Première parution le 30/11/19
Chers lecteurs, bonsoir !
Le dernier chapitre a été accueilli par une flopée de reviews débordantes d'enthousiasme (yesss quel bonheur) et… d'un peu de grogne aussi, hein. Comment ça, vous n'aimez pas mes cliffhangers ? Oh, mes aïeux. Je n'ai plus qu'à déménager à l'issue du présent chapitre.
Et du 17 aussi, du coup. Et du 18 également. Et pour le 19… euh…
…Bon, on commence ? (blague à part, un GRAND MERCI pour vos reviews, c'était génial !)
Bonne lecture !
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(NB : pour info, Thomas Astruc, le « papa » de la série Miraculous, avait fait partie de l'équipe française à l'origine d'un autre animé à succès, « Code Lyoko », sorti en 2003. D'où le petit clin d'œil dans ce chapitre.)
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J0.
H – 7.
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- Bon, vous avez des questions jusque-là ? demande le Gamer.
Dans l'assemblée, personne ne réagit. Je jette un coup d'œil à Ladybug, bras croisés et plus sérieuse que jamais : peut-être que ce charabia l'a déstabilisée tout comme moi ? En tout cas, elle le cache très bien. Posé sur son épaule, Wayzz grignote un biscuit aux algues d'un air absent : les explications ultra-techniques de Max le Gamer semblent lui être passées loin au-dessus de la tête. J'étouffe un soupir, prêt à m'avancer, quand Rose lève une main. Elle couine d'une petite voix.
- J'ai pas compris.
- Qu'est-ce que tu n'as pas compris, Princesse ? s'étonne le Gamer.
- Euh… En fait…
« Tout » ?
Rose alias Princesse Fragrance se balance d'un pied sur l'autre, l'air aussi catastrophé qu'un lapin pris dans les phares d'une voiture. Elle implore Juleka – Reflekta – du regard, qui sursaute et marmonne, inintelligible comme toujours. C'est finalement Alix – Chronogirl – qui relève la visière de son casque et interpelle Max d'un claquement de chewing-gum.
- Moi, tu m'as perdue dès ta parenthèse sur les serveurs machins-choses. Tu peux nous la faire plus courte, et en français ?
Max soupire, exaspéré, mais devant les mines dubitatives ou inquiètes de nos camarades, il se racle la gorge et réfléchit quelques instants.
- D'accord, faisons plus simple : vous avez déjà vu Code Lyoko ?
Je hausse les sourcils, étonné. Autour de moi, certains visages s'éclairent.
- Quoi, le vieux dessin animé pour enfants ? lâche Antibug, dédaigneuse.
- « Pour enfants », c'est vite dit ! réplique le Dessinateur tout en crayonnant sur la tablette graphique fixée à son poignet. Je suis super fan de cette série. La 3D était sacrément novatrice pour l'époque.
Chloé lève les yeux au ciel mais se garde bien de répliquer : Nathaniel doit encore lui dessiner sa future arme – une énorme épée rouge bardé de pics, tout comme celle qu'elle avait été capable d'invoquer lors de sa première akumatisation.
Le Gamer reprend, enthousiaste.
- Vous voyez le transfert des personnages depuis le monde réel dans un monde virtuel, là où ils peuvent combattre X.A.N.A leur ennemi juré ? Eh bien, ce sera plus ou moins la même chose ici : Paris-Pixel est un Paris virtualisé dans les moindres détails, et quand Numéric utilisera son pouvoir sur vous, vous apparaîtrez là-bas dans les secondes qui suivent.
- Trop bien ! s'exclame le Bulleur, enthousiaste.
- Ah ! Là, j'ai compris ! pépie Princesse Fragrance sous le regard attendri de Reflekta.
- … à la différence que ce sera bien vous là-bas, et pas des avatars numériques, tempère Max le Gamer. Il n'y aura pas de deuxième chance, pas de restart après le game over. Si vous êtes blessés là-bas, vous reviendrez blessés ici. Alors soyez très prudents.
- Oh…
- L'avantage, c'est que le terrain y est modelable à l'envie par Markov et le Dessinateur, intervient Numéric, resté jusque-là en retrait. Nous suivons déjà tous les faits et gestes de l'Exilé en temps réel, rien ne pourra nous échapper là-bas.
- Et s'il y a des blessés, justement ?
La voix de ma Lady est calme et posée, mais intransigeante. J'ai un sourire las : même si cette question a déjà été abordée quelques minutes plus tôt – et chaque akumatisé présent a confirmé vouloir se battre – Ladybug s'inquiète à l'idée d'impliquer nos amis dans ce dernier combat. Moi aussi, à vrai dire, j'ai encore des scrupules à les laisser affronter l'Exilé. Mais il est temps de se faire une raison : cette affaire les concerne tous maintenant, et ils refusent de battre en retraite.
Le Gamer et Numéric échangent un coup d'œil : ils avaient prévu cette question, selon toute vraisemblance.
- Nous avons mis au point un protocole de rematérialisation d'urgence. Si la brume soignante de notre Princesse ne suffit pas, un blessé pourra être rapatrié dans le monde réel en moins de deux minutes.
- Mais je ferai de mon mieux, serine Rose avec verve. Compte sur moi, Ladybug ! Je me suis beaucoup entraînée aux urgences toute à l'heure, les gens allaient bien mieux, tout le monde était ravi. Et une fois ses brûlures soignées, Climatika elle-même a dit que j'étais merveilleuse ! Tu te rends compte ?
- Oui, enfin, elle n'était peut-être pas très objective, plaisante Alya. Vu que ta brume fait planer…
L'ombrelle de Climatika émet un claquement alors qu'elle la pointe vers Alya.
- Wifi, tu veux qu'on reparle de ta combinaison rose intégrale et de ton quart d'heure « free-hug » ? Parce que je suis sûre que Numéric a pris des photos.
- Aaaaheuh… Joker ?
Quelques rires fusent dans l'assemblée, et l'atmosphère électrique se détend un peu. Lady Wifi ébouriffe ses cheveux roux avec emphase, et je distingue sans peine la fine plaie qui saignait tant après l'explosion et mon sauvetage in extremis. La blessure, coagulée, n'est plus douloureuse de toute évidence, mais elle brille encore d'un rose curieux. La brume de soin de Princesse Fragrance est décidément bien efficace malgré ses effets secondaires – heureusement transitoires, à savoir apaiser les douleurs au point de rendre euphorique et, dans le cas des akumatisés, inhiber leurs pouvoirs et accessoirement rehausser leurs costumes d'un rose flashy pendant quinze bonnes minutes.
- Blague à part, reprend le Gamer, je peux vous assurer que tout sera comme d'habitude. Les rues, les toits, les obstacles, les lois de la physique, vos pouvoirs, tout fonctionnera à l'identique. Sauf que vous n'aurez pas à vous soucier des dommages collatéraux.
- Et donc, pas de civils à protéger non plus ? J'en connais qui vont s'en donner à cœur joie, murmure Riposte dans un sourire.
Climatika lui rend sa petite pique d'un ricanement ironique, ses pouvoirs dévastateurs étant revenus au beau fixe depuis que les effets de la brume rose se sont dissipés.
- Papillon a confirmé ma théorie toute à l'heure, ajoute Max. L'Exilé en s'affranchissant de son contrôle s'est également coupé de son énergie, donc il n'est pas inépuisable. Il est puissant, mais tôt ou tard, il finira par flancher.
- D'après nos calculs et les archives de vos précédentes missions, reprend Markov, il y a plus de 90 pour cent de chances que le sac-à-dos soit l'objet akumatisé et donc la réserve de son énergie. La meilleure alternative est donc de neutraliser son aura brûlante le temps de dérober ou détruire son sac.
- Comme vous l'avez fait tout à l'heure, conclue le Gamer. Mais le côté mortel en moins. Sans vouloir t'offenser, Riposte.
- Pas d'offense, réplique l'interpellée, malgré tout sur la défensive. J'ai reconnu mon erreur.
Le Gamer acquiesce, peu convaincu, puis se retourne vers Ladybug et moi-même.
- L'Exilé était déjà en perte de vitesse quand vous avez disparu. Et il est en sommeil depuis que Numéric l'a capturé. On suppose que c'est sa façon de s'économiser et qu'il ne se réveillera qu'une fois que vous aurez débarqués dans Paris-Pixel. Je propose donc que vous soyez numérisés en dernier. Question de bon sens.
- Très bien, confirme Ladybug après avoir quêté mon accord d'un regard. Mais soyez tous très prudents en nous attendant !
Markov et Numéric recommencent à s'activer pour les derniers préparatifs. Tandis que Max termine de répondre aux questions des uns et des autres – « Oui, Ivan, tu auras le droit de jeter des voitures sur l'Exilé. Tant que tu fais attention à nous… » – je scrute les akumatisés qui nous entourent. La tension et une inquiétude légitime se lisent sur leurs visages, et pourtant, rien ne semble entacher leur cohésion.
Chronogirl et Dislocœur sont déjà en train de jouer à pierre-papier-ciseaux lequel d'entre eux posera le pied sur Paris-Pixel en premier, jusqu'à ce que le Gamer leur annonce que les transferts vont se faire deux par deux – mais pas plus, pour des raisons de sécurité et de puissance de chargement. Cœur-de-Pierre sautille sur place, Horrificator minuscule mais fière comme un paon sur son épaule. Le Dessinateur vient d'achever sa dernière œuvre, et dans les mains tendues d'une Antibug jubilante, la fameuse épée géante noire à pois rouges se matérialise. Tandis qu'elle effectue des moulinets aussi complexes qu'hasardeux, Lady Wifi et le Bulleur s'éloignent par prudence, à la fois impressionnés et dubitatifs.
Riposte n'essaie pas de se mêler aux autres, qui semblent encore choqués suite à son « coup d'éclat » - ce que je peux comprendre. Climatika est l'une des rares à lui parler sans hésitation. Je scrute ces deux dernières, qui ont l'air en plein conciliabule sur leurs armes respectives. Leurs personnalités sont radicalement différentes, et pourtant un curieux respect semble s'être établi entre elles. Peut-être est-ce parce qu'elles sont considérées comme les plus puissantes parmi les akumatisés ? Ou bien parce qu'elles n'ont pas retenu leurs coups face à l'Exilé ?
Si on leur confiait un Miraculous, est-ce qu'elles seraient capables de protéger Ladybug, après… ?
- Ils ont pensé à tout, chuchote ma coéquipière. Avec toi à nos cotés, Wayzz, j'imagine qu'on peut se rassurer.
- Je ne viendrai pas avec vous dans ce monde virtuel.
La voix sombre de Wayzz m'interpelle. Ladybug le scrute avec stupeur tandis qu'il quitte son épaule et nous fait face.
- Pourquoi ? Ton bouclier pourrait encore nous sauver la mise, hasardé-je. Et qui sait, avec ton aide, nous parviendrons peut-être à bloquer et raisonner Maître Fu !
Wayzz échange un regard abattu avec Ladybug.
- Nous avons déjà essayé pendant ton absence, Chat Noir. Il est resté sourd à tous mes appels comme à ceux de Ladybug. Il faut d'abord le libérer de l'influence de l'Akuma. Je serai plus utile ici, à protéger l'équipe du Papillon si votre gouvernement changeait d'avis.
Le visage de ma coéquipière s'assombrit encore.
- Si la puissance de l'Exilé dépend effectivement du nombre de porteurs et de kwamis présent, alors oui, on ne peut que se douter de sa réaction face à nous trois réunis, finit-elle par soupirer. En mon absence, l'Exilé s'était affaibli, et c'est en me voyant approcher qu'il a perdu toute mesure au point de blesser grièvement Climatika.
Leur raisonnement tient la route, mais je reste dubitatif. Notre Gardien s'est montré suffisamment puissant pour résister au Papillon. Et il est toujours doué de raison puisqu'il a épargné Ladybug – encore heureux – dans l'espoir de débusquer notre vieil ennemi.
- Je ne peux pas croire qu'il soit complètement fermé à des pourparlers, pas encore. On est nombreux maintenant, et on est prêts. Si on l'immobilise pour de bon, on saura le raisonner.
Ladybug me contemple avec anxiété. Non loin de là, les premiers transferts sur Paris-Pixel ont déjà commencé. Elle inspire profondément et murmure.
- D'accord. On verra bien comment ça se présente une fois là-bas… !
- Aie confiance, ma Lady. Ça va le faire !
Je lui présente mon poing serré.
- Tu n'es plus seule cette fois. Nous sommes tous là.
Elle tend le poing à son tour et vient frapper doucement le mien. Elle m'accorde enfin un sourire hésitant, et je lui réponds avec entrain.
Je suis là.
H - 7.
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- Je ne veux pas que tu t'en ailles, Chat Noir.
- Moi non plus. Mais ça fait plaisir de l'entendre, ma Lady.
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- On va gagner. On va ramener Maître Fu. Et quand tout sera terminé, tu partiras avec Plagg.
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- Tu n'auras même pas besoin de révéler ton identité. On se débrouillera jusqu'à ton retour, Chat Noir.
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- On en reparlera plus tard, ma Lady, c'est promis… Merci.
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H – 6.
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Numéric active son pouvoir. Un flash fuse, éblouissant.
La main de Ladybug se resserre sur la mienne. C'est la dernière chose que je perçois avant que tout ne disparaisse.
Plus de bruits. Plus de lumière. Plus rien.
Le néant.
Puis un éclair. Explosions de sons, de sensations. Vertige.
Le vent qui hurle, le froid sur mon visage. La pression de l'air, puissante, presque écrasante. J'entrouvre difficilement mes yeux, qui se chargent aussitôt de larmes. Le soleil, le ciel bleu. Aveuglé, je finis par distinguer les alentours et pousse un cri étranglé.
Paris. Paris, ses rues et ses immeubles à perte de vue. Je tombe !
- WOOOOOOOW !?
La Seine, le Champ-de-Mars, et la Tour Eiffel à ma droite, loin en dessous – trop loin pour servir d'appui à mon bâton. Quelque chose me broie la main droite, et je tourne la tête. Ladybug. Elle crie.
- Chat Noir, viens !
Elle jette de toutes ses forces son yoyo, qui file en direction de la Tour Eiffel en contrebas, lointaine, si lointaine. Après quelques secondes interminables, il s'arrime à une rambarde du dernier étage.
- Accroche-toi !
Elle a un mouvement instinctif de poignet, et le filin se rembobine dans un sifflement strident. J'ai juste le temps de l'attraper par la taille avant que la traction du yoyo ne la déporte brusquement vers la droite. Nous tombons toujours, sauf que la Tour se rapproche dangereusement de nous désormais. On va vite, trop vite pour atterrir sans qu'il y ait de casse !
- Allez, murmure Ladybug. Allez… !
On vient de passer sous la barre du troisième étage – soit des trois cents mètres. Je resserre mon étreinte sur sa taille. Elle gère, je sais qu'elle gère. Depuis le temps… !
Mais mon estomac, lui, il gère pas du tout !
D'une impulsion, son yoyo se décroche et revient dans sa main à la vitesse de l'éclair. Portés par notre élan, à nouveau en chute libre, nous frôlons la Tour à quelques mètres près. Ladybug se tend encore et le yoyo repart, s'accroche à un autre montant et nous freine violemment tout en nous entrainant dans une immense spirale descendante. Nous planons autant que nous tombons désormais, et l'effet sur mon estomac est presque pire que la chute libre.
On dépasse le deuxième étage – plus que cent-cinquante mètres. Le sol s'approche à une vitesse encore vertigineuse.
- Je lâche, tiens-toi prêt !
Une secousse, le yoyo se détache, et la chute libre recommence. Le vent hurle à mes oreilles. Je me saisis de mon arme et estime la distance qui nous sépare de la Tour – encore trop lointaine, pas d'appui convenable pour moi. Moins de cent cinquante mètres avant de toucher le sol, mais je peux peut-être freiner notre chute avec mon bâton ?
- Non, attends !
Ladybug m'attrape par l'arrière de ma ceinture. Le yoyo repart s'arrimer au premier étage. Le câble se tend et nous arrête brutalement.
- Aouch !
Un brusque mouvement de balancier nous projette sous la Tour Eiffel. Je vois arriver le sol à toute vitesse.
- Maintenant !
Ladybug lâche ma ceinture, et instinctivement je me mets en boule. Je heurte le sol pavé en premier et roule longtemps avant de chercher à maîtriser ma vitesse. Enfin, je m'arrête, pris de vertige, le cœur battant la chamade. Je jette un regard à ma Lady, affalée par terre quelques mètres plus loin, les yeux hagards et la main sur les côtes. L'image de Marinette, blessée et esseulée dans un rayon de supermarché, me revient en mémoire.
- Mari… Ma Lady !
Ne pas vendre pas la mèche sur Paris-Pixel ! Qui sait qui peut nous entendre ?
- Ma Lady, ça va ?
Elle acquiesce sans mot dire, très pâle. Nos combinaisons et nos pouvoirs ont beau atténuer nos faiblesses, ses côtes fêlées doivent la faire sacrément déguster. Elle respire plusieurs fois, à petits coups prudents, et enfin ses épaules se relâchent, ses joues reprennent de la couleur. Elle murmure, inquiète.
- Et toi, Chaton ?
Je souris, pris d'un inexplicable fou rire – nerveux.
- J'en tombe des nues. J'ai le dos en miettes.
Elle baisse les paupières et se mord la lèvre pour retenir un sourire. J'enchaîne sur le classique :
- …mais ça va, je suis retombé sur mes pattes.
Enfin elle a un petit rire.
- Andouille.
- Quelle manœuvre ! Mais notre atterrissage est à revoir, ma Lady !
- C'était ça ou te laisser en plan pendant que je me débrouillais toute seule ! gronde-t-elle, essoufflée. Tu aurais préféré que je te rattrape à la dernière seconde ?
- Ah, touché… !
Je plaisante, mais je sais pertinemment qu'on n'aurait pas pu faire mieux. Encore heureux qu'elle ait pu s'aider de la Tour Eiffel pour ralentir notre chute. Sans ça…
Je la laisse reprendre son souffle et tente d'apaiser mon cœur battant – on est vivants ! Après le hurlement du vent, le silence de la ville alentours paraît tout à coup assourdissant.
- Euh… ça va ? Rien de cassé ?
Je porte une main à mon oreillette et gronde.
- Gamer, c'était quoi ce plan ? Nous faire apparaître à plus de trois cent mètres du plancher des vaches ?
- Désolé ! Vraiment, je ne sais pas ce qui s'est passé ! Votre temps de chargement a été deux fois plus long que pour les autres, et vous êtes les premiers à vous matérialiser aussi haut dans les airs ! C'est peut-être lié à la puissance de vos pouvoirs, ça dû faire bugger un programme quelque part…
Max continue de se confondre en excuses tandis que d'autres akumatisés expriment pêle-mêle leur soulagement ou leur exaspération. Les yeux levés vers les hauteurs de la Tour, Ladybug semble encore choquée de ce qu'elle a dû accomplir instinctivement. Je désactive brièvement le micro de mon oreillette et chuchote à ma coéquipière.
- C'est un coup du Papillon, tu crois ?
Je n'imagine pas un de nos alliés capable de nous tendre ce genre de piège – ni Numéric, ni le Gamer, et encore moins Markov. Sauf si Papillon avait repris le contrôle…
- Il a besoin de notre aide, pourquoi il essaierait de nous éliminer ? bredouille Ladybug avant de s'éclaircir la voix. Et si le Papillon avait obligé l'un d'eux à saboter notre arrivée, tous les autres akumatisés auraient été neutralisés. Ils s'en seraient rendus compte, comme avec Alya toute à…
Un grondement s'élève de l'autre côté de la Seine. Au loin, l'esplanade du Trocadéro est envahie d'une épaisse fumée noire. Qui se rapproche à grande vitesse.
- Messieurs-dames, la pause est terminée, claironne Lady Wifi. L'Exilé s'est réveillé !
Avec Ladybug, nos regards se croisent, entendus.
À nous trois, Gardien.
H – 6.
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- …Hop-là ! Tu vois ? Encore raté ! Le roi de l'esquive, je te dis !
- Chat Noir ?
- Oui, ma Lady ?
- Tais-toi et cours !
- A tes ordres !
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- Eh, ce n'est pas de ta faute, ok ?
- Tu crois ?
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- …Il a rejoint le réseau du métro ! Il progresse vers le Nord. Vers la station Bastille !
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- Si on réussissait à le faire tomber, et si on pouvait dissiper la fumée, on pourrait utiliser l'épée pour couper les bretelles de son sac…
- Je m'en occupe. Toi, tiens-toi prête à le lui voler avec ton yoyo, ok ?
- Sans le blesser ? Tu crois que tu vas y arriver ?
- Aie confiance, ma Lady.
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- Maintenant, Ladybug !
- NON ! NOOOOOON !
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- Ladybug… Où est l'Akuma ?
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- Ton kwami. Maintenant !
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- Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qu'il fait ?
- Je crois qu'il a absorbé l'Akuma de Riposte !
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- Tu as une autre brillante idée, ma Lady ?
- J'en sais rien !
- Oh, ma Lady. Tu mens très mal parfois ! Comment t'en vouloir…
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H – 5.
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- …On n'est pas des tueurs !
Encore une explosion derrière nous. Une rafale – chaude, presque brûlante – nous fouette le dos. Tous mes sens – ceux humains, comme ceux félins hérités de Plagg – me hurlent qu'il faut fuir. Pourtant, je fais volte-face.
C'est une mauvaise idée, hein ?
- Cache-toi, je vais le distraire !
- Hein ? Tout seul ?! Pas question !
Je me mets en garde, le fleuret Miraculous dans une main, mon bâton dans l'autre. À quelques dizaines de mètres de là, l'Exilé n'est plus qu'une silhouette sombre et tremblante au cœur d'un torrent de flammes et de fumée.
…Une trèsMAUVAISE idée !
- Je vais le balader à travers la ville, comme toute à l'heure. Il faut gagner du temps pendant que tu recharges les batteries de Tikki. Dès que tu peux, tu me rejoins !
J'essaie de ne pas laisser transparaître mon inquiétude. Evidemment, ma Lady proteste, mais je balaie ses arguments sans effort : elle n'en a plus que pour une minute ou deux, donc on ne peut pas faire autrement !
- Je m'en sortirai. File !
- Ne fais rien de stupide, ok ? Evite-le, c'est tout !
J'ai un sourire en coin. Comme toujours lorsqu'elle s'inquiète pour moi, je m'apprête à lui lancer une remarque moqueuse, histoire de la détendre – et de décompresser moi aussi, au moins pour quelques instants. Mais elle est déjà loin. Je murmure, le cœur battant à tout rompre – et je n'arrive pas à savoir si c'est de peur ou bien d'excitation.
- Hey ! Rappelle-moi qui est le roi de l'esquive, déjà ?
- Oh, tais-toi et cours !
- Pareil, ma Lady !
Je suis seul sur la Place. Seul face à l'Exilé. Alors que je calcule déjà par où je vais fuir – probablement vers le sud, à l'opposé des autres – une phrase me brûle les lèvres.
- Au fait… Je t'aime !
Elle a un petit rire nerveux dans mon oreillette. Je m'en contenterai.
« Je t'aime, Ladybug. »
Je le lui ai dit, encore. Au pire des moments possibles – encore. Et je me sens à la fois profondément stupide… et carrément soulagé. Ça me donne des ailes. Je jette un regard au fleuret Miraculous et le remets finalement à ma ceinture – j'imagine qu'il va disparaître d'une seconde à l'autre, quand elle se détransformera. Je m'élance vers l'ennemi, le bâton levé.
- Exilé ! Je suis là !
Comme espéré, le brasier frémit, et la silhouette en son centre se tourne vers moi, grondante. Une flèche de feu file aussitôt, plus rapide et plus puissante encore que les précédentes. Concentré, je l'évite sans trop de peine, et elle s'écrase contre les restes de la Colonne de Juillet. À la vue du bronze qui soudain se met à fondre, je contourne largement l'Exilé et bats en retraite vers le sud de la Place. Un flot de flèches enflammées me suit à la trace. Si je m'éloigne suffisamment, j'aurai plus de facilités à esquiver.
Fais vite, ma Lady. Je t'en prie, fais…
Un autre sifflement survient, assourdissant, et malgré la chaleur infernale, une sueur froide glisse le long de mon dos. Mes sens me le confirment : une flèche arrive. Je fais volte-face et brandis mon bâton, prêt à la contrer…
Ce n'est pas une flèche. C'est l'Exilé, gigantesque, bouillonnant, prêt à frapper. Depuis quand est-il aussi rapide ?!
Merde… !
Le poing brumeux et embrasé me tombe dessus, je ne l'évite que d'extrême justesse. Il me frôle et s'écrase au sol, le souffle me jette à terre. L'Exilé se rue vers moi. Je serre d'instinct le poing droit.
Pas le choix… !
- Cata… !
- NON !
Un flash vert. Quelque chose heurte mon bras, m'empêchant d'invoquer le Cataclysme. Une nouvelle explosion – à peine tiède cette fois – me cloue au sol. Je me recroqueville, les oreilles bourdonnantes. Quand enfin j'ose ouvrir les yeux, c'est pour croiser le regard blanc et écarquillé de stupeur de l'Exilé, qui paraît bloqué en plein élan à quelques dizaines de centimètres de là. Je suis à l'abri – prisonnier ? – d'un dôme transparent aux reflets dorés. Entre mon ennemi et moi, une petite créature vert émeraude scintille avec force, bourdonnant des incantations.
- Wayzz !
Le dôme se met à vibrer. kwami se crispe davantage puis glapit en chinois mandarin, les pattes tendues et brillantes de magie.
- Reculez, Maître !
Le dôme jusque-là lisse se pare d'une multitude de runes inconnues. L'Exilé feule et trépigne dans sa tornade de flammes. Il s'acharne sur le bouclier, furieux, presque bestial.
- Reculez ! MAINTENANT !
Le dôme vibre, et une puissante onde de choc s'en détache. Elle repousse tout sur son passage, et l'Exilé, éjecté, roule parmi les gravats. Tremblant, dépossédé de son armure de fumée comme si elle avait été soufflée net, il reste à genoux, choqué, ahanant.
Wayzz a un dernier murmure, et le dôme s'apaise sans pour autant s'estomper. Jusque-là en apnée, je songe enfin à respirer.
- Wayzz… Wayzz, merci ! Tu tombes à pic !
Le kwami tressaille.
- Je l'ai fait pour Plagg. Il ne supporte pas que ses chatons soient blessés.
Il se retourne, et alors son regard noyé de larmes m'impose le silence.
- Mais tenter le Cataclysme sur ton propre Gardien, Porteur ? murmure-t-il avec rancœur, avant de désigner d'un hochement de tête mon Anneau. Vous et le Papillon, vous ne valez pas mieux l'un que l'autre. Vous avez votre solution, et moi, j'ai la mienne.
Il lève à nouveau les pattes, et son aura se renforce, luminescente.
- Il est temps d'en finir !
Il reprend ses incantations en chinois, mais son débit de paroles s'accélère au point que je n'arrive plus à le comprendre. Un nouveau cercle de runes se dessine sur le sol, à mi-chemin entre l'Exilé et nous. Au centre du cercle si lumineux qu'il en devient aveuglant, une forme noire apparaît, peu à peu tangible.
Une Boîte. Une Boîte noire vernie, incrustée de runes – rouges et complexes, comme les veinules qui courent sur la peau charbonneuse de l'Exilé.
Je n'y comprends rien. Qu'est-ce que c'est que cette boîte ? D'où sort-elle ?
Est-ce que ce serait… la Boîte ? Celle que Wayzz était censé avoir mis en lieu sûr ?
Les autres Miraculous !
- Wayzz, qu'est-ce que tu fais… ?
Mais sans un regard ni pour moi ni pour la Boîte, le kwami détache l'Ecaille de jade qu'il gardait arrimée à sa carapace. Il traverse le dôme et file vers l'Exilé, qui le laisse approcher sans mot dire, hébété.
- Maître, pardon d'avoir hésité.
Il s'arrête à hauteur du regard blanc de l'Exilé. Quand une main noire se tend lentement vers lui, le kwami s'abandonne. Une bulle dorée englobe alors la Boîte, et elle approche à son tour de l'Exilé, comme appelée par Wayzz.
- Je suis là, Maître. Nous sommes tous là.
Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'il compte faire ? Mû d'un mauvais pressentiment, je bondis sur mes pieds et tente de franchir le dôme. Mais alors que Wayzz vient de le traverser sans le moindre effort, le bouclier s'avère aussi tangible qu'une épaisse paroi de verre.
- Gamer ! Aide-moi à sortir de là !
Mais dans mon oreillette, c'est le silence total. Je lève mon bâton puis le fleuret Miraculous, frappe de toutes mes forces. Mais le dôme doré me résiste, dur comme du béton.
- Wayzz, arrête !
Un léger scintillement survient, puis le kwami et son Miraculous se fondent dans la paume de l'Exilé, tout comme il a précédemment absorbé l'Akuma de Riposte. Ce n'est pas une transformation, c'est… autre chose. L'Exilé referme alors son poing, et un voile de fumée noire l'enveloppe.
Le dôme s'estompe brutalement, et je manque de trébucher. Je suis libre.
- WAYZZ !
Wayzz a disparu. Peu à peu, la fumée s'estompe. L'Exilé est debout, non plus tremblant mais solidement campé sur ses pieds. Il paraît plus grand, plus athlétique. Comme s'il avait rajeuni. Son énorme sac à dos est de retour, sanglé sur ses épaules trapues.
Il rouvre les yeux, le visage plus impénétrable que jamais. Sur sa peau noire comme du granit, les runes rouges se mêlent maintenant à d'autres veinules, d'un vert émeraude étincelant. J'ai peur de comprendre ce qui s'est passé.
Wayzz !
Sans me quitter du regard, l'Exilé tend une main vers le bout de la place. Vers le Nord. À travers la fumée, j'entrevois une petite silhouette rouge, perchée au sommet d'un immeuble.
Une voix murmure dans mon oreillette, à nouveau opérationnelle. Une voix inquiète.
- Chat Noir… ?
Mon cœur rate un battement.
- NON ! VA-T'EN, LADYBUG !
La flèche de feu claque. Elle file à travers la fumée. Son sifflement meurt dans le lointain. Un silence suit, court et pourtant interminable.
Puis un éclair. L'immeuble s'effondre sur lui-même, coupé en deux par une effroyable explosion. La silhouette rouge vacille, glisse dans le brasier. Mon sang ne fait qu'un tour. Je m'élance à sa rescousse.
- LADYBUG !
Un poing brûlant me percute à la tempe. Je m'écroule.
Le néant.
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J – 11.
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La portière se ferme dans un chuintement feutré. Je soupire tout en jetant mon parapluie à mes pieds. Malgré moi, je lève les yeux vers le parvis du collège. Demain, les vacances d'hiver commencent.
Voilà. C'est terminé. C'était mon dernier jour de cours, ici, à Paris. Et je n'en ai parlé à personne. Vraiment personne.
Trop difficile.
- Cette fille à couettes est plutôt persistante. Marinette, mmh ? Tu aurais dû saisir ta chance, Monsieur le Joli Cœur.
La limousine redémarre en douceur. J'ai un bref coup d'œil vers Monsieur G., concentré sur la circulation, puis je murmure.
- Je n'ai pas envie de plaisanter avec ça, Plagg. Je pars la semaine prochaine.
Mais mon kwami, planqué dans les replis de mon écharpe, continue de sa petite voix moqueuse.
- Pourquoi tu ne lui as rien dit ? Confidence et pluie qui tombe. Il y aurait eu comme un air de déjà-vu, n'est-ce pas ?
« Je ne suis jamais allé à l'école avant. Je n'ai jamais eu d'amis. Pour moi, tout ça, c'est… c'est un peu nouveau. »
J'ai un frisson et contemple encore le collège. Marinette descend à la va-vite les marches du parvis, une main crispée sur sa capuche. Par cette pluie battante, son sac est déjà trempé.
J'hésite.
J'hésite…
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J'agrippe le dossier du siège du conducteur.
- Arrêtez-vous ! S'il vous plait, juste une minute !
La voiture pile presque aussitôt, et Monsieur G. me jette un regard intrigué. J'attrape mon parapluie avant de m'éjecter de la voiture.
- Je reviens !
Je déboule sur le trottoir désert.
- Marinette ! Attends !
La petite silhouette se fige sous la pluie diluvienne, se retourne et se crispe à ma vue. Je la rejoins en quelques foulées, indifférent aux flaques d'eau. Sa capuche est retombée sur ses épaules, et elle est curieusement rouge pivoine.
- A-a-Adrien ? Qu'est-ce qui se p-passe ?
- Euh… Je…
À la vue des mèches de cheveux trempées, noir de jais sur le front blafard de Marinette, je songe enfin à déployer mon parapluie pour l'abriter.
- Tiens. J'ai vu que tu n'avais pas de parapluie.
- Oh… Oui ! Je l'ai oublié en classe, encore… Mais je ne sais plus laquelle… ahaha…
Elle cligne plusieurs fois des yeux, ahurie. Elle avise ma main tendue, puis me regarde à nouveau, puis encore le parapluie. Enfin, elle se saisit de la poignée – ses doigts sont glacés.
- …Mais, et toi ?
- Je suis en voiture, je n'en ai pas besoin, lui fais-je avec un grand sourire.
Comme je l'espérais, elle me sourit à son tour, à sa manière un peu vacillante et très candide.
- Merci, Adrien. Je te le rendrai lundi, promis !
Elle sursaute.
- Ah mais non ! C'est vrai, c'est les vacances, haha ! Euh, t-tu veux que je te le dépose chez toi demain ? Je sais que tu dois préparer ce tournoi d'escrime et que tu n'as sûrement pas beaucoup de temps à m'accorder, mais… Mais, non ! En fait, je ne suis pas du tout mais alors pas-du-tout au courant de ton emploi du temps, c'est juste que je t'entendais en parler avec Nino, et…
Tandis qu'elle se confond en excuses et en justifications pêle-mêle, je fronce les sourcils, effaré par son débit de paroles. Puis je choisis d'en rire.
- Ça ira, Marinette. À vrai dire, tu peux même le garder, tu sais. Je vais être très pris pendant les vacances à cause du déménagement et…
Ses yeux bleus s'écarquillent, et elle murmure d'une voix blanche.
- …Quoi ?
- Euh… C'est-à-dire que…
Ça m'a échappé ! Moi qui voulait éviter le mélodrame…
Un bruit de klaxon retentit dans mon dos. Je me retourne vers la limousine : revêche, mon chauffeur me fait signe que l'heure tourne. Je lui réponds d'un geste, le suppliant en silence de patienter encore un peu.
- En fait… Je quitte Paris à la fin des vacances. Mon père m'emmène dans sa tournée de voyages, pour ses défilés. Je ne sais pas encore pour combien de temps. Six mois, peut-être plus.
J'ignore pourquoi, mais ça me fait vraiment l'effet d'une fin du monde. Comme si partir d'ici signifiait ne jamais revenir. Comme…
…Comme pour Maman.
- Je… Je n'en ai encore parlé à personne. Je n'osais pas. Alors, si tu pouvais garder ça pour toi pour l'instant, ce serait super, Marinette.
La pluie redouble de violence. Le parapluie vient alors me surplomber, et je réalise que je suis trempé moi aussi. Frigorifié.
La main glacée de Marinette hésite, puis doucement vient chercher la mienne. Je redresse la tête, étonné par cette spontanéité – c'est la première fois. Dans l'ombre du parapluie, ses prunelles brillent.
Et elle chuchote.
- …Chat Noir ?
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H – 5.
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Nausée. Mal à la tête. La tempe bouillonnante. Une seule certitude.
Tout est faux. Tout ça n'est qu'un rêve.
Ce soir de début de vacances, je ne suis jamais sorti en trombe de ma voiture pour rattraper Marinette. Je l'ai tellement regretté ensuite…
…Au point de me faire un film ? C'est pathétique !
Que serait-il arrivé si je lui avais annoncé mon départ de la même façon qu'à Ladybug ? Comment aurait-elle réagi ? Et… est-ce qu'elle aurait compris ? Est-ce qu'elle m'aurait reconnu ?
« Chat Noir ? »
Je sens encore le crépitement de l'averse sur le parapluie, j'entends encore la voix hésitante de Marinette, je vois son sourire vacillant mais sincère. Alors que rien de tout ça n'a réellement existé. Marinette ne m'a jamais appelé « Chat Noir » en pleine rue.
…Vraiment pathétique.
Ce soir-là, je suis rentré chez moi comme d'habitude. Je me suis enfermé dans ma chambre soi-disant pour faire mes devoirs, comme d'habitude. Une fois la voie libre, j'ai endossé mon costume de Chat Noir, et comme d'habitude, je suis parti par les toits.
Une main me saisit par le col, me soulève sans effort. Je ne touche plus terre. Je grimace, la tête lourde, si lourde, si douloureuse. Un bras – brûlant – me ceinture le torse, me coupant le souffle. Je me débats faiblement, pris de vertiges.
Quelqu'un murmure à mon oreille.
- Je n'ai besoin que d'un seul Astre en vie pour débusquer le Papillon. Alors reste tranquille ou je n'hésiterai pas à me débarrasser de toi.
Un objet froid et tranchant se pose sur ma carotide – une lame. Je frissonne. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment j'en suis arrivé là ?
Un liquide tiède coule le long de ma tempe. Je manque d'air. Je n'arrive pas à me concentrer.
« Pas trop tôt, Chat Noir. »
Ce soir-là de début de vacances… Je l'ai retrouvée assise à l'ombre d'une cheminée, déjà trempée par la pluie. Elle m'a lancé son regard désapprobateur – j'étais en retard pour notre enquête du jour. Puis elle s'est levée et a dégainé son yoyo, et enfin elle m'a souri. De ce même sourire, vacillant mais sincère.
« Allons-y, Chaton. »
Marinette… ?
…Ladybug !
J'ouvre les yeux.
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J0.
H – 5.
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- M'Lady…
Ma voix est à peine plus forte qu'un murmure. Ma vision est encore trouble – surtout l'œil droit – et je comprends enfin c'est à cause du sang. Mon sang, qui coule de mon front et de ma tempe. Mon crâne me fait un mal de chien.
À quelque pas de là, je devine la silhouette floue de Ladybug, allongée à même le sol.
- …L'écoute pas, attaque… !
Le bras de l'Exilé se resserre sur ma cage thoracique. Au bord de l'asphyxie, je gémis de douleur, pris au piège, mon dos plaqué contre lui. Je me défends avec l'énergie du désespoir, mes pieds battant dans le vide, mes griffes raclant contre la peau granuleuse. L'épée glisse à peine, et une vive douleur me cisaille la gorge. Mon cœur s'emballe, je me crispe d'instinct pour échapper à la lame, mais en vain. Un filet tiède perle le long de mon cou.
- Libère Tikki, gronde l'Exilé. Maintenant.
Prostrée dans la poussière et les cendres, ma coéquipière me fixe sans bouger. Avec horreur, j'entends son Miraculous sonner. C'est quoi, sa dernière minute ? L'avant-dernière ?
- C'est terminé, Ladybug. Rends-moi les Boucles sans faire d'histoire, et retire-lui l'Anneau. Ou bien il meurt.
Les yeux de Ladybug s'écarquillent. Le temps presse, et elle ne sait pas quoi dire ni quoi faire. Sans même avoir l'air de s'en rendre compte, elle porte une main hésitante à son oreille. Je tressaille encore. Non !
- M'Lady… Arrête ! Sauve-toi !
Ladybug se relève en vacillant. Elle remet son yoyo à sa ceinture, très calme tout à coup.
- Si je le fais, est-ce que tu épargneras Chat Noir et les autres ?
Ma voix hachée s'étrangle – je n'arrive plus à respirer. Elle ne peut pas se rendre maintenant ! Pas alors que l'Exilé semble plus fort – plus fou – que jamais, pas alors que Papillon observe tous nos faits et gestes !
PAS QUESTION !
Dans un sursaut d'énergie, je m'arc-boute contre l'Exilé et lui flanque un coup de coude dans la rate. Je le sens frémir, je me débats plus fort encore. Sa poigne sur mon torse se relâche un peu, je glisse et touche terre. J'inspire à fond, lui balance une nouvelle manchette dans les côtes, et enfin la lame quitte mon cou. Je bande mes muscles pour me projeter en avant…
- …ça suffit !
L'Exilé gronde, et un poing s'écrase sur ma nuque. Une onde de douleur me traverse de part en part, violente comme jamais : c'est soudain comme si ma colonne vertébrale se disloquait. Je m'écroule parmi les cendres, toujours conscient mais le souffle coupé, les membres paralysés. Une main brulante m'empoigne les cheveux et me remet brutalement à genoux, exposant ma gorge blessée. Marinette a un hurlement qui me glace le sang.
- Non !
Du coin de l'œil, je vois la lame du fleuret étinceler, je l'entends siffler vers mon cou. Ladybug se jette sur nous.
- CHAT NOIR !
Et tout s'arrête. Tout se fige. Tout s'éteint.
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Isolated System – MUSE (en boucle)
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Puis une lueur. Explosions de sons, de sensations. Vertige.
La neige glaciale sous ma joue, dans mon cou. Mon corps, lourd, perclus de douleurs, à peine capable de bouger. Et un grincement, long, caverneux, quelque part au-dessus de moi.
Je papillonne des paupières, groggy, et me redresse avec peine dans la poudreuse toute fraîche. Il n'y a plus de Place de la Bastille battue par les flammes, plus de soleil radieux, plus de ciel bleu encombré de lourds nuages de fumée et de soufre. Il fait nuit. Il neige à gros flocons.
Nous sommes revenus sur le Champ-de-Mars, au pied du gigantesque fatras électronique rassemblé par le Gamer et son équipe.
- Chat Noir !
Deux mains gantées de rouge attrapent doucement mes épaules – ma Lady !
Avec précaution, elle m'aide à me rasseoir. Ses yeux inquiets sont rivés sur mon cou. Grimaçant de douleur, je porte une main hésitante à ma gorge, et retrouve ma paume poisseuse de sang – nos blessures sont toujours là, elles.
- Ça a l'air superficiel… ça va aller ?
J'acquiesce en silence, le souffle court. D'autres akumatisés apparaissent aux alentours, et Ladybug se crispe, méfiante. Dans la lumière vacillante des groupes électrogènes, ses Boucles d'Oreilles étincellent : le dernier des cinq points noirs clignote.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi on est revenus ?
Les akumatisés restent muets et inertes. Leurs costumes sont curieusement flous, clignotants. J'ai déjà vu une chose pareille : quelques heures plus tôt, alors que Papillon contrôlait Lady Wifi.
Il a remis ça ! Il a pris le contrôle d'un des akumatisés, et ça a annulé tout Paris-Pixel !
Un autre grondement caverneux me hérisse. Vacillant, je me saisis de mon bâton abandonné dans la neige. Je lève les yeux : les serveurs de Paris-Pixel, faits de bric et de broc, oscillent dangereusement. Privé des pouvoirs de son maître, le gigantesque robot du Gamer s'écroule lentement sur lui-même. Il va nous tomber dessus !
Ladybug m'attrape le bras et tente de me remettre sur pied.
- Lève-toi, Chat Noir ! Vite !
- Non, va-t'en… !
Dans un sursaut d'énergie, j'essaie de repousser Ladybug. Une vague glacée me percute alors et m'emporte dans les airs – des papillons blancs, par dizaines. Déboussolé, je contemple l'énorme robot qui s'écrase en soulevant un immense nuage de poudreuse. Abandonnée, pas assez vive, ma coéquipière disparaît dans son ombre.
- Ladybug… !
Je me débats avec fureur, le corps encore engourdi mais enfin mobile.
- Lâche-moi, Papillon !
L'essaim se disperse, et j'atterris tant bien que mal sur mes deux pieds, le bâton en garde. Les papillons m'encerclent mais ne tentent plus aucune approche. Le cœur battant, j'attends, j'espère, les yeux rivés sur le robot et les serveurs qui achèvent de s'effondrer. J'attends que le yoyo fuse, qu'elle réapparaisse enfin, secouée mais indemne. Mais rien ne vient.
- Ladybug !
Je repars à son secours, quand du nuage de poudreuse surgit une masse grise – Cœur-de-Pierre. Il fonce vers moi, les yeux rougeoyants derrière le halo violet du Papillon. Je baisse mon bâton, prêt à l'esquiver. Sans grand espoir, je hurle.
- Yvan ! Yvan, c'est moi !
Un frisson d'alerte m'envahit soudain l'échine.
Un danger. Derrière moi.
Je m'esquive d'une roulade dans la neige, juste à temps pour voir un poing noir auréolé de fumée s'enfoncer dans le sol, pile là où je me tenais la seconde précédente. Deux yeux blancs me vrillent avec haine, glacés. L'Exilé est revenu, lui aussi.
Merde… Merde !
Je m'élance ventre à terre, l'Exilé sur mes talons si j'en crois la chaleur dévorante qui me poursuit. Une vague de papillons cherche à me submerger encore, et je glisse sur quelques mètres pour les éviter eux ainsi que Cœur-de-Pierre. Mais sans même un regard dans ma direction, le colosse se jette sur l'Exilé dans un hurlement de colère.
L'Exilé marmonne une incantation. Les veinules rouges et émeraude sur sa peau étincellent, puis la fumée s'amasse devant lui et stoppe net le poing de Cœur-de-Pierre comme si elle était devenue solide. Une autre incantation, et le colosse est repoussé comme un fétu de paille. Il s'écrase dans la neige un peu plus loin, et une ombre violette le submerge aussitôt. Un garçon réapparaît, grimaçant, le bras ensanglanté.
- Yvan !
Je me précipite vers lui, quant un trait enflammé manque de me faucher au passage.
- Fais face, Porteur !
Je serre les dents, effaré. L'Exilé me décoche une volée de flèches de feu, plus brûlantes et rapides que jamais. J'en évite une, puis deux, en renvoie une troisième d'un revers de bâton, et…
La place est vide. L'Exilé a disparu.
Mon cœur rate un battement. Un souffle court sur ma joue. Les poils sur ma nuque se hérissent. L'Exilé est derrière moi. Encore !
Trop rapide. Je sais déjà que je ne peux pas esquiver. Je ne peux pas me protéger. Pas le temps.
C'est foutu… !
Un flot de papillons me plaque au sol. L'Exilé hurle, et du coin de l'œil, je vois le reste de l'essaim blanc le repousser, l'attaquer sans répit. Un cri de rage – féminin – retentit à l'autre bout de la place.
- Cyclone !
J'ai juste le temps de planter mon bâton dans le sol et de m'y arrimer. Une tornade balaie la zone, projetant l'Exilé contre un immeuble voisin. Depuis les hauteurs, Climatika brandit son ombrelle et enchaîne toutes les attaques de son répertoire.
- Verglas ! BLIZZARD !
Agrippé à mon bâton, le souffle coupé par la violence des éléments, je tente un regard vers Climatika. Devant son visage concentré, le halo violet brille avec force, signe que Papillon la contrôle à son tour. Un déluge de neige assaille l'Exilé, qui s'est abrité sous un bouclier similaire à celui de Wayzz. À l'intérieur de la bulle dorée, la fumée grise se fait opaque et toujours plus consistante, traversée d'éclairs rougeoyants.
- TEMPÊTE !
L'averse de flocons tourne au déluge de grêle. Climatika lève son ombrelle, prête à porter un coup fatal. Le tonnerre gronde, la foudre cisaille le ciel noir d'encre. Puis un torrent d'éclairs fuse sur l'Exilé. Une onde de choc ébranle alors la place, et le bouclier doré vole en éclats. Une trombe de feu jaillit des nuées grises, dantesque, droit sur Climatika qui annule ses éclairs et s'abrite in extremis derrière son ombrelle. Mon sang ne fait qu'un tour : c'est le moment ou jamais… !
Je m'élance et prends l'Exilé à revers, le poing droit vibrant d'anticipation. Son sac à dos a réapparu depuis qu'il a absorbé Wayzz. Si je le détruis encore, peut-être que cela va l'affaiblir et nous faire gagner du temps !
- Catac…
Une colonne de fumée surgit de nulle part, comme mue d'une volonté propre. Plus vive qu'un éclair, elle m'engloutit, brûlante, étouffante. Je dérape dans la neige, aveuglé.
Un éclair fend la fumée, une détonation roule sur la place. Quelque part au loin, Climatika hurle de douleur. L'orage de grêle cesse.
Un autre éclair. Je perçois un murmure en chinois mandarin – qui semble venir de partout à la fois, comme si c'était la fumée elle-même qui parlait.
- Etrange.
De mes yeux embués de larmes, je cherche frénétiquement une issue. Parmi la fumée, je finis par repérer le visage de granit – inquiétant, inexpressif – de l'Exilé. Je lève mon bâton par réflexe, mais quelque chose me frappe au torse et me propulse en arrière – les papillons blancs, encore. Ils m'arrachent au piège de fumée, me jettent au loin avant de retourner harceler l'Exilé. Je reste un instant stupéfait devant la marée blanche qui surgit de tous les horizons. Ils sont des centaines – peut-être des milliers ?
Le Bulleur – Nino ! – atterrit alors à mes côtés.
- Mets-toi à l'abri ! Je vais le retenir !
Le halo violet danse devant ses prunelles, qui brillent d'une lueur furieuse et méconnaissable – ce n'est pas Nino mais le Papillon qui me regarde. Je rallonge mon bâton, prêt à repartir à l'assaut.
- Dans tes rêves ! Ensemble, on peut l'avoir !
Il a un grondement furieux. Deux bulles nous enveloppent presque aussitôt.
- Il n'y a plus rien à faire ! C'est terminé, Adrien !
Je sursaute, piqué au vif. L'Exilé sait déjà qui je suis, mais ce n'est pas une raison pour que Papillon le crie sur tous les toits ! Je me jette contre la paroi transparente, tentant de crever ma bulle d'un coup d'épaule.
- Laisse-moi sortir !
Il lève son épée à bulles pour toute réponse. Ma prison s'ébranle brusquement, me jetant à genoux.
- Papillon !
Ma bulle s'éloigne. Le Bulleur me suit du regard, quand un éclair claque au loin. Je lui hurle.
- Attention !
Mais la flèche de feu le percute de plein fouet. Il glisse sur quelques mètres, inerte, sans protection. Ma bulle se rompt d'elle-même, et je retombe sur la neige.
- NINO !
Le costume coloré du Bulleur s'efface dans un frémissement violet. Nino réapparaît, inconscient, les vêtements fumants. L'Akuma s'extirpe du flacon à bulles serré dans son poing gauche. Il n'a pas fait quelques mètres qu'un trait de feu l'a déjà fauché en plein vol, calciné dans la foulée.
- Nino… !
Je me fais violence pour ne pas me précipiter vers lui : si l'Exilé m'attaquait comme il a attaqué Climatika, je serais incapable de protéger Nino des dégâts collatéraux. La mort dans l'âme, je m'éloigne en toute hâte, suivi à la trace par la nuée de papillons blancs.
Après les hurlements de Cœur-de-Pierre et les éléments déchaînés de Climatika, un silence surprenant tombe sur le Champ-de-Mars. Accroupi dans la neige, le souffle court, je guette la prochaine attaque. Les papillons blancs se contentent de tourbillonner autour de nous, comme dans l'expectative eux aussi. Mais l'Exilé reste immobile, ses immenses yeux blancs rivés sur moi. Ses trombes de fumée glissent avec paresse autour de lui comme d'énormes serpents somnolents. Interloqué, je compte les secondes. Qu'est-ce qu'il attend ?
Au loin derrière moi, je crois entendre des éclats de voix – les autres akumatisés, probablement. D'un bref coup d'œil par-dessus mon épaule, je constate que le robot du Gamer s'est redressé, à nouveau en service. À ses pieds, parmi les décombres des serveurs de Paris-Pixel, un appel s'élève, vibrant, relayé par mon oreillette enfin opérationnelle.
- Chat Noir ? Où es-tu ?
Je tressaille, soulagé. Elle va bien !
- Ladybug, ici !
L'Exilé lève soudain une main. Une flèche claque, traverse le nuage de papillons blancs qui ne bronchent guère. Je bondis pour la stopper, le bâton levé, mais je ne la manque que de très peu.
- NON ! LADYBUG… !
La flèche file, s'écrase contre la tête du Robot du Gamer, submerge les décombres d'un torrent de flammes. Des cris effrayés s'ensuivent. Une autre flèche fuse, droit vers moi cette fois-ci. Les papillons s'interposent, font barrière de leur masse grouillante. Un grand nombre d'entre eux disparaissent, brûlés en l'espace d'un instant. Les rescapés viennent se grouper autour de moi, désordonnés, comme affolés.
Et soudain, l'Exilé a un grondement. Il murmure à nouveau en chinois mandarin.
- Oui… C'est évident ! S'il doit choisir, Papillon préfère te protéger toi plutôt que Ladybug.
Les trombes de fumée régressent tout à coup. L'Exilé apparait clairement, ses veinules rouges et vertes battant avec force à la surface de sa peau noire. Ses grands yeux lumineux me vrillent longuement, effrayants, puis il bat lentement de ses paupières charbonneuses, pensif. Il pose un genou dans la neige, comme peinant soudain sous le poids de son sac à dos. Le vieux cuir arbore un curieux reflet vert sombre depuis son retour – depuis que Wayzz a disparu.
- Ainsi donc, même ça, tu n'as pas su le garder pour toi ?
Je sourcille, choqué par le reproche. L'Exilé a une voix rauque, basse, presque humaine. En cet instant, il ne m'a jamais autant rappelé Maître Fu – un Maître Fu un peu plus grand et mieux bâti, presque dans la fleur de l'âge.
- Ton père est au courant depuis quand ?
- Qu… Quoi ?
Qu'est-ce que mon père vient faire là-dedans ?
- C'est donc pour ça qu'il voulait te faire quitter la ville ?
- Hein ?
Qu'est-ce qu'il lui prend tout à coup ? Mon père voulait que je le suive dans ses voyages d'affaires pour apprendre le métier, pas pour me mettre à l'abri. S'il avait su pour Chat Noir, j'aurais tout de suite été consigné et gardé à vue vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
De toute façon, il a toujours été trop occupé pour deviner quoi que ce soit de moi…
Les yeux blancs de l'Exilé se rétrécissent.
- Alors, tu ne sais rien ? Tu as vécu à ses côtés pendant tout ce temps, mais tu n'as jamais soupçonné qui était vraiment ton père ?
- Laisse-le en dehors de ça, Exilé… !
- Trop tard. Et je pense qu'il le sait, Chat Noir.
- Tais-toi ! Tes adversaires, c'est nous !
Je me précipite vers l'Exilé, et les papillons me devancent de leur flot. D'une pression calculée, je sépare mon bâton en deux parties. Une trombe de fumée me submerge, mais je ne ralentis guère cette fois-ci. J'active la fonction respirateur de mon premier bâton et le porte ma bouche, inspire en toute confiance l'air ainsi filtré. Les yeux plissés, je fais confiance à mon ouïe pour me guider. Je frôle l'Exilé, esquive son poing brûlant, le prends à revers.
Là ! Maintenant !
J'affirme ma prise sur mon deuxième bâton, bondis dans les airs, bande mes muscles. D'un revers puissant, je fends la fumée.
Mais je ne rencontre que le vide. La silhouette noire s'efface sur mon passage. Emporté par mon élan, je trébuche sur quelques mètres. Interloqué, je cherche frénétiquement mon ennemi. La fumée s'estompe…
La place est vide. Quelques derniers papillons virevoltent autour de moi. J'ai juste le temps d'apercevoir la silhouette rougeoyante de l'Exilé avant qu'il ne disparaisse sur les toits.
Je reconstitue mon bâton, désarçonné. Nous n'avons jamais été aussi vulnérables, et lui, il s'enfuit ?!
Je n'aime pas ça… !
Je jette un bref regard vers les serveurs en flammes et les silhouettes des akumatisés qui s'agitent tout autour. L'Exilé est rapide, presque plus que moi. Il ne faut pas qu'il me distance ! Le cœur battant, je porte une main à mon oreillette.
- Il y a quelqu'un ? Gamer ? Wifi ?
À mon soulagement, Alya me répond, à bout de souffle.
- Chat Noir ? On a encore été déconnectés ! Qu'est-ce que le Papillon a fait pendant qu'on était out ?
J'emboite le pas à l'Exilé et rejoins les toits en quelques bonds. Je le vois qui disparaît à l'horizon.
- Il a essayé d'affronter seul l'Exilé. Le Bulleur, Cœur-de-Pierre et Climatika sont blessés. Et l'Exilé est en fuite !
- Suis-le, mais reste prudent ! Je te pisterai grâce à ton oreillette!
- Où est Ladybug ? Elle est blessée ?
- Elle va bien, on s'occupe d'elle ! Fonce !
L'Exilé est déjà hors de vue. La mort dans l'âme, je tourne le dos au Champ-de-Mars et m'élance à travers la ville plongée dans l'obscurité. Je quitte vite le périmètre de sécurité établi par la police et l'Armée. Des hélicoptères me prennent aussitôt en chasse, avec leurs projecteurs qui me suivent à la trace, mais la neige et le vent les gênent bien davantage. Malgré moi, je finis par les distancer à mon tour.
Je bondis de toit en toit, tous mes sens à l'affut de la piste laissée par l'Exilé – une odeur de cendres et de brûlé, reconnaissable entre mille. J'actionne sans y regarder la fonction communicateur de mon bâton. Comme je le craignais, je tombe sur la messagerie de ma coéquipière. L'angoisse me serre la gorge.
Elle a dû se détransformer. Oui, c'est sûrement ça ! Tikki doit être en train de reprendre des forces, et dans quelques minutes, Ladybug me rappellera ! Elle reviendra !
Ça voudrait dire aussi que Marinette est sans défense pour l'instant…
Une explosion tonne dans le lointain. Quelque part sur ma gauche, un épais nuage de feu émerge d'entre les rues assombries. Je m'élance dans sa direction, le cœur battant. Avec une inquiétude croissante, je reconnais peu à peu les environs.
C'est mon arrondissement. Mon quartier. C'est… !
« Tu n'as jamais soupçonné qui était vraiment ton père ? »
Mon cœur rate un battement. J'accélère encore, aux abois, la peur au ventre. Non, non, non ! Depuis le début, l'Exilé sait qui nous sommes et où nous habitons, Ladybug et moi. Il aurait pu se retourner contre nos proches bien avant Paris-Pixel. Il aurait pu poser des pièges chez nous, menacer mon père, menacer les parents de Marinette. Mais il ne l'a pas fait. On avait fini par supposer que Maître Fu avait gardé un certain sens moral malgré sa colère, et renoncé à s'en prendre directement à des civils innocents.
Il avait repris l'avantage sur le Champ-de-Mars, alors pourquoi changer d'avis ?
Pourquoi ? Pourquoi maintenant ?
- Exilé !
Deuxième explosion. Les flammes redoublent dans la nuit, étincelantes. Mon quartier, ma rue. Le manoir de mon père.
Ma maison. En flammes.
J'atterris devant le portail intact. La limousine est absente. Les portes sont fermées. Personne pour aider. Pas d'alarme, rien !
- Père ! Nathalie… !
Les vitres du manoir explosent. Les fenêtres du premier étage crachent des jets de flamme. Je hurle.
- PERE !
Je bondis par dessus le mur d'enceinte et cours vers la porte d'entrée, l'ouvre d'un coup d'épaule. Une chaleur écrasante me bondit au visage. Je tousse, déjà victime du manque d'air et des vapeurs de l'incendie.
- Nathalie ? Père !
Le hall est envahi par les flammes. Le feu est partout ! Je lève mes yeux larmoyants vers l'escalier de marbre, puis le premier étage. Je peux encore les secourir, je peux… !
Un sifflement provient de l'extérieur, puis tout tremble. Une colonne de fumée et de flammes traverse le plafond de part en part. Le souffle me projette en arrière. Je roule sur le carrelage déjà brûlant, et évite tant bien que mal les projections de gravats et de tisons. Du coin de l'œil, je vois le plafond déjà creusé d'un trou béant, qui s'effondre peu à peu. Je me relève, vacillant, et tente d'emprunter l'escalier de marbre. Le bureau de Nathalie n'est qu'à quelques mètres, et juste derrière, celui de mon père… !
Quand les papillons surgissent. De partout à la fois. Par les fenêtres, les portes, par le trou dans le plafond. Innombrables. Ils m'encerclent, me tirent, m'emportent loin en arrière.
- Non, Papillon, NON !
Le flot de papillons m'entraîne à l'extérieur. Mon dos heurte le portail de fer forgé, qui cède sous l'impact. Je roule dans la neige, brièvement sonné. Je me relève d'instinct et repars vers l'entrée du manoir.
- PERE ! NATHALIE !
Mais les papillons me barrent le passage, me repoussent sans ménagement. Je hurle, en larmes.
- Laisse-moi ! LAISSE-MOI LES SAUVER !
Nouvelle explosion, et une vision d'horreur me cloue sur place. Le toit de l'aile Est s'effondre : elle contenait l'atelier de mon père. Les dernières vitres explosent et vomissent des nuées de flammes. À l'intérieur, dans le hall, tout n'est plus qu'un immense brasier.
Le manoir tout entier n'est plus qu'un immense brasier.
Mon bâton glisse d'entre mes doigts, tremblants, sans forces. Il faut que je le ramasse. Il faut que je cours. Il faut que je bouge, vite ! Maintenant !
Maintenant… !
Mais je ne peux pas.
Je n'arrive plus à respirer.
Je n'arrive plus à rien.
C'est un cauchemar ! Un cauchemar…
Les papillons, la fournaise, tout se brouille. Plus aucun son ne passe mes lèvres.
Père !
Père…
- ADRIEN !
Je frémis à l'entente de mon nom. Je me retourne, hagard.
Ladybug vient d'atterrir dans la rue, livide. Lady Wifi est là aussi. Dislocœur, Le Dessinateur. L'Invisible, qui gémit.
- Chloé, arrête, c'est fini !
Elle retient Antibug qui hurle toujours, en larmes.
- ADRIEEEEN !
Quelque chose s'effondre derrière moi, et l'incendie rugit plus fort encore. Je me retourne vers lui, les oreilles bourdonnantes, le souffle heurté. Je me perds dans les flammes, hébété.
Au cœur du brasier, je distingue à peine notre portrait de famille qui couronnait l'escalier. Dévoré par les flammes.
C'est fini.
Du brasier s'extirpe alors un papillon. Blanc et noir. Les autres ont disparu.
C'est… fini ?
Non.
Non !
NON !
L'Akuma volète doucement dans ma direction. Je serre les poings.
- Papillon !
Aide-moi. Aide-moi à sauver mon père, et Nathalie, et tous les autres.
Aide-moi. Aide-moi à les protéger.
- AIDE-MOI !
…à me venger.
Je tends la main. L'Akuma se laisse glisser jusqu'à ma paume tendue, touche mon Miraculous. Derrière moi, Ladybug crie.
- …Chat Noir ?!
Tout se fige. Tout s'arrête. Une voix murmure soudain, familière.
« Adrien. »
Mes yeux se brouillent. Mes jambes cèdent, je m'écroule.
« Adrien ! »
Je sombre. Mais, cette voix, profonde, omniprésente…
Cette voix ! C'est…
.
.
«…Père ? »
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.
…Je pars pour le Groenland. Ne me cherchez pas.
Mais vos reviews m'atteindront peut-être ? Lancez juste pas trop fort, merci ! (huhu)
À bientôt !
