Première parution le 12/01/2020.
Bonjour à tous,
Une fois n'est pas coutume, voici le chapitre à l'heure !
Vous êtes moins nombreux mais grand merci pour votre enthousiasme ! J'espère n'avoir perdu personne en route…
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This is the End. Et comme toujours, la musique a son importance. Pour ceux qui souhaitent écouter avec un fond sonore, accrochez-vous, on envoie du lourd !
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Bonne lecture à tous !
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The Night Inn – Your Name (en boucle)
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« Maître Fu a été akumatisé, hier soir. Montre-moi ce qui l'a fait basculer. »
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« Marinette… »
- Marinette !
Un souffle de vent. Je frissonne et cligne des yeux, éblouie.
Je suis debout. Le champ de bataille a disparu. Autour de moi, plus de gravats, plus rien. Juste une surface blanche et lumineuse, qui s'étend à perte de vue. Je baisse la tête pour contempler mes mains : elles sont redevenues normales, humaines. Je suis en civil. Je n'ai plus mal nulle part…
Qu'est-ce qui s'est passé ? Où est le Louvre, sa Pyramide détruite ? L'Exilé ?
- Bien joué, ma Ladybug.
Je sursaute. C'est la voix d'une femme. Inconnue, mais l'intonation est malgré tout… familière ?
Je me retourne, le cœur battant à tout rompre. À quelques pas de moi, une femme adulte me fait signe. Elle est vêtue d'un haut noir et d'un sarouel pourpre. De longs voiles rouges aux reflets moirés, translucides, cascadent depuis sa tiare de bois jusqu'au sol. Sa chevelure noire est parcourue de tresses mêlées de rubans carmin. Elle me salue en toute simplicité, et ses bijoux de bois et d'os cliquètent sur sa peau hâlée, couverte de tatouages tracés au henné rouge.
Elle a un sourire bienveillant, mais c'est la lueur tendre et même espiègle dans ses yeux bleus qui me décide.
- …Tikki ?
Son visage s'adoucit encore, et elle m'ouvre les bras avec grâce. Sans réfléchir, je me jette contre elle. Elle est si grande, si belle ! Mais c'est bien elle. Je retrouve son aura, son odeur de fleurs, de sucre et d'épices qui reflètent tant ses goûts et sa personnalité. Ses bras se referment sur mes épaules tremblantes, maternels et apaisants, et j'en ai les larmes aux yeux. J'ai peur de comprendre. Cet endroit, cette apparence…
Je voulais connaître ce qui a tourmenté Maître Fu au point de causer son akumatisation. Je demandais une simple information, quelque chose qui me permettrait de le ramener à la raison, d'une manière ou d'une autre. Mon vœu était-il encore trop ambitieux ?
- Je suis… On est mortes… ?
Elle resserre aussitôt son étreinte.
- Oh, non ! Tout va bien. Je pensais juste qu'apparaître sous forme humaine pourrait te rassurer. Ce corps ressemble à une Porteuse que j'ai connue autrefois. Une belle personne. Et une grande sœur formidable…
Elle murmure contre mon oreille, et je devine au tremolo dans sa voix qu'elle aussi est sous le coup de l'émotion.
- Je suis si fière de toi ! Faire appel à la forme ultime était peut-être la seule façon de ramener Fu. Mais pour que cela fonctionne, il fallait que tu trouves toute seule cette solution. Il fallait que cela vienne du plus profond de ton âme… Et tu as réussi !
- Oui. Pas mal. Mon gamin n'aurait peut-être pas fait mieux.
Je tressaille, stupéfaite. Tikki s'écarte, et j'ouvre les yeux à contrecœur. Non loin de nous, un jeune homme nous toise d'un air blasé, les mains dans les poches de son pantalon de toile grise. Sa chemise de lin, presque trop large, glisse sur son épaule tandis qu'il se gratte le menton avec nonchalance. Sur la peau hâlée de ses bras, un peu plus sombre que celle de Tikki, il arbore les mêmes tatouages abstraits, d'un noir brillant.
- Plagg ?
- Bien joué, Porteuse.
Son regard – vert, aux iris fendus – se fait plus chaleureux un court instant. Dans ses cheveux noirs de jais, ses oreilles de chat frémissent, comme à l'affut du moindre bruit alentours. Alors qu'il s'approche d'un pas curieusement délié, à la fois traînant et félin, j'ai l'impression de voir Chat Noir avec cinq ou sept ans de plus.
Il a un clin d'œil et un sourire en coin pour Tikki.
- Tu as gagné, Hathna. C'est la tienne qui a deviné.
- Oui, Krankru. Pour ton gage, on verra plus tard, mmh ?
- J'ai hâte, grommelle Plagg dans un bâillement désabusé.
Une brise se lève, tiède. Je regarde à nouveau autour de nous, persuadée d'entendre comme un bruissement de feuillage. Le décor blanc paraît s'assombrir d'un rien, et on distingue désormais les environs : un sol pavé de pierres, et non loin de là, un rempart gris surmonté de tuiles rouges.
- Où sommes-nous ?
- Là où tout a commencé, Porteuse.
Un son métallique retentit, lointain, profond. Un gong ? Cherchant l'origine du bruit, je remarque un bâtiment, à peine discernable dans la lumière éblouissante. Un tour haute de quelques étages, avec un toit en pagode. Tikki murmure.
- C'est un endroit sacré qui n'existe plus aujourd'hui…
Plagg croise les bras et marmonne, oreilles en arrière.
- Cet « ici » n'est qu'une illusion, Porteuse. Le monde continue de tourner là-haut, même au ralenti. Nous ne pourrons pas le retenir éternellement, alors mieux vaut ne pas traîner. Fais ce que tu as à faire.
- Le retenir ? Vous parlez de l'Exilé ?
Le sol est parcouru d'une légère vibration, comme si quelque chose de pesant venait de s'écraser tout près de nous. Je frémis, sur mes gardes. Plagg a un tic de l'oreille gauche, Tikki se crispe à peine.
- Nous gérons la situation, murmure-t-elle avec un sourire bienveillant.
- On lui a fait tomber deux ou trois pylônes de béton sur la tête, ironise Plagg. Histoire qu'il ne puisse pas réagir tout de suite quand tu seras de retour.
J'esquisse un sourire nerveux, puis j'ai tout à coup le souffle coupé, le cœur en suspens et comme pris dans un étau glacé. Un vertige me coupe les jambes. Je bascule en avant, m'accroche d'instinct à la main – griffue mais secourable – de Plagg. Après quelques secondes interminables, mon cœur repart enfin. Les yeux rivés sur le pavé gris, je reprends avec difficultés ma respiration, les oreilles bourdonnantes. Au-dessus de moi, j'entends Plagg marmonner à l'attention de Tikki.
- Elle ne va pas tenir longtemps.
- Et nous non plus, souffle Tikki tout en me serrant brièvement l'épaule. Allons-y.
Je m'éclaircis la gorge, alarmée par leurs voix préoccupées. Le vertige passé, je me redresse.
- Mais, aller où ? Qu'est-ce que je dois…
Je me tais aussitôt, prise de court : je suis toute seule. Le décor blanc a disparu, il fait maintenant nuit noire. L'atmosphère est différente, plus humide et plus fraiche. Des grillons chantent quelque part dans l'obscurité. Le ciel est parsemé d'innombrables étoiles, un croissant de lune brille avec éclat.
(NDA - Suggestion : Hidden Citizens - "Out Of Time" (feat. Erin McCarley) (en boucle)
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À l'extrémité de l'immense cour pavée de roche grise, la tour coiffée d'une pagode est toujours là. Ses murs apparaissent d'une blancheur spectrale sous la lueur de la lune, tandis qu'elle surplombe de toute sa hauteur plusieurs bâtiments au toit de tuiles rouges. Un unique arbre se dresse au beau milieu de la cour, gigantesque et majestueux. À son pied, quelqu'un semble veiller, le regard perdu dans les flammes d'un petit brasero.
Je scrute frénétiquement les alentours, mais Plagg et Tikki sont hors de vue. Des remparts entourent tout le domaine, si hauts qu'ils m'empêchent de voir quoi que ce soit, hormis un sommet blanc et ses nuages. Une montagne ?
Je fais quelques pas hasardeux, mais rien ne bouge. Décontenancée, je finis par interpeler la personne concentrée sur son feu de camp. Un petit garçon.
- Euh… Bonjour ?
Le garçon ne bronche pas à mon appel. D'une main frêle, il taquine les braises à l'aide d'une branche. Je le scrute un peu plus attentivement : le crâne rasé, il porte une simple tunique grise à manches courtes, des sandales de corde et des bracelets de cuir aux poignets. Les braises remuées sifflent et étincellent, et il repose sa branche avant de s'emmitoufler dans une vieille couverture. Il s'assied en tailleur, les mains tendues vers les flammes crépitantes.
Je m'approche et le salue à nouveau, sans résultats. Je murmure pour moi-même.
- Qui est-ce ?
- Un autre gamin.
Avec soulagement, je constate que Tikki et Plagg – humains – sont réapparus à mes côtés. Tikki ne sourit plus, songeuse tandis qu'elle scrute l'enfant auprès de son braséro. Plagg ajoute, la mine sombre :
- Jeune… Trop jeune pour tout ça.
Un cri retentit au loin, glaçant. Rejetant sa couverture, le garçon ramasse une lance posée près de lui et se relève d'un bond. Il s'éloigne vers les remparts, et dans son dos, à la lueur du braséro, je distingue un cercle de runes cousu sur sa tunique. Des runes beaucoup trop familières.
On dirait les runes qui couvraient la Boîte. Et la peau de l'Exilé. Et ma peau lors de la forme ultime.
- C'est… C'est Maître Fu, hein ?
Tikki et Plagg ne répondent guère, concentrés sur le garçon, mais leur mine attristée me suffit. Je contemple d'un œil neuf la tour, les bâtiments qui l'accompagnent. « Un endroit sacré qui n'existe plus ». Serait-ce le Temple dont Maître Fu m'a parlé, celui où il a grandi ?
…Celui détruit par sa faute ?
Arrivé à mi-distance d'une porte creusée dans les remparts, le garçon se fige, hésitant, la lance dans ses mains crispées. D'autres cris résonnent alors, plus proches, et des coups retentissent contre la porte, empressés. Quelqu'un – une femme – supplie dans une langue étrangère. Le garçon répond d'une voix forte et en apparence sans émotion, mais il a l'air inquiet malgré tout. La femme reprend, elle parle vite et de manière hachée, comme à bout de souffle. Le garçon lui crie quelque chose et fait mine de vouloir courir vers la tour, sûrement pour aller chercher de l'aide. La femme l'arrête d'un cri paniqué, et elle l'implore, encore et encore. D'autres voix se joignent alors à la sienne : des pleurs d'enfant, un vagissement de bébé.
Le jeune garçon hésite. Les coups reprennent contre la porte, frénétiques et alarmants, désespérés. Le bébé pleure de plus en plus fort, et la femme sanglote. Alors, le garçon baisse sa lance et saisit quelque chose dans le creux de son cou. Tikki chuchote, les dents serrées.
- Oh, petit gardien… Non. Non.
- N'ouvre pas, gamin, souffle Plagg en secouant doucement la tête. Ta bonté te perdra. N'ouvre pas…
Le garçon retire une cordelette pendue à son cou, révélant une lourde clé en bronze. Après encore quelques hésitations, il s'approche de la porte. Les supplications redoublent, un enfant hurle de panique, et le jeune garçon lâche sa lance pour courir vers la serrure.
Plagg pousse un soupir à fendre l'âme alors que le garçon tourne résolument la clé dans la serrure. Puis il s'empare d'une énorme poutre qui tient fermé le battant, le soulève de toute la force que lui permettent ses bras frêles.
Tikki a baissé les paupières et joint ses mains tatouées comme pour une prière.
- Trop gentil. Trop doux pour ce monde.
La porte s'ouvre avec fracas, jetant le garçon à terre. Des dizaines de hurlements féroces fendent soudain l'air nocturne, et je frissonne en comprenant qu'il y avait non pas quelques réfugiés au-delà des murs, mais toute une armée.
Un flash lumineux. La réalité se distord tout à coup. Au lieu d'êtres humains, c'est un énorme flot de fumée qui se déverse dans la cour. Elle fuse pour emplir tout l'espace, elle forme des ombres, humaines, à peine distinctes, sans visage. L'une d'elles se précipite sur le garçon qui tente de ramasser sa lance projetée à quelques mètres. Dos tourné, il ne voit pas la silhouette qui bondit sur lui, son épée qui se lève. Je hurle.
- Attention !
L'épée s'abaisse, et l'enfant s'écroule dans un cri perçant. Quelque chose lacère mon propre dos de part en part, et je tombe à genoux, le souffle coupé.
« Marinette… Marinette, tout va bien, ce n'est pas réel !... ça ne peut pas être réel ! »
Pourtant, la douleur explose, dans mon corps, dans ma tête, atroce. Choquée, j'aperçois l'ombre qui me surplombe, son arme qui se lève pour me porter le coup de grâce. Une autre ombre l'intercepte, la repousse, et elles roulent sur le pavé, hurlantes de rage, oublieuses de tout le reste.
« C'est un souvenir, un simple cauchemar ! Relève-toi ! »
Plagg rugit, bouillonnant d'impuissance. L'adrénaline me donne des ailes. Je bondis sur mes pieds et papillonne des paupières, aveuglée. Le ciel, les pavés, la tour et les maisons du Temple, tout s'est illuminé de rouge. La température est brusquement étouffante. La brise murmurante est supplantée par des hurlements de rage et de terreur, par des tintements de métaux, par des craquements de bois. Le braséro est renversé, l'arbre centenaire s'enflamme.
Des flèches fusent de toutes parts. Des explosions ravagent des pans entiers de bâtiments. Des ombres courent et hurlent, des ombres se battent entre elles. Des ombres tombent, roulent au sol, et ne bougent plus. Par l'ouverture dans les remparts, les ombres jaillissent par dizaines, encerclent les bâtiments du Temple, brisent les fenêtres et enfoncent les portes.
La tour est en feu. Une déflagration plus puissante que toutes les autres ébranle ses fondations d'où jaillissent alors des éclairs lumineux, de toutes les couleurs et de toutes les formes. Ils filent vers le ciel, perdus, comme paniqués, et ils disparaissent dans le firmament. J'ai le cœur serré en les reconnaissant.
D'autres kwamis… ?
« Porteuse, secoue-toi ! »
L'injonction cinglante de Plagg m'arrache à ma contemplation. Horrifiée, je réalise que Tikki et lui ont disparu. Leurs voix résonnent pourtant, comme lointaines et étouffées.
« Dépêche-toi, ma Ladybug ! »
« Tu as ta réponse, non ? Reviens, maintenant ! »
Hein ? Comment ça ?
- Quelle réponse ? Je ne…
On hurle de rage dans mon dos. Paniquée, je fonce droit devant moi, slalomant entre les ombres. Quelques combattants semblent me repérer mais ne parviennent pas à m'atteindre, toutes accaparés par leurs ennemis. La chaleur est écrasante, la douleur entre mes épaules est si forte que j'en ai la nausée.
D'autres explosions ébranlent le Temple. De nouveaux éclairs colorés fusent d'entre les décombres, traversent les murs et les toits aussi facilement que du papier. La tour vacille, prête à s'effondrer.
« Marinette, vite ! »
Je sens Plagg et Tikki ahaner d'effort, et je comprends que de leur côté aussi, la situation est alarmante. Je scrute les alentours, perdue. Mais comment sortir de ce cauchemar ?!
Une silhouette attire mon regard. Parmi les ombres qui se battent à mort et ravagent les lieux, le garçon est toujours là, bien tangible quant à lui. Adossé aux remparts, il s'est recroquevillé dans un renfoncement, non loin de la porte.
- Maitre Fu !
Je m'élance, vacillante. La douleur bat dans mon dos, et certains à-coups sont si forts que j'en trébuche. Un liquide chaud coule le long de ma colonne vertébrale. Je refreine un haut-le-coeur, les larmes aux yeux.
- FU !
J'ai enfin atteint le rempart, je me précipite sur l'enfant. Je le saisis par les épaules, mais il ne réagit pas. Les mains crispées sur ses oreilles, les paupières serrées comme dans l'espoir d'ignorer l'apocalypse qui règne, il sanglote. Sa tunique est trempée de sang. Je contemple les environs frénétiquement. Qu'est-ce que je peux faire ? Où aller ?
La porte des remparts vomit toujours plus d'ombres. L'arbre de la cour gémit, en proie aux flammes. Quelques branches ploient puis cèdent, s'abattent sur la foule, provoquant un concert de hurlements. Dans le tumulte, un tintement résonne tout à coup, attirant mon regard. Je me crispe de tout mon être : à quelques mètres de là, la clé de bronze git sur le pavé.
Oui, c'est ça !
Prise d'une intuition subite, je me traine jusqu'à elle et l'attrape par sa cordelette. Quand le métal entre en contact avec ma peau, une sensation bien-connue me submerge.
Et une voix résonne encore, indifférente.
« Ton vœu a été exaucé, Porteuse. »
J'ai un rictus nerveux. La présence. Elle est de retour. Elle est là, dans cette clé. Comme un signe.
« Que veux-tu maintenant, Porteuse ? »
Je me retourne vers la porte grande ouverte, le souffle heurté. Ça vaut le coup d'essayer !
Comme prisonnier d'un étau, mon cœur rate soudain un battement. Puis un autre. Et encore un troisième. Quand – enfin – il repart, ma vue est brouillée, mes oreilles bourdonnent. Je suis à genoux, les jambes en coton. Et la douleur brûlante dans mon dos fait écho à la pression lancinante dans ma poitrine, qui tarde à s'estomper.
Tikki glapit en moi…
« Marinette, on n'a plus le temps ! Arrête tout ! »
Tremblante, je dois me faire violence pour me remettre debout. Je m'avance parmi les ombres, priant pour qu'aucune ne me remarque. Du coin de l'œil, j'avise le garçon qui pleure toujours, recroquevillé contre le rempart.
J'atteins enfin la brèche – la chaleur devient insupportable, les ombres entrent avec tellement de violence et de rapidité que j'ai l'impression de lutter contre un ouragan. Renonçant à regarder ce qu'il y a au-delà du rempart – trop peur ? – je glisse la clé dans la serrure, puis m'arcboute contre la porte.
Allez… Allez, bouge !
Je grimace sous l'effort. Je sens la plaie dans mon dos s'élargir, le liquide poisseux et tiède couler davantage. Et enfin, quand je n'y croyais plus, le battant frémit, grince, puis recule. Un pas après l'autre, arcboutée contre le bois, j'entends les clameurs de la bataille qui se renforcent encore, toujours plus aiguës et assourdissantes. À deux reprises l'ouragan se renforce si brutalement que je dérape, effarée.
Enfin, le battant cogne contre sa butée. J'agrippe aussitôt la clé et la fais tourner dans sa serrure. Un cliquetis retentit.
Et le silence se fait.
Appuyée contre la porte, je reprends mon souffle, épuisée, tout le corps en feu. Après le vacarme de la bataille et des ombres, mes oreilles sifflent sans discontinuer – je n'entends rien d'autre que les battements sourds et effrénés de mon propre cœur, et le grondement de ma respiration dans ma gorge douloureuse. Dans mon dos, la plaie suinte toujours, lancinante.
Mais quand j'ose rouvrir les paupières et m'écarter du battant, la cour est redevenue silencieuse et déserte. L'armée sans visage a disparu. La nuit est de retour. La tour est intacte, d'une blancheur spectrale sous la lune tout comme le reste du Temple. L'arbre trône toujours au centre de la place.
Une curieuse vibration dans ma paume m'interpelle, et je baisse les yeux. La clé de bronze luit doucement, à intervalles réguliers. Après une courte hésitation, je referme ma main sur elle. Si seulement je pouvais…
Comme à l'écoute de mes moindres pensées, la présence s'empare à nouveau de moi, surpuissante, envahissante.
« L'heure tourne. Quel est ton vœu, Porteuse ? »
La stupeur me laisse sans voix. La présence attend en silence, sans manifester le moindre signe d'agacement.
- Je… croyais n'avoir droit qu'à un seul vœu.
« Pourquoi ça, Porteuse ? »
Je fronce les sourcils, interloquée. La présence reste coite, impassible.
- Mais parce que… Parce que ce sont les règles ?
« Quelles règles, Porteuse ? Il n'y en a qu'une, et tu la connais déjà.
Si tu es en mesure de payer le prix, ton vœu sera exaucé.
Si tu n'es pas en mesure de payer le prix seule, d'autres le paieront avec toi. »
Je ne sais pas quoi donner comme réponse, et d'ailleurs je ne suis pas sûre que la présence en espère une. À nouveau prise de vertiges, je laisse le temps à mon cœur de repartir – trois battements ratés, et pourtant presque une éternité. Puis, le souffle saccadé et le dos douloureux comme jamais, je retire la clé de sa serrure. Elle est glacée, extraordinairement lourde pour sa petite taille.
Un sanglot attire mon attention. Dans le renfoncement des remparts, l'enfant pleure toujours. Le cœur brisé, je ne peux m'empêcher de baisser les yeux.
- Tikki… Plagg ?
Un battement de cils, et leurs deux silhouettes humaines apparaissent non loin de là. Tikki vacille par instants, épuisée, et les yeux de Plagg sont un peu plus cernés. Pour eux aussi, la situation n'a pas l'air tenable.
- Cette clé… c'est le point de départ. Elle représente son erreur, n'est-ce pas ?
Tikki a une longue hésitation, puis un hochement incertain de la tête.
- Je crois. Mais je ne pensais pas que son regret était encore aussi… vif. C'était il y a si longtemps… !
Plagg se détourne, fuyant.
- Wayzz devait savoir, lui. D'entre nous tous, il était le plus proche du Maitre. Depuis près de deux siècles que Fu a récupéré la Boîte, ils ne se sont jamais quittés.
Je m'avance vers eux, la clé vibrante et glacée entre les mains, et tous deux marquent un recul instinctif. Les pupilles de Plagg se resserrent encore, limitées à deux fentes à peine visibles. Ses oreilles se hérissent doucement.
- Je m'en occupe.
Il serre son poing droit, et le halo familier du Cataclysme se profile. J'hésite, mais mon intuition me revient, de plus en plus nette. Frapper l'Exilé, l'attaquer, chercher à lui prendre les Armilles, détruire son sac… tout ça n'a servi qu'à le provoquer davantage.
Je recule à mon tour.
- Non, attends. Je ne crois pas que ce soit la solution cette fois… !
« Quel est ton vœu, Porteuse ? »
Négligeant la présence et le frisson qu'elle m'inspire – pas maintenant, pas tout de suite ! – je me tourne vers Tikki. Je lui tends la main, la clé au creux de ma paume.
- Cette fois-ci, il faudrait réparer. Remplacer. Créer. Tu penses pouvoir… ?
J'échange un long regard avec elle, et comme souvent, cela nous suffit. Elle acquiesce en silence, et un sourire doux égaye son visage désolé. Elle s'avance vers la clé, mais Plagg l'attrape par l'épaule et la stoppe net. Il gronde dans leur langue inconnue, à la différence cette fois que je les comprends. Un effet de la double transformation ?
- Hathna. De quoi elle parle ?
- Du seul moyen qui puisse peut-être encore atteindre Fu. Même si au final, ce ne serait qu'un mensonge…
Elle saisit sa main griffue et entrelace ses doigts aux siens. Ce geste, le sourire tranquille qu'elle lui adresse, semblent valoir tous les discours.
- Ça va aller, Krankru… Tant que tu restes près de moi.
Elle a un sanglot dans la voix, infime mais qui ne nous échappe guère. Après un long moment de silence, Plagg hoche enfin la tête, mutique.
- Je vais sûrement manquer de concentration, ajoute Tikki, un peu plus assurée. Protège-la pour moi, là-haut.
Il acquiesce encore. Une nouvelle secousse ébranle le sol, et ils ont un même frisson. Je me crispe moi aussi : de toute évidence, le combat contre l'Exilé fait rage dans le monde réel.
Tikki pose sa main sur la mienne, puis elle baisse les paupières. Un courant d'énergie nous enveloppe, similaire celui déployé lorsqu'elle m'a soignée in extremis – une énergie qui me rappelle celle du Miraculous Ladybug, mais qui s'avère plus mature et bien plus puissante encore, comme sauvage et débridée. La clé se réchauffe tout à coup.
Tikki murmure à voix basse, et j'y perçois comme un étrange écho de leurs précédentes paroles, à elle et Plagg.
- Trop doux pour ce monde, trop gentil. N'ouvre pas… Ta bonté te perdra. N'ouvre pas, gamin. Non, n'ouvre pas, petit gardien.
La magie créatrice de Tikki explose et submerge nos mains réunies. La clé paraît s'alléger peu à peu. De glacée et terne, elle devient tiède et lumineuse. Je souris, satisfaite. Ensuite, je n'aurai plus qu'à…
L'étau revient sur mon cœur, qui s'arrête.
Ma respiration se bloque. Je m'écroule. Ma vue s'éteint, mon ouïe aussi. La douleur s'étend à ma poitrine, mon ventre, mon corps tout entier. Une terreur instinctive me submerge. Et j'attends.
Et j'attends.
Longtemps.
Mon cœur repart – si fort que le premier battement tonne contre mes tympans. Douloureux, mais salvateur. J'inspire avec fébrilité, les poumons brûlants. Mon dos m'élance plus fort encore. Mais c'est passé. C'est passé… !
Les voix de Plagg et Tikki me parviennent à nouveau, curieusement lointaines.
« Porteuse, accroche-toi ! »
« Marinette ! J'ai bientôt terminé, courage ! »
Une torpeur irrésistible me gagne. La tête lourde, je dois me faire violence pour garder les yeux ouverts. Je suis de retour dans cet espace blanc et vide, presque éblouissant et sans limite. Seule, encore une fois.
Où en étais-je, déjà… ?
Quelque part « là-haut », je sens l'énergie de Tikki atteindre un point culminant, puis disparaître.
« Oh, ma Ladybug. J'ai réussi ! Il faut que tu reviennes, maintenant… Vite ! »
La voix suppliante et lointaine de Tikki m'arrache à ma somnolence. Dans ma main, la clé est toujours là. Tiède, elle émane désormais d'une aura qui ressemble à celle de mon kwami : douce, rassurante. Presque maternelle.
Ça va aller maintenant. Je sais ce qu'il me reste à… demander.
La présence déboule du plus profond de ma conscience.
« L'heure tourne. Quel est ton vœu, Porteuse ? »
Les yeux rivés sur la clé, j'essaie d'ordonner mes pensées. Ça a marché une fois, ça marchera bien là aussi, n'est-ce pas… ?
Demander une information. Rien de plus.
Rien. De. Plus…
- Ce qui habite cette clé… Montre-moi comment faire pour que Maître Fu y croie.
Seul le silence me répond.
Ahanante, grimaçante de douleur, j'essaie de me relever, en vain. Mon corps, ma tête, mes pensées, tout devient infiniment pesant. Le bourdonnement dans mes oreilles évolue en sifflement. Si je pouvais m'allonger là et me reposer… juste… juste quelques secondes ?
Un reniflement me tire de ma léthargie. J'entrouvre les paupières, juste à temps pour voir une petite main se tendre vers ma clé, saisir avec précaution sa cordelette. Trop faible, je n'arrive pas à retenir l'objet.
Le sifflement enfle. Agenouillé devant moi, le garçon à la lance déploie la cordelette, passe la tête dans la boucle. Il garde ensuite la clé entre ses deux mains, et après quelques instants, son visage se transforme. Ses joues striées de larmes rosissent, ses lèvres gercées esquissent un magnifique sourire. Ses épaules crispées se détendent, comme si sa blessure n'avait jamais existé.
Le sifflement devient assourdissant. Alors qu'il remet la clé sous sa tunique, ses yeux noisette étincellent de reconnaissance.
Il s'efface dans la lumière.
Je disparais à mon tour.
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2WEI – In the End (Official Linkin Park Epic Cover) (en boucle)
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Le sifflement a cessé.
Un battement de cils, un soupir. À mes pieds, des cailloux, des gravats, des morceaux de verre et de métal.
I tried so hard and got so far
But in the end, it doesn't even matter
Des rafales de vent me fouettent le visage, chargées de fumée et de poussières de plâtre. Ça sent le bois brûlé, le métal fondu, la pierre chauffée à blanc. Je frissonne, fiévreuse. Il y a comme un poids dans ma paume. Je peine à lever le bras, accablée de courbatures, les paupières lourdes. Quand je reconnais l'objet au creux de ma main grise et cendreuse, j'ai un rictus épuisé.
La clé.
Elle est là. Elle existe maintenant, bien réelle avec sa cordelette. Tikki a réussi.
I had to fall, to lose it all
But in the end…
« Marinette… ? Marinette, parle-nous ! »
« Porteuse, vite ! Il ne peut plus bouger ! »
Tikki et Plagg halètent. Leurs vibrisses frémissent, tendues droit devant moi, occupées à retenir l'Exilé, j'imagine. Je redresse la tête avec peine, et mes yeux s'égarent dans le lointain. Au-delà de la forme sombre et agressive qui se débat contre les voiles, au-delà des gravats, au-delà des bords du gouffre, loin, très loin au-dessus de moi, le ciel n'est plus noir mais gris. Gris bleuté, gris rose. Il commence à s'éclaircir.
« Marinette ! »
L'aube est proche. La clé est là, je sais quoi faire pour que tout soit réglé. Mais…
…it doesn't even matter
…mais je ne vais pas y arriver.
Je ne peux pas.
- Marinette… ?
Le regard perdu dans le ciel pâlissant, je bascule en arrière, à bout de forces.
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- Marinette !
La voix est curieusement proche. Extérieure – pas comme celles de Tikki et Plagg. Mais familière. Ô, si familière…
- Réveille-toi, je t'en prie !
J'entrouvre les paupières, la gorge nouée. Deux yeux verts – humains – se plongent dans les miens, angoissés.
Adrien… ?
- Qu'est-ce qu'il faut faire pour t'aider ? Dis-moi !
Je fronce les sourcils. Il saisit mon bras gauche et me le montre, catastrophé. Sous ses doigts tremblants, ma peau s'écaille peu à peu, s'effrite en un filet de cendres grises et blanches. Je reste perplexe, l'esprit vide. Je ne sens rien. Absolument rien.
- Dis-moi ce que je dois faire ! Marinette !
C'est sa panique – sa terreur – qui me ramène à la réalité. J'ai une inspiration, lente, laborieuse. Ma voix est pâteuse, ma bouche sèche comme si elle aussi se chargeait déjà de cendres.
- D… Détransformation… ?
Au fond de moi, Tikki et Plagg poussent un cri de soulagement. Quelque chose cède, une lumière fuse, et je baisse les paupières, éblouie. Un courant d'énergie me traverse de part en part, et c'est soudain comme si mon corps s'extrayait d'une gangue d'eau et de glace, une prison ignorée jusque-là. Libérée, je me sens à la fois très légère et sans la moindre force.
Les sens anesthésiés. Engourdie, encore gelée de l'intérieur.
- Marinette… !
Je rouvre les paupières, somnolente. Entre les mains tremblantes d'Adrien, mon bras est redevenu normal. Il a un sourire hésitant, ses yeux verts brillent de larmes. Captivée, je n'ai ni l'énergie ni le temps de réagir quand une masse de fumée se déploie derrière lui, prête à frapper.
Un éclair noir et vert jaillit à la périphérie de mon regard. Une petite voix glapit.
- Oh non, pas cette fois ! ET PAS MON PORTEUR !
Il y a comme un roulement de tonnerre, assourdissant. Le nuage de fumée disparaît, soufflé net.
- Mets-la à l'abri !
Adrien me serre dans ses bras. Son cœur battant fait écho au mien, qui accélère un bref instant alors que je le sens si proche. Mais je n'ai plus la force de résister. Sa voix résonne contre moi, paniquée, et pourtant apaisante à mes oreilles. Je n'essaie pas de comprendre ce qu'il dit. Je baisse les paupières, exténuée.
- Mais, mais Plagg… !
- Ne discute pas ! Rapplique avec l'Anneau dès que tu peux !
La voix grondante s'éloigne alors. Elle vocifère encore au loin, vite couverte par d'autres détonations.
- À nous deux, Roaar ! Ma patience a des limites !
On me soulève tant bien que mal. On me porte, on me dépose à l'écart, le dos contre une surface froide et rugueuse. Malgré mon anorak, je grelotte.
- Ça va aller, Plagg fait diversion. Enfin, je crois !
Après un temps d'hésitation, une main se referme sur la mienne. Adrien. Je sursaute, prise de court par un tel contact.
- Je vais prendre le relais. Mon Anneau ? Tu l'as… ?
Je n'arrive pas à me concentrer. Le sens de ses mots m'échappe. Je me fais violence pour lever la tête et garder les yeux ouverts. Adrien. Adrien me fixe avec inquiétude. Je respire avec difficultés.
- Chat Noir… ?
Il se fige, interloqué.
- …Ma Lady ?
Enfin ma torpeur s'estompe, et mes larmes viennent sans crier gare. Il se souvient. J'ai utilisé l'Anneau, mais il se souvient ! Quel soulagement… !
- Chaton… !
Je me jette à son cou et l'enlace avec toute l'énergie qu'il me reste, incapable de lui expliquer. Je lui ai simplement « emprunté » son Anneau, je ne prenais pas sa place de Porteur. Mais le doute me taraudait malgré tout…
Il se raidit un court instant. Puis, la voix chevrotante, il me rend enfin mon étreinte.
- Oh, ma Lady ! Ce pouvoir, c'était… Tu m'as fichu la frousse ! Ne recommence jamais ça, tu entends ? Pas sans me prévenir ! Et moi je te le jure : je ne jouerai jamais plus le cavalier seul. Promis. J'ai compris ce que ça fait. J'ai compris.
Des images me reviennent en pagaille, imprécises. Une ville assiégée, bombardée. Deux Porteuses au sommet d'un gigantesque building. Deux autres en pleine poursuite sur les toits de Paris. La savane sauvage et tranquille. Une plage battue par les vents, dévalée au galop. Un bucher…
Nos prédécesseurs. Tous morts. Tous vivants dans les Miraculous, pour l'éternité. Et j'ai l'impression, après les avoir tous intimement connus, de les perdre un par un, irrémédiablement. Leur visage, leur voix, leur vie, tout s'estompe déjà. Ça fait mal, si mal que j'ai envie de crier. J'éclate en sanglot, je m'agrippe plus fort encore à Adrien, bien présent. Si rassurant.
Il n'y aura pas de prochaine fois. Non. Je ne le supporterais pas… !
Autour de nous, malgré la faible lueur rose émise par Tikki, il fait beaucoup plus sombre : je reconnais un des halls souterrains du Louvre. Nous sommes probablement sous la Cour Napoléon, et à une dizaine de mètres du gouffre de la Pyramide. Je devine, aux éclairs verts qui illuminent une ouverture au loin, que le combat fait toujours rage.
- Plagg ne retiendra pas l'Exilé longtemps tout seul, souffle Adrien. S'il te plait, j'ai besoin de mon Anneau !
J'acquiesce, les larmes aux yeux. Je prends enfin conscience des objets serrés au creux de mes paumes.
- Oui… Oui ! Mais d'abord… prends-ça.
I've put my trust in you
Je m'écarte et détends enfin ma main droite.
- Avant qu'il ne soit perdu pour de bon… Cette clé. Rends-lui juste… cette clé.
Il contemple la clé de bronze avec stupéfaction, puis s'en saisit sans poser de question. Je lui ouvre ensuite ma main gauche, dévoilant nos Miraculous réapparus suite à ma détransformation. Je surprends son regard interdit – indécis – face à mes Boucles. À nouveau prise de torpeur, je gémis.
- Chaton… Non. S'il te plait. Pas besoin. Pas toi.
Pushed as far as I can go
Tremblante, je saisis l'Anneau et le lui tends avec insistance. Il le glisse à son annulaire sans mot dire, et moi je remets tant bien que mal mes Boucles d'Oreille. Alors qu'il m'aide pour fixer la deuxième, je murmure, à bout de souffle. Mes pensées se mélangent encore. Même si j'en avais le temps, je serais incapable de lui donner plus de détails.
- Quand il aura la clé autour du cou… Ne réfléchis pas. Pars. Loin. Sans te retourner. S'il te plait… !
La deuxième Boucle cliquète, enfin en place. Il pose brièvement ses mains sur mes épaules et les serrent doucement.
- Je m'en occupe. Repose-toi maintenant. Attends-moi ici, ok ?
J'ai un éclat de rire nerveux. La fatigue m'embrouille l'esprit.
For all this
- Où veux-tu que j'aille ? Ils sont là, tous les deux ! Mon ami, et…
…et le garçon que j'aime…
Je m'arrête, affolée par ma propre hardiesse. Adrien me scrute en silence, dans l'expectative. Je bafouille.
- …et …mon meilleur ami… ?
Décontenancé, il esquisse finalement un sourire.
- O…k ? Tu continues de me faire peur, Bug'inette !
Un éclair fuse au loin. Une détonation retentit. J'entends Plagg qui vocifère. Adrien se penche et m'embrasse sur le front.
- Reste tranquille, s'il te plait. Je reviens vite !
There's only one thing you should know…
Il se relève d'un bond, la clé à la main, et part en courant. Presque aussitôt il n'est plus qu'une silhouette sombre pour mes yeux fatigués. J'entends le bruit de ses pas qui s'éloigne, sa voix qui appelle Plagg. Puis tout se mélange dans un tumulte indistinct. Effrayant.
J'ai peur. Il se bat tout seul… !
Cette simple pensée me cause une nouvelle décharge d'adrénaline. Je tente de me relever, mais le vertige m'assommerait presque, et quelque chose me vrille soudain derrière l'épaule droite. Je grimace tout en glissant une main sous mes vêtements, à la recherche de ce qui me gêne tant.
La douleur empire. Quand je ramène ma main devant moi, elle est maculée de rouge. Mon souffle se bloque. Je jette un regard sur le mur de béton, derrière moi. Là où je me suis appuyée, du sang. Dans la poussière autour de moi, sous moi, du sang.
Du sang partout.
Ma vision se brouille davantage. J'ai un sanglot nerveux.
- …Tikki ?
La lueur rose se renforce : elle est tout près de moi.
- Je suis là, ma Ladybug.
- Le prix à payer… Je vais mourir, c'est ça ?
Je me sens vaciller, mais un calme étrange m'envahit. Je n'ai même plus mal. Tikki murmure.
- Tes souhaits étaient judicieux, ma Ladybug, mais tu as mis trop de temps à comprendre ce qui taraudait Maître Fu. Quant à savoir comment utiliser la clé dans le monde réel… Ton vœu était à ce prix. Il n'y a plus rien à faire maintenant. N'aie pas peur.
Mon souffle s'accélère un peu.
- Je n'ai pas peur pour moi… Seulement… pour lui. Il est tout seul…
Les larmes montent. Je n'ai pas la force de les essuyer.
- S'il te plait… Juste… Une dernière fois ?
La lueur rouge s'approche. Tikki frôle ma joue avec douceur.
- Je n'attends que toi, ma Ladybug.
Je retiens un autre sanglot. Elle est là. Donc tout ira bien.
- …Tikki, transforme-moi.
Un sifflement. Mon corps est enveloppé dans la gangue douce et chaude de ma combinaison. Je suis presque aveugle, mais je n'ai pas besoin d'y voir.
Je prends le yoyo à ma ceinture. Encore un effort. Dès que Maître Fu sera vaincu, il faudra activer le Miraculous Ladybug. Pour réparer ce qui peut encore l'être, pour guérir Chat Noir s'il est blessé…
Je lance le yoyo dans les airs.
- Lucky… Charm.
Un éclair argent et rouge jaillit, puis le yoyo retombe et roule sur le sol, inerte. Un autre objet heurte le marbre près de moi dans un carillon de métal. Je plisse les yeux. Puis j'ai un sourire en le reconnaissant…
Je sombre.
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J0…
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Suggestion : silence total.
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…J + 365.
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« Marinette… »
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« Marinette ? »
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- Marinette. Tu vas encore tomber malade. On rentre.
J'ai un sursaut. J'inspire. J'ouvre les yeux, décontenancée.
Le silence est profond, et pourtant comme assourdissant. Quand j'ai baissé les paupières, une lueur grise et unie baignait encore le quartier. Maintenant, il fait nuit noire. Mon banc est éclairé par la lumière crue d'un lampadaire, comme un ilot de vie au milieu du parc désert et plongé dans la pénombre.
La voix reprend de sous mon manteau, étouffée.
- Rentrons, Marinette.
- …Non.
Ma voix est enrouée par le froid et les larmes que je retenais avant de m'assoupir. J'ai toutes les chances d'attraper la crève d'ici demain, mais peu importe.
Les flocons virevoltent sans un bruit, et cette vision beaucoup trop familière me fait comme un pincement au cœur. Je me redresse et époussette ma capuche, essuie mon visage glacé et humide.
Dans ma poche, mon portable vibre : un message de ma mère. Elle me demande si je compte passer d'abord à la maison, ou bien me rendre directement chez Alya pour sa soirée « post-commémoration ». J'hésite à répondre. Je ne sais pas quoi lui dire. J'ai beau m'être installée à quelques pas de chez moi, je n'ai pas envie de rentrer me mettre à l'abri.
Et je n'ai toujours pas accompli l'objectif que je m'étais fixé, le dernier – le pire ? – de cette interminable journée.
Presque malgré moi, j'entrouvre mon manteau et glisse un regard anxieux à ma sacoche fermée. J'hésite depuis des jours à soulager ma conscience. Mais il est plus que temps.
Advienne que pourra.
- Je vais rentrer. Mais je voulais d'abord te dire que… que je suis désolée.
La sacoche reste désespérément muette. Je déglutis et me fais violence pour continuer.
- Pas seulement pour cette nuit… Je suis désolée pour tout ce qui s'est passé ces dernières semaines. Avec leurs projets de commémoration, j'ai perdu pied. J'ai… J'ai agi comme une égoïste. Je ne suis pas la seule à souffrir, mais je l'oublie tout le temps. C'est que… c'est tellement douloureux.
J'ai un sanglot que je retiens à grand-peine, furieuse contre moi-même.
- Je sais que je ne devrais pas penser ça, mais… mais je n'arrive pas à me sortir cette idée de la tête. Pourquoi moi j'ai survécu, alors que…
Non. La vraie question, la vraie abomination dans ce que je ressens, c'est…
- Pourquoi moi ? Pourquoi toi, et pas…
Les mots me manquent. Même un an plus tard, je n'arrive pas à prononcer son nom.
- Pourquoi toi, tu as survécu ? Pourquoi toi, tu es encore là ?
Là. Je l'ai enfin dit à voix haute ! Et il y a des instants où j'ai honte à en mourir. Mal à en crever. Cette tristesse, cette rancune, elles me dévorent depuis un an. Si je pouvais tout recommencer, si je pouvais changer ce qui s'est passé au Louvre…
Je suis un monstre, voilà la vérité.
Parce que tu me manques. Tu me manques tellement… !
Au point que par instants, je voudrais mourir moi aussi si ça pouvait m'éviter de ressentir tout ça. Au point même de rêver, certaines nuits…
…que quelqu'un d'autre meurt à ta place. Pour que tu sois encore là, avec moi !
La sacoche s'ouvre alors dans un déclic. Depuis sa pénombre, un regard brillant me vrille en silence. Je regrette soudain chacun de mes mots. J'ai tout gâché.
Encore.
- Moi aussi, Marinette. Moi aussi, je t'en veux.
La petite voix s'affirme, chargée de sanglots contenus.
- Moi aussi, il ne se passe pas un jour sans que je me demande pourquoi, moi, je suis encore en vie. Ou pourquoi c'est toi qui as survécu. Si seulement je pouvais revenir en arrière et inverser les rôles. Si seulement je pouvais… partir à sa place !
Les yeux étincellent de rancœur puis se ferment.
- Lui survivre, c'est pire que tout. Et plus encore quand je dois rester avec toi. Toi qui a la chance d'être là. La chance d'avoir survécu.
La voix s'éteint. Le souffle coupé, je sens deux larmes brûlantes couler sur mes joues. Je réalise lentement ce que tout ça signifie.
On me répète sans cesse que je devrais être reconnaissante d'être encore vivante. Qu'il était normal de pleurer les morts, mais qu'il est temps d'avancer désormais et de passer à autre chose. Que c'est ce que les défunts auraient probablement souhaité pour nous, les rescapés, les survivants. Que c'est leur rendre hommage que de respecter cette volonté.
On m'a dit que c'était normal de culpabiliser pour avoir survécu. Mais jamais, jamais, on ne m'a dit que c'était normal que d'en vouloir à d'autres d'être toujours en vie. Et jamais je n'ai osé l'avouer. J'en ai bien trop honte…
Jusqu'à aujourd'hui. Jusqu'en cet instant précis.
- Moi aussi, Marinette. Je t'en ai voulu…
Je me recroqueville sur le banc, secouée d'un sanglot muet. La petite voix continue, acerbe.
- Je t'en veux encore. Et je crois que je me hais plus encore pour ça, parce que ce n'est de la faute de personne en réalité. Ni la tienne, ni la mienne. Mais je t'en veux quand même. Donc toi aussi, tu as le droit de m'en vouloir. Tu m'en veux, hein ?
Derrière cette amertume et cette rage sourde, je perçois la tristesse et même une supplication. Je ne suis donc pas la seule à regretter à ce point ce qui s'est passé. Je ne suis pas la seule à nourrir une telle rancœur, une telle haine, stupide et irrationnelle, pour moi-même et pour ma propre survie. Pour notre survie.
Je ne suis pas la seule !
Hoquetante, je glisse une main dans ma sacoche. Au creux de ma paume gantée, le kwami tremble, tout comme moi. Je serre le petit être contre ma joue, à bout de nerfs, mais soulagée. Curieusement, infiniment soulagée.
Le carnage de l'an dernier… Tout ça a eu lieu essentiellement par ma faute. Et pire encore, j'y ai survécu. J'ai survécu, on a survécu, tous les deux. Et je ne suis pas la seule à trouver ça injuste. Égoïste. Impardonnable.
- Oh, Plagg, excuse-moi ! Pardon pour tout… !
Silencieux, il se love contre mon front pour toute réponse. À mon cou, je sens peser mon cordon noir, et l'Anneau qui y figure depuis un an, à jamais déformé.
Eux aussi, ils étaient fusionnels, inséparables à leur manière. C'est pourquoi il n'y a certainement que Plagg qui puisse comprendre ce que je ressens aujourd'hui.
- Pardon, Plagg. Pardon !
Il se met à ronronner, et ça me rappelle ce fameux bourdonnement qui me rassurait tant autrefois.
…Ton bourdonnement !
Plagg. Lui qui a survécu. Lui qui pour cette raison, doit me haïr aussi fort qu'il se haït lui-même.
Lui qui pourtant reste désespérément accroché à moi depuis un an, tout comme moi je me surprends à ne pas pouvoir m'éloigner de lui, malgré toute ma rancœur stupide et mes sautes d'humeur.
Plagg se réfugie contre mon cou, tremblant. Surprise d'un tel élan de sa part, je le laisse pourtant faire, recroquevillée sur mon banc, indifférente à la neige qui tombe de plus en plus fort. Quand il a un couinement sourd qui me rappelle beaucoup trop mes sanglots étouffés de la nuit dernière, je fonds en larmes à mon tour.
Nous avons toujours géré notre chagrin chacun à notre manière, seuls dans notre coin, plus ou moins en silence. Mais pour la première fois depuis un an, c'est ensemble que nous pleurons.
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J + 365…
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...J0. H0.
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2WEI – In the end (official Linkin Park Epic Cover) (en boucle)
/XtkCkMwmqVU?t=136
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Elle va bien. Concentre-toi.
Je cours à perdre haleine en direction du gouffre. Le sol tremble à intervalles irréguliers.
Ça aurait pu être pire. Mais elle va bien. Fonce, elle compte sur toi.
Je la quitte à peine, mais la peur me taraude encore. Je revois sans cesse cette silhouette noire tatouée de rouge, à peine humaine, qui s'était écroulée tout à coup sans crier gare. Ces veinules auparavant étincelantes qui s'étaient presque toutes ternies. Cette peau d'ébène devenue grise et poussiéreuse, poreuse comme du bois réduit en cendres après plusieurs passages au feu. Ces deux paires d'yeux, vides et éteints, qui avaient mis tant de temps à réagir à mes appels…
J'y ai vraiment cru. Qu'elle était… !
Dans la pénombre du couloir, je trébuche et roule parmi les décombres. Mortifié, je me relève d'un bond.
Concentre-toi, merde !
Elle a annulé la transformation. Elle a libéré Plagg et Tikki, elle est épuisée, mais elle est en lieu sûr, et elle s'en remettra ! Et Tikki veille sur elle. C'est à moi de jouer maintenant, et je sais ce qu'il me reste à faire… !
Je jette un regard à la clé serrée dans ma paume. L'aube se lève, et à la faveur de cette pâle lueur grise, mon cœur rate un battement : ma main et mon bras sont maculés de sang. Mais je sais que ce n'est pas mon sang. C'est celui de Marinette. Déposé là quand je l'ai portée. Où était-elle blessée ? Avec la pénombre du souterrain, je ne me suis rendu compte de rien !
« Mon ami et… mon meilleur ami. »
Son image me hante. J'entends encore sa voix désincarnée, ses paroles confuses. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour pouvoir faire marche arrière… !
J'accélère de plus belle et me fraye un chemin parmi les gravats qui jalonnent la sortie du souterrain. Attends-moi, ma Lady ! Dès que je peux, je reviens te chercher. Je t'emmène à l'hôpital, et ils te soigneront, et tout sera terminé… !
J'arrive dans le gouffre au moment même où une nouvelle explosion ébranle les lieux, bien plus puissante que les précédentes. Un hurlement caverneux retentit – l'Exilé.
Je m'accroupis par précaution, le cœur battant, l'oreille tendue. Une autre déflagration fuse et heurte le rebord nord du gouffre, qui s'écroule dans un déferlement de pierres et de ciment. Avec angoisse, je scrute le couloir souterrain par lequel je viens d'arriver. Rien ne bouge là-bas, Marinette est en sécurité – pour l'instant ?
Je m'élance à nouveau. L'Exilé est en vue.
- Plagg ! C'est bon… !
Le temps d'un clin d'œil, et Plagg est déjà de retour à mes côtés. Ses prunelles flamboient, défiantes. Les crocs apparents, il gronde.
- Pas trop tôt, gamin ! On y va !
Je reste médusé en découvrant le résultat de ses attaques : le gouffre paraît plus vaste et défoncé que lorsque j'y ai récupéré Marinette inconsciente. Il manque quelques pylônes de béton, de nouveaux cratères fument encore, et la pyramide de métal, déjà mal en point après sa chute, est maintenant dispersée aux quatre coins du champ de bataille. L'Exilé, sous sa forme de tigre, git parmi les gravats, l'air à bout de forces. Plagg voltige nerveusement au-dessus de moi, comme prêt à frapper à la moindre menace. Son aura d'habitude nonchalante est presque électrique.
J'ai déjà pu voir de quoi était capable l'Exilé tandis que Marinette l'affrontait. Alors depuis quand les kwamis sont-ils aussi puissants ?! Est-ce qu'on a réellement intérêt à ce que je me transforme ?
- Plagg… Tu crois vraiment que tu as besoin de moi ?
- Dis pas de bêtises, je me contrôle à peine ! Si je ne fais pas gaffe, la moitié du quartier y passe, et toi avec !
- Hein ?!
L'Exilé se tord de douleur. Il a un feulement étrange, presque un gargouillement, son corps gigantesque et diaphane parcouru de sursauts. Je serre le poing droit, soulagé de sentir l'Anneau à mon doigt.
- Plagg, transforme-m…
- ATTENDS !
Le glapissement de Plagg m'arrête net. Je l'interroge du regard : il a l'air… horrifié ?
L'Exilé a encore un haut-le-cœur, puis de sa gueule béante jaillit une substance brillante, rouge feu. Très différente d'une flèche de flamme, elle coule sur le sol, incandescente comme de la lave.
Le tigre se recroqueville sur lui-même, puis sa brume d'ombres se disperse à travers le gouffre. Au cœur du tourbillon noir, une silhouette humaine apparaît brièvement, prostrée. C'est maintenant ou jamais !
- JE M'EN OCCUPE ! PLANQUE-TOI !
Plagg file à la vitesse de l'éclair vers l'Exilé à découvert. Mais au lieu d'attaquer, il plonge sous les gravats, décolle un pan entier de béton et emporte la flaque lumineuse vers le ciel.
- Plagg ?!
La plaque de béton dépasse les derniers vestiges branlants de la pyramide et disparait parmi les nuées. Il règne soudain un silence effrayant dans le gouffre.
- Plagg !
Puis un éclat rouge fend le firmament. Une détonation tonitruante résonne, puis un souffle surpuissant – brûlant – me jette violemment au sol. Choqué, j'ai à peine retrouvé ma respiration qu'une petite boule noire vient s'écraser à mes côtés. Peinant à se maintenir dans les bourrasques, Plagg volette jusqu'à moi et se glisse à l'abri entre mes bras croisés. Il est encore bouillant, comme s'il avait côtoyé l'explosion de très – trop – près. Je murmure, abasourdi.
- Qu'est-ce… Qu'est-ce que c'était ?
- Roaar. Un de mes frères. Je ne pensais pas avoir frappé aussi fort. Mais ça fait déjà deux Armilles détruites… !
J'entends comme un sanglot dans sa voix, et ça me fend le cœur. Derrière l'Exilé, un pan entier du rebord se décroche avec fracas suite à la violence de l'explosion. Plagg tressaille et se reprend avec un reniflement discret. Lorsque la tempête s'apaise, il revient se placer à mes côtés, en lévitation tandis qu'il guette les moindres gestes de l'Exilé.
- J'ai vu la Cour depuis le ciel, elle est dans un sale état. Si une autre Armille est libérée, tout risque de s'écrouler. Donc plus de Cataclysme sur lui dorénavant. Tu as saisi ?
J'acquiesce en silence. La peau encore fumante, une de ses oreilles lacérée et tombante, mon kwami fait grise mine, mais il poursuit d'un ton autoritaire.
- Quel est le plan ? Que t'a dit Marinette ?
Je lui présente simplement la clé et sa ficelle. Il se fige, puis ses yeux étincellent comme s'il avait déjà tout compris.
- Ha ! C'est bien une idée de Porteur de Lumière, tiens ! Allez, gamin, on fonce tant qu'il est vulnérable. Maintenant !
Il m'attrape par le col de l'anorak et m'aide à me relever.
- Ta dulcinée compte sur toi ! Du nerf, chaton !
Je lui décoche un regard agacé – ce sobriquet dans sa bouche n'a jamais été flatteur, et il sait que je le sais. Galvanisé par le petit ricanement de mon kwami, je serre le poing.
- Plagg, transforme-moi !
La combinaison me couvre tout entier. Je retrouve avec soulagement ce sentiment de protection, de force et de liberté. Je suis de retour… !
Je dégaine mon bâton et me mets en garde, analysant les différentes approches qui s'offrent à moi. L'Exilé s'est redressé parmi les gravats, grondant de rage, à nouveau protégé par une épaisse fumée noire. Peu à peu il adopte une autre forme, gigantesque mais fine, presque interminable, pourvue de longues cornes. Les veinules dorées brillent sur sa peau noire devenue écailleuse. Ses yeux flamboient d'une énergie nouvelle, furibonds. Doucement, il commence à léviter, et ses pattes de coq fendent l'air de leurs griffes acérées. Je déglutis, atterré. Les Armilles de la Boîte sont toutes rattachées aux signes du zodiaque chinois, et on dirait que ma chance a encore frappé.
Sur toutes les créatures réincarnées en Armilles, il fallait que je tombe sur le Dragon. Un foutu dragon asiatique… !
J'ai un regard pour la clé que m'a confié Marinette. Elle l'a fait apparaître alors qu'elle était sous sa forme ultime. Mis à part qu'elle est encore tiède et vibre d'une énergie familière – peut-être celle de Tikki – elle semble on ne peut plus banale.
« Donne-lui juste… cette clé. Quand il l'aura à son cou… »
En attendant de pouvoir la mettre au contact de l'Exilé, je glisse la clé dans une mes poches. Je n'ai jamais douté des plans parfois tarabiscotés de ma Lady, alors ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer ! Mais où se trouve l'Exilé dans toute cette masse de fumée ? Et comment lui passer cette clé au cou ?
Le dragon se précipite alors vers moi dans un hurlement caverneux. Même s'il vole, sa taille démentielle le rend plutôt lent et peu agile, et je l'esquive sans trop de peine. Il se lance à ma poursuite, mais négociant mal son virage, son corps longiligne érafle lourdement l'un des bords du gouffre. Il faut que je l'éloigne de la Cour, ou bien Marinette risque de finir ensevelie dans le souterrain !
Je vais l'entrainer hors du gouffre, pour commencer. Et après, direction les toits ! J'y aurai plus de visibilité et de liberté de mouvement que dans ce trou.
Je me saisis de mon bâton et calcule rapidement le chemin à faire. Tout en m'assurant que le dragon me suit à la trace, je prends mon élan, et en quelques bonds assistés de mon artefact, je franchis les différents murs d'éboulis, reprenant pied sur l'esplanade de la Cour Napoléon. Un gyrophare attire mon attention : au loin, près de l'Arc du Carrousel, un attroupement de policiers et de militaires nous surveillent. Toute une flotte d'hélicoptères survole la place en restant à distance prudente. Peu importe, tant qu'ils n'attaquent pas !
J'ai un regard machinal pour le ciel, qui se teinte des premières lueurs de l'aube. Il faut en finir. Laisser l'Exilé m'approcher de près – très près. Assez pour qu'il distingue la clé et qu'elle le fasse réagir.
Je te fais confiance, ma Lady !
- Exilé !
Il me répond d'un rugissement. La tête noire et fulminante du dragon surgit du gouffre. Il virevolte dans les airs, difficilement prévisible et presque irréel dans ses mouvements d'ondulation. Ses yeux blancs, étincelants de rage, se braquent sur moi, et il accélère presque aussitôt. Je brandis mon bâton, prêt à décamper.
Allez, amène-toi !
Un éclat argenté en provenance du gouffre nous stoppe net tous les deux. Avec horreur, je vois le souterrain où j'ai laissé Marinette s'illuminer d'un rayonnement familier – le Lucky Charm. Qu'est-ce qu'elle compte faire ? Lancer le Miraculous Ladybug ? C'est trop tôt ! Et si…
Le dragon tressaille tout entier, l'air hypnotisé par l'aura du Lucky Charm. Le faisceau de lumière a déjà disparu, mais le mal est fait. Avec un rugissement d'outre-tombe, le dragon fait demi-tour, s'élance droit dans sa direction et percute violemment l'amoncellement de gravas, arrachant d'énormes blocs de béton et de terre. Je pâlis.
- Exilé ! NON !
À coups de griffes et de crocs, il tente d'élargir l'accès au hall souterrain. Sans réfléchir, je saute sur son échine interminable et mouvante, me joue de ses ondulations pour rejoindre son cou en quelques bonds. J'allonge mon bâton et bande mes muscles, m'élance vers sa tête.
- Bats-toi !
I tried so hard and got so far
But in the end, it doesn't even matter
Encore dans les airs, je frappe de toutes mes forces. Le bâton claque sur son front dans un craquement assourdissant – j'en ai des vibrations jusque dans les épaules. Il hurle de douleur et se désintéresse du souterrain pour se hausser vers moi, crocs à découvert. Je sais ce qu'a dit Plagg, mais là, je n'ai plus le choix. C'est ça ou bien il me bouffe, et ensuite ce sera le tour de Marinette… !
J'arme mon bras droit.
- Cataclysme !
Ma paume rutilante d'énergie entre en contact avec son museau – le Cataclysme se déchaine, le foudroie de part en part. Le dragon glapit de douleur, agité de tels soubresauts qu'il me percute. Projeté en arrière par le choc, je prends appui contre un pilier de béton et bondis de nouveau vers l'Exilé, bâton en garde, la main dans la poche. Dans un instant, il devrait perdre sa forme. L'humain réapparaîtra, et alors je pourrais lui passer la clé au cou !
C'est maintenant ou jamais !
Quand un frisson avant-coureur me hérisse la nuque. Un souffle. Au-dessus de moi. Pas le temps d'esquiver.
La queue du dragon me fauche en plein élan, me plaque sur le sol qui se fissure sous l'impact. Mes sens se brouillent un bref instant, mon bâton m'échappe. Le souffle coupé par la douleur, j'ai à peine le temps de rouler sur le dos que j'entrevois une serre sombre et griffue plonger vers moi. Je tire la clé de ma poche.
I had to fall…
Le tout pour le tout !
La serre m'écrase de tout son poids, me broie tout entier. Je voudrais hurler, mais l'air me manque. Dans un éclair de conscience, je vois les deux yeux incandescents de l'Exilé se rapprocher, ses crocs plus grands que moi étinceler. Dans un état second, je tends mon poing tremblant dans sa direction, la clé bien en vue.
…to lose it all
Il hurle. Son souffle brûlant me balaie le visage. La serre appuie plus fort encore, le sol sous moi s'enfonce. Je crois que je perds conscience, un bref instant.
Quand je reviens à moi, j'ai mal partout, mais la serre a disparu. Je peux respirer à nouveau, bien que chaque souffle m'élance atrocement dans les côtes. Tremblant, je bascule sur le flanc. Je n'entends rien d'autre qu'un sifflement étouffé qui me vrille le crâne. Secouant la tête dans l'espoir de m'en débarrasser plus vite, je me relève en titubant…
…quand un craquement survient – pas dehors, mais en moi. Une douleur cuisante fuse à travers ma jambe gauche, plus forte que tout le reste. Je glapis et manque de m'écrouler une deuxième fois.
Merde… Debout !
Je prends appui sur mon autre jambe à peu près indemne, me redresse et croise alors le regard écarquillé de l'Exilé. Toujours dragon, il s'est posé au sol, et reste figé en une posture ramassée, comme sur la défensive. Après un temps de stupeur, je fais quelques pas claudiquants vers lui, et il a un frisson effrayé, ses grands yeux rivés sur la clé, les narines palpitantes. J'ai un pauvre rictus.
Gagné, ma Lady.
- Tu sais ce que c'est, n'est-ce pas ?
Encore à moitié sourd depuis son dernier hurlement, c'est à peine si j'entends ma propre voix, rauque et pâteuse. Pris d'une soudaine quinte de toux, je crache un filet de sang.
- C'est elle, croassé-je avec difficultés. C'est Ladybug qui l'a créée. Pour toi.
But in the end…
L'Exilé ne réagit guère. Je m'avance en boitant, la jambe et l'échine traversés de lames en fusion à chaque pas. Je tends vaillamment la main devant moi, la clé oscillant au bout de sa cordelette.
- C'est terminé.
Le dragon est à portée de ma main. Il ne bronche pas, comme hypnotisé. Après une brève hésitation, je pose la clé sur son museau indemne, là où je l'ai pourtant frappé avec le Cataclysme un peu plus tôt.
Un coup de tonnerre. Et en l'espace d'une simple seconde, la fumée disparait. Totalement.
Reste une silhouette noire à la peau marbrée de veinules rouges, vêtue d'une simple tunique, brûlée et déchirée. Un humain, minuscule, vouté, malingre. Le cheveu rare, le visage ridé par les années.
- Maître Fu.
Il lève ses yeux blancs vers moi, inexpressif. Quand je franchis les derniers mètres qui nous séparent, il demeure sans réaction, bras ballants. Je saisis la cordelette à deux mains et, avec précaution, je passe le collier à son cou. La clé retombe sur sa poitrine, et il baisse les yeux vers elle, mutique.
- …Maître ?
Le silence est édifiant. Puis enfin il murmure, comme une prière, comme un leitmotiv.
- N'ouvre pas la porte… N'ouvre pas la porte.
Il saisit avec délicatesse la clé entre ses doigts noueux et la glisse sous sa tunique. Ses yeux se ferment. Après un long moment d'inertie, ses lèvres se contractent, puis esquissent un léger sourire. Deux larmes coulent au coin de ses paupières.
- Maître… ?
- Merci. Merci, Chat Noir.
Il rouvre les yeux : deux iris couleur noisette me renvoient mon regard, épuisés mais reconnaissants. J'ai un soupir soulagé. Il est de retour, enfin !
- Et… Et maintenant ? croassé-je.
Son sourire – bienveillant – s'affirme.
- Maintenant, je vais faire tout mon possible pour contenir les kwamis. Le temps que tu t'éloignes avec Ladybug.
- Que… Quoi ?
…it doesn't even matter
Il a un soubresaut. Sa peau noire se marbre d'autres veinules, innombrables et multicolores comme lorsque l'Exilé avait absorbé toutes les Armilles. Une curieuse tension se déploie dans l'air, plus brûlante, plus agressive encore qu'auparavant. Etouffante. Qui se renforce à chaque seconde.
- C'est fini. Je vais me détransformer. À l'instant où je retrouverai forme humaine, plus rien ne retiendra les énergies des kwamis. Maintenant qu'elles n'ont plus ni de conscience ni de Miraculous, ces forces vont s'échapper, retourner à la Nature. Tu ne peux pas rester. Ou tu vas périr, toi aussi.
Je frémis, atterré. L'image de la Boîte détruite et de ses kwamis libérés – perdus, destructeurs – me revient.
- Pars.
Non. Ladybug !
Je fais volte-face. Négligeant la douleur qui me vrille la jambe et les côtes, je me précipite vers le hall souterrain. Dans mon dos, l'aura des kwamis ne cesse de s'amplifier, si présente que j'en ai des tremblements nerveux. Vite !
- Ladybug ?
Et si elle activait le Miraculous Ladybug ? Qui sait ?
- Ma Lady ! Maintenant !
Je me faufile cahin-caha entre les décombres qui jalonnent le couloir, aidé de ma nyctalopie. Mais personne ne vient à ma rencontre. Je l'aperçois enfin, exactement là où je l'ai laissée. En tenue de combat, mais allongée, inerte. Mon cœur rate un battement.
- Ladybug !
Ma voix résonne à travers le souterrain, aigüe et essoufflée. Ladybug ne réagit pas. Je me traîne jusqu'à elle, accordant tout juste un regard à son yoyo – déroulé, abandonné – et à l'objet Miraculous qui repose près d'elle – un énorme bouclier, marqué d'une croix comme ceux des chevaliers d'autrefois. Je la saisis par les épaules, la soulève avec délicatesse. Sa combinaison la couvre tout entière, mais du sang s'échappe par le col de sa tenue, détrempant le sol. Elle est plus pâle qu'une morte. Son cœur…
Je plaque une main tremblante sur son cou marbré de sang. Son cœur bat. À peine, mais il bat.
- Ladybug, tiens bon !
Aux abois, j'agrippe le bouclier et découvre que sa face interne est pourvue de sangles. Je l'enfile à la manière d'un sac-à-dos – au moins, j'aurai les mains libres – puis je glisse le yoyo et son fil hâtivement rembobiné à ma ceinture. Rapide mais avec mille précautions, je prends ma Lady dans mes bras. Elle a soudain un gémissement de douleur.
- Ça va aller. Accroche-toi, c'est bientôt fini.
Elle a un autre gémissement, plus faible. Une réponse ? Peu importe, c'est un son qui me crève le cœur tout autant qu'il me rassure.
Je fais quelques pas vers le bout du hall puis je m'arrête, consterné. Des éboulements ont complètement modifié les lieux. Je ne suis plus sûr de retrouver l'étroit couloir par lequel je suis arrivé pendant leur combat titanesque. J'ignore même si le chemin est encore praticable jusqu'au Louvre… Rejoindre la Cour en passant par le gouffre est risqué, mais c'est encore la meilleure solution pour s'enfuir !
Je repars en sens inverse, mon précieux fardeau serré contre moi, les mâchoires crispées de douleur à chaque pas, les larmes aux yeux.
Bouge ! Tu pleureras plus tard…
Je déboule sur le champ de bataille, désormais ravagé par une tempête brûlante, et les vents violents et constamment changeants manquent de m'emporter. Les différentes énergies qui planent sont presque palpables, menaçantes à mes sens exacerbés par Plagg. Un regard vers l'Exilé m'arrache un frémissement d'horreur : prostré au centre du gouffre, sa silhouette n'est plus noire mais marbrée de mille et une couleurs, vibrantes, étincelantes. Il a un murmure qui résonne de partout à la fois, tout comme la voix de Marinette lorsqu'elle était encore en forme ultime.
« Partez. Vite. »
Je m'élance vers les falaises qui bordent le gouffre, mais la désillusion est immédiate : c'est haut, beaucoup trop haut pour que j'espère atteindre la surface avec Ladybug dans les bras, même en quelques bonds ! Mon bâton est introuvable, et ma jambe blessée me handicape sérieusement…
Je scrute frénétiquement les alentours à la recherche d'une alternative. J'aperçois les derniers vestiges de la Pyramide, ses quelques montants métalliques qui surplombent le gouffre, encore solidement ancrés dans le sol. Déposant Ladybug inconsciente, je me saisis de son yoyo à ma ceinture. Si encore je pouvais m'en servir, ce serait un jeu d'enfant…
Je savais bien qu'on aurait dû s'entraîner mutuellement en échangeant nos artefacts !
Déroulant le filin, je fais tournoyer le yoyo au-dessus de ma tête, le lance à l'assaut d'un montant métallique, puis d'un rocher. En vain, le yoyo retombe sans parvenir à s'accrocher. Mon angoisse monte d'un cran. Tant pis, il faut essayer !
Alors que je jette le yoyo, encore et encore, la tempête d'énergie ne cesse de se renforcer dans mon dos. Maître Fu a disparu dans l'œil du cyclone, si lumineux qu'il en devient aveuglant. Je lève les yeux en direction des hélicoptères qui tournoient au-dessus de la place, mais les vents déchaînés les empêchent d'approcher. Dans un sursaut d'optimisme, je récupère Ladybug et le yoyo, me tourne vers la falaise la moins escarpée, prends mon élan et franchis les premiers mètres, bondissant d'éboulis en éboulis. Mais le bouclier prend le vent à la moindre bourrasque, me déséquilibre à plusieurs reprises. Ma blessure me lance et je trébuche, glisse le long de la paroi, retombe au fond du gouffre. Je pose un genou à terre, haletant de douleur.
En rage, je serre Ladybug inconsciente contre moi. Elle respire à peine, et ça me terrifie. Merde, merde… !
Ça ne peut pas se finir comme ça !
Parmi les hurlements du vent, je crois capter un cri, puis un autre.
- Chat Noir !
Je me redresse vivement, les oreilles tendues. Ce n'est pas l'Exilé, mais je connais cette voix. C'est…
- Chat Noir, par ici !
Je lève les yeux. Depuis le bord du gouffre, plusieurs hommes – des policiers, des CRS, des militaires – me font de grands signes. Parmi eux, je reconnais Otis Césaire, le père d'Alya. Il n'a donc pas quitté le Louvre ?
- Attrapez !
Un militaire réendosse son fusil, et aidé d'un collègue, il traîne une échelle de corde noire jusqu'au gouffre, la déroule d'un coup de pied. Je m'élance vers eux, le cœur battant. Instinctivement, je retire une des sangles du bouclier et charge Ladybug sur mon épaule, puis j'attrape d'une main ferme l'échelle de corde.
- Accrochez-vous bien, on vous remonte !
Le militaire a à peine dit ces mots que l'échelle est brutalement attirée vers le haut. Pris d'un vertige, je renforce ma prise d'une main sur un barreau de l'échelle, et raffermis mon étreinte sur la taille de Ladybug. Le Bouclier pèse contre mon dos, et malgré la tourmente j'entends son Miraculous sonner – est-ce qu'on pourra la ranimer avant l'expiration de ses cinq minutes ? Entre ma jambe et sa blessure, on aurait bien besoin du Miraculous Ladybug !
« Chat Noir. Ladybug. Pardon… »
Je sursaute et tente un regard vers l'œil de la tempête. L'air semble vibrer d'énergie, je la sens pulser sur ma peau, dans ma chair et mes os.
« Je n'étais plus digne de cette tâche. Mais, vous… Vous étiez de parfaits Astres, si prometteurs. Que votre dévouement serve de leçon aux autres… »
Au milieu du gouffre, une sphère de lumière étincelle, aussi dangereuse et magnifique qu'un petit soleil. Par instants, des éclats colorés affleurent à sa surface, comme prêts à jaillir à tout instant.
« Pardon. Et merci. »
J'atteins le rebord du gouffre. Des mains gantées se tendent, j'en saisis une au hasard, d'autres agrippent mes épaules, le Bouclier, ou le corps inerte de Ladybug. Je les laisse volontiers me ramener à terre, mais pour rien au monde je ne lâcherai ma coéquipière.
- Vite, il faut évacuer tout le secteur ! Ça va exploser d'une minute à l'autre, renvoyez les hélicos !
Des talkie-walkie sont brandis, les ordres d'évacuation aussitôt transmis. Grimaçant à cause de ma blessure, je réalise avec effroi que de nombreux militaires et réservistes, des pompiers et même des civils ont investi la place, désireux d'apporter leur aide. Alors que beaucoup, à ma vue, lèvent les bras en signe de victoire et accourent dans ma direction, je leur hurle.
- FUYEZ ! METTEZ-VOUS À L'ABRI !
Certains ralentissent, interloqués, mais la tempête et le vacarme des hélicoptères couvrent ma voix. Je me précipite vers eux, oublieux de ma jambe, mais la douleur me terrasse presque aussitôt, brûlante. Je m'écroule et manque de peu de lâcher Ladybug. Deux de mes sauveteurs me relèvent et veulent m'entraîner à couvert, mais je me dégage de leur emprise.
- Je m'en sortirai ! Rabattez les civils vers l'aile sud, vite… !
Après une très courte hésitation, policiers et militaires s'exécutent et filent en direction des attroupements. La Cour se vide peu à peu. Je leur emboîte le pas, bon an mal an. Dans mon dos, la pression des kwamis devient presque insupportable. Je n'ose plus regarder derrière moi, et me concentre sur le visage blafard de ma coéquipière. Tout en claudicant, je lui murmure, haletant.
- Ma Lady, on aurait bien besoin d'encore un peu de ta chance. Prête à lancer le Miraculous Ladybug ?
Contre toute attente, ses yeux s'entrouvrent, mais son regard est comme vide, absent. Ailleurs. Presque… étranger. Elle souffle.
- Non. Pas suffisant. C'est le Bouclier… ou rien du tout.
Je tressaille. Ce n'est pas la voix de Marinette. Non, c'est celle de…
…Tikki ?
Un éclair. Une sueur froide me parcourt l'échine.
Une onde – invisible mais surpuissante – traverse la place. À son passage, les fissures se creusent, des éclats de marbre sautent, les pavés se disjoignent. Les quelques vitres encore intactes du Louvre volent en éclats, des tuiles sont arrachées, emportées. Les gens trébuchent, fauchés net par l'impulsion, et restent choqués à même le sol, soudain branlant et inégal.
Puis une deuxième onde ravage la Cour. Et une troisième. Et d'autres encore, toujours plus fortes, assourdissantes. Étourdissantes.
Je tombe à mon tour. Le sol tremble beaucoup trop pour tenir debout. Déjà certaines parcelles de la Cour s'enfoncent, disparaissent dans les profondeurs souterraines. Je risque un regard vers le gouffre. Le petit soleil ne cesse de grandir. Sous sa surface, les éclats colorés s'agitent, bouillonnants.
Les Armilles ! Les Armilles vont s'échapper…
Le Louvre est encore loin, trop loin. Je plante le bouclier dans une fissure, l'enfonce jusqu'à ce qu'il ne puisse plus bouger. Je me blottis dans son ombre et m'arrime aux sangles avec l'énergie du désespoir, ma Lady inconsciente serrée contre moi.
Le soleil cède dans un éclair. La déflagration tonne et résonne à travers Paris comme aucune autre auparavant. L'onde de choc suit, déferle sur la place, heurte le bouclier avec violence.
It starts…
L'ouragan nous engloutit, sauvage, brûlant. Entrouvrant les paupières, je vois le ciel strié de minuscules météores, multicolores, étincelants. Fuyants droits vers l'horizon.
…with…
Et puis le Louvre s'affaisse. Toute la Cour se dérobe, s'enfonce.
Nous glissons dans l'abîme.
…one.
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Jour 0.
Heure 0.
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Voilà, nous y sommes. Vous savez tout. Ou presque.
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Oui, presque.
À bientôt ? (Review ?)
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Elenthya
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(NB : à propos de cette version de « In the End » : elle a inspiré toute la partie finale du combat dans ce chapitre. Si encore je savais faire des animatics… Mais je n'ai qu'une plume à ma disposition.
Au time-code de 2 minutes et 16 secondes, on passe du POV Ladybug au POV Chat Noir. Et la fin de cette OST parle d'elle-même.)
