Première parution le 22/12/2019.

Sans grand préambule, voici la suite et fin du chapitre 18. Merci pour votre soutien ! RDV en bas de page...

Bonne lecture... !


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Darkness of Light – Secession Studios (en boucle)

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Une quinte de toux. Un bredouillement inaudible.

Je tressaille, j'ouvre les yeux. À travers mes larmes, je constate que l'Akuma a disparu. L'Anneau a retrouvé sa couleur noire habituelle. Le souffle suspendu, je me redresse.

- …Chat Noir ?

Il est réveillé. Sa combinaison est normale, mais son loup noir a gardé un curieux liseré mauve. Il semble épuisé, à peine conscient. Ses yeux verts sont maintenant violets, perdus dans le vide. Au bout de quelques longues secondes, ils se lèvent lentement vers moi. Peu à peu, ils s'illuminent.

- Ma… Marinette ?

J'acquiesce en silence, la gorge nouée, les yeux brûlants à force de contenir mes pleurs.

- Tu es blessée ?

Sa voix est rauque, à peine distincte. Je frémis quand sa main griffue effleure ma joue, pointe ma tempe ensanglantée. Je secoue la tête, vaincue par le soulagement.

- Chat Noir… J'ai tellement eu peur !

C'est lui, c'est vraiment lui. Papillon ne le contrôle pas. Je ne sais pas pourquoi j'en suis aussi sûre. Mais c'est un tel soulagement pour moi que je l'enlace et fonds en larmes.

- Qu'est-ce qui t'a pris d'attraper cet Akuma ! Et les autres… ! Les autres ont tous disparu, alors j'ai… j'ai cru que c'était parce que Papillon t'avait… possédé !

Ma voix se brise. Me retrouver à nouveau seule face à l'Exilé, ou combattre avec Chat Noir inconscient, possédé par notre ennemi ? De ces deux éventualités, je ne sais pas ce qui aurait été le plus difficile.

- Depuis combien de temps je suis… comme ça ? bredouille Chat Noir tout en se rasseyant dans la neige, hagard.

Je m'essuie les joues, en colère contre moi-même. Ce n'est pas le moment de flancher !

- Je ne sais pas… Une minute, à peine… Je… Je…

Et pourtant, ça m'a paru si long… ! Interminable !

Au loin, le toit du manoir achève de s'effondrer, et l'incendie rugit un peu plus fort. Cette vue m'emplit de terreur. Adrien !

- Dis-moi ce qui s'est passé… Chat Noir…

Il y a plus important. Mais il faut que je sache. Il le faut… !

- S'il te plait… Dis-moi que tu as pu le sauver, dis-moi qu'Adrien n'était pas… là-dedans !

Mais Chat Noir me relève sans mot dire. Je lui agrippe le bras, autant pour ne pas m'écrouler que pour implorer une réponse.

- Je t'en prie ! Je…

Chat Noir devient très pâle tout à coup, et je me tais, effarée. Ses yeux mauves restent fixes, effroyablement vides, avant de s'embuer. Je le lâche, frappée de stupeur : Chat Noir pleure.

Est-ce que Papillon lui a dit ? Est-ce qu'il vient de comprendre ? Qu'il est…

son fils ?

- Chat Noir… ?

Il se détourne et s'éloigne de quelques pas, vacillant. C'est la première fois que je le vois comme ça. Je le suis, alarmée. Dans son dos, le liseré mauve et scintillant est toujours présent, qui s'étend d'une épaule à l'autre et descend jusqu'à ses reins. Il dessine une figure stylisée, qui de loin ressemble à… un papillon. Quoi de plus normal, puisqu'il vient d'absorber un Akuma…

Je me fige, interloquée : j'ai déjà vu ça. J'ai déjà vu cette figure-là quelque part. Mais…

mais où ?

Un éclair noir m'arrache à ma contemplation. Le poing droit de mon coéquipier frémit d'une énergie familière – le Cataclysme ! – mais beaucoup plus puissante que d'ordinaire. De sa main libre, il ramasse son bâton et l'allonge d'un geste vif qui m'arrache un frisson. Puis il lève la tête vers les toits. Sans réfléchir, je lui saisis le bras.

- Chat Noir ! Où tu vas ?

Ma question est stupide. Je sais très bien ce qu'il compte faire. Mais c'est trop tôt ! Je ne suis pas transformée, et il faut encore qu'on mette au point une nouvelle stratégie. Le Lucky Charm ne nous fournit que des armes depuis le début de la nuit.

« On n'est pas des tueurs », disait encore Chat Noir dans Paris-Pixel, il y a quelques minutes à peine. Mais, et si… Et si le Papillon avait raison depuis le début ? Et si c'était la seule et unique solution ? Il faut qu'on en parle !

Chat Noir se tourne alors vers moi, lentement, comme surpris de trouver ma main sur son bras. Ses joues sont striées de larmes, mais quand ses yeux – mauves, étincelants à la lumière de l'incendie – croisent enfin les miens, je m'effraie de les trouver aussi… glacés. Perçants. Je me tais malgré moi. Soudain quelque chose m'étreint, quelque chose que je connais bien mais que je n'aurais jamais cru éprouver un jour face à lui.

Il me fait peur. Chat Noir me fait peur. Est-ce parce que Papillon le contrôle en fin de compte ?

Foudroyée sur place, j'entends Tikki qui murmure dans l'ombre de ma capuche.

- Du calme. Tu ne peux pas y aller seul. Tu n'es encore qu'un chaton…

Chat Noir me chasse d'un revers de bras. Sa voix est maintenant claire, insensible.

- Restez à l'écart. Je m'en occupe.

Il ferme les yeux, hume l'air avec attention.

- Chat Noir… Attends !

Il bande ses muscles, le bâton dans une main, le Cataclysme dans l'autre. Puis il s'élance pour rejoindre les toits.

- Chat Noir !

Je bondis par réflexe à sa suite, mais la réalité de mon corps – humain et banal, fatigué de surcroît – me rattrape, et je trébuche dans la neige, m'écorchant le genou sur le bitume.

- CHAT NOIR !

Mon appel résonne à travers le quartier, sans réponse. Je me relève et essuie mes larmes avec exaspération.

- Tikki, transforme-moi !

Mais rien ne se passe. Le murmure du Cataclysme a disparu au loin. Seul persiste le grondement des flammes, dans mon dos.

- Encore quelques minutes, Marinette.

Dans mon sac, j'entends le grignotement affairé de mon kwami. Un bruit tellement incongru qu'il m'énerve tout à coup au plus haut point. Je jure à voix basse, impuissante.

- Il faut le suivre, Tikki !

Je me retourne vers Alya et les autres, allongés dans la neige à une quinzaine de mètres de là. Un fourgon militaire est arrivé, et des secouristes se penchent déjà sur mes amis inconscients. Un policier m'aperçoit et me fait signe : je détale aussitôt, indifférente à ses appels. Je dois rester libre de mes mouvements si je veux pouvoir me transformer !

Je file à travers les rues, courant à perdre haleine. La dernière phrase de Chat Noir me hante.

« Restez à l'écart. »

J'aurais dû lui dire. Que ce n'est pas grave, que l'identité du Papillon ne change rien, au fond. Parce que c'est pour ça qu'il réagit aussi violemment, hein ? Pour quoi d'autre sinon ? Papillon est peut-être – sûrement – son père, mais ça ne change pas qui il est, lui… !

Chat Noir et son regard enragé, le Cataclysme activé.

Chat Noir en larmes devant l'incendie.

« J'ai rien pu faire ! »

Et moi, tout ce que j'ai pu lui dire à son réveil, c'est…

« Dis-moi que tu as pu le sauver, qu'Adrien n'était pas… là-dedans ! »

…lui rappeler qu'il a échoué. Que l'Exilé court toujours à cause de nous. Que par notre faute, Adrien vient peut-être de…

Adrien. Adrien… !

J'accélère encore, la gorge sèche, les mains glacées. Non, non, non ! Je ne dois pas penser à ça. Pas maintenant. Pas main-te-nant !

Pas alors que Chat Noir se bat tout seul, pas alors qu'il est en danger, et en colère, et désespéré !

« PAPILLON ! AIDE-MOI ! »

Je le revois, encore et encore. Chat Noir qui s'offre de lui-même à l'Akuma. Chat Noir en pleurs devant le manoir en flammes. Chat Noir, le regard vide puis acéré, le Cataclysme dégainé, la marque du Papillon dans son dos…

Je suis déjà à bout de souffle. Je m'arrête à un carrefour désert, les poumons en feu, et indécise sur la direction à prendre. Des cris résonnent au loin, indistincts, ponctués de chocs et de détonations. Mes larmes montent.

- Il est tout seul… Il veut s'en charger tout seul, et moi je ne peux rien faire !

Dans mon sac, Tikki fouille à qui mieux mieux.

- Je vais aussi vite que je peux. Pardon.

Sa voix penaude me laisse honteuse et désarmée. Je jure, encore et encore. Je tente de me repérer au bruit de la bataille, mais l'écho brouille les pistes. Je trépigne, perdue.

- Tikki, s'il te plait ! Essaie de le localiser ! On doit intervenir avant qu'il ne fasse une bêtise !

Tikki réapparait dans mon champ de vision, un nouveau morceau de cookie entre les pattes.

- Hors de question, couine-t-elle entre deux bouchées. Pas tant que tu es en civil, ma Ladybug.

Sa sollicitude me touche – je ne suis pas la seule à avoir été ainsi bousculée par notre mésaventure sur le Champ-de-Mars – mais en cet instant, rien d'autre ne compte plus pour moi que la sécurité de Chat Noir. Il avait l'air prêt à en découdre, et qui sait comment l'Exilé va réagir !

- S'il te plait ! À cause du Lucky Charm, Chat Noir pense qu'il n'y a pas d'autre solution, mais moi je refuse d'y croire ! Il doit y avoir un autre moyen, je ne l'ai juste pas encore trouvé !

Mais il y en a forcément un. C'est à moi de régler cette situation, pas à Chat Noir !

Et surtout pas comme ça… Pas de cette manière ! Ça ne lui ressemble pas !

Je revois Riposte qui, à cause du Papillon et de ses conseils, tente d'assassiner Maître Fu. Et à l'inverse, je revois Chat Noir évitant avec légèreté les attaques de l'Exilé. Chat Noir qui pendant toute notre cavalcade sur Paris-Pixel, a constamment cherché à raisonner Maître Fu. Il l'a dit lui-même, nous ne sommes pas des meurtriers, mais…

Chat Noir, pleurant de rage, le Cataclysme à la main.

Non. Il n'est pas comme son père. Chat Noir n'est pas un tueur !

- Qu'est-ce que tu veux dire ? De quelle solution tu parles ?

Tikki me scrute avec incompréhension. Un hurlement retentit au loin – Chat Noir ! – et ma gorge se noue. Je veux repartir, mais Tikki me barre sciemment la route.

- Stop ! De quelle solution tu parles ? Marinette !

Tout en dévorant consciencieusement son cookie, Tikki se rapproche, sa voix aiguë un peu plus cassante.

- Parle !

Je vois rouge, à bout de nerfs.

- Le Lucky Charm veut qu'on tue Maitre Fu ! Voilà ce qu'il y a !

Tikki fait une embardée stupéfaite, avalant sa bouchée avec peine. Si un kwami pouvait pâlir…

- Sur Paris-Pixel, et même avant ! À chaque fois, c'était comme si c'était la seule chose à faire !

Je déglutis pour éclaircir ma voix chargée de sanglots nerveux.

- Depuis le début, Papillon est persuadé qu'il faut tuer l'Exilé. Chat Noir, lui, a eu des doutes sur Paris-Pixel. Et moi-même, je… Je ne sais plus maintenant…

Je baisse un instant les paupières et tente de me remémorer ce que j'ai pu ressentir à l'apparition de ces objets. Pour l'arc en début de soirée, impossible de me souvenir. Tout est allé trop vite, je l'avais à peine entre les mains que j'activais déjà le Miraculous Ladybug pour sauver la ville d'une vague d'explosions. Et quant au fleuret sur Paris-Pixel… Comme Chat Noir, j'ai effectivement pensé à frapper Maître Fu avec. Mais était-ce un doute que m'a transmis mon coéquipier ? Un pressentiment, ou mon intuition habituelle face au Lucky Charm ?

- Je… je ne sais pas quoi penser. Je ne sais plus !

- Quelles armes, Marinette ?

Je tressaille, interloquée. Tikki a cessé de manger et me scrute avec insistance. Elle répète, très sérieuse.

- Le Lucky Charm t'a donné des armes. Lesquelles ?

- Comment tu sais que… ?

- Quelles armes !

Je déglutis, mise à mal par son regard perçant.

- Un arc. Plutôt ancien, je crois. Et une épée, très fine, comme celles qu'on utilise en escrime.

Tikki a un léger recul, et je baisse la tête. Je revois encore Chat Noir en train de soupeser l'arme, bizarrement enthousiaste, et rien que cette image m'inspire en dépit de tout un sourire nerveux. Mais un hurlement retentit encore dans le lointain, et s'impose à moi la vision bien moins rassurante d'un Chat Noir à bout de nerfs.

Me suis-je trompée ? Fallait-il neutraliser Maître Fu depuis le début, quitte à le blesser grièvement, quitte à… le tuer ?

- Je n'ai pas le temps de t'expliquer en détail, mais écoute-moi bien, ma Ladybug.

Je sursaute, arrachée à mes pensées. Tikki s'est approchée.

- L'Arc de Hyppolitia. Le Fleuret de la Vigilante… C'était les armes de prédilection de deux anciennes Porteuses de Lumière. S'ils sont apparus, ce n'est pas un hasard, je peux te l'assurer. La magie dont s'imprègne le Lucky Charm est imprévisible et incontrôlable même pour moi, mais elle n'est jamais vaine. Il y a toujours un sens caché, et il n'y a qu'un Porteur de Lumière qui puisse le discerner. Alors suis ton instinct, ma Ladybug, comme tu l'as toujours fait.

- Mais…

- Toujours, insiste-t-elle. Tu entends ? Le principe du Lucky Charm est de servir de catalyseur. Il met en lumière la meilleure des échappatoires. Ton intuition sera toujours bonne.

- Même si c'est une arme qui apparaît ? Même si ça me semble tout à coup évident qu'il faut l'utiliser pour… pour blesser ? Ou pour…

Le regard de Tikki cille un court instant, mais elle poursuit de la même voix neutre.

- Si c'est ce que ton cœur te dit, alors… oui.

Je reste muette, stupéfiée – horrifiée. Elle cille encore, se concentre sur son cookie à peine entamé, et hésite quelques longues secondes avant de murmurer.

- Confiance, ma Ladybug. D'accord ?

- Mais… Maître Fu est ton ami, ton…

Un flash illumine soudain la nuit. Des détonations par dizaines déchirent l'air. Des grondements et des sifflements s'élèvent, innombrables, assourdissants.

- Qu'est-ce que…

Au loin, au-dessus des immeubles, le ciel noir d'encre est envahi d'éclairs de toutes les formes et de toutes les couleurs. Leur lumière est telle qu'on se croirait en plein jour. Un véritable feu d'artifice. Serait-ce une nouvelle attaque de l'Exilé ?

Chat Noir !

Je n'entends plus les cris de rage de mon coéquipier dans ce vacarme. La peur au ventre, je jette un regard entendu à mon kwami – il faut qu'on aille voir ce qui se passe. Mais Tikki ne bouge pas, elle ne mange plus – son dernier cookie git au sol.

- Tikki, qu'est-ce qu'il y a… ?

Les yeux levés vers le ciel illuminé d'éclairs, elle gémit quelques mots dans cette langue que je ne comprends pas. Et soudain elle s'élance.

- Dépêche-toi !

Sa voix est suraiguë, chevrotante. Je pars à sa suite, effarée. Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi a-t-elle l'air aussi paniqué ?

- Tikki, attends-moi !

- Plus vite !

Elle est déjà au bout de la rue. Je fonce à travers les avenues encombrées de voitures, trébuchant malgré la lumière de leurs phares. L'étrange feu d'artifice est déjà terminé.

- Tikki !

Puisant dans mes forces de simple humaine, je cours comme je n'ai encore jamais couru. Je slalome entre les voitures abandonnées, surmonte des barrages de police abandonnés, traverse en trombe des parcs et des jardins ouverts à tous les vents. C'est à peine suffisant pour ne pas perdre Tikki de vue. De temps à autres, j'aperçois un éclair rouge au sommet d'un arbre, au détour d'une ruelle, comme si elle se faisait violence pour revenir sur ses pas et me guider. Quand j'entends la voix pressante de mon kwami qui résonne à travers les quartiers déserts, elle est vibrante, presque implorante.

- VITE …! VITE !

Je croise des bâtiments encore fumants. L'air froid se charge de cendres, devient si lourd qu'il est parfois difficile de respirer. En sueur, je songe à retirer mon anorak sans cesser de courir, quand je remarque à un carrefour un petit éclat rouge, posé à même la neige. Tikki s'est arrêtée, enfin. Elle marmonne toujours.

- …Tikki !

Je la rejoins en quelques foulées, mais sa soudaine immobilité m'interpelle. Quand j'arrive à sa hauteur, je comprends qu'elle sanglote.

- Je ne les sens plus, Marinette. Je ne les sens plus… du tout !

Elle se recroqueville dans la neige, frémissante. Et elle répète, inlassablement.

- Petits frères… Petits frères !

Je m'agenouille près d'elle, le cœur serré. Des larmes coulent sur ses joues de velours. Elle a l'air si minuscule, si démunie. Je voudrais la prendre et la serrer contre moi, mais lorsque je tends les mains vers elle, elle se recroqueville et glapit plus fort encore.

- Non !

Je me fige, glacée de l'intérieur. Elle qui peut habituellement me réconforter d'un simple rire – comme par magie – il y a soudain quelque chose, dans sa voix, dans son aura, qui me défend de l'approcher. Mécaniquement, je suis son regard brouillé de larmes, et je m'arrête sur ce que j'avais d'abord pris pour un énième débris calciné. Les restes d'un écrin noir, au couvercle incrusté de runes rouges.

La Boîte. Brûlée, fracturée par le Cataclysme.

Vide. Détruite.

Et les Miraculous… ?

Mon sang se fige. Le feu d'artifice. Les boules de feu colorées. Elles ressemblaient à Plagg et Tikki pendant leur danse chez Maître Fu…

Tikki sanglote, éperdue. Ma gorge se noue tandis que je réalise l'impensable. Ce n'était pas un feu d'artifice, toute à l'heure. Et ce n'était pas une attaque de l'Exilé non plus.

Chat Noir. Chat Noir a détruit la Boîte. Pourquoi ? Pourquoi ? Est-ce que c'est Papillon qui l'a obligé… ?

Et les Miraculous, les autres kwamis, où sont-ils ? Ils ont été libérés, ou bien…

Si Tikki pleure, si Tikki dit qu'elle ne les sent plus… Est-ce parce qu'ils sont… ?

Je me relève d'un bond et promène un regard perdu sur les environs. Non, non ! Ils sont forcément quelque part ! Ils n'ont pas pu disparaître comme ça !

La fumée est omniprésente, oppressante, mais tout est silencieux. Les alentours ont été ravagés par un combat tout récent, certaines voitures brûlent encore. J'essuie nerveusement mes larmes et m'efforce de me concentrer. Soudain à travers la fumée, une lueur verte attire mon regard. Je m'avance, aux abois. Parmi des gravats, je découvre le bâton de Chat Noir, abandonné mais intact. Je m'en saisis et l'étudie quelques secondes avant de trouver comment le déployer dans un cliquetis. Un peu rassurée par ce contact familier, je scrute à nouveau les alentours.

- Chat Noir… ?

Il ne peut pas être loin, et pourtant le silence est pesant. J'hésite à élever encore la voix. Et si l'Exilé me repérait ?

Un son étouffé m'interpelle. Je m'avance de quelques pas, habitée d'un mauvais pressentiment. Après une longue hésitation, je murmure encore.

- Chat Noir… !

Un grondement me répond. La fumée se disperse lentement. Une forme se détache enfin, et mon cœur fait un bond quand je reconnais la silhouette agenouillée de l'Exilé.

Ou du moins, quelqu'un qui y ressemble. Il paraît plus grand et plus jeune, son corps plus musculeux encore que dans mes souvenirs. Et les veinules sur sa peau de granit, qui m'évoquaient tant les incrustations rouges de la Boîte, ont pris un aspect doré et étincelant. Son visage est toujours aussi inexpressif, comme un masque qu'on aurait taillé dans de l'ébène. Ses yeux blancs sans iris semblent croiser les miens, insondables. Un calme étrange et inédit émane de lui. Je murmure avec espoir, la gorge nouée.

- M… Maître Fu ?

Les yeux blancs me scrutent longuement, puis il se redresse avec lenteur. La fumée qui l'entoure s'estompe davantage. Je m'approche encore, haletante sous le coup du stress.

- Maître Fu, vous m'entendez ? Vous me comprenez ? Je…

Et enfin je le vois. Chat Noir. Il git sur le sol devant l'Exilé. Immobile.

Je me fige, le souffle coupé. Sur son cou. L'Exilé a les mains sur le cou de Chat Noir.

- L-Lâchez-le !

Chat Noir ne réagit pas, ne se débat pas. Impossible de voir son visage. Ma terreur grandit, me prend à la gorge. Je bredouille.

- Tikki, transforme-moi… !

L'Exilé se ramasse sur lui-même, aux aguets, et ses mains se resserrent encore sur la gorge de Chat Noir. Mais rien ne se passe. Rien !

- Tikki ! Transforme-moi !

Je lui jette un bref coup d'œil par-dessus mon épaule. Tikki ne bronche pas. Les yeux écarquillés, elle secoue la tête avec impuissance.

Est-elle encore trop faible ? Est-ce parce que la Boîte n'existe plus ? Est-ce parce qu'elle… refuse ?

Pas le temps ! Chat Noir va…

L'Exilé dégage une seule de ses mains. La tend vers celle abandonnée de Chat Noir. Saisit son Miraculous.

- Chat Noir !

Mon sang ne fait qu'un tour. Je laisse tomber mon sac et je m'élance, bâton brandi.

- TIKKI !...

Quelque chose tonne en moi. Un sifflement familier retentit. Je franchis les derniers mètres qui me séparent de Chat Noir. L'Anneau glisse le long de son doigt. Son costume s'efface déjà par endroits. Je lève le bâton, bande mes muscles.

- …TRANSFORME-MOI !

L'énergie bien connue explose dans mon dos, se déploie, me couvre tout entière. Une force comme je n'en espérais plus s'empare de moi.

- LÂCHEZ-LE !

Le bâton s'abaisse, frappe de plein fouet le dos de l'Exilé, qui s'écroule et lâche sa prise. Je plonge en avant, referme ma main sur le Miraculous de Chat Noir pour le bloquer. Du même élan, je percute l'Exilé d'un coup d'épaule, et il roule sur quelques mètres. Je m'assure de bien replacer l'Anneau sur la main – inerte – de Chat Noir. S'il est blessé, il aura sûrement plus de chance de s'en remettre en restant transformé, comme moi tout à l'heure sous les décombres !

- Chat Noir, bouge !

L'Exilé gronde de rage. Il bondit déjà vers moi, furieux. J'agrippe le bâton, le plante de biais dans les gravats le plus profondément possible – j'ai déjà vu Chat Noir le faire, pourvu que ça marche !

Un souffle brûlant me submerge – l'Exilé me surplombe – et j'active le bâton d'instinct. L'objet grandit aussitôt dans un cliquetis, frappe l'Exilé au torse et l'éjecte contre un immeuble voisin. Je me saisis de mon yoyo à ma ceinture, le lance en direction du toit et de sa cheminée déjà branlante, et tirant de toutes mes forces, je la fais s'écrouler. L'Exilé disparait sous une pluie de tuiles et de gravats. Ça le retiendra au moins une minute… Enfin, j'espère !

- Chat Noir, on se replie !

Je me tourne vers mon coéquipier, et ma voix s'étrangle. Allongé sur le dos, il n'a pas bougé.

- Chat Noir… !

Ses yeux – toujours violets – sont entrouverts, vides et ternes à la lueur des brasiers qui parsèment la rue. Il est blanc comme un linge.

Il ne respire pas. Il ne respire plus.

Panique.

Je suis déjà à genoux, penchée sur lui. Je crie, je le secoue. Sans résultat.

Panique.

J'effleure sa tempe, cherche son regard, en vain. Sous sa tête, le sol est maculé de sang.

Je. Panique.

Je colle mon oreille à son torse. J'attends, au supplice, le souffle coupé. Réveille-toi, réveille-toi…

Un battement retentit. Faible. Mais bien là.

Je me redresse, mon propre cœur battant à tout rompre. J'essaie de desserrer sa combinaison autour de son cou.

- Respire !

Sa gorge déjà blessée est marbrée de traces rouges. À bout de nerfs, je lui frappe le torse, encore et encore. Réveille-toi, je t'en prie !

- CHAT NOIR !

Réveille-toi !

- RESPIRE !

Sa poitrine tressaille sous mon poing. Ses yeux s'écarquillent. Il inspire tout à coup, puis il tousse.

- Chat… !

Il s'étouffe. Je l'aide à se mettre sur le côté. Il tremble de tout son corps, la respiration sifflante, entrecoupée de quinte de toux et de haut-le-cœur. Il essaie de m'éloigner, effrayé, et je murmure pour l'apaiser.

- Tout va bien. C'est moi, c'est Ladybug. Ça va aller… !

Ses iris violets glissent sur moi, hagards, vacillants, et il se détend à peine. Je renifle et réalise que mes joues sont trempées de larmes. Je les essuie d'une main tout en lui enlaçant les épaules de l'autre. Ça va aller, ça va aller… !

- Respire, Chat Noir. Il faut qu'on se replie. Lève-toi, je vais t'aider, ok ?

Après quelques inspirations sifflantes, il secoue la tête avec difficultés. Il est encore trop faible pour tenir debout. Mais s'il le faut, je le porterai !

- …Partirai pas, marmonne-t-il alors d'une voix éteinte. Je peux pas…

- Ne parle pas. Appuie-toi sur moi.

Je me glisse sous son bras pour le relever. Mais il se débat faiblement, et retombe à genoux. Ses yeux peinent à soutenir les miens.

- Ma mère… partie à cause de Maitre Fu. Et mon père, il…

Sa voix se brise. Une nouvelle quinte de toux le secoue, mais il réussit à tendre le bras pour saisir son bâton.

- …Et mon père… Il vient de… Je l'ai senti… !

Chat Noir sanglote, et ses paroles n'ont aucun sens, mais ses yeux brillent de haine. Interdite, je le regarde monopoliser toutes ses maigres forces pour me repousser, tenter d'arracher son bâton au bitume où je l'ai enfoncé. À en juger les signes manquants sur son Miraculous, son compte à rebours a déjà bien avancé, mais il l'ignore complètement. Sa nuque est poissée de sang. Il tremble de tous ses membres. Dans son dos, le papillon stylisé luit faiblement.

Les mots me manquent. Je tends la main vers lui, conciliante.

- Chat Noir, s'il te plait…

- Non. Il a tué mon père. Je partirai pas… !

Je me fige, la main à quelques centimètres du dos frémissant de Chat Noir, qui fait des efforts colossaux rien que pour tenir debout. Quelques gouttes de sang perlent depuis sa nuque jusqu'à ses épaules. Elles strient de rouge le papillon stylisé dessiné entre ses omoplates. Familier.

Déjà-vu.

Chat Noir debout devant le manoir Agreste en flammes. Le papillon brillant dans son dos alors qu'il s'enfuit.

Au bout de mes doigts, cette forme géométrique, familière, trop familière. Ce…

Ce logo.

Le logo Agreste.

Mon cœur rate un battement. J'écarquille les yeux, le souffle suspendu.

Non ?

Non. C'est impossible.

Impossible ! Je me fais des idées. Adrien est peut-être blessé ou même pire, et moi je suis prête à croire n'importe quoi pour me rassurer !

Les larmes me viennent malgré tout. Et si… ?

Non !

Mais… s'il était… ?

Ne pas y penser. Ne pas se déconcentrer. Ce n'est pas le moment !

Mais si, en fin de compte, Chat Noir était… ?

Un grondement ébranle l'avenue, et je me fige, yoyo à la main, aux abois. L'Exilé s'extirpe des décombres, fulminant comme jamais. Il nous fusille de son regard blanc ivoire, les veinules dorées battant avec force sur sa peau rocailleuse.

- Ça suffit, Porteurs.

Je frémis, interloquée. À quand remonte la dernière fois que j'ai entendu l'Exilé parler ? De cette voix posée, profondément humaine qui plus est ?

- C'est terminé. Rendez-vous.

Chat Noir a un grondement de défi, mais il repart aussitôt en quinte de toux. Les prunelles étincelantes de l'Exilé se rétrécissent. Je me mets en garde, fébrile. Il nous faut un nouveau plan. Il faut qu'on se replie ! Mais, Chat Noir est si faible…

Des hélicoptères sont en approche. Un écho de moteurs me parvient par une ruelle voisine. Maintenant que Lady Wifi et Audiomatrix ne peuvent plus jouer les porte-paroles, les autorités ont dû prendre le relais. Mais ils courent à la catastrophe… !

- Rendez-moi vos Miraculous avant qu'ils n'y aient d'autres victimes.

Chat Noir marmonne une insulte, encore incapable de tenir sur ses jambes. Maître Fu gronde en retour, son armure de fumée se densifiant au point de ne plus rien laisser paraître de son visage inexpressif. Parmi les volutes noirs, ses yeux blancs étincellent, effrayants. Je m'interpose entre mon coéquipier et lui.

- Non. On peut négocier un cessez-le-feu. On peut vous emmener dans un endroit sûr… !

- Ma Lady, attends…

Je resserre ma prise sur mon yoyo et intime d'un geste à Chat Noir de se taire.

- Maitre Fu, vous n'êtes plus vous-même depuis que l'Akuma vous possède. Laissez-nous vous aider !

Les hélicoptères arrivent. La fumée grandit et s'étend autour de l'Exilé, plus épaisse à chaque seconde.

- Au contraire, je n'ai jamais été aussi lucide. Vous avez fait assez de dégâts, Porteurs, et vous n'avez plus d'ennemi à combattre désormais. Rendez-moi Plagg et Tikki. Ou bien je les récupère de force, et il vous faudra en payer les conséquences… !

Trois hélicoptères militaires surgissent et balaient la rue de leurs projecteurs. Quelqu'un lance un ordre dans un mégaphone, mais il est couvert par le cri impatient de l'Exilé. Soudain le nuage de fumée explose, un éclat doré en jaillit, et un dôme curieusement familier nous englobe tous les trois avant de s'étendre au sol comme vers le ciel. Dans un grincement métallique assourdissant, la paroi translucide et dorée repousse les hélicoptères comme des fétus de paille. Des fourgons de police au bout de la rue pilent juste à temps et finissent stoppés net par le mur d'énergie. Chat Noir marmonne, paniqué.

- C'est le bouclier de Wayzz ! On est foutus !

Je lui accorde un regard perdu. Wayzz ! Où est-il passé ? Je ne l'ai pas vu depuis notre retour de Paris-Pixel !

- Qu'est-ce que tu racontes ? Où est Wayzz ?

- L'Exilé l'a absorbé. Ça l'a rendu plus puissant et il a récupéré son pouvoir de bouclier… On ne peut plus s'enfuir !

« Absorbé » ? Comme l'Akuma de Riposte ?

Je vacille, estomaquée, et contemple la voûte du gigantesque dôme doré. À l'extérieur, un hélicoptère encore vaillant mitraille le bouclier, sans résultat.

Plus le choix !

- Lucky Charm !

La magie opère. Un objet retombe entre mes mains tendues. Je reste coite, partagée entre le soulagement et la crainte – encore une arme, et je devine déjà quoi en faire. Les paroles de Tikki résonnent en moi.

« Le principe du Lucky Charm est de servir de catalyseur. Il met en lumière la meilleure des échappatoires. »

J'observe un bref instant les détails de l'arme : un épais pistolet rouge, un modèle qui paraît très moderne. La crosse est gravée d'ailes diaphanes, comme celles des coccinelles. L'arme d'un Porteur tout récent ?

« Ton intuition sera toujours bonne. »

Alors je prends le pistolet rouge par la crosse et dirige le canon vers l'Exilé. Derrière moi, Chat Noir a un soupir stupéfait. Les yeux blancs de l'Exilé se rétrécissent, sa fumée paraît bouillonner. Sa voix caverneuse tonne à travers le quartier.

- Toi aussi tu oses menacer ton Gardien, Porteuse de Lumière ? Ma patience a ses limites. Le Papillon est neutralisé, donc je n'ai plus aucune raison de vous ménager !

Le nuage de fumée gonfle, toujours plus massif et plus dense, traversé d'éclairs dorés comme s'il vibrait d'énergie pure. Chat Noir gémit.

- Il a absorbé tous les autres kwamis… ! Ladybug, qu'est-ce qu'on fait ?!

- Vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! Le Gardien donne, et le Gardien peut reprendre à tout instant !

Mon index se resserre sur la gâchette. J'inspire. Je sais ce que je veux.

« Aie confiance, ma Ladybug. »

Je tire. L'arme claque. Un rai de lumière rouge fuse, traverse la fumée quelque part sous le regard blanc qui s'écarquille, puis l'Exilé hurle. Le nuage – devenu gigantesque – s'effondre sur lui-même, dispersé en quelques instants. La silhouette sombre et veinée d'or de l'Exilé réapparaît : il est prostré à même le sol, agité de soubresauts, un éclat rouge et noir fiché dans son torse. Lorsqu'il tente d'arracher l'objet, celui-ci crépite davantage, et il glapit de douleur. Tremblant de tous ses membres comme s'il ne se contrôlait plus, il gronde et renâcle tandis que la fumée s'amenuise et que la lumière de ses veinules vacille. Ses yeux blancs étincelant de colère, il renonce à lutter, ahanant.

À mes côtés, Chat Noir se relève à grand-peine.

- Qu'est-ce que… tu lui as fait ?

J'inspire brusquement – après avoir pressé la détente, j'en ai oublié de respirer. J'ai tiré dans l'intuition aveugle que c'était la seule chose à faire. Mais l'arme n'est pas meurtrière. Juste paralysante, et mon intuition habituelle me dit que ça ne durera pas.

Je jette un regard au dôme qui nous retient prisonnier : sa lumière a faibli, comme s'il était tout à coup moins dense. Tant que l'Exilé est neutralisé, on peut peut-être le traverser !

- Peu importe. Il faut partir !

Je voulais une échappatoire, le Lucky Charm nous en a fourni une ! Mais Chat Noir gronde, appuyé sur son bâton toujours profondément enfoncé dans les gravats.

- Non ! On n'aura pas d'autre chance… !

Prête à m'enfuir, je me fige, incrédule.

- Qu'est-ce que tu comptes faire ? Tu tiens à peine debout !

Mon coéquipier ne répond rien. Titubant, il s'échine à extraire son bâton des gravats, son regard cerné et furieux rivé sur l'Exilé. Son Miraculous sonne, mais il ne semble même pas l'entendre. Alors qu'il me tourne le dos et change de prise sur son bâton, ahanant, je vois le papillon abstrait qui couvre ses omoplates. Le cœur lourd, mais guidée par la même intuition, je resserre ma poigne sur la crosse du pistolet Miraculous.

- Je suis désolée… !

Je le pointe de mon canon, presse la détente. Un claquement retentit, et Chat Noir s'écroule avec un cri de douleur, une fléchette rouge et noire profondément enfoncée dans sa combinaison. Paralysé, il trouve juste la force de lever la tête vers moi, et la lueur dans ses iris violets – détresse, incompréhension, colère – vaut tous les discours. Alors que je glisse le pistolet dans mon sac, je ne peux que répéter, inlassablement.

- Je suis désolée ! Pardon !

Je m'agenouille et lui retire la flèche, nauséeuse. Puis je le saisis à bras-le-corps et le hisse sans efforts sur mon épaule. J'ai un dernier coup d'œil vers l'Exilé, qui lutte toujours contre la paralysie – mais je devine que ça ne va plus durer longtemps. Lorsqu'il croise mon regard, il fulmine. Il articule à grand-peine.

- Avant la fin de la nuit… Vos kwamis sauront. La Boîte n'est plus, leur mission est achevée, et ils n'ont plus nulle part où aller. Dites-leur… que leurs frères sont avec moi. Que c'est ainsi que ça doit se terminer.

Incapable de répondre, je fais volte-face, yoyo en main. Tandis que je rejoins les toits, l'Exilé gronde.

- Revenez avant l'aube… Ou cette ville paiera pour vous !

La gorge nouée, j'assure ma prise sur le corps de Chat Noir. Je passe sans encombre le bouclier qui vacille par instants, et nous disparaissons dans la nuit.

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- CHAT NOIR !

Je file sur les toits, un peu plus alerte à chaque seconde. Mon dos me fait encore un mal de chien, même si Ladybug a vite retiré sa fléchette paralysante. En quelques secondes, j'avais déjà retrouvé le contrôle de mon corps et échappé à son emprise.

- Laisse-moi ! Je vais me détransformer !

- Raison de plus pour rester caché ! Où tu vas ?!

Je sursaute et accélère. Elle est proche, trop proche !

- Fous-moi la paix !

Je slalome entre les cheminées tout en tentant de me repérer. Par où faut-il aller pour rejoindre l'Exilé ? Vite, pendant qu'il est encore sous l'effet de…

Un filin s'enroule autour de ma cheville, et une sueur froide me prend. Je serre les poings, à défaut d'avoir mon bâton avec moi. Puisqu'il le faut, on va se battre !

- Lâche-moi, j'ai dit !

Mais le filin se tend brusquement, me fauche en plein élan. Je heurte un balcon en contrebas. Mon dos percute une baie vitrée qui vole en éclats, et j'atterris lourdement sur un sol en parquet, au beau milieu d'un appartement inconnu – et désert. J'ai à peine eu le temps de me remettre du choc, ahanant, qu'elle apparaît déjà dans l'encadrement de la fenêtre dévastée. Je lui jette un regard menaçant, et elle hésite encore. Elle s'avance vers moi dans un cliquetis de verre brisé, et me saisit le bras pour me relever. Je me dégage violemment.

- Laisse-moi ! J'ai pas besoin de ton aide !

Mon cou est raidi de douleur. Ma voix est éraillée, par moments tout juste audible. Ça m'insupporte. Je bondis sur mes pieds et recule de quelques pas, en garde, furieux.

- Pourquoi t'as fait ça ? Il était à notre merci !

- Chat Noir, calme-toi. Ça suffit… !

Elle approche encore. Ses yeux bleus étincellent dans la pénombre. Je fuis ce regard, hors de moi. Elle n'avait pas le droit de s'interposer !

- Il a tué mon père ! Il a détruit ma maison, ma famille !

Tout se mélange dans ma tête. Les souvenirs de Père. Les paroles de Mère. Je veux que ça s'arrête, il faut que ça s'arrête, peu importe comment !

- Tout est de sa faute ! JE VAIS LUI FAIRE LA PEAU ! LAISSE-MOI PASSER !

- NON !

Je me rue sur elle. Elle riposte, et nous roulons sur le parquet. Elle est forte – moi aussi. Un Miraculous sonne, j'ignore lequel.

Je la plaque sur le dos, lève le poing. Elle crie.

- ADRIEN !

Je m'arrête net. Elle aussi. Le silence est assourdissant. Je reprends une inspiration subite, et ose enfin affronter son regard. Hors d'haleine, elle me vrille de ses yeux bleus écarquillés. J'ai un léger recul, et je baisse finalement le poing, choqué – par elle, et par mon propre geste.

- …hein ?

Elle pince les lèvres, son regard se durcit. Elle se recroqueville, bande ses muscles. Ses pieds viennent me percuter sous les côtes, me projettent contre un mur. Je retombe sur le parquet, le souffle coupé, incapable de parler, incapable de bouger pour quelques secondes. À la recherche de ma respiration, j'entends un sanglot qui me terrifie. Lorsque je relève la tête, à moitié asphyxié, c'est pour croiser son regard. Cinglant. Brûlant.

- J'en ai MARRE que tu fasses cavalier seul ! D'abord tu me caches ton départ imminent, puis tu refuses de me révéler ton identité, et maintenant, ça ? « Reste à l'écart, je m'en occupe » ? Mais depuis quand on tente un truc pareil alors que l'autre est détransformé ? Depuis quand ?! On est un duo, Chat Noir ! Un DUO ! Une EQUIPE !

Elle pleure mais garde la tête haute, campée sur ses jambes, les poings serrés. Je me relève tant bien que mal, les oreilles bourdonnantes.

- Tu es le fils du Papillon, et alors ? Peu importe qui nous sommes, ça ne nous a jamais empêché de nous faire confiance ! On agit ENSEMBLE, on se bat ENSEMBLE, et on gagne ENSEMBLE ! Rends-toi compte, IL AURAIT PU TE TUER, CHAT NOIR… !

Sa voix se brise. Elle cille une brève seconde, a un soupir angoissé comme si elle revivait l'instant.

- Tu ne bougeais plus, tu ne… respirais plus !

Elle met ses mains sur sa bouche et étouffe un long cri aigu, pliée en deux. Yeux fermés, en larmes, elle chancelle. Je m'avance pour la prendre par les épaules.

- M-ma Lady…

- NON !

Elle s'écarte vivement, et son regard accusateur me cloue sur place.

- Je veux mon coéquipier, Adrien ! MON COEQUIPIER ! Je veux le garçon qui ne me cachait rien en mission, et qui ne m'aurait jamais abandonnée pour aller jouer les tueurs suicidaires ! Le garçon qui comptait sur moi et sur qui je savais que je pouvais compter ! Arrête tes conneries et reviens si tu le trouves !

Elle retire sa sacoche – nos vivres – et me la jette sans atermoiement.

- SEULEMENT si tu le trouves !

Elle franchit la baie vitrée et disparait de mon champ de vision. Je reste foudroyé.

Mon Miraculous égrène son décompte final. Puis la combinaison disparaît et le froid m'assaille – la douleur de mes blessures aussi.

- …Gamin ?

- Plagg !

Je frissonne, revenu à moi. Mon kwami est par terre, les yeux écarquillés, le ton pâteux.

- Je suis… je me sens…

Je me mets à genoux. Ses vibrisses frémissent, comme s'il cherchait à capter une vibration perceptible de lui seul. Il lève vers moi un regard perdu.

- …Les autres… ?

Sa voix n'est plus qu'un couinement, implorante. J'ai un soupir de détresse, je ne sais pas quoi lui répondre. Les kwamis n'ont pas conscience de ce que nous faisons une fois transformés. Pourtant, je sens qu'il a déjà compris.

- Oh… Oh, non. Non…

Alors qu'il marmonne, les prunelles vertes de Plagg se font luisantes. Quand je tends une main vers lui, il s'éloigne d'un vol incertain.

- Tikki. Va chercher Tikki.

Et il s'enfuit au hasard, traverse une porte à l'autre bout de la pièce. Je reste seul. Je frissonne encore. Le silence de la nuit m'est tout à coup insupportable. J'ai mal au crâne, j'ai mal partout. J'ai besoin d'air.

Je lâche la sacoche. En titubant, je rejoins à pas lents la baie vitrée fracassée, passe sur le balcon. La lune est levée, pleine, brillante entre les nuages. Puis elle se brouille. Quand je porte une main à mes yeux, je me rends compte qu'ils sont noyés de larmes.

Un reniflement retentit – ce n'est pas le mien. À ma gauche, à l'autre bout du balcon qui longe toute la façade, une silhouette rouge est assise sur la rambarde, face au vide. Elle renifle à nouveau, recroquevillée.

Je m'approche.

- …Eh.

Elle ne bronche pas. Je m'avance encore, jusqu'à poser une main sur son épaule. Pendant un temps, j'ose espérer qu'elle ne me repoussera pas. Mais elle renifle encore une fois, puis se décale pour échapper à ma paume, et enfin elle se retourne.

Juchée sur sa balustrade, Ladybug me contemple en silence, les joues striées de larmes. Je suis en civil, mais le temps où cela nous préoccupait paraît tout à coup très lointain. Son regard est vindicatif, impénétrable. Dur.

Je ne sais pas quoi dire. La seule chose qui me vienne, me semble être aussi la plus inappropriée. Et pourtant.

- Pardon. Pardon…

Le silence s'épaissit encore. Je baisse les yeux. Je me sens tout à coup minuscule sous son regard insondable.

- Je suis désolé. Je… Je…

Pour la Boîte. Pour ce que je lui ai dit...

Les mots me manquent. Il vaut certainement mieux que je me taise, que je m'en aille. Je recule d'un pas.

- Détransformation.

La nuit se fend d'un éclair rose, d'un sifflement bien-connu. Je sens un courant d'énergie m'effleurer et filer dans l'appartement – Tikki va certainement retrouver Plagg.

Un frôlement de tissu, un bruit sourd. Tête basse, je vois une paire de baskets s'approcher, s'arrêter à quelques pas devant moi. Les larmes aux yeux, je déglutis avec peine, j'attends – j'espère ? – la prochaine remarque méritée, la suite de cette engueulade qui vaudra toujours mieux que cet épouvantable silence. Mais pendant de longues secondes, rien ne vient.

Enfin, une main effleure mon épaule. Une voix murmure.

- …Eh.

J'hésite longuement, puis je redresse la tête. Marinette me scrute en silence, les lèvres crispées, tremblantes. Elle lève un poing serré, et subrepticement je revois mon propre poing, prêt à la frapper un peu plus tôt. Je ferme les yeux, je retiens mon souffle. Je ne me déroberai pas, je l'ai mérité.

Et tout, tout vaut mieux que l'indifférence. J'ai eu tort. J'ai eu tort… !

Le contact vient, mais beaucoup plus doux, et pas tel que je l'avais imaginé. Deux bras m'enlacent avec force. Une respiration hachée retentit contre mon oreille.

- Moi aussi, je suis désolée. Pour ce que j'ai dit. J'ai tellement eu peur. J'ai cru… J'ai cru que tu étais…

Je reste choqué. Elle fond en larmes.

- Je suis désolée. Désolée pour ton père… Désolée pour tout !

Je pense enfin à l'enlacer, et son étreinte se resserre avec soulagement. Je glisse mon visage dans le creux de son cou, médusé. J'ai l'impression de redécouvrir son odeur pourtant familière – Marinette… ma Lady !

En moi, quelque chose cède. Mes larmes montent, explosent. Ma voix, mes mots se libèrent.

- Mon père… c'est le Papillon. Mon père était le Papillon. C'est lui qui a provoqué tout ça. C'est lui le responsable de toutes ces attaques… Mais il est mort, et il reste… mon père !

Elle a un acquiescement de la tête, et son étreinte se resserre encore. L'émotion me dévaste. Un sanglot me submerge.

- Et moi j'ai détruit la Boîte… J'ai détruit les kwamis. J'ai failli mourir…

J'ai failli mourir… et j'ai failli tuer. J'ai voulu la frapper, elle, alors qu'elle voulait s'interposer. Alors qu'elle voulait me protéger.

- Marinette… Ma Lady, qu'est-ce que je dois faire ?

Mes jambes se dérobent, et nous tombons à genoux. Marinette me caresse les cheveux.

- Je ne sais pas. Je ne sais pas encore. Mais tu n'es pas tout seul. Je suis là. Je suis là pour toi !

J'éclate en sanglots. Fort. Longtemps. Mais pas un seul instant elle ne me lâche, en larmes elle aussi.

Le monde peut continuer de s'écrouler, je n'en ai plus rien à faire. Parce qu'elle est là pour m'empêcher de disparaître à mon tour.

Mon père est mort.

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Réunis. Encore. Enfin.

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Ouf. Un petit temps pour vous remettre ?

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...Et c'est un grand arc qui se termine ici, à l'aube de l'année 2020, comme par hasard. Qu'on le veuille ou non, plus rien ne sera pareil maintenant.

Néanmoins, BRN vous réserve encore quelques – belles – surprises pour l'année à venir. Serez-vous au RDV ?

Un grand merci à tous les lecteurs, ceux de la première heure comme ceux qui ont enchaîné les chapitres avec fièvre. Si vous en avez le temps, dites-moi donc votre ressenti en review !

De joyeuses fêtes à tous !

Elenthya