Première parution le 15/12/19.
Alors, comment s'est passé ce petit voyage en Alaska – pardon, je veux dire, dans les méandres du passé de la famille Agreste ? Vous vous êtes remis du décalage horaire ?
De connaître votre enthousiasme pour leur histoire m'a rendue incroyablement heureuse. Un grand merci à tous ! L'univers canon me passionne depuis 2 ans, mais il est tellement limité par son étiquette « pour enfants » parfois… Même si, il faut l'admettre, la série a le mérite de toucher à des problématiques parfois très sérieuses.
Le chapitre 17 faisait – un peu – figure de parenthèse. S'il y en avait parmi vous qui étaient déçus de ne pas reprendre cash à la fin du chapitre 16, alors qu'ils se rassurent : le chapitre 18 commence fort. Très fort. Vous êtes prévenus.
NB : en raison des grèves et de nos activités professionnelles respectives, nous avons manqué de temps libre pour réaliser l'ultime étape de beta-reading avec ma correctrice SilverPhantomD. Plutôt que de délivrer un chapitre 18 complet très conséquent (15000 mots) avec une correction bâclée, j'ai décidé de publier aujourd'hui sa première partie dûment corrigée. Merci de votre compréhension.
Bonne lecture ? Accrochez-vous.
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H – 5.
Un grincement, métallique, assourdissant. Au-dessus de nos têtes, les serveurs de Paris-Pixel vacillent dangereusement.
- Lève-toi, Chat Noir ! Vite !
Le Robot du Gamer s'affaisse. Chat Noir me repousse.
- Non, va-t'en !
Je trébuche et tombe dans la neige. Une vague blanche le submerge, l'arrache à mon étreinte – les papillons !
- Chat… !
La tour de serveurs s'écroule. Le Robot du Gamer aussi. Je n'ai pas le temps de m'esquiver. Je m'accroupis, les dents serrées.
Chat Noir hurle au loin.
- Ladybug !
Un choc.
Plus rien.
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Des explosions, des hurlements étouffés.
- Yvan !
- Fais face, Porteur !
Cette voix… !
J'inspire brusquement, tout juste consciente. Je resserre la main sur mon yo-yo, prise de vertige. Il fait noir, il fait sombre. J'arrive à peine à bouger. J'ai même du mal à respirer.
J'entrouvre les paupières, haletante. Des étincelles jaillissent de tous les côtés. Je suis ensevelie sous un tas de décombres, de câbles, de pièces métalliques. La pression est telle que je m'enfonce dans la neige. Je suis gelée.
Et j'ai mal. De plus en plus. Partout.
Contre mon oreille, un tintement retentit sans discontinuer. Mon souffle se précipite encore. Non, pas maintenant ! Pas déjà !
Il faut que je sorte de là !
Mon bras gauche ne répond pas. Mes jambes sont bloquées. Je tente de ramper, mais la douleur me vrille de part en part, étourdissante. À la lueur des étincelles, un reflet rouge attire mon regard. Le fleuret – il a résisté à l'annulation de Paris-Pixel. Si j'arrive à l'attraper, je pourrais activer le Miraculous Ladybug. Tout recommencer ! Soigner tout le monde – y compris l'Exilé, mais…
Ça ne peut pas être pire de toute façon… !
En serrant les dents, je lâche mon yoyo, tends ma main droite en direction de l'éclat rouge. Le fleuret est loin. Trop loin. Inaccessible !
Je m'étire encore, enfonce mes doigts dans la neige et tente de glisser de sous les décombres. Je pousse, je tire. Rien ne bouge. Et la douleur est intolérable. J'en ai les larmes aux yeux. Je jure tout bas. Dans le lointain, j'entends le tonnerre qui gronde, la voix furieuse de Climatika.
- CYCLONE !
Ils sont en train de se battre. Ils sont peut-être blessés eux aussi… !
- Allez… Allez !
Je m'étire au maximum, haletante de douleur. Le bout de mes doigts touche enfin quelque chose, et l'objet rouge frémit. Mon cœur fait un bond. Oui !
- Mirac…
Les tintements s'arrêtent. Un souffle tiède me traverse. Le fleuret disparaît. Le froid m'assaille. La pression sur mon corps devient tout à coup insupportable. Quelque part dans l'obscurité, des craquements retentissent.
Sourds, brefs. Dans ma jambe, dans mes côtes. En moi.
Et la douleur fuse, multipliée par dix. Je crie à en perde haleine, et c'est pire encore. Ma voix rebondit contre les décombres, étouffée mais assourdissante.
- Marinette… ?
Tikki.
Je pleure. Je pleure. Je gémis. J'ai mal, j'ai si mal !
- Marinette ! MARINETTE !
Je ne réfléchis pas, je ne réfléchis plus. Je ne peux plus.
Il faut que ça s'arrête, par pitié !
Par pitié !
Un éclair rouge et argent. Des grincements par dizaines, d'abord éloignés, puis de plus en plus proches. Le poids sur mon dos disparaît. La douleur est presque plus forte, mais au moins je peux respirer.
- Marinette, tiens bon !
Encore un éclair. Un grondement caverneux. La pression sur mes jambes s'estompe à son tour. L'obscurité devient moins profonde. Un souffle de vent glacé me balaie le visage, et j'ouvre mes yeux noyés de larmes. Tremblante – de froid, de souffrance – j'essaie de me recroqueviller dans la neige, mais la douleur a atteint son paroxysme. Tout mon corps fourmille d'une brûlure lancinante, qui bat au rythme de mon cœur.
Par pitié, stop, stop !
- Ça va aller ! Reste avec moi, Marinette !
Deux points tièdes viennent se poser sur mon front. Une onde me traverse de part en part, curieusement tiède. Bienfaisante. La douleur tombe un bref instant, puis elle revient, plus forte que jamais. Je gémis, à bout de souffle, à peine consciente. Mon cœur tambourine à mes tympans.
- Oh ma pauvre… Tiens bon, ma Ladybug. S'il te plait… !
Je ne peux pas.
Je sombre. Tout s'arrête…
Un murmure. Des sifflements.
Une présence tiède me recouvre – comme si deux mains gigantesques et précautionneuses se refermaient sur moi. Je suis comme en apesanteur. Quelque chose me caresse, telle une brise, tel un souffle. Une fois, deux fois. Encore, et encore.
On dirait Tikki. On dirait mon Miraculous Ladybug. Mais c'est plus puissant, plus… étrange. Familier, et pourtant ça ne m'appartient pas.
J'entrouvre les paupières, le souffle bloqué dans l'espoir de moins souffrir. J'ai l'impression de flotter, et pourtant je n'ai pas quitté le sol. Autour de moi, un feu follet va et vient, rapide, étincelant. Sa lumière rouge me baigne, chaude, rassurante, et elle semble glisser sous ma peau, se concentrer dans chacune de mes articulations, pulser dans mes veines. La douleur est toujours présente – et je panique rien qu'à l'idée qu'elle empire encore.
Mais elle s'estompe au contraire. Petit à petit.
Sous mes yeux brouillés de larmes, ma main blessée se met à fourmilier, à trembler. Une profonde écorchure dans ma paume se referme peu à peu. Mon pouce et mon annulaire – bleuis, méconnaissables – retrouvent leur forme et leur couleur habituelles. Je me recroqueville dans cette curieuse étreinte qui m'enveloppe, apaisante et réconfortante. Et, sur mes gardes, j'inspire prudemment : mes côtes fêlées ne se font plus sentir, et mes poumons se déploient, se remplissent comme si mon premier combat contre Maître Fu n'avait jamais eu lieu. Mes jambes brûlent et fourmillent, si fort que j'en grimace, mais elles me répondent enfin. Peu à peu, elles cessent de me faire souffrir, comme tout le reste.
Je me love dans la neige, si soulagée, si apaisée que j'en ai envie de pleurer.
- Tikki…
- Chut, ma Ladybug. Tout va bien.
La voix de Tikki est étrangement grave et douce – presque humaine – mais chantante comme si elle souriait. Une nouvelle vague bienfaisante remonte le long de ma colonne vertébrale, revigorante, puis elle vient se focaliser sur ma joue pansée. Ma brûlure grésille, mais je me laisse faire, paupières baissées, en confiance. Sous le pansement, la sensation cuisante à laquelle je m'étais habituée depuis plusieurs heures disparaît.
- Là. C'est fini.
Une dernière onde de chaleur effleure mes paupières, comme une caresse, comme pour essuyer mes larmes. Puis tout s'estompe. Le silence revient.
J'inspire, j'expire. Je recommence, longuement, profondément. Je n'aurais jamais cru que le simple fait de respirer pouvait être aussi… agréable. Salutaire. Merveilleux. Je me pelotonne dans la chaleur de mon anorak, reconnaissante et en larmes. Dans d'autres circonstances, je serais volontiers restée là, à profiter du moment voire même à somnoler. Mais m'endormir semble impossible, car une énergie nouvelle et insoupçonnée s'est emparée de moi.
Comme après le Miraculous Ladybug… puissance dix.
Au loin fusent des hurlements indistincts, des bruits d'explosions. Je déglutis, non plus angoissée mais décidée – il faut que j'y retourne. J'ouvre enfin les yeux.
Il fait nuit, mais la neige brille d'un éclat laiteux sous la lune pleine et ronde. Des flocons ont recommencé à tomber. Je suis seule au milieu d'un cratère creusé parmi les décombres des serveurs de Paris-Pixel. Tikki a probablement écarté et entassé les débris dans sa hâte de me tirer de ce piège de métal. À quelques centimètres de mes jambes indemnes, git la gigantesque tête pyramidale du robot du Gamer. Une de ses arêtes luit bizarrement, humide d'un liquide inconnu.
Mon cœur fait un bond : tout autour de moi, la neige n'est pas blanche, mais rouge. Rouge sang. Je me rassois dans un sursaut, le souffle court, et époussette nerveusement mes vêtements redevenus intacts eux aussi. Je n'ai pas le temps de m'attarder.
Plus tard, plus tard les angoisses.
- Tikki ? Il faut qu'on y aille, Chat Noir a besoin d'aide… !
Mon murmure rebondit sur le mur des décombres qui m'entourent. Un crépitement doublé d'une lueur rouge attire mon regard : le feu follet grésille à même la poudreuse, palpitant comme une petite flamme.
- Tikki… ?
La lumière rouge décroit doucement. Tikki réapparait, tangible. Yeux fermés, antennes basses, elle ne réagit pas.
- T-Tikki ?
Je la recueille avec précaution au creux de mes paumes. Sa tête dodeline, elle est toute molle. Tiède. J'en ai le souffle coupé. Je murmure, paniquée.
- Eh… Réveille-toi. S'il te plait !
Je me rassoie et la serre contre ma joue dans l'espoir de la réchauffer. Elle respire à peine.
- Oh, non… ! Non !
Je reconnais soudain cet état de faiblesse, le même que lors de l'attaque de Princesse Fragrance. Ce jour-là, seul Maître Fu avait su l'aider… !
Qu'est-ce que je peux faire ?
- Tikki ! Je t'en prie, je t'en supplie, parle-moi !... Dis-moi !
Qu'est-ce que je dois faire pour qu'elle aille mieux ? Pour qu'elle revienne ?
- S'il te plait !
Dans la nuit sombre, une étincelle attire mon regard. Levant les yeux, je réalise que ce n'est pas de la neige qui voltige en hauteur, mais des papillons blancs. Des centaines. Des milliers, qui filent tous dans la direction des explosions, sûrement pour prendre part au combat. Je me recroqueville dans mon refuge de débris et rabats ma capuche – et s'ils me repéraient ?
Un curieux pressentiment m'arrache un sursaut. Un papillon s'est posé au bord de mon antre. Un papillon aux ailes striées de bleu sombre – un Akuma.
- …Non !
Je maintiens Tikki tout contre moi, dans la chaleur de mon cou, protégée, hors de vue.
- Non, Papillon. Tu ne la toucheras pas !
Je cherche frénétiquement quelque chose pour me défendre. J'attrape un morceau de ferraille qui traine et le tiens devant moi comme l'aurait fait Chat Noir avec son bâton – dérisoire mais mieux que rien. Glissant Tikki dans le creux de mon écharpe, je porte la main à mon oreille.
- Chat Noir ? Où es-tu ?
Mais mon oreillette a disparu. J'ai dû la perdre dans les décombres… !
L'Akuma décolle en silence, vient planer jusque dans mon refuge. Je recule et me retrouve le dos plaqué contre le robot du Gamer.
- Non, non !
L'Akuma se pose sur la neige rouge. Et soudain, quelque chose remue dans mon écharpe.
- Ma Ladybug…
- …Tikki !
Je lâche mon arme de fortune et récupère mon kwami avec mille précautions. Au creux de mes paumes, Tikki tremble. Ses yeux bleus éteints peinent à rester ouverts, rivés sur le ciel envahi de milliers de papillons.
- Tout va bien…
- Tikki, dis-moi comment t'aider ? S'il te plait… !
Elle a un sourire faible.
- Juste… Fais-moi confiance.
Comme si cela lui demandait un effort colossal, elle roule sur le côté et se traîne jusqu'au bord de mes mains réunies en coupe. Elle a alors un gazouillement inédit, des mots dans une langue que je ne reconnais pas. L'Akuma bat des ailes comme en réponse. D'un bond léger, il s'envole jusqu'à nous. J'ai un recul instinctif, mais Tikki se cramponne à mes doigts et se redresse pour aller à sa rencontre. Patte tendue vers lui, elle a un pépiement de joie.
- Nooroo… !
Mais elle est trop faible, et elle retombe sur le dos au milieu de mes paumes. Elle rit aux éclats. L'Akuma se contente de la survoler, traçant des cercles et des huit comme si rien d'autre n'existait hormis Tikki. Je les regarde faire, médusée.
Tikki se rassoit alors, les antennes frémissantes. Elle hoche la tête.
- J'accepte, petit frère.
Avant que j'ai pu faire quoi que ce soit, l'Akuma s'approche et vient se poser sur son front. La tâche noire qui la couronne se met à luire. Une énergie familière se déploie soudain, baignant mon refuge d'une fraîcheur étrange mais douce malgré tout. Ça ressemble à ce que je ressentais auprès des akumatisés, mais en plus neutre, plus simple.
C'est… l'aura de Nooroo… ?
Tikki a baissé les paupières. En lévitation, elle quitte mes paumes. Ses contours se brouillent tout comme ceux de l'Akuma, et sa couleur rouge se mêle transitoirement de mauve. Et je comprends qu'elle absorbe peu à peu l'énergie du papillon, comme l'Exilé a déjà su absorber l'Akuma de Riposte.
Il… Il l'aide ?
Un autre pressentiment me fait baisser les yeux. Près de mon genou, un papillon blanc attend, posé sur la neige. J'ai un recul nerveux.
- Confiance, ma Ladybug, souffle Tikki comme si elle avait perçu mon angoisse.
Je me fige, soupçonneuse. Le papillon blanc ne bronche pas.
- Il veut juste te parler.
La voix de Tikki est de plus en plus affirmée. Son aura, virée au mauve un bref instant, redevient rouge peu à peu. Le point sur son front brille avec force.
- Aie confiance en moi, ma Ladybug.
Je me résigne. Je tends une main vers le papillon blanc, qui s'approche lui aussi avec précaution. Il est si diaphane, si léger, que c'est à peine si je sens sa présence lorsque mes doigts entrent en contact ave lui.
La voix grave qui s'ensuit me fait tout l'effet inverse. Lourde, onctueuse. Elle m'arrache un frisson, comme si on murmurait juste derrière mon épaule.
- Ladybug.
Je baisse les paupières.
- Papillon.
Un curieux vertige m'emporte. Un calme oppressant m'engloutit. J'ai la sensation d'être… ailleurs. Non plus à l'air libre, mais prisonnière entre quatre murs. Paradoxalement, il fait plus froid encore.
Quelque chose m'effleure. Des papillons. Je les sens qui planent autour de moi, à peine audibles.
Ils volètent… autour de mon ennemi. Car je suis mon ennemi.
Et il est moi.
Je ne peux pas voir ses traits. Je perçois pourtant son aura, je ressens sa présence. C'est comme s'il se tenait là, à la fois derrière et autour de moi. Hautain, méfiant.
C'est… troublant. Est-ce que tous les akumatisés ont ressenti ça ?
Je réalise soudain qu'il voit tout ce que ses papillons voient. Et donc qu'il sait maintenant qui je suis. Tout comme il savait déjà qui est Chat Noir depuis le début de l'attaque.
Je serre les poings. Il a donc… gagné, en quelque sorte.
J'attends que Papillon continue, lui qui est venu à ma rencontre. Pourtant, il reste muet. J'ai la désagréable sensation qu'il fouille en moi, et que je n'ai aucun moyen de le contrer. Aucun. Je fais face malgré tout.
- Ainsi donc, tu ne sais même pas qui est Chat Noir. Quelle ironie.
Je tique, agacée par son ton condescendant.
- C'était son souhait. Et le mien depuis le début.
Il a un soupir. Ses mains gantées se resserrent sur sa canne – son arme née de son Miraculous. Et soudain, c'est comme si je voyais – sentais ? – ses épaules s'affaisser, son visage se détendre dans la pénombre.
- Peu importe. C'est bientôt terminé, Ladybug. L'Exilé va me démasquer. Ce n'est plus qu'une question de minutes avant qu'il ne me trouve, et je ne compte pas m'enfuir.
L'abandon dans sa voix est manifeste. Je me raidis, surprise.
- Chat Noir… J'ai peur de sa réaction quand il saura tout. Toi, il t'a toujours fait confiance. Protège-le, Ladybug. Empêche-le de se faire du mal.
Sa voix devient rauque et lointaine. Le lien s'estompe déjà.
- Je t'en supplie. Protège mon fils, coûte que coûte.
Tout s'efface. La présence de mon ennemi s'évanouit dans le néant. J'essaie de le retenir, effarée.
Attends. Attends.
Protéger l'enfant du Papillon ? Cet enfant qu'il avait enrôlé par erreur ?
« Chat Noir… J'ai peur de sa réaction. »
J'ai une inspiration subite. Papillon me demande de protéger son fils. Son fils qui m'a « toujours fait confiance ».
Chat Noir est…
Voilà pourquoi il lui a rendu son Miraculous.
Voilà pourquoi il nous a proposé un marché.
Voilà pourquoi il est intervenu en désamorçant Paris-Pixel, au moment où Chat Noir n'avait plus aucune chance de s'en sortir. Voilà pourquoi il l'a protégé de la chute des serveurs.
Parce que Chat Noir est son fils.
Chat Noir est le fils du Papillon.
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- Marinette !
C'est une petite voix inquiète qui me fait reprendre pied.
- Tikki… ?
Je frissonne, la bouche pâteuse. L'Akuma a complètement disparu. Mon kwami s'ébroue parmi les flocons. Le point sur son front brille encore vaguement. Ses antennes frémissent d'une vie nouvelle, et ses yeux étincellent doucement alors qu'elle me contemple de pied en cap, anxieuse.
- Marinette ! Tes blessures ? Tu n'as plus rien ?
Elle me saute au cou, et je la serre contre moi avec reconnaissance.
- Non, grâce à toi… ! Mais est-ce… Est-ce qu'il t'a dit... ?
…Pour Chat Noir ?
Elle me rend un regard limpide, étonné. À court de mots, je secoue la tête. On verra ça plus tard… !
- Qu'est-ce… Qu'est-ce que tu m'as fait ?
- Un kwami garde toujours ses secrets, gazouille-t-elle. Mais sache que quand les conditions sont réunies, mes pouvoirs de Création ne se limitent pas à ta transformation.
Wayzz nous avait parlé des immenses pouvoirs cachés des Miraculous, du temps et de l'évolution nécessaire à chaque Porteur avant de pouvoir révéler toute la puissance de son kwami. J'avais cru qu'il parlait de capacités supplémentaires ou même de tenues différentes, mais pas que Tikki puisse utiliser l'équivalent du Miraculous Ladybug toute seule.
- J'ai eu tellement peur, Tikki… ! Tu étais…
Je revois, je ressens encore sa présence au creux de mes paumes, flasque, froide, comme sans vie.
- Ne me fais plus jamais un truc pareil, tu entends !
En lévitation à hauteur de mes yeux, elle a une moue désolée.
- Même si je le voulais, je ne pourrai plus te soigner ainsi avant un certain temps. Créer est toujours beaucoup plus difficile à faire que détruire. Tu serais stupéfaite de voir ce dont Plagg est capable, si on lui donne le bon déclencheur.
- « Le bon déclencheur » ?
Elle perd son sourire. Ses yeux glissent malgré elle vers l'énorme tâche rouge sur la neige. J'ai un frisson.
Au loin, une nouvelle explosion retentit, puis quelqu'un hurle.
- NINO !
Je sursaute – c'est Chat Noir !
- Il a besoin d'aide. Les autres se battent toujours. Tu peux me transformer ?
Elle a déjà plongé dans ma sacoche.
- Non, trop tôt ! Nooroo n'a fait que me ranimer. J'ai besoin d'au moins dix minutes !
Je l'entends qui cherche ses cookies parmi nos rations de survie. En attendant que ses forces soient complètement restaurées, il faut que je reste cachée – et réfléchir, trouver un nouveau plan.
Je dois comprendre pourquoi le Lucky Charm, pacifiste depuis toujours, ne nous fournit plus que des armes. Et je dois parler à Chat Noir. Le préparer pour…
…la vérité. À propos de son père… Mais comment lui dire ?
D'autres explosions retentissent par-delà le mur de décombres. Le combat fait rage.
- Nino… !
Les papillons survolent toujours mon refuge, mais ils ne me prêtent plus aucune attention. Un tintement résonne tout à coup : une pastille violette – l'oreillette que m'a confiée Lady Wifi ! – clignote parmi les débris. Des cris retentissent non loin de moi, et j'entends qu'on fouille les décombres – probablement les akumatisés qui sont à ma recherche. Le Robot du Gamer, à nouveau opérationnel, commence déjà à se redresser, manquant de me bousculer sans le vouloir.
Je ramasse prestement mon oreillette et la fixe à mon pavillon gauche. La communication s'établit enfin.
- Chat Noir ? Où es-tu ?
Mon coéquipier a un hoquet de stupeur.
- Ladybug ? Ici !
Une nouvelle détonation. Un sifflement, tout à coup assourdissant.
- NON ! LADYBUG !
Un éclair de feu survole mon refuge. La tête du Robot du Gamer explose dans une gerbe d'étincelles, et il tombe en arrière avec fracas. Des débris jaillissent de toutes parts, l'un d'eux me heurte à la tempe. Étourdie, j'ai juste le temps de me jeter au sol et de me protéger de mes bras, ma sacoche serrée contre moi.
- Là ! Elle est là !
Quelqu'un atterrit avec un bruit mat dans mon refuge, et je me crispe, aux abois.
- Dessinateur, plan D ! Ladybug s'est détransformée, vite !
Dans mon oreillette, une autre voix familière lui répond.
- Je te le télécharge sur ta position !
Deux mains me saisissent les épaules. La voix d'Alya est tout à coup très hésitante.
- L-Ladybug ? C'est toi, n'est-ce pas ? Tu es blessée ? Oh, tout ce sang… !
Je prends une inspiration, puis je me redresse et affronte en silence le regard de Lady Wifi. Elle se fige. Puis ses yeux s'écarquillent progressivement derrière son loup noir, et elle tombe assise dans la neige, effarée. Tikki jaillit de ma sacoche et vient se poser sur mon épaule, comme en renfort. Elle dévore consciencieusement des miettes de cookie – mes provisions n'ont visiblement pas survécu à l'accident, elles, songé-je amèrement.
- Ehm… Salut ? hasardé-je avec un sourire crispé.
Lady Wifi ouvre et ferme la bouche à plusieurs reprises, à court de répartie. Une ombre nous survole, et soudain elle reprend contenance. Elle se jette sur moi pour rabattre ma capuche fourrée sur mon front tout en grondant.
- Dislocœur, tu dégages ! Son identité doit rester secrète !
- Roooh t'es pas drôle, Alya ! Tu sais bien qu'on oubliera tout !
Mais l'ombre s'éloigne dans un battement d'ailes.
- Nathaniel ! C'est pour aujourd'hui ou pour demain, ce plan de secours ?!
- C'est bon, c'est envoyé ! Consulte tes mails !
Lady Wifi agite une main dans le vide, et une fenêtre holographique apparaît. Elle sélectionne l'enveloppe qui s'y affiche en clignotant, et un objet familier se matérialise soudain. Un loup rouge à pois noir. Elle l'attrape au vol.
- Retire ton oreillette ou elle va créer des interférences.
J'obéis, interloquée.
- Lève la tête, regarde-moi…
Elle pose avec précaution le loup sur mes yeux, et aussitôt il s'ancre à mon visage. Un frisson me traverse… puis plus rien. Après quelques instants supplémentaires, je quête auprès d'Alya une explication. Tikki a quitté mon épaule et, tout en grignotant un morceau de cookie, elle me scrute longuement avant d'émettre un pépiement admiratif.
- Oh ! Très réussi. Vous aviez pensé à tout !
Lady Wifi considère avec ahurissement mon kwami. Lorsque Tikki se retourne pour l'interroger d'un regard candide, mon amie hoche frénétiquement la tête.
- Euh… O-oui ! Imagine qu'elle soit filmée une fois détransformée. Les médias ne l'auraient jamais laissée tranquille… ! Et c'est sans parler du Papillon !
Déroutée, je baisse les yeux pour m'examiner. Ma combinaison est de retour… Enfin, en apparence seulement. Alors que j'effleure mon bras ganté de rouge et de noir, je sens toujours le contact rugueux de mon anorak.
- Surtout, ne parle pas en présence des autres. Ça risque de faire bugger l'illusion !
Je n'ai pas le temps de m'en préoccuper davantage, car Lady Wifi me saute au cou.
- Alors, c'était toi ! Je savais bien qu'il y avait un truc qui clochait chez toi, c'était pourtant évident ! Tes retards, tes absences, tes excuses bidon ! Ah mais, comment j'ai pu passer à côté… !
Je l'enlace avec précaution, peu sûre de ce que je peux faire ou non avec le masque du Dessinateur. Alya me serre plus fort encore.
- Tu vas bien, hein ? Oh, j'étais tellement inquiète pour toi… Mais, j'le crois pas ! J'ai tellement de questions à te poser maintenant, tellement !
Elle renifle, quand son oreillette se réactive tout à coup.
- Il y a quelqu'un ? Gamer ? Wifi ?
Lady Wifi tressaille. Elle se recule aussitôt et essuie frénétiquement ses yeux, puis porte la main sur son oreille.
- Chat Noir ? On a encore été déconnectés ! Qu'est-ce que le Papillon a fait pendant qu'on était out ?
Je n'entends pas la suite des paroles de Chat Noir. Par réflexe, je veux ramasser mon oreillette, mais dès l'instant où je la touche, je vois mon illusion de costume vaciller puis disparaître. Résignée, je laisse retomber la pastille dans la neige, et l'illusion se stabilise.
- Suis-le, mais reste prudent ! Je te pisterai grâce à ton oreillette!
Dislocœur vient à nouveau survoler mon refuge et me fait un signe de pouce en l'air. Le Dessinateur et le Gamer apparaissent à leur tour au sommet d'un tas de décombres. Lady Wifi me jette un regard avant de répondre à Chat Noir avec entrain.
- Elle va bien, on s'occupe d'elle ! Fonce !
Tikki disparait dans ma sacoche à la recherche de nouveaux fragments de cookie. Des craquements gloutons s'élèvent, et Lady Wifi a un petit rire nerveux. Quand elle croise mon regard, elle a une infime hésitation. Une nouvelle explosion retentit au loin.
- On fait quoi ? On suit Chat Noir à distance ?
J'acquiesce, maudissant ma propre impuissance. Lady Wifi invoque son Overboard.
- Ok. Dislocœur, Dessinateur, avec nous !
Elle renonce à me faire grimper derrière elle – toujours dans la crainte d'interférences avec mon masque d'illusion. Dislocœur atterrit prestement et après avoir quêté mon approbation, il me saisit dans ses bras avant de prendre son envol. Dessinateur nous suit sans hésiter, une paire d'ailes noires et blanches matérialisées dans son dos.
Le Champ-de-Mars est sens-dessus-dessous. De toute évidence, Chat Noir et les akumatisés n'ont pas retenus leurs coups, tout comme l'Exilé.
- Comment vont les autres ? s'inquiète Lady Wifi. Tout le monde est rentré de Paris-Pixel, au moins ?
- Oui, et il y a quelques blessés légers, mais Rose est ravie de faire des heures supp', plaisante Dislocœur. En revanche, faudra attendre qu'ils redescendent de leur nuage avant de pouvoir combattre à nouveau !
Comme pour saluer ces paroles, un petit rire joyeux retentit. Princesse Fragrance, qui traitait déjà Nino et Yvan, a envahi toute une partie de la place de sa brume rose. J'ai un sourire las, rassurée.
Nous quittons le Champ-de-Mars. La ville est toujours plongée dans l'obscurité, survolée par des hélicoptères en patrouille. Sur son Overboard, Lady Wifi s'affaire avec ses hologrammes pour localiser l'Exilé. Malgré le vent qui hurle, j'entends Tikki qui, cachée dans ma sacoche, fait tout ce qu'elle peut pour engloutir ses cookies.
Lady Wifi pâlit tout à coup et porte la main à son oreillette.
- Qu'est-ce que… Chat Noir ! Chat Noir, tu m'entends ?
Lady Wifi insiste, apparemment sans résultats.
- Son oreillette s'est déconnectée. Il a dû la perdre !
Je me crispe, regrettant de ne pas avoir accès à mon yoyo pour appeler directement mon coéquipier. Pourvu qu'il ne tente rien tout seul !
À l'horizon, un bâtiment s'enflamme soudain dans une gerbe d'étincelles.
- Là-bas ! On fonce !
Plissant des yeux, je vois une forme brumeuse fuir sur les toits, poursuivie par des hélicoptères de l'Armée.
- Là, l'Exilé !
Dislocœur vire sur l'aile pour le prendre en chasse. Mais un hurlement nous fait tous sursauter.
- Non ! Adrien !
- Chloé ! Chloé, attends !
Une forme rouge et noir nous dépasse tout à coup, courant à perdre haleine de toit en toit. C'est Antibug. Sabrina l'Invisible la suit tant bien que mal.
- Chloé !
Lady Wifi, très pâle, s'élance dans la direction de l'incendie.
- Oh non… non, non !
Dislocœur échange un regard interloqué avec le Dessinateur, puis ils obliquent à leur tour. Nous approchons de la zone attaquée, et peu à peu je réalise que je connais cette rue, ce quartier.
Je connais ce bâtiment…
- Chloé, arrête, c'est fini !
- ADRIEEEEEN !
Le hurlement d'Antibug me glace le sang. Mon cœur rate un battement. Alors que nous atterrissons dans la rue, Sabrina lutte pour empêcher Chloé de se jeter dans le brasier. Chat Noir est là, impuissant devant l'incendie. Il nous accorde un regard effaré. Choqué, désœuvré. Il en a lâché son bâton. Et ses joues sont trempées de larmes.
Je glisse des bras de Dislocœur et fais quelques pas vers mon partenaire, alertée par son attitude. Il me souffle d'un air halluciné.
- J'ai rien pu faire… !
L'immeuble est dévoré par les flammes. Le toit s'écroule déjà. Il a raison, s'il y avait des civils à l'intérieur, il n'y a plus aucun espoir pour eux…
Je me fige. Le Manoir Agreste. C'est le Manoir Agreste qui part en fumée.
Là où vit Adrien.
Non.
Non… !
Chloé pleure et crie dans mon dos.
- Adrien… Adrien !
Je secoue nerveusement la tête. Il n'y était peut-être pas. Nino disait qu'on l'y avait ramené, mais il a pu se tromper. Chloé aussi, elle vient d'arriver, elle n'a rien vu, elle ne sait rien !
C'est impossible. Impossible ! Adrien ne peut pas être…
Mais alors, pourquoi Chat Noir ne bouge pas ? Pourquoi il a ce regard désespéré ?
- Chat… ?
Mon coéquipier marmonne sans même avoir l'air de s'en rendre compte. Il me tourne alors le dos, et je l'entends sangloter. Dans mon cou, Tikki murmure.
- Marinette ? …Marinette, reprends-toi ! Maître Fu est parti par là !
Je n'arrive plus à respirer. Je tombe à genoux, sans force, le regard perdu dans le brasier.
Adrien.
Adrien… ?
- PAPILLON !
Le hurlement me fait sursauter. Je redresse la tête. Un Akuma vient à la rencontre de Chat Noir, qui rugit plus fort encore.
- AIDE-MOI !
Mon sang ne fait qu'un tour. Je bondis sur mes pieds.
- Chat Noir ?!
Mon coéquipier tend le poing, et l'Akuma n'hésite guère. Il se pose sur son Miraculous, un éclair jaillit. Et Chat Noir s'écroule.
- Non !
Je me jette à genoux près de lui, les mains tendues, osant à peine le toucher.
- C-Chat Noir ! Tu m'entends ?
Allongé sur le flanc, mon coéquipier ne réagit pas. Devant ses yeux fermés, crispés, un halo en forme de papillon apparaît. Un halo non pas blanc comme ceux que présentaient l'Invisible ou Riposte quand elles communiquaient avec le Papillon. Un halo mauve. Celui de Lady Wifi alors qu'elle faisait face à l'Exilé au péril de sa vie. Celui des akumatisés pleinement contrôlés.
- Chat Noir, non ! Résiste !
Jetant ma prudence aux oubliettes, je le saisis par les épaules et tente de le redresser. Il est incroyablement lourd, sans la moindre énergie. Sa tête dodeline alors que je la place sur mes genoux.
Comme… comme Tikki tout à l'heure…
Haletante, je le serre contre moi et entreprends de me calmer, de réfléchir. Pas question de céder à la panique. Si Chat Noir est bien son fils, s'il est bien l'enfant du Papillon, alors Papillon ne lui fera pas de mal, n'est-ce pas ?
N'est-ce pas ?!
- Calme-toi, souffle Tikki avec amertume. Le Papillon fait ce qu'il faut pour nous aider. Regarde.
L'Akuma posé sur l'Anneau de Chat Noir bat lentement des ailes. Comme avec Tikki un peu plus tôt, son énergie s'amenuise tandis que la combinaison noire se marbre de fins liserés violets, doucement lumineux, pulsatiles. Le flux mauve remonte de sa main droite jusqu'à son torse, puis son cou, et atteint même son masque. Les paupières de Chat Noir frémissent, comme s'il rêvait. Ou comme s'il luttait. Il a un curieux spasme, un gémissement plaintif. Puis des larmes coulent sur ses joues masquées.
La peur – violente, irrationnelle – s'empare de moi. Et si Papillon le possédait ? Et si…
Et si Chat Noir n'était plus lui-même, après… ?
Je glapis, aux abois.
- Chat Noir, ne le laisse pas faire… !
Une explosion retentit au loin. Des toits volent en éclats à l'horizon, des hélicoptères nous survolent encore. Le combat contre l'Exilé fait toujours rage. Il faut mettre Chat Noir en lieu sûr ! Je me retourne vers les autres, alarmée.
- Aidez-moi, il… !
Ma plainte s'étrangle dans ma gorge : les akumatisés sont tous allongés dans la neige, inertes, inconscients. En civil. Papillon a définitivement rompu le contact avec eux pour se concentrer sur Chat Noir.
Ma fausse combinaison a disparu. Le silence est pesant. Nous sommes tous seuls maintenant.
- Ça va aller, Marinette, me souffle Tikki, penaude.
Je serre les paupières. Elle a raison. Elle a raison, je ne peux pas craquer. Je ne dois pas craquer. Pas maintenant… !
Pas maintenant ? Mais…
Je ne peux pas me transformer.
Chat Noir ne sera peut-être plus lui-même quand il aura repris conscience.
Des explosions retentissent encore. L'Exilé reste à vaincre. Et jusque-là, toutes nos tentatives ont échoué.
Et l'incendie fait rage.
Et Adrien. Adrien a…
Adrien est peut-être…
J'ai un sanglot nerveux. Je serre Chat Noir encore plus fort. Et je chuchote, à bout de nerfs.
- Reviens. Je t'en supplie.
J'ai besoin de toi.
Plus que jamais… !
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C'était plus court que d'habitude, je sais. Mais on a fait ce qu'on a pu. Je compte sur votre soutien malgré tout !
Merci à tous !
