(Dernière bêta-correction : 24 novembre 2019)
Edit du 1er mai 2019 :
L'écriture de BRN avance très bien. Elle chiffre actuellement à 20 chapitres complets soit 70-80% de sa taille finale selon mes derniers pronostics. Et croyez-moi, vous n'avez encore rien vu…
Ma plume court, et votre soutien ne fera que la booster davantage. En attendant les nouveaux chapitres, si l'histoire vous plait, n'hésitez pas à commenter, ça fait toujours énormément plaisir !
A bientôt,
Elenthya
Dernier chapitre de ce nouvel arc.
Savourons-le…
Salutations à tous ceux qui m'ont soutenue par leurs reviews ces dernières semaines. KyeranDakota, JabberwockHeart, Alejg, Electraestar, SayoriHime, SyttheEvilAngel, j'espère que ce nouvel arc aura su vous passionner jusqu'au bout. Merci !
Sincères salutations et tous mes vœux en avance aux membres de la Team «WordsandWorlds », pour leur soutien inconditionnel.
Merci à JabberwockHeart mon critique favori, mon coup de cœur et mon coup de griffe – tu souffle le chaud et le froid, mon gentil dragon. Toujours flatteur, toujours à mettre le croc là où ça fait mal quand un truc cloche dans mon texte pourtant fini. Tes envolées lyriques m'auront cependant portée sans turbulences pendant cette nouvelle saison de BRN. C'était un plaisir que d'être lue et de te complaire, merci mon ami.
Merci à Vanamonde, ma traductrice attitrée – tu auras vécu les coulisses de BRN par procuration, chère voisine de bureau. Promis, je ne viendrai plus te chercher en catastrophe à 22h30 une veille de parution pour une traduction à l'arrache. A part ça, j'espère pouvoir apaiser ton petit cœur avec ce chapitre un peu plus… Doux ? Bon, on y va pour la dernière ligne droite ! Bisous !
Et merci à SilverPhantomD ma beta-reader de la première heure – ma nounou, ma petite sœur de plume. BRN restera à jamais marquée par la canicule de cet été italien, quand je t'ai raconté les périples de Chat Noir et Ladybug d'un bout à l'autre de leur formidable aventure. Rien n'aurait existé sans toi. Je t'adore, ma belle.
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Trêve de mondanités. Bonne lecture !
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"Mercury" – Sleeping At Last
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Rows of houses
Sound asleep
Only street lights
Notice me
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I am desperate
If nothing else
In a holding pattern
To find myself
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Des rangées de maisons, toutes endormies
Seuls les réverbères me remarquent
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Je suis désespéré, mais si ce n'était que ça…
Dans une boucle sans fin, à lutter pour m'y retrouver
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J – 1.
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H – 15.
- Tu as encore le choix, Chat Noir.
Nous sommes au cœur de Paris, et pourtant le vacarme de la ville – sa vie, sa circulation – n'est plus qu'un bruit de fond.
Je crois que je comprends pourquoi Maître Fu s'est installé là. Dans cette cour intérieure bordée de vieux immeubles et de façades aveugles, c'est comme si nous étions seuls au monde. Peut-être a-t-il reçu d'autres Porteurs ici-même autrefois, à l'air libre et pourtant protégés des regards indiscrets ? D'ailleurs, combien y en a-t-il eu avant nous, de Porteurs ? Qui étaient-ils, où sont-ils aujourd'hui ? Puisque Papillon est lui aussi un détenteur de Miraculous, cela signifierait-il qu'il y en a d'autres en activité ? D'autres que la Coccinelle et le Chat Noir ?
Ça fait plus d'un an que j'ai rencontré Plagg. Il a toujours évité mes questions…
Le jour décline. La neige tombe tout en douceur, picotements légers sur la peau nue de mes joues, frôlements tout juste audibles sur le cuir de ma combinaison. Au creux de ma paume gantée, Tikki me contemple de ses grands yeux bleus, à la fois tristes et pleins d'espoir. Son sourire innocent des premières minutes a irrémédiablement disparu.
- Maître Fu te l'a dit, n'est-ce pas ? Que d'autres Miraculous pouvaient être éveillés ? Ladybug ne sera pas toute seule après ton départ. Elle pourra toujours compter sur l'appui des kwamis qui sommeillent encore dans la Boîte.
J'acquiesce d'un hochement de tête, la gorge nouée, incapable de parler. Elle renchérit, pressante.
- Tu sais que tu peux continuer d'être Chat Noir, même si tu quittes Paris pour quelques temps. Tu reviendras bien un jour ou l'autre, n'est-ce pas ?
J'ai un sourire douloureux, et l'espoir se ravive dans le regard de Tikki. Je marmonne.
- Oui. Mais Maître Fu m'a dit aussi que Plagg et toi étaient des kwamis à part. Vous êtes des « Astres », tandis que les autres sont des… « Armilles », moins puissants. Et le Cataclysme était d'une force inégalée parmi les vôtres. Est-ce que c'est vrai ?
Tikki se recroqueville un peu plus au creux de ma main, mais ne cille guère.
- Oui. C'est vrai.
- Alors je ne peux pas partir avec Chat Noir. Je ne veux pas. Trop de fois le Catalysme nous a sauvés la mise, et Papillon pourrait redoubler d'efforts si jamais il réalisait que je suis absent. Je ne peux pas risquer de la laisser avec un coéquipier moins capable.
Les antennes de Tikki s'effondrent, emblématiques de son désarroi. Elle est si menue comparée à Plagg. Elle me fait peine, en cet instant.
- …Et puis, si Chat Noir reste, c'est un peu comme si je restais avec elle, tu comprends ?
Tikki a un hochement navré de la tête, et je sens qu'elle ne croit pas à mes paroles. Je ne peux pas le lui reprocher, moi-même, je les trouve assez pathétiques.
- Abandonner pour la protéger. C'est vraiment ta seule motivation, Chat Noir ?
Je la contemple d'abord en silence, les sourcils haussés pour feindre l'étonnement. Il y a comme une once de doute dans la voix aiguë et éthérée de Tikki, et je comprends qu'elle sait.
Elle est très âgée. Elle a rencontré bien plus de Porteurs de Miraculous que je ne peux l'imaginer. D'ici-là à supposer qu'une telle situation s'est déjà produite, il n'y a qu'un pas. Et à en croire le regard qu'elle me lance, elle me défend de mentir. Je soupire, vaincu.
- Non. Maître Fu m'a parlé du prix à payer. Et je crois que je préfère oublier. Tout simplement.
Je ne veux pas vivre avec la conscience de ce que j'ai perdu. Je sais ce que c'est que de subir l'absence de quelqu'un. Et même si ce que j'ai vécu auprès de Ladybug représente des moments parmi les plus heureux de mon existence, même si Chat Noir est devenu ce que je considère comme ma vraie nature, je ne suis pas assez fort ou assez courageux pour m'en séparer et tolérer les regrets qui y seront rattachés.
- Pardon.
J'ai tenté de m'y préparer pourtant. J'ai essayé de me faire une raison bien avant d'en parler à Ladybug, pendant les semaines où mon père faisait allusion à notre possible départ. Maintenant que je sais que mon abandon implique de devoir perdre la mémoire, je ne souhaite plus qu'une chose : que ça se fasse vite. Que je ne m'aperçoive de rien.
Plutôt que de perdre encore quelqu'un de cher – Plagg, Ladybug – et de vivre avec cette souffrance, je choisis l'oubli et je l'accueille même avec soulagement. À cet instant, ma gorge se serre tant que j'en ai les larmes aux yeux.
Je suis un lâche.
Je suis faible. C'est indigne d'un Chat Noir.
« Votre symbiose est rompue. Dans ta tête, tu es déjà parti. »
Oui, Maître Fu a eu des mots très durs, mais il a bien raison. Il est temps que je raccroche.
Deux points tièdes – plus petits encore que les pattes de Plagg – se posent sur mon front. Tikki murmure, rassurante.
- Tu n'as pas à t'excuser, Chat Noir. Tu es un humain, fort mais faillible, comme ceux que tu étais voué à protéger. Et tellement jeune, en plus de ça. Tu n'es encore qu'un chaton…
Elle vient appuyer son front contre le mien. Même si elle ne ronronne pas comme Plagg, elle a un curieux bourdonnement, à peine perceptible. Apaisant.
- Tu as été choisi pour tes qualités, mais aussi pour tes faiblesses et tes erreurs. Pour ce qu'elles impliqueraient dans tes choix. Et parce qu'elles pouvaient être sources de clairvoyance, de modestie, d'humanité, et de progrès. Jusqu'à la fin, fais-en une fierté, et non un sujet de honte. Et quand le souvenir sera parti, je te souhaite de tout cœur que cette confiance reste à jamais gravée en toi. Tu as été un Chat Noir, et tu le seras toujours.
Je retiens bravement mes larmes. Je sais que Ladybug nous observe par la fenêtre au loin à ma gauche, depuis cette pièce où Wayzz lui a demandé de patienter. Je dois me faire violence pour ne pas me retourner et risquer de l'apercevoir.
- Il faut qu'elle sache, Chat Noir. Il faut lui dire que ton départ a été avancé. Je ne crois pas que Plagg lui en ait déjà parlé. Et elle voudra sûrement te faire ses adieux.
Tikki s'écarte, et je parviens enfin à affronter son regard, plus triste que jamais.
- Veux-tu que je le lui dise ?
- Non. Je m'en charge, répondé-je précipitamment.
Elle acquiesce en silence.
- Il y a eu des séparations bien pires, si cela peut te consoler. Oui, bien pires…
Son regard se trouble, et ma gorge s'assèche. Certains jours où Plagg était dans de bonnes dispositions – avec notamment l'estomac plein – il m'a confié des anecdotes sur les autres Chats Noirs. Il ne tarissait jamais de détails et d'éloges sur leurs exploits guerriers ou politiques – ou, à mon grand dam, sur leurs « histoires galantes ». Mais si Plagg n'a jamais décroché un seul mot sur un sujet, c'est bien celui de leur disparition.
Il m'est arrivé de le surprendre tandis qu'il marmonnait dans son sommeil. Quelques rares fois, Plagg a même fait des cauchemars en ma présence : je l'ai alors entendu supplier, implorer le pardon de mes prédécesseurs. Ses tremblements, ses couinements de détresse m'ont convaincu de ne pas insister : je me disais qu'il m'en parlerait peut-être un jour, quand il se sentirait prêt. Mais je reste bien conscient que les Chats Noirs ne meurent généralement pas de leur belle mort, vieux et édentés dans leur lit, entourés de leurs proches. Et selon toute logique, les Ladybugs non plus.
D'où l'étrange quiétude que je lis dans les yeux désolés de Tikki.
- Cette fois au moins, vous pourrez vous dire au revoir. C'est bien.
Elle me fait un sourire las. La culpabilité a beau m'étreindre, je n'ai pas le cœur à la contredire. Je la salue d'une ultime révérence, un peu par habitude, un peu pour échapper à son regard attentif.
Car ma décision n'a pas évolué depuis ce matin : je ne dirai rien à Ladybug. Rien. Comment lui faire mes adieux sans risquer de perdre la face ? Ça non plus, je n'en ai pas le courage. Je préfère qu'elle m'en veuille plutôt que de lui montrer mes faiblesses, à elle qui est si forte. Je veux qu'elle se souvienne d'un Chat Noir solide et confiant.
- Je suis heureux d'avoir pu te rencontrer en personne, Tikki. Prends bien soin d'elle, s'il te plait.
Je ne lui transmets guère d'excuses.
Je sais que Ladybug ne me le pardonnera pas.
Dans l'ignorance de ce qui me taraude, Tikki a un petit rire.
- Je le ferai. Moi de même, Chat Noir, j'ai été heureuse de te rencontrer. Plagg était très chanceux de t'avoir… Et ta Lady aussi.
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I talk in circles
I talk in circles
I watch for signals
For a clue
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Je me répète
Je me répète
Je guette un signal,
J'attends une preuve…
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H – 9.
Il règne un silence inhabituel dans les rues de Paris. Les voitures ont toutes été laissées sur place, portières grandes ouvertes, les clés parfois sur le contact. Elles s'amassent en longues files désordonnées sur les avenues, abandonnées en plein carrefour ou au pied des feux tricolores éteints. Quelques bâtiments fument malgré le passage du Miraculous Ladybug. D'autres menacent de s'effondrer à tout instant.
La plupart des fenêtres sont occultées, les magasins déserts et leurs rideaux de fer pour certains hâtivement baissés. Les habitants sont là pourtant, derrière leurs portes et leurs volets : je les sens, parfois même je les entends chuchoter, nerveux, effrayés. Mais dans la rue, pas un passant, pas un chien, pas un chat. Le réseau électrique a lâché – ou bien l'aurait-on coupé au cas où d'autres explosions surviendraient ? En tout cas, il n'a jamais fait aussi sombre.
En l'espace de quelques heures, Paris est devenue une ville-fantôme aux toits scintillants de neige. La lune, voilée de fumée, est la seule source de clarté à laquelle ma vision exacerbée peut se raccrocher.
Mon souffle précipité résonne avec force dans ce calme écrasant. Mon cœur bat à tout rompre contre mes tympans, qui sifflent encore suite aux cris de mes amis.
Et de son appel – déchirant, incrédule, soulagé.
« Chat… ! »
Ladybug. Je la revois, prise de court après l'explosion, stupéfiée par mon apparition. Rapide, mais pas assez face à l'Exilé qui l'a prise en traître. L'attaque dévastatrice de l'akumatisé, le yoyo qui n'a absorbé le choc qu'en partie. La violence de la collision, le vol plané qu'elle a fait – encore, comme un peu plus tôt en essayant de me protéger, alors que je n'étais plus qu'Adrien.
Et sa perte de conscience. Que lui serait-il arrivé si Cœur-de-Pierre ne s'était pas interposé ? Si Riposte et Climatika n'étaient pas intervenues pour l'épauler, si les autres n'avaient pas suivi… ?
Je revois le Bulleur – Nino – venu récupérer Alya, inconsciente dans mes bras. Je revois l'expression crispée d'angoisse de mon ami alors qu'il bredouillait à n'en plus finir.
« Merci, Chat Noir… Merci ! »
Dislocœur – Kim – revenu à tire-d'aile sur le Champ-de-Mars avec Numéric.
« Plan B, les gars ! »
Numéric, un peu confus, prêt néanmoins à combattre. Climatika, blessée mais encore vaillante, qui entraîne tous les autres à sa suite. Le Dessinateur, en pleine frénésie de croquis pour produire des armes, des filets, des cordes, des boucliers et je ne sais quoi d'autre pour affronter l'ennemi. Chronogirl et Antibug, déjà en train de charger. Cœur-de-Pierre qui se jette sans hésiter dans la bataille, avec sur son dos la minuscule Horrificator, sifflante et grondante.
Le Bulleur, resté à l'écart auprès de Lady Wifi à peine consciente, mais pas en reste tandis qu'il créait des bulles de protection pour ses amis.
Ils agissaient tous de leur propre chef, mais certains gardaient un halo blanc devant les yeux, comme en communication permanente avec Papillon.
Le ton cassant, pressant de Riposte – Kagami – alors qu'elle me chassait de la main.
« Emmène Ladybug ! On fait diversion le temps qu'elle reprenne des forces ! »
Je cours au hasard, droit devant moi, et tout se mélange dans ma tête. C'est allé trop vite. Je n'ai pas compris grand-chose. Certains parlaient entre eux de l'Exilé, d'autres de Maître Fu – pourquoi ? Comment le connaissent-ils, et où est-il ?
Ahanant, je tends l'oreille puis jette un regard par-delà mon épaule. Au loin, le Champ-de-Mars est devenu silencieux. J'ai cru comprendre qu'ils comptaient sur Numéric pour enfermer l'Exilé dans son univers parallèle. Ont-ils réussi à mettre en place leur stratégie ? Combien de temps cela le retiendra-t-il ? Savent-ils seulement à quel point ils sont en danger ?
Je tente de faire le tri dans tout ce qui m'assaille. Factuel, s'en tenir aux faits pour l'instant…
« FONCE, CHAT NOIR ! »
Je resserre ma prise sur le corps tiédissant. Il était hors de question d'aller à l'hôpital – pas le temps, et pas sûr pour nos identités. Il faut trouver une pharmacie, et aussi de quoi recharger les batteries de Tikki.
Ladybug. D'abord, mettre en lieu sûr Ladybug. Avant qu'elle ne…
Un tintement retentit, trop familier. Les dents serrées, j'accélère encore. Factuel. Rester factuel !
Je suis assez loin du Champ-de-Mars maintenant. Je quitte les toits, atterris dans une ruelle et file entre les voitures abandonnées, en quête d'un magasin accessible. Je glisse un énième regard vers elle, blottie dans mes bras. Sa respiration est lente mais régulière. Sous son masque, ses paupières fermées palpitent, comme si elle rêvait. La brûlure sur sa joue droite semble superficielle, peut-être guérie en partie par le Miraculous. Elle n'a pas l'air d'avoir de fracture ni de blessure grave, mais comment en être sûr avec le choc qu'elle a subi ?
Je revois l'attaque, encore et encore, et rien que ce souvenir me donne la nausée.
La violence de l'explosion, tandis que j'attrapais Alya à bras le corps pour l'arracher juste à temps à la déflagration.
L'air brûlant sur ma peau, dans mes poumons crispés alors que moitié bondissant, moitié éjecté par le souffle, je nous tirais du plus fort de la fournaise. Le manque d'oxygène, ma toux sporadique, mes yeux embués de larmes.
Ma voix étouffée et vacillante alors que j'essayais de localiser ma coéquipière. Le petit rire détaché d'Alya, à demi consciente.
« Elle est là. »
La figure stupéfaite de Ladybug, perdue au milieu des volutes de fumée. Le tintement traître de ses Boucles.
« Chat… ! »
Elle a à peine eu le temps de me sourire, l'Exilé était sur elle, poing levé. Plus massif que jamais dans son linceul de brumes, le regard blanc et vide. Assassin.
Si j'avais été là plus tôt ! Si je n'avais pas renoncé à Plagg… !
- …Ma Lady… Pardon… !
Comme en réponse à mon murmure, un autre tintement retentit contre mon torse, cinglant, annonciateur. Répété. Mon estomac se noue. Combien y en a-t-il eu depuis que…
Un sifflement m'interpelle. Un tourbillon familier nous submerge. Une lumière rouge et argent fuse et m'éblouit, et je ferme les yeux d'instinct.
- Non… !
Je stoppe net, dérapant dans la neige fraiche, et je reste figé, le souffle coupé. Le silence devient assourdissant.
Mes paupières sont closes, mais tous mes autres sens s'exacerbent, incontrôlables, comme sous l'effet d'une irrépressible curiosité. Dans mes bras, elle est toute aussi légère, inerte, abandonnée. Sa respiration résonne, à peine perceptible. Ses cheveux me chatouillent toujours la joue, doux mais chargés de poussières et de cendres. Sous ma main gauche et contre mon torse, je sens non plus le toucher lisse de sa combinaison, mais l'épaisseur rêche et irrégulière d'un anorak. Sous ma paume droite qui soutient ses genoux, le toucher rugueux d'un pantalon, peut-être un jean.
Je reste immobile, incapable de respirer, incapable de réfléchir.
N'ouvre pas les yeux. Non. N'ouvre pas les yeux. Ne la regarde pas.
Pas maintenant. Pas comme ça.
Non…
- Chat Noir ?
Je sursaute, à la fois surpris et rassuré par la voix de Tikki. J'entrouvre malgré moi les paupières et les referme aussitôt, la gorge sèche. Je n'ai rien vu, rien sinon la ruelle sombre et encombrée de neige. Si d'aventure des habitants nous épient depuis leurs fenêtres, la panne d'électricité a du bon : dans cette pénombre que seuls mes yeux de chat peuvent percer, nul n'a pu surprendre sa détransformation.
- Chat Noir. Il faut avancer. Ouvre les yeux !
Non ! Je ne veux pas savoir. Pas alors qu'elle est inconsciente. Pas alors qu'elle n'a plus son mot à dire. Elle qui m'en veut certainement de l'avoir abandonnée sans prévenir, je ne vais pas la trahir une deuxième fois. Encore moins de cette manière… !
Je me recroqueville légèrement, au supplice. À en juger sa voix qui va et vient, légère et préoccupée, Tikki lévite nerveusement autour de nous. Elle se tait quelques secondes, et il y a un bref éclat de lumière derrière mes paupières. Un courant d'énergie familier – comme un écho du Miraculous Ladybug ? – traverse le corps inerte. J'entends le kwami murmurer, probablement penchée sur elle.
- Elle a deux côtes fêlées. Une entorse au poignet. Une légère commotion. Je n'arrive pas à la réveiller… Chat Noir, elle a besoin de soins.
Je sais. Mais je suis tétanisé.
Tikki virevolte à nouveau, puis s'arrête à ma droite à distance respectueuse, quelque part à hauteur de mon visage.
- Chat Noir… !
Je tressaille et secoue la tête. Je n'arrive pas à réfléchir. Tout va trop vite. Attends. Attends.
- Chat Noir. S'il te plait. Regarde-moi.
J'hésite. Puis j'inspire profondément et hausse la tête, finis par entrouvrir les paupières. Je me fais violence pour ne pas baisser les yeux sur Ladybug, et me plonge dans ceux de Tikki. Ses prunelles bleues étincellent, un peu embuées. Elle semble épuisée.
- Ce n'est plus l'heure pour les secrets, et tu le sais.
Mes yeux dévient légèrement, et j'ai un recul doublé d'un soupir terrifié. Tikki l'a-t-elle fait exprès ? Derrière elle, une vitrine me renvoie mon reflet. Et la pénombre n'est pas assez profonde pour me cacher le visage, pleinement exposé, de celle que je tiens serrée dans mes bras.
Tikki parle, et un prénom tombe comme un couperet. Mes oreilles bourdonnent. Ma vision se brouille. Je referme les yeux, mais c'est trop tard. Je resserre ma prise sur le corps inerte. Ma gorge se noue sans que je puisse comprendre pourquoi – je m'en fous.
- …a besoin de toi.
Je n'arrive tout simplement pas à analyser l'information. Elle tourne, tourne dans ma tête, résonne et rebondit tout autour de moi. Le corps dans mes bras devient incroyablement lourd. Le visage – blanc et inexpressif – est comme figé sur mes paupières, ineffable.
Je connais ce visage. Je ne le connais que trop bien.
Quand je songe enfin à inspirer, pris de vertige, c'est avec stupeur que je sens des larmes rouler sur mes joues. J'ai posé un genou à terre – quand ? – et le froid de la neige s'infiltre déjà jusqu'à ma peau. Inerte au creux de mes bras, elle me semble infiniment fragile. Son visage hors de vue repose sous ma gorge. Avant de comprendre ce qui m'arrive, mes lèvres sont contre son front. Je retiens mes sanglots, paupières serrées.
Et je retrouve tout. La douceur et la chaleur de sa peau sur mes lèvres glacées. Son odeur discrète que les cendres ne peuvent pas masquer à mes sens exacerbés. La souplesse et la tiédeur de sa chevelure alors que ma main gantée s'y perd tout en soutenant sa tête.
C'est elle. Elle que je n'ai pas pu m'empêcher de serrer dans mes bras, dans la cour chez Maître Fu.
Elle à qui j'ai murmuré ce que je m'étais pourtant juré de ne jamais lui révéler, puisque ça allait certainement disparaître avec les souvenirs de Chat Noir.
Elle que j'ai fuie comme un lâche, mort de honte et de chagrin, incapable d'attendre sa réponse que je savais déjà négative.
Je baisse enfin les yeux, caresse son visage serein du bout de mes doigts griffus. Elle a beau s'être détransformée dans mes bras, je peine encore à y croire. Quand Tikki m'interpelle une nouvelle fois, l'urgence dans sa voix me fait comme un électrochoc. C'est presque par automatisme que je me relève et lui emboîte le pas.
Elle est là. Près de moi. En fait, elle a toujours été près de moi. Comme une évidence. Quand je réalise à quel point la situation est ironique – et tellement belle, aussi – je souris naïvement à travers mes larmes.
Tu étais là depuis le début, Ladybug.
Marinette.
.
.
How to feel different
How to feel new
Like science fiction
Bending truth
.
Comment se sentir différent
Comment se renouveler
Telle la science-fiction
Qui transforme la vérité
.
.
.
J - ?
.
.
- Tu bluffes, c'est encore une de tes illusions !
- Vous voulez vraiment vérifier ?
Depuis le sommet de la Tour Eiffel, Volpina nous dédie un sourire méprisant et carnassier. Doucement, un doigt après l'autre, elle relâche sa prise sur le poignet d'Adrien, son otage suspendu dans le vide. Elle est tellement fière de son stratagème, odieux et sacrément intelligent. Mais là où elle n'a vraiment pas eu de bol, c'est qu'elle a choisi comme victime la seule personne au monde pour qui on n'a guère besoin de s'inquiéter. Quelle ironie, j'en ronronnerai presque !
Je m'apprête à m'élancer vers Volpina. Autant attaquer tant qu'elle a les mains prises et qu'elle se croit en position de force. Cette course-poursuite était pour le moins sympathique, mais il est temps d'en finir !
- NON !
Je sursaute à ce cri affolé, manquant de lâcher ma prise et de dégringoler dans le vide. À ma gauche, Ladybug est déjà en train de porter la main à sa boucle d'oreille. Comme prête à annuler le pouvoir qui lui a permis de grimper jusqu'ici. L'air totalement oublieuse de sa sécurité comme des deux cent mètres qui la séparent du sol.
Ni une ni deux, je me précipite vers elle. Pas le temps de lui expliquer… !
- Ne fais pas ça, Ladybug !
Elle me glisse un regard effaré, puis crie encore lorsque je lance mon bâton en direction de Volpina et de son otage. Comme prévu, mon arme les traverse sans mal, et ils disparaissent dans un nuage doré. Le grondement de rage de la Renarde éclate dans le lointain. D'abord stupéfaite, Ladybug se ressaisit enfin.
- Elle est là !
Elle se jette déjà à la poursuite de notre ennemie débusquée, et je lui emboîte le pas.
On débriefera pendant une ronde, un jour ou l'autre. J'entends déjà ma coéquipière me demander comment j'ai pu certifier que cet otage était une illusion, alors que je me suis laissé berner pendant toute l'après-midi par les sorts de Volpina. Peu importe, d'ici là, j'aurais bien un mensonge à lui proposer pour la bonne cause.
Mais ce que je retiendrai par-dessus tout aujourd'hui, c'est que j'ai vu Ladybug agir sans réfléchir. Elle était prête à risquer sa vie sur un coup de tête, et sans la moindre intention de retourner la situation à son avantage.
Je l'ai vue paniquer. Pour une illusion d'Adrien Agreste.
Pour moi.
.
.
No one can unring this bell
Unsound this alarm, unbreak my heart new
God knows, I am dissonance
Waiting to be swiftly pulled into tune
.
Personne ne peut faire taire cette cloche
Couper cette alarme, réparer mon cœur
Dieu seul sait, je suis une dissonance
Qui attend de retrouver le ton
.
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J – 1.
H – 9.
Je dois partir.
- Chat Noir. Est-ce que ça va ?
Marinette dort. Enfin, je crois. Elle est très pâle, mais elle respire, et son pouls est régulier. La gorge nouée, je déploie une deuxième couverture sur elle, la borde avec minutie, arrange les oreillers sur lesquels elle repose.
Il est encore temps. Je peux disparaître. Attendre quelque part que Ladybug me rejoigne. Faire comme si de rien n'était.
Je dois partir…
Mais je n'arrive pas à la quitter. Et malgré moi, j'en reviens toujours à la contempler en silence. Je crois encore entendre sa voix familière pendant les cours, cette voix souriante et enjouée qui à mon passage devient toujours embarrassée, inégale. À la fois effrayée et pleine d'espoir.
« A-Adrien ? »
J'entends son ton rieur et bienveillant, souvent moqueur les rares fois où je l'ai abordé sous mes traits de super-héros.
« Chat Noir… ! »
Je me rappelle son regard attentif, tantôt amusé, tantôt critique et acéré derrière son masque de Ladybug.
« Chaton. »
Un même rire, un même sourire. Espiègles. Innocents. Communicatifs. Sincères.
Un certain jour de pluie…
- Chat Noir… ? S'il te plait.
Je frissonne. Je lève les yeux, bats des paupières et secoue la tête, tiré de mes pensées.
- Wayzz.
Le kwami hoche la tête. Je me fais violence pour analyser la situation. Garder la tête froide. Rassembler mes esprits.
Wayzz était là, dans la rue, après la détransformation de Ladybug. Il ne s'est montré qu'à l'apparition de Tikki. Tous deux ont cherché un endroit où nous mettre à l'abri, le temps que Ladybug se réveille.
J'examine les alentours avec l'impression de les découvrir pour la première fois. Le magasin désert est plongé dans la pénombre : l'électricité n'est pas encore revenue dans le quartier, et il fait si froid que j'hésite à déballer une autre couverture pour Marinette, allongée sur un matelas improvisé de coussins et de polaires que j'ai récupérés dans les rayons voisins.
Wayzz vient d'apporter une nouvelle lampe de poche, qu'il s'efforce de fixer comme les deux premières aux montants du rayonnage qui nous surplombe. Sous la lumière crue et un peu vacillante, le visage endormi de Marinette paraît plus pâle encore. Je m'efforce de détourner les yeux.
Je sais qui est Ladybug. Et je n'en reviens toujours pas. Comment ai-je pu passer à côté de l'évidence pendant tout ce temps ?
Non, ce qui compte, c'est ce qu'on doit faire, maintenant…
- …Où est Tikki ?
- Elle est partie chercher de quoi panser vos plaies et vous restaurer. Elle a sondé Marinette il y a encore quelques minutes : apparemment, sa commotion est moins grave qu'elle ne le craignait.
En fouillant dans mes souvenirs, j'ai comme un flash : je revois Tikki penchée sur Marinette, paupières baissées, ses pattes chargées d'énergie posées sur le front de sa maîtresse. Probablement un pouvoir qui lui est propre, ou alors Plagg n'en a encore jamais fait montre.
- Elle devrait bientôt se réveiller, ajoute Wayzz, conciliant.
J'acquiesce d'un hochement de tête et me sens plus coupable encore. Tikki a raison de s'activer. Malgré le Miraculous Ladybug libéré un peu plus tôt, la joue de Marinette présente encore une belle brûlure, et elle a peut-être d'autres blessures qui réclament des soins. J'aurais dû y penser plus tôt.
Reprends-toi !
- Je… Désolé, je n'écoutais pas.
- Tout va bien, Chat Noir. Prends ton temps. La journée a été longue.
Assis en tailleur à même le carrelage de l'allée, je soupire et m'agrippe la tête à pleines griffes. Du nerf, Chat Noir ! Du nerf, réfléchis…
- Il faut que je parte, croassé-je enfin, la gorge encore nouée. Si Tikki est sûre qu'elle va bien, alors je m'en vais.
Wayzz a un soupir étouffé, puis vient voleter à mes côtés.
- Mais… Mais pourquoi ?
- Ladybug voulait garder le secret. C'est très important pour elle. La situation est déjà assez compliquée comme ça, elle ne doit pas savoir que j'étais présent pour sa détransformation. Ça la troublerait inutilement.
Et elle n'a pas besoin de ça en ce moment. Pas alors qu'elle est blessée et vulnérable, pas après ce que Chat Noir lui a fait. Pas après ce que je lui ai fait.
« Chat Noir ne viendra plus. »
J'entends encore sa remarque amère auprès d'Adrien. Elle m'en veut. Elle m'en veut et je ne peux que la comprendre.
- Peut-être faudrait-il en parler avec Tikki avant tout, murmure Wayzz. Je sais qu'elle voudrait revoir Plagg. La situation est exceptionnelle, il faut que nous en discutions entre kwamis…
Je tressaille à cette idée – redevenir Adrien, ici, maintenant ? – et j'ajoute précipitamment.
- Pas avant d'avoir pu trouver un autre endroit sûr pour me détransformer. Je refuse que Ladybug me voie en civil.
Wayzz a une mimique à la fois conciliante et inquiète.
- Chat Noir, vouloir maintenir le secret est louable, mais au vu des circonstances…
Je jette ma prudence aux oubliettes. De toute façon, il sait déjà pour mon identité secrète.
- Ça n'a rien à voir. Il n'y a pas si longtemps, j'aurais tout donné pour que Ladybug sache qui je suis. Mais Marinette me connait dans la vraie vie. Et je sais que ça va fausser son jugement.
Ça remonte à quelques mois désormais, mais l'expérience avec Volpina et ses illusions d'Adrien m'ont beaucoup fait réfléchir, tout comme celle avec Riposte. Et maintenant que je connais l'identité de Marinette, je comprends un peu plus à chaque instant ce qui s'est passé ces jours-là dans la tête de Ladybug. Tout prend un sens nouveau : sa volonté farouche de protéger Adrien tout en prenant des risques inhabituels, son inquiétude étrangement plus pressante quand elle a cru que le Collectionneur – mon père – s'en était peut-être pris à son propre fils…
Notre rôle a toujours été plus difficile à assumer quand un proche était concerné – akumatisé ou victime. Je refuse de la déstabiliser davantage en révélant qui je suis – Adrien son camarade de classe, et le fils de Gabriel Agreste qu'elle semble tant admirer. Moi-même, maintenant que je sais tout, j'ai du mal à faire la part des choses entre ma Lady et Marinette. Je veux lui épargner ce souci supplémentaire.
- Je vais y aller. J'attendrai dehors. Elle n'aura qu'à me joindre via nos communicateurs quand elle sera prête.
Je jette un ultime regard à Marinette, toujours inconsciente, l'air si vulnérable sous ses couvertures. Je dois me faire violence pour me détourner – mais avec Tikki et Wayzz, je sais qu'elle est entre de bonnes mains.
- Fais passer l'info à Tikki. Si Marinette se souvient de ce qui s'est passé sur le Champ-de-Mars, dites-lui que je suis parti juste à temps. S'il vous plait.
Sur ces mots, je remonte le rayon et m'enfonce dans la pénombre. Une infime lueur verte à ma gauche m'indique que Wayzz m'a suivi.
- Chat Noir ? Prends au moins une oreillette. Le réseau n'a pas été rétabli depuis la dernière explosion, mais si les oreillettes sont toujours duplicables, c'est que Lady Wifi n'a pas encore… disparu.
Il brandit entre ses pattes une minuscule pastille violette et, dans un cliquetis doublé d'un éclair, il en fait apparaître une deuxième identique qu'il vient déposer dans ma main tendue. Hésitant, je porte l'objet à mon oreille gauche sous mes cheveux : à peine l'ai-je placée contre mon lobe qu'elle se déploie dans un chuintement et épouse aussitôt mon pavillon. Interloqué, j'appuie sur l'unique bouton perceptible. Une tonalité retentit plusieurs fois dans le vide. Devant mon œil gauche, un filtre violet se déploie tandis que s'y affiche une phrase en lettres lumineuses. « Réseau indisponible, maintenance en cours ». Il y a même une minuscule animation de Lady Wifi, souriante et coiffée d'un casque de chantier.
- Je dirai à Ladybug que tu l'as récupérée avant sa détransformation.
Je hausse les sourcils, partagé entre rire nerveux et stupéfaction. D'une pression supplémentaire, je fais disparaître le filtre violet, et l'oreillette redevient silencieuse. Maintenant que j'y pense, il me semble que chaque akumatisé sur le Champ-de-Mars portait un artefact du même genre. Lady Wifi aurait-elle donc créé un réseau privé de communication pour tous les soldats du Papillon ? Ses pouvoirs paraissent encore plus vastes – et personnalisés – que lors de sa première akumatisation. Est-ce le cas pour toutes les autres recrues ? Pourquoi Papillon n'y avait-il pas fait appel plus tôt ?
Peut-être parce que le libre arbitre a un grand rôle dans l'expression de ces pouvoirs ? Peut-être parce que laissés libres d'action, les akumatisés peuvent dépasser tout ce que le Papillon aurait pu imaginer pour eux ? Serait-ce donc pour ça que l'Exilé est si puissant ? Il a su passer outre l'autorité du Papillon et réinventer ses propres capacités ?
- Je suis profondément navré, Chat Noir. J'aurais voulu qu'il en soit autrement.
Wayzz lévite devant moi d'une manière chancelante, comme épuisée. Tête basse, il a le regard triste et cerné. Je fronce alors les sourcils, soudain – enfin – interloqué par sa présence. La dernière fois que j'ai vu Wayzz, c'était aux côtés de Maître Fu, et depuis, leur appartement a été détruit par une bombe de l'Exilé.
- Quand est-ce que Maître Fu nous a rejoints ? Où est-il ? Est-ce qu'il va bien ?
Wayzz se fige, l'air atterré, et l'angoisse m'étreint plus fort encore tandis que je réalise l'ampleur du désastre. L'Exilé est peut-être devenu incontrôlable, mais au départ il était un sbire au service du Papillon. Le doute n'est donc plus permis : s'il avait fait poser cette bombe chez Maître Fu, c'est qu'il avait compris pour l'existence du Gardien. Quant à l'identité de Ladybug, si elle n'a pas déjà été découverte, ce n'est sûrement plus qu'une question de temps.
Comment a-t-il fait ? Comment a-t-il su pour nous ? Un de ses papillons envoyés en éclaireur nous aurait-il surpris dans la cour cette après-midi ?
La situation ne fait qu'empirer : notre secret – notre meilleure protection pour nous et nos proches – est peut-être éventé, et la menace du Papillon est omniprésente. Les ennuis ne s'arrêteront pas à la disparition de l'Exilé. Dire que je vais quitter Paris au moment où Ladybug a plus que jamais besoin d'un allié fiable !
- J'ai entendu les recrues du Papillon mentionner Maître Fu pendant la bataille. Il a donc rejoint le combat lui aussi ?
Il faut que je lui parle. Après tout, Maître Fu est le Gardien des Miraculous depuis des décennies, il saura sûrement quoi faire. Je me penche vers Wayzz, plein d'espoir.
- Papillon sait pour mon identité, et je pense qu'il a aussi découvert qui était vraiment Maître Fu. Il…
Je finis par me taire, interpellé par l'expression du kwami tortue. D'épuisé, il paraît tout à coup dévasté, à court de mots. À ma stupeur, ses yeux se voilent de larmes.
- Je suis tellement navré, Chat Noir, répète-t-il encore. Tout ça, c'est de ma faute.
Lui qui était si serein quelques heures plus tôt, je ne le reconnais plus.
- Si j'étais resté auprès de lui, j'aurais pu le protéger. J'aurais su l'arrêter…
Je remarque alors l'écaille de jade fixée sur sa carapace. Je revois Plagg boudeur et son Anneau passé à sa queue, et je me sens pâlir en comprenant que c'est son propre Miraculous que Wayzz porte actuellement.
- Qu'est-il arrivé à Maître Fu ? Où est-il ? Il a été blessé ?
Je revois la voiture de patrouille éventrée devant chez Maître Fu. J'entends encore l'explosion dans son appartement, et je redoute le pire. Mais Wayzz hoche la tête en signe de négation.
- Mon maître… il était très triste, comme souvent. Et quand la police est venue chez nous, ça lui a rappelé de mauvais souvenirs. De la peine, beaucoup de colère enfouie… Je crois que c'est comme ça que Papillon l'a localisé. Mon maître s'est laissé faire dans l'espoir de le piéger et de découvrir son identité. Et pour me protéger, il a retiré son Miraculous, mais… mais toutes ces années de solitude, toute cette rage, c'était trop lourd à porter, même pour lui !
Je contemple Wayzz sans mot dire, frappé d'horreur.
« Tu crois que tu peux tout te permettre ? Vraiment ?! »
« Fais face ! Affronte ton destin, cloporte ! Traître ! »
Et soudain, tout paraît tomber sous le sens. Les paroles et la silhouette de l'akumatisé, familières. Les parchemins ornés de signes tracés à l'encre de Chine. L'Exilé, sa tenue de vieille toile et son sac à dos de pèlerin, évocateurs d'un autre temps, d'une autre culture.
L'appartement vide de Maître Fu. Le message piégé en chinois mandarin, clairement laissé à mon attention. Un akumatisé hors de contrôle, doté d'une puissance capable de détruire tout Paris. Et qui pouvait espérer tenir tête au Papillon, sinon le Gardien des Miraculous en personne ?
« Toi… Toi ! CHAT NOIR ! »
L'Exilé ne cherche pas à tuer Maître Fu. L'Exilé est Maître Fu.
Et Maître Fu savait pour moi. Il savait pour Ladybug. Et probablement que Papillon sait lui aussi, désormais – c'est même comme ça qu'il a su à qui rapporter l'Anneau. Ça ne change pas grand-chose en ce qui me concerne, mon rôle de Chat Noir étant bientôt révolu, mais Ladybug – Marinette ? Que va-t-elle devenir maintenant que son identité est compromise ?
Non, une chose après l'autre. D'abord, s'occuper de l'Akuma. Libérer Maître Fu. L'Exilé semble puissant, mais il reste un akumatisé comme tous les autres. Et avec nos amis à nos côtés, rien n'est…
Une brusque inspiration retentit, ponctuée d'une quinte de toux. Je tressaille. Je m'apprête à me fondre dans l'obscurité, quand un murmure plaintif m'arrête net.
- Chat… Chat Noir !
La mort dans l'âme, je jette un coup d'œil par-dessus mon épaule. Prostrée sous les couvertures, Marinette gémit, un bras plaqué sur les côtes. Wayzz a disparu sans demander son reste – j'espère que c'est pour aller prévenir Tikki.
- Chat… Alya !
Sa voix étranglée et paniquée me fend le cœur. Elle papillonne des paupières sous la lumière pourtant tamisée des lampes de poche. Son regard ébloui fouille l'obscurité et finit par rencontrer le mien.
- Ch-Chat… ?
Elle se redresse avec peine, grimaçante, le souffle heurté. Je serre les poings. Avant de pouvoir y réfléchir à deux fois, je suis déjà auprès d'elle.
- Calme-toi. Tu as deux côtes cassées. Respire doucement.
Sous les traits de Chat Noir, je ne l'ai croisée en tout et pour tout qu'une poignée de fois. Décidé à jouer le jeu du héros face à une victime lambda, je la prends par les épaules et l'invite à se rallonger, mais elle me résiste. Sa main – tremblante – se referme sur mon poignet alors qu'elle cherche mon regard, les larmes aux yeux.
- L'explosion. Alya... ?
- Alya va bien. Elle est avec Nino et tous les autres. Ils vont tous bien.
En fait, je n'en sais rien. Mais je ne peux qu'espérer. Et pour l'instant, il faut surtout la convaincre de s'apaiser. Je sais ce que ça fait d'avoir des côtes fêlées, et paniquer n'arrange rien ni à la douleur ressentie, ni à l'impression insidieuse d'étouffer peu à peu.
- Calme-toi. Inspire doucement, lentement. Ça ira mieux.
Elle baisse les paupières et respire à petits coups, hagarde. Peu à peu son visage se détend, ses épaules contractées se relâchent. Le cœur lourd, j'essaie de la rallonger, mais ses doigts se crispent sur mes avant-bras tandis qu'elle secoue frénétiquement la tête.
- Où… sommes-nous ? parvient-elle à articuler, les yeux clos et encore ourlés de larmes.
Elle semble épuisée, désorientée. Si elle portait encore le masque de Ladybug, m'apparaîtrait-elle aussi fragile ?
- Il y a eu une attaque Akuma, tu as été blessée. Tout va bien, tu es en sécurité ici. Je vais…
Repartir. Retourner sur le champ de bataille. Prétexter d'y retrouver Ladybug. Marinette n'aura qu'à saisir l'occasion pour rester seule ici, avec Tikki…
Une main agrippe le col de ma combinaison, et je bascule en avant. Deux bras m'enlacent avec une force insoupçonnée. Un gémissement haché, aigu, fuse contre mon oreille.
- Idiot de chat, mais qu'est-ce qui t'a pris ?
Elle a un sanglot étouffé, et son étreinte sur mes épaules se resserre convulsivement.
- Tu allais partir sans me prévenir ! Pourquoi ?! Pourquoi tu ne m'as pas dit ce qui se passait ? Pourquoi tu m'as menti dans la cour ?
Le souffle coupé, j'écarquille les yeux.
Non, non, non… !
- J'aurais pu comprendre si tu m'avais expliqué. On aurait pu se dire au revoir ! Je… Tu m'as dit que…
Sa voix se brise. Elle hésite, puis se recule et fiche son regard accusateur dans le mien. Des larmes perlent encore au coin de ses yeux, mais elle ne cille pas une seule seconde.
- Tu m'as dit que tu m'aimais… alors pourquoi partir comme ça ?! Je… Je…
- Marinette.
Ses prunelles bleues glissent sur sa gauche, et sa voix s'étrangle. Statufiée, elle fixe Tikki du regard. Installée sur son anorak, la petite créature esquisse un sourire faible, presque désolé. Wayzz vient se poser derrière elle, humble et silencieux. Je déglutis, atterré.
« L'heure n'est plus aux secrets, Chat Noir. »
Marinette relâche lentement son étreinte sur mes épaules, puis contemple ses mains nues en silence. Ses yeux s'écarquillent progressivement. Un infime gémissement passe ses lèvres crispées.
- Oh… oh non…
Elle croise mon regard, puis cille à plusieurs reprises. Elle enfouit son visage dans ses paumes.
- …Non !
Et voilà.
Je soupire malgré moi, comme libéré d'un poids. Mais l'inquiétude est toujours là. La peur et le regret aussi. Le silence s'étire entre nous, tout juste troublé par la respiration heurtée de Marinette.
- Je… Je suis désolé, ma Lady, marmonné-je sincèrement. J'aurais aimé que cela arrive dans des circonstances plus… enfin, meilleures.
Elle agrippe sa couverture à pleines mains et se recroqueville davantage. Je constate avec douleur qu'elle n'arrive même pas à me regarder en face.
- Pardon. J'aurais voulu partir avant que tu… Mais tu étais blessée, et j'ai manqué de temps…
Elle a un soupir qui ressemble beaucoup trop à un sanglot, et soudain j'en veux à la terre entière de ne pas pouvoir lui offrir d'autre solution. Son anonymat lui tenait tellement à cœur, et ça n'aurait jamais dû se passer ainsi. Pas sans son consentement, pas sans le mien.
J'ai un regard accusateur pour Tikki. Le kwami a un simple hochement de tête, les yeux limpides d'un intolérable renoncement. Ça m'insupporte, et malgré cela je sais qu'elle a raison : dès l'instant où Marinette a ouvert les yeux et fait part du ressenti de Ladybug, tout était perdu.
Mais il faut que les révélations s'arrêtent là. Je sais ce que Ladybug est capable de faire pour Adrien. Je sais comment Marinette peut réagir face à lui. Il ne faut pas qu'elle sache pour moi.
Je t'en prie. Je t'en supplie… Ne m'en demande pas plus !
- Je voudrais pouvoir te rendre la pareille, ma Lady. Mais je…
- Tais-toi. Tais-toi, s'il te plait.
Sa voix se fait soudainement autoritaire, presque incisive – Ladybug ! – et j'obéis aussitôt.
- C'est toi que je veux pour l'instant. Toi, Chat Noir. Tu m'as manqué.
À ma stupeur, Marinette se redresse et m'enlace à nouveau, un peu plus hésitante, mais tout aussi forte.
- J'ai cru que tu étais parti, que tu m'avais déjà oubliée. J'ai même cru que tu étais… Que l'Exilé t'avait…
Sa voix s'étrangle, son étreinte se fait désespérée. Elle enfouit son visage contre mon cou, et je sens ses joues humides de larmes. Elle murmure encore, à peine audible.
- Ça n'a duré que quelques heures… mais tu m'as tellement manqué, Chat… !
Elle éclate en sanglots, en silence cette fois. Sa respiration précipitée lui fait souffrir le martyr, si j'en crois ses tremblements et ses sursauts de douleur. Je n'arrive plus à savoir si je peux ou non la serrer dans mes bras, tant elle me paraît fragile.
Les yeux troubles, je souffle d'un ton enroué.
- Pardon d'être parti comme ça. Si seulement j'avais su, pour Maître Fu, pour le Papillon, je…
Elle resserre son étreinte avec reconnaissance.
- Ça va aller, Chat Noir. Tu es là maintenant, et tu vas bien. C'est tout ce qui compte… !
Elle pleure, mais j'entends malgré tout comme un sourire dans ses mots hésitants. J'en ai la gorge nouée. Je finis par enlacer sa taille avec d'infinies précautions, et elle se laisse faire.
À nos côtés, Tikki s'élève, imitée par Wayzz. Elle me fait un sourire las, les yeux brillants, puis elle échange un regard entendu avec son comparse, et tous deux s'éloignent. Dans la pénombre, je les vois en grand conciliabule, et je devine déjà de quoi il est question.
Le Papillon. Maître Fu. La bataille qui nous attend.
Je baisse les paupières à mon tour. Je ne veux penser à rien d'autre pour quelques minutes.
Rien d'autre qu'elle. Elle, ma camarade, mon amie. Mais aussi mon modèle, ma force, ma partenaire.
« C'est toi que je veux. »
Ce n'est pas Adrien qu'elle veut auprès d'elle. Ce n'est pas le fils de Gabriel Agreste qu'elle attendait. Mais moi. Moi, Chat Noir.
Et rien que pour cela, je le sais, j'irai jusqu'au bout.
Pour toi, ma Lady.
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I'll go anywhere you want
Anywhere you want
Anywhere you want me…
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J'irai où tu voudras
Où tu voudras
Où tu voudras bien de moi…
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Blanc, Rouge, Noir.
Deuxième Arc
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…To be continued…
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xxxxxxx
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Enfin réunis.
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…Un petit commentaire pour terminer ? Je le garderai précieusement en mémoire, le temps de fignoler le prochain arc…
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Je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d'année.
A bientôt, en 2019…
Elenthya
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PS : ceux qui veulent leur dose de Miraculous made in Elenthya peuvent désormais aller faire un tour du côté de mon dernier one-shot, intitulé « Something you can't deny ». Pas d'angst ni de tragédie pour une fois, juste du fun, du fluff, un peu de mystère, et beaucoup de sourires !
