Première publication le 19/01/2020.

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Un grand merci à tous les revieweurs, votre soutien est une source d'inspiration quotidienne. J'ai l'habitude de vous remercier en reply via message privé, alors merci de permettre la réception de MP dans vos paramètres si d'aventure vous souhaitez que je puisse vous répondre.

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Le fameux twist sur Tikki est passé… Prêts à repartir sur de nouvelles bases ?

Bonne lecture…

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Thème principal de « Blanc, Rouge, Noir » : « Hurts Like Hell » de Fleurie (à écouter une seule fois… ?)

Jour 0.

Douleur.

Blanc. La neige blanche. Sa peau blanche.

Rouge. Le sang rouge, omniprésent. Son sang.

Noir. Le noir de son masque qui disparait. Le noir de la cendre, qui persiste.

Inconscience.

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Douleur… !

Blanc, le blanc des pansements.

Rouge, le rouge du camion qui l'emporte.

Noir, le noir du bitume sous mon brancard.

Vertige. Néant.

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Douleur. Peur !

Blanc ! Le blanc des murs du bloc.

Rouge, le rouge des compresses sur le sol. Tellement, tellement de sang !

Noir. Le noir du sommeil.

Abandon.

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Gris. Le gris du plafond.

Rose. Le rose d'une blouse.

Terne. La lumière du jour derrière une fenêtre.

Vertiges. Nausées. Douleurs, encore. Toujours.

Une radio. Un écran. Et des mots, et des annonces.

Qui tournent en boucle.

« Les secours continuent sans relâche de fouiller les décombres du Louvre… »

« Le bilan ne cesse de s'alourdir en cette fin de journée. Le nombre de disparus s'élèverait désormais à plus de… »

« Ce soir, toujours aucune trace de l'Exilé ou du Papillon… »

« Grâce au Miraculous Ladybug enclenché vers 5h ce matin, les akumatisés qui avaient usé de leurs pouvoirs pour protéger la ville sont tous hors de danger. La plupart d'entre eux devaient être entendus cette après-midi par la police, mais il semblerait que comme toujours leur mémoire ait été effacée par le Papillon… »

« Les recherches se poursuivent en dépit des précipitations de neige de plus en plus intenses. Pour le moment, nous n'avons aucune nouvelle ni de Chat Noir… »

« …ni de Ladybug. »

Néant.

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J0.

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J + 365.

- Marinette ?

Je cligne des yeux et renifle doucement, perdue dans mes pensées.

- Marinette ? Tu t'es rendormie ?

Je me racle la gorge et me blottis davantage dans la chaleur de mon anorak. Je remonte machinalement mon écharpe jusqu'à mon nez, puis glisse mes mains glacées dans mes poches.

- Mmh. Non.

- Tant mieux. Ce n'est pas très sain pour une humaine de s'endormir n'importe où. Je suis sûr que c'est pour ça que tu fais des cauchemars.

Je glisse un œil vers mon sac à dos, posé sur le banc près de moi. Par son entrebâillement, je distingue les prunelles vertes de Plagg, qui scintillent d'une vie nouvelle. Un froissement d'emballage retentit. Lui qui n'a rien voulu manger d'autre que des cookies depuis la veille – tes cookies… – Plagg s'est enfin attaqué au camembert que je lui ai acheté ce matin lors de mes errances à travers Paris. J'ai un léger rictus sous mon écharpe.

Je hausse les épaules.

- Et alors ? …De toute façon, ça ne pourrait pas être pire que mon rêve de toute à l'heure.

- Ah bon ?

- Mmh… J'ai rêvé de la forme ultime. De la fin. Du « Temple ». De la clé…

- Oh.

- … Et de la dernière fois que j'ai vu Chat Noir.

Le silence plane. Puis le papier se froisse à nouveau, et un bruit de déglutition – vorace – retentit. La nuit est tombée, et il neige à gros flocons. La lumière des réverbères éclaire de manière sporadique le square et ses rues attenantes. Pensive, j'ai un léger sourire, un peu douloureux.

- Je ne lui ai jamais dit, mais… en fait, il était beau. À sa manière.

Chat Noir. Dire qu'à d'autres époques, on aurait pu être de parfaits inconnus l'un pour l'autre, ou même des ennemis jurés. Je n'ai que peu de souvenirs des autres Porteurs, dernières traces de ma communion avec eux lors de la forme ultime. Il me reste quelques images, des sons, des voix, des sentiments et des impressions qui ne m'appartiennent pas. Comme un rêve achevé depuis longtemps…

Mon Chat Noir. Dès le début, il a été mon partenaire. Mon « side-kick », comme il disait.

Mon ami…

Je ferme brièvement les yeux et contiens l'habituelle montée de larmes, comme à chaque fois que j'évoque son absence. Plagg a un petit ricanement amer.

- …Un peu qu'il était beau, mon Porteur. Tout de cuir vêtu, et avec sa clochette en prime. J'en ris encore.

Il y a un bref remue-ménage dans mon sac, puis Plagg apparaît, emmitouflé dans la petite étole de laine que je lui ai tricotée pour Noël. Il a eu beau râler au sujet des motifs « franchement girly », je crois qu'il l'adore.

- Vous étiez quand même sacrément gratinés, comme superhéros. C'était à se demander dans quel recoin de votre inconscient le Miraculous était allé chercher l'inspiration de vos costumes.

Je le contemple avec stupeur.

- …Je croyais que c'était vous les kwamis, les responsables de nos apparences ?

Il a un rictus empreint de nostalgie.

- Oh, si peu. On se contentait de doter le costume en question de propriétés et d'accessoires en accord avec les missions de notre Porteur. C'était votre époque et votre vécu qui faisaient l'essentiel. En tout cas, les oreilles de chat et le look de monte-en-l'air, je n'y étais pour rien.

- …Et la clochette ?

- J'avoue, ça, c'était de moi. C'était pour illustrer son côté « fils de bonne famille ».

Il a un petit rire étouffé, satisfait, avant de retourner chercher une portion de camembert qu'il dévore de bon cœur. J'aurais su, j'en aurais acheté deux au lieu d'un. Pour lui aussi, les dernières semaines ont été rudes, mais c'est rassurant de voir qu'il retrouve de l'appétit pour ses passions habituelles.

- Parfois, je me demande encore pourquoi tu ne t'es pas rendue, cette nuit-là, marmonne-t-il alors.

- Ne recommence pas, Plagg. Vous étiez nos kwamis, et je voulais vous protéger.

- Tu étais jeune et bête, surtout. Nous nous étions résignés à disparaître, avec Tikki. Les chances de vaincre même sous forme ultime étaient infimes.

Je ne renchéris pas – il n'y a rien à répondre de toute façon. Et je sais qu'il n'est pas sérieux. Pas tout à fait.

Rien à répondre. Vraiment ?

- Si tu veux vraiment tout savoir, Plagg… Tu te rappelles, cette après-midi-là chez Maître Fu ? Tu m'avais mise en garde.

Le kwami me lance un regard interrogateur tout en dégustant une nouvelle part de fromage.

- Tu m'avais dis que sans Ladybug et sans toi, Chat Noir aurait certainement mal tourné.

Je passe outre la sensation déchirante au fond de mon cœur. C'est douloureux comme toujours, mais aujourd'hui, en parler m'apaise davantage.

- Quand on a pris la décision de rendre nos Miraculous… Quand on a été sur le point d'oublier, Chat Noir m'a dit qu'il était enfin en paix, parce qu'il savait tout de ses parents. Et qu'il aurait voulu grandir et vieillir avec ça.

Au rappel de cette nuit-là – de notre marche à travers une ville sombre et enneigée comme en ce moment – ma gorge se noue.

- Je ne voulais pas perdre mon coéquipier, c'est vrai. Et je ne voulais pas perdre Tikki non plus. Je pensais que c'était égoïste de ma part, et qu'il fallait que je tire une croix dessus. Mais quand j'ai vu Adrien aussi serein, aussi reconnaissant de connaître la vérité… Quand j'ai compris la valeur de ce qu'il allait sacrifier en oubliant… J'ai changé d'avis. Je n'ai pas pu faire autrement.

Je laisse le silence planer, attendant désespérément une réponse, un signe de réconfort. Mais invisible à l'abri du sac, Plagg ne bouge guère. Je soupire, résignée.

- Egoïste jusqu'au bout, hein ?

- Peut-être. Pas sûr.

Il y a un froissement de papier, mais pas de mastication. Les yeux de Plagg viennent dépasser de la fermeture éclair de mon sac, limpides.

- Et ça ne veut pas dire que c'est mal.

J'ai un petit rire sans joie.

- Ah bon ? Le carnage du Louvre pour toi, ce n'est pas mal ?

Les prunelles vertes se rétrécissent, scrutatrices.

- Rien ne nous garantit que cela n'aurait pas eu lieu si vous vous étiez rendus, Marinette.

Mais…

Ses vibrisses tressautent, songeuses.

- …Mais ce n'est que mon avis, Porteuse d'Ombre.

J'ai un grognement impatient comme à chaque fois qu'il m'appelle ainsi. À quoi joue-t-il ?

- Je ne suis pas ta Porteuse, Plagg. Ton Anneau est définitivement endommagé. Adrien restera toujours ton maître.

- Tu trimbales l'Anneau et le reliquat de kwami qui va avec. Tu es toi aussi ma Porteuse, Marinette, même si ça n'a jamais été officialisé par une transformation. Et même si tu m'énerves copieusement… Sache que tu as mon respect. Et que je t'aime bien. Parfois. Quand tu choisis le bon camembert, notamment.

Il disparait dans les profondeurs du sac.

- Tu aurais dû prendre plusieurs camemberts. J'ai bientôt fini celui-là et j'ai toujours aussi faim, ronchonne-t-il.

J'esquisse un sourire et secoue la tête.

- Espèce de goinfre.

- Porteuse au rabais.

- Kwami de gouttière.

- Râleuse invétérée.

- …Toi-même.

- Roooh, quelle répartie ! Tiens, tu as gagné un cookie.

Sur ses mots, un biscuit jaillit de mon sac et je le rattrape d'extrême justesse avant qu'il ne s'écrase dans la neige. Je prie en silence pour que personne n'ait vu le vol plané du cookie – mais les alentours sont déserts, et je doute que quiconque soit posté à sa fenêtre par ce temps.

- Ton père est un sacré pâtissier. Mais ça ne vaut pas sa ficelle au fromage. Oh mes dieux, la ficelle au fromage de Tom… ! Pourquoi seulement le samedi ? Pourquoi il n'en fait pas tous les jours ?

Un gargouillis monte de mon estomac – salué par un ricanement de Plagg. Je réalise soudain que la faim me taraude. Pourtant, je mords sans grand entrain dans le gâteau. Chocolat et cannelle…

Tes préférés.

- Tikki me manque, Plagg.

Il quitte mon sac et vient se poser sur mes genoux. Lové dans les replis de mon écharpe, il est à peine visible pour les passants éventuels. Il tend une patte en silence, et je comprends aussitôt. Je casse le cookie en deux pour lui en donner la moitié.

- Je sais. À moi aussi, elle me manque, marmonne-t-il.

Mon cœur se serre. Il y a quelques temps, je commençais à croire que le pire était derrière moi. Mais l'approche de la Commémoration a tout changé, avec cette omniprésence de Ladybug et Chat Noir dans les médias et les conversations. Sans oublier des détails que j'aurais qualifiés d'anodins autrefois, comme la neige qui s'annonce, ou même la ville peu à peu envahie par les couleurs rouge et noire.

- Avec toutes ces commémorations, je me suis rendue compte que je pensais un peu moins souvent à elle au fil des mois. Ça m'a fait peur.

Cela fait deux semaines que je me réveille en sursaut chaque nuit, terrorisée par une sensation de vide que je peine à expliquer avec des mots. À chaque fois, la mémoire revient, cinglante mais familière.

Et, au final… rassurante.

- Et si j'oubliais Tikki ? Et Chat Noir ? Si j'oubliais tout un jour, comme Émilie Agreste ?

Je repose ma moitié de cookie, prise d'un haut-le-cœur. Plagg déguste la sienne avec une lenteur inhabituelle.

- D'une, tu n'as jamais renoncé, ni à l'oral, ni en pensée. Crois-moi, les mots et la volonté sont très importants dans ce cas de figure. Officiellement, tu es donc toujours la Porteuse d'un Astre. Et la gardienne d'un deuxième, ajoute-t-il, l'air de rien.

Je lève les yeux au ciel. Non, non, et non. Il ne peut y avoir qu'un seul Porteur d'Ombre. Et peu importe si Chat Noir n'est plus là : le Porteur d'Ombre, ce ne sera jamais moi.

- De deux, Marinette : il est un tabou parmi les kwamis, et c'est de ne jamais apparaître devant un enfant et ainsi risquer de le choisir comme Porteur. Un ado à la rigueur, puisque sa personnalité est déjà bien construite. Mais Émilie Agreste a dû rencontrer Duusu dans sa prime enfance. Elle a grandi avec lui, il a fait partie intégrante de sa vie et de ce qui l'a construite en tant qu'être humain. Ce n'était plus un lien de Porteur à Kwami qui les unissait, mais peut-être bien un lien fraternel qui a même pu évoluer en amour maternel. L'oubli était prévisible en cas de renoncement, mais les effets se devaient d'être dévastateurs. Ça devait se passer ainsi. Et je suppose que pour protéger Adrien de son allergie, elle avait dû rendormir son kwami et n'avait plus aucun contact d'aucune sorte avec lui. Ça aussi, ça change beaucoup de choses. Pour toi, Porteuse, c'est différent, je suis toujours là.

Plagg mâchonne longuement une bouchée de cookie. Je commence à suffisamment bien le connaître pour savoir que, sous cette morgue un peu bravache, il est sincèrement affecté.

- De trois : Tikki n'est pas morte, gronde-t-il enfin. J'en suis certain. Elle est là, quelque part en toi. Tant que tu vivras, elle vivra aussi, et donc tu te souviendras.

J'hésite avant de lui répondre d'un petit sourire contrit. Ce n'est pas la première fois qu'il m'affirme une telle chose. J'aimerais avoir la même certitude, ça semble si… réconfortant de pouvoir y croire.

- Merci Plagg, soufflé-je, sincère. Mais alors… Pourquoi est-ce que je pense moins à elle ?

- Ça s'appelle faire son deuil, gamine. Tu t'y feras. On s'y fera.

- Mais… Et si je ne veux pas m'y faire ?

Son front se plisse, intrigué. J'ai une inspiration hachée, la gorge nouée.

- Quand j'ai réalisé que je pensais moins à elle, j'ai eu tellement honte… Est-ce qu'elle… Est-ce qu'elle aurait été d'accord ? Je veux être normale, je veux revenir à une vie normale, pouvoir faire des projets d'avenir, comme Alya, comme Nino. Mais avec tout ce qui s'est passé, est-ce que j'ai seulement le droit d'être… heureuse, au moins par moments ? Et à quel point ?

Plagg repose son cookie. Puis il vient léviter à hauteur de mon regard, renonçant à toute discrétion. Je vérifie hâtivement les alentours, mais le parc est vide.

- Si tu as le droit d'être heureuse ? Tu oses encore en douter ?

- Je…

- Tu crois donc qu'elle t'en voudrait si tu passais à autre chose ? C'est bien mal la connaître, tu ne penses pas ? Moi je t'en veux, mais c'est parce que je suis un kwami aigri et bon à jeter. Mais Tikki, notre Tikki ? T'en vouloir parce que tu es heureuse ? Non mais, tu es d'une stupidité parfois !

Il s'approche davantage et se plonge dans mon regard, vindicatif.

- Tu veux la vérité toute crue, ma vérité ? Etre heureuse, ce n'est pas un droit mais bel et bien un devoir en ce qui te concerne. Après tout, elle s'est sacrifiée pour toi ! Alors respire un coup et secoue-toi, Porteuse de Lumière, car la vie continue. Elle continue toujours, cette garce. Nous sommes bien placés pour le savoir, toi et moi. Non ?

J'acquiesce vivement, et il revient se poser sur mes genoux en grommelant, les vibrisses dressées d'indignation. Prise d'une inspiration subite, je viens chatouiller du doigt l'une d'entre elles, et il se fige aussitôt, les yeux écarquillés. Son ronronnement s'élève, involontaire.

- Oh. C'est vraiment un coup bas, ça. Elle n'aurait jamais dû le faire devant vous.

Cette dernière discussion à cœur ouvert avec nos kwamis, là-bas, dans cet appartement inconnu…

J'ai un petit rire amer et caresse à nouveau la vibrisse, avant de gratouiller le dessus de son crâne, juste entre ses deux oreilles. Oubliant ses dernières réticences, il couine derechef avec contentement. Je murmure, attendrie :

- Pas si stupide que ça, n'est-ce pas ?

Il se roule en boule sur mes genoux, et lorsque je m'arrête, il hausse le cou pour quémander de lui-même une caresse.

- Je retire le « stupide ». « Bornée » me paraît plus pertinent. Recommence, Porteuse.

Je m'exécute, amusée. Tandis que Plagg ronronne tant et plus, aux anges, je repense aux mots que Tikki a eus pour me consoler ce soir-là, lorsqu'elle croyait Chat Noir parti pour de bon.

« C'est une douleur qui ne disparaîtra jamais. Mais elle s'apaisera, avec le temps. Je te le promets. »

Je soupire, résignée, le cœur gros. Les kwamis sont mieux placés que quiconque pour connaître le sentiment d'avoir survécu à un être cher. Tikki savait de quoi elle parlait, de toute évidence. La douleur est toujours là, même un an plus tard, lancinante mais un peu moins vivace. Qui sait ? Peut-être pourrais-je en faire une force, un jour…

Mon portable vibre, posé sur le banc. J'interromps mes caresses pour le récupérer.

- Allons bon, grommelle aussitôt Plagg, c'était trop beau pour durer. Les gens ne pourraient pas te laisser tran…

Je lui cloue le bec d'un gratouillis de vibrisse avec mon autre main. Un regard à l'écran de mon téléphone me ramène aussitôt sur terre.

« T'es où ? »

Oups. La soirée chez Alya ! J'avais complètement oublié ! Tout le monde doit me chercher…

Mortifiée, je tape une réponse à toute vitesse.

« Au parc. Je suis en retard, hein ? »

« Comme d'habitude. Mais tu y seras, n'est-ce pas ? »

J'hésite un long moment. J'ai promis d'y être. En plus, tous mes anciens camarades de classe seront présents, y compris ceux qui avaient quitté Paris cette année. Ça me fera certainement du bien de les revoir…

Je secoue la tête et écris, vaincue :

« Oui, bien obligée. »

« Parfait. Alors debout. Notre chauffeur attend. »

Hein ? Comment ça, notre chauffeur ?

« Tu viens ? Tu vas finir par tomber malade, assise sur ce banc. »

Je lève les yeux par réflexe. À l'entrée du square, postée sous un réverbère, une silhouette me fait un petit signe.

Adrien.

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J + 365.

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J0. H + 6.

Fièvre. Douleur. Manque d'air.

Une odeur bien connue mais abjecte. Celle des draps aseptisés, des sols désinfectés.

Et une voix, douce, lointaine. Voilée de sanglots.

Maman…

« Oh, mon petit. Mon tout petit, mon bébé… »

Un baiser sur mon front. Une joue humide et tiède contre la mienne.

« Je t'aime… Et je t'aimerai toujours. »

Tristesse. Abandon. Je plonge, je m'enfonce.

Une ruelle battue par le vent, envahie par la neige.

Un brasier. Le manoir en flammes.

« Pardonne-moi, Adrien. Je n'ai pas réussi à la ramener. »

« Il est certainement trop tard pour te le dire, mais… je suis fier de toi, mon fils. »

Un sourire. Un crève-cœur. Trop tard. Trop tard !

Solitude. Chagrin insoutenable. Je m'enfonce encore.

Un grondement, assourdissant. Du béton qui explose, de la roche qui s'écroule. Le Louvre en ruines.

Un corps abandonné dans mes bras, sans forces. Une odeur et une chaleur, familières et rassurantes.

Sa voix, sombre, désincarnée.

« Non. Pas suffisant. C'est le Bouclier… ou rien du tout. »

Je m'enfonce encore. Tout disparaît.

Je disparais.

Une nuit sans fin. Un supermarché plongé dans la pénombre. La même odeur, la même chaleur. Le même corps, secoué de sanglots, qui s'agrippe désespérément à moi.

« C'est toi que je veux pour l'instant. Toi, Chat Noir. Tu m'as manqué …! »

L'aube. Un chuchotis. Son sourire vague, son regard vacillant, comme ébloui.

« Mon ami et… mon meilleur ami. »

Sa supplique.

« Quand il aura la clé à son cou… Ne réfléchis pas. Pars. Loin. Sans te retourner. S'il te plait… ! »

La dernière explosion.

Puis le silence. Elle ne bouge plus. Elle ne respire plus. Plus du tout.

Je suis tout seul. J'abandonne.

Je me laisse partir…

Et puis, une quinte de toux.

Une respiration rauque. Salvatrice.

Une petite voix. Sa petite voix. Elle… !

« …Chat ? »

Elle est vivante. Vivante !

Je cesse de m'enfoncer.

« A… Adrien ! »

Elle est effrayée. Suppliante. Aux abois, je remonte. Je remonte…

pour elle.

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Tout se mélange. Plus rien n'a de sens.

La nuit qui s'achève. Le calme avant la tempête. La ville plongée dans l'obscurité.

Le Louvre, encore intact sous sa chape de neige.

« Attends, Chat Noir… Tu me fais confiance ? »

Debout sur le toit du Louvre, je m'entends lui répondre avec ferveur.

« Toujours, ma Lady. »

Un baiser sur ma joue. Un murmure contre mon oreille.

« Quoi qu'il arrive… »

Sa voix décidée me tire vers le haut, vers la lumière. La voix de ma Lady. Empressée, pleine d'espoir.

« …s'il te plait, ne m'oublie pas. »

Ses mains empoignent mes épaules. Sa jambe vient balayer les miennes. Je bascule en arrière. Au moment de toucher le toit qui nous supporte, les tuiles s'affaissent, et le vide s'ouvre sous moi.

Je tombe, incapable de lutter, incapable d'appeler à l'aide. L'obscurité m'engloutit.

Je l'entends crier, de plus en plus lointaine.

« ADRIEN ! »

Autre moment, autre lieu. Les échos d'une lutte, sur le parquet d'un appartement inconnu.

« Je vais lui faire la peau ! »

La douleur, psychique. La hargne, la colère.

« On est un duo, Chat Noir ! Un DUO ! Une EQUIPE ! »

Nouveau flash.

La ruelle déserte, dévastée.

Une pression sur ma gorge. Le manque d'air, atroce.

Et sa voix, hurlante, terrorisée.

« CHAT NOIR, RESPIRE ! »

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J'inspire. Ou plutôt, j'essaie. Brusquement. À plusieurs reprises. En vain, il y a comme un poids infiniment lourd sur mon torse. Je ne peux pas respirer, pas comme ça. Je panique. Je veux me débattre, mais mes bras sont lourds eux aussi.

J'écarquille les yeux. Des murs blancs. Un plafond blanc. Allongé dans un lit. Des câbles partout. Un sifflement sur mes joues. Quelque chose m'enserre le visage, plaqué sur ma bouche – je l'arrache aussitôt.

J'étouffe. Je vais mourir. Mourir.

« …Mon bébé, mon Adrien… »

Mourir, comme la dernière fois… !

- Adrien.

Une ombre envahit mon champ de vision. Un visage, inconnu. Un homme.

- Adrien, calmez-vous. Tout va bien. Vous êtes à l'hôpital.

Deux mains saisissent mes épaules et me plaquent sur le matelas. J'ai peur. Je me débats plus fort encore. Laissez-moi, lâchez-moi, par pitié !

- Peux pas… res…pirer !

Les yeux de l'homme se plongent dans les miens, inquisiteurs.

- Vous pouvez respirer, Adrien. Vous pouvez respirer. Rien ne vous en empêche. Essayez, Adrien. Doucement, vous avez plusieurs côtes cassées. Allez.

Je lui obéis malgré moi. Enfin, je sens l'air entrer dans mes poumons, repousser mes côtes. C'est atrocement douloureux. Mais pour rien au monde je n'arrêterai. J'inspire et j'expire encore. J'en ai les larmes aux yeux.

- Voilà. Inspirez, soufflez. Calmez-vous, Adrien. Tout va bien… Tout va bien. Je m'appelle Fabrice, je suis l'infirmier de garde. Vous êtes à l'hôpital. Tout va bien, maintenant. On s'occupe de vous.

L'homme a un ton monocorde mais apaisant. Pendant un long moment, il répète ses ordres simples, et je l'écoute. J'ai le vertige, la nausée. Mon cœur bat à tout rompre, mais ralentit peu à peu. Quelque part à ma gauche, une alarme stridente se tait enfin.

- Voilà. C'est fini. Reposez-vous. Vous pouvez me donner votre nom et votre prénom ?

- Adrien… Adrien Agreste.

L'infirmer acquiesce.

- J'ai… la tête qui tourne.

La lumière au plafond est éblouissante. Je baisse un court instant les paupières, mais le vertige empire. L'infirmier ramasse quelque chose sur mon lit et me le présente – un masque transparent.

- C'est un masque à oxygène. Il faudrait le remettre, et ça ira mieux. Vous êtes d'accord pour essayer ?

Comme j'hésite, encore méfiant, il me place le masque dans la main et m'invite en douceur à le poser moi-même sur mon nez et ma bouche. Le sifflement revient, j'inspire prudemment : ça fait un bien fou, même si mes côtes sont toujours douloureuses. Je me détends enfin.

- Je vais chercher le médecin, d'accord ? Nous allons tout vous expliquer.

J'acquiesce faiblement. Il esquisse un léger sourire bienveillant.

- Je reviens dans une minute. Vous pouvez me lâcher maintenant.

Après un temps, je réalise que je tiens un pan de sa blouse bleue dans mon poing crispé. Je relâche mon emprise, consterné, et ramène ma main bandée à hauteur de mes yeux. L'Anneau. L'Anneau a disparu.

- Restez avec lui, s'il vous plait, murmure l'infirmier à quelqu'un de l'autre côté du lit.

Je tourne et retourne ma main droite, alarmé. L'Anneau ! Où est-il passé ?!

Je renverse ma tête sur l'oreiller, à nouveau pris de nausée. Je tente de déchiffrer les alentours de ma vision brouillée.

Plagg. Plagg, où es-tu ?

Une silhouette massive et sombre s'approche, se penche. Son visage me devient peu à peu familier, avec ses sourcils froncés et son regard revêche.

- M… Monsieur G. ?

Notre garde du corps acquiesce en silence. Après un temps de latence, les souvenirs me reviennent. Comme à travers un voile qu'on déchire, les images et les sons jaillissent tout à coup.

Je me rappelle le manoir en flammes. L'Akuma. La voix du Papillon.

« Pardonne-moi, Adrien… Pardon pour tout, mon fils. »

Je me rappelle le silence dans ma tête, soudain et écrasant. L'absence. La certitude d'avoir perdu quelque chose… Ou quelqu'un. Quelqu'un d'irremplaçable. Encore.

Un vide criant. Désespérant. Ça a failli me rendre fou.

« TOUT EST DE VOTRE FAUTE ! »

Je retire le masque à oxygène en tremblant. Je murmure, la gorge nouée.

- …mon père ?

Monsieur G. se recule à peine, et ses yeux se plissent. Il hoche légèrement la tête de gauche à droite. Ma certitude devient vérité. C'est douloureux, intolérable, indescriptible. Je balbutie :

- Et… Et Nathalie ?

Encore un hochement de tête négatif. Ses épaules s'affaissent, il baisse les yeux. Je ferme les miens, les dents serrées.

Nathalie n'a pas survécu. Mon père était le Papillon. Et il est mort… !

Des souvenirs me submergent à nouveau, comme des flashes de couleurs et de bruits.

Le ciel marbré d'étoiles filantes et colorées. Maître Fu au cœur de la tourmente.

Mon kwami feulant de colère. Ma Lady allongée dans la neige, en sang.

Je sursaute et scrute encore les environs. Les urgences sont bondées. Mais je ne reconnais personne.

Et Plagg ? Et Marinette ? Où sont-ils ? Est-ce qu'ils sont vivants ? Blessés ? Voire… pire ?

Un bruit de pas. L'infirmier est revenu.

- Adrien ?

Tout est trouble, tout est flou. Je baisse les paupières et porte une main à mon visage dans l'espoir de chasser mes larmes. L'absence de l'Anneau à mon doigt me frappe encore et encore, cruelle. À sa place, sous les bandages, la peau est comme engourdie.

Plagg n'est pas là, et je sais que je n'ai pas renoncé : c'est donc que j'ai perdu l'Anneau, ou que quelqu'un me l'a pris. On peut me remplacer à tout instant. Et alors j'oublierai tout. Mais non, non, je ne peux pas ! Je ne veux pas ! Pas avant de l'avoir retrouvée ! Pas avant d'avoir pu lui parler…

- Adrien ? Vous pouvez ouvrir les yeux ?

Non. Trop. C'est trop. Trop tôt. Trop lourd.

Mon père. Et Nathalie.

Et peut-être Plagg.

Et peut-être ma Lady aussi…

J'éclate en sanglots.

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« Les secours continuent sans relâche de fouiller les décombres du Louvre… »

« Le bilan ne cesse de s'alourdir en cette fin de journée. Le nombre de disparus s'élèverait désormais à plus de… »

« Ce soir, toujours aucune trace de l'Exilé ou du Papillon… »

« Grâce au Miraculous Ladybug activé vers 5h ce matin, les akumatisés qui avaient usé de leurs pouvoirs pour protéger la ville sont tous hors de danger. La plupart d'entre eux devaient être entendus cette après-midi par la police, mais il semblerait que comme toujours leur mémoire ait été effacée par le Papillon… »

J + 1.

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Aux infos, c'est toujours la même rengaine. Fatigante, à la longue.

« Les recherches se poursuivent en dépit des précipitations de neige de plus en plus intenses. Pour le moment, nous n'avons aucune nouvelle ni de Chat Noir, ni de Ladybug. »

Je me souviens toujours, je n'ai donc pas encore été remplacé. Mais Ladybug non plus n'a pas réapparu. Et ça n'a rien de rassurant.

Monsieur G. m'a apporté un chargeur. Je peux enfin rallumer mon téléphone – l'écran est brisé, mais il fonctionne encore.

Je fais défiler ma liste de contacts, fébrile. Je lance l'appel.

- Bonjour ! C'est Marinette. Je ne suis pas là, mais laissez-moi un message !

Un tintement. Le silence. Je raccroche, incapable de dire le moindre mot.

J'attends.

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- Bonjour ! C'est Marinette. Je ne suis pas là, mais laissez-moi un message !

- Salut ! Vous êtes bien sur la messagerie d'Alya Cézaire. Vous savez quoi faire !

- Yo, c'est Nino. Laissez un message, je vous rappellerai. Ou pas.

Les infirmiers sont tous gentils, mais secret médical oblige, personne ne peut rien me dire sur les autres blessés – je crains le pire. On me suggère de les appeler ou de contacter leurs familles, mais les numéros de fixe que je parviens à trouver dans l'annuaire ne répondent pas.

J'attends le retour de Monsieur G. avec impatience. Je lui ai demandé de se renseigner sur Marinette et tous mes camarades de classe. Mais les infos télévisées qui tournent en boucle dans ma chambre m'apportent déjà leur lot de réponses, plus angoissantes les unes que les autres.

« Parmi les akumatisés mis au secret, on compte une majorité d'adolescents âgés de 13 à 15 ans. Une pétition vient d'être lancée sur les réseaux sociaux pour libérer au plus vite ceux que l'on nomme désormais les « Nouveaux Héros »… »

« L'enquête serait bien avancée selon certaines sources proches du dossier. Le Maire de Paris a annoncé que certains ex-akumatisés pourraient être rendus à leur famille d'ici 48 heures. Il a par ailleurs officiellement invité Ladybug et Chat Noir à la cérémonie d'hommage aux victimes, prévue le… »

« …Le premier akumatisé – le dangereux Cœur-de-Pierre – est apparu, et dans l'heure qui a suivi, Chat Noir et Ladybug étaient déjà présents alors que nul n'avait entendu parler d'eux jusque-là. Sommes-nous bien sûrs que ce n'était qu'une coïncidence à l'époque ? »

« Vous insinuez que Papillon était de mèche avec les deux super-héros depuis le début ? »

« J'énonce des faits, simplement, je… »

« C'est une honte ! Une calomnie ! »

Je passe sur une autre chaîne d'informations, nauséeux. Les médias commencent déjà à changer de refrain, à chercher un coupable. Mais sur les réseaux sociaux, le soutien aux Héros de Paris – Ladybug, Chat Noir, et tous les akumatisés ayant lutté contre l'Exilé – reste majoritaire.

« Parmi les bâtiments les plus rudement touchés par les attaques, on déplore la destruction presque totale du Manoir Agreste, ravagé par une explosion au milieu de la nuit, et dont l'incendie n'a été maîtrisé que ce matin. Ses occupants étaient… »

Je suis sur le point de m'endormir malgré moi quand des images de ma maison apparaissent à l'écran.

« … la mort de M. Gabriel Agreste et de son assistante Mme Nathalie Sancœur… »

Le brasier. Le hall dévoré par les flammes. Les papillons qui cherchent à m'éloigner du danger, malgré mes cris.

« Laisse-moi ! LAISSE-MOI LES SAUVER ! »

Nouvelle crise de panique.

On me supprime la télévision et on me confisque mon téléphone. Les médecins ont donné l'ordre que je n'ai plus aucun contact avec le monde extérieur sans leur autorisation expresse.

Plagg n'a pas réapparu.

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J + 2.

J'ai un peu somnolé la nuit dernière, abruti par les calmants. Mes blessures cicatrisent bien, ma jambe et mes côtes aussi. Les médecins sont contents.

Je me sens toujours aussi épuisé, à bout de nerfs. Afin qu'on me rende la télécommande de la télévision, je lutte pour faire bonne figure. Et c'est d'autant plus facile lorsque Monsieur G., à qui on a dû confier mes affaires personnelles, me glisse discrètement mon portable, l'air de rien. Rien qu'avec ce petit geste, il a gagné ma reconnaissance éternelle.

Je suis les infos sur mon téléphone désormais, mais j'évite les journaux télévisés, décidemment trop souvent en quête de rumeurs racoleuses et parfois inexactes. Je m'en tiens aux annonces officielles de la Police et de la Mairie.

Pas de nouvelle de Ladybug. Quelques ex-akumatisés ont été relâchés : Animan alias Otis Cézaire le père d'Alya, Audimatrix alias Nadja Chamak la journaliste, et le Chevalier Noir alias Armand D'Argencourt mon professeur d'escrime. L'opinion publique leur fait un triomphe, probablement parce que leurs actions de soutien à la population pendant cette nuit de bataille ont marqué les esprits.

Je n'ai toujours aucune réponse ni de Nino, ni d'Alya.

Marinette ne décroche pas non plus.

Plagg reste invisible.

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Vers midi, c'est avec stupeur que je reçois un message de Monsieur G. Quelques mots, plus une photo. Le cliché est un peu flou, pris à la sauvette dans le service de réanimation. Mais au loin, on distingue une petite silhouette pâle aux cheveux noirs.

Marinette. C'est Marinette… !

J'en verse des larmes de soulagement. Monsieur G. m'écrit qu'elle est sous sédatifs après une opération chirurgicale qui a duré près de dix heures. Sa blessure au dos était-elle donc si grave ? Est-ce qu'elle en avait d'autres ?

Au moins, ses parents sont avec elle. Et Tikki veille, très certainement.

Ma main brûlée m'élance, une douleur infime mais si particulière parmi toutes les autres. La perte de mon Anneau me hante, comme mes souvenirs.

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Les heures passent. Aucun signe de Plagg. Et Monsieur G. ne peut pas avoir plus de renseignements sur Marinette : il s'est fait repéré par l'équipe du service de réanimation tandis qu'il prenait sa photo, et il a failli être embarqué par les agents de sécurité de l'hôpital.

- Bonjour ! C'est Marinette. Je ne suis pas là, mais laissez-moi un message !

J'essaie d'appeler les parents de ma Lady, mais je n'ai trouvé sur internet que le téléphone fixe de la boulangerie, qui sonne constamment dans le vide.

Je n'ai pas fait de nouvelle crise d'angoisse, mais mon mal-être est de pire en pire. Je n'ai qu'à baisser les paupières pour revoir Ladybug, ensanglantée et inconsciente – et la photo où Marinette apparait paisiblement endormie dans son lit des soins intensifs n'y change pas grand-chose. J'ai à peine fermé l'œil depuis deux jours, et c'est surtout parce que j'ai peur.

Peur des cauchemars. Peur de revoir l'incendie, les papillons – ou pire, les images télévisée du manoir réduit en cendres. Peur d'entendre la voix déformée de mon père, qui au lieu de me dire qu'il est fier, me reproche dans mes rêves que tout est de ma faute. Que Mère s'est sacrifiée pour rien. Qu'il est mort à cause de moi.

C'est faux, et je le sais. Et pourtant…

J'ai peur de m'endormir, parce que j'ai peur de me réveiller en ayant tout oublié. J'ai peur qu'elle me rappelle trop tard, lorsque que je ne pourrais plus la reconnaître. Peur qu'elle se retrouve toute seule à son réveil, et qu'elle éprouve ce que je suis en train de vivre.

Le soir revient. Je ne dormirai pas cette nuit-là non plus. Hors de question.

- Bonjour ! C'est Marinette. Je ne suis pas là, mais…

Je laisse retomber mon téléphone sur mes draps. J'étouffe mes sanglots dans mon oreiller.

Père. Plagg.

Ma Lady… !

.

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J + 3.

L'ascenseur ronronne. Je dodeline de la tête malgré moi. Je suis épuisé, j'ai du mal à me concentrer, et la morphine que me dispense toujours ma perfusion n'arrange rien.

Marinette endormie. Lointaine, inaccessible. Pâle. Trop pâle.

Ladybug. Ladybug inerte. Couverte de cendres et de sang.

L'ascenseur s'arrête, les battants métalliques s'ouvrent dans un tintement, et je sursaute en écarquillant les yeux – non, ne t'endors pas !

Monsieur G. pousse mon fauteuil roulant dans le couloir blanc. Je vois défiler les portes des chambres, jusqu'à m'arrêter devant un numéro bien précis. Mon garde du corps me contourne et s'avance vers la porte blanche. Il me jette un regard interrogateur de sous ses sourcils froncés et broussailleux, silencieux comme toujours. Malgré la boule qui monte dans ma gorge, je parviens à murmurer.

- Ça ira, Monsieur G. S'il vous plait.

Il me répond d'un signe grave de la tête, puis il frappe trois coups lents et discrets à la porte. Après quelques secondes, un « Entrez » étouffé retentit. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, et un bref instant une sueur froide me submerge. Je cache mes mains tremblantes sous le plaid qui couvre mes genoux. Tout à coup, je crois que je donnerais tout pour retarder l'échéance. Mais à quoi bon repartir en arrière ? Ça va faire trois jours que je broie du noir dans ma chambre d'hôpital. Trois jours que je tourne en rond, incapable de me concentrer, incapable de m'endormir sans faire cauchemar sur cauchemar.

Il faut que je sache. Il le faut… !

Mon garde du corps ouvre la porte de la chambre, a un salut muet pour ses occupants avant de s'effacer diligemment. Un homme est assis dans le fauteuil posté près du lit. Il se redresse, interloqué.

- Adrien ?

Il quitte son siège et nous cache – instinctivement ? – la personne qui occupe le lit. J'esquisse un sourire et fais un petit signe de la main.

- Bonjour, Monsieur Dupain. Comment allez-vous ?

Tom Dupain se rattrape avec un sourire à la fois décontenancé et aimable. Il me salue ainsi que mon garde du corps, revenu se placer derrière moi.

- Bien, mais c'est plutôt à toi qu'il faudrait poser la question, petit ! Comment… Comment tu te sens ?

Malgré lui, ses yeux glissent sur les pansements qui couvrent mes bras, sur ma jambe gauche immobilisée par une attelle qui dépasse de sous la couverture.

- Plutôt bien, en fait. Vu que je suis toujours sous calmants, plaisanté-je en pointant du pouce la perfusion qui me surplombe, accrochée à la potence de mon fauteuil.

Tom Dupain acquiesce en souriant faiblement. Sa moustache frémit, et je sens qu'il cherche ses mots. Le nom de mon père plane entre nous. Le chagrin m'élance une nouvelle fois, mais je passe outre – ce n'est pas le moment de s'effondrer.

- Est-ce que nous pouvons entrer, M. Dupain ? Juste quelques minutes ?

- Oh, oui, bien sûr…

Il fait un pas de côté et, menaçant les moniteurs et les perfusions voisines de sa carrure imposante, il décide vite de se rasseoir, la tête rentrée dans les épaules. L'occupante du lit est immobile sous ses draps blancs, allongée sur son côté droit. Réveillée.

- Salut, Marinette.

Monsieur G. arrête mon fauteuil à distance respectueuse. Marinette bat des paupières, l'air fiévreux et somnolent – elle est certainement sous morphine elle aussi. Sa voix s'élève enfin, très faible, hésitante.

- Salut, Adrien.

Le silence s'installe tandis qu'elle me dévisage. Je n'ose rien dire non plus, plongé dans son regard bleu vacillant. J'essaie de ne pas m'attarder sur ses pansements à elle, sur sa position prostrée sous les draps comme si le moindre mouvement risquait de lui provoquer une vive douleur.

Ladybug allongée sur le ventre, le dos en sang, les yeux entrouverts mais fixes, vides.

Cette dernière image m'a hanté jour et nuit. Je détourne la tête. Stop. N'y pense plus… Elle est là, elle est vivante. C'est tout ce qui compte.

- Papa… Tu veux bien nous laisser quelques minutes, s'il te plait ? Tu devrais aller manger, toi aussi.

Tom se penche vers elle. Sa main épaisse vient caresser les cheveux de sa fille avec douceur.

- Tu es sûre, ma puce ? Le transfert de ce matin t'a beaucoup fatiguée. Et tu avais encore de la fièvre toute à l'heure…

- Ça va aller. Promis, je fais attention.

Elle lui décoche un sourire désarmant, qui visiblement va droit au cœur de son père en plus de bousculer le mien. Il acquiesce, résigné, et dépose un baiser sur la tempe de sa fille.

- Très bien… Je vais rejoindre ta mère, alors. On revient dans 10 min, d'accord ?

- Oui.

- À toute à l'heure, puce.

Tom quitte son fauteuil et m'adresse un signe de tête.

- Je te la confie, Adrien, souffle-il dans un sourire incertain.

J'acquiesce avec reconnaissance.

- Merci, Monsieur Dupain. À toute à l'heure. Bon appétit.

Le boulanger invite alors mon ange gardien à lui emboîter le pas.

- Monsieur, je vous offre un café ? Un sandwich ?

L'interpellé se raidit, puis il m'interroge de son habituel regard soupçonneux, le front plissé. Je lui fais ma moue la plus innocente qui soit – sincère, pour une fois.

- Ça ira, Monsieur G. Je ne bouge pas d'ici.

Mon garde du corps prend encore quelques secondes de réflexion, puis il hoche la tête, impassible. Il pointe brièvement du pouce le couloir, soit le signe habituel pour dire qu'il attendra juste derrière la porte. Puis il emboîte le pas à Tom Dupain.

Au moment de quitter la pièce, il m'adresse un ultime regard inquiet. Depuis qu'il m'a retrouvé à l'hôpital, une heure à peine après mon admission aux urgences, il ne s'est pas éloigné de moi de plus d'une dizaine de mètres – sauf quand je l'ai supplié d'aller chercher des infos sur Marinette. Je crois qu'il s'en veut terriblement. Mais heureusement pour lui, il sillonnait la ville à ma recherche, cette nuit-là. Il n'était pas au manoir. Pas comme Nathalie. Pas comme…

…Père.

La porte claque doucement, et le calme revient dans la chambre, tout juste troublé par le ronronnement songeur des pompes à morphine. Mal à l'aise, j'ai le vieux réflexe de vouloir jouer avec mon Anneau. J'ai un haut-le-cœur angoissé, comme à chaque fois que je constate son absence à mon doigt. À sa place, ma peau brûlée est toujours granuleuse et douloureuse.

Plagg. Où es-tu, mon vieux… ? Est-ce que ton nouveau Porteur prend soin de toi, au moins ?

Le silence est pesant. Nous sommes seuls, et pourtant Tikki ne surgit pas de sa cachette. Marinette n'ose plus me regarder en face, recroquevillée sous les draps. Elle a un mouvement confus, comme pour effleurer sa joue pansée, et finalement elle rabat une mèche de cheveux derrière son oreille. Mon cœur s'arrête.

Ses lobes sont légèrement brûlés. Et ses Boucles ont disparu.

L'espoir et l'angoisse me nouent la gorge, si fort que ça me fait mal.

Et si…

Avec un effort, je fais rouler mon fauteuil pour me placer tout contre le lit. Muet, je tends finalement le bras et saisis sa main frêle. Elle a d'abord un frémissement, puis elle me rend timidement mon étreinte, les yeux baissés – comme la Marinette de toujours, celle qui fuyait mon regard en classe.

et si elle ne se souvient plus ?

Alors je murmure, d'une voix rauque et à peine audible.

- …Ma Lady ?

Ses yeux bleus s'écarquillent, se fichent dans les miens. Puis ils s'illuminent. Elle prend une inspiration brutale, comme si jusque-là elle se retenait de respirer.

- Chaton… ?

J'acquiesce vivement, transporté. Très pâle, elle baisse les paupières et fond en larmes. Sa main se serre sur la mienne avec tellement de force que nos doigts en blanchissent.

- Oh, Chaton ! Chaton ! Tu es vivant ! Personne ne voulait rien me dire… !

- Ma Lady. Ma Lady… ! On est là, et on se souvient toujours !

Je pleure moi aussi, incapable de retenir mes larmes. Bloqué dans mon fauteuil, je fais des efforts colossaux pour m'étirer et m'accouder au matelas, indifférent à la douleur qui me vrille la jambe à chaque geste. Sa main glisse sur mes bras bandés et s'accroche à mon T-shirt, puis elle sanglote plus fort encore, prostrée. Je donnerais tout pour pouvoir l'enlacer, l'étreindre comme je l'ai étreinte là-bas, avant l'explosion. Mais sa difficulté à bouger fait peine à voir, et je devine les pansements qui couvrent ses épaules et son torse dans l'entrebâillement de sa chemise d'hôpital. J'ai tellement peur de lui faire mal que je me contente de lui embrasser le front. Elle se love au plus près de moi, partagée entre rires et sanglots. Ses cheveux détachés sont tout doux. J'y retrouve son odeur, sa tiédeur.

- Marinette… Ma Lady… ! Aux infos ils n'arrêtent pas de parler de la disparition de Ladybug et Chat Noir, j'ai cru… j'ai vraiment cru que… que tu étais…

Mes larmes roulent sur mes joues, intarissables. Je renifle encore et encore, incroyablement soulagé. Elle murmure tout contre moi, en pleurs.

- Moi aussi… Moi aussi. Quand ils nous ont trouvés dans les décombres, au Louvre, on était déjà détransformés. Tu saignais tellement ! Ils ont essayé de te ranimer, tu ne réagissais plus, et puis ils nous ont emmenés, et ils nous ont séparés et… Oh, et Plagg qui ne me disait rien, qui ne mangeait rien ! Quand j'ai vu ses blessures, j'ai cru au pire. Que tu étais… Qu'il t'avait perdu !

Je me recule, stupéfait.

- Hein ? Plagg ? Tu as vu Plagg ?

Elle acquiesce frénétiquement. Elle pointe du doigt la table de chevet, entre le fauteuil de son père et son lit. J'ouvre l'unique tiroir et y découvre quelques affaires que je reconnais aussitôt. L'écharpe de Marinette, la sacoche noire qui lui permettait de transporter Wayzz et nos vivres, son habituel petit sac rose…

- …Plagg ?

Du sac rose émerge une tête noire à l'oreille droite fendue, les vibrisses et les moustaches tombantes. Un seul œil vert cligne péniblement à cause de la lumière, tandis que l'autre, marqué d'une balafre, reste entrouvert sur une prunelle non pas verte mais blanc nacré. Le kwami frémit.

- …Adrien ?

Si mes côtes n'étaient pas aussi douloureuses, j'en crierai de joie.

- Plagg ! Oh mon vieux, tu es vivant !

Mon kwami s'extraie péniblement du tiroir. D'un vol lent et hasardeux, il plane vers moi. Il porte mon Anneau à sa queue – un Anneau carbonisé, fondu, difforme. Il vient caler son front contre ma joue, puis émet un ronronnement puissant comme jamais encore. J'en ai le cœur chaviré, et, avec mille précautions, je l'attrape pour le serrer doucement contre moi.

- Tu m'as manqué. Tellement manqué. J'ai cru que je t'avais perdu pour de bon. Qu'un autre Porteur allait apparaître, et que j'allais tout oublier !

Plagg ne répond guère, mais son ronronnement se renforce encore. À travers mes larmes, je surprends la mine épuisée mais attendrie de Marinette. De ma main libre, je lui prends le poignet et lui fais un baisemain. Elle a un petit rire, puis se pelotonne dans son oreiller, émue jusqu'aux larmes. Je ferme les yeux, infiniment reconnaissant.

Ma partenaire, mon kwami. Ils sont là, tous les deux.

Merci. Merci... !

- Et Tikki ? Est-ce qu'elle est avec toi ?

Le regard de Marinette est plein d'espoir.

- Hein… ? Non… Non, je ne l'ai pas vue…

- Elle est là, Tikki. Tikki est là.

Plagg se libère de ma poigne et vient se placer entre nous deux. Doucement, il effleure nos mains réunies, puis il se pose sur celle de Marinette.

- C'est fini maintenant. Libère-la, Marinette. Détransforme-toi.

Marinette commence à peine à calmer ses sanglots. Elle renifle et secoue la tête sur l'oreiller, décontenancée.

- Tu vois bien que non, je ne suis pas transformée. Je n'ai même plus mes Boucles…

Mais Plagg se fait plus insistant, la voix chevrotante.

- Elle est là. Tikki est en toi. Je la sens. Libère-la, Marinette…

Je fouille le tiroir avec espoir. Je retrouve un sachet scellé comme celui qu'on m'avait rendu aux urgences, et dans lequel on avait rangé mon téléphone et mon portefeuille. Celui de Marinette contient son portable – cassé, inutilisable – et un cordon noir qu'elle portait au cou cette nuit-là. Mais la petite pierre rose montée en pendentif semble avoir disparu, peut-être perdue aux urgences dans le feu de l'action.

Au fond du sac, il y a quelques cendres grises curieusement agglomérées. J'ai un mauvais pressentiment en croyant reconnaître la forme d'une des Boucles d'Oreilles de Ladybug, carbonisée. Je prends le sachet avec précaution, mais aussitôt les cendres s'affaissent et tombent en poussière.

- …Je t'en supplie, laisse-la partir, Marinette… Laisse-la.

La voix suppliante de Plagg s'éteint dans un sanglot.

- Je ne comprends pas, murmure Marinette, attristée. Chaton, qu'est-ce qu'il veut dire ? Qu'est-ce qui s'est passé là-bas ?

Je revois la Cour Napoléon battue par la tempête. L'explosion finale. Le Bouclier Miraculous qui résiste un temps puis qui se fend, qui disparaît. Le Louvre balayé par l'onde d'énergie…

- J'ai ramené l'Exilé à la raison, comme tu l'avais prévu. Mais les Armilles ont été libérées presque toutes en même temps. Elles ont ravagé le Louvre. Tu avais invoqué le Lucky Charm, et c'était un Bouclier. Je l'ai utilisé pour nous abriter des explosions, mais la dernière… elle était trop puissante. Le Bouclier n'a pas tenu.

Les yeux rivés au sachet de cendres entre mes mains, Marinette est à nouveau très pâle.

- Alors… Tikki nous a protégés ? Elle nous a protégés jusqu'au bout, et elle… elle a… disparu ?

« Ce sera le Bouclier… Ou rien du tout. »

Marinette est pâle comme la mort. Je laisse retomber le sachet dans le tiroir et retourne lui prendre la main, la gorge sèche. Comment peut-elle penser un truc pareil ? Non, non, Tikki ne peut pas partir… Pas comme ça.

Ce n'est pas possible. Plagg a bien survécu, lui. Donc forcément qu'il n'est pas le seul…

…Forcément !

- …Tikki est… morte ?

Mais la voix de Marinette n'est plus qu'un souffle. À court de mots, je cherche désespérément son regard, mais toute émotion a déserté ses traits. Doucement, de nouvelles larmes coulent de ses yeux éteints, et cette image m'est plus insoutenable que tous ses précédents sanglots.

- Ma Lady, je…

La porte s'ouvre derrière moi. Plagg réussit à se faufiler maladroitement sous mon T-shirt. Les parents de Marinette entrent, talonnés par mon garde du corps toujours impassible. Sabine s'apprête à me saluer lorsqu'elle aperçoit sa fille, et son sourire chaleureux disparaît aussitôt.

- Marinette… ? Chérie, qu'est-ce qui se passe ?

Elle lâche son manteau et se précipite vers nous, inquiète. Marinette est secouée de sanglots silencieux. Lorsqu'enfin elle émet un son, sa voix est déchirante.

- Papa… Maman… !

Je lâche sa main pour m'effacer, mais elle me rattrape aussitôt.

- Non, reste, s'il te plait !

Ses doigts tremblent sur ma peau, suppliants mais sans force. Elle m'implore de son regard noyé de larmes.

- Reste. Je t'en supplie… Ne t'en va pas toi aussi !

Sabine vient s'agenouiller auprès du lit, caresse avec tendresse les cheveux de sa fille. Marinette saisit de sa main libre la manche du pull de sa mère, puis elle ferme les yeux, hoquetante.

- Adrien ?

Tom s'est approché, sur la défensive : il attend une explication. Le regard de Sabine se pose sur moi, plus amène mais tout aussi inquiet. Je marmonne, désolé.

- Je… Elle vient d'apprendre qu'une de nos amies fait partie des victimes du Louvre. Je croyais qu'elle savait déjà. Pardon.

J'ai à peine terminé ma phrase que Marinette éclate en sanglots hachés. Sabine ferme brièvement les yeux comme pour une prière muette, puis elle se retourne vers sa fille, se penche pour murmurer à son oreille des paroles indistinctes mais douces. Les épaules de Tom se détendent un peu. Il hoche la tête d'un air douloureux, puis va se placer de l'autre côté du lit. Avec mille précautions, il pose une main sur l'épaule tremblante de Marinette, qui a un soupir larmoyant mais comme empli de gratitude.

Quand enfin les sanglots de Marinette se calment un peu, Sabine murmure doucement à mon attention.

- Nous avons su pour ton père et ta gouvernante, Adrien. Nous sommes désolés.

Derrière Marinette, Tom appuie sa femme d'un regard conciliant.

- Si tu as besoin de quoi que ce soit, petit, fais-le-nous savoir.

Je les contemple tour à tour, la gorge nouée. Incapable de parler, je hoche simplement la tête, reconnaissant. Mes larmes reviennent, traîtresses. Nathalie…

…Père.

Les yeux brûlants, je finis par croiser les bras sur le matelas et y poser ma tête. Plagg tremble sous mon T-shirt, lové contre mes pansements. Et, tandis que Marinette pleure et gémit à propos de cette amie – une litanie sans fin que ses parents doivent à peine comprendre – je laisse couler mes larmes en silence.

Je m'endors, éreinté, ma main au creux de celle de Marinette, bercé par les sanglots peu à peu épuisés de ma Lady, et par le doux chant que lui murmure sa mère.

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J + 3.

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J + 11.

La neige a fondu. La ville paraît plus grise et plus sale que jamais maintenant qu'elle a perdu son manteau blanc.

Au loin, au bord de la Seine, l'immense chantier du Louvre fait figure de cratère gris au beau milieu des immeubles haussmanniens et des avenues embouteillées. Quelques grues surplombent déjà les décombres : les travaux de déblaiement ont commencé sans tarder, emblématiques de la frénésie qui s'est emparée de la capitale seulement quelques jours après l'attaque de l'Exilé et la période de deuil national. Si les vestiges du Palais ont été fermés au public en l'attente de pouvoir être rebâtis ou consolidés, les discussions vont toujours bon train quant à ce qui remplacera le trou béant de la Pyramide, au beau milieu de la Cour Napoléon. Certains veulent reconstruire à l'identique, d'autres proposent de créer un monument inédit à la mémoire des disparus. Un référendum va bientôt être organisé…

Amnésiques et donc incapables de fournir la moindre information sur cette nuit de bataille, les anciens akumatisés ont été relâchés les uns après les autres par les autorités en charge de l'enquête. La plupart n'ont que des blessures légères. Alix s'en sort avec une simple commotion et un bras cassé, Nino gardera des acouphènes de son traumatisme crânien.

Les cérémonies d'hommage se sont succédé ces dix derniers jours, et pour le moment, peu de gens osent inclure Chat Noir et Ladybug à la liste officielle des victimes. Mais dans les médias comme sur les réseaux sociaux, l'espoir s'essouffle peu à peu. Les appels des civils pour le retour de leurs « deux héros-en-chef » se font de plus en plus rares à la radio. Aux infos, on commence prudemment à parler de nous au passé.

- On ne peut pas ignorer les rumeurs persistantes concernant Monsieur Gabriel Agreste. Jusque-là, le gouvernement rendait hommage aux victimes et célébrait le courage de Ladybug et Chat Noir pour amener du positif à la population. Mais viendra bien assez vite le temps des questions. Nous devons préparer notre défense, quel que soit l'issue des enquêtes. C'est l'avenir de la société et de tous ses collaborateurs qui est en jeu.

- Et pour ce qui est d'Adrien Agreste ?

- Monsieur Gabriel Agreste avait rédigé un testament il y a de ça quelques années. Dans le cas où il lui arriverait quelque chose, il demandait à ce que son héritier soit placé sous notre tutelle directe. Il gagnera sa place au Conseil d'Administration une fois qu'il aura atteint sa majorité.

- « L'héritier » est là, vous savez.

Mon commentaire est accueilli par un épais silence. Délaissant la baie vitrée et sa vue plongeante sur Paris, je prends une grande inspiration et quitte mon fauteuil en serrant les dents. J'ai volontairement arrêté de prendre mes antidouleurs en vue de cette réunion, histoire d'avoir les idées un peu plus claires, et donc ma jambe me fait un mal de chien. D'une démarche lente mais que je veux assurée, je m'avance dans un cliquetis de béquilles jusqu'à la gigantesque table en ébène laqué. La dizaine de personnes qui y sont assises, hommes comme femmes, me scrutent sans mot dire tandis que je prends place parmi eux.

En m'efforçant de rester de marbre, je les examine poliment et tour à tour, guettant une émotion, une réaction.

- Il y a des suggestions dont vous souhaiteriez nous faire part, Monsieur Agreste ? demande du bout des lèvres la Présidente du conseil d'administration, un sourcil levé.

Je lui décoche un sourire affable. Le Conseil ne s'attendait pas à ce que j'assiste à cette réunion extraordinaire, je l'ai bien compris aux remarques surprises et aux condoléances hâtives qui ont salué mon arrivée au siège de l'entreprise Agreste. Je remercie d'un hochement de tête Monsieur G. qui, obligeant, récupère mes béquilles et recule de quelques pas, muet comme toujours. Je n'ai jamais été aussi reconnaissant de sentir sa présence – indéfectible – dans mon dos.

Je carre discrètement des épaules face à cette assemblée de dirigeants dont les expressions varient de l'indifférence cordiale à un clair désappointement. Jouer les Chat Noir désinvoltes pour cacher mon malaise est tentant, mais les cours de communication et management de Nathalie me seront ici bien plus utiles.

- Détendez-vous, je vous confie les rennes de la société avec plaisir, déclaré-je alors. Je n'ai pas encore la capacité de reprendre la place de mon père, encore moins son talent pour la création. Je voudrais cependant savoir quelles sont vos prochaines actions concernant l'entreprise, notamment la Maison de Couture Agreste dont je dépends.

D'après les médecins, je ne suis pas encore en état de reprendre les cours. J'ai bien l'intention de passer ce temps libre providentiel auprès de Marinette, plutôt que d'avoir à subir les habituels shootings interminables comme à chaque fois que je suis en vacances.

Autour de la table, la tension dans certaines épaules s'est relâchée. Le Vice-Président referme son dossier, croise ses mains dessus et me répond d'un sourire aimable.

- Monsieur votre père avait déjà sélectionné et formé ses potentiels successeurs parmi les lauréats de son école. Nous commencerons bientôt les épreuves nécessaires pour choisir quel styliste reprendra la tête de la Maison Agreste en vue des prochains défilés. Soyez tranquille, Adrien, la relève est assurée. Par ailleurs, nous souhaitions vous proposer de mettre en suspens votre carrière de modèle, au moins le temps de votre convalescence.

Je retiens un sourire narquois. Sans blague, mes bleus et mes béquilles ne seraient-ils pas de merveilleux accessoires pour briller devant l'objectif ?

Mon propre cynisme me dégoûte…

- Vous pourrez toujours reprendre cette activité à Londres dans quelques mois, si bien sûr vous le désirez.

- Londres ? Pourquoi Londres ?

- Il y a déjà quelques semaines, Monsieur Agreste avait prévu de vous faire entrer à l'internat de la CATS Cambridge. Le niveau d'études là-bas est bien supérieur à celui des collèges et lycées parisiens, mais votre père estimait que vous étiez tout à fait en mesure de supporter un tel rang d'exigence. Pour le futur dirigeant de l'entreprise, il est vrai qu'on ne pourrait vous souhaiter mieux.

Je m'efforce de garder mon calme, en réalité stupéfait. Père m'avait parlé de ces grandes écoles préparatoires que les Londoniens surnomment « CATS » - le seul point de l'histoire qui aurait éventuellement pu me faire sourire. Mais c'est un cursus aussi prestigieux qu'il est extrêmement coûteux, et je pensais ne pouvoir y entrer qu'après le bac.

La surprise passée, j'ai un pincement au cœur. Mon père disait que j'allais l'accompagner dans ses voyages d'affaires pour apprendre à ses côtés. En réalité, il voulait juste me mettre en lieu sûr en Angleterre, avant de revenir sur Paris et affronter Ladybug et Chat Noir avec des akumatisés plus puissants, moins précautionneux. Si je n'avais pas eu un aperçu de ses pensées avant sa mort, j'aurais même pu croire qu'il voulait se débarrasser de moi, tout simplement. Moi qu'il croyait sans défense.

Quelle ironie…

- Il est inutile que vous passiez le brevet en France, Cambridge exige que vous réalisiez une session de rattrapage cet été dans leurs murs afin de valider pleinement votre inscription pour septembre. Votre transfert devrait être possible d'ici la fin de la semaine prochaine. Vous prenez l'avion dès que nous aurons eu l'aval des médecins. Nous avons déjà contacté une équipe médicale à Londres, vous continuerez votre rééducation là-bas pendant vos révisions…

WOW ! Une minute !

- Je ne souhaite pas quitter Paris, l'interrompes-je avec tout le sang-froid dont je dispose. Pas tout de suite. Nous ne sommes qu'en Mars, rien ne presse.

- Nous avions cru comprendre que la pression des médias ici en France vous causait une certaine fatigue, hasarde la Présidente, appuyée par les hochements de tête de ses collègues. À Londres où votre visage et votre passé sont peu connus, l'atmosphère vous serait plus respirable.

C'est donc ça. Ils veulent m'éloigner.

L'ombre du Papillon semble flotter dans la pièce. Aucun média officiel ne s'est encore risqué à véhiculer la rumeur, mais sur les réseaux sociaux, certains n'ont pas tardé à faire le lien entre la disparition du Papillon et l'attaque exceptionnellement précise de l'Exilé sur le manoir de mon père, dont la vie en reclus a toujours été source de questions. J'ai déjà dû faire face aux accusations voilées de certains journalistes, croisés devant l'hôpital lors de mes rares sorties.

- Je ne souhaite pas faire d'apparition publique pour l'instant, murmuré-je en m'efforçant d'avoir l'air calme et non sur la défensive. Ça ne veut pas dire que je veux quitter Paris à tout prix.

- Et nous comprenons bien votre réticence, reprend le Vice-Président. Vous êtes en deuil, et vous avez vos repères et vos amis dans cette ville. Et notamment cette jeune femme… Marinette Dupain-Cheng, n'est-ce pas ?

Je frémis malgré moi, pris de court. Qu'est-ce que Marinette vient faire dans cette histoire ?

- … Comment savez-vous que… ?

- Simple travail d'investigation, Adrien. Par ailleurs, vous n'êtes pas ce qu'on appelle un modèle de discrétion. Pour le savoir, il suffit de parler cinq minutes avec une infirmière du service où est soignée Mademoiselle Dupain-Cheng. Vous êtes, je cite, leur « petit couple fétiche du moment ». Il y a de quoi, pendant votre hospitalisation, vous avez passé plus de temps auprès d'elle et ses parents que dans votre propre chambre.

Le Vice-Président a un geste pour un de ses secrétaires assis en retrait. L'homme lui apporte aussitôt un dossier. Sur la couverture, je reconnais la photographie de Marinette.

- Vous êtes sous notre tutelle désormais, Adrien, et nous nous sommes permis de mener une enquête approfondie sur votre amie avant que la presse ne remarque votre relation. Tout comme vous, Mademoiselle Dupain-Cheng fait partie des survivants du Louvre, mais les médecins sont très pessimistes quant à l'évolution de son état. Les dégâts sur la colonne vertébrale sont préoccupants. Certains pensent qu'elle ne pourra plus jamais marcher sans assistance.

J'ai un frisson d'horreur. Est-ce que Marinette m'aurait caché quelque chose ? Non, elle était aussi ignorante de son sort que moi quand je suis allé la voir ce matin. Mais tout à coup je comprends mieux les regards en coin et les figures navrées des infirmières, quand Marinette se plaignait d'avoir encore du mal à bouger les jambes. Son état n'a rien de transitoire.

Son opération a été un échec.

- …à moins bien sûr qu'elle suive un certain protocole de chirurgie et de rééducation extrêmement sophistiqué. Ce traitement est très onéreux, et ses parents boulangers ne pourront jamais le lui offrir. Ils viennent d'essuyer un refus de leur mutuelle, et malgré les efforts de la famille toute entière, c'est une cause perdue d'avance. Ils ont rendez-vous avec leur banque demain pour demander un nouveau prêt. Cependant, au vu de la situation financière de la boulangerie qui a déjà plusieurs emprunts à son actif, ils n'obtiendront rien de probant dans l'immédiat.

Les appels téléphoniques incessants que reçoivent Tom et Sabine depuis quelques jours prennent enfin du sens, tout comme leur réflexe de systématiquement quitter la chambre de leur fille pour y répondre.

- Et le fond de collecte pour les victimes de l'Exilé ? Il y a déjà eu de nombreux dons !

- La Fondation répartit l'argent récolté en fonction des urgences vitales, et même si l'état de Mademoiselle Dupain-Cheng est problématique, ses jours ne sont pas en danger.

Non, seulement sa liberté… !

- Sa demande n'est pas prioritaire. Et quand viendra son tour, il sera probablement trop tard pour que la chirurgie fonctionne.

Je prends une inspiration forcée. D'un regard, je constate que les hommes et femmes autour de la table semblent plus détendus mais attentifs que jamais. Ils ont quelque chose en tête.

- Qu'est-ce que vous proposez ?

- Vous n'avez pas accès aux comptes de la société. En tout cas, pas encore, poursuit la Présidente, amène. Mais nous souhaiterions faire preuve de notre bonne foi et de notre dévouement, pour la Maison Agreste comme pour celui qui la dirigera un jour. Nous suggérons de faire un don anonyme à l'organisme en charge de la collecte. Un don d'une valeur plus que conséquente, ce qui nous permettra sans nul doute d'émettre quelques conditions quant à l'usage d'une partie de cet argent. Le dossier de Mademoiselle Dupain-Cheng pourrait être… réanalysé, et son état jugé plus préoccupant qu'au premier abord, ce qui la rendrait prioritaire.

- Pourquoi toutes ces manigances ? Pourquoi se cacher ?

Un troisième homme prend la parole – le Directeur de Communication de l'entreprise Agreste, il me semble.

- Comme beaucoup d'autres entreprises parisiennes, nous avons déjà fait un don, ni trop discret, ni trop ostentatoire. Compte tenu des rumeurs tenaces qui concernent feu votre père, nous ne voulions pas attirer plus d'attention que nécessaire. Faire un nouveau don, de cette ampleur qui plus est, pourrait éveiller les soupçons des journalistes. Certains pourraient se pencher sur le pourquoi de notre action et même s'intéresser à votre amie, ce qui dans son état n'apporterait rien de bon, n'est-ce pas ? Vos fans ne sont pas tous réputés pour leur comportement mesuré.

Le Vice-Président acquiesce.

- Quant aux Dupain-Cheng, pensez-vous qu'ils accepteraient une telle offre si on le leur proposait directement, Adrien ?

Je n'en sais rien. Peut-être pas ? Mais si c'est moi qui leur propose ? Au final, leur fille serait sauvée ! Mais les Dupain-Cheng sont des gens simples et admirables, et je ne veux pas qu'ils pensent avoir une dette envers moi. Par ailleurs, même si la disparition de Tikki et la mort de mon père nous ont considérablement rapprochés, je sens que ma Lady est encore fragile et même hésitante, comme elle l'était auparavant face à Adrien. Alors, cette histoire d'argent… Non, je refuse qu'il y ait ce genre de reconnaissance entre nous.

Je veux juste qu'elle aille bien. Je veux juste qu'elle puisse sourire à nouveau, libérée du poids de toute cette histoire. Autant que possible, maintenant que Tikki n'est plus là…

- Votre proposition est intéressante. Quelles sont vos conditions ?

La Présidente et son adjoint échangent un bref regard satisfait.

- Pliez-vous aux exigences de votre père. Quittez Paris, entrez à Cambridge. Laissez-nous faire notre travail de communication autour de cette affaire. Si on vous pose des questions à Londres, continuez d'incarner le fils héritier éploré qui n'a aucun commentaire à faire. Quand nous jugerons le moment opportun, nous vous demanderons de répondre à quelques interviews, avec des journalistes que nous aurons nous-même sélectionnés et briefés.

- …Pour qu'ils redorent le blason de l'entreprise, n'est-ce pas ?

- Et pour qu'ils peaufinent votre personnalité publique, tout ça en vue de votre rôle prochain au sein de la société. Votre parcours avait tout d'une success-story aux yeux des actionnaires, nous devons nous assurer que les rumeurs concernant votre père ne vous nuisent pas, qu'elles soient vérifiées un jour ou non.

- Bien entendu.

Je ne cherche plus à masquer l'amertume dans ma voix. La Présidente se fait conciliante.

- Laissez-nous faire, Adrien. Votre père était un créateur de génie, un artiste qui aura rayonné sur le monde de la mode et de l'esthétisme, mais pour le reste, il nous a toujours fait confiance. Nous ferons tout pour préserver votre héritage et l'entreprise.

Et votre portefeuille aussi.

Je déteste ce rapport à l'argent et à la célébrité, omniprésent depuis que je baigne dans le monde de la mode. Avec la mort de mon père, j'avais brièvement – honteusement – cru que je serais plus libre, plus à même de pouvoir faire mes propres choix. Je me suis trompé… mais peu importe. L'essentiel aujourd'hui est qu'il reste une échappatoire pour Marinette.

Et pour ma Lady, je le sais, je suis prêt à tout. Même à m'éloigner pour un temps. Après tout, j'ai bientôt seize ans. D'ici ma majorité, j'aurai peut-être trouvé un moyen de contourner les directives de mon père…

- Si Marinette doit être à nouveau opérée, je souhaite rester en France jusqu'à ce qu'elle soit tirée d'affaire.

- Une fois que son état sera stabilisé, elle pourra être transférée dans un centre de rééducation. Nous devrions pouvoir patienter jusque-là. Tant que vous vous faites discret, Adrien. Et ne cherchez pas à engager le débat avec un journaliste. Laissez à nos avocats le soin de défendre la mémoire de votre père.

Je ferme un instant les yeux, cherche par réflexe l'Anneau à mon doigt – absent – et j'en tire un frisson. J'ai laissé Plagg à Marinette pour qu'il lui tienne compagnie, mais il me manque. Je n'avais pas réalisé à quel point sa simple présence était devenue habituelle et même secourable ces dernières années. À vrai dire, il était comme une partie de mon être, avec ses bâillements ennuyés et ses petits ricanements moqueurs que moi seul pouvait entendre.

Et dire que Marinette a perdu ce soutien-là. Définitivement.

Mon cœur se serre à cette idée, mais j'arrive à rester de marbre face à l'assemblée d'hommes et femmes d'affaires. Ce n'est pas le moment de flancher.

- Très bien. J'accepte.

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Les pièces du puzzle continuent de se mettre en place. La situation des premiers chapitres commence à se dessiner…

Suite et fin du chapitre 22 la semaine prochaine. Une suite et fin beaucoup, beaucoup plus douce, promis.

En attendant, à quoi pensez-vous ? Maintenant que BRN entame ses épilogues…

La bise à tous, merci !

Elenthya