Première parution le 29/12/19.
J'espère que vous passez tous de belles fêtes de fin d'année. Prêts à tourner la page ?
Bonne lecture,
Elenthya
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18h44
- Et un flash info de dernière minute : Adrien Agreste, le fils du magnat de la mode Gabriel Agreste, a disparu ce matin du manoir familial. Selon certaines sources proches de la police, il aurait été aperçu par plusieurs témoins dans le 12e arrondissement en milieu d'après-midi…
À pas pressés – qu'est-ce qu'il fait froid ! – je gravis l'escalier et remonte enfin à l'air libre. Il fait déjà nuit, la neige a recommencé à tomber, et c'est l'heure de sortie des bureaux : par conséquent, la circulation dans les rues de Paris est cauchemardesque. Mais je préfère encore rentrer à pied plutôt que d'endurer une minute de plus les rames bondées et leur atroce odeur d'humidité.
L'écouteur dans mon oreille droite diffuse en continu la chaîne d'infos de la ville. Tout en slalomant entre les passants, je parcours du bout du doigt les réseaux sociaux sur mon téléphone portable, mon gros sac de courses bringuebalant contre mon épaule.
- Des interpellations seraient déjà en cours. Pour rappel, Adrien Agreste, star locale du mannequinat, est un visage bien connu des parisiens puisqu'il…
Je lève les yeux au ciel et change de chaîne en espérant avoir des nouvelles fraîches. Je vérifie rapidement mes messages et mes mails, mais Nathalie la secrétaire au Manoir Agreste n'a pas donné signe de vie depuis son dernier appel en milieu d'après-midi. Sur la conversation Messenger dédiée à notre classe, nos camarades font l'inventaire des lieux déjà vérifiés sans succès : Adrien reste introuvable depuis ce matin, suite à sa dispute avec son père. Même Nino n'a aucune nouvelle.
Et Marinette qui continue de me snobber ! Entre ses cachotteries pendant toutes les vacances et son silence complet des dernières heures, je suis à deux doigts de croire qu'elle s'est effectivement planquée quelque part avec Adrien. Mais Marinette ne sait pas mentir dès qu'il s'agit de son crush, et elle a paru sincèrement inquiète quand je lui ai annoncé qu'Adrien avait fugué. Je l'aurais imaginée parmi les premières – ex aequo avec Chloé, pour tout dire – à remuer ciel et terre pour retrouver la trace de notre cher blondinet mannequin, mais Marinette avait de toute évidence mieux à faire cette après-midi. C'est incompréhensible…
Bref, peu importe. Elle a intérêt à avoir une explication en béton demain !
Une de mes alertes info s'active tout à coup, et mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je manque de faire tomber le sac des courses : c'est une alerte Akuma !
Je rejoins en quatrième vitesse mon immeuble tout en appelant ma grande sœur sur son portable. Elle décroche au moment même où je compose le code de la porte d'entrée.
- Alya, tu es encore loin ? Dépêche-toi de rentrer, une alerte vient d'être donnée… !
Je grimace tout en poussant la lourde porte cochère : zut, j'espérais que Nora n'ait pas encore eu vent de l'attaque Akuma. Je lui coupe la parole, haletante.
- Nora, je dois filer. Je pose les courses dans le hall d'entrée, ok ?
- Hein ? Pas question ! Tu remontes illico ou je…
Je raccroche aussitôt avec un – tout petit – remords et, délaissant mon sac de courses sous les boîtes aux lettres qui couvrent tout un mur du patio, je ressors et file ventre à terre – Nora est une sacrée sprinteuse, j'ai intérêt à décarrer fissa. Si elle me rattrape, je vais finir cloîtrée dans l'appartement avec les jumelles, et bye bye le scoop de l'attaque Akuma sur mon blog !
Pour plus de sûreté, je pirate et désactive en un tour de main l'application espion que Nora a installé en catimini sur mon portable. Elle voulait probablement me pister grâce à mon GPS, mais ce n'est pas demain la veille qu'elle parviendra à me coincer avec ce genre de technologies bas de gamme. Riant sous cape, je parcours les réseaux sociaux à la recherche d'infos sur l'attaque en cours : son heure précise de départ, sa localisation, ou si Chat Noir et Ladybug sont déjà sur le coup… Peut-être même qu'on a déjà en ligne des photos ou des vidéos de l'akumatisé concerné ?
18h46
Mais les news sont encore assez confuses, signe que l'attaque débute à peine – d'ailleurs, l'alarme Akuma officielle de la ville n'a pas encore résonné. En grommelant, je tente de démêler le vrai du faux dans les commentaires des civils – si je pouvais au moins avoir une idée du lieu où ça se passe ! De nombreux tweets indiquent le 12e arrondissement. Tant mieux, en vélib', je peux y être en quelques minutes !
Je me rue vers la station Vélib' la plus proche, mais elle est vide de tout vélo disponible. J'oblique dans une avenue voisine à la recherche d'une autre station. Dans mon oreille droite, Nadja Chamack en personne a pris l'antenne pour commenter l'attaque Akuma. Une explosion résonne dans le lointain – faut croire que l'akumatisé du jour envoie du lourd ! Rien que d'y penser, j'ai un frisson d'excitation. À cause de Nora et de son instinct surprotecteur, j'ai raté hier soir la fameuse attaque du Museum d'Histoire Naturelle – bon, j'ai pu photographier quelques ptérodactyles en plein vol depuis mon balcon malgré tout – mais cette fois-ci, rien ne m'empêchera d'y assister en direct. Et qui sait, avec un peu de chance, je pourrais peut-être intercepter Chat Noir ou Ladybug pour une courte interview avant qu'ils ne disparaissent. La rumeur concernant leur enquête sur le Papillon ne cesse de prendre de l'ampleur, et je suis sûre que je peux leur être utile… !
L'alarme Akuma retentit enfin à travers la ville, et autour de moi, c'est soudain l'effervescence : les parisiens surpris loin de leur domicile ont pour consigne de s'abriter dans les bâtiments publiques les plus proches ou les souterrains des métros en attendant la fin de l'alerte, histoire de laisser les rues les plus nettes possibles pour faciliter l'intervention des autorités compétentes. Depuis le temps que Paris subit les méfaits du Papillon, tout ça, c'est une mécanique bien huilée… !
J'atteins enfin la station Vélib' suivante, et à mon soulagement, il y a encore quelques vélos en attente.
18h47
Fébrile, je déverrouille le premier Vélib' à ma portée, l'enfourche tout en prenant soin de fixer mon téléphone au guidon – histoire de pister plus facilement les déplacements de l'akumatisé.
Une forme blanche et noire vient soudain frôler mon portable. Près de moi, un passant s'écrie.
- Attention, un Ak… !
Un éclair. Je cligne des paupières par réflexe. J'ai une inspiration subite.
- …Ah !
Un visage me surplombe. Deux grands yeux bleus s'écarquillent avant de reculer précipitamment.
- Oh ! Tatie, ici ! Alya s'est réveillée !
…Rose ?
Je me rassoie d'un bond, prise de vertiges, la gorge sèche, le cœur battant à tout rompre. J'ai les mains vides et engourdies – où est mon portable ? Mon vélo ? Mon sac… ?
La rue a disparu. Les gens et les voitures aussi. Je vois quatre murs blancs, un plafond gris. Une salle éclairée de néons.
Je suis dans un lit inconnu. Des rideaux en plastique me masquent en partie les alentours, un écran noir aux inscriptions lumineuses trône près de moi.
Qu'est-ce que…
Un vrombissement s'élève tandis que quelque chose enserre mon bras. Je sursaute et tente de me débarrasser de l'objet, quand un visage familier apparaît de derrière le rideau à ma gauche et me chuchote.
- Alya ? Tout va bien. On est à l'hôpital. Ce brassard, c'est juste pour prendre ta tension.
Je me fige, haletante, et plisse les yeux dans l'espoir de reconnaître la personne dont la voix m'est familière.
- Tes lunettes sont sur la tablette, à ta droite…
Après un petit effort, je distingue enfin mes lunettes et les chausse en tremblant. Je scrute alors le visage souriant et poupin. Je bredouille d'une voix enrouée :
- M-Mylène ?
Elle secoue la tête dans un cliquetis de ses dreadlocks parées de perles.
- Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'on fait ici ? Je dors depuis quand ?
Mon amie me fait une moue désolée.
- Je ne sais pas trop, je me suis réveillée il y a tout juste quelques minutes… Demande discrètement à Rose.
Comment ça, discrètement ?
Un bruit de pas nous interpelle, et aussitôt Mylène laisse retomber le rideau. Une femme en blouse blanche s'avance jusqu'à mon lit. Rose la suit de près. Quand elle croise à nouveau mon regard, elle me fait un sourire chaleureux.
- Alya, comment tu te sens ?
La femme en blouse tente de la chasser d'un geste de la main.
- Rose, encore une fois, retourne à ta place ou je vais avoir des problèmes !
- Oui oui, Tatie… !
Mais Rose reste plantée au milieu de l'allée, à quelques mètres de mon lit, attentive et souriante, et la femme – qui partage avec elle les mêmes yeux bleu cristallin – finit par abandonner en soupirant. Elle s'approche de moi et parle doucement.
- Bonjour ? Je m'appelle Lucie, je suis infirmière. Vous êtes à l'hôpital. Vous pouvez me donner votre nom ?
Elle m'invite à tendre le bras, et je m'exécute mécaniquement. Tandis qu'elle prend mon pouls, elle m'interroge du regard, conciliante. Je bredouille, étonnée de trouver ma voix aussi enrouée.
- Alya… Alya Césaire.
- Comment vous vous sentez ? Vous avez mal quelque part ?
Euh… partout ? J'ai l'impression d'être passée dans une machine à laver. Je me concentre et retiens une grimace.
- J'ai… un peu mal à la tête. Qu'est-ce qui s'est passé ? J'ai eu un accident de vélo ?
- Vous avez été prise dans une attaque Akuma. Vous avez une légère commotion, quelques bleus, mais aucune fracture.
Elle consulte longuement l'écran qui surplombe mon lit.
- Vos constantes sont stables depuis votre arrivée. Levez la tête, regardez droit devant vous.
Elle teste mes pupilles à l'aide d'une petite lampe. Je frémis – c'est presque éblouissant. J'ai la nausée tout à coup.
- Vous savez quel jour on est ?
- Euh…
C'était mon tour de faire les courses aujourd'hui, donc…
- Mardi. Mardi soir ?
Le regard de l'infirmière cille un court instant, mais ça ne m'échappe pas.
- Restez tranquille, reposez-vous, d'accord ? Un médecin va venir vous voir.
Elle hésite encore, puis elle me serre la main avec une curieuse insistance.
- Même si vous ne vous souvenez pas… merci. Merci d'avoir combattu pour nous tous. Et merci d'avoir accompagné Rose.
Hein ?
Elle répond à mon regard perdu d'un sourire navré, puis elle repasse derrière les rideaux.
- Rose ! Pour la dernière fois, retourne à ta place !
- Oui ! couine l'interpellée.
Ma camarade me fait un petit signe de la main et disparait à son tour. Je reste seule, désarçonnée.
- …Mylène ?
Après quelques longues secondes, le rideau à ma gauche s'écarte à nouveau et mon amie passe prudemment la tête.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu te souviens, toi ?
Elle me fait non en silence. Elle replie un peu plus le rideau et me montre quelque chose au loin derrière elle.
- Ceux qui sont déjà réveillés ne savent pas non plus. Il y a bien un écran de télé là-bas, au-dessus du bureau des infirmières, mais je crois qu'il ne capte aucune chaîne…
Je me traîne jusqu'au pied de mon lit – aïe, mes courbatures – et en profite pour observer le reste de la pièce : c'est une immense salle aux murs blancs jalonnés de lits comme le mien, tous occupés. Après un temps de réflexion, je reconnais un à un nos camarades de classe. Nathaniel, Sabrina, Kim… Tous pour la plupart encore inconscients. Rose me fait coucou depuis son lit, voisin de celui de Juleka, qui m'accorde un pâle sourire.
J'avise l'écran dont parlait Mylène, et effectivement, même s'il est allumé, il ne reçoit aucune image. J'inspire et me secoue mentalement.
- Mylène, tu me prêtes ton portable ?
- Il est déchargé. Le tien est peut-être dans ton sac ?
- Mon sac… ?
Elle me montre du doigt un sac transparent posé près de mon lit. De loin, je reconnais mon manteau, mon écharpe et ma sacoche entassés pêle-mêle. Je m'en saisis aussitôt et déchire le plastique sans remords.
- Fais attention. Je ne suis pas sûre qu'on ait le droit…
Je hausse les épaules, exaspérée par la prudence exagérée de Mylène. Quoi, ils ont voté la loi martiale au cours de la dernière demi-heure ?
Je retourne le contenu du sac sur les draps – ouf, il ne me manque rien. Je saisis mon portable et le déverrouille à la va-vite.
04h57
Je reste frappée d'horreur. Je suis rentrée des courses avec le métro de 18h40. L'alerte a été donnée vers 18h45. Qu'est-ce que…
04h58
…Qu'est-ce que j'ai fait pendant les onze dernières heures ?!
Je remonte le fil de mes appels manqués et de mes messages, fébrile. Nora a essayé de me rappeler plusieurs fois, juste après ma dépose expresse du panier de courses. Ma mère et mon père ont tenté de me joindre eux aussi. Ils ont multiplié les textos et les messages vocaux pendant le quart d'heure qui a suivi l'alerte. Je ne leur ai jamais répondu.
Et puis, plus rien. Rien de toute la nuit. Ni de leur part, ni de la mienne. Est-ce qu'ils vont bien ? Ils doivent se faire un sang d'encre !
Pas de réseau, rien. Impossible de les contacter. Impossible de vérifier les réseaux sociaux pour en savoir plus. Je suis dans le flou total. Et j'ai une de ces migraines !
- Je suis sûre que tout va bien pour ta famille.
Je lève les yeux de mon portable inutile. Rose s'est faufilé en douce jusqu'à mon lit. Cette fois, Juleka est avec elle.
- Ma tante m'a dit que toute la ville avait été mise en quarantaine pendant la nuit, ajoute Rose avec ferveur. Les gens qui n'ont pas encore pu être évacués se sont abrités dans les sous-sols ou le métro.
Hein ? Une évacuation générale ? C'est le plan d'urgence Akuma stade 4 – le niveau le plus haut. C'est la première fois qu'il est déclaré !
- Mais, et nous alors ? Qu'est-ce qu'on fait ici ?
- C'est pourtant clair, non ? On s'est battus.
Je fronce les sourcils – cette voix ne me dit rien du tout. À ma droite, on chasse brusquement le rideau et une fille de notre âge apparait. Cheveux noirs, yeux noisette, visage hautain, son bras droit plâtré est maintenu en écharpe. Comme moi, un bandage lui enserre le crâne, et même si elle fait bonne figure, elle aussi semble épuisée.
- On a tous été akumatisés. C'est pour ça qu'on ne se souvient de rien, et c'est pour ça qu'ils nous ont parqués ici. C'est en attendant de trouver ce qu'ils vont faire de nous.
Rose se recroqueville sur elle-même et saisit le bras de Juleka, puis chuchote à l'attention de la fille aux cheveux noirs.
- Tatie m'a dit que je n'avais pas de souci à me faire. Qu'on avait fait des choses biens, cette fois-ci.
La fille hausse les épaules, dédaigneuse, et je la reconnais enfin. C'est une escrimeuse, elle affronte régulièrement Adrien en tournoi. Et elle a fait partie des akumatisés les plus récents – sous le pseudonyme de Riposte.
- Tu t'appelles Kagami, n'est-ce pas ?
Elle me jette un regard méfiant, puis acquiesce en silence.
- Tu te rappelles de ce que tu faisais avant d'atterrir ici ?
Elle secoue la tête.
- Il devait être 19h00. J'étais en plein entraînement. Je ne me souviens de rien d'autre.
- Et vous, les filles ?
- Je terminais mon album de scrapbooking d'hiver, chantonne Rose.
- On jouait aux jeux vidéo avec Yvan, murmure Mylène. Il est juste à côté, il dort encore.
- …répétais avec mon frère, marmonne Juleka.
- Et moi je me rendais sur les lieux de l'attaque pour filmer le combat de Ladybug et Chat Noir, ajouté-je. J'avais du mal à trouver un Vélib', mais sinon tout se passait relativement bien… Et vous ? Un problème particulier ?
Kagami hausse les sourcils pour toute réponse. Juleka hoche la tête en rythme, comme en souvenir d'une mélodie entraînante.
- Pas du tout, gazouille Rose, j'étais sur le point de débuter en avance mon album de printemps !
- Et moi je gagnais contre Yvan, souffle Mylène avec un regard amoureux pour le rideau tiré derrière elle. Mais je sais qu'il faisait exprès de perdre pour me faire plaisir.
Je soupire. On aurait été akumatisés sans contrariété, et tous en même temps qui plus est ? Non, décidément, rien ne colle.
- Attendez… ça voudrait dire qu'on s'est encore battus contre Ladybug et Chat Noir ? hasarde Mylène, pâlissante.
- Une chose est sûre, reprend Kagami, si nous sommes tous ici, c'est qu'ils ont gagné.
Rose acquiesce frénétiquement – apparemment elle n'en sait pas beaucoup plus que nous. Un tintement strident retentit à l'autre bout de la salle, et deux infirmières passent en trombe. Rose se serre contre Juleka.
- C'est Alix. Elle ne va pas très bien, elle non plus…
Mylène et Rose échangent un regard, ont un coup d'œil dans ma direction puis cillent aussitôt, curieusement gênées. J'ai un mauvais pressentiment.
- Combien d'autres akumatisés, en tout ?
- Euh…
Je retire mon brassard à tension, excédée de sentir ce truc gonfler toutes les deux minutes. Je quitte mon lit et passe prudemment une tête au-delà des rideaux qui me masquent la vue. Les infirmières sont affairées autour d'un lit – celui d'Alix, supposé-je avec angoisse. D'un coup d'œil, j'embrasse toute la pièce et les autres lits visibles.
Nathaniel commence à émerger, et Rose, en parfaite infirmière bénévole - ou mouche du coche, c'est selon les avis – part à son secours, talonnée par Juleka. Sabrina nous fait un petit signe depuis le lit de Chloé, toujours endormie. Max ajuste avec difficultés ses grosses lunettes, tandis que son petit robot Markov oscille doucement dans sa main, l'air un peu sonné lui aussi. Dans le lit voisin de celui de Mylène, Yvan somnole, son bras droit bandé jusqu'à l'épaule. Kim dort encore lui aussi. Par réflexe, je m'inquiète de ne pas trouver Marinette parmi mes camarades, mais après tout, elle n'a jamais été akumatisée jusqu'à présent, contrairement à tous les autres blessés – peut-être que c'était une des conditions pour être recruté par le Papillon cette fois-ci ?
Quelques adultes occupent un lit, comme Monsieur d'Argencourt le prof d'escrime et Vincent Asa le photographe, groggys. Mon père, anciennement Animan, n'est nulle part. S'il est absent maintenant, est-ce que ça veut qu'il est indemne en fin de compte ?
Un dernier lit, non loin de celui d'Alix, m'arrache un frisson quand je reconnais le garçon qui l'occupe.
- …Nino !
Sans hésiter, je me faufile jusqu'à lui – et tant pis pour les infirmières. Inquiète, je viens lui saisir la main, mais il ne réagit pas.
- Eh. Nino.
Son crâne est bandé. Le visage sous un masque à oxygène, il a l'air de dormir paisiblement malgré ses bleus et son cocard à l'œil gauche. Mon inquiétude grandit quand je vois le sang séché au creux de son oreille – il s'est battu, lui aussi. Violemment.
Quand son brassard à tension se met à gonfler, il ne frémit même pas. Je scrute l'écran qui surplombe son lit, mais je peine à comprendre ce que tous ces chiffres signifient.
- Oh, s'il te plait… Réveille-toi.
J'ai sorti mon portable – réflexe stupide, mais je ne peux pas m'en empêcher, comme s'il pouvait tout régler. Je n'ai toujours aucun réseau. Je parcours avec espoir ma galerie de photos – qui sait, j'ai peut-être eu le temps d'en prendre quelques-unes – mais tous les clichés remontent à la précédente attaque Akuma, celle du Museum d'Histoire Naturelle.
Où étais-je cette nuit ? Est-ce qu'on a été akumatisés tous les deux, avec Nino ? On se seraient battus ensemble ? L'un contre l'autre ? L'un avec l'autre contre Ladybug et Chat Noir ? Ce sont eux qui l'ont mis dans cet état ?
Soudain, un curieux sigle s'affiche dans un coin de mon écran, preuve que mon portable détecte – enfin ! –un réseau que je n'ai d'ailleurs jamais vu. Avant que j'ai pu faire quoi que ce soit, une fenêtre vidéo surgit de nulle part. Un fond noir apparaît, sur lequel clignote le même signe : un cercle gris martelé de cinq points noirs. Puis tout s'éclaircit, une personne se profile peu à peu, filmée en noir et blanc.
…Ladybug !
Face à la caméra, elle semble hésiter, comme dans l'attente que la mise au point soit faite. Dans sa main, elle tient un gros micro à pois noirs. D'aspect ancien, il me rappelle ceux qu'on ne voit que dans les films d'avant-guerre.
Elle articule en silence une brève question, semble obtenir une réponse du caméraman, puis elle baisse les paupières un court instant.
- Avis à tous les parisiens, ici Ladybug. Je ne dispose pas de beaucoup de temps, alors écoutez-moi attentivement, s'il vous plait.
Sa voix est un peu déformée par la qualité très passable de l'enregistrement, mais elle reste clairement audible et même décidée, comme toujours. Un effet d'écho me fait lever la tête : l'écran de télévision affiche également Ladybug, et à en croire les infirmières et les civils qui fixent leur portable avec stupéfaction, nous captons tous la même transmission. Même les haut-parleurs de l'hôpital diffusent son message audio.
- La situation est désormais stabilisée. Chat Noir et moi-même avons trouvé un terrain d'entente, l'Exilé est sur le point de se rendre. Je demande aux autorités compétentes de respecter leur engagement avec Audimatrix et Rogercop, et de nous laisser manœuvrer jusqu'à l'aube. N'intervenez plus, s'il vous plait. N'approchez plus du Louvre, ou les civils qui y sont retenus prisonniers risquent gros.
« L'Exilé » ? Rogercop, Audimatrix ? Des civils prisonniers ?! Qu'est-ce que…
- Merci à tous les akumatisés pour leur aide précieuse et leur sacrifice. Ils auront probablement tout oublié, mais ne leur tenez pas rigueur des dégâts occasionnés, car ils n'ont fait que leur devoir. Soyez tranquilles, le Papillon a été vaincu. Il ne fera plus jamais de victime.
Elle a une courte inspiration, puis un soupir las.
- Je sais que la nuit a été difficile pour tout le monde, mais s'il vous plait, tenez bon. À l'aube, tout sera réglé. Quoi qu'il arrive ensuite… Gardez courage. Cette ville et ses habitants sauront se relever, je le sais.
Elle se tait, semble chercher ses mots. Puis elle esquisse un dernier sourire à la caméra, et tend la main comme pour la saisir.
- Miraculous Ladybug… !
L'objectif tremble puis se braque vers le ciel. L'image se brouille, et tous les écrans s'éteignent. J'ai un gémissement.
- …Non !
Mais la fenêtre se ferme, le sigle – une coccinelle – au coin de mon écran disparaît. Dans la pièce, il règne un silence de mort. Puis un sifflement se fait entendre, une vague lumineuse et familière surgit à travers les murs, baigne les lits et les gens de son flot rouge, noir et argent. Elle s'estompe vite, et le calme revient.
Ma tête me fait moins mal, mes courbatures se sont apaisées. Je m'étonne de manquer d'air, puis je songe enfin à respirer. Une larme coule sur ma joue, je l'essuie d'une main hésitante. J'ignore pourquoi je pleure, mais je ne peux pas m'arrêter.
- …A…lya ?
Je sursaute, arrachée à ma stupeur. Nino me fixe d'entre ses paupières. Sa main se tend sur les draps, tremblante. Je la saisis aussitôt.
- Nino…!
Il répond faiblement à mon étreinte. Ses yeux hagards errent sur les rideaux et le plafond, et je devine sa question muette. Je bredouille.
- …Il y a eu une attaque Akuma, tu as été blessé, mais ça va aller maintenant. On est à l'hôpital. Et Ladybug… Ladybug s'occupe de tout.
Une infirmière passe à proximité et ralentit à ma vue, l'air prête à me renvoyer à mon lit comme on l'a fait pour Rose. Je lui jette un regard suppliant, et elle a un simple hochement de tête.
Quelque chose frôle ma joue. C'est Nino, qui essuie lentement une de mes nouvelles larmes. Il fronce les sourcils, semble monopoliser toutes ses forces mentales et physiques pour aligner quelques mots.
- …ça va ?
Je pose mon téléphone, vaincue, et lui serre la main encore plus fort. J'acquiesce et lui souris, le cœur gros.
- Ça va.
En réalité, non. Ça ne va pas. Je suis triste, et j'ai peur.
Parce que ce message de Ladybug, même rassurant, même porteur d'espoir… ça sonnait trop comme un adieu.
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Un tintement résonne contre mon oreille. Plus que quelques minutes avant ma détransformation…
Je contemple les environs, impassible. La rue et ses immeubles sont toujours dévastés. C'est à peine si le Miraculous Ladybug a étouffé les flammes des quelques voitures incendiées un peu plus loin.
- …ça n'a eu qu'un effet partiel, encore une fois. Espérons qu'au moins la transmission était bonne. Tu as pu tout filmer de ton côté ?
- Oui, on aura une copie de son annonce au cas où. Mais mon portable n'a presque plus de batterie…
Oublieuse des chuchotements derrière moi, je pose un genou à terre, la gorge nouée. À gestes mesurés, je repousse les cendres pour mettre à jour le couvercle d'ébène. Avec appréhension, je le saisis à deux mains, l'extirpe doucement des débris calcinés…
- Ladybug ? Cette caméra Miraculous était impressionnante. Elle a vraiment permis de transmettre votre message à tout Paris ?
…mais le bois s'effrite entre mes doigts. La Boîte retombe en mille morceaux parmi les cendres. Je baisse les paupières et retiens un cri de frustration. C'était peut-être notre dernier espoir.
Non ! Non…
- Ladybug ? …S'il vous plait, laissez-nous vous suivre jusqu'au Louvre.
J'inspire profondément et ravale mes larmes. Je bats des mains pour les débarrasser de la poussière grise, puis je prends volontairement mon temps pour me relever.
Reste de marbre, Ladybug. Encore un peu.
- Il faut que quelqu'un puisse transmettre votre histoire. Je peux m'en charger !
Je me tourne vers Nadja Chamack et son caméraman, qui furetaient déjà à la recherche d'informations sur l'Exilé quand je suis arrivée. Leurs vêtements de citadin ont déjà vu des jours meilleurs, mais eux-mêmes n'ont rien perdu de leur ténacité. Si le Miraculous Ladybug n'a eu presque aucun effet sur les dégâts matériels, leurs blessures en revanche semblent avoir guéri en partie – tant mieux.
La journaliste s'avance encore, très professionnelle.
- Nous nous ferons très discrets.
- Mme Chamack, vous avez une petite fille, n'est-ce pas ?
Elle se fige, interloquée.
- Bien sûr. Manon est en sécurité avec son père.
- Mais elle s'inquiète sûrement pour vous. Et elle a besoin d'être avec sa maman.
Je garde mon calme, mais en réalité cette prise de risques de la journaliste me pèse. Je paierais cher juste pour être sûre que mes propres parents vont bien, en sécurité quelque part loin du centre-ville. Nadja quant à elle paraît sincèrement décontenancée. Derrière elle, son caméraman, à défaut d'avoir son matériel habituel, a recommencé à nous filmer avec son téléphone portable. Je fais mine d'ignorer l'objectif.
- S'il vous plait, Nadja. Mettez-vous à l'abri, vous et votre collègue.
Nadja tente de répliquer, mais je me permets de la faire taire d'un geste. J'ai vu ce qu'elle a pu accomplir en tant qu'Audimatrix, et je sais que sous sa ferveur imprudente, elle a un sens aigu des responsabilités et de la sécurité du plus grand nombre.
- À vous, je peux le dire : le cessez-le-feu avec l'Exilé n'est que provisoire. La situation pourrait bientôt déraper, et nous ne voulons pas prendre le risque que d'autres civils soient blessés. Nadja, rentrez et assurez-vous que mon message est bien respecté. Il faut que tout le monde se tienne à l'écart du Louvre tant que l'Exilé n'a pas disparu.
Nadja semble hésiter. J'appuie ma demande d'un dernier sourire confiant.
- S'il vous plait. Vous aviez été parfaite en Audimatrix pour relayer nos décisions et informer la population. Continuez, ils vous écouteront.
Mes Boucles d'Oreilles tintent encore une fois. Rappelée à l'ordre, je me saisis de mon yoyo. Au moment de m'élancer vers les toits, j'entends Nadja Chamack murmurer, résignée.
- Entendu, Ladybug. Merci pour tout.
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« We used to dream » - by Justin Jet Zorbas & C. (en boucle)
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Le tintement, en continu.
Le balcon, enfin. J'atterris avec soulagement. J'ai à peine eu le temps de me redresser que ma combinaison disparaît. Le froid et les courbatures reviennent, mordants.
- Marinette.
Je m'étire en grimaçant. Tikki vient se poser sur mon épaule, légère comme une plume.
- Je sens que tu as utilisé le Miraculous Ladybug. Tu as dû te battre ?
- Non, mais j'ai voulu user du Lucky Charm pour aider un maximum de gens.
- C'est ce que je pensais… Tu as bien fait.
Je la recueille au creux de mes paumes. Elle a l'air si faible…
- J'espère que ça aura au moins pu soigner les blessés. Mais la ville est toujours dans un sale état !
Tikki hoche la tête avec lassitude.
- Il y avait certainement beaucoup trop à faire. Cette magie a toujours privilégié la vie humaine sur les dégâts matériels… Et maintenant que la Boîte n'est plus, mes pouvoirs sont de plus en plus incertains.
Elle lève vers moi un regard épuisé mais plein d'espoir.
- Qu'est-ce que c'était, cette fois-ci ? L'objet invoqué par le Lucky Charm ?
J'ai un sourire douloureux au souvenir de mon dernier item invoqué. Comme pour valider notre besoin de dissuader Paris de contrattaquer, ce n'était pas une arme, cette fois-ci.
- C'était un micro. Un gros micro à l'ancienne, raccordé à une vieille caméra sur pied, comme celles qu'on voit dans les vieux documentaires. Je les ai utilisés pour émettre sur tous les écrans opérationnels de la ville, et peut-être même aussi les radios…
Tikki a alors un sourire nostalgique.
- Oh… Celui-là ?
- Quoi, ça te dit quelque chose ? C'était l'arme d'un ancien Porteur ? Il n'avait pourtant rien de bien dangereux…
Tikki me fait un clin d'œil.
- Les Porteurs pacifistes ont été bien plus nombreux que les Porteurs combattants – et bien plus discrets aussi. Ce micro et cette caméra… Ils remontent à une époque où l'information et la communication au sein d'une population n'avaient pas de prix. Les années trente et quarante ont été une période bien sombre en Europe, tu sais.
Ses yeux brillent comme s'ils se chargeaient de larmes, mais elle garde un sourire peiné.
- Léa et Pedro. Ils ont donné leur vie pour transmettre des informations vitales aux bonnes personnes. La Résistance Française leur doit beaucoup, mais hormis Plagg et moi-même, nul ne se souvient de leur nom. Mais s'ils savaient que leur item a participé à sécuriser des civils encore une fois… Ils seraient très fiers, je pense.
Son ton est triste mais bienveillant, comme souvent lorsqu'elle parle de nos prédécesseurs. J'ai soudain une boule dans la gorge.
- Marinette ?
Je baisse la tête, honteuse.
- Prévenir Paris, ça m'est venu plus tard, une fois que j'ai eu le micro entre les mains. Mais avant ça, si je suis retournée là-bas, c'était pour… je voulais réparer la Boîte. Je voulais tout arranger, comme d'habitude. Je voudrais tellement pouvoir en faire plus ! J'ai essayé de convaincre Maître Fu, je l'ai affronté… Et tout a raté !
- Pas tout, Marinette !
Elle volette autour de moi, conciliante.
- Ce qui est fait est fait. Mais tu as sauvé Chat Noir ! Et l'Exilé s'est calmé. Tu as déjà fait tout ce que tu as pu, n'est-ce pas ?
- …Oui ! Mais…
- Rappelle-moi quel était le précédent objet invoqué par le Lucky Charm ?
- Un… Un pistolet. Avec des balles paralysantes.
J'entends encore le claquement de l'arme en question, le cri étouffé de Chat Noir quand j'ai décidé de lui tirer dessus pour l'emmener loin de l'Exilé. J'en frémis toujours. Tikki acquiesce, les yeux brillants.
- Piper et son gun. À New-York, vos prédécesseurs étaient réputés pour leurs actions violentes de répression face aux gangs. Pourtant, c'est une de leurs armes parmi les moins dangereuses qui est apparue. Ce n'était pas un hasard.
J'ai la tête qui tourne. Mon estomac gronde malgré moi. Tikki a une mimique attendrie.
- Il est temps de faire une pause, Marinette. Viens. Ton coéquipier a besoin de toi.
Elle file dans le salon sans m'attendre. Troublée, j'hésite quelques secondes devant le verre brisé qui jonche le parquet. Mes oreilles bourdonnent toujours de notre précédente… dispute.
Un hurlement. Un regard violet, assassin. Un poing levé, prêt à s'abattre…
« Laisse-moi passer… ! »
« ADRIEN ! »
Je secoue la tête – ce n'est pas important, plus maintenant ! – et j'entre à mon tour.
La cuisine qui donne sur le séjour a été visitée de fond en comble – visiblement, Plagg ne s'est pas privé de fouiller les placards et les tiroirs à la recherche de provisions et de bougies, qu'il a disséminées aux quatre coins de la pièce.
Son Porteur, en revanche, n'a pas bougé. Toujours assis sur le canapé, il fixe le vide, les yeux vitreux. Plagg, avec son empressement un peu pataud, a déposé sur la table basse une quantité impressionnante de sandwiches, fromages et gâteaux, mais rien n'a été ouvert. Je déglutis puis murmure, incertaine.
- …Adrien ?
Il sursaute comme s'il ne m'avait pas entendue arriver. Il essuie pudiquement ses joues en reniflant, tête basse. J'hésite à m'approcher tant il me parait… inaccessible. À vif. Quand enfin il m'adresse un regard, c'est tout juste si je le reconnais.
- Tu es déjà de retour ? Ça… ça a été ? Ils t'ont écoutée ?
Son sourire est diaphane, forcé. Parce qu'il semble en avoir honte, j'essaie d'ignorer ses joues encore humides, et je m'avance jusqu'au canapé en vis-à-vis.
- J'ai transmis le message à toute la ville. J'ai croisé Nadja Chamack, elle devrait faire son possible pour convaincre la police et l'Armée de ne plus intervenir… J'espère que ça suffira.
Adrien acquiesce en silence, les yeux embués. Empêcher les autorités d'attaquer l'Exilé en notre absence nous était vite apparu comme le plus urgent. Mais Chat Noir n'était pas en état d'apparaître en public, et sentant qu'il voulait rester seul avec Plagg, j'ai préféré m'éclipser.
Je m'assois face à Adrien, peinant à supporter son regard plus de quelques secondes. J'ai honte de l'admettre, mais moi aussi, j'avais besoin de prendre le large. Voir Adrien comme ça, c'est… tellement nouveau. Et tellement déstabilisant, aussi.
Adrien. Adrien est Chat Noir. Adrien a perdu son père. Adrien est…
- Tu as utilisé le Miraculous Ladybug… Tout va bien ?
Je me secoue mentalement. Ça fait trop, beaucoup trop de choses à digérer d'un coup, tout ça.
- Je voulais soigner et réparer ce qui pouvait l'être. C-Comment vont tes blessures ? Tu te sens mieux… ?
Il acquiesce d'un mot, d'un sourire amer. Sa plaie à la tête ne saigne plus, et à en croire les compresses rougies entassées dans un coin, je devine que Plagg s'en était occupé bien avant que le Miraculous Ladybug ne s'active. La voix d'Adrien est un peu moins rauque, et il a plus de facilités à parler. Mais les traces sur son cou – les marques de doigts profondément enfoncés dans sa chair – sont encore visibles. Je détourne la tête, prise d'un nouvel élan de nausée. Et si j'étais arrivée quelques minutes plus tard ?
…Quelques minutes trop tard ?
- Attends, tu as activé ton pouvoir ! Peut-être que la Boîte a été réparée ? Il faut qu'on aille voir !
L'espoir revient égayer son visage blême. À contrecœur, je secoue la tête.
- J'étais déjà sur place quand j'ai activé le Miraculous Ladybug. Ça n'a rien changé. La Boîte est… définitivement perdue.
Son regard s'éteint. Une nouvelle larme coule, et il l'essuie presque dignement cette fois-ci.
- J'ai tout fait foiré, ma Lady. Tout est de ma faute, répète-t-il. Je suis désolé.
Les poings serrés, il baisse la tête et soupire. Je reste coite, décontenancée, à court de mots. Tikki, jusque-là restée en retrait avec Plagg, vient se poser sur la table basse entre nous, puis elle m'adresse un regard interrogateur. J'articule un « aide-moi » en silence, mais elle hoche simplement la tête, dans l'expectative. Adrien renifle, les yeux fermés, aveugle à notre manège. Quand il étouffe un nouveau sanglot, je me relève d'un bond, la gorge nouée.
À pas mécaniques, je contourne la table basse et m'assois près de lui. En hésitant, j'effleure son poing si serré qu'il en blanchit. Après un temps, Adrien se relâche. Je glisse ma main dans la sienne. Je murmure ce que j'aimerais entendre, même si je sais que ça ne changerait pas grand-chose.
- …Tu as fait ce que tu as pu, toi aussi.
Adrien a un nouveau sanglot étranglé, mais sa main se resserre avec reconnaissance. Je déglutis péniblement, les yeux brûlants. Épuisée à force de tenir bon, je pose la tête sur son épaule et soupire à mon tour. Après un temps de flottement, il se laisse aller contre moi. Je finis par baisser les paupières, le cœur lourd.
Juste une minute... Rien qu'une minute.
Les sanglots d'Adrien redoublent d'abord. Muette, je me contente de simplement resserrer ma main, caresser du pouce le dos de la sienne. Peu à peu, je sens qu'il se détend, qu'il s'apaise.
Pendant ce temps, j'entends Plagg qui furète du côté de la cuisine en grommelant. Il revient finalement auprès de Tikki.
- Tiens, Sugarcube. C'étaient tes préférés à New-York, non ?
Tikki a ce petit pépiement, discret mais enjoué, que je lui connais bien. Quand j'entrouvre les paupières, elle enfourne déjà un biscuit glacé au sucre rose, couvée par le regard faussement dédaigneux de Plagg. J'ai un léger sourire amer.
Adrien frémit alors contre mon épaule, puis il se redresse, ses larmes taries. Tout en évitant mon regard, il porte ma main à ses lèvres et l'embrasse doucement. C'est différent des baisemains charmeurs de Chat Noir. J'y vois comme un remerciement muet. Pour toute réponse, je resserre brièvement mon étreinte, la gorge sèche.
Oh. Chaton…
Il souffle alors d'une voix enrouée.
- Nous rendre. Il n'y a rien d'autre à faire, n'est-ce pas, Tikki ?
Je me redresse vivement, tirée de ma bulle. Tikki repose son deuxième gâteau et nous fait face, attentive. Adrien, encore reniflant, soutient pourtant son regard sans ciller. Le sujet est grave, mais de toute évidence, il en a déjà discuté avec Plagg.
- À l'origine, les Miraculous ont été créés pour canaliser l'énergie de la Nature, et pour la doter d'une conscience, explique Tikki d'une voix douce. Ils nous maintiennent tangibles et actifs dans votre univers. Maintenant que la Boîte n'est plus, nos Miraculous risquent de dépérir peu à peu… Et nous aussi.
- Nos liens avec votre monde vont s'effriter. Nous pouvons retourner à un état originel, déclare Plagg. Ce n'est peut-être plus qu'une question de temps maintenant.
Adrien inspire brusquement. Nos mains se resserrent presque simultanément, et je souffle, alarmée.
- Ça veut dire que vous allez… mourir ?
- Si mourir signifie disparaître de votre champ de perception humaine, reprend Tikki avec calme, alors oui, Marinette, nous allons mourir. Mais à vrai dire, nous allons juste exister autrement. Hors de votre portée, et séparés les uns des autres. Indépendants, comme aux temps immémoriaux.
Plagg a un léger tic de ses vibrisses, et il marmonne, l'air inquiet.
- Ce sera comme autrefois, Sugarcube. Tu tiendras le coup ?
- Oui, Kittycat. Tout ira bien. Il le faut.
Elle a un regard conciliant pour Plagg. Reprenant son gâteau, elle le grignote petit à petit d'un air absent.
- Cela fait si longtemps que nous nous battons pour les humains… Peut-être qu'il est temps de partir, pour nous aussi. Tu ne crois pas ?
Plagg ne répond rien, mais ses yeux verts luisent d'une façon étrange, presque ouatée. Il finit par baisser les paupières et se roule en boule à la manière d'un chat résigné.
- Tu es la plus belle chose qui me soit arrivé, Hathna. J'ai du mal à m'imaginer ce que ce serait, sans toi.
- Je sais, Krankru, répond Tikki du même ton nimbé de tendresse. Moi aussi, j'ai du mal.
Tikki contemple son biscuit un long moment puis le repose, les antennes basses.
- Mais j'ai vu Fu de mes propres yeux. Sur le champ de bataille toute à l'heure, j'ai ressenti ce qu'il éprouvait. Je sais pourquoi Wayzz s'est sacrifié, et je le comprends. Quand Fu aura récupéré les énergies des Astres, il n'aura plus aucune raison de se battre, et l'Exilé devrait s'éteindre de lui-même.
Plagg entrouvre un œil, et Tikki et lui échangent un regard entendu.
- Fu sera enfin libre, conclut mon kwami avant de se tourner vers Adrien et moi. Nous autres les kwamis, nous serons tous rendus à la Nature. S'il vous plait, veillez à ne pas être près de lui quand cela arrivera.
Je frissonne. Je me souviens de l'explosion, de la déferlante des kwamis libérés lors de la destruction de la Boîte. C'est certainement à ce déploiement d'énergie – dévastateur – que Tikki fait allusion.
Adrien reprend d'une voix chevrotante.
- Vous allez souffrir… ?
Plagg lève un regard un peu plus vif vers nous et déclare à brûle-pourpoint.
- Peut-être ? Mais nous n'aurons plus aucune conscience une fois passés de l'autre côté, alors franchement, je…
Tikki se racle la gorge et effleure une de ses vibrisses. Plagg se hérisse, les prunelles écarquillées, mais curieusement il ne s'éloigne guère. Avec un bruit sourd qui ressemble à un ronronnement, il se redresse et vient glisser sa tête contre la patte minuscule de Tikki. Elle nous murmure dans un sourire.
- Ce n'est pas important. Et si nous vous savons sains et saufs, loin du danger… Le passage sera toujours plus doux à vivre.
Ma gorge est tellement nouée que je dois m'y reprendre à deux reprises avant de pouvoir parler.
- Et nous ? Est-ce qu'on va oublier ?
- Oui, Marinette. Vous allez tout oublier. Tout ce qui peut avoir un lien avec les Miraculous.
Adrien se crispe.
- Même si on ne renonce pas ? Même si l'Exilé récupère nos Miraculous sans qu'on ait clairement dit qu'on abandonnait ?
- Les Miraculous seront détruits. Nous allons partir, et notre magie avec, gamin, réplique Plagg. Tout va disparaître. C'est inévitable.
Adrien ne répond guère, très pâle tout à coup. Je le contemple sans mot dire, anxieuse. Alarmé, Plagg s'éloigne à contrecœur de Tikki, et vient voleter à hauteur du visage halluciné de son Porteur.
- C'est pour le mieux, hein ? Au départ, c'est bien ce que tu voulais, gamin… !
Mais devant un tel silence, il déchante peu à peu. Ses oreilles se couchent, ses vibrisses s'abaissent.
- …N'est-ce pas… ?
La voix de Plagg devient hésitante, à peine audible. Et soudain, la main d'Adrien quitte la mienne. Il se tend vers son kwami, l'attrape pour le ramener contre son cœur, puis il se recroqueville, les épaules tremblantes. Après quelques longues secondes, il éclate en sanglots, et c'est un son purement déchirant.
Un éclair noir, un sifflement. D'un élan de magie, Plagg s'extrait de cette étreinte désespérée, et son Porteur se fait plus petit encore. Les oreilles basses, les yeux ouatés, le kwami vient se poser sur les cheveux d'Adrien et chuchote, désemparé.
- Oh, gamin… ! Arrête, ça n'est pas si terrible… !
Mais les sanglots d'Adrien redoublent, étouffés entre ses mains. Je m'écarte instinctivement, incapable – ou interdite ? – d'intervenir. Une couverture tombe sur mes épaules, et je la referme aussitôt sur ma poitrine, soudain grelottante. Il fait si froid dans ce salon inconnu, ouvert à tous les vents… !
- T-Tikki ?
Elle ajuste la couverture sur ma nuque puis revient me faire face, dans l'expectative. Je la fixe éperdument, les larmes aux yeux. L'air me manque. Ça devient trop réel, tout va trop vite, je…
Je…
- Alors… C'est fini ? C'est vraiment fini ?
Elle me contemple sans mot dire, d'un air grave que je ne lui avais encore jamais vu. Après quelques interminables secondes, elle cille enfin. Elle s'incline, comme pliant sous un poids devenu trop lourd pour elle.
- Oui, ma Ladybug… Je crois que maintenant, c'est vraiment fini.
C'est soudain comme si mon cœur s'arrêtait pour ne plus jamais repartir. L'espace d'une atroce seconde, tout se fige en moi. Puis les larmes montent, impérieuses. Je sanglote. Je ne trouve plus mes mots. Je n'arrive plus à penser. Et pourtant j'ai tellement…
…tellement de choses à lui dire !
- Tikki, je… je…
- Chut, ma Ladybug. Je sais.
Elle vient se lover contre ma joue, et je l'entoure de mes mains tremblantes. Je fonds en larmes tandis qu'elle murmure, inlassablement, comme une caresse.
- Moi aussi… Moi aussi.
.
.
- Tikki… Transforme-moi.
L'habituelle gangue tiède se referme sur moi. Toutes mes douleurs ou presque s'estompent, la fatigue s'amenuise. Je garde les yeux fermés un peu plus longtemps que nécessaire, consciente de la présence de Tikki comme je ne l'avais encore jamais été auparavant.
…Parce que c'est la dernière fois.
Rien que cette idée manque de me tirer de nouvelles larmes, et je frissonne, toujours glacée de l'intérieur. Instinctivement, je récupère ma couverture sur le canapé et m'en enveloppe. Puis j'inspire avec force, déterminée à gérer mes émotions désormais.
Un chuchotis m'interpelle, un éclair vert jaillit à l'extérieur. Une silhouette familière bondit du balcon et disparaît. Je m'avance jusqu'à la balustrade. Il fait encore nuit noire, et Paris, privée d'électricité, paraît plus calme et abandonnée que jamais, ainsi veillée par une Lune blafarde.
Chat Noir vient d'atterrir avec souplesse sur le bitume enneigé en contrebas. Dans son dos, sous ma sacoche qu'il a embarqué par réflexe, sa combinaison est redevenue noir de jais. Le papillon stylisé a disparu.
Sa ceinture bat ses mollets avec impatience alors qu'il sonde les alentours, qui s'avèrent déserts. Puis il fait volte-face, et ses étranges iris fendus – verts, enfin – viennent trouver les miens. Il me fait un signe de tête interrogateur. Je franchis la balustrade, atterris sans mal dans la ruelle et m'empresse de le rejoindre.
Il me scrute en silence, l'air absent. Je resserre ma couverture sur mes épaules et souffle, étonnée.
- …Quoi ?
- On a encore du temps, avant l'aube. Non ?
- Oui, et ?
D'un geste habitué, il replie son bâton et le fixe à sa ceinture, puis il me tend la main.
- Alors… Rien ne presse ?
Je lui rends son regard sans mot dire, perplexe. Derrière son loup noir, ses prunelles insondables brillent, de cette lueur un peu curieuse et presque irréelle, propre à Plagg comme à Chat Noir. Il ne sourit pas, il ne plaisante pas… Et pourtant, je me sens rassurée. À nouveau en confiance.
C'est lui. C'est bien lui.
Je glisse ma main dans la sienne, et c'est un contact à la fois inédit et familier. Réconfortant.
- Le Louvre n'est qu'à quelques kilomètres, déclaré-je. Et… non, rien ne presse, Chaton.
Les yeux de Chat Noir se rétrécissent d'un rien, reconnaissants.
Nous partons à pied, côte à côte.
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« With You » - Arend Erasmus (en boucle)
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La ville est déserte. Silencieuse. Comme figée dans le temps, endormie sous la neige. À chaque coin de rue semble attendre un souvenir – celui d'une bataille, celui d'une victoire, ou tout simplement les échos d'une discussion amicale pendant nos rondes, émaillées de plaisanteries charmeuses et de jeux de mots passablement inventifs.
Tellement de souvenirs…
Et dire que je vais tout oublier. Maître Fu, Plagg, Wayzz. Les akumatisés et la façon dont ils ont su se dépasser.
Je vais oublier Tikki. Tous ces moments qu'on a partagés. Tous les sages conseils qu'elle a pu me donner. Ces semaines, ces mois entiers où j'ai eu l'impression d'enfin avoir une sœur, une confidente.
Je vais oublier Chat Noir. Nos missions. Notre amitié. Notre… complicité.
Comme pour me rappeler à l'ordre, je trébuche sur un tas de gravats, et la main de Chat Noir se resserre vivement en guise de soutien. J'émerge à contrecœur de ma rêverie. Nous avons remonté la Seine en direction du Louvre, et la place du Châtelet s'étend devant nous, parée d'une couche de neige fraîche, comme miraculeusement épargnée par la fièvre des combats et l'évacuation d'urgence. En son centre, s'élève la Fontaine du Palmier, avec son ange de la victoire, ses statues et ses sphinx.
Et avec eux, c'est tout un souvenir qui s'éveille. Je m'arrête, foudroyée. Chat Noir m'imite, interloqué mais patient.
Je le revois ce jour-là, toujours aussi sûr de lui mais étrangement calme. Je revois la façon dont il m'a tendu la main, la résolution dans son regard brillant. J'entends encore le ton de sa voix, à la fois tendre et décidé.
« Je me suis promis de te le dire dès que je te verrai. Ladybug, je… »
J'ai un sourire malgré moi.
- Alors, déjà, à l'époque… tu le pensais vraiment ?
- Hein ?
Je lui montre la Fontaine du Palmier. Il plisse les yeux, l'air perdu. C'est vrai qu'il ne peut pas se souvenir pas de tout, à propos de ce jour-là.
- La Saint-Valentin. La mission Dislocœur, ajouté-je. Ta… tentative de déclaration ?
Son visage grave s'éclaire enfin, puis il se fend même d'un petit sourire rêveur.
- …Déjà, oui. En fait, depuis toujours. Dès la mission Cœur de Pierre, c'est devenu comme une évidence pour moi, ma Lady.
Avec douceur, il m'entraîne à sa suite. Il a un soupir vaguement théâtral.
- Mais pas encore assez évident, faut croire. Avoir Ladybug comme voisine de classe, ça devait être trop beau pour être vrai… Ou alors, j'étais tellement obnubilé par l'idée de plaire à ma coéquipière que j'en ai oublié de regarder autour de moi. Pourtant, tu étais là… juste là.
Son sourire se teinte d'amertume. Je l'observe en catimini, à la fois étonnée et intriguée, à l'affût d'un détail, d'un repère. Sous ce masque, ce n'est pas le Chat Noir bravache et impulsif que je connais, même s'il ressemble au coéquipier parfois taciturne et désemparé de ces dernières semaines. Ce n'est pas non plus cet Adrien solaire et bienveillant qui brillait du collège. Depuis quelques temps, je le redécouvre.
Rien qu'avec cette peur mêlée de désespoir, dans la cour chez Maître Fu.
Ou cette candeur sur les toits de Paris, après qu'il m'ait démasquée, quand il me parlait de sa propre identité secrète.
Et même cette rage, face à l'Exilé…
« Je vais lui faire la peau ! »
- A-Adrien, je…
Je me fige encore une fois, l'estomac noué. Il m'interroge du regard, et je ne sais plus par quoi commencer. Comment fait-il ? Comment fait-il pour être aussi calme, aussi serein ? Alors qu'on est sur le point de tout oublier ?
Comment fait-il pour tenir alors qu'il a déjà tellement perdu, tellement… ! Depuis si longtemps !
Et moi qui n'ai rien vu, rien compris…
- Eh, ça va ?
Je me secoue vivement – ce n'est pas le moment de craquer ! – et me contrains à lui sourire.
- Dire que moi, j'ai l'impression de tout juste commencer à te connaître. Alors que ça fait si longtemps qu'on se bat côte à côte et qu'on va en cours ensemble. Et pourtant, je n'ai rien vu…
C'est lamentable. Tout ce temps perdu… !
Il a un éclat de rire sans joie, un rictus presque attendri.
- Nous n'avons rien vu, Marinette. Ce n'est pas ta faute. Même mon… Mon propre père ne m'a pas reconnu.
Il marque un temps d'arrêt, comme frappé par ses propres mots. Puis, sur son impulsion, nous reprenons notre route. Rien qu'à l'idée qu'il puisse sangloter comme il l'a fait dans l'appartement, je sens déjà mon cœur chavirer. Mais il renifle et reste digne.
- Avec le masque, je deviens quelqu'un d'autre, marmonne-t-il, bourru. C'est sûrement pour ça que ça m'a autant plu, au début. Pas de comptes à rendre.
Le silence revient, et devant sa mine sombre, je n'ose plus rien dire.
Nous quittons la place du Châtelet. L'horizon au nord se teinte peu à peu d'une lueur dorée. Le Louvre n'est plus très loin… Et la réalité me frappe encore, un peu plus effrayante à chaque pas. Je deviens tout à coup si consciente de la présence – éphémère – de Tikki autour de moi que cela m'est presque douloureux. Les paroles de Plagg tournent en boucle dans ma tête.
« Tout va disparaître. C'est inévitable. C'est pour le mieux, hein ? Au départ, c'est bien ce que tu voulais, gamin ? »
Je me crispe davantage, et la main de Chat Noir se referme sur la mienne en guise de réconfort.
- J'ai peur d'oublier, Chat Noir.
Il ralentit un bref instant, mais son regard vert reste fixé au loin.
- Je sais. Pourtant, l'oubli, c'est… rassurant.
- Ah bon, tu trouves ?
- En tout cas, ça l'a été pour moi.
Il prend une longue inspiration, hésitant.
- Pendant des semaines, je me suis torturé l'esprit en prévision de mon départ. Alors, quand Maître Fu m'a dit qu'il y avait un prix à payer pour libérer Plagg… et quand j'ai su ce qu'était ce prix… Au début, j'ai eu peur, comme toi. Mais ensuite, j'ai été soulagé. J'ai déjà perdu ma mère, je sais ce que ça fait de regretter quelqu'un. Je me suis dit que ça serait plus facile à vivre, puisque tu ne me manquerais pas. C'était digne d'un lâche, ajoute-t-il d'une voix plus incisive. Et tu m'en as voulu, je le sais.
D'un regard, il me défend de nier. Je reste songeuse. C'est vrai, je lui en ai voulu pendant un temps. Mais c'était parce qu'il ne m'avait rien dit de son départ anticipé, parce qu'il comptait me laisser affronter le fait accompli – son absence du jour au lendemain. Mais maintenant, avec le recul ? Ça me semble futile de s'en vouloir pour une telle raison.
- Je ne sais pas vraiment si on peut parler de lâcheté, soufflé-je avec précaution. Je… Je peux à peine imaginer ce que tu as enduré avec la disparition de ta mère. Mais si j'avais été dans ton cas, j'aurais peut-être préférer oublier moi aussi plutôt que d'en souffrir. Tikki dirait que ce comportement est tout simplement humain.
Chat Noir reste muet, mais je sens son regard planer sur moi à plusieurs reprises. De longues minutes passent avant que je n'ose risquer un coup d'œil vers lui : il a l'air encore plus absent, et même morose. La gorge nouée, je lui donne un coup d'épaule encourageant, l'interroge d'une pression sur ma main griffue. Enfin, son sourire redevient rêveur.
- Tu te rappelles, le soir où je t'ai annoncé que je partais ?
- Oui. Franchement, comment l'oublier ?
Alors là Marinette, pour le choix des mots, bravo… !
Je me mords la lèvre, horrifiée. Mais Chat Noir passe outre.
- Je t'ai dit que ma famille voyageait beaucoup. Et qu'on restait rarement au même endroit pendant plus d'un an.
Je déglutis, soulagée qu'il ne relève pas ma maladresse.
- Oui. Et… ?
- Je t'ai menti. Pardon.
- …Ah.
Oui, à la réflexion, je m'en doutais un peu… Mais sa volonté de se faire pardonner est touchante.
- En fait, je n'ai presque jamais quitté Paris. Quand j'ai rejoins ta classe, c'était bien la toute première fois que j'allais à l'école. Jusque-là, je prenais des cours particuliers à domicile, parce que mon père refusait que je quitte le manoir suite à la disparition de Maman. Et avant ça… c'était parce que j'étais malade. Constamment.
Mon cœur fait un bond. Adrien, malade ?
- C'est vrai ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Ça a commencé quand j'étais petit. À l'époque, mes parents voyageaient encore beaucoup pour chercher l'inspiration, et ils m'emmenaient souvent avec eux. Un jour j'ai développé une forme d'asthme très sévère, et on a dû rentrer en France. À cause de mes crises, j'ai passé plus de temps dans les hôpitaux que chez moi pendant les 6 premières années de ma vie.
Je le contemple avec stupeur.
- Mais… Mais je n'en ai jamais entendu parler !
- Mes parents ont toujours refusé de divulguer leur vie privée dans la presse. Ils ne voulaient pas que je souffre de leur célébrité dans le milieu. Pendant des années, c'est à peine si les médias spécialisés ont su qu'ils avaient eu un enfant.
Je garde le silence, choquée. Moi qui croyais tout savoir d'Adrien, comment ai-je pu passer à côté ?
- Mes crises se sont aggravées avec l'âge, poursuit Chat Noir. Je me souviens d'avoir fêté mes sept ans dans ma chambre d'hôpital, avec mes parents et quelques infirmières. Je n'ai même pas réussi à souffler mes bougies tout seul, mais pour moi, c'était la routine. Mes parents ne voyageaient plus du tout, j'étais content d'être avec eux… Mais ma mère pleurait beaucoup, et mon père n'allait plus travailler. Parfois, ils se disputaient, mais elle m'expliquait que c'était parce qu'ils s'inquiétaient pour moi.
Sa voix devient incertaine. À son regard troublé, je sens qu'il peine à rassembler ses pensées.
- Un jour, les médecins sont venus leur parler, et elle a pleuré encore plus. Je… Je ne sais plus ce qui s'est passé ensuite cette année-là. Entre mes crises, les examens et les médicaments… je crois que j'ai fini dans le coma. Et puis un jour, je suis allé mieux. Comme ça. Sans réelle explication. Les médecins n'en revenaient pas. Personne n'y croyait. Bizarrement… Je crois que c'est là que les disputes ont empiré. Ou alors, c'était juste avant… ? C'est tellement flou !
Il se frotte la tempe et finit par soupirer, l'air sombre.
- Mais j'ai pu quitter l'hôpital, et à la maison, c'était… différent. Je n'ai pas compris ce qui avait changé, à l'époque. Mais ma mère voyageait à nouveau, mon père restait souvent dans son atelier. Maman ne pleurait plus, mais elle souriait de plus en plus rarement. J'étais encore fragile, alors ils m'ont fait continuer les cours à domicile. Je n'étais pas très à l'aise avec les enfants de mon âge, donc ça me convenait. Et ça me permettait aussi de voir mes parents plus souvent, quand ils étaient au manoir. Les années ont passé… J'ai voulu faire plaisir à ma mère, et j'ai demandé si je pouvais devenir mannequin et travailler avec elle. Ça lui a rendu le sourire pendant un temps… Tu sais, c'est elle qui m'a tout appris.
Sa voix devient presque chantante à ces mots, et je retrouve enfin ce sourire, cette lueur dans ses yeux qui m'évoquent tant Adrien – le garçon à l'aura solaire, qui ressemble beaucoup à cette femme belle et gracieuse dont j'ai aperçu le portrait chez lui.
- Un jour, elle n'est pas rentrée d'un voyage d'affaires. Je ne l'ai plus jamais revue.
Je perds mon semblant de sourire.
- Elle est partie sans prévenir, sans un mot. Personne n'a jamais voulu m'expliquer. Père ne me regardait plus en face. Quand il passait du temps avec moi, c'était pour me faire des reproches ou me donner des ordres… Alors j'ai pensé que tout était de ma faute.
- Hein ? Comment ça ?
- J'ai cru que je l'avais déçue. Et que mon père se noyait dans le travail pour ne pas avoir à supporter son départ… et ma présence. J'ai cru que j'avais fait quelque chose de mal et qu'il m'en voulait, puisque moi-même, je m'en voulais d'avoir fait fuir ma mère.
Je l'arrête, désarçonnée par la sincère tristesse dans son regard. Il le pense vraiment… !
- Mais… mais Chat Noir, tes parents se sont séparés. C'était leur couple, leur histoire, et toi tu n'étais qu'un enfant. Tu n'y étais sûrement pour rien !
- Je sais, c'était stupide. Mais à l'époque, j'étais tout seul. J'y ai vraiment cru.
Un grondement de moteur nous interrompt. Au bout de l'avenue, des phares balaient les gravats qui encombrent le bitume. À première vue, c'est un convoi militaire, qui fait probablement une ronde pour maintenir un périmètre de sécurité autour des zones sinistrées. Je n'ai pas envie de faire bonne figure, et Chat Noir non plus selon toute vraisemblance, car d'un même élan, nous bifurquons dans une rue adjacente, plus étroite et plus sombre.
De nous deux, seul Chat Noir est doté d'une vision nocturne. Mû par l'habitude, il m'entraîne à travers un dédale de ruelles obscures, et je le suis docilement pendant que je digère tout ce qu'il vient de m'apprendre. Adrien malade, sa mère disparue sans donner de nouvelles, son conflit avec son père lié au départ de cette dernière… Si j'avais pu me douter !
Chat Noir s'arrête à un carrefour désert, et nous tendons l'oreille. Le grondement de moteur s'est éteint à l'horizon. Rassérénée, je m'apprête à repartir, mais Chat Noir me stoppe d'une pression sur ma main.
- Attends. Il faut que je te dise…
À la lueur de la Lune, son regard vert se trouble.
- Tout à l'heure, grâce à son Akuma… Mon père m'a fait voir des choses de son passé. C'est allé très vite, je n'ai pas tout compris, mais… Je crois que ma mère aussi était une Porteuse de Miraculous, depuis bien plus longtemps que lui. Depuis son enfance.
Mon cœur fait un bond.
- Quoi ? Tu veux dire qu'elle a connu Maître Fu ?
Il secoue la tête.
- Pas d'après mon père. Il a rencontré ma mère alors qu'ils étaient enfants, et elle était déjà une Porteuse. J'ignore comment elle avait obtenu son Miraculous. Peut-être qu'elle l'a trouvé pendant un séjour à l'étranger… Mon grand-père était diplomate, donc elle voyageait beaucoup avec ses parents. Enfin, bref. Quand je suis tombé gravement malade, ma mère a fini par penser que c'était à cause de Duusu, le Kwami du Paon.
Je fronce les sourcils, étonnée. Rendu malade par un kwami… ?
- Je suis allergique aux plumes, me rappelle Chat Noir. Aujourd'hui encore, sans traitement, ça peut rapidement dégénérer. Et c'était pour ça que mes parents se disputaient. Mon père trouvait cette théorie absurde, mais ma mère y croyait vraiment, et elle pensait qu'il fallait rendormir Duusu pour me permettre d'aller mieux. Mes parents savaient tous les deux ce que ça signifierait si elle renonçait à son Miraculous, et mon père avait peur des conséquences. Mais quand mon état est devenu critique, elle a rompu le lien avec son kwami et l'a contraint à se rendormir.
Il lève sa main droite et fait jouer pensivement l'Anneau à son doigt griffu.
- En fait, un Porteur peut très facilement « renoncer » à son Miraculous : son kwami se met simplement en sommeil, et le Porteur garde sa mémoire jusqu'à ce que quelqu'un d'autre accepte cette charge et se transforme. Personne n'a remplacé ma mère au titre de Porteur, donc au début, tout allait bien. J'ai guéri. La vie a repris son cours… Et puis, au fil des années, sans que mon père s'en aperçoive, elle a peu à peu oublié son kwami et tout ce qu'elle avait tissé avec lui. Puis elle a oublié ce qui la liait à mon père, et ce qui la liait à moi. Comme si toute son existence n'avait été qu'un rêve pour elle. Sûrement parce que son Miraculous était l'un des piliers de son passé, de sa personnalité.
Les paroles de Tikki me reviennent en mémoire, alors qu'elle faisait allusion à l'amnésie programmée de Chat Noir.
« Peut-être même qu'il oubliera un pan entier de sa vie… »
Je reste stupéfaite, pouvant à peine imaginer l'effet dévastateur que cela aurait sur quelqu'un devenu Porteur aussi jeune. La voix de Chat Noir se fait chevrotante. Dans la pénombre, ses yeux verts deviennent vitreux, de la même manière que ceux de Plagg lorsqu'il était troublé.
- Elle est partie… presque malgré elle. Comme si elle n'avait pas d'autre choix. Comme si c'était encore pire pour elle de rester avec nous. Quant à mon père, son chagrin était tel qu'il n'y a plus jamais eu de place pour moi ou pour le reste dans sa vie. Il est devenu ce Papillon aigri, qui voulait juste rendre la mémoire à son épouse, où qu'elle soit. Pour qu'elle puisse rentrer à la maison. Avec nous. Avec moi… Et moi, j'ai…
Un trait argenté file sur le velours de son masque, et il l'essuie rageusement d'un revers de gant.
- J'ai voulu oublier… ! Je l'ai voulu pour de bon ! Mais j'ai eu tort, j'en suis sûr maintenant !
Sa voix se brise. Lâchant sa main tremblante, je l'enlace. D'abord surpris, il me rend finalement mon étreinte, sanglotant.
- Je voulais vous oublier, Plagg et toi. Pour ne pas avoir à souffrir, quitte à tirer un trait sur Chat Noir. Mais maintenant, je sais enfin ce qu'est devenue ma mère. Je comprends enfin ce qui est arrivé à mon père, je comprends pourquoi il n'arrivait même pas à me regarder en face pendant toutes ces années. Alors… Alors non. Si aujourd'hui, j'avais le choix… non, je ne voudrais pas oublier ! Je ne veux pas !
Il me serre un peu plus fort. Je l'écoute, les larmes aux yeux, le souffle suspendu.
- C'est cruel, mais tout a enfin un sens, maintenant ! Je ne peux pas approuver ce que mon père a fait avec Nooroo, mais je sais que j'aurais préféré vivre et vieillir avec ça. Je préfère savoir que ma mère m'a aimé, qu'elle a sacrifié son lien avec son kwami dans l'espoir de me sauver la vie… Et qu'elle est partie à cause de ça. Je préfère savoir que si mon père a mis tout le monde en danger… c'était pour la ramener, pour qu'on soit à nouveau tous ensemble et heureux. C'est pour cette raison-là qu'il ne supportait plus de me voir. Pas parce qu'il ne m'aimait plus ou parce qu'il m'en voulait, mais parce qu'il était désespéré. Parce qu'il se sentait coupable.
Chat Noir s'écarte un peu. Ses yeux sont pleins de larmes, sa voix est pâteuse, et pourtant il sourit. Un sourire infiniment doux et amer.
- Ils m'aimaient. Ils s'aimaient, et ils ont tout sacrifié pour notre famille. Ça au moins, j'espère pouvoir m'en souvenir. Je n'ai plus qu'à avancer maintenant… Essayer de me construire… Sans mon père, ce sera difficile. Mais nous, on sera toujours dans la même classe. Alors qui sait, on va peut-être pouvoir tout recommencer ? Peut-être que ça se passera différemment ?
Sa voix est si faible, suppliante, et son regard si limpide, implorant, que je n'ai pas le cœur à autre chose que sourire et acquiescer.
- Oui, Chaton, j'en suis sûre… !
Son sourire s'élargit, reconnaissant, lumineux – bien plus encore que tous ceux qu'Adrien m'a fait jusque-là. Il m'embrasse furtivement le front et me serre contre lui.
- Merci, ma Lady. Merci de m'avoir écouté, merci d'être là. Je le sais, même si j'oublie Ladybug, je finirai par retomber sous ton charme… !
Je love mon visage dans le creux de son cou et j'attends qu'il sèche ses larmes, frigorifiée sous ma couverture. Lorsque nous reprenons la route, le ciel commence à s'éclaircir. Chat Noir semble épuisé et ailleurs, vidé de ses dernières forces, et pourtant son visage est détendu, son pas plus léger. J'ai presque du mal à le suivre. Je me cramponne à sa main, mise au supplice.
Parce que tout au fond de moi, j'ai envie de crier. De hurler.
Parce que je ne crois pas que ce sera aussi simple. Même en admettant que Tikki et Plagg aient raison, même si l'Exilé se rend une fois qu'il aura récupéré nos Miraculous… Je n'y crois pas, non !
Le père d'Adrien est mort. Ce n'est peut-être qu'une question de temps avant qu'on ne découvre que Gabriel Agreste était le Papillon. Que pensera Adrien alors ? Quel regard aura-t-il sur tout son passé familial ? Et que feront les gens face au scandale ? Et Plagg qui hier encore me disait…
« Ne le laisse pas tomber. Ce gosse a sa part d'ombre, et il est plus fragile qu'on ne le croit. Avec les casseroles qu'il se traîne, je pense qu'il aurait déjà plongé s'il ne nous avait pas rencontrés. »
Adrien est persuadé qu'il peut rebondir, que cette tragédie a un sens et que ça l'aidera à avancer. En réalité, il n'a plus le choix… Mais, s'il oublie ne serait-ce qu'une partie de toute cette histoire ? Qu'est-ce qui va se passer ? Que va-t-il lui arriver ?
Et moi ? Une fois Ladybug disparue, est-ce que Marinette saura faire front ? Est-ce que je serai capable d'aider Adrien, de le soutenir quand il en aura le plus besoin ? Moi qui n'ai jamais su lui adresser la parole sans bégayer ? Moi qui n'ait jamais pu voir tout ce qui le tourmentait ?
Plagg murmure, encore et encore…
« Il a beau y croire, il n'est pas invincible. »
Non, Adrien n'est pas invincible. Sans Plagg, sans Chat Noir, il n'est qu'un humain.
Et moi non plus, je ne suis pas invincible…
…non ?
Au détour d'une rue, mon angoisse monte d'un cran : le Louvre est en vue, emprisonné sous un dôme doré. Comme je l'avais demandé aux autorités, il n'y a aucun signe de vie alentours.
Chat Noir expire doucement.
- On y va ?
J'acquiesce, nerveuse. Nous passons le dôme protecteur sans rencontrer la moindre résistance. Les portes de la façade Est du Louvre étant solidement fermées, nous escaladons en quelques bonds les montants de pierre de la Colonnade. Nous longeons par les toits la Cour Carrée, encombrée de gravats et de restes de véhicules et d'hélicoptères militaires, traces des derniers affrontements avant que ne soit donnée la retraite.
La cour Napoléon – la plus vaste – s'étend maintenant à nos pieds. En son centre, la Pyramide du Louvre a perdu toute sa verrière. L'un des versants semble avoir été creusé d'une explosion, ses montants métalliques calcinés et comme tordus par une main à la puissance surhumaine. Depuis les tréfonds du hall souterrain, une épaisse fumée grise monte lentement vers le ciel, qui d'ailleurs commence à s'éclaircir pour de bon.
L'aube est proche.
- Il est en bas, hein ?
- Probablement…
L'endroit paraît calme et désert, mais une curieuse tension plane dans l'air. Nous nous apprêtons à bondir dans la cour en contrebas, quand un tintement familier résonne. En échangeant un regard alarmé, nous dégainons nos armes respectives : quelqu'un tente de nous joindre sur nos communicateurs. Ensemble, nous acceptons l'appel. Une voix bien-connue tonne alors, mais elle vient autant de nos items que de l'ouverture dans la pyramide, au loin.
- N'approchez pas plus, Porteurs, ou cette ville paiera pour vous. Détransformez-vous. Et renoncez.
Mon estomac se retourne littéralement – c'est fini. Chat Noir me jette un regard qui se veut encourageant, mais sa peau est blême : il n'en mène pas large lui non plus. Il porte sa main gauche à son Anneau.
…Non.
- Attends, Chat Noir.
Il se fige aussitôt.
- Quoi ?
J'inspire un grand coup.
- Tu me fais confiance ?
Il répond au quart de tour, un peu plus serein.
- Toujours, ma Lady.
Silencieuse et impassible, je viens me placer face à lui. Je retire ma couverture et la lui mets sur ses épaules, puis je me hausse sur la pointe des pieds pour la rabattre en douceur sur sa tête. J'ai un léger sourire crispé tout en bataillant avec ses oreilles de chat. Il me laisse faire, intrigué.
Puis je me dresse à nouveau sur la pointe des pieds et lui plante un baiser sur la joue. Surpris, il se raidit – comme prévu. Je resserre un peu plus la couverture sur son torse et lui chuchote à l'oreille.
- Quoi qu'il arrive… S'il te plait, ne m'oublie pas.
- Ma… Lady ?
J'inspire vivement. Puis je lui empoigne les épaules et lui fais une clé de jambe. Il tombe en arrière de tout son poids, trop surpris pour anticiper, trop engoncé dans la couverture pour amortir sa chute. Il s'écrase sur le dos dans un cri de douleur. Aussitôt je me saisis de sa main qui bat inutilement l'air et lui retire son Anneau.
- Mar-Ladybug ?!
Sa combinaison disparaît dans un enchaînement d'éclairs noirs. L'Anneau serré au creux de ma paume, je fais volte-face et me jette du toit.
- LADYBUG !
J'atterris en souplesse dans la cour.
- Détransformation !
Ma combinaison s'efface dans un flash lumineux. Aussitôt je pique un sprint vers la Pyramide d'où s'échappe une fumée toujours plus opaque, menaçante. Les cris d'Adrien résonnent au-dessus de moi, couverts par les imprécations de Plagg.
- Ladybug, attends… !
- Mais qu'est-ce que c'est encore que cette blague ? Qu'est-ce qui se passe, gamin ?
Derrière moi, Tikki a un glapissement, non pas surpris mais enjoué.
- Plagg, viens !
Je cours à perdre haleine. Je retire mes Boucles et les réunis avec l'Anneau. Une lumière rougeoyante émane maintenant de la Pyramide, effrayante. La boule au ventre, je m'écrie.
- Tikki… !
Deux éclairs surgissent – un rose et un noir – à la périphérie de mon regard. Tikki gazouille, un sourire dans la voix.
- Nous sommes là, Marinette. Suis ton instinct, et tout ira bien !
La Pyramide vomit un torrent de flammes comme un volcan en furie. Au loin, Adrien hurle.
- Ladybug !
J'accélère encore, le cœur battant à tout rompre. Non, je n'ai pas encore tout tenté. Oui, je peux encore faire quelque chose.
Je baisse les paupières, resserre le poing sur nos Miraculous.
Et je crie, résolue.
- Tikki, Plagg ! TRANSFORMEZ-MOI !
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Eh non. Ce n'est pas encore la fin. Loin de là !
Je me souviens encore du jour où j'ai imaginé cette réaction pour Marinette – et à quel point ça m'avait transportée. Maintenant, je suis curieuse : vous, l'aviez-vous vu venir ?
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Pour anticiper l'ambiance du prochain chapitre, je vous fais une suggestion musicale à écouter pendant que vous écrivez votre petite review ? (je dis ça je dis rien !) : « When it all falls down » - Audiomachine
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Joyeuses fêtes de fin d'année !
