrer, menaçant la ville en contrebas.
Quelque part sur les toits, Lady Wifi hurle.
- Ladybug ! Viens !
Je n'ai pas le temps de réfléchir. Plaçant Wayzz sur mon épaule – dans l'espoir qu'il ait la force de s'y maintenir – j'agrippe mon yoyo.
- LUCKY CHARM !
La magie de Tikki m'enveloppe, fuse haut dans le ciel, se matérialise. L'objet créé retombe dans ma main tendue – un arc.
Je n'essaie même pas de comprendre. La Tour Eiffel tombe. Les explosions résonnent, encore et encore. L'horizon tout entier a pris la couleur des flammes.
- MIRACULOUS LADYBUG !
L'arc projeté dans les airs explose. Le flot rouge, noir et argent submerge le Champ-de-Mars, s'engouffre dans toutes les rues adjacentes. Quelques explosions résonnent encore, puis d'effroyables grondements emplissent l'air parisien. Les bâtiments se reconstruisent, les incendies s'éteignent.
La Tour Eiffel interrompt sa chute, puis se redresse, lentement, laborieusement. À ses pieds, les brasiers du Champ-de-Mars disparaissent, et les épais linteaux métalliques se tordent, se contorsionnent, s'étirent jusqu'à créer une toute nouvelle armature, solide et fiable.
Le processus de reconstruction me paraît interminable. Le courant d'énergie me traverse à plusieurs reprises, referme mes blessures, apaise mes brûlures, puis s'estompe. Mais c'est avec horreur que je constate que je ne suis pas complètement guérie. Ma joue m'élance encore. Le coup que m'a porté Maître Fu se fait toujours sentir dans mes côtes.
Tikki a atteint son potentiel maximum.
Quand le flot de coccinelles s'estompe, la Tour Eiffel est solidement debout, à peu près intacte. Comme si de rien n'était, elle s'illumine. Le Champ-de-Mars a étrangement retrouvé sa verdure, mais les cratères sont pour majorité toujours là. Je n'entends plus aucune explosion à l'horizon, le ciel est redevenu noir d'encre. Et pourtant, je crains le pire.
Il règne un silence de mort. Sur les toits voisins, mes alliés s'avancent pour me rejoindre, mais d'un geste, je leur demande de ne pas bouger.
Au centre de la place, la sphère de glace créée par Climatika est toujours présente. Intacte. Avec prudence, je m'avance de quelques pas.
- …Maître Fu ?
Aucune réponse. Aucun signe de vie. Rien. Hésitante, je glisse un regard vers Wayzz, agrippé à mon épaule.
- Tu sens quelque chose ?
Le kwami reste figé, les yeux écarquillés. Puis il a un hochement de tête nerveux.
- Il… Il est vivant.
Contre mes oreilles, retentit un premier tintement familier. Plus que quelques minutes. Mon yoyo en garde, je m'approche encore. Derrière la couche de glace, je ne distingue rien. Je tends une main vers la sphère silencieuse.
- Maître Fu ? Vous m'entendez ? C'est…
Un grondement. Choc. Une main m'agrippe l'épaule. Serre. Fort. Wayzz glapit.
- Ladybug ?!
La main me tire en arrière, me traîne sur plusieurs mètres. Je roule sur le sol avant de parvenir à me relever d'un bond, le cœur battant à tout rompre.
Quelqu'un hurle.
- Fuis ! FUIS, LADYBUG !
Je me redresse, déjà prête à riposter. Je scrute la sphère de glace. Intacte.
Puis je dévisage l'être qui s'est interposé entre la sphère et moi. L'être à la voix familière, suraiguë. Fulminante, elle accourt et me repousse encore.
- Va-t'en !
Lady Wifi.
Alya.
- Plus que quatre minutes ! Qu'est-ce que tu attends, imbécile ? Fuis, cache-toi ! Cache-toi pendant que tu le peux encore !
Je la dévisage sans comprendre. Et enfin je réalise que le halo qui danse devant son regard étrangement fixe n'est pas blanc cette fois-ci, mais violet.
- …Papillon ?!
Les prunelles carmin de Wifi étincellent de colère, glacées.
- Mais qu'est-ce qui t'a pris d'utiliser le Lucky Charm ! Maintenant, tout est à refaire ! Et dans quelques minutes, tu n'es plus rien, plus personne ! S'il te trouve alors, tout est fini !
Lady Wifi me tourne le dos et brandit son portable. Un mur d'hologrammes et d'informations surgit du néant, occupent une bonne partie de la place. Sur son impulsion, un torrent de signes jaillit de l'écran – les mêmes qu'elle utilise d'habitude pour bloquer une porte ou stopper un assaillant.
- Va-t'en ! Je vais le retenir autant que possible !
Les signes submergent la sphère, s'enroulent autour d'elle. Mais comme en réaction à cette menace, la glace se fendille tout à coup. Par les fissures jaillit une épaisse fumée noire, bien trop familière. Un sifflement assourdissant s'élève. Mon sang se fige.
Alya. Elle va se faire tuer.
Papillon va la tuer !
- Laisse Alya en dehors de ça !
- Hors de ma vue, Ladybug !
Un des rubans de données se détache du mur holographique, se matérialise en Overboard. Il me percute de plein fouet, m'entraîne loin d'elle.
- Climatika ! NINO !
Mais sur les toits, les autres akumatisés restent étrangement atones. La silhouette de leur costume vacille autour d'eux, comme sur le point de s'effacer.
- ALYA !
Je panique. À quelques pas d'Alya, la bulle tremble, étincelante.
Puis elle explose.
La déflagration ravage la place, engloutit le mur d'hologrammes – et Alya. L'Overboard disparaît presque aussitôt. Le souffle me jette au sol. Aveuglée, je lutte pour ne pas être emportée par la vague de soufre brûlant.
Le souffle est à peine passé que je me redresse tant bien que mal et fouille la fumée du regard, le cœur battant, prise d'une effroyable quinte de toux. L'air est si lourd que j'ai du mal à respirer, mais je m'en contrefous. Les oreilles bourdonnantes, je crois malgré tout entendre la voix paniquée de Nino, quelque part sur les toits.
- …ALYA !
À ma grande horreur, le centre de la place est défiguré d'un énorme cratère. Personne en vue.
Ni Maître Fu.
Ni Alya.
Je voudrais crier, mais ma voix me fait faux bond. Les yeux douloureux, embués de larmes, je sens mes forces me quitter. Irrémédiablement.
- Ladybug… Ecoute !
Wayzz murmure. Secouée de sanglots silencieux, je tends l'oreille malgré moi.
- Ecoute !
Et enfin je l'entends. Une autre quinte de toux. Puissante, bizarrement familière.
Je cherche à travers la fumée et les cendres. Quelque part au loin sur ma droite, une silhouette prostrée se dessine. D'un mouvement de poignet devenu inconscient, je dégaine mon bouclier-yoyo, sur le qui-vive.
Jusqu'à ce que je distingue la combinaison noire et violette. Les cheveux roux, poissés de sang. Les yeux carmin sous le loup noir, hagards, qui deviennent un peu plus perçants quand ils croisent les miens. Et le soupir soulagé qui fait écho au mien.
Lady Wifi tend une main gantée et hésitante dans ma direction, marmonne.
- …Là. Elle est… là.
Ce n'est pas elle qui tousse, mais la personne qui la tient dans ses bras. Alya a un curieux sourire. Elle tapote le torse de son sauveur et me lance d'un ton ironique.
- Trouvé. Promesse tenue.
Puis elle baisse les paupières, et sa tête retombe. Celui qui la porte rajuste sa prise sur ses épaules, semble vérifier sa respiration irrégulière. Puis il se relève en vacillant, Alya inerte et blottie dans ses bras. Entre deux quintes de toux, il a un croassement plein d'espoir.
- Ladybug ?
Sa tenue noire. Sa clochette qui tinte brièvement.
Son regard vert, larmoyant à cause de la fumée. Son sourire incertain.
Sa voix.
- …Ma Lady ?
Je souris.
- …Chat… !
Les yeux verts s'écarquillent. Il crie.
- ATTENTION !
Un grondement. Un souffle brûlant derrière moi.
Je fais volte-face. Un poing noir orné de brume s'écrase sur mon bouclier.
Deux yeux blancs étincellent de rage.
- Libère Tikki.
Choc. Douleur.
- LADYBUG !
Néant.
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Semaine prochaine : gros chapitre en perspective. Beaucoup d'émotions pour saluer l'arrivée des fêtes… Pour l'heure, « Qui aime bien, châtie bien » disait l'autre. Mais moi aussi, je vous aime.
Et vous, vous aimez BRN ?
Elen
