Chapitre 14 : Avant la Tempête – Partie 2

.

.

.

J – 1.

H – 8.

.

.

- Toujours est-il, gente justicière, que c'est un plaisir et un honneur que de pouvoir désormais rejoindre les rangs de vos fidèles vassaux. Ô joie, je vais enfin pouvoir faire amende honorable et effacer mes erreurs passées ! Je n'en pouvais plus de honte d'avoir jadis manqué de respect à nos protecteurs !

- Euh…

- …ATCHAAAA !

L'éternuement résonne sur le Champ-de-Mars, et je cherche par réflexe son origine, quelque part derrière le mur de soldats au garde-à-vous. Guère troublé par mon manque de répartie, le Chevalier Noir pose un genou à terre et me fait un baisemain. Non loin de là, Monsieur Pigeon, environné d'une bonne dizaine de ses volatiles préférés, me fait un salut cordial, tout sourire.

- Nous sommes vos humbles serviteurs, ma chère Lady, continue le Chevalier Noir avec emphase. Croyez bien que nous ferons tout pour préserver notre bonne et digne ville de Paris, et réparer les outrages que l'Exilé a commis sur ses courageux habitants ! N'est-ce pas, messieurs ?

- OUI, MONSEIGNEUR ! PAR LE FER !

Je tressaille quand les Soldats Noirs autour de nous lèvent leur arme d'un même ensemble et clament haut et fort la devise de leur maître. Des dizaines de pigeons, jusque-là posés sur leurs casques et leurs hallebardes, s'envolent en une débandade affolée, à grand renfort de roucoulements et de plumes perdues.

- POUR LADYBUG, POUR CHAT NOIR, ET POUR PARIS !

- A-A-ATCHAAAA !

Deux autres éternuements retentissent, plus lointains encore, et je grimace. Une fois le calme revenu, je touche l'épaule du Chevalier, toujours agenouillé à mes pieds.

- Euh… Monsieur d'Argencourt ? Relevez-vous, d'accord ? Je vous rappelle que vous n'êtes pas obligé d'agir ainsi.

- Que nenni ! À quoi bon bénéficier des largesses du Sire Papillon et combattre au nom de notre chère Lady, si ce n'est pas pour porter fièrement les oripeaux de la chevalerie !

Il se relève d'un bond surprenant compte tenu du poids supposé de son armure.

- Soit ! Maintenant que mes vœux d'allégeance ont été dûment présentés, il est temps de repartir pour le front ! Messieurs, direction le 10e arrondissement, il faut poursuivre l'évacuation des civils ! Nos frères d'armes s'y affairent déjà !

- OUI, MONSEIGNEUR !

Le détachement de Soldats Noirs se met en branle dans un ensemble plus troublant encore, comme s'ils étaient tous dirigés par une même pensée. Alors qu'ils s'éloignent dans un concert de grincements métalliques, le Chevalier Noir se retourne vers moi. Il a relevé sa visière, et je distingue enfin le visage osseux d'Armand D'Argencourt, son nez aquilin et ses yeux bleus – rieurs.

- Soyez tranquille, Ladybug, je m'assure de n'engager que des adultes volontaires cette fois-ci. Mon pouvoir les renforce et les pousse à agir comme un seul et même homme, mais j'ai remarqué que mes troupes étaient plus zélées encore quand je jouais le jeu, d'où cette comédie. Ce qui, néanmoins, n'est pas pour me déplaire, je veux bien l'avouer.

Il me tend une main gantée de fer. Je la serre avec entrain, un peu plus à l'aise.

- Lady Wifi m'a raconté vos… vos faits d'armes, répliqué-je avec une certaine malice. Merci de votre aide auprès des habitants, Monsieur d'Argencourt.

- Non, merci à vous, Ladybug. Je nous souhaite bonne chance pour cette grande bataille.

Il a un dernier hochement de tête, puis fait retomber avec fracas sa visière et empoigne son épée.

- Assez lambiné, palsambleu ! Le devoir nous appelle ! Ramier, mon ami, chevaucherez-vous avec moi à la rescousse de notre bonne et belle cité ?

Monsieur Pigeon se redresse d'un bloc et exécute un salut militaire américain parfaitement anachronique.

- Rooouu ! Toujours prêt !

- Aha ! Alors, sus à l'ennemi !

Sur ce cri de stentor, le Chevalier Noir s'élance au-devant de ses Soldats, et ils quittent tous le Champ-de-Mars dans une cacophonie métallique assourdissante. Monsieur Ramier me salue plus simplement, tandis que des dizaines de pigeons fusent des quatre coins de la place pour le rejoindre.

- Bonne continuation, Ladybug ! Et veuillez m'excuser auprès de votre ami pour ma démonstration… ! Rouuu !

Monsieur Pigeon décolle à son tour dans un tourbillon de plumes et de battements d'ailes. J'ai un petit rire, encore effarée. Ramier le gentil monsieur original, et d'Argencourt le professeur d'escrime ombrageux, qui collaborent sans la moindre difficulté. Qui l'aurait cru ?

- A-TCHA !

Je m'élance enfin vers les toits et retrouve sans peine Chat Noir, qui s'est caché derrière un local électrique dès que la cour s'est vue envahie de centaines de pigeons. Il se redresse et me fait un sourire penaud.

- I-Ils sont partis, c'est bon ? marmonne-t-il en reniflant bruyamment.

- Oui. Et Monsieur Ramier s'excuse d'avoir débarqué avec toute son escadrille, il voulait juste impressionner les autres akumatisés…

- Des pigeons, grommelle-t-il en se laissant tomber assis, épuisé. Ça ne pouvait pas être des abeilles ? Ou des chiots ? Nan, il fallait que ce soit des pigeons, encore… A-a-a… Non, pas cette fois, héhé.

Il me fait un sourire vacillant, tout fier. Puis…

- A-TCHAAA !

Je me retiens de rire tout en tirant un paquet de compresses de ma sacoche. Je ne pensais pas devoir utiliser aussi tôt les fournitures de soin sélectionnées par Tikki, mais je n'ai rien d'autre à lui proposer. Chat Noir accepte le paquet d'une main tremblante.

- Heureusement que Papillon ne peut pas contrôler deux akumatisés en même temps. S'il avait été capable de former un combo Chevalier Noir – Monsieur Pigeon, j'étais foutuaaaAATCHA !

- Tu vas t'en sortir, Chaton ?

Il se mouche dans une compresse avec force – et relativement peu de grâce.

- …ça va passer… Plagg me rend plus résistant. Si j'étais en civil, je serais déjà en pleine crise d'asthme et en route pour les urgences. Et d'une utilité quasi-nulle.

Il me regarde avec de petits yeux épuisés et bouffis. Je lui tapote l'épaule avec compassion. Un chat allergique aux plumes. Aujourd'hui encore, je ne sais pas s'il faut en rire ou s'en désoler.

Le pauvre.

- Bon, au moins, les pigeons auront fait fuir Antibug ! raille-t-il entre deux bruits de mouchage. Ce regard courroucé de Monsieur Ramier quand elle les a traités de « rats volants » ! J'avais jamais vu des pigeons attaquer aussi vite. Ni entendu quelqu'un glapir aussi fort !

- Ah, ne me parle pas d'elle. Je n'en reviens toujours pas qu'elle se soit vantée d'être ma porte-parole et ma meilleure amie.

- La rançon de la gloire, ma Lady ! Chloé est ta plus grande fan, enfin !

Je lève les yeux au ciel.

- Quel pot de colle, oui ! J'ai cru qu'elle ne s'arrêterait jamais de me raconter ses exploits minute par minute. De tous les habitants de cette ville, il a fallu que celle qui hérite d'un costume similaire au mien soit Chloé Bourgeois ! J'attends de voir encore combien de personnes elle a berné avec ses racontars.

Hallucinant. Je viens d'apprendre que Chloé avait usé de son statut d'Antibug pour faire pression sur la police et les médias. Même si cela a éventuellement pu rendre service à tous les akumatisés – mais ça, j'attends de le voir pour le croire ! – rien que l'idée qu'elle se soit présentée comme ma meilleure amie et mon lieutenant m'est insupportable. Décidément, quand il s'agit de se faire mousser, elle n'en loupe pas une !

Chat Noir renifle puis ricane doucement. Je lui jette un regard assassin.

- Héhé… Un jour, il faudra que tu m'expliques pourquoi tu lui en veux autant, ma La…

Il se fige, roule des yeux étonnés, et enfin soupire.

- Oh. C'est vrai. Chloé est dans ta classe, non ? Te connaissant, tu dois régulièrement lui tenir tête. Ça ne doit pas la rendre plus vivable.

Perspicace… et étrangement à-propos. D'autant plus que la première fois où j'ai sciemment envoyé Chloé se faire voir, c'était peu après avoir rencontré Chat Noir, soit le lendemain de notre première vraie réussite en tant que protecteurs de Paris. Encore sous l'effet de notre victoire, j'avais rabattu le caquet de cette chipie devant toute la classe. J'ai un bref sourire à ce souvenir. Une telle dispute paraitrait tellement superficielle, aujourd'hui…

- Elle n'avait pas attendu que je commence à m'affirmer pour me pourrir l'existence, soufflé-je. Je suis presque systématiquement dans la même classe qu'elle depuis la maternelle, et elle m'en a fait baver, crois-moi. Bon, on peut parler d'autre chose ?

- Depuis la maternelle ? Wow ! Je n'arrive pas à me rendre compte.

Il paraît bien pensif tout à coup. Je me mords la joue – zut. Il m'a révélé il y a quelques semaines que sa famille voyageait beaucoup, et que c'était d'ailleurs pour ça qu'il devait partir à nouveau.

Tu parles de malchance. Et moi qui remets les pieds dans le plat…

Je réalise soudain qu'il n'a probablement jamais eu de liens comme moi j'ai pu en avoir avec mon école ou mon quartier. Certes, Chloé m'a suivie à la trace pendant toute ma scolarité, mais c'est aussi le cas de certains de mes camarades comme Nino, Ivan, Rose ou Mylène. Même les autres élèves, je les ai régulièrement croisés dans les couloirs de mon école ou lors de travaux pratiques inter-classes en sciences. Chat Noir, lui, n'a peut-être jamais connu ce sentiment rassurant de grandir au même endroit, entouré des mêmes camarades, des mêmes amis.

C'est… triste ?

- Mais… Oui, parlons d'autre chose, reprend Chat Noir, en donnant l'air de revenir d'un lointain souvenir. Toujours pas de signe du Gamer ?

- Non, toujours pas. Mais s'ils se permettent de prendre leur temps, c'est que le confinement de l'Exilé tient encore.

J'inspire un bon coup et vais me poster au bord du toit, les poings sur les hanches. Je promène mon regard sur le paysage qui s'offre à nous. Ainsi privée d'électricité et en cours d'évacuation, Paris est curieusement silencieuse et sombre, si on omet les vrombissements des fourgons de police et les éclairs des gyrophares. Le Champ-de-Mars est jalonné de cratères, tout comme quand je l'ai quitté. Au centre, veillée par le robot gigantesque et immobile du Gamer, l'équipe constituée par Max semble en plein brainstorming. Les autres akumatisés qui ne s'affairent pas déjà à évacuer la ville sont dispersés sur toute la place, en attente tout comme nous d'une bonne nouvelle.

- Qu'est-ce que tu en penses ?

- De quoi, ma Lady ?

L'enthousiasme de Chat Noir était plutôt évident lors de notre conversation téléphonique avec le Bulleur et Lady Wifi, mais je préfère m'en assurer.

- De toute cette collaboration. Du fait que des civils soient engagés par le Papillon pour combattre à nos côtés. Même si c'est de leur plein gré… J'ai eu beaucoup de scrupules, au début.

Dans un grognement d'effort, Chat Noir se relève et vient se placer à mes côtés. Tout en reniflant, il contemple l'assemblée d'un regard neuf. Il semble réfléchir sérieusement à la question, puis murmure.

- Moi non plus, je n'étais pas tranquille. Mais on n'a aucun contrôle là-dessus, n'est-ce pas ? Et j'ai déjà vu certains des akumatisés en action. Au moins, dans cet état, ils disposent d'une résistance qu'ils n'auraient jamais eues s'ils étaient restés en civil au beau milieu de ce bazar. J'essaie de me concentrer sur cet aspect-là des choses. Maintenant, il faut s'assurer qu'ils ne commettent pas d'imprudence et qu'ils rentrent tous sains et saufs.

Il croise les bras et a un sourire.

- Mais souviens-toi de ce qu'a dit le Bulleur tout à l'heure. Ils se sont tous faits peur lors du dernier affrontement. Je pense qu'ils vont être beaucoup plus prudents à l'avenir.

Ses paroles sont pleines de bon sens, et j'en étais venue au même raisonnement de mon côté. Mais je crois que j'avais besoin de l'entendre de la voix même de mon coéquipier pour réellement y croire.

- En tout cas, moi, je leur fais confiance. Pas toi ?

Le regard décidé de Chat Noir m'apaise et me remotive tout à la fois. Je suppose que s'il est aussi pragmatique, c'est parce qu'il ne connaît pas mes camarades de classe dans la vraie vie. Tant mieux, ça semblait bien assez difficile pour lui de garder l'esprit clair après avoir découvert mon identité secrète.

- Si, bien sûr que je leur fais confiance, répondé-je, un peu plus sereine. Mais ils comptent beaucoup sur nous, et je voulais m'assurer que toi et moi nous étions bien sur la même longueur d'onde.

- N'en doute jamais, ma Lady, murmure-t-il comme dans un ronronnement.

Il reporte son attention sur le Champ-de-Mars. Peu à peu ses épaules se crispent, son sourire s'éteint. Ses iris fendus se font soupçonneux, scrutateurs. Je connais cette attitude, celle qu'il adopte quand il jauge un ennemi.

- Tu penses à ce qu'a dit l'Invisible ?

- Mmh. Parmi tous ces gens, il y a le fils du Papillon, souffle-t-il, lugubre.

- Ou sa fille ? Invisible a dit « l'enfant du Papillon », mais ça pourrait être n'importe qui : un des akumatisés, un soldat recruté par Chevalier Noir, ou même un des volontaires qui aident Rogercop. Et ça peut tout aussi bien être un adulte ! Quand on y pense, Papillon est peut-être beaucoup plus vieux qu'on ne le croit, et ses enfants aussi sont plus âgés que nous…

- En gros, on pensait tenir un indice crucial, mais c'est retour à la case départ ?

Chat Noir pousse un soupir à fendre l'âme.

- Ah, mieux vaut ne pas y penser pour l'instant. On se fait du mal.

- Ehm… Chat Noir, Ladybug ?

Dans mon dos, j'entends la fermeture éclair de ma sacoche s'ouvrir. Wayzz apparaît, un gâteau entre les pattes. Je souris faiblement. Tikki a été très pointilleuse quand on a décidé d'emporter des provisions de fromage et de biscuits, et visiblement elle ne s'est pas trompée sur les préférences de Wayzz : le biscuit aux algues – une spécialité dénichée au rayon « cuisine exotique » – est déjà bien entamé.

- Puisque vous en êtes à parler stratégie… Je n'ai pas été tout à fait franc avec vous, toute à l'heure. Comme L'Invisible et les papillons étaient présents, j'ai préféré me taire.

- On t'écoute… ?

Wayzz semble beaucoup plus vivace que lors de mon combat sur ce même Champ-de-Mars. C'est rassurant.

- Si j'ai disparu toute à l'heure, ce n'était pas pour faire diversion. Pas en premier lieu. En réalité, je veillais à mettre la Boîte en sécurité.

Chat Noir sursaute, pâlissant.

- Oh, mais c'est vrai ! L'explosion de l'appartement de Maître Fu !

Hein ?!

Chat Noir capte mon regard effaré, et il s'empresse de m'expliquer.

- L'Exilé avait piégé son appartement au cas où je viendrais récupérer mon Miraculous. Ce serait trop long à t'expliquer, mais… considère que c'est comme ça que Papillon a compris qui j'étais. Et que c'était à moi qu'il fallait rendre l'Anneau.

Je le sens sur la défensive. J'imagine que c'est parce qu'il ne veut pas trahir son identité secrète en me donnant trop de détails. J'acquiesce en silence, et il s'adresse à nouveau à Wayzz, inquiet.

- Est-ce que la Boîte est… ?

- Elle est intacte, assure le kwami tortue. À vrai dire, il en faudrait bien plus que ça pour détruire un tel artefact et les Miraculous stockés à l'intérieur. Mais je suis l'Armille Bouclier, et mon devoir est de faire en sorte que la Boîte ne tombe jamais entre de mauvaises mains. Je suis parti dès que je l'ai pu. Papillon m'a repéré sur le chemin du retour, et je ne suis pas parvenu à semer ses avatars malgré mes efforts.

Je revois encore la petite sphère du bouclier de Wayzz slalomer entre les cheminées et les toits de Paris, quand l'énorme vague de papillons rasait tout sur son passage dans l'espoir de gagner du terrain. Tu parles d'une discrétion !

Wayzz lévite avec nervosité.

- Je craignais de le rabattre vers vous avant que Plagg et Tikki n'aient recouvré leurs forces, alors j'ai multiplié les détours ! J'ai tout fait pour éviter les quartiers encore habités, mais nous avons détruit tant de choses… !

Je lève ma main en coupe comme avec Tikki, et Wayzz, après une hésitation, vient se poser dans ma paume. Il lève son petit visage anxieux vers moi.

- Tu as bien agi, Wayzz. Ce n'est pas ta faute si Papillon est du genre… obstiné.

- On pourrait même dire « bourrin » à ce niveau-là, ajoute Chat Noir. Quand je pense qu'il s'est permis de nous proposer un marché juste après nous avoir attaqués. Mais au moins, tu t'en es tiré sain et sauf…

Wayzz nous accorde un pauvre rictus. J'en suis certaine maintenant, son regard est plus vif, et l'aura qu'il dégage est subtilement différente. Il est toujours aussi petit au creux de ma main, et c'est pourtant comme s'il irradiait une énergie nouvelle, plus puissante, plus… pesante ? Je n'étais pas en contact direct avec lui quand il a stoppé la vague de papillons, mais son bouclier aussi m'a paru plus consistant que lors de notre combat face à Maître Fu.

- Tu as l'air d'aller mieux, non ?

- Oui, acquiesce-t-il en souriant. Lorsque je suis allé les trouver, mes frères et sœurs m'ont cédé une partie de leurs forces.

- Tes « frères et sœurs » ? Tu veux parler des autres kwamis ? questionne Chat Noir, de plus en plus curieux. Je croyais qu'ils étaient endormis dans la Boîte, comme en hibernation ?

- Ils le sont toujours. Mais c'est ainsi que nous procédons en temps de crise. L'important est de protéger la Boite. En tant qu'Armille Bouclier, je peux user de leur énergie tandis qu'ils sont en sommeil. C'est… un peu comme s'ils étaient là, avec moi.

Il a un sourire candide que je ne lui avais vu jusque-là que lorsqu'il discutait avec Tikki, pendant les beaux jours. Il faut croire que les kwamis forment réellement une petite famille. Et dire qu'ils ne se voient quasiment jamais…

- C'était donc pour ça que Papillon te poursuivait, s'exclame Chat Noir. Pour savoir où se trouve la Boîte ? Mais, et s'il profitait de toute cette agitation pour la chercher de son côté ?

Wayzz se fait rassurant et même catégorique.

- Aucun risque, Chat Noir. Tout ce que je peux vous dire à ce sujet, c'est que la Boîte est en lieu sûr maintenant.

Mon coéquipier acquiesce, le regard fixe et écarquillé tel un chat qui aurait ferré une proie. J'attends patiemment : c'est toujours comme ça quand il est sur le point de faire émerger une idée qu'il croit brillante. Bonne ou mauvaise…

- Mais alors… Et si on faisait appel aux autres kwamis pour combattre ?

Je reste muette, prise de court. Son visage sérieux s'éclaire, et il renchérit avec enthousiasme.

- Bah, oui ! Quoi de plus évident que les autres Armilles pour ramener leur Gardien ?

- Chat Noir, on ne peut pas décider de ça tous seuls ! Ce n'est pas à nous d'ouvrir la Boîte !

- Non, ça, c'est le rôle du Gardien. Et Wayzz est l'Armille Bouclier en plus d'être son kwami. En discutant avec Maître Fu, j'ai cru comprendre que leurs rôles étaient similaires.

- Chat Noir dit vrai, concède la petite créature. Et d'ailleurs, ce n'est pas au Gardien de choisir quel kwami doit entrer en activité et avec quel Porteur. Le rôle d'un Gardien est d'attribuer les deux Astres, mais pour les Armilles, c'est différent. Maître Fu a le devoir de protéger et d'ouvrir la Boîte quand la situation l'exige, tout en restant neutre dans le processus de sélection des Porteurs d'Armilles.

- Ah bon ?

Qui attribue les Miraculous des Armilles, alors ?

- Cependant…

Wayzz croque dans son biscuit et le mâche longuement, perdu dans ses pensées. Il finit par secouer la tête.

- Non. Mon Maître entre dans une rage folle lorsqu'il est en présence d'un Porteur ou d'un kwami. Nous l'avons constaté avec Ladybug toute à l'heure… Je crains que si on réveille un de mes frères pour nous épauler, mon Maître devienne encore plus puissant, voire incontrôlable.

J'ai une grimace au souvenir de mon combat précédent. Quand je suis revenue sur le Champ-de-Mars, les akumatisés maîtrisaient la situation et l'Exilé semblait en perte de vitesse, moins offensif. Mais dès l'instant où je suis réapparue, sa rage et sa puissance ont dépassé toutes nos expectatives. C'est Climatika qui a fait les frais de ses nouvelles attaques – dévastatrices – et c'est ce qui nous a menés à me laisser sur le banc de touche, le temps d'analyser nos autres options.

Encore heureux que les akumatisés ne semblent pas compter à ses yeux. Sinon, Papillon aurait déjà signé notre arrêt de mort avec son armée…

- Wayzz a raison, déclaré-je. On ne sait même pas comment va réagir l'Exilé quand nous serons deux à l'attaquer… Alors un troisième Porteur, et fraîchement recruté en plus ? Ce serait beaucoup trop dangereux pour lui !

Chat Noir s'avoue vaincu dans un grognement.

- D'accord. Mauvaise idée.

- Par ailleurs, continue Wayzz, trouver un être humain de valeur risquerait d'être compliqué en si peu de temps. Ils sont quasiment tous akumatisés par le Papillon désormais.

- Quoi, tu veux dire que les autres auraient pu devenir… ?

Wayzz acquiesce d'un pâle sourire.

- Voyez vous-même.

Il croque dans son biscuit et nous désigne le Champ-de-Mars. Il a cessé de neiger depuis déjà quelques heures, et la lune parvient à percer d'entre les nuages. Il règne une atmosphère étrange à la lumière des groupes électrogènes et de quelques restes de brasiers rougeoyants. Au beau milieu des immeubles à moitié détruits, parmi les cratères creusés par le tout récent combat, le temps semble comme suspendu.

Horrificator et Cœur-de-Pierre se sont installés à l'écart : Mylène, sous sa forme de monstre rose, n'est pas plus grosse qu'un chat – signe qu'elle est en confiance, ainsi pelotonnée dans les larges paumes rocheuses d'Ivan qui, immobile et somnolent, la couve du regard. Un peu plus loin, Antibug fait les cent pas tout en râlant à propos de ses cheveux roussis. Invisible l'écoute avec patience, mais semble également prendre un malin plaisir à disparaître et réapparaître là où Chloé ne s'y attend pas.

Dislocœur et Chronogirl font une bataille de bras de fer sous l'égide du Bulleur et de Lady Wifi, tandis que Riposte les observe d'un air blasé tout en affûtant sa lame. Assise près d'elle, Climatika a été soignée par Princesse Fragrance, et ses brûlures ne sont plus que très légères. Elle semble d'ailleurs encore sous l'effet anesthésiant – et euphorisant - de cette brume de soin, si j'en crois son regard rêveur et son teint, non pas bleu glacial mais toujours vaguement rose.

Au centre de la place, entouré d'un amas d'unités centrales et d'écrans rassemblés – ou bien créés ? – pour l'occasion, Nathaniel le Dessinateur est penché sur sa tablette graphique, qui a maintenant la taille et l'aspect d'une table dont le plateau lumineux fourmille de signes. À ses côtés, Numéric le photographe et Max le Gamer sont en grand conciliabule. Branché à la tablette et à certaines des unités centrales, Markov, le petit robot de Max, volette de-ci de-là, lui-même akumatisé si j'en crois sa couleur rouge.

Les précédentes paroles de Max le Gamer me reviennent en mémoire.

« Ladybug nous avait expliqué que l'Exilé était un ami à vous, au départ. On a mis au point un plan pour le calmer sans trop le malmener, mais on doit d'abord améliorer quelques paramètres… »

Je fronce les sourcils, intriguée par tant de mystères. Mais je reste reconnaissante de la chance que nous avons : les akumatisés sont tous indemnes ou presque. Quelques-uns achèvent de panser des blessures très superficielles, les autres tuent le temps ou se restaurent en attendant que l'équipe du Gamer fasse une annonce. Quelques grands altruistes sont repartis dans les rues et dans l'hôpital voisin pour se rendre utiles – comme Reflekta, Princesse Fragrance et le Mime, dont les pouvoirs s'avéreraient peu fonctionnels dans un combat à grande échelle.

- Ils brillent chacun à leur manière, reprend Wayzz, pensif. Et par ailleurs ils sont tous dotés d'un esprit et de sentiments très forts. Sans parler de leur courage et de leur abnégation. Parmi eux… oui, je vois quelques porteurs d'Armille potentiels.

- Je croyais que le Papillon les avait choisis pour leurs défauts, au départ ? s'étonne Chat Noir. Ou pour leurs mésaventures ?

- Pas tout à fait… En tout cas, pas seulement. Tous se sont sentis démunis ou révoltés à un moment donné, et c'est leur détresse qui a permis au Papillon de les pister puis de les contrôler. Mais en ce qui concerne les Champions – c'est ainsi qu'on appelait les soldats du Papillon autrefois – c'est de leur âme et de leur cœur que leur pouvoir provient. C'est cette même force qui nuorrit un kwami et permet d'entrer en symbiose avec un Miraculous.

- « Nourrir un kwami » ? La « symbiose » ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

Comme Chat Noir n'a pas l'air plus avancé que moi, le kwami hoche la tête.

- C'est vrai, j'oubliais que vous êtes encore des Porteurs débutants. Normalement je n'ai pas le droit de m'étendre sur ce sujet. C'est à vos kwamis de vous l'expliquer quand ils le jugeront utile, mais étant donné les circonstances… Chat Noir, tu peux peut-être comprendre, toi qui a déjà renoncé ?

Il prononce le mot avec une intonation différente, plus appuyée. Chat Noir reste dubitatif quelques instants, puis il acquiesce, le visage sombre.

- Oui. Quand j'ai dit « Je renonce à toi » et retiré l'Anneau, Plagg a disparu. Même s'il n'était pas d'accord, ce dont je suis certain.

- C'est bien ça. Nous autres kwamis, nous sommes d'une puissance que vous ne soupçonnez guère, mais nous restons soumis à notre Miraculous. Sans le lien qui nous unit à notre Porteur, nous devenons presque inoffensifs. Quand le lien est fort et ancien, il faut renoncer clairement et à voix haute pour le couper. Quand le lien est récent, il suffit parfois d'une pensée affirmée.

Wayzz a un simple coup d'œil très furtif dans ma direction, et je frémis. Fait-il allusion à mes débuts avec Tikki ? Notre premier échec face à Cœur-de-Pierre avait été si cuisant pour moi que j'avais retiré les Boucles d'Oreille, intimement persuadée que je n'en étais pas digne. Et mon kwami avait aussitôt disparu.

Wayzz est-il au courant ? C'est Tikki qui lui en aurait parlé… ?

- Plus le lien est fort, et plus nos capacités évoluent, poursuit Wayzz. Plus le Porteur gagne en maturité, en sagesse et en expérience, plus sa force d'âme résonne dans le Miraculous, et plus le kwami peut s'affirmer dans votre monde. Les pouvoirs éveillés pendant la transformation sont ainsi décuplés. Mais si d'aventure le Porteur renonce, alors nous ne sommes plus rien. Nous disparaissons, jusqu'à ce que le Porteur fasse à nouveau appel à nous… Ou jusqu'à ce que quelqu'un d'autre devienne Porteur et se transforme à son tour. Alors le précédent Porteur oublie. Et le cycle recommence.

Il effleure l'Ecaille de Jade qu'il a noué à sa carapace.

- Mon Maître craignait que le lien qui nous unissait permette au Papillon de prendre l'ascendant sur moi, comme avec Nooroo. Il a renoncé à son Miraculous pour éviter un tel drame. C'est pourquoi j'étais si fatigué tout à l'heure, Ladybug. Sans ce lien énergétique avec mon Maître, j'étais voué à disparaître dans mon Miraculous jusqu'à son prochain appel. Mon devoir d'Armille Bouclier prime cependant, et j'ai pu me maintenir dans cette réalité. La Boîte et mes frères comptent sur moi, depuis toujours…

Chat Noir et moi-même échangeons un regard. Dire qui Wayzz était censé « ne pas s'étendre »… Combien de choses ignorons-nous encore ?

Rêveur, Wayzz tressaille puis se reprend.

- Tout ça pour dire que certains humains ont assez de force d'âme pour espérer devenir un Porteur un jour. Et c'est cette même force d'âme que le Papillon détourne pour nourrir son Akuma et créer un Champion. Il peut en créer un seul et le contrôler à la perfection, comme il l'avait fait jusque-là, ou bien il peut en créer plusieurs et les laisser agir à leur guise.

- C'est donc pour ça qu'aujourd'hui les akumatisés sont aussi « personnalisables » ? questionne Chat Noir. Ou que leurs pouvoirs ont changé depuis leur première akumatisation ?

J'écarquille les yeux en comprenant ce qu'il veut sous-entendre. Alya ne jure que par internet et les réseaux sociaux, et sous les traits de Lady Wifi elle a ainsi pu développer un mode de communication à la fois intuitif et efficace, grâce à ses oreillettes duplicables. Princesse Fragrance s'est retrouvée avec une brume de soin puisque Rose est une rêveuse invétérée qui a le cœur sur la main. Kim est un grand sportif, donc Dislocœur a gardé ses ailes et son agilité, et il a même récupéré un arc digne de ce nom maintenant que sa déconvenue amoureuse est passée. Et les autres… !

- Le libre-arbitre des Champions influe sur leurs capacités, acquiesce Wayzz. Les possibilités sont donc infinies. Il suffit qu'ils y croient, tout simplement. Vous êtes entourés de très bons coéquipiers, Ladybug, Chat Noir. Quel dommage que le Papillon ait cherché à faire d'eux vos ennemis.

La voix de Wayzz se fait légèrement chevrotante.

- Et c'est pourquoi mon maître est un akumatisé aussi puissant, aujourd'hui. Il a près de deux siècles d'expérience, et il en sait tellement plus que vous et le Papillon réunis. Mais les regrets qu'il avait au fond du cœur… Ils sont en train de le dévorer. J'ai peur qu'il ne s'en remette pas. Aucun humain ne devrait vivre aussi longtemps, pas même les Gardiens. Il aurait dû transmettre ce fardeau il y a des décennies de ça.

- Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? murmure Chat Noir.

J'ai déjà une idée de la réponse, grâce aux demi-révélations de Maître Fu lors de notre première rencontre officielle. Une histoire d'erreur passée, de destruction de l'école – « Le Temple » ? - dont il était issu.

- Il est le dernier des Gardiens, déplore Wayzz. Puisque la Boîte est incomplète, il ne peut la transmettre à son successeur désigné qu'à sa mort. Mais il est aussi le Porteur du Miraculous de la Tortue, et mes Porteurs ont toujours été caractérisés par une longévité hors-norme.

- Donc tant que le Papillon et le Paon sont introuvables, il est condamné à veiller sur la Boîte ?

Wayzz acquiesce, de plus en plus sombre.

- Ce n'est pas pour rien si le Gardien doit rester neutre : il est supposé vieillir et mourir, et la Boîte se trouve son successeur lorsqu'il disparaît. Mais un jour où tout semblait perdu, afin de me protéger mes frères et moi, Maître Fu a choisi en connaissance de cause de devenir mon Porteur.

- Je comprends mieux pourquoi l'Exilé cherche à récupérer tous les kwamis, soufflé-je. Il veut pouvoir fermer la Boîte pour de bon et être libéré de cette tâche. Et comme pour n'importe quel akumatisé, c'est une volonté qui tourne à l'obsession.

Le kwami tortue baisse les yeux, mortifié.

- Vous l'auriez vu, dans ses jeunes années. Il rêvait de sauver le monde, de restaurer la paix et l'Equilibre partout où il passait. Mais il est devenu Gardien sans avoir eu de véritable formation. Et nous avons perdu Duusu le Paon et Nooroo le Papillon. Ça n'aurait jamais dû se passer ainsi. Jamais. Je suis tellement désolé. Cette histoire vous dépasse tous…

Je me force à sourire.

- On retrouvera tes frères, Wayzz. Tout comme on va ramener Maître Fu aujourd'hui. C'est promis.

Chat Noir acquiesce, pensif.

- D'ailleurs, est-ce qu'on a une idée de comment faire ? Est-ce qu'il faut détruire un objet particulier, comme pour les précédents akumatisés ? Parce que dans ce cas précis, j'aurais tout de suite parié sur son énorme sac à dos. C'est de là qu'il tirait ses parchemins explosifs.

- Je suis quasiment sûre que Riposte a éraflé le sac de Maître Fu dans son attaque mortelle, toute à l'heure, déclaré-je. Pourtant, il ne s'est rien passé. Et je ne vois pas quel autre objet sur lui pourrait héberger l'Akuma.

Une curieuse intuition me taraude depuis mon dernier affrontement avec l'Exilé.

- Wayzz, est-ce que… Est-ce que l'Exilé pourrait être lui-même le réceptacle de l'Akuma ?

- Non !

J'échange un regard soupçonneux avec Chat Noir, qui a froncé les sourcils, intrigué : Wayzz a répondu presque aussitôt, sans réfléchir.

- Je veux dire… Non, car c'est impossible, corrige le kwami tortue. Et Maître Fu ne se serait pas exposé ainsi. Mais il avait son vieux sac à dos avec lui quand il a été repéré par le Papillon. Je suis sûr que c'est ça, l'objet akumatisé. Ça ne peut être que ça. Il faudrait le détruire, pas seulement l'égratigner.

- Compte sur nous, murmuré-je, rassurante.

Wayzz engloutit vaillamment le reste de son biscuit et retourne fouiller dans ma sacoche : à en juger les bruits qui s'en échappent, il s'attaque à un deuxième gâteau. Comme Tikki un peu plus tôt, il fait des réserves en prévision de la bataille à venir. Chat Noir se mouche une dernière fois.

- Si c'est bien son sac qui sert d'objet akumatisé, ça expliquerait son look de pèlerin des temps anciens… Bon.

Il s'étire longuement.

- On n'a plus qu'à retenter le coup alors. Lui enlever son sac et le réduire en miettes, juste au cas où. Si ça ne fonctionne pas, on avisera. Avec le Cataclysme, ça va être un jeu d'enfant !

J'hésite à le contredire – je crains vraiment que les choses ne soient pas si simples. L'Exilé était d'une puissance déjà impressionnante lorsque j'étais seule face à lui. Qu'adviendra-t-il lorsque nous serons deux Porteurs d'Astre à l'attaquer ?

Chat Noir se ramasse au bord du toit, et sa queue fouette l'air alors qu'il scrute le Champ-de-Mars. Je croise les bras, amusée, et décide d'entrer dans son jeu.

- Je me disais exactement la même chose quand je l'affrontais, Chaton. Je n'ai pas arrêté de penser à toi.

- C'est vrai ? s'exclame-t-il, le regard brillant. Je t'ai vraiment manqué, alors ?!

Oh, c'est trop tentant.

- Je me disais plutôt : « vivement qu'il pose ses sales pattes sur ce sac, qu'on en finisse »…

Mon coéquipier se fige, puis plisse les yeux de manière exagérée.

- …charmant, ma Lady. Charmant ! Mais je vais prendre ça pour un compliment quand même.

Il a – enfin – un sourire, un vrai. Je retrouve le Chat Noir d'autrefois, insouciant et charmeur. Je me rends compte que ce Chat Noir-là avait peu à peu disparu au fil des dernières semaines et de nos échecs à identifier le Papillon. Ce départ est réellement un crève-cœur pour lui.

- Je sais que je t'ai manqué, Ladybug.

Il me fait un rictus carnassier, et j'éclate de rire. Subrepticement, je sens mon front se réchauffer au souvenir de ses lèvres contre ma peau. Je détourne les yeux et hausse les épaules, le temps de reprendre contenance. Je ne veux pas lui faire part de mes inquiétudes ou de mes questionnements – au sujet de Maître Fu, des akumatisés, ou même à propos de nous. Il souffre déjà bien assez comme ça de son départ imminent.

Rester sereine. Enthousiaste. Combattive. C'est à moi de le soutenir, désormais.

- Bon, d'accord, tu m'as manqué, Chaton. Juste un peu. Après tout… Que serait un combat sans ta griffe inimitable ?

- Oh, joli !

Une voix familière en contrebas nous rappelle à l'ordre.

- Eh ! Ladybug, Chat Noir ! s'exclame Alya. Qu'est-ce que vous fabriquez là-haut ? C'est bon, Max a bientôt terminé. Descendez !

.

.

Tout en marchant vers le centre de la place, Lady Wifi lit la minuscule bandelette de papier, puis la chiffonne au creux de son poing. Elle remercie d'un regard le pigeon posé sur son avant-bras, et le messager s'envole aussitôt.

- Monsieur Ramier s'excuse encore, Chat Noir, lance Alya par-dessus son épaule. Il n'aurait pas insisté s'il avait pu se rappeler que tu étais allergique aux plumes… Quoique, je trouve sa façon de le montrer assez ironique, grimace-t-elle, amusée. Qu'est-ce qu'il est pénible ! Je lui ai pourtant donné une oreillette à lui aussi ! Il lui suffisait de t'appeler !

Resté une dizaine de mètres en arrière, Chat Noir hausse les épaules, les bras résolument croisés, la mine sombre. Je suis sûre qu'il a cessé de respirer pendant toute la courte minute où le volatile était présent.

- Y a pas de mal, Lady Wifi.

- Je vais quand même faire mon possible pour que cette info ne fuite pas plus tard. Rien qu'avec les réseaux sociaux, je vais avoir du pain sur la planche.

- Tu sais, ce n'est pas si grave…

Chat Noir nous rattrape d'une petite foulée et m'accorde un bref coup d'œil : on pense à la même chose, lui et moi.

Bientôt, ça n'aura plus d'importance.

- Comment ça, « pas si grave » ? s'insurge Alya tout en tapotant furieusement l'écran de son portable. Ce serait le comble si la plus grande faiblesse de Chat Noir venait à être connue de tout Paris ! Crois-moi, dès demain, ni Internet ni personne d'autre ne s'en souviendra, foi de Lady Wifi !

- Ooooh Ladybug, Chat Noir !

La petite voix métallique coupe court à notre échange. Un éclair rouge fuse depuis le centre de la place et vient voleter autour de nous.

- Je suis si content de vous retrouver ! Vous m'avez beaucoup manqué, j'espère que vous vous portez bien !

Chat Noir se déride enfin.

- Bonjour, Markov ! Ou tu préfères Robustus ?

Le petit robot fait une pirouette, ses yeux de pixels en forme d'accent circonflexe. Pourvu d'une deuxième pince et d'une double hélice, il semble encore plus perfectionné que la dernière fois que Max l'a amené au collège. À moins que ce ne soit le résultat de cette nouvelle akumatisation ?

- Markov, c'est bien, c'est le nom que m'a donné mon ami Max !

- Évidemment !

Markov vient taper de la pince contre le poing offert de Chat Noir, puis il s'incline avec grâce devant moi.

- Gente dame, quel honneur de vous servir à mon tour !

Un éclat de rire retentit non loin de là. Le Gamer s'avance à notre rencontre avec un grand sourire.

- Excusez les manières de Markov, il a un peu trop observé le Chevalier Noir, je crois.

- Oui ! renchérit le petit robot. Sire Chevalier Noir est très apprécié des civils aujourd'hui, alors j'essaie d'agir comme lui ! Palsambleu !

- Markov, on a encore un problème de calibrage. Tu peux relancer une phase de calcul ? Je vais expliquer la situation à nos amis.

- À vos ordres, monseigneur !

Le robot repart vers les unités centrales en cliquetant joyeusement des pinces.

- Aha ! Sus à l'ennemi !

Nathaniel le Dessinateur lève les yeux à son approche et lui accorde un sourire pensif, avant de replonger dans la réalisation d'un croquis en compagnie de Numéric. Max a un petit rire attendri pour son robot, puis il pousse un gros soupir et retrouve son sérieux. Il ôte ses lunettes en forme de papillon stylisé et se frotte les yeux. Il a l'air épuisé.

- Bon… Par où commencer ?

- On sait déjà que vous êtes parvenus à isoler l'Exilé dans l'univers parallèle de Numéric, déclaré-je. Ce qu'on a du mal à saisir, c'est ce que vous faites avec… tout ça ?

Max remet ses lunette et surprend notre expression dubitative – et même bouche bée concernant Chat Noir – pour ce qui entoure son équipe : un amas plus ou moins organisé d'écrans, d'unités centrales, de consoles de salon, de batteries de voiture, et d'une foultitude d'autres appareils électroniques, reliés par des rivières de câbles à d'énormes générateurs disséminés un peu partout en périphérie de la place. Le tout branché au gigantesque robot du Gamer. L'ensemble clignote, souffle, cliquette et ronronne sans discontinuer.

- Oh ! Oui, très juste ! Pour résumer, le monde parallèle de Numéric est parfait pour contenir quelqu'un d'aussi dangereux que l'Exilé. Une fois photographié, il apparaît dans son album et ne peut plus en sortir sans l'accord de Numéric. Là-bas, il n'y a pas de civils ni de bâtiments à protéger, et les lois de la physique sont similaires à celles de notre monde. Du coup, dès le départ, on s'est demandé s'il ne valait pas mieux tous nous y rassembler pour l'affronter. L'ennui, c'est que cet univers virtuel est totalement vide, sans appuis ni aucun obstacle pour nous protéger. Un pouvoir comme celui de Climatika y ferait un carnage, mais une bombe comme celles de l'Exilé également. Et je ne parle même pas des combattants comme vous, qui êtes habitués à compter sur le relief et les objets alentours pour affronter vos adversaires et vous déplacer.

- Non, sans blague ? claironne Chat Noir.

Sauf que Max a un sens de l'humour inversement proportionnel à son QI. L'ironie de Chat Noir lui passant loin au-dessus de la tête, il s'empresse de se justifier.

- Si tu veux des statistiques, sache que d'après mes calculs et ceux de Markov, il y a eu près de 86 % de vos missions passées où…

- D'accord, d'accord, Gamer, on te croit, m'empressé-je de l'interrompre avec gentillesse avant qu'il ne se lance dans une revue de chiffres impossibles à vérifier. Où veux-tu en venir, s'il te plaît ?

- C'est là que Nathaniel – pardon, le Dessinateur – intervient. Il a redéfini sa tablette graphique et l'a associée à l'album photo de Numéric, tandis que Markov et moi-même on s'est occupés d'optimiser les échanges de données et de leur fournir assez de mémoire vive – d'où le matos qui nous entoure. Wifi et Audimatrix se sont débrouillées pour nous obtenir une liaison satellite optimale : on a pu se procurer une cartographie en temps réel et au mètre près de toute la zone !

La fatigue de Max a peu à peu laissé place à une excitation évidente mais qui nous reste incompréhensible. Chat Noir a l'air aussi perdu que moi par ce charabia.

- Et… donc ?

- Lancement de la phase 3. Connexion en cours.

Au son de la voix tout à coup neutre et mécanique de Markov, tous les écrans visibles s'illuminent. Le robot du Gamer ronronne, les unités centrales tout autour sifflent avec force, tant et si bien qu'elles finissent par couvrir le vrombissement des générateurs. Les autres akumatisés relèvent la tête, quelques sifflements enthousiastes fusent. Numéric et Le Dessinateur restent dans l'expectative, tandis que Max jubile.

- L'univers de Numéric ne sera plus vide. On est en train d'y recréer tout Paris comme terrain de combat ! C'est juste que…

Un chuintement résonne sur toute la place, et l'obscurité se fait subitement. Pendant quelques secondes, on ne distingue plus que l'éclat bleuâtre de la tablette du Dessinateur, qui gonfle les joues de dépit. À ses côtés, Numéric a un geste impatient doublé d'un juron.

- Réinitialisation de la procédure… Ventre-saint-gris !

Initiée par Markov, une onde d'énergie ébranle la place, et toutes les machines présentes se rallument. L'éclairage revient, les générateurs redoublent d'effort.

- …C'est juste qu'on manque de puissance de calcul et donc de stabilité, soupire Max en guise de conclusion. Le projet Paris-Pixel est encore plus exigeant qu'on ne l'avait prévu. Wifi, tu as des nouvelles de ton côté ?

Postée un peu à l'écart, Alya marmonne, son téléphone en lévitation devant elle. Elle croule littéralement sous les hologrammes – des fenêtres ouvertes sur les réseaux sociaux, des canaux de discussion, des lignes de calculs, des listes défilantes…

- Mmh ? Audimatrix et Rogercop sont toujours en pourparlers avec le ministre. Je suis à deux doigts de mettre Antibug sur le coup pour accélérer les choses.

Max se gratte la tête, l'air embêté.

- Sincèrement ? Vas-y. Quand on a une arme ultime, c'est dommage de s'en priver pour les négociations.

- Tu as raison ! C'est juste que les engins de destruction massive, ça se manipule avec tact. Laisse-moi faire.

Lady Wifi claque dans ses mains, et aussitôt tous les hologrammes fusent vers son écran pour y disparaître. Elle rattrape son téléphone au vol et nous fait un sourire enjoué, avant de se détourner pour chercher quelqu'un du regard.

- Eh, Chloé ! J'ai besoin que tu rappelles ton père !

Une voix grinçante glapit au loin, exaspérée.

- Encore ! Qu'est-ce que tu veux cette fois, binoclarde ? Un miracle ?

Lady Wifi s'élance vers Antibug.

- Presque ! Une autorisation pour accéder aux serveurs gouvernementaux et user de leur capacité de mémoire vive…

- Hein ?!

- T'inquiète, on va te préparer un texte. C'est Max et Ladybug qui m'envoient.

Un silence. Puis Chloé reprend, fière et minaudante.

- …Bon, si c'est Ladybug qui demande, alors je m'y mets !

La voix de crécelle enchaîne aussitôt, beaucoup moins mielleuse.

- Envoie ton texte, binoclarde, et laisse donc faire les pros !

- Sacrée Chloé, s'exclame Max. Pour une fois que sa tchatche peut servir à quelque chose, elle veut encore se faire prier…

- Elle s'est réellement faite passer pour l'envoyée de Ladybug ? questionne Chat Noir.

- Pour son bras droit, même ! Entre sa combinaison d'Antibug, son culot et son père le Maire de la ville, elle collectionne les atouts. On ne s'en plaint pas vraiment d'ailleurs, les médias et les autorités compétentes ne nous auraient pas fait confiance aussi rapidement sans le coup de pouce du maire. Et qui a persuadé le maire de nous donner carte blanche, d'après vous ?

Chloé et Alya reviennent vers le centre de la place, talonnées par Sabrina. La main sur son oreillette, Antibug écoute Lady Wifi avec morgue mais sans l'interrompre.

- Maintenant, Audimatrix a l'oreille des journalistes et informe la population en temps réel des risques et des consignes de sécurité. Rogercop chapeaute la collaboration entre les forces de police et les Soldats Noirs que dirige le Chevalier, afin d'évacuer les civils…

- Allô, Papa ? Oui, je sais que tu es très occupé, mais moi aussi figure-toi !

Tout le monde se tait, à l'écoute de la voix crispante de Chloé.

- Ce pauvre Gamer et sa bande ont encore besoin de notre aide, donc il te demande si tu pouvais faire désactiver les pare-flammes de…

- Les « pare-feux », la reprend doucement Sabrina. Le terme exact, c'est « pare-feu »…

- Oui, bon, d'accord ! Papa, Je viens de t'envoyer une liste des services concernés. Il faut donc désactiver leurs pare-feux et... Raaah, mais qu'est-ce que ça peut faire, Papa ? On est des ados, tu crois que ça nous intéresse, les dossiers secret-défense ? On est en pleine bataille, là ! On lutte pour la ville, ok !

Antibug poursuit son laïus au téléphone – discours suggéré par Alya mais qu'elle enjolive, à l'évidence. Lady Wifi nous fait un signe de pouce en l'air. Max acquiesce et repart en direction du centre des opérations.

- Nathaniel dessine aussi vite qu'il peut et Markov l'assiste grâce aux images satellites, mais ils ne peuvent pas inventer un méga-serveur tous seuls, et pour faire tourner un tel univers, on manque sacrément de puissance. Toutes les ressources informatiques disponibles seront bonnes à prendre pour stabiliser le projet. Croisons les doigts pour qu'Antibug nous facilite la tâche !

- Donc, si j'ai bien compris, le monde virtuel que vous êtes en train de créer ne tient pas debout, c'est ça ? reprend Chat Noir.

- C'est un peu rapide comme résumé… mais, oui, ça surchauffe et ça plante systématiquement quand Nathaniel et Vincent – pardon, Le Dessinateur et Numéric – tentent de faire cohabiter leurs deux univers. On suppose que c'est parce qu'on manque encore de puissance de calcul, il nous faudrait au moins un Markov supplémentaire.

Le petit robot vient planer près de nous.

- J'en suis tout marri, Max, mais il m'est impossible de me dupliquer correctement dans le temps qui nous est imparti… Morbleu ?

- Je sais bien, mon grand, lui répond Gamer dans un sourire. De toute façon, tu es unique.

Toujours songeur, Chat Noir marmonne.

- Et si c'était l'album de Numéric qui n'était pas fait pour supporter une telle charge ?

Je fronce les sourcils.

- Chat Noir, c'est la même chose, non ?

Max reste songeur quelques instants.

- Pas tout à fait. Numéric et moi-même sommes partis du principe que son univers était comme la page blanche d'une feuille de calcul : infini, et capable de tout intégrer tant qu'on avait le bon outil.

- Et s'il ne l'était pas au final ? reprend Chat Noir. Peut-être que ta page blanche n'est pas aussi grande ou aussi solide que ça, en fin de compte ?

Max écarquille les yeux. La double hélice de Markov accélère.

- Qu'est-ce qui t'a mené à penser ça, Chat Noir ?

- J'ai été prisonnier du monde de Numéric, à deux reprises même. La première fois, j'étais en civil et accompagné, donc impossible pour moi de me transformer sans me faire griller. Mais pour la deuxième, j'étais Chat Noir, et je n'ai pas hésité longtemps avant d'user du Cataclysme sur la seule chose à ma portée : le sol. C'est l'univers tout entier qui a été détruit sur le coup, et toutes les personnes prisonnières ont été relâchées, même celles qui n'étaient pas enfermées avec moi.

- Et évidemment, Numéric ne pouvait pas s'en souvenir, marmonne Max, en pleine réflexion.

Je comprends enfin où Chat Noir veut en venir. Le Cataclysme a une grande puissance de destruction qu'on peine encore à mesurer – d'ailleurs, peut-être que ça dépend de la volonté de Chat Noir ? – mais sa portée s'arrête habituellement aux limites physiques de l'objet touché, peu importe sa taille. Si l'univers de Numéric était infini, au mieux Chat Noir aurait été le seul à sortir de l'album, au pire le Cataclysme n'aurait été que partiellement efficace car dilué dans l'immensité de l'univers visé.

- Explique-nous, demande Max en entraînant Chat Noir vers le centre des opérations. Comment as-tu fait ? Où as-tu frappé ? Je veux tout savoir pour pouvoir sécuriser un maximum notre plan. Est-ce qu'il y a moyen de voir le Cataclysme de près en action ?

- Euh… C'est-à-dire que…

Au même instant, Lady Wifi et Le Bulleur reviennent vers nous. Alya est rayonnante.

- Gamer ! Antibug a fait ce qu'elle a pu. Audimatrix et Rogercop vont battre le fer pendant qu'il est chaud. Avec un peu de chance, tu auras accès à quelques-uns des serveurs gouvernementaux…

Max lui fait signe tout en traînant Chat Noir vers ses collègues de brainstorming.

- Super ! On n'en aura peut-être pas besoin !

- Hein ?!

Lady Wifi me jette un regard blasé, puis soupire, déconfite.

- Bon. Ça, on s'abstiendra de le mentionner devant Chloé ou elle va pester pendant des heures.

Le Bulleur s'esclaffe et lui fait un clin d'œil rassurant. Sourire au coin des lèvres, elle reprend son téléphone et quelques fenêtres holographiques apparaissent autour d'elle.

- Tu as des nouvelles ? murmure Nino, très sérieux tout à coup.

Après quelques secondes de lecture frénétique, Alya secoue la tête.

- Non. Toujours pas.

- Te bile pas. Tout va bien, j'en suis sûr.

Lady Wifi acquiesce en silence. Après un temps d'hésitation, le Bulleur passe un bras protecteur autour de ses épaules et dépose un baiser sur ses cheveux bouclés. Elle ferme les yeux. C'est très fugace, mais malgré son loup noir, je suis sûre de voir ses paupières frémir comme si elle retenait des larmes. Je pensais m'y être faite, mais la réalité me heurte encore une fois : ce sont bien mes camarades de classe – mes amis – et non des marionnettes manipulées par le Papillon. Leurs exploits et leur bravoure face à l'Exilé sont d'autant plus prodigieux.

- Vous êtes impressionnants, soufflé-je, sincère.

- Oh, on fait de notre mieux, Ladybug, s'exclame Nino, flatté. Mais merci.

- Tout ce que vous avez pu mettre en place… C'est ahurissant !

Lady Wifi me jette un regard ironique par-delà ses écrans holographiques.

- Tu sais, nous, on a surtout joué les punching-balls pour empêcher l'Exilé de vous poursuivre. C'est Audimatrix et Rogercop qu'il faut remercier, ils ont mené un boulot monstre de leur côté.

D'un geste, elle fait glisser vers moi un hologramme de la taille d'une feuille de papier. Des extraits de ce que je devine être un journal télévisé défilent sur l'écran.

- À mon avis, Nadja Chamack a raté sa vocation : Audimatrix est une vraie politicienne dans l'âme. Et Rogercop a par essence l'aval de toutes les forces de police de la ville. Avec Antibug, ils sont devenus nos intermédiaires avec la population et le gouvernement.

- Heureusement qu'ils étaient là ! concède le Bulleur. Après votre départ, l'Armée était à deux doigts de lancer une frappe aérienne sur le Champ-de-Mars !

Alya a dû me voir pâlir, car elle donne un coup de coude à Nino et s'empresse de reprendre.

- Audimatrix a soigneusement sélectionné ses images et les a présentées au Maire et aux autorités compétentes. Dès qu'ils ont vu Numéric en action et l'Exilé reclus dans un monde parallèle, là où il ne pourrait plus blesser aucun parisien, ils nous ont laissé carte blanche. Ça devrait durer au moins jusqu'à l'aube, le temps qu'on termine d'évacuer les civils vers la banlieue. D'ailleurs, j'ai noté un détail intéressant : tu te rappelles de la vague d'explosions, juste après qu'on ait… maîtrisé… l'Exilé ?

Je réprime un frisson. Je revois l'attaque mortelle de Riposte. Puis le Champ-de-Mars soudain illuminé comme en plein jour, les geysers de feu visibles jusqu'à l'horizon, la Tour Eiffel ployant sous des torrents de flammes.

- Oui, et ?

- Très peu de bâtiments habités ont été touchés en fin de compte. Les bombes avaient été placées sous la surface et au beau milieu d'avenues ou de ronds-points déserts. Il était surtout question de dégâts matériels, et ton Miraculous Ladybug tout à l'heure en a annulé une bonne partie.

J'acquiesce en silence, troublée. Dans mon dos, la fermeture éclair de ma sacoche grésille, et Wayzz vient se poser sur mon épaule, toujours accompagné d'un gâteau. À sa vue, le Bulleur écarquille les yeux. Lady Wifi a un sourire attendri ainsi qu'un salut, auquel Wayzz répond d'une petite révérence.

- C'est mon protecteur de toute à l'heure, chuchote Alya à Nino. Je suis sûre que vous auriez beaucoup à vous dire en matière de bulle-bouclier.

Nino acquiesce, pris de court.

- Sérieux… ?

Wayzz me lance un regard plein d'espoir.

- Ladybug ? Les bombes n'étaient peut-être pas faites pour blesser les gens, finalement …?

- Mais plus pour me faire peur, ou pour débusquer Papillon, encore une fois, acquiescé-je. Ça reste extrême comme façon de faire. Mais tu penses que Maître Fu pourrait être encore conscient, dans une certaine mesure ?

Il ne répond pas, confus. Je serre les poings, anxieuse.

- Alya. Est-ce qu'il y a beaucoup de victimes… ?

Le regard enjoué du Bulleur devient fuyant. Lady Wifi se crispe.

- Tu t'en doutes, reprend-elle avec tristesse. Mais… Les akumatisés comme Rose font de leur mieux pour secourir la population. Les Soldats Noirs sont tous reliés au Chevalier, et ils coordonnent leurs actions pour explorer les quartiers sinistrés de manière rapide et méthodique. Et Audimatrix fait tourner en boucle des live et des enregistrements pour informer et rassurer les civils. Pour l'instant, beaucoup d'entre eux sont encore réfugiés dans les sous-sols et les couloirs de métro. Ce n'est pas simple d'évacuer une ville de cette taille dans le calme, et les riverains ont du mal à quitter leur domicile une fois qu'ils s'y sont retranchés.

J'essaie de calmer mon angoisse grandissante. Mes parents travaillaient encore quand l'attaque a commencé, et la boulangerie n'est pas située dans un arrondissement touché par mon combat avec l'Exilé. Ils étaient certainement calfeutrés chez nous quand les bombes ont explosé. Ils vont bien. Ils vont bien, j'en suis certaine.

Il le faut…

Alya a un regard pour l'ensemble de la place.

- La majorité des champions présents viennent du même collège, et on se surprend les uns les autres depuis que Papillon nous a rassemblés. Certains sont même carrément remontés dans mon estime – Invisible, pour ne pas la citer. Je trouve juste dommage qu'on ne puisse pas s'en souvenir… après.

Elle semble sincèrement désolée, et je crois que je la comprends. Je contemple à mon tour le Champ-de-Mars, les akumatisés qui discutent et patientent comme si cet état leur était devenu inné.

- Tu sais… Nous avions commencé une enquête avec Chat Noir, dans le but d'identifier le Papillon.

- Oui, j'en ai entendu parler, réplique Alya dans un petit sourire entendu. On a un topic réservé aux anciens akumatisés sur le forum lié à mon blog, du coup la rumeur s'est vite répandue parmi nous. Les gens étaient désolés de ne pas pouvoir vous aider, vu que personne ne peut se souvenir de son akumatisation. Mais la plupart ont vraiment apprécié que vous soyez venus prendre de leurs nouvelles. D'ailleurs, les derniers attendent votre passage avec impatience, confie-t-elle dans un clin d'œil. Certains ont même prévu des cadeaux… !

J'acquiesce d'un bref sourire.

- C'est vrai que personne ne se souvient jamais de ses actes pendant son akumatisation. Mais il y a une chose que nous avons remarqué avec Chat Noir : pour beaucoup d'entre vous, c'est comme si l'expérience vécue restait en veille dans votre inconscient.

Je suis sincère : parce que je connais personnellement Nino et Alya dans la vraie vie, je peux même en attester chaque jour qui passe. Avant son akumatisation en Lady Wifi, Alya était imprudente et souvent hâtive dans ses recherches, toujours prompte à colporter des rumeurs sans les vérifier – ce qui lui avait valu sa déconvenue avec Chloé puis provoqué son renvoi temporaire du collège, source de son akumatisation. À la suite de cette expérience, elle s'est montrée toujours aussi enthousiaste, mais de plus en plus réfléchie sur le terrain et dans sa tâche de gérante du Ladyblog. Le site s'est imposé au fil des mois comme une source d'informations généralement fiables et sérieuses sur mon tandem.

Quant à Nino, transformé en Bulleur suite à son ras-le-bol de l'autorité des adultes, j'ai compris après coup que sa prise de bec avec le père d'Adrien n'avait été que la goutte d'eau qui fait déborder le vase : à l'époque, il était déjà en plein conflit avec ses propres parents, qui lui reprochaient ses mauvais résultats scolaires et tenaient sa passion pour la musique comme responsable de cet échec. Après son akumatisation, Nino a su reconnaître sa propre paresse et y remédier – Adrien n'hésitant pas à lui donner quelques cours de soutien dans les matières scientifiques. Aujourd'hui, sa moyenne en classe est honorable, et il parvient même à participer à des concours amateurs de jeunes DJ.

- Vous êtes devenus de meilleures personnes après l'akumatisation. Vous avez passé un cap et résolu ce qui au départ vous avait fait basculer. Alors je pense que même si vous ne vous souvenez pas, vous garderez en vous une trace de ce qui s'est passé aujourd'hui.

Lady Wifi et le Bulleur échangent un long regard étonné. Puis Alya esquisse un sourire mitigé, à la fois tendre et inquiet.

- Pour le meilleur et pour le pire, mon Bulleur ?

- Je m'en remettrai, Milady, souffle Nino. Tant que tu vas bien.

Je détourne la tête par pudeur, ignorant de quoi ils peuvent parler. Peut-être des blessures d'Alya ? Nino semblait tellement inquiet lors de notre discussion sur le canal privé, tout à l'heure…

Je reporte mon attention sur Max et son équipe, en grande discussion avec Chat Noir. Autour de la table tactile du Dessinateur, les commentaires vont bon train. Markov volette de-ci de-là, ses yeux de pixels remplacés par des colonnes de données défilantes. Les idées fusent entre Numéric, Nathaniel et le Gamer, d'une portée probablement très technique si j'en crois la mine désarçonnée de Chat Noir. Sa queue s'agite avec une légère impatience, mais son expression reste enjouée.

- Garder une trace mentale de ce qu'on aura fait en tant que Champions ? Moi, j'ai envie d'y croire, soupire Alya, rêveuse.

- Oui… Moi aussi, murmuré-je.

Au loin, je capte le regard de Chat Noir. Il me fait un sourire désarmant. Sa remarque me trotte dans la tête : s'il fallait faire appel à un nouveau Miraculous pour pallier à son départ, vers qui se tourner pour le Porteur ? Aurais-je voix au chapitre cette fois ?

Alya ferait une excellente informatrice et, pour peu qu'elle dispose de toutes les données que nous avons rassemblées jusque-là, elle pourrait même devenir une alliée de choix dans notre quête du Papillon.

Si je me fie à ce qu'a dit Wayzz, Climatika est sans doute la plus puissante, mais Aurore est réputée pour ses crises de colère de diva, elle est bien trop instable pour devenir une Porteuse…

Riposte, alors ? Kagami est de ceux qui nous ont donné le plus de fil à retordre, mais c'est déjà une excellente combattante et elle semble digne de confiance. Et je crois qu'Adrien l'admire beaucoup…

« Ladybug ! Est-ce que ça va ? »

Adrien prêt à s'interposer entre l'Exilé et moi. Adrien au milieu d'une rue déserte, ravagée par le chaos de mon combat.

Je me crispe à ces souvenirs, inquiète. Adrien ! Comment va-t-il, où est-il ? Est-ce qu'il a pu s'abriter avant que l'Exilé n'active ses bombes disséminées à travers la ville ? Comment savoir ?

- Bulleur ? Est-ce qu'il y a d'autres akumatisés que ceux que nous connaissions déjà ?

- Mmh ? Non. Papillon a dit qu'il utilise moins d'énergie s'il fait appel à des civils qu'il a déjà akumatisés par le passé. Ça lui permet aussi de sélectionner les combattants les plus appropriés pour la situation.

- Je vois.

Ouf. Ça veut donc dire qu'Adrien ne figure pas parmi les akumatisés. Mais s'il avait demandé à être recruté par le Chevalier Noir ? Monsieur d'Argencourt m'a certifié qu'il n'avait enrôlé que des adultes, mais Adrien est tellement gentil et volontaire, il aurait pu se montrer très persuasif !

- Je m'inquiète pour un civil qui a essayé de me protéger de l'Exilé tout à l'heure. Il a peut-être été blessé, et c'est un garçon que tu connais, je crois. Il s'agit d'Adrien… Adrien Agreste ?

- Adrien ? Oh, il va super bien !

- C'est vrai ?

Je regrette presque aussitôt mon exclamation soulagée. Décidément, je suis nulle pour mentir et rester naturelle. Heureusement pour moi, Lady Wifi est trop occupée à chasser un nouveau pigeon messager – « Quelqu'un pourrait-il expliquer au Chevalier Noir qu'on est toujours au 21e siècle de ce côté-ci de Paris ? Parce que moi, j'abandonne ! » - et Nino n'est pas assez perspicace pour se douter de quoi que ce soit.

- Attends. Adrien a essayé de te protéger ? s'exclame-t-il, impressionné. Ah, ça ne m'étonne pas de lui ! Mais t'inquiète pas, Ladybug, il était recherché par la police et je l'ai confié à un agent avant qu'il ne joue encore au héros. À l'heure qu'il est, il est sûrement bien au chaud dans le manoir-bunker de son paternel !

- Il était… recherché ?!

- Ouais, une histoire de fugue ou je-ne-sais-quoi. Antibug t'en parlerait mieux que moi… Tiens, d'ailleurs, Adrien était inquiet pour un de ses potes. Alya, tu pourrais consulter ta base de données et voir cette personne va bien ?

D'un geste de la main, Lady Wifi ouvre une nouvelle fenêtre de recherche.

- D'accord, tu as un nom ?

- Euh… non.

- Une adresse, alors ?

- J'avoue que je n'y ai pas fait gaffe…

Un ange passe. Puis Lady Wifi soupire.

- …Une description physique, peut-être ?

- Ah, ça, je peux ! C'est un vieux type avec une chemise…

Une main griffue vient attraper Nino par l'épaule.

- Eeeeeeeeeeh, le Bulleur ! Tu m'expliques un peu cette histoire entre Chronogirl et Dislocœur ? Ils ont voulu faire la course ? Qui a gagné ?

- Hein ? Ah, c'est que tu ne connais pas Alix et Kim. Quand ils s'ennuient, ils passent leur temps à se lancer des défis stupides. Genre qui va le plus vite ou saute le plus haut entre une paire d'ailes et une autre de rollers. Pas très malin quand on sait les efforts qui nous attendent. Riposte s'est chargée de leur expliquer le concept d'économie d'énergie. Ils en sont réduits à des parties de bras de fer maintenant !

Les deux garçons s'esclaffent. Alya lève les yeux au ciel et retourne à ses mails. J'ai un raclement de gorge à l'attention de mon coéquipier.

- Déjà terminé, Chat Noir ?

Le Bulleur se dégage de la prise de Chat Noir, qui me contemple d'un air innocent.

- Je leur ai tout raconté en détail, et à trois reprises. Maintenant ils discutent avec Markov, et je ne comprenais plus rien à leur charabia technique. J'ai préféré les laisser entre experts… Franchement, ils sont terrifiants. J'espère qu'ils arriveront à concrétiser leur projet de monde virtuel, parce que l'idée est brillante ! Imagine, pouvoir combattre sans risquer de blesser d'autres civils ?

J'acquiesce vivement. Nous leur laissons encore quelques heures. Sinon, nous n'aurons plus qu'à demander à Numéric de nous renvoyer tous les deux dans son univers parallèle. Là-bas, au moins, nous ne ferons aucun dégât supplémentaire. Et, qui sait, peut-être que si nous parvenons à immobiliser l'Exilé, des pourparlers deviendront possible ?

- Ah. Nous n'avons plus le choix alors.

La voix déçue d'Alya me tire de mes réflexions. Son oreillette brille, signe qu'elle est en communication. Devant elle est apparue une nouvelle fenêtre ainsi qu'un visage familier.

- Vous pouvez les évacuer, Rogercop. Merci de m'avoir prévenue.

L'interpellé lui fait un salut, puis la fenêtre se ferme. Nino fronce les sourcils.

- C'est les parents de Marinette, c'est ça ?

Mon cœur rate un battement.

- Sa mère est dans tous ses états, bredouille Alya, nerveuse. Elle ne voulait pas quitter son appartement tant qu'elle n'avait pas de nouvelles de Marinette. Franchement, je la comprends, moi je me suis disputée avec Maman pendant un quart d'heure pour qu'elle accepte de quitter Paris avec mes sœurs.

D'un revers de main, elle ouvre une nouvelle fenêtre ornée d'un emblème de téléphone. Après quelques secondes de silence, j'entends le message d'accueil de ma boite vocale. Alya raccroche aussitôt, nerveuse.

- Le portable de Marinette est toujours sur répondeur. Je n'arrive même pas à le localiser. Je ne la retrouve nulle part, ni dans les listings des urgences, ni parmi les civils évacués. Je devais lui fournir un alibi si ses parents la cherchaient, mais en fait je ne sais même pas où elle était aujourd'hui !

- Eh. Ça va aller, Alya. Je suis sûr qu'elle va très bien. C'est une battante, Marinette ! Mais tu la connais, son portable n'a plus de batterie ou un truc du genre, et elle est coincée dans un refuge quelque part !

- Ou blessée et toute seule ? Tu imagines ?!

- Ehm… C'est bien de Marinette Dupain-Cheng que vous parlez ? La petite-fille de l'akumatisée Befana ?

Alya s'avance vers Chat Noir, tous ses hologrammes disparus en un clin d'œil.

- Oui, oui ! Tu as entendu quelque chose sur Marinette ?

- Elle va bien, s'empresse-t-il d'ajouter avec un sourire rassurant. Je l'ai croisée en me rendant sur le Champ-de-Mars tout à l'heure. Elle a été prise dans un mouvement de foule quand l'attaque a commencé, et son portable s'est cassé, elle n'avait plus aucun moyen de joindre ses parents. Elle était paniquée, j'espère qu'ils vont bien ?

- Oui, ils étaient à la boutique quand tout a dérapé. Mais ils refusaient de bouger tant qu'on n'avait pas localisé leur fille. Rogercop est sur le point de les faire évacuer de force. Tu es sûr de toi, Chat Noir ? Marinette va bien ?

Chat Noir me jette malgré lui un bref regard, puis il en fait de même avec Nino – pour donner le change, j'imagine. Je réalise qu'on a les mêmes tics de conduite quand il s'agit de masquer la vérité. Comment les gens peuvent-ils être dupes ? Et depuis si longtemps… ?

- Oui, elle… Je l'ai laissée en compagnie de ma famille. Quand ils seront évacués à leur tour, Marinette apparaîtra sûrement sur tes listings. Mais elle est en sécurité, tu peux rassurer ses parents.

Alya et Nino écarquillent leurs yeux ourlés de noir dans un bel ensemble.

- Oh ? Ta famille est au courant, mec ?

- Héhé… Oui ? J'ai dû me transformer pour les protéger des bombes de l'Exilé. Je vais avoir droit à une discussion musclée à mon retour, mais…

C'est au tour d'Alya de lui sauter au cou.

- Oh merci, Chat Noir ! MERCI !

Mon coéquipier se fige, surpris par son élan. Il a à peine eu le temps de réaliser qu'elle s'est déjà écartée, radieuse.

- Je rappelle les Dupain-Cheng tout de suite ! Ils vont être tellement soulagés ! Merci encore ! Merci !

Elle s'éloigne tout en pianotant sur son téléphone. Nino salue Chat Noir d'un pouce en l'air avant de lui emboîter le pas.

- Tu gères, mec. Bravo.

- Euh…

Chat Noir soupire, l'air dépassé par les évènements. Je murmure, amusée.

- Bah alors, Chaton ?

Les épaules crispées, il affronte mon regard avec difficulté.

- Désolé. J'ai… improvisé ?

- …C'est vrai pour ta famille ?

- Non. C'était une simple diversion… Désolé si j'en ai trop dit. Je crois que j'ai donné des faux espoirs à beaucoup de monde.

- C'est mieux que pas d'espoir du tout.

Je prends une longue inspiration pour faire le point. Mes parents vont bien. Adrien va bien. Pour un peu, je bondirais de joie comme Lady Wifi, mais je me retiens.

- Merci, Chat Noir. Je n'osais pas demander, pour mes parents.

Il esquisse un sourire faible, presque tendre.

- Je m'en doutais. À ton service, ma Lady.

- Mais… Pour ta famille ? La vraie, je veux dire ?

Son visage se ferme.

- Ils s'en sortiront très bien, j'en suis sûr.

Le sujet est sensible, de toute évidence. Avec cette histoire de départ, l'ambiance chez lui n'est probablement pas au beau fixe…

- D'accord. Tant mieux.

Il me fait un signe de tête, puis il m'entraîne vers Nino et Alya. Tandis que mon amie explique la situation au téléphone, enchantée, j'entends des bribes de la voix de ma mère. Je souris.

Un peu plus tard, le timbre métallique de Markov résonne dans nos oreillettes.

- Avis à tous les Champions désireux de se joindre à la bataille finale : merci de revenir sur le Champ-de-Mars pour un briefing. Le projet Paris-Pixel est opérationnel.

.

.

.

J 0. H – 7.

.

.

.


.

.

Morbleu ! (héhé)

J'espère que ça vous plait toujours. Jusqu'ici, qui préférez-vous parmi les akumatisés (pardon, mes « Nouveau Héros », ne froissons pas Alya) ?

La suite bientôt. Préparez-vous à une sacrée tempête… En attendant, la rengaine habituelle : offrez du bonheur à un auteur, laissez donc une petite review !

Salutations !