Première parution le 8/12/19.


Bonsoir à tous ! Alors, vous avez aimé le Groenland, ceux qui m'ont couru après ? (lol)

Wow. Un très bel accueil aussi pour le chapitre 16… Merci merci merciiii c'était génial de pouvoir échanger avec vous en reply !

Sept heures de bêta-reading pour SilverPhantomD ma fidèle correctrice. Quatre heures de réflexion et de réécriture pour que je fasse les modifications nécessaires. Plus encore quelques heures à la louche de relecture pour moi comme pour elle. Voilà ce que pèse ce foubiiiiiptu chapitre 17 ! Alors appréciez-le, c'est un ordre ! (rire) Et faites donc un coucou en review à ma chère Sil, c'est elle qui supervise la béta-lecture depuis le début – et qui joue les nounous d'auteur, à l'occasion (la pauvre, cœur sur elle).

Blague à part. Pour rappel : BRN est un Canon divergence voire un Alternative Universe. Le passé des personnages dans BRN n'est pas toujours celui dépeint dans la série au-delà de la saison 2 épisode 8.

Prêts à voyager ? C'est parti.

Bonne lecture.


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Suggestion musicale : « Dr. Ford » - Ramin Djawadi (en boucle)

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Certains croient que tout est écrit à l'avance. Certains disent « Je l'ai su, dès notre première rencontre »…

Moi, ce jour-là, je n'ai pas compris que c'était elle. Que ce serait toujours elle.

Et pourtant…

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C'était un mariage. Enfin, je crois ?

Je revois la vaste maison blanchie à la chaux, éblouissante sous un cuisant soleil d'été – si grande et si ancienne à mes yeux, presque un château de contes de fées. Le jardin immense, l'ombre bienfaisante des arbres. La fraîcheur des étangs qui parsemaient le domaine. Les oiseaux exotiques, de toutes tailles et de toutes sortes, et les paons, maîtres incontestés des lieux, qui déambulent en toute liberté à travers les allées. Les tentes de drap blanc, les tables parées de nappes immaculées et d'argenterie, de verres de cristal qui scintillaient dans la lumière des beaux jours. L'armée de serveurs et de majordomes en livrée noire. Et les fleurs, innombrables, en bouquets, en parures ou en arches. Toutes blanches…

Les invités, tous sur leur 31. Les ombrelles, les chapeaux gigantesques et un peu ridicules qu'on ne sort que pour ce genre d'occasion. Les costumes de lin, les robes vaporeuses de dentelles ou de soie.

Les visages guindés qui se dérident au fil des heures. Les enfants qu'on a habillés pour l'occasion et sommés de faire attention à leurs beaux vêtements, qui très vite envoient balader leurs nœuds papillon trop serrés et leurs chaussures neuves avant d'aller galoper dans les allées verdoyantes.

Je revois tous ces étrangers, ces tantes et ces oncles, ces cousins éloignés, ces connaissances et ces relations qu'on nous présente avec des « Mais si, tu te rappelles ? » et des « Oh, l'an dernier, vous vous étiez tellement amusés ! Allez jouer maintenant ! ». Je me souviens encore de ces silences ennuyés entre les enfants, de ces tablées de petits inconnus avec qui il faut quand faire même bonne figure, dans l'espoir que l'un de nous se décide à prendre les commandes de l'assemblée du jour.

Je me revois, un peu boudeur, un peu timide, en ce début de fête champêtre qui promet d'être interminable. Je me revois, déjà lassé de suivre mes parents et de sourire quand il faut, de dire « Bonjour » et « Ravi de vous rencontrer » de me taire et de me tenir tranquille ensuite…

Je me revois tout seul, assis à l'écart, les pieds ballants dans le vide, agacé par mes souliers trop rigides que je rêve de jeter aux orties, torturé par mes nouvelles lunettes si lourdes et qui me font si mal au nez. J'ai hâte de pouvoir les remplacer par les anciennes, trop petites mais bien plus légères, que j'ai caché dans ma poche avec mon carnet de dessins.

Je me revois lever les yeux en soupirant, et capter un regard à travers la foule. Des prunelles vertes comme de toutes jeunes feuilles, une peau blanche comme le lait. Des cheveux d'or sagement nattés. Une petite bouche boudeuse, une jolie robe blanche.

Elle me regarde. Je la regarde.

Puis elle lève les yeux au ciel, tourne la tête en soupirant. Sa mère lui tape doucement les doigts pour la rappeler à l'ordre, et elle s'empresse d'afficher un sourire artificiel. Aussitôt fait, mais aussitôt disparu dès que sa mère retourne à sa discussion.

Elle aussi, elle s'ennuie ferme. Je croise les bras à mon tour, et je regarde ailleurs.

Dans une allée voisine, un des paons fait obligeamment la roue. Tout le monde applaudit.

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Je me revois en train de fuir la table des enfants, excédé.

Le meneur autoproclamé du jour me lance une dernière blague, et tous les autres s'esclaffent. Je passe outre. Encore un qui n'a rien trouvé de mieux à faire que se moquer de mes lunettes pour faire rire la galerie.

Je revois les allées du jardin, enfin désertes : les adultes en sont encore aux hors d'œuvres, le repas va certainement durer toute l'après-midi. Je profite enfin de la fraîcheur des arbres, du chuchotis des petites cascades menant aux étangs, du chant des oiseaux. J'ai sorti mon carnet et mon crayon. Je suis habitué à la ville, aux voitures, aux rues grises et aux vieux immeubles. Ici, tout est si beau que je ne sais pas par où commencer.

Je la vois tout à coup, courant au bord de l'étang, les pieds nus dans l'eau, indifférente au bas de sa robe blanche déjà trempé. Je l'entends rire aux éclats et parler toute seule, et je m'approche, intrigué.

Elle a un hoquet de stupeur en m'apercevant. Elle cache quelque chose dans sa petite sacoche. Puis elle me décoche un regard étincelant, plein de malice et de mystère.

Je trouve ses cheveux encore plus jolis maintenant qu'elle les a détachés. Ils sont épais et ondulés, ils font comme des vaguelettes d'or autour de son visage blanc. Je le lui dis. Elle rit. Je lui demande si je peux la dessiner, et après une courte hésitation, elle me dit oui.

En fait, elle aime bien dessiner, elle aussi. Elle passe l'après-midi à me piquer mon crayon et mon carnet.

Tout simplement.

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On n'a pas vraiment parlé. Pas eu besoin. À quoi bon ? Et on n'était ni cousins, ni amis. On n'allait certainement jamais se revoir.

Jamais.

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Je me souviens d'avoir assisté à d'autres fêtes. Des anniversaires, des baptêmes, d'autres mariages. Quelques-uns exactement au même endroit, dans le domaine aux paons. Des cérémonies toutes ennuyeuses, avec ces adultes qui font comme s'ils se connaissent et s'entendent bien alors qu'ils ne se voient qu'une fois par an. Des réceptions barbantes, avec des enfants qui s'amusent comme ils peuvent en charriant les plus petits ou les plus discrets – comme moi.

Elle, je ne l'ai pas revue. Peu à peu, j'ai oublié son prénom et même jusqu'à son visage. Mais le jour de cette rencontre est resté spécial dans un coin de ma mémoire, comme marqué d'une pierre blanche.

Un souvenir étrange, constamment ravivé par les quelques dessins qu'on avait faits ensemble, un certain jour d'été.

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Une année passe.

Une deuxième.

Une troisième…

Et puis, un soir de fête pendant les vacances d'été, dans ce même domaine aux oiseaux exotiques, je la revois. J'ai huit ans – et demi ! Elle en a neuf. Et elle est plus grande que moi.

Ce sont ses cheveux qui m'interpellent en premier. Libres et longs, si longs, si ondulés. Comme de l'or liquide sur ses épaules frêles. Et ensuite ses yeux, verts et lumineux comme l'eau de l'étang d'autrefois. Sa peau blanche comme les fleurs de ce jour-là.

Et son sourire ! Son sourire rieur.

Et sa voix. Chantante, espiègle.

- Gabriel !

Elle m'attrape la main, m'entraine à travers la foule jusqu'à un coin tranquille.

- Tu te souviens de moi ?

Je ne sais pas quoi répondre. Elle fouille dans sa sacoche et en tire une feuille de papier soigneusement pliée. C'est un dessin que j'ai fait ce jour-là, près de l'étang. Elle l'a gardé pendant tout ce temps.

Elle me sourit, et mon cœur fait un bond.

- Émilie. Appelle-moi Émi, d'accord ?

Je lui souris à mon tour, sans effort.

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Ses parents étaient diplomates, récemment revenus de l'étranger avec leur fille. Nos pères étaient d'anciens amis de fac. Nos deux familles ont décidé de prendre quelques congés ensemble, pour « se remémorer le bon vieux temps ».

Bénédiction des vacances à la campagne. Avec Émi, on passe l'été côte à côte, non loin de ce vaste domaine aux oiseaux où on s'est rencontrés.

Elle a une santé fragile, à en croire sa mère. Elle garde constamment une petite sacoche avec elle – ses médicaments, au cas où. Pourtant, ça ne l'empêche pas de courir la campagne dès que ses parents relâchent leur vigilance – et elle a un talent inné pour saisir la moindre occasion. Elle est casse-cou, toujours à grimper aux arbres, libre comme l'air. Et moi, le gringalet de service, je m'efforce de la suivre tant bien que mal.

J'ai cassé mes lunettes cet été-là. Deux fois.

On explore tout le village voisin. On cartographie la forêt, on affronte la pénombre de granges abandonnées et les fantômes des ruines perdues dans les sous-bois. On s'introduit même à plusieurs reprises dans le domaine aux oiseaux exotiques, les jours de fête. Bizarrement, les réceptions où nous ne sommes pas invités s'avèrent plus drôles – est-ce donc ça, le frisson de l'interdit ?

Avec elle, j'ai peur et je pleure, mais je ris bien plus souvent encore. Elle me transmet sa curiosité, son goût pour l'aventure. Dessiner prend une saveur différente après toute une matinée de vagabondages et de rires.

Ou alors, peut-être que c'est parce qu'elle est là, auprès de moi.

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Elle se concentre, lance un galet. Un « plouf » retentit, unique et peu gracieux.

- Zut.

Je retiens un sourire. Mon crayon file sur le bloc-notes. La rivière murmure.

Emilie vient scruter mes derniers croquis par-dessus mon épaule, puis elle a un petit soupir.

- Gabi ? Tu n'arrêtes pas de dessiner le paon de toute à l'heure. Pourquoi tu ne dessines pas les femelles, pour changer ?

- Elles sont moches et toutes grises. Ça ne m'intéresse pas.

Un autre « plouf », retentissant. Décidemment, elle n'est vraiment pas douée pour les ricochets. Elle s'assoit près de moi en grommelant.

- Les paons, les faisans… Pourquoi c'est au mâle d'avoir les plus jolies plumes ? Pourquoi c'est toujours aux femelles d'être discrètes, hein ?

- Les femelles se cachent pour couver le nid. Si elles avaient des couleurs, elles seraient trop voyantes. Ce serait dangereux.

- Bah ! On croirait entendre ma maman ! « Sois discrète », « fais profil bas », « ce n'est pas digne d'une jeune fille »…

Un soupir amer.

- Quand je serai grande, moi aussi, j'aurai des jolies plumes. Tout le monde me verra, je le jure.

Je pose mon crayon. J'hésite.

- Moi, je préfère rester discret.

Son petit rire chantant.

- On fera la paire alors ? Tu veux bien être mon paon ? S'il te plait !

Je rougis.

- N'importe quoi… !

Elle rit, encore. J'adore son rire, mélodieux, sincère. Pur comme de l'or.

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Cet été-là, la rivière devient notre repaire secret. Nous rêvons de descendre jusqu'à la mer, de partir en voyage aux confins du monde. Elle décide de la destination chaque jour – les Indes Orientales, l'Amérique du Sud et ses Incas disparus, les neiges de l'Alaska et son légendaire détroit de Bering auquel nul ne croyait autrefois…

Mais ce ne sont que des rêves. Ce n'est qu'un été.

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Je me souviens de notre dernier jour. Elle était plus hardie que jamais. Elle a voulu monter au sommet du plus haut des arbres, là où « l'air est plus pur, plus libre ! ».

Et là où les branches sont plus frêles…

- …Émilie !

Elle est tombée. Du moins, elle aurait dû.

- Émi !

Je revois le petit être jaillir de cette sacoche qu'elle ne quitte jamais – celle de ses médicaments. Je le revois, minuscule et pourtant si fort, capable de l'attraper par la main et de la porter en douceur jusqu'au sol.

- É-Émilie? Qu'est-ce que c'est que cette… cette bestiole ?

- N'aie pas peur, Gabi, laisse-moi t'expliquer ! Ou plutôt, non ! Laisse-moi te montrer… !

Cette petite chose qu'elle appellera bien plus tard un « kwami »…

- …Transforme-moi !

Voilà où je veux en venir. Certains disent « Je l'ai su, dès l'instant où je l'ai vue. Que c'était elle, que ce serait toujours elle. Et c'est pour ça que j'y ai cru. C'est pour ça que j'ai tout fait pour que ça marche. Pour qu'elle me voit. Pour qu'elle m'accepte. »

Moi, je n'ai pas réalisé dès le premier jour que c'était elle. Que ce serait elle pour toujours.

- Gabi ? Je t'en prie. Dis quelque chose…

Je l'ai su bien des années après. Quand elle m'a choisi. Quand elle m'a révélé son plus grand secret.

- Tu… Tu es magnifique, Émilie. On dirait une fée !

Son sourire, stupéfait puis radieux. Ses yeux verts, étincelants de bonheur derrière son loup.

- Oh, Gabi, merci !

Je l'ai su à neuf ans. Mais j'ai compris bien plus tard encore tout ce que cela impliquerait.

- Bah… Gabi ? Pourquoi t'es tout rouge ?

… que ce serait elle, la femme de ma vie.

Émilie.

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L'été s'est terminé.

Ses parents sont repartis à l'étranger. On a essayé de s'écrire. Mais mes lettres ont fini par me revenir, sans réponse.

J'ai cru avoir rêvé. Rêvé de cet été, de nos voyages et de nos projets. Rêvé de son secret et de ce « kwami » qui l'accompagnait partout où elle allait, à l'abri dans sa sacoche.

Rêvé de son sourire, de son rire. Et que ça n'avait peut-être jamais vraiment existé.

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Un an.

Deux ans.

Trois ans…

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Dix ans.

Je revois Paris, grise et surpeuplée. Les bancs de l'école de stylisme. Les longues heures d'étude, passionnantes.

Les fins de mois difficiles. Ma chambre d'étudiant sous les combles, glaciale en hiver, et une véritable étuve en été.

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Les studios mal ventilés. L'odeur des produits de maquillage omniprésents. Les crépitements des flashes, les bousculades des mannequins. La lutte des stylistes concurrents pour pouvoir approcher les grands maîtres, proposer une esquisse, prier pour que l'un d'entre eux s'arrête, repère le potentiel.

Ma pochette de dessins serrée contre moi, je contemple les premiers rangs. Je n'ai pas assez d'esprit combattif pour oser m'imposer. C'est ce qui me perd à chaque fois.

- …Gabriel ?

Sa main sur mon épaule, hésitante.

Sa robe somptueuse, le tissu bleu saphir et vert émeraude traînant jusqu'à terre. Sa silhouette gracieuse, sa démarche toujours aussi vive. Ses cheveux dorés, tressés et relevés sur sa nuque.

Son regard étonné et plein d'espoir. Ourlé d'un superbe maquillage bleu, vert et or comme les plumes d'un paon.

- Gabriel ? C'est toi ?

Elle est l'une des stars montantes du mannequinat, déjà égérie d'une marque de parfum. Moi, je ne suis qu'un styliste parmi tous les autres.

- Émilie ? Ça faisait longtemps… !

Et pourtant, elle m'a repéré au milieu d'une foule.

Encore une fois.

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Le shooting est interminable. Quand elle sort enfin du studio, démaquillée, les cheveux lâchés sur ses épaules, vêtue d'un jean et d'un gros pull de laine, il est très tard – ou très tôt.

Mais pour rien au monde, je ne serai parti sans l'attendre.

- Gabi !

Et son sourire, en cet instant, vaudrait toutes les nuits sans sommeil du monde.

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Dehors, c'est l'hiver. Il fait froid. Il fait sombre. Dans la cafétéria, la nuit s'étire sans fin.

Une viennoiserie, un thé brûlant.

Et son soupir, étonné.

- Alors tu n'en as jamais parlé ? À personne ? Pendant tout ce temps ?

- C'était un secret, Émilie. Ton secret. Alors bien sûr que non.

- Oh, Gabi…

Elle jette un regard soupçonneux aux alentours, mais il est encore tôt, et la cafétéria est déserte. Puis elle écarte un pan de son manteau. Le kwami se glisse hors de sa poche, vient se poser près de sa tasse à thé et lève des yeux candides vers moi.

Je n'avais donc pas rêvé. Cette femme avait bien quelque chose de magique.

Je souris. Le kwami me fait un rictus, encore méfiant.

Mais tandis qu'elle flatte d'une main câline la petite créature, le visage d'Émilie est radieux.

- Pas besoin de se cacher avec toi, Gabi. Je ne l'avais pas réalisé jusqu'à maintenant, mais… Ça me manquait.

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Il m'aura fallu quelques temps pour comprendre de quoi elle parlait réellement.

Elle était comme ce paon qui nous fascinait tant autrefois : fier et magnifique, mais prisonnier de son domaine de campagne. Condamné à errer sans but dans les allées du jardin, à faire la roue pour les invités de réceptions éphémères. Rêvant du monde qui s'étirait à l'infini au-delà des barrières blanches, des haies bien taillées et des champs voisins.

Et le jour où elle est venue vers moi avec ce regard, ourlé de larmes et blessé mais conquérant, alors j'ai su.

Que c'était ma plus belle chance, mais peut-être aussi la seule qu'elle me donnerait.

- Gabriel ? Partons loin d'ici, je t'en prie.

Et comme autrefois, je l'ai suivie.

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Nous avons voyagé. Loin, longtemps. Sans attaches, sans obligations autres que celles qu'on avait l'un envers l'autre. Amitié, protection, entraide.

Je l'aimais déjà quand nous étions petits. Désormais, j'apprends à aimer la femme qu'elle est devenue. Elle est comme son kwami : une étincelle de magie pure, que les aléas de la vie ont étouffée sans pour autant la tuer. Un esprit brillant et indomptable, avec une infime fragilité, comme une fêlure qui révèle alors une grande douceur, un cœur tendre que je suis le seul parmi les humains à pouvoir approcher, deviner.

Dans ses rencontres, dans ces voyages, je crois qu'elle se cherche. Et elle cherche aussi la raison d'être de son kwami, qui se dit survivant après une effroyable catastrophe qui a sûrement détruit tous les siens.

Il y a entre eux un lien curieux. Il est tantôt son confident et son conseiller, doté d'une sagesse que seul le grand âge confère. Tantôt son petit frère, espiègle et capricieux. Tantôt son enfant, en perpétuelle demande d'attention et de tendresse. Je n'ai jamais osé – ni même souhaité – m'interposer entre eux. Je me suis simplement, patiemment intégré à cette curieuse « famille » qu'ils incarnaient déjà à deux.

Nos pérégrinations nous font traverser le monde. Quand l'argent vient à manquer, on s'arrête pour des jobs saisonniers, le temps de se refaire pour repartir. Elle rêve d'aller toujours ailleurs, toujours plus loin. Je découvre ainsi d'autres personnalités, d'autres cultures qui m'inspirent, qui modèleront mon art et ma vision de la mode.

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Quand nous rentrons enfin en France, nous sommes fauchés comme les blés, mais ensemble, mariés et heureux comme jamais.

J'ai renoncé à mon rêve pour la suivre, et cette pensée ne l'a jamais quittée. Alors elle parle un jour de mon cas à ses parents, qui font jouer leurs relations haut-placées. On me donne l'occasion de présenter mes esquisses à la bonne personne. Je saisis cette chance, conscient que rien n'est gagné, mais plus décidé que je ne l'aurais jamais été avant nos voyages.

Mes esquisses plaisent. Audrey Bourgeois, la magnat de la mode, me prend sous son aile. Le reste n'est qu'un voyage de plus. Un perpétuel recommencement d'épreuves, de victoires, de défilés et de concours. De prix décrochés, de réputation gagnée.

Le plus important ? Émilie est à mes côtés.

- Je suis comme ce paon, tu te rappelles ? me murmure-t-elle un jour, espiègle. Je me dois de briller auprès de mon grand discret de partenaire.

Émilie, mon Émilie. Ma muse, ma fée, mon paon. Mannequin sur le retour, égérie de ma marque encore nouvelle venue sur le marché. Son parcours atypique intrigue presque autant que sa beauté et son allure. Elle reconstruit sa carrière, petit à petit, évitant les pièges qu'elle n'avait pas vus dans sa jeunesse, privilégiant son bien-être et sa vie personnelle plutôt que sa renommée.

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Une année passe. Puis deux. Trois.

Mon atelier prospère. Je m'adonne sans limite à ma créativité, entretenue par les voyages que nous effectuons encore avec Émilie quand son emploi du temps de mannequin le lui permet.

Nous avons troqué notre cher appartement miteux pour un duplex, suffisamment spacieux pour accueillir nos activités respectives – mon atelier de confection, un espace pour mes assistants, le studio de travail d'Émilie.

Encore un an. Notre premier défilé à Paris fait un carton, et alors tout s'accélère. Les contrats de partenariat commerciaux et les commandes affluent de toute l'Europe.

Les saisons passent, les défilés s'enchaînent. La Maison Agreste commence même à être connue outre-Atlantique. Dépassés, nous déléguons la gestion générale de l'entreprise et des produits dérivés à d'autres plus avertis que nous.

Les parents d'Émilie, nouveaux retraités, repartent vivre à l'étranger sans prévoir de retour en France. Leur demeure familiale en plein cœur de Paris est laissée à l'abandon. Après un temps, nous nous y installons à notre tour.

Jusqu'au jour où notre parcours connaît un sacré virage.

- Gabi ? Je crois qu'on a fait une bêtise…

- Comment ça, « on » ? Toi et ton kwami ?

- Non, toi et moi. Je suis enceinte.

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Un mois.

Deux mois.

Cinq mois…

Une épaisse liasse de papiers tombe sur mon bureau. Emilie croise les bras, le regard fier.

- Et voilà, encore une commande ! Le compte y est !

Elle est resplendissante. Les nausées incoercibles des trois premiers mois semblent bien lointaines, tout comme son insomnie de la nuit dernière.

- Je te l'avais dit : la soie, c'est le joker de cette année. J'ai gagné mon pari ! Donc… ?

Un soupir.

- Ok… Va pour « Adrien ».

- Ouiiii !

Avec le recul, ce prénom me plaît bien à moi aussi...

Le cri de victoire d'Émilie s'achève dans un petit couinement de douleur. Elle glisse une main sous son ventre à peine rebondi et retient une grimace. Inquiet, je lui indique la chaise de l'autre côté de mon bureau.

- Maintenant que vous avez ce que vous voulez, Madame Agreste, veuillez vous asseoir. Assez d'efforts pour aujourd'hui.

- Tout de suite, Monsieur Agreste.

Mais elle contourne mon bureau et vient s'asseoir sur mes genoux. Je cligne des yeux, interdit, et son sourire s'élargit encore, taquin.

- Émilie. Je dois terminer ces planches pour demain, et j'ai encore du mal avec certains détails.

- Je suis sûre que je peux être une bonne source d'inspiration.

Un regard, un baiser. Un rire. Je soupire, amusé.

- Si ton fils s'avère aussi dur en affaires que toi, Émilie, dans vingt ans, la Maison Agreste étincellera.

- Oh, j'appellerai plutôt ça un empire, et il brillera bien avant, mon amour…

Un autre baiser. J'abandonne. Je lâche mon stylet…

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La grossesse avance, doucement mais sûrement. Émilie a mis sa carrière entre parenthèses et reste au manoir, puisque son état a été tenu secret pour ne pas attiser la curiosité des médias. Résultat : elle ne tient pas en place, et la décoration est sans cesse modifiée, revisitée, transformée.

Elle fait réaménager son atelier de travail en chambre d'enfant. Son studio de photographie est déplacé au grenier.

Son kwami boude, apeuré par tant de changements – le syndrome du frère aîné ? Elle le console comme elle peut.

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Adrien est né. Sa mère est épuisée, mais aux anges.

Quand je sors prendre l'air après vingt-deux heures harassantes de contractions et de crise de nerf d'Émilie, c'est déjà le petit matin. Il fait froid. Pourtant, mes mains fourmillent. J'ai encore l'impression de tenir dans mes bras ce petit, tout petit bonhomme.

Mon fils. Si minuscule, si fragile, et déjà si important. Pour le protéger, je serai prêt à affronter le monde entier.

Paris s'éveille. Il y a des bouchons et de la grisaille partout, comme d'habitude. Mais je n'ai jamais trouvé la ville aussi vivante, aussi belle.

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Un mois. Bientôt deux…

Adrien grandit tellement vite. Mais les nuits sans sommeil sont encore nombreuses – et parfois interminables.

Le canapé est sacrément confortable. Je n'ai pas le courage de monter me coucher.

- Ça y est… Il s'est enfin endormi !

Émilie vient s'affaler près de moi.

- Ouf… Un bébé, c'est quand même plus fatiguant à élever qu'un kwami, plaisante-t-elle d'une voix pâteuse.

- Chut, Adrien va t'entendre.

- Gabi, il a six semaines. Je suis à peu près certaine qu'il ne le répètera pas.

J'esquisse un rictus désabusé. Elle a un regard attendri pour le berceau près de nous.

- Et quand bien même, Gabriel ? Il faudra bien lui expliquer un jour, non ? Je ne veux pas que mon kwami se cache dans ma propre maison.

Je ferme les yeux, exténué. Un souci à la fois. Pour l'heure, le kwami en question descend rarement nous voir, préférant bouder au grenier. Émilie s'est toujours occupée de lui comme d'un enfant unique. Probablement qu'il vit mal ce changement drastique…

Emilie vient poser sa tête sur mon torse et soupire longuement. Adrien est notre rayon de soleil, mais depuis qu'il est là, nous avons à peine le temps de manger ou de dormir. Encore moins de prendre soin de nous.

Je caresse ses cheveux dorés, ternes et emmêlés, et elle soupire encore – c'est presque un ronronnement de gratitude. Lors de nos vagabondages, elle appréciait toujours que je m'occupe de sa chevelure, le temps d'un shampoing, d'un massage. Un des rares moments de détente dans la journée d'un mannequin, m'a-t-elle confié jadis.

Je souris. Promis, toute à l'heure, je la chouchoute un peu.

- Je suis une fée, tu l'as dit toi-même. Et les fées arrangent tout.

Elle a un bâillement étouffé. Je suis déjà en train de sombrer.

- Quand Adrien sera en âge de parler, je lui expliquerai. C'est ton fils, donc il saura garder un secret, hein ?

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Un an.

Nous repartons en voyage, sur de courtes périodes, plusieurs fois dans l'année. Après concertation et une préparation minutieuse, nous décidons d'emmener Adrien, au grand dam de mes parents.

Afrique. Amérique du Sud. Asie.

Beaucoup de choses changent. Pas question de virée à trois sur une mobylette bringuebalante, donc on tente plutôt les voitures de location ou à défaut, le bus ou la bonne vieille marche. Passer la nuit à la belle étoile comme autrefois est exclu également : on prévoit à l'avance notre itinéraire d'hôtel en hôtel, d'auberge de jeunesse en logement chez l'habitant. À nos énormes sacs à dos s'ajoutent le porte-bébé pour moi, les écharpes de portage pour Émilie qui adore se compliquer la vie. Elle allaite encore Adrien, ce qui est un sacré réconfort pour nous quand la nourriture que nous trouvons semble douteuse.

Beaucoup de choses sont restées les mêmes : l'enthousiasme et la débrouillardise d'Émilie, l'émerveillement constant de son kwami, qui trouve un écho dans le regard curieux et écarquillé de notre fils.

Adrien ne parle pas encore très bien, mais il a déjà l'air de tout comprendre. Il ne se comporte pas de la même manière lorsque nous sommes seuls ou en présence d'un étranger.

Nous sommes non pas trois mais quatre dans la famille. C'est un secret, et mon fils le sait.

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Une année passe encore, au rythme de mes défilés et de nos voyages en famille.

Le Tibet. La Chine. La Province du Yunnan. Et un jour, au beau milieu du Marché aux Oiseaux, la quête d'Émilie s'achève.

- Gabi. Regarde !

Un bijou poussiéreux attire son attention sur un étal anonyme. J'ai un curieux pressentiment moi aussi. Elle lève un regard brillant d'espoir vers moi.

- …C'est un Miraculous !

Caché dans un repli de son foulard, son kwami acquiesce, en larmes.

- Il est endormi, mais je le sens… !

On achète le bijou sans négocier le prix un seul instant. Le soir même, une nouvelle créature apparaît.

Et la famille s'agrandit encore.

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Mon crayon file sur le bloc-notes. Notre sortie au marché m'a grandement inspiré. Les couleurs, les sons, les teintes et les textures des vêtements, la vie et l'énergie des gens, la magie des oiseaux omniprésents… Tout était propice à rêver, à créer.

Un soupir attire mon attention. Lové dans l'écharpe d'Émilie, Nooroo scrute chacun de mes mouvements avec intérêt. Je lui tends mon crayon. Il le saisit avec stupeur, puis il s'approche du carnet à son tour. Voletant avec légèreté, il trace une première esquisse…

Un bruit sourd dans la pièce voisine. Un éclair bleu. Émilie s'écrie.

- Duusu ! Qu'est-ce que tu fais… ?

Un autre éclair bleu. Une quinte de toux, aigüe, déchirante. Je me relève d'un bond. Émilie crie encore, paniquée.

- Adrien !

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Retour à Paris. Le manoir est glacé, vide.

Attente. Inquiétude – peur. Incompréhension. Epuisement.

Emilie pleure, pelotonnée dans le canapé du salon. Sa voix est hésitante, blanche alors qu'elle parle au téléphone.

- On est rentrés plus tôt que prévu. Adrien est tombé malade là-bas. Il est à l'hôpital depuis trois jours. Ils ne savent pas ce qu'il a…

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Les couloirs blancs. La chambre immaculée.

Notre petit garçon, endormi, si fragile.

- Votre fils souffre d'un asthme allergique extrêmement sévère. Tant que la cause n'est pas identifiée, il doit rester dans les environs immédiats d'un hôpital. Il lui est formellement interdit de voyager sans autorisation…

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Les jours passent. Le diagnostic tombe : Adrien est allergique aux plumes, et notre journée passée au Marché aux Oiseaux de Kunming a probablement constitué le déclencheur de ses crises d'asthme. Une éviction totale nous est recommandée, ce qui ne devrait pas être très gênant, puisque nous n'avons aucun oiseau chez nous. Pour plus de sécurité, Émilie fait nettoyer le manoir de fond en comble ainsi que tous nos vêtements.

Mais les crises continuent, virulentes. Inexplicablement.

Les mois filent. Nous consultons dans j'ignore combien d'hôpitaux de France et même d'Europe. En vain.

Les affaires Agreste perdurent grâce à la gestion du conseil d'administration, mais ma capacité de création est au point mort. Émilie a mis un terme à sa carrière de mannequin – ça ne l'intéresse plus.

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Adrien est enfin de retour à la maison – il a été hospitalisé en urgence à plusieurs reprises depuis le début de l'année, chaque fois pour une crise d'asthme incontrôlable. La dernière était si violente qu'il a même perdu connaissance…

Il dort maintenant dans les bras de sa mère, pelotonnée dans le canapé. Je viens poser une tasse de son thé préféré – jasmin et miel – sur la table basse près d'elle. Dans une corbeille garnie d'un vieux foulard, Duusu et Nooroo sommeillent, lovés l'un contre l'autre.

Émilie renifle doucement. Je les serre dans mes bras, le cœur lourd.

- On va y arriver. Il est rentré, et son nouveau traitement semble faire des miracles. Tout ira bien.

Elle acquiesce. Sa voix est plaintive, comme ce fameux jour où elle m'a dit « Partons ».

- Dis, Gabriel… Maintenant que j'ai abandonné mes jolies plumes, tu crois qu'il est trop tard pour être la femelle discrète et protectrice ?

Je lui embrasse le front et la serre plus fort encore.

- Ne dis pas n'importe quoi, Émi. Tu as toujours été les deux à la fois.

Un petit rire, léger, presque chantant malgré ses larmes.

- Toi aussi, Gabi. Mais tu n'as toujours fait la roue que pour moi.

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Les années passent. On s'organise comme on peut.

Adrien grandit. C'est un garçon un peu frêle mais beau comme un ange. Il a les yeux et le rire de sa mère.

La chambre d'enfant est envahie de matériel médical pour éviter les allées et retours aux urgences. Nous apprenons peu à peu à veiller sur lui, à gérer ses crises, à parfois même les éviter. Les deux kwamis s'improvisent comme nounous, tendres et alertes.

C'est un voyage de plus, dirait-on. Un voyage difficile et incertain, et qui ne doit jamais finir. Un voyage avec des hauts et des bas. Mais les étapes joyeuses sont plus nombreuses que les déboires.

À l'insistance du conseil et surtout d'Émilie, je reprends le travail. Je recommence à créer. Ma discrétion fait jaser dans le milieu, et tandis que mes œuvres sont acclamées, certains inventent des théories abracadabrantes sur le mystère qui entoure l'entreprise Agreste. Très peu de gens du milieu s'intéressent à l'existence d'Adrien, encore moins à son état de santé. Et c'est bien mieux ainsi.

Je fais quelques déplacements à l'étranger pour des défilés, des conférences.

- Allez donc faire la roue, Monsieur Agreste, me souffle un jour Émilie entre deux baisers d'adieu. Le monde a besoin de vos couleurs. Moi, je vous attends au nid avec mes petits.

J'ai honte de l'admettre, mais mon art et mes voyages constituent une vraie bouffée d'air frais. Et Émilie le sait.

Et mes retours auprès d'eux ne sont que plus joyeux encore.

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Émilie, mon Émilie.

Assise dans le fauteuil près des baies vitrées, à profiter du soleil printanier. Elle lit une histoire à Adrien, tout en couvrant de baisers sa petite tête blonde. Leurs éclats de rire résonnent.

- Gabi !

À chacun de mes retours, la voix d'Adrien semble de plus en plus faible.

- Père… !

À peine audible.

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Un jour, c'est la crise de trop. Retour aux urgences. On évite le pire.

Les longs couloirs blancs. J'entends encore la voix stridente d'Émilie, à bout de nerfs.

- Il est allergique aux plumes, oui, nous le savons bien ! Mais nous avons déjà supprimé tout ce qui aurait pu lui provoquer ses crises ! Et chaque année, c'est de pire en pire !

Les médecins sont mal à l'aise, désolés pour nous.

- Madame, Monsieur, calmez-vous. Nous allons mener d'autres tests…

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Rome, un matin de mai.

- Monsieur Agreste, un appel de votre épouse.

Mon assistant est venu me chercher en plein défilé. Un appel en urgence.

Au bout du fil, la voix d'Émilie, gonflée de larmes.

- Gabriel, rentre à Paris, je t'en prie. Ils vont hospitaliser Adrien… !

Je résiste à l'envie de sauter dans le premier avion. Je le voudrais, mais je ne peux pas. La saison commence tout juste, et je ne sais plus où donner de la tête.

Je ne peux pas… !

- C'est le printemps, la pollinisation est à son maximum, Émilie. Ça le fragilise, comme chaque année. Ils vont augmenter son traitement pour quelques semaines et tout ira bien…

J'essaie de croire à mes propres arguments. Émilie m'interrompt, hystérique.

- Pas cette fois. Il est déjà sous assistance respiratoire depuis hier, et maintenant ils parlent de le mettre en chambre stérile. Oh, Gabi ! Je ne sais plus quoi faire… Et si tout était de ma faute ?

- Qu'est-ce que tu racontes, Émi ?

Elle éclate en sanglots. Ça me déchire le cœur d'être loin, si loin d'eux.

- Il est allergique aux plumes, Gabi ! Aux plumes ! Je m'en veux tellement… à cause de Duusu !

Peur. Incrédulité. Refus en bloc.

- Mais… Mais ça n'a rien à voir ! Duusu est un kwami, un… Un farfadet, une créature magique ou peu importe, mais ce n'est pas un vrai oiseau ! Et de toute façon, nous lui avons interdit d'approcher Adrien il y a des mois déjà !

- Ce n'est pas si simple, Gabi. Duusu a vu Adrien grandir, et Adrien l'aime beaucoup. Je sais que Duusu me désobéit et le voit en cachette… Toi, ils t'écouteront peut-être. Je t'en supplie, rentre !

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Les mois passent. La situation s'enlise.

Émilie ne s'en sort plus. J'ai arrêté de voyager pour pouvoir la relayer au chevet d'Adrien.

Il a fêté son septième anniversaire à l'hôpital, comme le précédent. Ses poumons sont bien trop fragiles, il ne peut plus quitter sa chambre stérile. Alors qu'il devrait grandir de mois en mois, il maigrit et faiblit à vue d'œil.

Les médecins nous convoquent régulièrement. À chaque fois, de mauvaises nouvelles tombent.

Encore…

- Nous avons tout essayé. Nous ne parvenons pas à expliquer de quoi souffre votre fils.

et encore…

- Même en chambre stérile avec atmosphère contrôlée, son état stagne. C'est à n'y rien comprendre. Mais si sa saturation en oxygène continue de baisser, il risque des dommages cérébraux. Nous serons tenus de l'intuber.

Et encore.

- Une équipe à New-York propose d'étudier son cas, mais Adrien ne supporterait pas le voyage…

Et un soir, la mauvaise nouvelle de trop.

- New-York nous a envoyé son traitement expérimental par avion. Nous venons de débuter le protocole de soin. Mais nous devons vous prévenir : ce n'est qu'un palliatif, et Adrien est épuisé. Madame, Monsieur, il faut vous préparer… pour l'après.

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Adrien.

Adrien va…

mourir… ?

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Le soleil se couche à l'horizon.

Adrien a fait une crise, la plus violente de toutes. Il est maintenu dans un coma artificiel depuis déjà plusieurs jours. Il subit un énième examen, et notre présence à ses côtés était impossible. Impuissants, nous errons dans le couloir aux baies vitrées, désert en cette triste fin de dimanche.

Un médecin vient nous annoncer que le traitement expérimental est arrivé, qu'ils vont le débuter tout de suite. Adrien restera en observation au bloc pendant plusieurs heures avant qu'on ne puisse le revoir. On nous suggère de rentrer chez nous pour prendre un peu de repos, on nous assure qu'on nous préviendra dès qu'Adrien sera ramené à sa chambre.

C'est le traitement de la dernière chance. Mais à son regard éteint, je sens bien que ce médecin n'y croit plus… Et c'est insupportable.

Nous sommes à nouveau seuls. Émilie a cessé de sangloter. Taciturne, elle parle peu ces derniers temps.

Sa main vient tout à coup chercher la mienne, et je la serre avec reconnaissance.

- Écoute-moi, Gabi.

Émilie m'explique tout, enfin. Tout de ce qui la taraude depuis des semaines. À propos des kwamis, à propos de cette proximité qui déjà l'affaiblissait elle quand elle était enfant…

Elle conclut d'une voix curieusement détachée, presque… inquiétante.

- Il faut que je rendorme Duusu. Et c'est la seule solution.

Je lui serre un peu plus la main.

- Non, Émilie. Tu ne le feras pas.

Mon timbre est rauque à force de contenir mes larmes.

- C'est absurde. Adrien est allergique, mais Duusu ne peut pas être responsable de son état.

- Qu'est-ce que tu en sais, Gabi ? Comment tu peux en être aussi sûr ?

- Je l'ignore. Mais tu as entendu ce qu'ont dit Nooroo et Duusu, ce qui se passe quand on renonce à un kwami. On ne peut pas prendre ce risque alors que tu es une Porteuse depuis toujours. Ce médicament va guérir Adrien, et tu verras que son état n'a rien à voir avec les Miraculous.

- …D'accord.

Trop facile. Connaissant Émilie, j'aurais pourtant dû me méfier.

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Tout a basculé ensuite. En pleine nuit. Le temps d'un simple appel.

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Mon portable sonne. Je décroche à tâtons.

- …Allô ?

- Monsieur Agreste ? C'est le Docteur Dageville, de l'hôpital Necker.

La somnolence qui disparait d'un coup. La boule au creux du ventre. La bouche sèche. Le cœur qui saute un battement.

- Adrien… ?

- Rassurez-vous, son état est stationnaire depuis qu'on a commencé le nouveau traitement. Mais c'est votre épouse, Monsieur. Elle a fait un malaise.

Stupeur.

- Elle était venue passer quelques heures avec Adrien, ça lui arrive souvent quand vous êtes en déplacement. Elle vient de reprendre connaissance, mais elle est encore un peu incohérente. Monsieur Agreste, pouvez-vous rentrer à Paris rapidement ?

- Mais je suis à Paris ! Et Émilie est…

Mais à mes côtés, le lit est défait et vide. Froid.

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L'autoroute. La nuit noire.

La chambre d'hôpital, brillamment éclairée.

- Gabriel !

Émilie serre Adrien inconscient dans ses bras. Si maigre, si petit parmi tous ces câbles qui le surveillent et le maintiennent en vie.

Je viens me placer à leurs côtés, la gorge nouée. Émilie m'embrasse la main avec ferveur, en larmes.

- Les médecins disent que son état s'améliore déjà. Tout ira bien, maintenant, Gabi… !

Dans l'entrebâillement de son sac, j'aperçois une broche bleue et verte. Pas de kwami en vue.

- Oh, Émilie… Qu'as-tu fait ?

Elle baisse les paupières, et deux nouvelles larmes coulent sur ses joues. Elle articule en silence.

- Il le fallait.

Elle a renoncé. Tant que personne ne devient Porteur à sa place, elle gardera sa mémoire, et nous le savons tous les deux.

Et pourtant, j'ai un mauvais pressentiment.

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Les heures, puis les jours passent.

Adrien respire à nouveau par lui-même. Ils n'auront pas à l'intuber – première victoire.

Mais il ne parle pas, il est à peine conscient. Il a manqué d'oxygène trop souvent et sur de trop longues périodes. Les médecins craignent des dommages cérébraux irréversibles.

Émilie ne le quitte plus. Elle ne dit rien mais je devine ses remords dans ses silences.

Et si elle s'était décidée trop tard ?

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Une semaine.

Je me réveille au son d'une alarme discrète mais inédite. Je me suis assoupi, accoudé au bord du lit. Je me redresse en grimaçant. Émilie est absente, elle a dû sortir quelques minutes. Est-ce le jour, la nuit ? Je ne sais plus…

- …Papa ?

Je sursaute. Quand je lève les yeux et rechausse mes lunettes, c'est pour croiser un regard vert, un peu hagard mais bien vivant.

Adrien. Adrien me fixe entre ses cils. Sa main abandonnée sur les draps frémit.

- Papa…

Je saisis la main frêle et l'embrasse. Je n'ose pas faire plus, il a l'air si fragile…

Adrien sourit. C'est léger, infime. Mais il sourit.

- Papa.

La porte de la chambre s'ouvre. Adrien tourne la tête, et cela semble lui demander un effort colossal. Il murmure, de la même voix rauque, à peine audible.

- Maman.

Deux gobelets de café tombent sur le sol. Émilie se retient à l'embrasure de la porte, les yeux écarquillés, les jambes flageolantes.

- Maman… !

Elle s'approche à son tour, vient saisir l'autre main offerte d'Adrien.

Elle est blafarde, les cheveux ternes, les yeux cernés. Mais son sourire – le premier depuis quand ? – est le plus beau que j'ai jamais pu lui voir.

Je pleure.

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Je rentre seul, le temps de me rafraichir et de prendre des vêtements de rechange pour Émilie. Le manoir paraît vide et froid. Je monte à l'étage dans mon atelier.

Sur mon bureau trône une boite. À l'intérieur, deux bijoux que je contemple en silence, le cœur lourd.

Une broche bleue et verte. Et une autre, plus petite, violette.

Je n'ai pas le cœur à les réveiller – l'état d'Adrien s'améliore constamment depuis qu'ils sont endormis. C'est probablement un signe.

C'est mieux ainsi.

La boîte est close. Placée dans mon coffre-fort, lui-même verrouillé, caché.

C'est une page qui se tourne.

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Les mois puis les saisons passent…

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Adrien recouvre la santé, tout doucement. Adrien rentre au manoir. Ses poumons sont encore fragiles, il n'est pas prudent qu'il aille à l'école. Comme lorsqu'il était petit, il est scolarisé à domicile, et une nouvelle gouvernante est engagée – Nathalie.

Après un temps de crainte, Émilie recommence à rire.

Et la vie suit son cours…

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Adrien est toujours convalescent, mais il ne fait plus aucune crise. Ses leçons avec Nathalie sont désormais quotidiennes, et il a même soif d'apprendre.

Les affaires reprennent peu à peu. J'enchaine les réunions avec le Conseil d'administration de l'entreprise, multiplie les longues heures de travail dans mon atelier. Émilie recommence les shooting photos et même quelques tournages de publicité, mais elle préfère rester derrière l'objectif désormais. Elle m'accompagne dans mes défilés, elle forme et prépare les jeunes mannequins, et elle remonte sur la piste pour porter mes créations maîtresses.

Les mois passent. Émilie brille à nouveau. Elle repart même en voyage, parfois avec moi, parfois seule de son côté – depuis que son kwami s'est endormi, elle dit qu'elle a besoin de se retrouver.

Je la comprends et je ne la retiens guère. Je l'attends, patiemment. Ce kwami était comme son enfant, après tout.

Pour ma part, je renonce vite à quitter Paris et à laisser Adrien au manoir. Je préfère travailler sur place, pendant qu'Émilie fait valoir nos couleurs à travers le monde. Elle décroche des contrats pour « l'Empire Agreste », comme elle aime à l'appeler. Ça lui plait toujours, il faut croire. Tant mieux.

Adrien et moi parlons peu. S'il ressemble trait pour trait à sa mère au même âge, on dirait qu'il a hérité de mon côté taciturne. Mais nous partageons une même passion pour ce que fait Emilie de par le monde. Nous la voyons régulièrement apparaître dans les médias spécialisés. Elle est magnifique.

Ma fée. Mon Paon.

À son regard émerveillé, je vois qu'Adrien est fier d'elle, au moins autant que moi.

La vie continue. Tranquille, paisible.

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Un été.

Deux étés.

Trois étés.

Quatre étés.

Et puis, un soir…

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C'est la sonnerie du téléphone qui m'a tiré de ma somnolence. Je me suis encore endormi dans mon atelier… Heureusement que Nathalie veille sur Adrien quand je suis en pleine vague créatrice.

D'un tapotement sur ma tablette graphique, je classe mes dernières esquisses tout en discutant avec Émilie.

- Tu as une petite voix. Tout va bien ?

- Je suis fatiguée, c'est tout. Ces japonais sont sacrément durs en affaires. Tu me passes Adrien ?

- Il est vingt-trois heures passées ici, Émi. Adrien est couché depuis longtemps.

- Oh… Bon. Je l'appellerai demain, alors.

- Mais… Tu ne devais pas rentrer demain ?

- Je suis à deux doigts de conclure la plus grosse vente de l'année. Je vais prolonger mon séjour jusqu'à ce week-end.

Je pose mon stylet, interloqué.

- Émilie, c'est l'anniversaire d'Adrien demain.

Silence au bout du fil.

- On en parlait encore la semaine dernière. Comme tu as pu oublier ?

- Je… Je ne sais pas, Gabriel. Excuse-moi, il faut que j'y aille.

Elle raccroche.

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Émilie est rentrée du Japon quelques jours après l'anniversaire d'Adrien, les bras chargés de cadeaux pour compenser son absence. Notre fils ne lui en a pas voulu. Il lui a même demandé s'il pouvait devenir mannequin à son tour, pour poser avec elle.

Profitant d'une semaine de congés, elle commence à lui enseigner les ficelles du métier – comment bouger, comment poser – et il apprend exceptionnellement vite, comme si cela lui était inné. Armée de son appareil photo argentique, elle en profite pour le mitrailler. Tandis que je retourne à mes croquis, la maison résonne des cliquetis de l'appareil photo et de leurs éclats de rire, plus complices que jamais.

Mais Émilie m'inquiète un peu. Depuis quand son rire ne chante plus ?

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Quelques mois passent. Les défilés d'automne sont imminents.

- Père ?

Je lève les yeux de mes échantillons d'étoffes – j'ai encore des doutes sur le tissu à utiliser, il faudra que je demande son avis à Émilie quand elle sera rentrée de New-York...

- Oui, Adrien ?

- Mère est en colère contre moi ?

Je contemple mon fils avec stupeur, encore en tenue après son cours d'escrime. Il est très sérieux.

- Mais non, voyons.

- Alors elle est triste ?

- Je ne pense pas. Elle a beaucoup de travail, tu sais.

Adrien baisse la tête, pensif.

- D'accord… Mais pourquoi elle ne me regarde plus dans les yeux quand je lui parle ?

Émilie est effectivement un peu taciturne depuis quelques semaines. Mais c'est juste parce qu'elle est débordée…

Mon fils attend ma réponse avec espoir, mais je ne sais pas quoi lui dire de plus. Je me contente de lui tapoter l'épaule, un peu étonné.

Dire qu'il a déjà treize ans. Je ne l'ai pas vu grandir…

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Un soir d'hiver parmi tant d'autres.

Le manoir silencieux. Un feu dans la cheminée du salon.

Je m'exclame, incrédule.

- Une… Une dépression ?

La voix d'Émilie est neutre, monotone. Elle fait osciller son verre de vin dans sa main, l'air absent.

- Suite à la maladie d'Adrien. C'est ce que dit le psy. Soi-disant, je n'arriverais pas à me remettre du fait qu'il n'a plus autant besoin de moi.

Elle a un trémolo dans la voix qui la trahit. Elle est beaucoup plus affectée qu'elle ne veut bien le montrer. Je la prends par les épaules, peiné.

- Eh. Regarde-moi.

Ses yeux verts – fatigués – hésitent, puis se rivent aux miens.

- Émilie, c'est surréaliste, ça remonte à plus de quatre ans. On va trouver quelqu'un d'autre pour t'aider.

Elle pose sa tête sur mon épaule, puis soupire.

- Non. Je crois qu'il a raison. Je n'arrive pas à m'y faire. Et peut-être qu'en me concentrant sur sa maladie, je pouvais faire abstraction de ce qui ne va pas chez moi.

Je l'enlace, incertain.

- C'est-à-dire ?

- Je ne me sens pas mère. J'entends les autres parler de ce sentiment, et… Je ne me souviens pas avoir déjà éprouvé une telle chose. Je devrais pourtant, non ? …Non ?

Ses mains se crispent dans mon dos. Elle a un sanglot étouffé. Je l'enlace plus fort encore.

- Je ne comprends pas pourquoi… ! J'aime tellement Adrien ! Mais, Gabi, j'ai… j'ai peur… !

Oh, Émilie.

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J'ai insisté pour qu'Émilie ralentisse son rythme de travail. Ça ne s'est pas fait sans heurts – après tout, la saison des défilés de printemps va bientôt commencer.

Nous avons des disputes. Mais quel couple n'en a pas ?

Les beaux jours approchent. Comme chaque année, Adrien prend religieusement ses cachets – au cas où les crises d'asthme reviendraient. Mais tout va bien.

Je les emmène en vacances – au Japon cette fois, loin de Tokyo la capitale fiévreuse, plus dans les montagnes, là où les touristes se font rares. Ça nous fait du bien, à tous les trois. Émilie se détend peu à peu.

Et puis, un jour, un paysage étrangement familier m'interpelle. Je souris.

- Tiens, ça me rappelle le Yunnan. C'était notre dernier voyage avec Adrien…

Elle a un petit rire et fait un signe à notre fils, parti flâner un peu plus loin.

- Nous n'avons jamais voyagé avec Adrien, Gabriel. Il était trop fragile !

- Avant qu'il ne tombe malade, je veux dire.

- Adrien a toujours été malade…

Je la contemple en silence. Elle me rend un regard amusé, interrogateur.

- Qu'y a-t-il ?

- Tu as oublié ?

- …Oublié quoi ?

- Mais… le Tibet, puis la Chine, évidemment ! On avait terminé notre circuit par la province du Yunnan. Et Kunming, et le Marché aux Oiseaux… !

- On a bien fait une étape au Tibet quand on était jeunes, Gabi… Mais le Yunnan ? Je crois bien que non.

- Mais enfin ! C'est même là que Nooroo et Duusu ont été réunis. Nos kwamis !

Elle fronce les sourcils, pensive.

- Nos… « kwamis » ?

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Les semaines filent. Émilie a fini par se rappeler des kwamis, mais ses réponses restent hésitantes et vagues quand je lui en parle. J'ai peur de comprendre ce qui se passe.

Je retrouve des photos de nos voyages avec Adrien. Comme toujours, l'objectif ne peut pas capter ces créatures magiques, et donc ils n'apparaissent nulle part. Je montre pourtant les clichés à Émilie. Elle élude la discussion en prétextant que c'est encore trop difficile pour elle d'en parler, puisque c'est pendant un de ces voyages qu'Adrien est tombé malade – par notre faute, donc.

J'insiste, mais elle devient de plus en plus fuyante. Parfois, elle se fait impatiente et même agressive, avant de changer brutalement de sujet.

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Ses déplacements à l'étranger se multiplient. Quand elle rentre au manoir, c'est pour s'enfermer dans son atelier au grenier. Certains jours, c'est à peine si elle s'approche d'Adrien.

Je lui raconte nos histoires, nos vécus. Je fais allusion à Nooroo et Duusu. Au tout début, elle me regardait comme un grand rêveur.

Mais maintenant, elle me prend pour un fou.

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Des échos.

Des disputes.

J'essaie le tout pour le tout, encore et encore. Un soir, je sors la boîte de mon coffre-fort et lui en montre le contenu.

- Émilie, je t'en supplie, prends ce Miraculous, dis les mots, et tu verras, tout s'arrangera. Tu te souviendras !

Elle recule.

- Encore ton délire de transformation ? Arrête ça, Gabriel, tu me fais peur !

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J'ai renoncé à la persuader concernant les Miraculous. Pour l'heure, on essaie de ménager Adrien. Mais nos disputes s'enchaînent, de plus en plus violentes.

- Je ne sais plus pourquoi je t'aime, Gabriel, me souffle-t-elle un soir, hargneuse. Je ne sais plus pourquoi j'aime mon fils, et j'ignore pourquoi j'ai tant besoin d'une raison, mais ça m'obsède ! Je ne peux pas être une bonne mère pour lui, pas dans ces conditions !

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Je songe à demander conseil aux kwamis, mais la perspective de rendre Adrien à nouveau malade m'effraie pendant de longues semaines.

Désespéré, je finis par réveiller Nooroo, mais il ne m'est d'aucun secours. Il refuse d'apparaître devant Émilie tant qu'elle ne l'a pas sciemment souhaité.

Un jour, je monte dans l'atelier d'Émilie au grenier pendant un de ses voyages, et je me rends compte qu'il manque de nombreux effets personnels.

Emilie a quitté le manoir sans prévenir.

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- J'ai besoin de réfléchir. J'ai besoin de temps, Gabriel, et au manoir, je n'arrive plus à rien…

Sa voix au téléphone est gonflée de larmes. Un crève-cœur.

- Je ne peux plus continuer ainsi. Je ne me reconnais pas dans ce que tu as bâti…

- Dans ce que nous avons bâti, Émilie… Nous !

- Je suis désolée, Gabriel. Je suis tellement désolée…

- Quand est-ce que tu rentres ? On va en parler. On va trouver une solution !

- Je ne veux pas rentrer. Tu ne comprends pas ce que je ressens. Personne ne peut comprendre. Mais je serai là pour son anniversaire. Promis.

Elle hésite, puis elle ajoute :

- Il était magnifique en couverture de Teen Vogue. Dis-le-lui. Embrasse-le pour moi… !

Elle raccroche.

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Un autre appel. Elle veut me parler d'un contrat, mais je m'en fiche. Je n'ai rien d'autre en tête qu'Adrien.

Des images me hantent sans cesse. Notre garçon, seul dans notre immense salon, le regard triste. Notre garçon qui s'entête à vouloir faire des shooting photo dans l'espoir de croiser sa mère sur un plateau.

Et au téléphone, je perds contenance. Je la supplie.

- Fais-le au moins pour Adrien ! Il s'inquiète, et je ne sais plus comment lui expliquer ton absence !

Et même… je la menace.

- Rentre à la maison, tout de suite !

Elle raccroche.

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Mon garçon qui dessine rêveusement. Des plumes. Et encore des plumes. Des plumes de paon.

Je lui confisque son carnet, peiné, excédé.

- …ça suffit, Adrien.

- Mais c'est pour Mère ! Pour quand elle rentrera… !

- Les plumes t'ont toujours rendu malade. Pourquoi tu veux rappeler une chose aussi pénible à ta mère ?

- Mais elle est tellement jolie comme ça ! Comme sur le tableau dans l'entrée, celui avec la robe en plumes dorées !

Le tableau finit au grenier, loin du regard d'Adrien.

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Cinquième été.

Le gâteau attend sur la table de la salle à manger, bougies éteintes. Mais Adrien refuse de quitter sa chambre. Pas tant qu'elle n'est pas arrivée. Pas tant que je ne lui ai pas donné d'explication.

Le problème, c'est que je n'en ai aucune…

- Monsieur ? Madame Émilie au téléphone.

Je me relève dans un soupir de soulagement et saisis le combiné que me tend Nathalie, qui s'éclipse obligeamment. Je porte le téléphone à mon oreille. Ma voix inquiète mais posée résonne dans la vaste salle à manger vide – je ne m'emporterai pas cette fois-ci, je me le suis promis.

- Où es-tu, Émilie ?

Sa voix murmure. Douce. Je ferme les yeux, soulagé.

- À l'aéroport.

- Orly ? Très bien, je viens te chercher.

- Non, Gabriel… Je ne suis pas rentrée en France. Je n'ai pas pris l'avion.

- Je ne comprends pas. Tu ne seras pas là pour la fête d'Adrien ?

Un silence.

- Tu as déjà raté son anniversaire l'an dernier… ! Tu avais promis de revenir pour lui !

- Gabriel, écoute-moi, s'il te plait. Laisse-moi parler.

Je me tais, le cœur battant. Je l'entends prendre une grande inspiration.

J'ai peur, tout à coup.

- Gabriel… Je ne suis pas faite pour être mère. Et je ne devais pas être faite pour le mariage non plus. Tout ça, c'est comme un rêve maintenant. Je n'en peux plus de me forcer. Je n'arrive plus à y croire. Ce n'est pas moi, tout ça, Gabriel. Je suis désolée.

J'ai la gorge nouée. Elle murmure encore. Il n'y a ni rire, ni larmes dans sa voix.

Son timbre est monocorde, sans émotions.

- Au revoir, Gabriel.

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- En… Amérique du Sud ?

Le détective acquiesce gravement. Il dépose sur le bureau un dossier rempli de photos. Toutes d'Émilie. Je pensais revoir la femme d'affaires, ou le mannequin en tenue incognito. Ou pire, la silhouette émaciée et épuisée du temps où Adrien était mourant. Mais sur les images prises à son insu, c'est la globe-trotter d'autrefois qui apparaît, les cheveux blondis par le soleil, le teint hâlé.

Elle est belle. Elle est libre. Sur certains clichés, elle a même l'air heureux…

- J'ai perdu sa trace à Santiago de Chile il y a des semaines, c'était juste après votre dernier échange téléphonique. Votre épouse est officiellement portée disparue, Monsieur Agreste. Je suis navré.

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Le temps passe. Gris, uniforme. Sans saveur.

Mon « art » perdure, mais ma vie de famille se meurt. C'était Émilie, l'âme de notre foyer. Mon paon, ma fée. Et elle est partie.

Il ne reste d'elle que des photos et des tableaux. Le plus grand d'entre eux quitte le grenier pour mon bureau. Je pourrais passer des heures à le regarder.

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En fouillant dans les cartons laissés par Émilie, je retrouve de vieux albums photos, des notes et des croquis issus de nos tous premiers voyages. Je reconnais les carnets de bord dans lesquels elle consignait des renseignements sur les légendes locales, et sur tout ce qui pouvait nous conduire à un Miraculous intact, à un kwami survivant.

Je recense des feuillets et des cartes que je n'avais jusque-là jamais vus. Des récapitulatifs de voyage réalisés sur les deux dernières années. La plupart sur le continent américain.

Je découvre un grimoire, bien plus ancien que tout le reste. À l'intérieur, un langage inconnu. Des pages et des pages d'illustrations de guerriers, de combattants masqués et de créatures curieusement familières. Des post-it, des notes écrites de la main même d'Émilie.

J'y retrouve soudain le Miraculous de Duusu, et celui de Nooroo. Un héros dont les couleurs et l'apparence me rappellent celui du Papillon. Des armes, des items que je ne connais que trop bien.

J'emporte le grimoire dans mon atelier, et pendant des mois, je m'efforce de le traduire. Il était dans les affaires d'Émilie avec ses plans de voyage. Peut-être contient-il une explication, un indice sur ses prochains itinéraires.

De toute façon, je n'ai plus rien à perdre.

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Adrien est de plus en plus silencieux.

Son sourire illumine les photos, ses yeux étincellent pendant les shootings. Mais dès que les flashes et les photographes disparaissent, il semble s'éteindre un peu plus chaque jour, lui aussi.

Je n'ai pas la force de lui proposer d'arrêter. Il a toujours l'espoir que son image finisse par interpeller sa mère, où qu'elle soit. Il pense pouvoir la faire revenir.

J'y crois également, bien malgré moi.

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Je passe mes jours et mes nuits à feuilleter le grimoire. Des pages et des pages manuscrites, scrutées, scannées, analysées.

Sans que je ne m'en aperçoive, l'espoir finit par me revenir, fervent, obsédant. À cause d'une histoire de « Porteur de Lumière » et de « Porteur d'Ombre ».

Je fais des croisements surprenants avec des théories fumeuses recueillies dans les bas-fonds d'Internet. Des rumeurs sur des justiciers aux armes et pouvoirs étranges, aperçus certaines nuits dans les rues de Boston et de New-York, il y a plus de 17 ans. Disparus sans laisser de trace à l'aube du troisième millénaire.

Le grimoire mentionne une boîte légendaire et protectrice. Des héros par dizaines tout au long de l'Histoire. Des Miraculous d'exception : les Boucles du Zénith, l'Anneau du Nadir. Habités par les kwamis des Astres, bien plus puissants que Nooroo et Duusu qui ne sont que de simples « Armilles ». Réunis, ces Astres pourraient permettre de réaliser l'impossible. Et s'ils n'avaient pas été détruits en fin de compte ? Et s'ils n'étaient qu'endormis eux aussi, quelque part dans le vaste monde ?

Et si Nooroo et Duusu avaient été des cas à part, perdus, égarés quand tous les autres auraient pu rester ensemble, à l'abri de cette fameuse Boîte ? Et s'ils avaient bien un Gardien pour les réveiller et les remettre régulièrement en activité, comme semblent l'indiquer quantité de rumeurs et de légendes urbaines pour qui sait où chercher ?

Si les Astres étaient en ma possession…Pourraient-ils ramener mon Émilie ?

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- Maître, vous ne comprenez pas ! Récupérer les deux Miraculous des Astres n'est qu'un début. Pour exaucer votre souhait, il faudra en payer un prix équivalent !

Je fixe la broche à mon col de chemise, le cœur lourd.

- Nooroo, ma décision est prise. Mon fils se débrouille très bien sans moi, mais il a besoin de sa mère. Je n'ai qu'un seul vœu : lui rendre cette mémoire qu'elle a perdu. Et si pour la ramener je dois oublier à mon tour… Alors, il en sera ainsi.

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« Nooroo, transforme-moi ! »

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L'ivresse d'être un Porteur, de détenir une telle puissance au creux de la main.

La difficulté d'être le Papillon, livré aux ressentis – positifs comme négatifs – des gens alentours. Je ravale ma peine et sonde la ville à la recherche du Gardien – en vain, mais ce n'est guère une surprise : il peut être n'importe où pour l'instant. À moi de le faire venir à Paris. À moi de manifester ma présence, d'une manière que lui seul pourra identifier.

Je cherche une proie, patiemment. Un esprit suffisamment fragile pour déraper à la prochaine difficulté, mais avec assez de force d'âme pour accueillir dignement un Akuma. À ma stupéfaction, les candidats potentiels sont plus nombreux que je ne le croyais – des dizaines rien que dans le quartier.

Mais dès le départ, un désespoir parmi tous les autres m'attire, comme une flamme captive un papillon de nuit. Il me taraude, muet, surpuissant, cruel. Un mélange de peine, de rancœur et d'amour trahi, d'espoir régulièrement déçu. C'est un être jeune, obéissant, solitaire et silencieux dans la vie quotidienne, mais une âme vacillante qui hurle en permanence à mes sens de Porteur. Qui pleure chaque jour la disparition de sa mère, qui rumine ses fautes et qui chaque nuit refait le monde dans ses rêves.

Mon propre fils. Adrien… !

Il est intimement persuadé qu'il a fait quelque chose de mal, que c'est à cause de lui si Émilie est partie – et ça n'a pas de sens. Mais s'en rend-il seulement compte ?

Son ressentiment me révulse car il fait écho au mien constamment. Mais si je veux pouvoir mener à bien mes plans, je dois garder l'esprit clair. Un soir, alors que j'examine encore et encore le grimoire, je n'y tiens plus. Je referme l'ouvrage avec impatience.

- Nooroo ?

- Oui, Maître ?

- À partir de maintenant, je ne veux plus ressentir quoi que ce soit qui émanerait de mon fils. Ses états d'âme m'empêchent de me concentrer. Peux-tu y faire quelque chose ?

Le kwami me contemple avec effarement, puis il s'incline bien bas.

- Maître, je peux masquer Adrien si tel est votre souhait. Mais pour que cela fonctionne, il vous faudrait éviter de le côtoyer physiquement dans la mesure du possible…

- Comme tu voudras. Mais fais-le.

- Oui, Maître.

Mon kwami s'incline encore, puis il baisse les paupières, murmure quelque chose dans sa langue natale. Presque aussitôt, ma perception d'Adrien s'efface. Ne persiste qu'un vide béant à l'orée de mes sens, comme un cri laisse les oreilles sifflantes une fois interrompu. L'esprit plus limpide que jamais, je rouvre le grimoire, indifférent au sanglot étouffé de Nooroo.

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Adrien a quatorze ans. Il fugue, mais jamais bien loin. Il écope d'un garde du corps.

Il fugue pour se procurer un dossier scolaire et s'inscrire au collège. Le dossier finit dans l'incinérateur du manoir.

Il avait dû prévoir un double, puisqu'en septembre il fugue – encore ! – pour assister à ses premiers cours.

Je me résigne. Au moins, il s'occupe. Et il ne dessine plus de plumes.

Il avance. Il a raison. À mon tour d'en faire de même.

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La première Akumatisation – Cœur-de-Pierre.

Ladybug et Chat Noir apparaissent. Je reconnais leurs costumes, leurs armes, leurs pouvoirs. Je jubile. Ils existent, les Astres existent ! Le pouvoir absolu est à portée de main.

Et donc la mémoire d'Émilie aussi… !

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Les attaques successives.

Mes échecs retentissants.

J'enrage. Ils paraissent si jeunes et si naïfs, ça aurait dû être facile ! Et pourtant…

Et pourtant !

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« …Père… »

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Un jour, je me rends compte que le grimoire a disparu de mon coffre. L'avais-je laissé ouvert ? Suis-je donc distrait à ce point ?

Les caméras de surveillance parlent d'elles-mêmes : Adrien l'a volé le matin même. Sommé de s'expliquer, il m'avoue qu'il l'a perdu entre temps au collège. Mais que faire si le Gardien tombe dessus, si Ladybug et Chat Noir enquêtent sur Adrien, s'ils remontent jusqu'à moi ?

Non ! Émilie reviendra, je me le suis promis. Mon fils retrouvera sa mère. Et il n'aura pas à vivre avec l'idée que son père était le Papillon. Jamais !

Je décide de brouiller les pistes. Je renonce à Nooroo le temps de quelques heures, et je deviens le Collectionneur. Chat Noir et Ladybug débarquent à ma rescousse, inconscients du danger. C'est une victoire en demi-teinte pour moi : les Miraculous des Astres m'échappent encore – ils étaient pourtant si près ! – mais je suis au-dessus de tout soupçon dorénavant.

Et quand je récupère enfin le grimoire, une nouvelle crainte me taraude : si le Gardien a attribué les Astres, il peut aussi décider de faire intervenir les Armilles. Il faut donc que je me dépêche avant que d'autres Porteurs n'entrent en scène.

Avant que les Astres ne soient trop bien entourés et protégés. Avant même qu'ils ne développent davantage leurs propres pouvoirs…

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Les jours passent. Je redouble d'ingéniosité, mes deux ennemis aussi.

Entre chaque attaque, je songe les environs à la recherche d'émotions suspectes – mener une double vie est loin d'être simple, et j'en sais quelque chose. Mais les deux Porteurs restent invisibles, indétectables. Le Gardien les a bien choisis, de toute évidence.

Mes récentes mésaventures avec Riposte et Robustus me font réfléchir : Adrien a failli être blessé à plusieurs reprises. J'ai la possibilité de débloquer des akumatisés plus puissants encore, mais je veux d'abord mettre mon fils en lieu sûr, loin de Paris.

Je prétexte la reprise de mes voyages à l'étranger pour l'emmener avec moi. Je partirai le temps d'installer Adrien dans un internat à Londres, hors de danger. Puis je reviendrai…

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« …Père… ? »

Mais un soir, la veille de notre départ, une détresse me frappe, flagrante, étincelante. Elle m'interpelle depuis l'autre bout de Paris, inédite, singulière.

C'est le Gardien. Il a relâché sa vigilance. J'en profite sans hésiter.

Le Gardien lutte et résiste, en vain. Son ressentiment est bien trop fort, ses décennies de solitude et de regrets sont autant de poids qui le submergent et l'empêchent de se défendre. Il devient l'Exilé. C'est l'ennemi idéal, le piège parfait pour attirer Ladybug et Chat Noir ! Et de plus, je vais pouvoir connaître leur identité à la source… !

Mais l'Exilé s'avère beaucoup plus puissant que tous les autres akumatisés. Sa mémoire me reste inaccessible.

Stupeur, terreur. Tandis que je me démène pour le contrôler, je vois Adrien à travers ses yeux.

Adrien, seul en pleine rue, sans défense. Et l'Exilé à moitié fou qui l'attaque, qui lui hurle…

« Toi ! Toi, CHAT NOIR ! »

Tout tombe sous le sens : les escapades d'Adrien, ses cachotteries. Tout.

Et ma propre voix rauque résonne contre les murs de mon repaire, affole mes papillons.

- Adrien… Adrien est Chat Noir !

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Tout s'emballe. Pas le temps de peser mes actions. Il faut préserver les Astres. Protéger Adrien, à tout prix.

Le recrutement des anciens akumatisés. Ladybug en péril. La bombe qui manque de tuer Adrien. Sa lutte pour retrouver son Anneau.

Des pourparlers au sommet d'un immeuble. Chat Noir méfiant, Ladybug qui pose une main rassurante sur son poignet. L'instant est anodin… Et pourtant, eux qui me crispaient tant depuis plus d'un an, je m'attarde à les contempler à travers les yeux de ma messagère l'Invisible.

Et soudain, je ressens autre chose que de la haine, de la jalousie ou de l'exaspération pour eux qui me barrent la route.

Ce regard qu'ils échangent, et l'énergie – la symbiose – qu'ils dégagent…

Comme Émilie et moi.

J'ai un sourire. Adrien n'est plus tout seul.

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Je revois Chat Noir qui court de toit en toit, prompt à voler au secours de sa partenaire. Chat Noir qui m'accorde un regard à la fois méfiant et indécis par-dessus son épaule.

Chat Noir qui me murmure entre deux menaces, du bout des lèvres.

- Merci.

Il est certainement trop tard pour te le dire, mais…

… je suis fier de toi, mon fils.

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« …Père… »

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« …Père, c'est toi ? »

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Des images, des sons – de plus en plus rapides.

La campagne ensoleillée. Deux enfants blonds qui jouent dans le jardin et rêvent de voyages, d'explorations et de liberté. Des éclats de rire. Un paon qui fait la roue, majestueux. Une petite fille qui l'imite avec un drap, avant de s'esclaffer.

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Terres sauvages aux confins du monde. Deux randonneurs assis à l'arrière d'un camion, baignés de soleil et de poussière. Elle porte un anneau en herbes tressées qu'il vient lui-même de lui fabriquer.

Des années entières de bonheur.

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Nooroo qui trace une esquisse. Duusu qui pépie de joie au creux d'un foulard en soie.

Émilie assise à la fenêtre. Emilie qui sourit, qui appelle – « Gabi ! ».

Adrien sur les genoux de sa mère – « Père ! ».

Et le soleil disparaît. Et tout devient gris.

« Au revoir, Gabriel. »

Un téléphone qu'on raccroche.

Une lettre qu'on déchire.

Une boite qu'on referme.

Un coffre qu'on scelle.

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Une dispute, un pâle matin de mars.

Une voix adolescente, haineuse. Familière…

Et la dernière parole jamais dite.

« T'es pas mon père ! »

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Suggestion musicale : silence total.

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H – 5.

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Neige. Froid. Impossible de bouger.

L'esprit qui tourne au ralenti. Freiné, envahi par des pensées étrangères, des sentiments inconnus, des images jamais vues.

Des souvenirs qui perdent alors en intensité. Qui se brouillent, qui s'estompent, comme un rêve qui s'achève.

Tout disparaît, ou presque.

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Un grondement au loin, continu. Des craquements de bois. Des hélicoptères.

Quelque chose de tiède, de mou sous ma tête et mes épaules.

Et des sanglots étouffés, juste au-dessus de moi.

J'entrouvre les paupières. Dans ma main, une forme vacillante brille d'un éclat laiteux. Au loin, quelque chose brûle.

Une voix murmure au fond de moi, familière.

« Pardonne-moi, Adrien. Je n'ai pas réussi à la ramener. »

Je bats des paupières, et tout se précise peu à peu. Dans ma main abandonnée sur la neige, est posé un Akuma. Derrière lui, de l'autre côté de la rue, se dresse un bâtiment en flammes.

« Pardon pour tout, mon fils. »

Quelque chose explose au loin, si fort que ça m'aveugle. Le papillon s'effrite, s'efface.

Et le silence se fait en moi.

J'inspire enfin, le corps tout à coup plus libre, l'esprit plus léger. C'est rassurant, mais je me sens inexplicablement, effroyablement…

abandonné. Seul.

Je tousse et bredouille, la langue pâteuse. Encore incertain de ce que je suis, de qui je suis – ou de quand je suis. De ce que je fais là.

- P...ère ?

Le silence dans ma tête persiste, bizarrement nouveau.

La chose molle sous ma nuque frémit. Les sanglots s'interrompent, et une voix chuchote, larmoyante.

- Chat… ? Chat Noir ?

Je fais un effort conséquent pour détourner la tête du brasier. Un visage blanc de craie se détache sur le ciel nocturne et la fumée. Un regard bleu se plante dans le mien.

Ma Lady.

- Ma… Marinette ?

Elle acquiesce, muette, effarée. Puis ses sanglots redoublent. Ma tête repose sur ses jambes tremblantes. Sous sa capuche, sa tempe gauche est maculée de sang. Je lève une main vers la plaie, alarmé.

- …tu es blessée.

En larmes, elle fait maladroitement non de la tête. Elle m'attire brusquement contre elle et me serre avec force. Le souffle coupé, je l'entends chuchoter.

- Oh, Chat Noir ! J'ai tellement eu peur ! Qu'est-ce qui t'a pris d'attraper cet Akuma ! Et les autres… ! Les autres ont tous disparu, alors j'ai… j'ai cru que c'était parce que Papillon t'avait… possédé !

Elle pleure. Je ne comprends pas la moitié de ce qu'elle marmonne. Je me détache d'elle et me rassoie avec peine, les oreilles bourdonnantes. Dans ma tête, tout se mélange. Pourquoi n'est-elle pas transformée ? Comment en sommes-nous arrivés là ?

- Depuis combien de temps je suis… comme ça ?

Marinette renifle, incapable d'arrêter ses larmes.

- Je ne sais pas. À peine une minute ? Je… Je…

Elle jette un regard paniqué aux alentours – tous les autres akumatisés sont inconscients. Redevenus normaux. Elle éclate à nouveau en sanglots.

- Dis-moi ce qui s'est passé… Dis-moi que ce n'est pas vrai, Chat Noir. S'il te plait…

Hagard, je me relève et la remets sur pied. Elle n'a pas l'air gravement blessé, et pourtant elle tient à peine debout.

- Dis-moi que tu as pu le sauver, dis-moi qu'Adrien n'était pas… là-dedans !

Sa main agrippe encore mon bras, tremblante. Elle hoquète, son regard oscillant entre moi et les flammes, étincelant d'espoir.

- Je t'en prie !

J'essaie de la rassurer, quand le bourdonnement cesse. L'engourdissement passe. Je pense enfin de manière claire.

Et c'est effrayant.

« Pardon, mon fils. »

Père… !

Je sursaute et fais quelques pas vers le manoir. Et tout reprend du sens à mes yeux écarquillés.

Le manoir en feu. Le toit qui achève de s'effondrer.

L'Akuma – léger, glaçant – que j'ai encore l'impression de sentir au creux de ma paume, pourtant disparu.

Et les voix qui me reviennent en pagaille.

Ma propre voix.

« Mère est en colère contre moi ? »

La voix d'Émi.

« Je ne me sens pas mère. Je ne me souviens pas avoir déjà éprouvé une telle chose… »

« Je suis désolée, Gabriel. Tellement désolée… Gabriel, j'ai peur… ! »

« Je ne sais plus pourquoi je t'aime. »

« Au revoir, Gabriel. »

La voix de Gabi.

« Oh, Emilie… Qu'as-tu fait ? »

« Rentre à la maison, tout de suite ! »

« Adrien… Adrien est Chat Noir !

« Nooroo, transforme-moi ! »

Trop d'images, toutes brouillées. Mais des certitudes me reviennent, ineffables. Ma mère était une Porteuse jadis. Et mon père…

Mon père est le Papillon.

« Pardonne-moi, Adrien. »

Il voulait ramener Mère. Il a fait tout ça pour elle…

Une sirène retentit au loin. Je frissonne, tiré de mes pensées. Au coin de la rue, un camion de pompiers surgit.

Quelque chose me démange la joue, je la frotte par réflexe – et la retrouve mouillée de larmes.

- Chat Noir… ?

Un grondement. Je lève les yeux. Plusieurs hélicoptères nous survolent dans un vacarme assourdissant. Ils foncent tous dans la même direction.

Un autre grondement. Des explosions. La sirène d'alerte retentit encore dans toute la ville. À l'horizon, un éclair jaillit, embrasant le ciel, et percute un hélicoptère. Je reconnaitrais cette lueur entre mille. Lentement, je serre les poings.

…Cataclysme.

Implosion. L'énergie familière afflue au creux de ma main droite, achève de me reconnecter à la réalité. Je frissonne, les dents serrées, le souffle heurté.

Ma mère s'est sacrifiée pour moi. Elle a fini par tout oublier. Où était le Gardien à ce moment-là ? Lui qui nous espionne depuis des mois en toute impunité, lui qui nous assomme avec ses règles et ses coutumes, où était-il quand ses kwamis étaient laissés à eux-mêmes, endormis et abandonnés à l'autre bout du monde ? Où était-il quand mes parents avaient besoin de ses conseils ?

Il n'était pas là. Il aurait dû être là.

Je ramasse mon bâton abandonné dans la neige. Je l'allonge à taille humaine d'un mouvement sec. De mes sens aiguisés, je sonde la nuit. Je bande mes muscles, paré à bondir sur les toits.

Ça, je connais. Ça, je peux le faire. D'autant plus que, maintenant, je…

- Chat Noir ! Où tu vas ?

Quelqu'un m'a agrippé le bras droit. Je tique, arraché à ma concentration, et les yeux écarquillés de Marinette m'interrogent en silence. Sous sa capuche, Tikki me scrute avec angoisse, un cookie entre les pattes.

- Du calme, souffle-t-elle. Tu ne peux pas y aller seul. Tu n'es encore qu'un chaton…

Elle, elle a compris.

Maintenant, je n'ai plus rien à perdre.

D'un mouvement brusque, je me dégage de l'étreinte de Marinette.

- Restez à l'écart. Je m'en occupe.

Tikki étouffe un couinement de détresse. Marinette a un sursaut effaré.

- Chat Noir… Attends !

J'inspire profondément. La piste est encore fraiche. Les explosions résonnent. Je n'ai plus qu'à les suivre. Je m'élance.

- Chat Noir !

Je rejoins les toits en quelques bonds, j'avale les kilomètres. Au loin, la bataille fait rage. L'armée a pris le relais visiblement. Au creux de ma paume, le Cataclysme attend. Ce sera bref. Ce sera facile. Je n'hésiterai pas.

Parce que je sais tout, enfin. Et parce que je n'ai plus rien à perdre… !

« Je renonce à toi. »

La voix d'Émilie résonne en moi. Je gronde, les joues encore humides, mais les yeux secs.

« Je ne suis pas faite pour être mère. Et je ne devais pas être faite pour le mariage non plus. Tout ça, c'est comme un rêve maintenant. »

L'Exilé est en vue – son corps noir veiné de rouge et de vert, sans défense, délaissé par ses trombes de fumée tandis qu'elles assaillent un hélicoptère.

J'accélère encore. Mon cœur aussi.

« Gabriel… Je n'en peux plus de me forcer. Je n'arrive plus à y croire. »

Je franchis les dernières dizaines de mètres. Je suis rapide, trop rapide pour lui.

« Au revoir, Gabriel. »

L'Exilé frémit. Il se retourne, aux abois. Son regard étincelle, stupéfait. Trop tard !

Je hurle.

- ALORS, C'EST ÇA ?

Il esquive au dernier instant le Cataclysme – mais pas mon bâton. Avec satisfaction, je sens mon artefact le percuter de plein fouet. Titubant, il atterrit sur un toit en contrebas. Il s'enfuit tant bien que mal, je suis sur ses talons.

- C'EST DONC POUR ÇA ? Ma mère a renoncé à son Miraculous, et elle nous a oubliés ? C'est pour ça qu'elle est partie ?!

Je vocifère, hors de moi. L'Exilé fait volte-face, tente une riposte. Je frappe, j'esquive, je contrattaque avec mon bâton. Je garde mon poing droit tout près de moi. Le Cataclysme ne sera pas vain.

- Parce que vous n'étiez pas là pour la guider, pour lui expliquer ? ALORS C'EST ÇA ?!

En fait, je m'en fous de sa réponse. Elle ne changera rien. Rien !

J'accélère encore. Je le prends par surprise. Un revers de bâton, puissant. Un choc, assourdissant, qui vibre jusque dans mon épaule. L'Exilé recule, hagard, et finit dos à un mur.

Je veux qu'il ait peur comme ma mère a eu peur.

Je veux qu'il souffre comme mon père a souffert.

Je veux qu'il ait mal comme moi j'ai eu mal, pendant tout ce temps, à essayer de comprendre ce qui se passait entre eux.

Je veux…

Je veux le détruire.

Enfin il baisse sa garde. J'ouvre le poing droit et le projette vers l'écran de fumée qui couvre sa poitrine. L'énergie sombre fuse, sifflante.

Le détruire comme il nous a détruits !

Un contact. Un éclair. Le Cataclysme se déchaîne – enfin. Je sursaute, aveuglé par le déploiement d'énergie qui cette fois dépasse tout ce que j'ai connu. J'écume de rage.

Le détruire… ! LUI ! Parce que tout est de sa…

Un tintement. Quelque chose vole en éclats. Une lame de vent brûlant me fouette le visage, mais je tiens bon. La fumée se dissipe.

Sous ma main droite, broyé par le Cataclysme, ce n'est pas l'Exilé, mais un objet qu'il a placé devant lui, un objet noir incrusté de gravures rouges. Un objet qui se désagrège, peu à peu réduit en cendres.

Une boîte.

La Boîte. Celle invoquée par Wayzz dans Paris-Pixel. Celle qui avait disparu en même temps que le kwami. Elle était dans son sac.

L'Exilé gronde.

- C'est fini. Ils sont libres.

Explosion – surpuissante, aveuglante. Le souffle me balaye.

Apesanteur. Puis un choc, violent. Je retombe encore, me rattrape à grand-peine, atterris sur le bitume. Ahanant, l'ouïe bourdonnante, je contemple le spectacle – horrifiant.

La Boîte se désagrège, consumée par le Cataclysme. D'entre ses cendres jaillit un flot de lucioles colorées, vibrantes d'énergie. Elles fusent de toutes parts comme un déluge de feux follets, emplissent tout l'espace de leurs sifflements assourdissants et de leurs étincelles. Elles traversent les murs, font voler en éclats les voitures. Elles rebondissent sur le pavé en y laissant des sillons fumants. Certaines m'effleurent, tantôt brûlantes, tantôt glacées. Je les évite tant bien que mal, mon bâton en garde, décontenancé.

On dirait Plagg, on dirait Tikki pendant leur danse dans la cour chez Maître Fu. Sauf que nos kwamis évoluaient avec grâce et complicité, en symbiose comme s'ils partageaient la même pensée.

Là, les lumières sont comme folles. Hurlantes et zigzagantes, nerveuses, désordonnées. Elles se percutent les unes les autres, tournent et virent comme des oiseaux affolés. L'une d'elle me frôle de si près qu'elle m'écorche le bras. Je vacille, mon sang se glace. Ce ne sont pas des sifflements qu'elles émettent.

Ce sont des cris. Des cris de douleur. Des hurlements de panique.

J'ai une impitoyable nausée tout à coup. Je tombe à genoux, sans force, révulsé.

La Boîte. J'ai frappé la Boîte avec le Cataclysme. J'ai détruit les Miraculous ? J'ai…

…blessé les kwamis qui y sommeillaient ? Des kwamis comme Plagg, comme Wayzz ?

Je revois le kwami-tortue les mentionner, sourire candide aux lèvres.

« Mes frères et sœurs. »

La nausée me submerge. Un goût âcre, révulsant, envahit ma bouche. Je crache. Je vomis. La réalité me terrorise.

J'ai détruit les Miraculous. J'ai blessé – tué ? – les frères de Wayzz.

Les frères de Tikki. Les frères de Plagg.

Je n'ai plus rien à vomir, la main crispée sur la bouche. Il faut que je me relève ! Mais les haut-le-cœur continuent, incontrôlables.

Contre mes lèvres, l'Anneau tinte une première fois. À bout de nerfs, j'en ai les larmes aux yeux. Plagg… !

Plagg, pardon !

- C'est terminé, Porteur. Abandonne.

Les sifflements se renforcent. Je redresse la tête et contemple le spectacle désolant des kwamis en panique. Au milieu du carnage, l'Exilé se dresse tout à coup et lève une main vers le ciel. Il murmure quelque chose, et soudain tous les feux follets obliquent dans sa direction, se fondent en lui comme Wayzz l'a fait un peu plus tôt, sur Paris-Pixel. Au fur et à mesure que les kwamis disparaissent, les veinules colorées sur sa peau charbonneuse se multiplient, se densifient. De multicolores, elles deviennent dorées, étincelantes, battant une mesure lente et régulière.

Les sifflements cessent. Le silence tombe, assourdissant. Aucune sirène, aucun hélicoptère en vue – ils ont dû battre en retraite.

En plein centre de la rue dévastée, l'Exilé est plus vigoureux que jamais. Il se déleste alors de son sac à dos vide, puis son regard blanc et sans iris vient se poser sur moi, hautain. Son visage veiné d'or reste figé, et pourtant, il inspire quelque chose comme de la résignation, comme s'il était presque… humain.

On dirait Maître Fu. Un Maître Fu pourtant bien plus grand que moi. Non plus un vieillard, mais un homme dans la force de l'âge.

- Renonce pendant qu'il est encore temps. Avant que les humains ne contrattaquent. Rends-moi Plagg, Chat Noir. Et j'épargnerai Ladybug et le reste de la population.

Je prends appui sur mon bâton et me relève avec difficultés, les jambes en coton, hagard. L'Exilé s'impatiente. Il recommence à exhaler une fumée opaque par tous les pores de son corps.

- Ta famille n'existe plus, et tout ça à cause des Miraculous. Libère Plagg. Tu as assez fait de dégâts comme ça.

Je sursaute, traversé d'un tremblement.

« Au revoir, Gabriel. »

« Pardonne-moi, Adrien. Je n'ai pas réussi à la ramener. »

- Non… !

Je revois mon père, seul et pensif devant son tableau préféré.

Je revois ma mère, sur le pas de la porte d'entrée, un sac de voyage à la main. Le sourire aux lèvres, mais le regard éteint.

- C'est de votre faute… ! Elle est partie à cause de vous !

Je me précipite sur lui, bâton brandi. Il a trahi ma mère, il a tué mon père !

- TOUT EST DE VOTRE FAUTE !

Mon bâton s'abat sur lui, fend la fumée. Mais il ne rencontre rien, aucune résistance.

Un éclair. Quelque chose me frappe à la gorge, si brutal que je laisse échapper mon arme. J'essaie d'inspirer, mais la douleur est forte. Trop forte. Je recule en vacillant, plié en deux. Je tousse, j'étouffe.

Une main me percute le front, m'attrape une poignée de cheveux, me fait basculer en arrière. Je heurte le sol, plaqué sur le dos. Mon crâne frappe violemment le pavé dans un craquement d'outre-tombe.

Vertige. Tout mon corps s'engourdit. Mes sens et mon esprit aussi.

- Si prévisible… Quelle déception, Porteur.

À travers le brouillard, je crois entendre une voix neutre, presque indifférente.

- Je pensais que Nooroo et Duusu étaient quelque part hors de ma portée, oubliés, endormis. Crois-moi, j'aurais préféré. Et dire qu'ils étaient prisonniers de ces gens-là…

Le brusque dégoût dans sa voix ne m'échappe pas. Je plisse les paupières, haletant : la moindre source de lumière m'éblouit, et les veinules dorées de l'Exilé m'agressent sans répit.

- Mes parents… Ces « gens-là », c'était mes parents ! Des Porteurs, comme moi ! Comme vous avec Wayzz !

Il a un soupir fatigué et se penche vers ma main droite. Par réflexe, je serre convulsivement mon poing. Il n'aura pas mon Anneau. Pas sans lutter… !

Un poids se pose en travers de ma cage thoracique, bloquant mon souffle. Il s'est assis sur mon torse pour m'immobiliser.

- Ta mère avait usurpé son rang. Elle a gardé le Miraculous pour elle. Son kwami était probablement son animal de compagnie, rien de plus. Elle l'a réduit en esclavage, sans chercher à le comprendre, sans même essayer de l'utiliser pour faire le bien – j'en aurais entendu parler sinon.

Ses genoux viennent emprisonner mes côtes. Sa main – brûlante – me saisit le cou. Je tente faiblement de me libérer, en vain.

- Et ton père a fait pareil. Peu importe ses raisons, il s'est servi de Nooroo pour sa propre cause, et il a semé le chaos autour de lui.

Alors que je lutte simplement pour respirer, il murmure sans effort.

- Tes parents n'étaient pas des Porteurs. Ils n'étaient que des profiteurs et des voleurs. Ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient. Tu penses être un Porteur digne de ce nom ? Alors prouve-le et renonce, Chat Noir. Libère Plagg. C'est ton Gardien qui te le demande.

J'inspire avec frénésie, le thorax pris dans un étau, désarçonné. Mes parents, des voleurs ? Le kwami de ma mère… Un esclave ?

- Non… !

Je revois un temple. Je revois un couple de randonneurs – Père, Mère. Un marché dans les montagnes. Des fleurs, des oiseaux par centaines. Un étal de joyaux et de poteries. Un bijou terni et poussiéreux…

Le regard attendri de ma mère.

La mine candide d'un kwami bleu à plumes.

Mon père, si jeune, si souriant, un carnet de croquis à la main. Nooroo traçant des signes sur une feuille de papier…

Des profiteurs ? Non… ! Non !

Je m'arcboute sur le sol – mon crâne me vrille d'une douleur intenable, mais j'insiste, encore et encore. Surpris, l'Exilé manque de rouler sur le côté, et sa prise sur ma gorge se relâche. Enhardi, je me débats avec l'énergie du désespoir.

- C'est faux ! Ils les ont trouvés et recueillis ! Le kwami du Paon croyait que vous l'aviez abandonné ! Le Papillon aussi ! Tous ensemble, on formait une famille !

Ses genoux se plantent dans mes épaules pour me maintenir au sol. Il s'appuie sur mon thorax de tout son poids.

- Mes parents voulaient juste… !

- Tais-toi, Porteur.

Ses mains cuisantes m'emprisonnent la gorge. Ma voix s'étrangle. Je me crispe, tente de le repousser. Mes griffes s'enfoncent dans sa tunique, la déchirent sans mal mais dérapent sur sa peau, d'aspect charbonneuse et pourtant plus solide que du granit.

- Nooroo, et Duusu. On me les a pris, autrefois. Tout ça parce que j'ai fait une erreur. Une, seule et effroyable erreur… Tu ne sais pas ce que c'est que de perdre un enfant, Porteur.

J'ouvre la bouche de manière sporadique, à la recherche du moindre souffle d'air disponible. Mes yeux révulsés se fichent dans le regard blanc, attentif et sans émotion.

- Il est temps que je rachète mes fautes. Et tu ne m'en empêcheras pas. Renonce à Plagg, ce serait plus facile pour lui ensuite. Renonce à lui, ou vous en paierez tous les deux les conséquences.

Il desserre un peu sa prise, et j'ai un gargouillement soulagé. Je marmonne, révolté.

- Jamais… !

J'ai déjà abandonné Plagg une fois. J'ai vu Mère renoncer elle aussi. Je crois que… oui, je m'en souviens maintenant. Je me revois à l'hôpital. J'entends encore mes parents murmurer tandis qu'ils me croyaient inconscient.

« Oh, Émilie… Qu'as-tu fait ? »

« Il le fallait. »

Je la revois au fil des ans, à travers mes yeux et à travers ceux de mon père. Chaque année un peu plus triste, un peu plus seule, un peu plus perdue. Comme s'il lui manquait une part d'elle-même.

Plus jamais ça.

Plus jamais !

- NON !

Mon Anneau tinte encore, et les yeux blancs de l'Exilé s'écarquillent. Comme si plus rien d'autre ne comptait tout à coup, il lâche sa prise sur ma gorge et m'attrape la main droite, tente de m'arracher mon Miraculous. Toussant et ahanant, je serre le poing et me débats comme un forcené, enfin libre de mes mouvements.

Non, non, NON !

L'Exilé siffle de rage. Son poing se lève, s'abat sur ma joue. Ma mâchoire craque, ma tête est renversée sur le côté. Un goût de fer m'emplit la bouche. J'inspire avec désespoir, désarçonné par la douleur qui me vrille le visage et le crâne tout entier.

Un poids sur la poitrine, plus lourd que jamais. Ses mains de retour sur ma gorge, qui appuient, qui appuient, fort, de plus en plus fort.

Je ne peux plus respirer. Plus du tout.

Il veut en finir.

NON !

Je bouillonne. De rage. De colère. Je me débats. Rien ne bouge.

Je me saisis de ses poignets et je serre, si fort que l'Anneau me rentre dans la peau. Sans succès.

Ma vue recommence à se brouiller. Mon ouïe s'assourdit.

Et après la rage, arrive la peur. La panique. Mon cœur s'affole. Mon Anneau tinte encore, et j'écarquille les yeux, me rejette en arrière. Mes mains tâtonnent aux alentours, à la recherche de mon bâton, d'une pierre, de n'importe quoi pour contrattaquer. En vain.

Je crie sans un bruit. Plagg. Plagg ! Je ne veux pas te perdre, toi aussi… !

Mais l'étreinte sur ma gorge s'affirme davantage. Je ne veux pas…

Je ne veux pas mourir !

Un éclair noir. L'Anneau me brûle. Ma main fourmille à nouveau, comme pour le Cataclysme. Quelque chose siffle à ma droite. L'Exilé gronde.

- Trop tard, Porteur. Meurs !

Les mains sur ma gorge se resserrent encore, me soulèvent. Apesanteur. Puis choc, sous mon crâne, à plusieurs reprises. La douleur me transperce de part en part. Puis le vertige, la nausée. Je lâche prise, et le sifflement à ma droite s'arrête. Le fourmillement familier dans ma paume disparait.

Je n'entends plus rien. Je ne vois plus rien. Seulement des ombres, des taches blanches et colorées.

Des plumes. Des papillons blancs.

Le manque d'air. Le manque d'air. Le poids sur la poitrine, l'impression d'étouffer. La bouche ouverte, mais les poumons qui ne se gonflent plus. Et ça fait mal, et ça fait peur.

Comme la dernière fois.

Comme la dernière fois où j'ai failli mourir.

Mon corps s'alourdit, s'engourdit, encore, et encore. Des machines tintent et ronronnent tout autour de moi. J'ai froid, dans ce grand lit.

Soudain, une main chaude dans mes cheveux. Grande, si grande ! Et douce. Tellement douce. Une caresse sur ma joue. Des bras m'enserrent en tremblant. Je suis minuscule.

Et une voix, murmurante. Rauque de larmes.

- Mon petit. Mon tout petit, mon bébé, mon Adrien.

Mère… !

- Je suis désolée. Tellement désolée. Mais on ne peut plus continuer comme ça. Je t'aime et je t'aimerai toujours, mais s'il te plait, s'il te plait, mon bébé, écoute-moi ! Ecoute-moi…

Elle parle, elle explique, elle supplie. Mais ses mots se perdent dans les limbes de ma mémoire.

- Si je t'oublie… Rassure-toi, je t'aime. Je t'aime… Et je t'aimerai toujours…

Tout vacille.

Silence. Néant.

Et puis, un chuchotement, à peine audible…

- Duusu, je renonce à toi.

Un éclair derrière mes paupières. J'entrouvre les yeux.

Des plumes. Des plumes partout.

Une chambre d'hôpital sombre. Et une ombre dans un coin. Maman.

Une robe de plumes bleues, un éventail de plumes bleues. Qu'elle est belle. Toujours belle. Tellement belle.

- Maman, murmuré-je. On dirait une fée !

Les plumes disparaissent.

Elle sourit, mais les larmes coulent sur ses joues blanches.

-Tout ira bien maintenant, Adrien. Repose-toi.

Je sombre.

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- Adrien ?

Un battement de cœur.

- ADRIEN !

Un battement de cœur.

- ADRIEN !

Le silence.

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Un choc. Bref. Assourdissant.

Le poids sur mon torse disparait. L'étau sur ma gorge se volatilise. Je ne bouge pas. Je ne sais plus quoi faire.

Le néant.

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Encore une main tiède dans mes cheveux. Encore une caresse sur ma joue.

Et une voix, rauque de larmes. Familière.

- RESPIRE !

M…Mère ?

- …CHAT NOIR, RESPIRE !

J'obéis.

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Toi aussi, petit lecteur. Respire.

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15000 mots à la louche. Contre 10000 en moyenne sur les trois précédents chapitres.

Donc ceux qui veulent se plaindre que c'était trop court ont intérêt à me le démontrer dans un rapport circonstancié de leur lecture – thèse, antithèse, synthèse, hypothèses, parenthèses, prothèse… Bref, vous m'avez comprise ! (non, non, je ne rêve pas du tout mais alors pas DU TOUT d'un compteur centenaire de reviews pour Noël…)

À bientôt… !

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PS : qui me suit en Alaskaaaaaa