Chers lecteurs, bonjour !

BRN a dépassé les 1000 vues pour ce mois-ci ! Quel bonheur ! Manquerait plus que chacun des 395 visiteurs laissent une petite review d'encouragement, et alors là je serais au paradis des auteurs… (Ok j'arrête mes sous-entendus, mais je prépare déjà Noël, alors comprenez-moi)

Un GRAND merci pour vos reviews et nos échanges par MP sur l'histoire comme sur le fandom Miraculous en général. C'est une véritable bouffée d'air frais et d'inspiration pour un certain autre projet… hihihi…(toussetousseSomethingYouCan'tDenyTousseTousse…)

L'idée générale dans les commentaires est « c'est trop court, vivement la suite, mais que va-t-il se passer screugneugneu », et moi je réponds, tout sourire… Messieurs dames, vous n'êtes pas prêts.

Mais tellement pas prêts.

Bonne lecture !


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J – 11.

La cloche a sonné depuis déjà de longues minutes, mais la prof s'est fait un malin plaisir à prolonger le cours. Pour un vendredi soir, c'est de la torture !

- Bien ! Je n'ai plus qu'à vous souhaiter de bonnes vacances d'hiver et…

Je n'entends pas le reste de sa phrase, noyée dans un vacarme assourdissant de raclements de chaises et d'exclamations enthousiastes : tous les élèves étaient dans les starting-blocks à l'évidence. Moi-même je bondis de mon siège et jette pêle-mêle mes affaires dans mon sac – enfin !

À mes côtés, Alya a un petit rire.

- Bah alors, il y a le feu au lac ? C'est les vacances, d'accord, mais quand même !

- Je suis pressée, mes… mes parents m'attendent pour aider à la boutique !

- Non, encore ?

J'enfile maladroitement mon anorak ainsi que mon sac à dos. Le sourire d'Alya est équivoque.

- Mouais, dis plutôt que tu veux saluer un certain blondinet avant qu'il ne rentre chez lui. Ah, la tragédie des cours en demi-groupe ! Toute une après-midi de TP passée loin d'Adrien !

Elle baisse les paupières et porte une main sur son front en une pose théâtrale, son visage tragique au possible.

- Et dire qu'à présent, deux longues, si longues semaines de vacances vont vous séparer ! Ah, quel malheur !

Je pique un fard et la foudroie du regard.

- Tu as fini, oui ?! L-les autres vont t'entendre !

Alya entrouvre un œil et me décoche un rictus amusé.

- Ma grande, tout le monde est au courant. Sauf l'intéressé, bien sûr.

Je secoue frénétiquement la tête – n'importe quoi ! – et je m'élance vers la sortie de la salle de cours. Dans mon dos, j'entends Alya qui m'interpelle encore.

- Et sinon, c'est toujours ok pour notre soirée pyjama demain soir ? Ou tes parents veulent encore t'embaucher gratis ?

- Oui oui ! Je t'appelle !

Je file à travers les couloirs déjà bien vides, tout en surveillant l'horloge de mon portable. Et zut ! J'avais donné rendez-vous à Chat Noir pour aller interroger Monsieur Ramier alias Monsieur Pigeon – qui réside à l'autre bout de Paris, évidemment. Mais j'avais complètement oublié cette histoire de TP en groupe, qui m'a fait terminer bien plus tard que prévu. J'espère que Chat Noir n'était pas à l'heure, lui !

Ça va faire quinze jours qu'on enchaîne les rencontres avec les anciens akumatisés. Jusque-là, pas un seul n'a pu nous donner de renseignement concluant sur le Papillon. J'aimerais tellement qu'on ait plus de chance cette fois-ci ! Chat Noir s'en va dans moins de deux semaines maintenant…

J'atteins enfin le parvis du collège. Il a recommencé à pleuvoir. Dévalant les marches, je tâte nerveusement la poche arrière de mon sac – qui s'avère vide. Je me fige, catastrophée.

- Ah c'est pas vrai !

J'ai encore oublié mon parapluie, mais où ? J'ai dû le laisser dans une de mes salles de classe aujourd'hui. Ou bien au réfectoire. Ou au gymnase ? Alors que je tente laborieusement de me souvenir, ma sacoche en bandoulière s'entrouvre dans un cliquetis.

- Qu'est-ce qu'il y a ? s'enquiert Tikki depuis sa cachette habituelle.

Même si l'idée était loin d'être pratique, j'envisageais très sérieusement de rejoindre Chat Noir armée de mon parapluie, histoire de ne pas finir trempée comme lors de nos trois derniers rendez-vous d'enquête.

La mort dans l'âme, je rabats la capuche de mon anorak. J'ai déjà de la chance de ne pas avoir attrapé la crève…

- Un souci, Marinette ?

Je sursaute et referme précipitamment ma sacoche, négligeant le petit couinement outré de Tikki. Je fais volte-face. Sur le point de descendre les marches lui aussi, Adrien me contemple avec étonnement. Je croise son regard, et mon estomac fait aussitôt un looping, comme toujours.

- Oh, A-Adrien ? Ça va ?

- Euh, depuis ce midi, ça n'a pas changé en tout cas, me lance-t-il dans un léger sourire désarçonné.

- Ou-oui oui, évidemment ! J'imagine que tu t'en vas alors, euh, passe de bonnes séquences – je veux dire, de sonnes vacances – oh c'est pas vrai… !

Je baisse les yeux, morte de honte. Adrien a un petit rire.

- Oui… Toi aussi, Marinette. Bonnes vacances.

Il referme son anorak puis descend les premières marches, et je me mords les lèvres. Il a l'air préoccupé ces derniers temps. Alya suppose que c'est à propos d'un tournoi d'escrime prévu la semaine prochaine. Peut-être qu'il a besoin d'en parler ? Si c'était moi, est-ce qu'il accepterait de se confier ? Après tout, il l'avait bien fait pour notre participation au concours de jeux vidéo. Et j'ai toujours son porte-bonheur pour attester qu'il me fait confiance !

Allez-allez-allez, c'est pourtant pas compliqué de lui proposer de sortir ensemble un de ces jours !

Allez !

- Euh, A-a-Adrien ?

- Mmh ?

Il se retourne et me fixe de ses grands yeux limpides, interrogateurs. Ma gorge se noue. Je prends une longue inspiration.

- O-On se voit à la rentrée ?

ET ZUT-EUH !

- Oh…

Il a l'air… déçu ? Nerveux ? Non… En colère ? Mais, pourquoi ?

- Oui, on se voit à la rentrée.

Son regard devient fuyant. Il hausse les épaules et me tourne le dos.

- Au revoir, Marinette.

Il déploie son parapluie dans un claquement sec, puis il dévale les marches restantes et va se poster au coin de la rue. Après une dizaine de secondes, la limousine de son garde du corps arrive enfin, et Adrien y monte sans un regard en arrière.

Je reste seule sur le parvis, indifférente à mes cheveux qui sont déjà trempés. Ma sacoche cliquète.

- Tu feras mieux la prochaine fois, Marinette. J'en suis persuadée.

Le tonnerre claque. Je fronce les sourcils et renifle, interloquée par une brusque sensation de déjà-vu.

Un grondement d'orage. Le ruissellement de la pluie. Adrien qui vient de partir. La voix fluette et rassurante de Tikki.

Seule une chose diffère : j'ai l'impression d'avoir manqué quelque chose cette fois-ci.

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J – 11.

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J 0.

H – 7.

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« Au revoir, Marinette. »

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« Ladybug ! Tu ne peux pas te battre dans ces conditions ! …Tu vas te faire tuer ! »

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Adrien.

Je ne l'avais pas revu depuis le début des vacances. Il avait été pris dans une attaque de l'Exilé quand je suis intervenue de justesse, hier soir. Il n'avait pas l'air blessé, mais est-il en sécurité maintenant ? Nino m'a dit que oui…

…Adrien. Les vacances se terminent dans quelques jours. Chat Noir partira. Mais Adrien sera toujours là, lui.

Mais…

- J'ai bien réfléchi.

- Mmh ?

Le menton dans la main, Chat Noir me jette un regard vitreux.

- Quand tout ça sera fini, je lui dirai ce que je ressens. Au garçon dont je t'ai parlé.

Il se redresse lentement, plus alerte.

- Ah. Eh bien, si tu penses que c'est une bonne chose… Tant mieux. Non ?

- Je n'en sais rien. Mais avec tout ce qui vient de se passer, je me dis que j'ai assez perdu de temps comme ça. Je ne me fais pas d'illusion sur sa réponse, mais je veux au moins qu'il sache. Ça me permettra peut-être d'avancer, moi aussi.

Tout serait tellement plus facile si j'osais aborder Adrien sous les traits de Ladybug – avec le masque, je me sens plus sûre de moi, c'est un fait. Mais je ne sais pas ce qui me déplairait le plus dans cette alternative : que je continue de lui cacher qui je suis réellement, ou que je le mette en danger ?

Et quand on y pense, ma vie n'est-elle pas suffisamment compliquée comme ça en ce moment ? Est-ce que je veux vraiment me déclarer à mon tour ? Est-ce que ce ne serait pas plus simple de tout laisser comme ça, de faire comme si de rien n'était ? Mais jusqu'à quand ? Et Chat Noir a bien sauté le pas, lui ! Alors pourquoi pas moi ?

Je secoue la tête – à quoi bon penser à tout ça maintenant ? Depuis le temps que ça dure, pourquoi est-ce si important pour moi de régler cette histoire tout à coup ?

Un flocon vient valser devant mes yeux. Je lève la tête, tirée de mes réflexions. La nuit noire et la ville silencieuse paraissent plus vivantes maintenant qu'il recommence à neiger. Comme si le temps avait repris son cours.

Au loin, veillés par la silhouette gigantesque et clignotante du robot du Gamer, les akumatisés s'avancent vers Numéric, qui les matérialisent deux par deux dans son monde virtuel. À chaque transfert, il quête l'approbation du Dessinateur et de Markov, qui confirment l'arrivée sans encombres des transférés dans Paris-Pixel. Le processus a l'air long et fastidieux. La réalité me revient tout à coup : honteuse, je sens ma gorge se nouer. Si Tikki était là, elle serait la première à me dire que ce n'est pas le moment de rêvasser.

Nous sommes sur le point d'affronter un de nos plus grands ennemis. Avec Chat Noir, on commence tout juste à retrouver notre dynamique habituelle. Et pourtant, c'est à peine si j'arrive à me concentrer sur le combat imminent… !

J'ai un curieux frisson, qui n'a rien à voir avec le froid ambiant. Je surprends le regard pensif de Chat Noir posé sur moi, et il détourne aussitôt les yeux.

- Quoi ? maugréé-je.

- Je me demandais juste si je devais te souhaiter bonne chance. Pour ta déclaration à ton bel inconnu.

- Hein ?

Il hausse les épaules, un sourire narquois aux lèvres.

- Mais si ça vient d'un Chat Noir, je doute que ça te porte bonheur.

- Me souhaiter bonne chance ? Parce que c'est une mauvaise idée, c'est ça ? Tu regrettes de l'avoir fait, toi ?

- Oui. Je regrette.

Le calme étrange dans sa voix m'arrête net.

- Je regrette de ne pas l'avoir fait plus tôt. Qui sait, peut-être que ça aurait changé beaucoup de choses. Et que tu ne serais pas tombée amoureuse de lui entre temps !

Son sourire en coin est teinté d'ironie. Il y a deux jours encore, j'aurais dit qu'il plaisantait. Maintenant que je connais ses sentiments, je sais que c'est bien plus complexe que ça.

Oh, Chaton.

Il capte mon malaise, et me décoche un clin d'œil ainsi qu'un petit salut.

- Bon, ok, je le reconnais… Je suis jaloux. Mais je m'en remettrai, ce n'est pas si grave, va.

…Bien sûr que si, hein ?

Les flocons s'accumulent sur ses cheveux blonds en bataille, et il les chasse d'un geste impatient, le regard fuyant, tête basse. Je tends une main et l'aide à épousseter le reste.

- Charmeur, soufflé-je dans un petit rire. Gentil charmeur…

Chat Noir se fige comme si je l'avais pincé. Ses yeux écarquillés se troublent, d'abord étonnés puis brillants, avant de se fermer doucement. Je fais mine de n'avoir rien remarqué et retire les derniers flocons, comme si mon geste était tout ce qu'il y a de plus anodin.

- …Ne te moque pas, Ladybug. Je suis sincère.

- Je sais. Et je ne me moque pas.

Ses cheveux sont tièdes, extraordinairement fins. Quand j'y pense, à quand remonte la dernière fois que je l'ai touché volontairement ? En dehors d'une aide pendant un combat ? En dehors de mon embrassade désespérée au magasin ?

Dans la cour, chez Maître Fu… ?

Mon front me démange, et j'ai un rougissement malgré moi. Je n'ai pas oublié l'effet que m'a fait la déclaration de Chat Noir. Cette stupeur, cette chaleur, cet espoir qui me flattent autant qu'ils me dérangent. Cette idée – « je t'aime » - qui fatalement pose une question à laquelle je ne suis pas sûre d'avoir de réponse. Ou en tout cas, pas la réponse que Chat Noir souhaiterait entendre. Il m'a dit qu'il n'attendait rien de plus, et j'en tire un soulagement coupable.

Mais croire que ça lui suffit vraiment… C'est lâche de ma part, non ?

- Tu as eu un sacré courage, Chat Noir. Et tu es un véritable ami.

J'ai un rictus, regrettant déjà mes propres paroles. Je sais pourtant ce que ça fait d'aimer quelqu'un et de se faire cataloguer comme ami en retour.

- …Pardon. Ce n'est pas ce qu'on voudrait entendre dans cette situation-là.

Chat Noir a un petit rire.

- Bien sûr que si !

Je baisse la main, interloquée, et il a un soupir déçu.

- Vraiment ? Tu ne m'en veux pas ?

- Pourquoi je t'en voudrais ?

Ses yeux verts me scrutent avec étonnement.

- Tu lui en veux, à ton mystérieux inconnu qui ne se rend compte de rien ?

Je sursaute. En vouloir à Adrien, alors que c'est moi qui ne suis pas fichue de me déclarer ? N'importe quoi !

- Moi, c'est différent. Je ne lui ai rien dit, comment veux-tu qu'il devine ?

- Mouais…

Chat Noir fait la moue.

- En fait, si. J'en veux bien à quelqu'un, et c'est à ce mec. Ladybug en personne craque pour lui, et lui, il ne voit rien. Ah, ça m'énerve !

Il se relève d'un bond et fait les cent pas.

- Mais si tu lui parles, je SAIS que ça va bien se passer ! Rien ne lui résiste, à ma Lady ! Alors pourquoi ça serait différent pour Mar… pour toi ?

Il dégaine son bâton et le fait tourner entre ses doigts.

- Ça se passera bien, j'en suis sûr. Ou alors c'est qu'il a un cœur de pierre et qu'il n'en vaut pas le coup.

Il a un sourire amer.

- J'aurais juste voulu être là pour t'épauler. Au cas où.

- Je suis une grande fille, Chat Noir. Je survivrai à un râteau.

Enfin… Je crois ? Alya devra ramasser les morceaux, c'est sûr.

- Mais non, tu n'y es pas !

Chat Noir se fait narquois. Il exécute quelques figures exagérées de kung-fu. La neige fraîche tourbillonne autour de lui.

- Je suis ton partenaire, ton coéquipier ! C'est mon rôle que de jouer le side-kick, après tout ! …Héhé ! Tu l'as ? « Side-kick » ?

Il m'adresse un clin d'œil, puis répète une figure compliquée de coup de pied tourné. Je lève les yeux au ciel. Ça y est, le beau parleur est de retour avec ses vannes plus que passables. Il était temps ! Mais son sourire est communicatif, et je ne peux pas m'empêcher de rire.

- Eh ! Tout doux, Chaton ! Il n'a rien d'un super-vilain, donc hors de question de le malmener !

Il déploie son bâton et le plante dans le sol, hausse le menton d'un air conquérant.

- Et pourquoi pas, si ça peut lui remettre les idées en place ? Question d'anticipation ? Il y a recrudescence d'akumatisations ces temps-ci, mieux vaut prévenir que guérir !

J'éclate de rire.

Adrien, akumatisé ? Non, impossible… !

- Eh, le couple de supers ! C'est bientôt à vous !

Mon rire s'étrangle, et le sourire de Chat Noir se fane. La réalité nous revient : celle du Champ-de-Mars ravagé, désert, et de la neige qui tombe de plus en plus drue mais presque sans un bruit. Il n'y a plus aucun akumatisé aux alentours, hormis le Dessinateur, Numéric et Le Gamer qui nous fait signe. Chat Noir a un long soupir tremblé. Il pose son bâton sur son épaule et m'adresse un clin d'œil encourageant.

- Allez, on y va.

Non ! Pas déjà ?

Je lui emboîte le pas. Mes mots jaillissent sans que je puisse y réfléchir à deux fois.

Attends.

- Je ne veux pas que tu t'en ailles, Chat Noir.

Il s'arrête.

- Moi non plus, dit-il dans un petit rire. Mais ça fait plaisir de l'entendre, ma Lady.

Sa voix guillerette devient hésitante.

- Je finissais par croire que… que j'étais le seul à m'en préoccuper.

Je serre les poings, mortifiée. Ce que je voulais faire passer pour de la bravoure et de la sérénité, il l'a pris pour de l'indifférence ?

- Évidemment que ça me préoccupe, Chat Noir ! Tu es mon coéquipier depuis le début !

- Mais c'est comme ça. Et ne t'inquiète pas, tu as entendu Wayzz : la relève est assurée.

Je frémis.

Non.

- D'ailleurs, je n'ai peut-être pas mon mot à dire sur ce sujet, mais je pense que Riposte ferait une excellente remplaçante pour Chat Noir.

Non… !

- Ou bien Lady Wifi ? Elle est rusée et débrouillarde. Ah, mais le Gamer aussi s'en sort bien. Ce serait peut-être pas mal, un vrai génie pour enquêter sur le Papillon.

- Chat Noir.

Il me fait un grand sourire – amer, penaud.

- Et le Bulleur ? Il ferait du bon boulot, j'en suis sûr. En tout cas, je crois qu'il s'entendrait très bien avec Plagg.

- Chat Noir ! Stop. Arrête !

Je le saisis par l'épaule. Il s'interrompt enfin.

- Ce que j'ai vécu avec toi, je ne veux le vivre avec personne d'autre, tu entends ? Alors arrête de parler de ton remplaçant comme si de rien n'était !

Son sourire a disparu. Je le relâche et inspire un bon coup.

- On va gagner. On va ramener Maître Fu. Et quand tout sera terminé, tu partiras avec Plagg. On restera en contact. Je te tiendrai au courant de mon avancée grâce à nos communicateurs. Tu n'auras pas besoin de révéler ton identité. Tu n'oublieras rien.

Il fronce les sourcils et s'apprête à répliquer, mais je l'arrête d'un regard acéré.

- Non. J'insiste. Tu ne vas pas quitter Paris pour toujours, n'est-ce pas ? Il existe d'autres Miraculous et d'autres partenaires en perspective. On se débrouillera jusqu'à ton retour, Chat Noir.

Il ferme les yeux et soupire longuement, les épaules basses.

- S'il te plait, soufflé-je, à court d'arguments. On pourra au moins essayer, non ?

Contre toute attente, il sourit. Les mains posées sur ses hanches, il a ce petit rire défait et gêné que je suis certaine d'avoir déjà entendu auparavant. Mais dans quelles circonstances ?

- Tu as le chic pour tout démolir, toi aussi. Mes certitudes en premier…

Il me saisit avec emphase le poignet pour me faire un baisemain.

- On en reparlera plus tard, ma Lady, c'est promis. Merci.

Son regard reste fuyant, et je ne réponds rien. J'ai peur de trop en dire, trop en faire. Je ne sais même pas encore ce que je veux. Compte tenu de la situation extrême de Maître Fu et la position renforcée du Papillon, le départ de Chat Noir devrait être le cadet de nos soucis.

Et pourtant !

Côte à côte, nous nous dirigeons vers le centre de la place. Max vient à notre rencontre, Wayzz posé sur son épaule.

- Tous les autres sont arrivés à bon port, et Paris-Pixel est stable, ajoute-t-il, peinant à contenir sa fierté.

- Et l'Exilé ? m'enquéris-je.

- Toujours en mode veille. Mais ça devrait changer dès qu'il sentira votre présence sur Paris-Pixel. On n'attend plus que vous pour donner l'assaut.

- Alors, c'est parti, souffle Chat Noir tout en dégainant son bâton.

Je me saisis de mon yoyo, prête à activer le bouclier dès notre « atterrissage » si nécessaire. Je jette un dernier coup d'œil à Wayzz, posté sur l'épaule de Max.

- C'est sûr, tu ne veux pas venir ?

Le kwami acquiesce, penaud.

- Depuis le début, mon maître réagit mal à proximité des Porteurs et des kwamis. Ma présence risque de le renforcer, tandis que moi, je… je ne suis pas sûr d'être capable de lui tenir tête.

Il se tait. Il a l'air de manquer de mots, tout comme moi. C'est Chat Noir qui le déride un peu.

- On va le sortir de là, petite tortue géniale. C'est promis.

Wayzz lui fait un pauvre sourire. Numéric s'approche.

- Bon, allez les tourtereaux, on regarde l'objectif et…

Dans un même ensemble, Chat Noir et moi-même le fusillons du regard, et il s'excuse platement.

- Oups, désolé, déformation professionnelle. Souriez ? …S'il vous plaît ?

J'inspire longuement, et je pose les yeux sur les lunettes futuristes de Numéric. J'ai le cœur qui bat à tout rompre. À croire que je ne réalise que maintenant ce que tout ça signifie.

Je laisse un ancien akumatisé – et un champion du Papillon – m'enfermer dans son monde virtuel. Je suis sur le point de me jeter tête la première dans un combat contre l'Exilé, sans savoir si j'ai la bonne stratégie, sans savoir si j'ai eu raison de leur faire confiance. Sans être sûre de pouvoir protéger tous mes alliés, mes anciens ennemis comme mes amis. Ça ressemble trop à mon précédent échec. Qu'est-ce qui me dit que ça ne va pas être pareil ? Ou même pire ?

La différence ? Je ne suis pas toute seule cette fois-ci !

Numéric s'apprête à activer son pouvoir, le doigt posé sur sa tempe. Dans un sursaut, je frôle la main de Chat Noir, stoïque à mes côtés.

Je ne sais pas encore très bien ce que je ressens pour toi. Ce dont je suis sûre, c'est que…

Je lui saisis la main. Comme pour me répondre, il entrelace ses doigts aux miens et me serre plus fort encore. Un éclair blanc nous enveloppe.

je ne veux pas que ça s'arrête.

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J 0.

H – 5.

Le soleil est radieux, la température idéale. Le ciel est d'un bleu azur profond, sans le moindre nuage à l'horizon. Paris est décidément une belle ville…

La toiture d'un immeuble vole en éclats, et je me réprimande pour mon bref instant de distraction.

- WOW ! C'est pas passé loin ! Ça va, Chat Noir ?

- Tu sais à qui tu t'adresses, Dislocœur ? « Esquive », c'est mon deuxième prénom !

Riposte gronde dans nos oreillettes, le souffle heurté.

- Faites gaffe à ne pas le distancer ! Concentrez-vous un peu !

Nouvelle explosion, plus proche. Mon coéquipier a un cri étouffé suivi d'un petit rire.

- …Hop-là ! Tu vois ? Encore raté ! Le roi de l'esquive, je te dis !

Je lève les yeux au ciel.

- Chat Noir ?

- Oui, ma Lady ?

- Tais-toi et cours !

- À tes ordres !

Au coin de la rue, un éclair jaillit, projette une voiture contre un immeuble dans un geyser de feu et de poussières de ciment. Je me recroqueville aussitôt derrière la cheminée. Dislocœur murmure, haletant.

- On arrive ! On est dans l'avenue !

D'un regard, je vérifie les autres akumatisés dispersés sur les toits voisins, abrités eux aussi.

- Tout le monde est en position !

- Parfait !

Les explosions se rapprochent. Plaquée contre la cheminée, je compte les secondes. Dans la rue en contrebas, Dislocœur surgit soudain, volant à tire d'aile en rase-motte. Il est talonné par Riposte, qui jette constamment des regards vigilants par-dessus son épaule.

- Chat Noir, active-toi un peu !

- Eh, je croyais qu'il ne fallait pas le distancer !

Encore une explosion, assourdissante. Le toit sur lequel je suis postée tremble un bref instant, et je dois me faire violence pour ne pas bouger. Riposte fait volte-face, et son lointain cri excédé fait écho à sa voix dans mon oreillette.

- S'il te chope encore une fois, c'est foutu !

- Il ne me tuera pas, il a toujours besoin de moi pour débusquer le Papillon !

- Mais rien ne l'empêche de te blesser toi aussi, alors bouge !

Chat Noir apparaît enfin, marchant à reculons, son bâton tournoyant tenu à bout de bras devant lui. Un projectile enflammé ricoche sur ce bouclier improvisé et va s'écraser dans une vitrine voisine, qui s'embrase aussitôt. Mon coéquipier marmonne, ahanant.

- C'est bon, je gère ! Tenez-vous prêts !

Je bande mes muscles, mon yoyo au creux de ma paume crispée. Chat Noir recule encore et encore, esquivant de ses bonds légers plusieurs flèches de flamme, renvoyant les autres dans le décor. Les pavés de l'avenue volent en tous sens, des voitures s'embrasent. Entre la fumée et la poussière de béton, la visibilité devient catastrophique.

La voix de Chat Noir tonne à travers le quartier, sardonique.

- Alors, l'Exilé ? C'est tout ce que tu as ?! Attrape-moi donc !

Il rengaine soudain son bâton et détale ventre à terre. Une trombe de flammes et de fumée surgit alors dans mon champ de vision, lancée sur les traces de mon coéquipier riant aux éclats. J'inspire.

- On y va !

Mon yoyo fend l'air, disparait dans les trombes de fumée, s'agrippe à quelque chose et s'y s'enroule à l'aveuglette, immobilisant ma cible. Un hurlement – rauque, inhumain - s'élève aussitôt. Deux prunelles étincellent dans la fumée, braquées sur moi.

Comme prévu.

- Maintenant, Cœur-de-Pierre !

Derrière l'Exilé, un immeuble s'ébranle, et toute la façade s'écroule sur notre ennemi – lentement, trop lentement. On tire violemment sur mon câble, et sans appui solide, je bascule dans le vide. Des flèches de feu jaillissent déjà de la fumée, droit dans ma direction. En pleine chute libre, mon yoyo pris au piège, je ne pourrai pas les éviter à temps.

Au même instant une voix m'interpelle, quelque part à ma gauche.

- Ladybug !

Quelqu'un m'attrape à bras-le corps tandis que l'immeuble s'écrase avec un grondement assourdissant sur la forme brumeuse de l'Exilé. D'une impulsion instinctive, je dégage juste à temps mon yoyo. Les flèches de feu me frôlent d'assez près pour que je sente leur brûlure, mais d'un coup d'aile, Dislocœur nous emporte au loin, indemnes.

Le regard furibond de l'Exilé disparaît sous les décombres dans un feulement d'outre-tombe. Je crie – pas de temps à perdre !

- Climatika, maintenant !

Un rire sardonique me répond dans mon oreillette. Mon yoyo est à peine revenu au creux de ma paume que déjà un vent glacial s'engouffre dans la rue. Dislocœur vire sur l'aile pour éviter avec grâce la vague de blizzard de Climatika. Je tapote le bras de Dislocœur, crispé autour de ma taille.

- C'est bon ! Reste en alerte !

Dislocœur acquiesce et relâche son emprise, et je sens mon estomac protester alors que je glisse dans le vide. Habituée, je jette mon yoyo à l'assaut de la cheminée la plus proche et me propulse vers un immeuble intact, voisin de la nouvelle prison de béton, de briques et de glace de l'Exilé. Je constate avec angoisse qu'elle fume déjà.

Alors que j'atterris sur les tuiles d'ardoise, quelqu'un s'écrie dans mon oreillette.

- C'est pas vrai ! Il a encore la force de se débattre ?!

- Restez en position ! Il faut riposter s'il s'échappe !

Une nouvelle secousse ébranle toute la rue. Le monticule de glace se fendille, et de la vapeur s'échappe alors par les fissures. Une silhouette familière atterrit en souplesse à mes côtés.

- Mince, marmonne Chat Noir. Je pensais l'avoir affaibli, à le faire cavaler comme ça depuis le 17e !

- Au moins, on aura essayé, soufflé-je. Quelqu'un a une autre idée ?

Alors que les propositions fusaient un peu plus tôt, il règne un silence dramatique dans nos oreillettes, entrecoupé de soupirs épuisés et de murmures découragés.

- Attendons toujours ? propose Lady Wifi. Il vient de se prendre un immeuble sur la tête. S'il est un peu groggy en sortant, on pourra peut-être lui voler son sac…

- Et risquer des brûlures au second degré ? T'es sacrément optimiste, ricane Climatika. Mais je peux toujours essayer de réduire un max la température autour de lui. Ça nous permettrait de l'approcher.

- On ne risque pas de geler nous aussi, du coup ? s'inquiète le Bulleur.

- C'est ça ou rien…

J'intercepte le regard lourd de sens de Riposte, perchée sur un toit voisin. Cette dernière cille, sa lame en garde. À ses côtés, Antibug vocifère, beaucoup moins subtile.

- J'en ai assez des plans foireux ! Il est encore trop rapide, trop puissant ! Qu'est-ce qu'on attend pour passer au niveau supérieur ?

Elle brandit son énorme épée rouge et noire que lui a créée le Dessinateur – la même que lorsqu'on l'avait affrontée jadis. Posé sur un autre immeuble, une flèche en joue pointée vers la prison de glace fumante, Dislocœur s'écrie.

- C'est le pote de Ladybug et Chat Noir, on t'a dit !

- Et alors ?

- Et alors on veut juste le ramener à lui, pas le trucider ! lance le Bulleur.

- Ha ! Parce que lui, il ne veut pas nous trucider, peut-être ?!

- Tu as vu ce qu'il avait fait à la Tour Eiffel ? S'il voulait vraiment en finir, crois-moi qu'on serait déjà tous morts !

- N'empêche !

Un éclair illumine soudain le ciel, puis un grondement très différent – comme une vibration de cloche – ébranle tout le quartier. Les glapissements de Chloé s'interrompent. Les akumatisés se crispent, l'air aux abois. Chat Noir et moi-même frissonnons sans comprendre pourquoi, et Lady Wifi surprend notre expression étonnée.

- C'est vrai, Chat Noir, Ladybug, vous êtes arrivés en dernier. Mais ce genre de secousse, c'est ce qui se passait à chaque fois que l'un de nous atterrissait dans Paris-Pixel.

Dans nos oreillettes, le Gamer déclare d'une voix faussement posée.

- J'ai fait ce que j'ai pu pour ramener en urgence Chronogirl dans le monde réel. Reflekta et Fragrance l'emmènent à l'hôpital.

- Est-ce qu'Alix a repris conscience ? demande Dislocœur, anxieux.

- Toujours pas, non. On n'a pas touché à son casque. Et la brume rose de notre Princesse a pu arrêter l'hémorragie de son bras. Elle est entre de bonnes mains, alors restez concentrés.

Près de moi, Chat Noir étouffe un juron. Je désactive mon oreillette un bref instant et lui tapote l'épaule.

- Eh, ce n'est pas de ta faute, ok ?

- Tu crois ? réplique-t-il, acerbe. J'ai fait n'importe quoi. J'ai essayé de raisonner Maître Fu une dernière fois, et j'ai surestimé mes réflexes. Sans Chronogirl, j'étais foutu !

- Justement… elle a agi de son plein gré. Ça n'avance à rien de ressasser ce qui s'est passé.

Chat Noir a un mouvement de tête impatient mais n'ajoute rien. Il y a moins d'une heure, il espérait encore pouvoir ramener Maître Fu à la raison. Mais tout comme je m'y suis résignée plus tôt dans la soirée, il a dû se rendre à l'évidence : le Gardien n'est plus lui-même, et il n'est pas non plus sous le contrôle du Papillon. Pris d'une rage frénétique depuis que nous sommes tous deux arrivés dans Paris-Pixel, il n'est même plus capable d'avoir une conversation cohérente, et il nous attaque sans la moindre hésitation.

Wayzz avait raison en refusant d'introduire de nouveaux Miraculous dans la bataille : le ressentiment de Maître Fu quant à son rôle de Gardien a dû servir de catalyseur pour son akumatisation. Il est sensible à la proximité des kwamis, et la présence de Porteurs comme Chat Noir et moi-même ne font qu'accroître sa folie, et donc sa puissance.

Je grimace : la bataille devient épuisante, et mes côtes me font à nouveau souffrir en dépit de la combinaison et des pouvoirs de Tikki. D'un coup d'œil, je vérifie l'état de Chat Noir. Il a quelques bleus et écorchures supplémentaires, sa tignasse blonde est couverte de poussière de plâtre et sa queue de cuir est roussie. Tout comme Chronogirl, il a fait partie des volontaires qui ont baladé l'Exilé dans tout Paris, afin de le fatiguer et de donner le temps aux autres d'échafauder notre dernier guet-apens. L'Exilé les a régulièrement surpris avec ses regains de rapidité et de force, et rares sont ceux qui sont sortis indemnes de ses attaques fulgurantes. Mais lors d'une poursuite où Chat Noir a été pris pour cible, Chronogirl, la plus rapide d'entre nous, a tout tenté pour l'éloigner d'une explosion.

Chat Noir s'en est sorti sans trop de casse. Pas Chronogirl, touchée à la tête par un éclat de brique et ensevelie sous des décombres. J'ai la gorge sèche en repensant à Alix, inconsciente et pâle tandis qu'on la tirait des gravats de ce Paris-Pixel soudain beaucoup trop réaliste.

Jusqu'à quand des civils vont continuer de payer pour nos manquements à nous, les Porteurs ?

Une nouvelle explosion ébranle les immeubles alentours, et je me rabroue mentalement. La prison de glace et de débris s'affaisse sur elle-même tout à coup. Je réactive mon oreillette juste à temps pour capter la voix blanche du Dessinateur, resté dans le monde réel avec Le Gamer et Numéric pour chapeauter Paris-Pixel.

- …Il a rejoint le réseau du métro ! Il progresse vers le Nord. Vers la station Bastille !

Chat Noir a un autre juron, et nous nous élançons sur les toits d'un même ensemble. Les akumatisés nous talonnent. Perchée sur son Overboard lumineux, Lady Wifi vient voltiger à mes côtés.

- Ladybug, Chat Noir ! Le temps file. On fait quoi ?

J'échange un regard avec mon partenaire. Le soleil est peut-être au zénith en permanence sur Paris-Pixel, mais dans le monde réel, la nuit n'est pas éternelle. Le cessez-le-feu négocié par Audimatrix et Rogercop expirera à l'aube, et les autorités prendront le relais.

- On essaie… ? souffle Chat Noir, ahanant.

On ne peut plus se permettre de repousser notre dernière alternative. J'acquiesce, mon yoyo serré dans ma main.

- …On essaie ! Quand l'Exilé sera en vue.

Chat Noir sourit et dégaine son bâton.

- Ecoutez-moi tous, reprend-il, dès que l'Exilé remonte à la surface, on l'encercle et on l'immobilise sans le provoquer. Restez à distance, évitez ses projectiles mais ne cherchez pas à l'attaquer sciemment. Ladybug utilisera son Lucky Charm, et elle n'aura que quelques minutes pour mettre au point un dernier plan. Il faudra lui obéir au doigt et à l'œil.

- Compris !

La Place de la Bastille est en vue. Le Gamer, qui suit tous nos déplacements au sein de Paris-Pixel via ses moniteurs, s'exclame tout à coup.

- Il est sorti !

Dotée de ses propres systèmes de surveillance, Lady Wifi renchérit.

- Là ! Sur la Colonne de Juillet ! Attention !

Nous sommes à peine arrivés sur la Place que déjà des flèches enflammées nous accueillent, lancées depuis le sommet de la Colonne, couronnée d'un épais nuage de fumée. J'évite les premières explosions sans mal, et je m'assure que les autres akumatisés en fassent de même. Tous se dispersent et se mettent à l'abri, les uns aux aguets derrières des voitures abandonnées ça et là, d'autres postés au sommet des immeubles voisins.

Je profite de la fumée d'une explosion toute proche pour me glisser derrière une rangée de bus touristiques, garés en bordure de la Place. Chat Noir atterrit près de moi quelques secondes plus tard, et me fait un signe de tête. Alors qu'il guette le sommet de la Colonne au loin, j'agrippe mon yoyo.

- Lucky Charm !

La magie de Tikki m'enveloppe. Instinctivement je tends les paumes vers le ciel, et je réceptionne l'objet invoqué avec précaution. J'écarquille les yeux.

- Une… Une épée ?

La garde de métal ouvragée est splendide, la lame semble acérée. Hormis le fait qu'elle soit – comme toujours – d'un rouge flashy orné de pois noirs, on dirait l'épée d'escrime de Kagami, celle avec laquelle j'avais combattu Riposte dans les allées du Louvre. Chat Noir siffle d'admiration.

- Wow ! Un véritable fleuret ? Tikki fait dans l'offensif aujourd'hui !

Je contemple le fleuret encore et encore, interloquée.

- Et toute à l'heure sur le Champ-de-Mars, c'était un arc ! Mais depuis quand le Lucky Charm nous fournit de vraies armes ?

Chat Noir ne répond pas tout de suite, sa queue frémissante indiquant qu'il réfléchit. Puis il rétorque, plus théâtral que jamais.

- La massue gonflable apparue face à Magimuseur, ça compte ?

- Roooh, Chat Noir, je suis sérieuse !

Il a un sourire sardonique, puis il abandonne son poste de guet et vient s'accroupir près de moi – il fait sûrement confiance à son sixième sens félin pour sentir venir d'éventuelles flèches de feu. Ses yeux verts examinent l'arme avec circonspection. Pendant ce temps, j'observe frénétiquement ce qui m'entoure. Mais rien ne m'inspire.

- Tu crois que ça veut dire… qu'il faut vraiment « passer au niveau supérieur » ? questionne Chat Noir. Tikki veut nous faire signe ?

J'hésite. J'ai beau savoir que Tikki était en faveur d'une solution pacifiste, moi aussi j'ai pensé comme lui.

- Et si Papillon avait raison en fin de compte ? continue Chat Noir. Et s'il n'y avait peut-être pas d'autre… solution ?

Nous échangeons un regard indécis. Puis je secoue la tête, revenue à moi.

- Non, je n'y crois pas. C'est hors de question ! L'objet akumatisé, c'est son sac-à-dos. Maître Fu survivra, on se l'est promis !

- D'accord, d'accord. Tu permets ?

Je le laisse se saisir du fleuret. Bouillonnante, je me hisse au sommet du bus pour obtenir une meilleure visibilité sur la Place – et tant pis si l'Exilé me repère : à cette distance, nous aurions le temps d'esquiver ses attaques. Je contemple le nuage de fumée qui couronne la Colonne – à cette hauteur, l'Exilé est pour ainsi dire intouchable.

Il faut le faire descendre de là, le surprendre. Mais comment ?

J'avise les alentours de la Colonne de Juillet, et comme je l'espérais, l'inspiration me vient. Des bancs publics, des poubelles, un pousse-pousse et même une voiture sans permis… Des objets à la fois petits et relativement légers, mais qui feraient d'excellents projectiles. Je resserre ma prise sur mon yoyo et esquisse un sourire.

Parfait !

- Si on réussissait à le faire tomber, et si on pouvait dissiper la fumée, on pourrait utiliser l'épée pour couper les bretelles de son sac…

- Je m'en occupe. Toi, tiens-toi prête à le lui voler avec ton yoyo, ok ?

- Sans le blesser ? Tu crois que tu vas y arriver ?

- Aie confiance, ma Lady.

Je jette un regard intrigué derrière moi. Au pied du bus, Chat Noir a un comportement curieux. La lame de l'épée est posée sur son index griffu, en équilibre parfait. Il scrute l'arme immobile encore quelques instants, puis en attrape la poignée d'un geste si vif que je l'ai à peine distingué. Il fend l'air de la lame à trois reprises, et un sourire surexcité étire alors ses lèvres. Puis il surprend ma mine soupçonneuse, et toute sa superbe s'envole.

- Ben oui… ça ne doit pas être très compliqué, balbutie-t-il dans un petit rire.

- …

Il se hisse à mes côtés sur le toit du bus et me fait un nouveau sourire penaud, presque désarmant.

- Une épée, c'est comme un bâton en plus petit, non ? hasarde-t-il.

- Justement non, Chat Noir, intervient le Gamer pour combler mon silence dubitatif. Confie plutôt cette tâche à Riposte, ou elle va se vexer.

- Absolument pas, réplique cette dernière. Je sais qu'il fait exprès de jouer au crétin. Chat Noir a des bases d'épéiste, ou alors je ne m'appelle plus Kagami.

Je contemple le sommet de la Colonne de Juillet. Pour faire descendre l'Exilé, je dois rester à distance, et donc l'épée ne m'est d'aucune utilité. Par contre, si Chat Noir s'y prend bien…

- Chat Noir, Ladybug, débrouillez-vous comme vous pouvez, mais éloignez l'Exilé de son sac, et je m'occupe de réduire l'objet en charpie, conclut Riposte d'une voix concentrée. Dessinateur, tu as pu préparer ce que je te demandais pour mon épée ?

- Le codage est terminé, répond Nathaniel dans nos oreillettes. Gamer va te le télécharger sur ta position. J'espère que ça suffira.

Je réfléchis à toute vitesse. Riposte était capable de découper en morceaux une cheminée de béton lors de sa première akumatisation. Alors un sac de toile ? Oui, clairement, elle saura faire le job, avec ou sans amélioration de dernière minute.

Un premier tintement familier contre mes oreilles me rappelle à l'ordre. Chat Noir glisse le fleuret rouge à sa ceinture.

- Par contre, on pourrait me donner un peu plus de visibilité ? Avec cette fumée, je vais frapper à l'aveuglette ! Sans oublier qu'il fait un poil trop chaud autour de lui…

Presque aussitôt, le ciel bleu se charge de lourds nuages noirs, qui s'amassent à une vitesse irréelle au-dessus de la Colonne. Climatika ricane.

- Il suffit de demander, Chat Noir, et ce sera le déluge !

La voix pâteuse de Cœur-de-Pierre tonne quelque part à ma gauche.

- Assez traîné ! Bulleur, protection !

- Hein ? marmonne l'interpellé.

- PROTECTION !

Puis Cœur-de-Pierre s'élance vers la Colonne avec la grâce d'un char d'assaut. Presque aussitôt, la brume de l'Exilé recommence à bouillonner, et des flèches de feu jaillissent dans la direction d'Ivan. Le colosse lève les bras par réflexe défensif, mais à la dernière seconde des bulles violettes invoquées par le Bulleur déboulent depuis un coin de la Place, interceptant les flèches enflammées de leur flot.

- C'est parti, ma Lady !

Chat Noir a déjà sauté du bus. Je lui emboite le pas, sous le coup de l'adrénaline. Tant qu'à faire, jouons le tout pour le tout !

- Aidez Cœur-de-Pierre, ou faites diversion ! crié-je. Il faut à tout prix ramener l'Exilé sur la terre ferme !

Je dégaine mon yoyo, agrippe le premier banc public à ma portée et l'arrache du sol à l'aide de mon filin. Avec un ahanement d'effort, je lance le banc en direction de la Colonne, et il s'y écrase dans un grondement de bronze tordu. Le nuage de fumée frémit de fureur, solidement accroché, et les yeux étincelants de l'Exilé se braquent sur moi.

Alors que je compte faire subir le même sort à une benne à ordures, Dislocœur survole la Place tout en tirant flèche sur flèche. Si elles traversent la fumée sans paraître lui faire de mal, cela a au moins le mérite d'attirer l'attention de l'Exilé, qui réplique à son tour. Kim pirouette et vire sur l'aile, évitant les boules de feu sans effort.

La voix surexcitée du Dessinateur résonne dans mon oreillette.

- Ivan, on vient de coder des fissures dans le socle en marbre ! FONCE !

Cœur-de-Pierre accélère encore, bousculant quelques voitures au passage comme si elles étaient faites de carton. Sa course produit un tel vacarme que l'Exilé finit par se désintéresser de Dislocœur, et je lui catapulte le premier objet à ma portée – les voitures sans permis sont décidemment bien plus légères que je ne le croyais !

La voiture s'écrase au sommet de la Colonne, arrache net l'ange qui la couronnait et manque même de déloger l'Exilé. Le nuage de fumée trépigne et hurle, furibond.

- Bien joué, ma Lady !

De nouvelles flèches enflammées jaillissent droit dans ma direction. Je préfère me hisser au sommet d'un semi-remorque : à cette distance, les flèches de feu auront déjà perdu de leur vitesse, et je sais que mon bouclier-yoyo suffira amplement à les stopper.

Et j'aurais une vue imprenable pour intervenir… !

- Riposte ! crie Chat Noir. On le prend en tenaille, tu pars à droite !

- Compris !

Mon coéquipier continue sa route vers la Colonne, talonné par la silhouette argentée de Riposte. La voix du Gamer murmure dans nos oreillettes.

- Impact de Cœur-de-Pierre dans 3…

Je campe sur mes positions, consciente que l'Exilé a reporté toute son attention sur moi. Ses flèches ricochent contre mon bouclier, soufflées net. Chat Noir et Riposte se séparent instinctivement pour ne pas se gêner. Leurs deux lames étincellent.

- 2… 1…

Cœur-de-Pierre bondit pour franchir les derniers mètres. Son poing percute le socle de la Colonne dans un craquement d'outre-tombe, et le marbre blanc se morcèle, broyé net. Au même instant, l'orage au-dessus de nos têtes se déchaîne, et des trombes d'eau glacée s'écrasent sur l'Exilé pris de court : le halo de flammes et de fumée disparait comme on mouche une bougie, et sa silhouette décharnée – noire, charbonneuse – apparaît à nouveau, croulante sous le poids de son énorme sac à dos, cramponnée au sommet de la Colonne. L'édifice vibre, vacille et enfin s'écroule, fauchée par l'impulsion de Cœur-de-Pierre.

Dans un sursaut instinctif, l'Exilé bondit de la Colonne – juste au-dessus de Chat Noir, qui n'attendait que ça. Mon coéquipier s'élance, propulsé par son Bâton. Mon yoyo fuse à son tour en direction de l'Exilé. Le filin s'enroule autour du sac à dos trempé mais encore fumant.

Pas de peur. Pas le temps.

La lame noire et rouge siffle contre la poitrine laissée sans défense de Maître Fu. Chat Noir rugit.

- Maintenant, Ladybug !

Je tire vers moi, fort. Les bretelles du sac-à-dos, sectionnées net, n'opposent plus aucune résistance, et le sac s'envole dans ma direction.

- Riposte, à toi !

L'épéiste bondit à son tour. La lame argentée embroche le sac de part en part. L'Exilé glapit, indifférent à sa propre chute – et pour la première fois depuis que nous l'avons rejoint dans ce monde-ci, il articule un unique mot.

- NON ! NOOOOOON !

Chat Noir l'attrape à bras-le-corps, et ils roulent tous les deux sur le sol détrempé. Riposte touche terre en souplesse, le sac embroché comme un macabre trophée sur sa lame d'argent. La Colonne s'écrase dans un fracas assourdissant, qui étouffe à peine les hurlements de l'Exilé.

- Non, non, NON !

Ce dernier s'arrache à l'emprise de Chat Noir et titube vers Riposte. Indifférente à ses cris, elle murmure quelque chose. Son épée étincelle comme si elle était chauffée à blanc. Le sac-à-dos s'embrase, réduit à l'état de torche en l'espace de quelques secondes. Le glapissement de l'Exilé cesse presque aussitôt, puis le petit être à la peau charbonneuse tombe à genoux, hébété.

Riposte a un soupir approbateur, captivée par son épée.

- Merci pour l'ajout de dernière minute, Dessinateur. J'apprécie.

- À ton service, réplique Nathaniel dans un soupir soulagé.

Un silence écrasant s'ensuit. Puis des cris de joie retentissent enfin sur la Place.

- YAAAAY !

- Bien joué, Riposte, Chat Noir ! Ladybug !

L'orage de Climatika s'apaise peu à peu, et ce n'est plus qu'une pluie fine qui balaie maintenant la Place. Alors que les autres akumatisés s'époumonent, je m'élance vers Riposte, qui contemple le sac en flammes avec une curieuse fascination.

- Tu as assez fait de mal comme ça, petit Akuma… !

Mon yoyo s'ouvre sous mes doigts, prêt pour la purification d'usage. Malgré tout je m'interroge : faut-il activer le Miraculous Ladybug ici, ou bien aurais-je le temps de retourner d'abord dans le monde réel pour y réparer les dégâts ? Le fleuret supporterait-il le transfert ? Et que va faire Papillon maintenant que la menace est écartée ? Va-t-il nous laisser tranquilles pour cette nuit, ou bien reprendra-t-il possession des akumatisés comme il l'a fait avec Alya, pour les utiliser les uns après les autres, jusqu'à ce qu'on ait neutralisé chacun d'entre eux ?

Je jette un regard peu rassuré sur les alentours. Nous sommes prisonniers du monde de Numéric. Mes amis – qui peuvent redevenir mes ennemis à tout instant – se congratulent, encore vaillants. Chat Noir a toujours son Cataclysme en réserve, mais moi, dans quelques minutes, je me détransformerai.

Si ça se trouve… C'est loin d'être terminé !

- Ladybug… ?

Je me tourne vers Chat Noir, qui s'est approché sans un bruit. Sa voix est rauque, presque hésitante. Il m'adresse un regard perdu. Mon cœur se serre. Cette ultime bataille a réussi à me faire oublier l'inéluctable.

C'est vrai. Il va partir… !

- Ladybug, où est l'Akuma ?

Je reste stupéfaite : il a raison. Nous nous tournons vers Riposte qui, d'un revers d'épée, se débarrasse des restes calcinés du sac-à-dos. Les cendres se dispersent avant même de toucher le sol. Elle nous lance un regard étonné.

- …Quoi ?

Le sac-à-dos a disparu. Mais l'Akuma n'est nulle part.

Et un peu plus loin, agenouillé et silencieux, le visage dans les mains, Maître Fu est toujours l'Exilé.

- Ladybug ? Chat Noir ?

La voix de Wayzz s'élève dans nos oreillettes, fluette, pleine d'espoir. Peu à peu les autres akumatisés se taisent à leur tour, interloqués par notre mutisme. Le souffle court, je scrute la silhouette tremblante et décharnée de l'Exilé, sa peau noire comme du charbon, les veinules rouges qui semblent battre au rythme de son cœur fatigué. Mais en dehors de sa tunique brûlée et déchirée, je ne vois rien. Rien. Rien qui ferait sens, rien qui m'évoquerait un objet akumatisé.

Je sentais l'énergie du Papillon dans le portable de Lady Wifi quand elle était près de moi. Je sentais cette présence sourde et familière dans les lunettes du Gamer ou dans la broche de l'Invisible. Je sens toujours l'aura du Papillon dans l'épée de Riposte. Mais pour Maître Fu …?

Je sens juste qu'il est l'Akuma. Et que l'Akuma l'habite tout entier.

La main de Chat Noir vient serrer mon épaule, et je m'aperçois qu'il tremble. Le regard peiné, il déglutit puis me fait un rictus résigné. Peut-être qu'il le sent, lui aussi.

- …Papillon avait raison.

Je baisse les yeux sur l'épée Miraculous, qu'il avait remis à sa ceinture.

Ce n'est pas terminé. Ce n'est pas terminé…

J'étouffe un sanglot. Mes Boucles d'Oreille tintent encore, et l'urgence de la situation manque de me faire perdre mon sang-froid. La voix de Wayzz devient suppliante dans nos oreillettes.

- Chat Noir… Non. Pas toi. Pas vous. S'il vous plait. S'il vous plait ! Il y a sûrement un autre moyen !

Le visage de Riposte se fait dur, sans émotions. Sa voix est métallique.

- Papillon le dit depuis le début. Il n'y a qu'un seul moyen d'en finir.

- Non !

La voix de Wayzz s'éteint sur ce glapissement. Max était avec lui, serait-il intervenu ?

Les autres akumatisés n'osent rien faire, rien dire. Seule Lady Wifi tente une approche.

- Wayzz ? Ladybug ? Chat Noir, qu'est-ce qui se passe ? C'est terminé, non ?

- Reste où tu es, Wifi, gronde Riposte. Ça vaudra mieux.

- Mais…

L'épéiste les arrête tous d'un regard, puis elle s'approche de nous.

- Vous deux, les Astres. Si vous ne souhaitez pas vous salir les mains, je comprendrai.

« Les Astres »… Depuis quand dialogue-t-elle avec le Papillon pour nous appeler ainsi ?

- Je peux m'en occuper, murmure-t-elle, stoïque. Je ne le connaissais pas. Je vais faire ça vite, je vous le promets.

C'est comme si la main de Chat Noir sur mon épaule me réconfortait et en même temps me défendait de faire quoi que ce soit. Je n'arrive pas à réfléchir.

Angoissée. Paralysée. Le temps presse. Agir. Ou pas. Le fleuret passé dans la ceinture de Chat Noir scintille. L'épée de Riposte tinte alors qu'elle s'approche de Maître Fu, qui reste immobile. Je détourne la tête.

Pas le temps. Pas le choix.

Non ?

Et si… ?

- Riposte. Attends… !

Un éclair doublé d'un grondement ébranle toute la place. Chat Noir et moi vacillons, interloqués. Quelqu'un d'autre est entré dans Paris-Pixel.

La voix paniquée du Gamer résonne à nouveau dans nos oreillettes.

- Ladybug, c'est Wayzz ! Il a forcé Numéric à le matérialiser. Il va vous rejoindre… !

Riposte serre le poing et lève son épée.

- Ah, ça suffit !

Un éclair. Un hurlement suraigu. Une onde de choc nous jette au sol.

Je peine à rouvrir les yeux, sonnée. Près de moi, Chat Noir grommelle de douleur, les mains crispées sur les oreilles. À sa ceinture, le fleuret scintille toujours avec force. Sans réfléchir, je m'en empare et me relève en vacillant. Non loin de moi, un éclat de métal retombe sur le pavé dans un tintement plaintif : un bout de lame, brisée net.

Je redresse la tête, ahanante, et reste glacée d'effroi. Riposte git au sol, inerte. Un papillon violet s'extirpe de son épée cassée et s'éloigne avec des battements d'ailes frénétiques, quand une silhouette sombre l'attrape au vol. L'Akuma disparait, comme aspiré par la main noire. Aussitôt une brume violette familière enveloppe Riposte, puis Kagami apparait à sa place, très pâle. Son front est en sang. Prostrée, elle gémit sourdement.

Agenouillé, l'Exilé la contemple un bref instant, mutique. Soudain, il se redresse, se tourne vers moi. Sa carrure est toujours celle du Gardien, et pourtant il paraît un peu plus vif dans ses mouvements, un peu moins vouté, comme… plus jeune, plus vaillant. Son regard sans iris étincelle à nouveau dans l'ombre de ses cheveux noirs et hirsutes. Lentement, comme quelqu'un qui s'éveille à peine, il contemple ses bras nus, sa tunique noire de suie et déchirée, ses sandales de corde brûlée.

- Maître Fu, soufflé-je malgré moi.

Les yeux blancs reviennent sur moi. Son visage reste aussi figé, aussi inexpressif qu'un masque de bois calciné. Les veinules rouges palpitent sur ses joues, noires et poreuses tel du charbon.

- Maître Fu, vous êtes là… ?

Et pour la première fois depuis notre face-à-face sur le Champ-de-Mars, j'ai l'impression qu'il me regarde. Qu'il me regarde vraiment.

- Assez… Assez.

Ses lèvres charbonneuses restent serrées, et sa voix semble venir de nulle part. Une épaisse fumée grise jaillit alors de tous les pores de sa peau et recommence à l'envelopper. Il serre les poings.

Deuxième éclair – détonation. J'ai juste le temps de lâcher le fleuret pour lever mon yoyo. Une chaleur intense me submerge, et le poing noir heurte de plein fouet mon bouclier. L'Exilé gronde, furibond.

- Ton kwami. Maintenant !

Je tiens bon, les dents serrées. Une main se pose sur ma hanche droite.

- Ma Lady… !

Je comprends d'instinct et me dérobe sur la gauche. Au même instant le bâton surgit de nulle part, s'agrandit pour frapper l'Exilé en plein abdomen et l'expédier au loin. Revenu à lui, Chat Noir se met en garde et me jette un regard inquiet.

- …ça va, toi ?

J'acquiesce à la va-vite. L'Exilé est déjà debout, grondant, grimaçant. Ses veinules rouges étincellent, et il disparaît complètement dans une gangue de fumée plus consistante et impénétrable que jamais. Un murmure emplit l'air – des incantations en chinois ?

- Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qu'il fait ?

- Je crois qu'il a absorbé l'Akuma de Riposte !

Chat Noir a un hoquet de stupeur.

- Riposte ! Elle est… ?

- Je ne sais pas ! Mais il faut qu'on les mette tous en lieu sûr, et vite !

Les akumatisés se relèvent eux aussi, encore un peu hagards. Le Gamer se charge de les réveiller comme il se doit.

- L'Exilé n'arrête pas de monter en puissance ! Repliez-vous dans les ruelles, vite !

D'un battement d'aile, Dislocœur s'élance pour récupérer Kagami, mais l'Exilé ne bronche pas, concentré sur ses incantations. Les autres akumatisés s'enfuient déjà en direction des immeubles les plus proches. Nous les suivons au pas de course, tout en surveillant l'Exilé par-dessus notre épaule. Mes Boucles d'Oreille tintent encore – ça fait combien de fois déjà ? – et Chat Noir écarquille les yeux d'effroi.

- Bon. Cataclysme ?

J'ai un rire forcé.

- Mais sur quoi, Chaton ?

Il hausse les épaules, mortifié.

- C'est pas la solution à tous nos problèmes, d'habitude ?

Je renonce à lui répondre, la gorge nouée.

- Tu as une autre brillante idée, ma Lady ?

Mon regard oscille entre le fleuret, que Chat Noir a remis à sa ceinture, et le brasier que représente désormais l'Exilé.

Non… ! Non !

- Je n'en sais rien ! m'écrié-je d'une voix aiguë tout en accélérant.

- Oh, ma Lady, se désole Chat Noir. Tu mens très mal parfois !

Je lui jette un regard courroucé. Chat Noir murmure, à peine audible.

- Comment t'en vouloir. On n'est pas des tueurs !

Une explosion retentit derrière nous, et la chaleur devient à peine supportable. Chat Noir regarde par-dessus son épaule et pâlit. Il stoppe net et dégaine son bâton d'une main, le fleuret de l'autre.

- Cache-toi, je vais le distraire !

Je tressaille et m'arrête à mon tour.

- Hein ? Tout seul ? Pas question !

- Je vais le balader à travers la ville, comme toute à l'heure. Juste le temps de recharger les batteries de Tikki. Dès que tu peux, tu me rejoins !

Et puis quoi encore ?!

- On se bat ensemble, ou on se replie ensemble !

- Pas quand tu es sur le point de te détransformer ! Papillon ne sait toujours pas qui tu es, alors ne discute pas !

Il a raison. Je sais qu'il a raison. C'est déjà arrivé que l'un de nous s'absente, le temps de se retransformer. Quelques rares fois. En général, l'autre s'en sortait de justesse jusqu'à son retour.

Les akumatisés ont presque tous atteint les immeubles les plus proches. Au milieu de la Place, l'Exilé rugit. La trombe de fumée et de flammes qui l'emprisonne fait maintenant la taille d'une maison. Qu'est-ce qu'on peut faire contre ça ?

Qu'est-ce qu'il compte faire contre ça ?!

Chat Noir place deux doigts griffus sur sa tempe et me décoche son salut goguenard.

- Je m'en sortirai. File !

- Ne fais rien de stupide, ok ? Evite-le, c'est tout !

Je fais volte-face et m'élance, le cœur lourd. La voix de Chat est déjà lointaine. Je l'entends davantage dans mon oreillette.

- Hey ! Rappelle-moi qui est le roi de l'esquive, déjà ?

- Oh, tais-toi et cours !

- Pareil, ma Lady ! AU FAIT, JE T'AIME !

Oh, Chat…

- Exilé ! Je suis là !

Un sourire amer me tord les lèvres. Je renifle. Je cours à perdre haleine et lance mon yoyo à l'assaut du bâtiment le plus proche. Une explosion retentit. Mon cœur s'arrête un court instant.

- Raté… !

Le rire de Chat Noir fuse encore, ironique, et je respire à nouveau.

Chat Noir, sois prudent. Je t'en prie… !

Mon yoyo s'agrippe à un balcon, m'arrache du sol. Je virevolte, rétablis ma trajectoire d'un coup de rein, et prends pied sur un toit d'ardoise. Paris-Pixel s'étend sous mes yeux, gigantesque et désert. Virtuel ou réel, j'en connais tous les recoins. Je sais où me cacher, où me mettre en sécurité.

Tikki doit m'expliquer ce qui se passe avec le Miraculous Ladybug. D'abord un arc, et maintenant une épée ? Il faut qu'on établisse un nouveau plan… !

« On n'est pas des tueurs, hein ? »

- Gamer, je m'absente quelques minutes.

- Bien reçu, Ladybug. Je brouille ta présence sur nos détecteurs, ton secret sera préservé. Mais fais vite !

Je lève la main pour désactiver mon oreillette, quand Chat Noir hurle au loin.

- Non… ! Wayzz, non !

Il n'est ni provocateur, ni même blessé, mais terrifié. Je me fige, prise d'une sueur froide, et scrute la place à la recherche d'une lueur, d'un mouvement. Les explosions ont cessé pour laisser place à un étrange grondement.

- Chat Noir ?

Mon oreillette reste silencieuse. La fumée m'empêche de voir clairement ce qui se trame. Les secondes passent, interminables. Puis Lady Wifi murmure d'une voix blanche.

- Son oreillette s'est déconnectée. Je ne sais pas ce que ça veut dire…

- NON !

La voix lointaine de Chat Noir résonne, étranglée.

- VA-T'EN, LADYBUG !

La fumée s'illumine. Un éclair fend l'air. Un sifflement m'assourdit.

Quelque chose heurte la façade en contrebas. Tout le bâtiment frémit puis implose. Des fissures apparaissent, étincelantes, puis les tuiles se dérobent sous mes pieds. Je glisse sans un cri, bascule dans la fournaise. Au tout dernier instant, je lance mon yoyo vers le premier obstacle suffisamment éloigné sur la Place – un réverbère.

Mes oreilles bourdonnent. Le brasier m'engloutit, aveuglant. Je n'entends plus rien. Mon yoyo s'arrime quelque part. Je tire sur mon filin, si fort qu'il s'enfonce sous mes doigts pourtant protégés par Tikki, et la bobine s'active enfin, m'emporte au loin.

Brûlure. Puis le vent, glacé. Apesanteur. J'ai beau m'y attendre après un tel envol désespéré, le premier choc est rude. Je me roule instinctivement en boule. Je rebondis sur le bitume et contre des obstacles à peine identifiés – le faîte d'un arbre, une voiture dont les fenêtres se brisent à l'impact, des gravats. Je roule sur plusieurs mètres, et m'immobilise enfin.

La douleur dans mes côtes fêlées est à son paroxysme. Je grimace, la respiration coupée, incapable de bouger pour quelques secondes. C'est silencieux autour de moi. Beaucoup trop. Est-ce encore à cause de la détonation ?

J'entrouvre les paupières, les sens brouillés par la douleur et l'explosion. Et mon cœur s'arrête quand je comprends que je ne suis pas seule.

Chat Noir est là, à quelques mètres. Prisonnier, il se débat contre une silhouette inconnue, trapue, à peine plus grande que lui. Un bras épais - noir comme le charbon, veiné de rouge et de vert – lui enserre le torse si fort qu'il peut à peine respirer. Il halète, le front en sang.

- M'Lady… L'écoute pas, attaque… !

Un autre bras maintient le fleuret contre sa gorge, le presse un peu plus fort, et aussitôt le métal lui entaille la peau. Chat Noir sursaute par réflexe et se fige, les dents serrées.

- Libère Tikki. Maintenant.

L'adulte inconnu parle, mais c'est la voix de l'Exilé qui s'élève, si calme que cela en devient effrayant. Par-dessus l'épaule de Chat Noir, deux yeux étincellent. Deux yeux blancs et vides.

Mon Miraculous tinte une dernière fois.

- Rends-moi les Boucles sans faire d'histoire, et retire-lui l'Anneau. Ou bien il meurt.

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H – 5.

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Vous n'étiez pas prêts.

Un dernier mot ?