Première publication le 26/01/2020.
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Chapitre 22 – Deuxième partie
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PS : certains échanges de message en fin de chapitre souffrent un peu de l'absence de liberté de mise en page sur ce site. Les curieux pourront se rendre sur le site « Archive Of Our Own », où l'histoire est également postée avec une mise en page plus adaptée et des illustrations.
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J+11.
La porte de la limousine se referme, et le silence m'englobe, pesant, presque oppressant. Je reprends péniblement mon souffle : me déplacer en béquilles me demande encore de gros efforts, mais j'ai surtout du mal à réaliser ce qui vient de se passer.
Le Conseil a été jusqu'à enquêter sur Marinette. Je ne me suis aperçu de rien.
Et je vais partir. Je vais vraiment devoir partir. Pour de bon. Merde…
Merde !
Je rue avec ma jambe valide dans le siège passager devant moi, puis le bourre de coups de poings, excédé. Ça a un côté libérateur et salvateur, jusqu'à ce que mes côtes cassées me rappellent violemment à l'ordre. Je me recroqueville sur ma banquette, le souffle heurté, les dents serrées en attendant que l'onde de douleur veuille bien passer. Je me sens stupide à exploser comme ça. Stupide, et pitoyable. Je renifle, honteux, les larmes aux yeux.
Je n'ai pas craqué devant le Conseil, c'est déjà ça. Ce sont mes futurs collaborateurs, et d'ici-là, ils tiennent mon avenir entre leurs mains. Il est hors de question qu'ils me voient comme un adolescent fragile ou capricieux.
Je me laisse retomber contre le dossier et scrute les immeubles qui défilent derrière la vite teintée. Ce que je ne donnerais pas pour aller courir sur les toits ! Là-haut, j'étais libre, même si ce n'était que pour quelques minutes. Là-haut, je n'avais de comptes à rendre à personne. Personne… !
…sauf à elle. Ce que je faisais de bon cœur.
Peut-être que je l'aurais retrouvée, elle, au détour d'une ronde. On aurait pu parler, j'aurais pu lui expliquer à demi-mots. Elle m'aurait écouté avec attention, avant de tempérer mon point de vue de quelques remarques bien senties, toujours dans le but de me soutenir autant que de me raisonner. Elle aurait étoffé tout cela de son sourire lumineux, de son humour si particulier, jusqu'au moment où j'aurais repris le dessus et renchéri de mes inimitables jeux de mots et de mon charme naturel. À la fin, on en aurait ri, tout simplement.
Je me laisse aller à rêvasser. Puis ma gorge se noue tandis que je réalise que tout ça n'existe plus. Et Marinette… Je vais devoir lui dire que je pars. Mais comment réagira-t-elle ?
« Ne t'en vas pas toi aussi ! »
Ça fait déjà une semaine, mais je revois sans peine son regard noyé de larmes, j'entends encore ses sanglots aussi nettement que si je venais de la quitter. Je sens encore sa main tremblante et crispée sur mes doigts. Je soupire, anéanti.
Je pourrais au moins attendre que ses parents et elle soient informés du financement providentiel de son traitement… ou bien même qu'elle ait passé son opération de la dernière chance, quand tout commencera à s'arranger pour elle ? Mais je lui dirai. C'est la seule chose dont je suis à peu près certain. Et j'espère qu'elle acceptera qu'on affronte ça à deux… Ensemble.
Comme pour la mort de mon père. Comme pour la disparition de Tikki. Nous serons présents l'un pour l'autre…
Oh, ma Lady.
Chat Noir est mort, et Ladybug aussi, mais le hasard nous a au moins laissé nos souvenirs de cette époque. L'effet est à la fois doux et amer, mais cela nous a bel et bien rapprochés en l'espace d'une semaine. On s'est même surpris l'un l'autre à vouloir faire des projets pour la suite. Nous soutenir mutuellement dans nos rééducations respectives, nous retrouver tous les jours en cours lorsqu'enfin elle pourrait revenir en classe. Je me suis juré de la faire entrer dans les plus grands défilés de mode de la prochaine saison. Depuis qu'elle m'a vu savourer les viennoiseries apportées par son père, elle m'a promis de m'apprendre à faire des croissants.
Mais… Que va-t-il se passer, si on ne peut même plus se voir ?
Mes yeux me brûlent à nouveau. Je renifle et retiens bravement mes larmes. Je jette un regard vers mon chauffeur assis à l'avant, imperturbable comme toujours. La nuit tombe, et même s'il est concentré sur la circulation, très dense comme à chaque fin de journée, mes débordements n'ont pas dû lui échapper.
Mon portable émet alors une vibration – un message de Marinette, accompagné d'un petit smiley pensif.
« Alors… Ta réunion ? »
J'ai un léger sourire. Je n'hésite pas longtemps avant d'opter pour la réplique humoristique de rigueur.
« Au poil, ma Lady, j'ai pu retomber sur mes pattes. »
Je m'apprête à mentionner que je suis fort heureusement dispensé de shootings et de réceptions mondaines pour un bon moment, mais elle me prend de vitesse, smiley affolé à l'appui.
«Ça s'est passé si mal que ça ? »
Je fronce les sourcils, intrigué. Je finis par effacer mon message désinvolte et en écris un nouveau – la bonne nouvelle attendra.
« Comment ça ? »
« Une phrase, deux jeux de mots TRES passables et peu inventifs. Je m'attends au pire »
« Je fais TOUT LE TEMPS des jeux de mots, certains sont justes meilleurs que d'autres. Tu bluffes »
« Peut-être, Chaton. »
Un silence.
« Plagg me confirme que ce sont de TRES mauvais jeux de mots. Tu as fait cent fois mieux »
Encore un silence, un peu plus long.
« Tu racontes ? S'il te plait… »
Malgré ma gorge nouée, mon sourire s'élargit.
« OK. Je rentre à l'hôtel. Je t'appelle là-bas »
Elle répond d'un dernier smiley pour signifier son accord. La limousine s'arrête alors. Le moteur est coupé. Quand je relève les yeux – le trajet m'a paru bien court comparé à l'aller – je découvre avec surprise non pas l'hôtel dans lequel je loge depuis quelques jours, mais l'hôpital.
- Monsieur G., c'est super mais il y a erreur. Les visites sont terminées depuis au moins une heure, ils ne me laisseront pas voir Marinette.
Mon garde du corps me décoche un regard bourru. Il se saisit d'un paquet posé sur le siège passager avant et me le tend. Je pose mon portable et reçois l'objet avec précaution – une grosse boîte en carton, plutôt lourde.
- Ehm… Merci ? Qu'est-ce que c'est ?
Il me fixe longuement en silence. Puis il a un hochement de tête doublé d'un long clignement d'yeux, comme quand il veut me féliciter à sa manière pour avoir accompli un shooting particulièrement éprouvant. Il me fait signe de rester dans la voiture, puis il quitte son siège. La porte claque derrière lui. Je l'entends récupérer mes béquilles dans le coffre. Puis il vient se placer à proximité de ma portière, mais au lieu de l'ouvrir, il se contente de rester là, immobile, comme en attente.
J'ouvre avec circonspection la boite en carton. Elle contient une deuxième boîte – en métal noir, d'où son poids. Une enveloppe jaunie est fixée sur le couvercle. Je la détache avec précaution, et découvre avec émoi l'inscription qui figure au dos.
« Pour mon fils »
Je dépose la boîte sur la banquette et retourne l'enveloppe entre mes doigts hésitants. Elle n'est pas cachetée. La gorge sèche, je l'ouvre et en tire une simple feuille, notant au passage la vague odeur de brûlé qui émane du papier. J'ai peur de comprendre d'où vient ce paquet.
Je lis la lettre. Puis je la relis. Quand je m'apprête à la parcourir une troisième fois, je m'étonne de manquer d'air et d'y voir de plus en plus mal, mais ce n'est pas à cause de la nuit tombée. Mes joues sont trempées de larmes. Je les essuie à la va-vite.
D'une main tremblante, je soulève le couvercle en métal…
…mais je le lâche presque aussitôt, incapable d'aller plus loin. Fiévreux, je vide mon sac à dos sur la banquette et y fais entrer tant bien que mal la boîte métallique, puis je glisse la lettre dans une poche accessoire. J'ouvre la portière et m'extraie de l'habitacle avec difficulté, comme toujours avec cette foutue attelle qui m'immobilise la jambe.
Il fait froid dehors. La bise nocturne a le don de me ramener brusquement à moi. J'inspire, l'esprit plus clair. Vacillant, je m'agrippe à la portière le temps de charger mon sac à dos sur mes épaules.
Impassible, Monsieur G. me tend déjà mes béquilles.
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- Il est tard, bonhomme. Les visites se terminent à dix-huit heures, tu le sais.
- Oui, Fabrice. Mais… c'est urgent. S'il vous plait.
Barrant la porte d'accès au service, l'infirmier fait la moue. Le hasard est de mon côté pour une fois : aujourd'hui, c'est Fabrice qui est de garde. Il était présent en renfort aux urgences le jour où j'ai été admis, et j'ai ensuite séjourné dans son service pendant toute une semaine. Il me connaît bien désormais.
- S'il vous plait.
Je tente un sourire diaphane. L'homme en blouse bleue soupire, puis il m'adresse un rictus navré.
- Mauvaise journée, hein ?
J'acquiesce en silence, à la fois conscient et honteux de mes paupières rougies. Il lève les yeux au ciel et marmonne quelque chose à propos de son bon cœur. Enfin, il décroise les bras et me libère le passage.
- Ça ira pour cette fois. Mais seulement toi, ok ? Si mon chef passe à l'improviste et voit ton cerbère qui patrouille dans le couloir, je vais en prendre pour mon grade.
Je hoche vivement la tête et me tourne vers Monsieur G., resté en retrait.
- Attendez-moi dans la voiture, s'il vous plait.
Mon garde du corps acquiesce en silence. Il échange un salut avec l'infirmier, puis il fait volte-face. Fabrice me tient la porte ouverte, et j'entre dans un cliquetis pressé de béquilles.
Comparé à l'effervescence de la journée, l'hôpital me paraît incroyablement silencieux et désert. Les lumières crues des couloirs ont été tamisées en raison de l'heure tardive. Je suis docilement Fabrice jusqu'à la porte de la chambre de Marinette. Il se retourne vers moi et m'arrête pour me parler sur un ton qui ne tolèrerait aucune réplique.
- Je termine mon service à 21h00, donc assure-toi d'être parti d'ici-là. Ma collègue débutera son tour de visites des patients dans la demi-heure qui suivra. Je vais lui dire que je t'ai fait entrer, elle restera vigilante. Si tu es encore dans les parages quand elle vient saluer Marinette, c'est le service de la sécurité qui devra gérer ton cas. Tu as compris ?
Je hoche la tête.
- Oui, Fabrice. Merci beaucoup, vraiment.
Il me tapote l'épaule et m'accorde un sourire las. Il frappe doucement à la porte, attend qu'une petite voix familière lui permette d'ouvrir. Son sourire se fait chaleureux.
- Marinette ? Ton prince charmant traînait dans le couloir. Je le fais entrer ou je le renvoie chez lui ?
Un petit rire étonné me parvient depuis la chambre.
- A-Adrien est ici ?
Fabrice ouvre en grand la porte en guise de réponse. Marinette est – comme toujours – assise dans son lit d'hôpital. Sur la table à roulettes près d'elle, un jeu d'échecs attend, en pleine partie. Elle a dit à une infirmière l'autre jour qu'elle s'entraînait en jouant contre elle-même, mais je sais qu'en réalité, c'est Plagg qu'elle affronte.
Le visage de Marinette s'éclaire aussitôt en m'apercevant.
- Adrien !
Elle me sourit, radieuse. Je m'avance dans sa chambre, un bref instant surpris – son humeur déprimée de ce matin paraît bien lointaine tout à coup.
- Adrien, on commence la relève à 20H45. Les couloirs seront déserts pendant dix minutes. Je te fais confiance, me glisse Fabrice avant de saluer prestement Marinette. Bonne soirée, les amoureux !
Comme toujours quand on nous fait ce genre de remarques, Marinette a un petit soupir étranglé, les joues roses.
-B-bonne soirée, Fabrice… !
L'infirmier referme la porte derrière moi. Presque aussitôt, Plagg s'extirpe du petit sac rose posé près du jeu d'échecs. Son œil blanc blessé reste quasiment fermé désormais, comme s'il avait renoncé à l'utiliser, tandis que celui vert et indemne semble pétiller de joie.
- Alors, gamin, tu as eu la merveilleuse nouvelle ?
- Hein ? Quelle nouvelle ?
Le sourire de Marinette s'élargit encore.
- La Fondation a rappelé mes parents il y a tout juste une heure. Ils ont donné leur accord pour une deuxième opération. Mes parents pensent qu'après ça, je pourrai marcher à coup sûr ! Je vais changer d'hôpital, et après l'intervention j'irai en maison de repos pour ma rééducation, mais la Fondation va tout prendre en charge !
Je ne sais pas quoi répondre. Le Conseil a donc tenu parole – et vite avec ça.
- C'est… C'est super, Marinette. C'est génial !
Son rire fuse, léger et guilleret.
- Oui ! Un chirurgien passe nous voir demain pour tout nous expliquer. Je t'appellerai dès que j'en saurai plus !
Elle semble tellement heureuse, tellement soulagée. Son sourire est contagieux, comme toujours. Mais ma gorge reste nouée. Mon sac à dos pèse lourd sur mes épaules, mais je n'ose pas m'asseoir ni même m'approcher.
- C'est super, Marinette.
- Oui…
Son sourire s'éteint peu à peu. Puis elle fronce les sourcils.
- …Est-ce que ça va ?
Je cille, le cœur lourd. Non. Non, ça ne va pas. Je devrais me réjouir moi aussi, j'en ai envie ! Mais je n'y arrive plus…
- Eh.
Marinette échange un regard avec Plagg, qui a un bâillement ostentatoire avant de retourner se cacher dans le petit sac rose. Elle repousse la table et son jeu d'échecs, puis, avec un grognement d'effort, elle se déplace vers le bord de son lit et tapote l'espace libre à sa droite.
- Viens.
J'ai un rictus penaud : ce n'est pas la première fois que je m'installe ainsi près d'elle. On a déjà regardé quelques films ensemble, durant les longues après-midi à l'hôpital, blottis l'un contre l'autre. Dans ces moments-là, j'avoue avoir été moins intéressé par le film que par le soyeux de ses cheveux sous ma joue ou la chaleur de son épaule contre la mienne.
Je cale mes béquilles contre le pied du lit et dépose mon sac sur le matelas.
- Je… J'ai quelque chose à te faire lire.
Elle acquiesce, attentive. Je tire l'enveloppe de ma poche et la lui tends. Lorsqu'elle découvre son intitulé, elle hésite.
- Adrien, ce n'est peut-être pas…
- S'il te plait, ma Lady. J'en ai besoin.
Elle saisit finalement l'enveloppe. Tandis qu'elle déploie la lettre avec précaution, je sors la boite en métal de mon sac et la pose sur la table sans l'ouvrir. En claudiquant, je vais m'asseoir près d'elle. J'étends avec soulagement ma jambe blessée sur les draps, près des deux siennes couvertes et toujours immobiles.
D'office, elle pose sa tête sur mon épaule. D'abord étonné, je soupire et ferme enfin les yeux – sa présence, son contact ont sur moi un effet que je ne m'explique pas. Plus les jours passent et plus j'y suis sensible. C'est rassurant, réconfortant, revigorant. Apaisant. Elle n'a rien à faire, juste… juste être là, avec moi.
Et savoir que ce sera bientôt terminé rend cela bien amer par instants. Mais plus précieux encore…
Elle a un petit soupir stupéfait tandis qu'elle lit la lettre. J'entrouvre les paupières, et malgré moi, je me perds à nouveau dans ce texte à l'écriture en pattes de mouche. Je vais finir par le connaître par cœur.
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Adrien,
Si tu lis ces lignes un jour, c'est que je ne suis plus capable de te parler en personne. J'en suis navré, mon fils.
Mon absence risque de t'attirer beaucoup de questions et de soucis. J'espère avoir eu le temps de te transmettre quelques informations pour t'éclairer – je renonce à le faire par le biais de cette lettre, car je crains qu'elle puisse tomber entre de mauvaises mains malgré toutes mes précautions.
Mais peut-être que tu sais déjà tout. Dans ce cas, j'espère que tu me pardonneras. J'aurais voulu t'épargner cette désillusion. Sache que tout ce que j'ai pu faire, je l'ai fait pour notre famille. Je n'en suis pas totalement fier, mais je l'ai décidé en mon âme et conscience, et j'assume la responsabilité de mes actes.
Tu n'y es pour rien dans cette histoire, Adrien. Ne laisse personne insinuer le contraire.
Cela fait quelques mois que je tente de mener à bien mon projet, et ma récente transformation en Collectionneur m'a fait réfléchir. Tu es encore trop jeune pour entendre l'entière vérité, mais il est bon que tu connaisses certains détails, notamment au sujet du départ de ta mère.
Ta mère t'aimait plus que tout, sois-en convaincu. Lorsque tu es tombé gravement malade, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour te rendre la santé, et elle a fini par sacrifier quelque chose qui lui était très cher. Elle n'a ensuite plus jamais été la même. Au fil du temps, nous quitter est devenu l'unique solution à sa portée, et j'ignore où elle est aujourd'hui, Cependant, j'ai bon espoir de croire qu'elle a trouvé la paix. Émilie arrive toujours à ses fins, d'une façon ou d'une autre.
Je sais à quel point tu regrettes son départ. Mais ni toi ni moi n'aurions pu la retenir. Elle avait fait son choix à l'époque pour te sauver, et même aujourd'hui, même en toute connaissance de cause, je sais qu'elle referait exactement la même chose. Ta mère voulait que tu sois heureux, Adrien. Fais-lui cet honneur, car tu en es capable. Tu es au moins aussi fort qu'elle, même si tu ne le sais peut-être pas encore.
À l'heure où je t'écris, mon projet me fait prendre de plus en plus de risques. J'ai donc préféré envisager le pire. Si un jour je venais à disparaître, et ce peu importe la cause, le Conseil suivra à la lettre mes recommandations et t'enverra étudier à Londres. Tu feras des merveilles à Cambridge, j'en suis certain, et l'essentiel est que tu restes loin de Paris. Si le public découvre mon secret, tu seras hors de sa portée jusqu'à ce que l'effervescence retombe. Si quelqu'un me succède dans mon projet, alors tu ne seras pas à sa merci.
Libre à toi de revenir ou non à Paris à ta majorité. L'entreprise est implantée partout à travers le monde, elle te suivra si tu le désires. Tu es comme ta mère : tu as l'aventure dans le sang, mais aussi une intelligence innée pour le monde des affaires, je l'ai bien vu. Peu importe ton choix, fils, je sais que tu feras le bon.
Je vais cacher cette lettre chez nous, là où personne ne pourra la trouver par hasard. Je chargerai Monsieur G. de venir la récupérer à ma disparition ou à ma mort. Lorsqu'il le jugera opportun, il devra te transmettre cette lettre et tout ce qui l'accompagnera. Ce n'est pas un grand bavard, mais c'est un homme honorable et il nous connait bien. J'ai confiance en son jugement.
Notre passé familial est ce qu'il est, Adrien. Je te conseillerais bien de ne pas t'en embarrasser et d'aller de l'avant, mais je sais à quel point cela peut être difficile. Ta mère et moi n'étions guère du genre à renoncer, alors pourquoi l'attendre de ta part ?
Si d'aventure tu décidais de suivre nos traces, tu trouveras des éléments de réponses avec cette lettre. J'aurais préféré que tu restes à l'écart de toute cette histoire, mais il n'est pas question de te laisser sans armes pour le futur. Mon seul regret sera de te laisser l'affronter tout seul.
Tu t'en sortiras. Je l'espère. Je le sais.
Je t'aime, mon fils.
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- Oh, Adrien…
Marinette frémit. Elle pose la lettre sur les draps et renifle. Je crois qu'elle pleure.
- Je suis désolée… pour vous deux. Pour vous trois !
Touché, je l'enlace avec douceur, par égard pour la plaie pansée dans son dos. Elle glisse ses bras autour de mon cou et se blottit contre moi. Je ne lui ai pas montré cette lettre pour me faire plaindre, mais bien parce que je ne veux plus rien lui cacher de ma situation. Et parce que je ne sais pas quoi penser. D'aussi loin que je me souvienne, mon père n'a jamais fait de sentiment face à moi. Ces aveux semblent bien hésitants, presque étrangers – et en décalage total avec notre dernier échange par Akuma interposé…
Il parle du Collectionneur comme d'une affaire récente, c'est donc que sa lettre remonte déjà à plusieurs mois. Avait-il prévu à l'époque qu'il me transmettrait ses souvenirs via un Akuma s'il venait à mourir ? Ou bien l'a-t-il décidé cette nuit-là, après avoir compris que j'étais un Porteur moi aussi ?
- Adrien. Tu vas… Tu vas vraiment partir ?
Marinette tremble. Elle retient ses sanglots à grand-peine. Je murmure tout contre elle, peiné.
- Oui. Je l'ai su aujourd'hui, pendant la réunion.
Elle resserre son étreinte.
- …Quand ?
À l'entendre étouffer ainsi ses pleurs, j'ai soudain la gorge en feu et les yeux brûlants.
- J'ai un arrangement avec le Conseil. Je peux rester jusqu'à ce que tu sois hors de danger. Mais pas plus.
Elle a un bref sanglot aigu, comme si ma prévision était encore pire que ce qu'elle imaginait. Elle déglutit avec difficulté, balbutie à plusieurs reprises.
- Est-ce qu'on… est-ce qu'on pourra se parler tous les jours ? Au moins par messages ? S'il te plait ?
J'ai un petit rire sans joie. Ma vision devient floue.
- On le fait déjà, ma Lady. Mais… oui. Cent fois oui. Tu vas crouler sous les jeux de mots débiles. Et je crois qu'ils ont le téléphone à Londres. Peut-être même des webcams, qui sait ?
Elle rit à son tour, mais son rire finit dans un sanglot plaintif. Nous resserrons d'instinct notre étreinte. Mes larmes coulent en silence sur mes joues tandis que je l'écoute pleurer.
Ses sanglots enflent, déchirants. Puis, doucement, elle finit par se calmer peu à peu. Après quelques minutes, un petit soupir nous rappelle que nous ne sommes pas seuls dans la chambre. Marinette relâche son étreinte à contrecœur. J'embrasse son front fiévreux, et elle a un pauvre sourire las tandis qu'elle reprend son souffle en reniflant.
Sur la table, sa queue comme toujours enroulée autour de son Anneau brûlé, Plagg renifle lui aussi, les oreilles basses. Un sillon argenté coule de son seul œil ouvert. Marinette lui tend la main, et d'une lévitation lente et incertaine, le kwami vient se blottir entre nous.
- Quels tire-larme. Vous faites vraiment la paire, bredouille-t-il.
Marinette le caresse en tremblant. Puis elle a une inspiration hachée, essuie ses joues rougies et carre ses épaules.
- Bon. Voyons ce qu'il t'a laissé, hein… ?
Je me saisis du caisson en métal – on dirait un tiroir de coffre-fort – et le dépose sur nos genoux. Ensemble, nous soulevons le couvercle.
À l'intérieur, nous découvrons des cartes griffonnées et froissées comme si elles avaient été repliées à la va-vite, mais aussi quelques livres et des carnets de voyage poussiéreux. Parmi eux, je reconnais le Grimoire des Miraculous, et l'amertume me prend à la gorge. Il y a quelques mois de ça, je l'avais découvert dans le bureau de mon père et dérobé sur un coup de tête. Mais avant que je puisse l'examiner en détail, il avait disparu de mon sac au collège. Un anonyme l'avait finalement rapporté au manoir, et mon père l'avait aussitôt remis à l'abri dans son coffre-fort…
Curieusement, Marinette n'a pas l'air très surpris. Elle se saisit de l'épais grimoire et tente de l'extirper du tas de documents.
- C'était pourtant tellement évident, grommelle-t-elle. Pourquoi n'ai-je pas pu m'en rendre compte plus tôt ? Avec ton père qui était en possession du Grimoire des Miraculous…
Sur le point de l'aider, je tique, étonné. Mon père était entré dans une colère noire après avoir perdu une de ses sources d'inspiration, ce qui avait officiellement causé sa transformation en Collectionneur. Mais Ladybug n'était pas censée en savoir plus à l'époque !
- Attends… Tu connaissais ce bouquin ?
Elle rougit, le visage sombre.
- Tu te souviens de Lila Rossi ? Elle a voulu le faire disparaître pour mieux attirer ton attention. J'ai récupéré le livre juste après qu'elle s'en soit débarrassée. C'est… C'est à cause de ce Grimoire si j'ai pu rencontrer Maître Fu, Ti… mon kwami m'a présentée au Gardien ce jour-là.
La voix de Marinette a un tremolo douloureux tandis qu'elle fait allusion à Tikki sans même parvenir à mentionner son nom. Devant son air abattu, je me dépêche de la relancer.
- Et ensuite ? Qu'est-ce qu'il a dit ?
- Qu'il fallait chercher du côté des propriétaires du Grimoire. Donc, de ta famille. Mais je ne pouvais pas t'imaginer en Papillon et encore moins en Porteur, me souffle-t-elle avec une amère ironie. C'est donc là que j'ai commencé à soupçonner Gabriel Agreste.
- Et que tu as contacté Chat Noir pour mener l'enquête…
Je nous revois tous les deux, courant sur les toits par cette après-midi ensoleillée. Les doutes de ma Lady quant à Gabriel et son train de vie, le logo de l'entreprise qui ressemblait étrangement à un papillon stylisé. J'ai un soupir découragé : dire qu'on aurait pu résoudre cette histoire beaucoup plus tôt !
Je me souviens avoir été anéanti par l'idée – malheureusement cohérente – que mon père soit en fait notre ennemi juré. Ce jour-là, j'ai enchaîné les maladresses, et je n'ai repris contenance qu'après avoir réalisé que si mon père avait été akumatisé en Collectionneur, cela signifiait qu'il n'était pas le Papillon mais rien qu'une victime de plus.
Ce à quoi nous n'avions pas pensé à l'époque, c'était que ledit Papillon puisse s'akumatiser lui-même pour brouiller les pistes.
Tous les indices étaient là, pourtant. Comment ai-je pu passer à côté ? Mais quel imbécile !
- Le lendemain de la mission Collectionneur, j'ai appris que tu avais été puni à cause d'un livre disparu, et privé de sortie pour une durée indéterminée. Alors Maître Fu a fait des copies de chaque page du Grimoire, puis je suis allée le rendre à ton père en prétextant que c'était moi qui te l'avait « emprunté ».
Tout en parlant, Marinette entasse minutieusement les carnets de voyage sur sa tablette voisine. Puis elle saisit à pleines mains le Grimoire pour le tirer du caisson.
- Ton père m'a dit qu'il s'inspirait des gravures pour ses propres créations. Et moi, j'étais tellement soulagée qu'il te laisse à nouveau sortir du manoir, que je n'ai pas voulu l'énerver en le questionnant davantage. Pourtant, c'était…
Alors qu'elle ouvre au hasard le Grimoire, quelque chose glisse d'entre les pages et tombe dans un cliquetis sur ses genoux. C'est une minuscule pierre violette sertie d'argent, encadrée de quatre fines ailes cristallines mais grisâtres par endroits. La gemme présente une fêlure noire de suie, comme si elle avait subi un choc violent et d'une chaleur intense.
J'ai un gémissement étranglé. Marinette en lâche le Grimoire, qui retombe lourdement dans le caisson.
- Non… ?!
Un éclair noir jaillit tout à coup entre nous.
- Montre-toi !
Une petite détonation claque. La gemme percute le plafond blanc puis retombe sur le sol en résine, près du lit. Plagg bondit vers le bord du matelas, les vibrisses tendues et bourdonnantes.
- J'ai dit : montre-toi !
À ma grande stupeur, il parle maintenant en chinois mandarin. Sa queue fouette l'air avec tant de fougue que son Anneau valdingue parmi les couvertures. Son œil indemne étincelle : il est furibond. Il crie autre chose dans une langue inconnue, et si le ton – furieux, menaçant – est le même, un seul mot me paraît familier.
- Nooroo !
Mon kwami crache et feule plus qu'il ne parle. Je me rappelle soudain où nous sommes, et à quel point l'heure est tardive.
- Plagg, tu vas nous faire repérer… !
Mais il bondit du lit et volette tant bien que mal vers le Miraculous inerte.
- Montre-toi !
Il frappe encore la broche, qui glisse jusqu'au mur voisin dans un cliquetis cristallin, presque plaintif. Grondant, vociférant je-ne-sais-quoi dans sa langue étrangère, Plagg fond sur la broche à crocs découverts, et la secoue avec hargne comme un chat agiterait une malheureuse proie. Un bref éclair mauve en émane pour toute réponse. Aux abois, je saute du lit.
- Plagg, stop ! Arrête !
La douleur dans ma jambe me prend au dépourvu, et je m'écroule, le souffle bloqué. Coincée dans son lit, Marinette s'écrie avec angoisse.
- A-Adrien !
Les dents serrées, je me traîne jusqu'à Plagg. Ce dernier fait volte-face et recule en rampant, une ailette de cristal entre les crocs, tirant la broche derrière lui, son œil vert étincelant de rage.
- Plagg, lâche-ça tout de suite !
Les oreilles aplaties sur son crâne, il gronde à qui mieux mieux, sa queue battant l'air avec fureur.
- S'il avait tenu tête à son Porteur, Tikki serait encore là ! fulmine-t-il.
- Chut ! Rends-le-moi !
Mais Plagg se réfugie dans un coin avec le Miraculous. Tremblant de colère, il frappe la gemme violette contre le sol, encore et encore, négligeant les tintements qui en échappent. Le son cristallin devient discordant, déchirant, comme si la broche était sur le point de se briser pour de bon.
- C'est de sa faute ! Nooroo doit s'expliquer !
- Plagg, rends-moi cette broche !
Dans mon dos, Marinette glapit.
- Plagg ! Arrête, maintenant ! Sinon… !
Et contre toute attente, Plagg se fige, ses deux yeux écarquillés, les oreilles dressées. Suivant son regard halluciné, j'avise Marinette, assise parmi ses draps pêle-mêle, sa main droite levée à hauteur de son visage. À son annulaire, elle a glissé l'Anneau calciné.
- Tu te rappelles de tes avertissements ? À propos de ton Miraculous en trop mauvais état pour permettre une transformation saine ? Continue comme ça, et on saura bientôt si tu avais raison !
Je tressaille, la gorge sèche.
- M-Marinette ?! Qu'est-ce que tu…
Elle me jette un regard incisif et suppliant, puis revient vers Plagg. Son visage se durcit alors.
- Lâche cette broche. Tout de suite.
Plagg feule, plus doucement cependant.
- Tu n'oserais pas, Porteuse. Pas assez de cran !
- Après le Louvre, tu en doutes encore ?
Elle serre le poing, défiante.
- Plagg, transf…
Plagg crache aussitôt l'ailette qu'il tenait dans sa gueule, et j'entends le Miraculous retomber au sol en cliquetant. Interrompue, Marinette me lance un coup d'œil pressant, et je me jette en avant pour récupérer la broche. Plagg glapit.
- Non !
Je saisis la gemme – elle est glacée, les ailettes si légères et si fragiles qu'elles semblent prêtes à se morceler entre mes doigts. Un éclair jaillit, aveuglant, accompagné d'un brusque tourbillon d'énergie – familière. Je sens les ailettes qui disparaissent. Le cœur battant, je me fais violence pour garder les yeux ouverts.
Un orbe violet et éthéré se matérialise dans les airs. Il se condense et prend finalement la forme d'un petit être qui me rappelle vaguement Tikki, sa peau veloutée affichant un mauve très doux. Ses ailes de papillon frémissent et s'étirent dans les airs, mais l'une d'entre elles s'avère déchirée, calcinée. Dans un couinement de souffrance, le kwami s'effondre, incapable de léviter. Je tends la main pour le rattraper juste avant qu'il ne percute le sol.
- Je te tiens… !
Le kwami ne réagit pas. Au creux de mes paumes, il est plus léger encore qu'une plume. Le souffle suspendu, je me penche vers lui.
- N-Nooroo… ?
Il sursaute puis se redresse avec peine, l'air à bout de force. Ses paupières s'entrouvrent sur de grands yeux laiteux, et ses iris à peine visibles balaient aléatoirement les environs. À plusieurs reprises, il croise mon regard et celui de Plagg – qui se rétracte alors en feulant de hargne – mais pas un instant il ne semble réellement nous voir.
- Nooroo, c'est bien ça ?
Le kwami Papillon s'assoit dans ma paume, hébété. Il murmure, perdu, craintif. Presque implorant.
- Maître. Maître Gabriel.
Je secoue la tête, consterné.
- Non, Nooroo. C'est moi, Adrien. Adrien, le fils de Gabriel. Tu es… !
J'ai haussé la voix, porté par l'émotion, et aussitôt il se recroqueville, tête basse, gémissant. Je me tais pour le contempler en silence, minuscule et tremblant. Et les mots m'échappent sans prévenir, à la fois atroces et libérateurs.
- …Tu es hors de danger, maintenant. On ne te fera aucun mal.
Les yeux laiteux de Nooroo s'agrandissent légèrement. Il se redresse avec difficulté. Enfin debout, il étend ses ailes, celles indemnes comme celle mutilée. Et il chuchote, un peu plus alerte.
- Maître Gabriel veut ramener Emilie. Maître Gabriel veut retrouver celle qu'il aime. Maître Gabriel est mon Maître.
Plagg cesse de gronder. Les oreilles plaquées en arrière, il a alors un gémissement attristé. Marinette étouffe un sanglot. La gorge nouée, je me plonge dans le regard fixe de Nooroo. Mais tout comme sa voix, il reste plus neutre, plus vide que jamais.
Il s'incline doucement, détaché, l'air ailleurs.
- Je suis à votre service, Maître Gabriel.
J + 11.
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« Burn » - Madi Diaz (en boucle… ?)
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J + 25. 18h35.
Le tonnerre gronde. Bien à l'abri sous le porche, j'écoute le chant ininterrompu de l'averse. Ça sent la pluie et l'humus. La ville bruyante et polluée est juste derrière les grilles en contrebas, et pourtant elle paraît bien loin. Mon regard erre à travers le parc qui entoure la clinique : les visiteurs et les résidents ont fui les allées depuis longtemps. Dans mon dos, le hall d'accueil des consultations est désert du fait de l'heure déjà bien tardive.
On est comme seuls au monde. C'est reposant.
J'inspire longuement mais avec prudence, attentif à mes côtes cassées. La douleur se fait de plus en plus rare, mais elle surgit toujours quand je m'y attends le moins.
Un petit soupir m'arrache à ma contemplation. Sur les genoux de Marinette, jusque-là caché dans les replis de sa couverture, Plagg vient de terminer sa traditionnelle sieste d'après-déjeuner. Il bâille à s'en décrocher la mâchoire avant de marmonner.
- Non mais franchement, vous deux. Qu'est-ce qu'on fait dehors par un temps pareil…
Le kwami s'étire paresseusement tandis que Marinette, un sourire aux lèvres, lui gratouille la tête comme il aime. Il rampe ensuite jusqu'à sa sacoche et se glisse à l'intérieur en bougonnant.
- Trop d'humidité. Vous allez attraper la crève.
J'adresse un regard interrogateur à Marinette – à cause de l'orage, le fond de l'air redevient assez frais, et elle-même est encore convalescente. Mais elle secoue la tête pour me rassurer, pelotonnée dans son fauteuil roulant, et ramène sa couverture jusqu'à sa taille.
- Je suis restée enfermée pendant des jours, je veux respirer encore un peu. S'il te plait… !
Et pour couper court à mes protestations, elle tire une chouquette de son sachet en papier et me la lance, espiègle.
- Attrape, Chaton !
Je tends une main et saisis la friandise au vol pour l'entamer aussitôt. Les cristaux de sucre craquent puis fondent sur ma langue, vite supplantés par l'onctuosité de la pâte à chou, doucement parfumée. J'ai malgré moi un soupir de ravissement. Je pensais naïvement qu'on ne pouvait pas faire mieux que les croissants et les macarons de Tom Dupain. C'est que je n'avais pas encore goûté à ses chouquettes…
Marinette a un petit rire enchanté.
- Si j'avais su qu'il suffisait de t'offrir des sucreries pour te voir sourire comme ça, j'aurais pillé la boutique de mes parents, ironise-t-elle.
Elle choisit avec soin une autre chouquette et la déguste tranquillement, aux anges. Elle a enfin obtenu le droit de faire des extras alimentaires depuis son opération, et son père boulanger s'est empressé de lui apporter un assortiment des douceurs les plus légères – mais toujours aussi goûteuses – de son répertoire. J'enfourne le reste de ma propre chouquette et la mâche avec délice, avant de rétorquer d'un ton docte.
- Pas n'importe quelles sucreries. Celles de ton père, c'est vraiment quelque chose. Je pourrais en manger une centaine à la suite ! Heureusement que je ne les ai pas découvertes plus tôt, ou bien Paris aurait écopé d'un super-héros obèse. Ma coéquipière n'aurait pas été d'accord…
Elle s'esclaffe plus doucement, quand son téléphone émet une sonnerie discrète.
- C'est Alya, murmure-t-elle après avoir consulté l'écran. Elle sera là demain pour mon transfert. Tant mieux, ça m'aurait embêté de faire venir Papa et Maman alors qu'ils préparent leur plus gros mariage de l'année. Ils doivent terminer trois pièces montées pour samedi, tu te rends compte ?
J'acquiesce avec un pincement au cœur. Moi aussi, j'aurais voulu être là demain pour l'accompagner. Le trajet en ambulance jusqu'au centre de rééducation ne devrait durer qu'une heure, et elle y sera bien entourée, mais n'empêche qu'elle va se retrouver seule dans un endroit inconnu, loin de chez elle et de ses parents, pour au moins trois mois.
Si seulement j'avais pu obtenir une semaine de répit supplémentaire. Mais le Conseil est intransigeant, et j'ai promis de me plier à leurs demandes une fois Marinette hors de danger. Cambridge et ses cours de rattrapage m'attendent…
Je déglutis et baisse les yeux, un goût amer à la bouche en dépit de la chouquette. Marinette surprend mon expression découragée.
- Eh. Ça va aller.
- Je sais. Mais rien qu'à l'idée de te laisser seule ici, j'en suis malade.
- Je ne serai pas seule. Alya a prévu de passer me voir chaque soir après les cours. Nino viendra aussi, dès qu'il sera remis. Et mes parents accueillent bientôt un apprenti à la boulangerie, ils vont pouvoir prendre à tour de rôle des jours de congés pour rester le plus possible avec moi au début de ma rééducation. Je ne serai pas seule, répète-t-elle doucement.
Elle me décoche son sourire confiant, teinté de malice.
- Et puis, tu as promis de m'envoyer des jeux de mots foireux tous les jours. Ce sera comme si tu étais là, toi aussi.
Son opération « de la dernière chance » a été éprouvante, mais elle a repris des couleurs depuis. Elle a même déjà commencé des séances de rééducation, et le kiné de l'hôpital serait très optimiste devant ses premiers progrès. Je souris à mon tour, faiblement.
Ma Lady… C'est elle. C'est bien elle.
Nous nous taisons, goûtant le silence comme à notre habitude. Je masse par réflexe ma jambe immobilisée dans son attelle. Elle me fait moins souffrir depuis quelques jours. Le tonnerre gronde, de plus en plus lointain, mais la pluie redouble pourtant. Le téléphone de Marinette sonne encore, et elle rit tout bas.
- Ah ! Alix a repris le roller malgré son plâtre. Elle écrit « Première chute » avec plein de smileys et de petits cœurs. C'est bon signe, tu penses ?
Elle me montre son téléphone et la photo apparue à l'écran. Notre rouquine casse-cou affiche un sourire rayonnant, assise par terre, les genoux en sang et son bras plâtré levé bien haut au-dessus de sa tête casquée. Je m'esclaffe, amusé.
- Pourquoi l'hôpital l'a laissée sortir ? C'était évident qu'elle ne resterait pas tranquillement chez elle à se reposer !
- Et je la comprends ! renchérit Marinette. Quand je vois le bien que ça me fait de quitter ma chambre pour prendre l'air ! Même si c'est juste pour venir ici regarder la pluie tomber, c'est déjà le paradis…
Nous échangeons un coup d'œil complice : j'ai eu la même sensation lors de ma première sortie au grand air, quelques jours après mon arrivée aux urgences.
L'impression d'être vivant. D'aller mieux, enfin, et pour de bon. C'est presque indescriptible, et incompréhensible pour qui ne l'a pas vécu…
Marinette tape une réponse sur son téléphone, sourire aux lèvres. J'hésite avant de reprendre la parole, d'un ton volontairement léger – et en décalage total avec le stress que me cause cette simple question.
- Et au fait, le garçon dont tu m'avais parlé ? Il est venu te voir, lui aussi ?
« J'ai bien réfléchi. Quand tout ça sera fini, je lui dirai ce que je ressens. »
Elle se fige un court instant, puis elle achève son message et l'envoie aussitôt.
- Oui, il… Il est passé. Plusieurs fois.
Son sourire s'affaiblit tandis qu'elle semble chercher ses mots. Je patiente, attentif mais le cœur lourd. Nos camarades se sont succédés à son chevet ces derniers jours, tous plus enthousiastes et réconfortants les uns que les autres. Même Chloé est passée, officiellement pour accompagner Sabrina, et elle s'est montrée un peu moins acariâtre que d'habitude. Mais le gars en question serait donc déjà venu ? Serait-ce quelqu'un de la classe, ou un de leurs proches ? Je n'ai pas vu Marinette changer de comportement avec qui que ce soit, mais peut-être est-il passé pendant mes quelques absences ?
Marinette fuit mon regard. Toute sa confiance en elle semble s'être évaporée.
- Mais… C'est difficile à expliquer. On a beaucoup discuté, et je me suis rendue compte que je ne le connaissais pas si bien que ça. Il n'est pas comme je l'imaginais. Pas tout à fait.
Elle serre dans ses poings sa couverture, tête basse, et j'ai soudain un mauvais pressentiment. Je me redresse sur mon banc, alarmé.
- Quoi, il a fait une remarque sur ton état ? Il a été méchant ?
Manquerait plus que ça, tiens ! Son prince charmant qui la déçoit ? Attendez un peu que je lui mette la patte dessus !
- Au contraire, il a été très très gentil, s'empresse-t-elle d'ajouter, rougissante. M-mais je l'avais idéalisé sans savoir qui il était réellement, et du coup je ne suis plus sûre d'avoir été amoureuse, o-ou alors, si je l'ai été, c'est d'un garçon qui n'existait pas vraiment. Tu… Tu comprends ?
Elle me jauge avec hésitation, et je soupire, décontenancé. Revoilà la Marinette bégayante et maladroite du collège. C'est toujours aussi mignon…
- Euh… je ne suis pas sûr, non.
Elle secoue la tête et s'éclaircit la gorge, les joues roses.
- C-C'est pas grave… En fait, c'est ma faute. J'ai imaginé tellement de choses sur lui, que je suis passée à côté des problèmes qu'il avait avec… avec ses proches. Je croyais le connaître et le comprendre mieux que personne, alors je me suis sentie… très bête. Et surtout égoïste. J'ai eu honte. Du coup, je ne lui ai rien dit. Ça ne me semblait plus vraiment… d'actualité, vu que je ne sais plus quoi penser. C'est quelqu'un de bien, et je ne veux pas l'embarrasser avec mes hésitations…
- Oh.
Elle soupire, les épaules basses.
- Bref. J'ai besoin de temps pour… pour y réfléchir.
Elle semble sincèrement navrée, et même confuse. Ses yeux brillent, comme lorsqu'elle est sur le point de fondre en larmes. Je me déplace jusqu'au bord de mon banc et pose ma main sur la sienne tremblante.
- Ma Lady, je suis désolé.
Elle m'accorde un long regard pensif, et peu à peu, elle cesse de trembler. Contre toute attente, son autre main vient couvrir la mienne. Je souris malgré moi, déconcerté mais attendri. C'est alors qu'elle me pince, juste assez fort pour me faire reculer.
Comme Ladybug autrefois.
- Non, Chaton, tu ne l'es pas tant que ça, grince-t-elle dans un rictus moqueur, les pommettes encore roses. Je suis sûre que ça t'arrange, même.
- Aouch ! Pas faux, ma Lady. Ça me ferait un rival de moins.
Je bombe le torse et frotte ma peau pincée de manière théâtrale. Elle a un petit rire puis murmure tout bas.
- On est là, maintenant. On affronte ça ensemble. C'est… C'est tout ce qui compte pour moi, aujourd'hui.
Elle scrute le ciel gris, perdue dans ses pensées. Je l'observe en catimini, la gorge nouée. À mes yeux, c'est plus qu'évident, elle a été amoureuse. Et elle l'est toujours, même si elle ne sait plus vraiment où elle en est. Même si elle donne l'impression de vouloir à tout prix résoudre ce qui la taraude…
Aimer quelqu'un à sens unique. Si encore j'avais la solution à son problème… Moi, je cherche encore.
J'ai un léger rictus espiègle.
- Dis, ma Lady ?
- Mmh ?
- J'aurai le droit de savoir qui c'est, un jour ?
Elle tressaille mais ne se démonte guère. Elle me décoche une œillade noire, exagérément méfiante.
- Si c'est pour subir tes remarques tendancieuses quand je le croise, c'est hors de question, Chaton.
- Oh ! Tu me connais si bien !
Son rire retentit encore, plus franc et à nouveau contagieux. À ce son cristallin, encore rare et donc tout aussi précieux, mon cœur s'allège un peu.
.
Mon téléphone vibre – un nouveau message. La réalité nous rattrape. : mon estomac fait un looping angoissé, Marinette se crispe. Je vérifie l'écran sans grand espoir, puis je marmonne, faussement désinvolte.
- Monsieur G. n'est plus très loin. Je dois le retrouver sur le parking dans dix minutes.
Elle acquiesce d'un murmure, et son sourire se teinte d'amertume.
- C'est vrai qu'il est déjà tard. Ton avion décolle à 20h, c'est ça ?
- Mmh…
Je me relève et me saisis de mon sac à dos, puis de mes béquilles.
- Je te raccompagne jusqu'à ta chambre ?
- Non, ça ira. Je vais rester ici encore un peu.
- Toute seule ?
- J'ai mon garde du corps, moi aussi.
Elle montre son petit sac dans lequel dort Plagg.
- Mais… Tu es vraiment sûr que tu veux le laisser ici à Paris ? questionne-t-elle avec une pointe d'angoisse. Et si tu oubliais, toi aussi ?
Je lui adresse mon sourire le plus rassurant.
- J'en ai beaucoup parlé avec Plagg. Je n'ai pas « renoncé » officiellement à être Chat Noir, et même si je m'éloigne de mon Miraculous, tant que personne ne me remplace, je reste lié à mon kwami. Donc, selon lui, je ne risque pas d'oublier.
La séparation n'est pas facile à vivre, mais Plagg ne nous a pas vraiment laissé le choix. Le jour de mes retrouvailles avec Marinette, il était ravi de me voir, mais il n'a pas esquissé un seul geste pour me suivre lorsqu'il m'a fallu retourner dans ma chambre. Etonné, je n'ai pas eu le cœur à l'éloigner de ma Lady, anéantie par la disparition de Tikki et incapable de rester seule sans fondre en larmes.
Le lendemain puis le jour d'après, même scénario. Mais au lieu d'aviver la peine de Marinette, la présence constante de mon kwami paraissait l'apaiser. Jour après jour, elle a semblé se remettre, tout comme Plagg a peu à peu récupéré de ses blessures et quitté son état d'apathie, pour retrouver son comportement habituel, tantôt prévenant, tantôt railleur.
- Plagg voudrait rester. Mais il le fera seulement si tu le souhaites. C'est à toi de décider, Marinette.
Nous en avons déjà longuement discuté avec Plagg, au cours des quelques week-ends où il est rentré à l'hôtel avec moi, laissant Marinette en sécurité auprès de ses parents. Nos récentes batailles ont encore renforcé notre amitié, et Plagg restera toujours mon kwami, mon meilleur ami – et, il le sait, le petit frère que je n'ai jamais eu. Mais je ne peux pas nier que quelque chose le lie désormais à Marinette, quelque chose qui est né avec la disparition de Tikki et qui a créé une curieuse entente entre eux. Tout comme le deuil de mon père a fait écho à celui que traverse Marinette, la perte de Tikki l'a certainement rapprochée de Plagg, unique survivant de son tandem millénaire. Leur lien n'a rien d'officiel, et ce n'est pas aussi tangible que mon statut de Porteur d'Ombre – en admettant qu'il ait toujours un sens, maintenant que l'Anneau semble abîmé au point de ne plus permettre de transformation saine…
Peu importe en fin de compte : les savoir ensemble m'inspire toujours plus de soulagement que d'amertume. Partir sans Plagg m'est difficile, mais laisser ma Lady seule à Paris est au-dessus de mes forces.
- Oui… Oui, bien sûr qu'il peut rester, souffle Marinette. Il a mauvais caractère, mais… il a un bon fond. Merci, Adrien.
Elle serre son petit sac contre elle. Dire que c'est ce même sac qui autrefois servait de cachette à Tikki… Où peut-elle bien être aujourd'hui ? A-t-elle subi le même sort que les autres kwamis, est-elle retournée à la Nature elle aussi ?
- Et toi, ça va aller avec Nooroo ?
Elle fixe la poche interne de ma veste, où elle sait que je garde le Miraculous endommagé du Papillon. Depuis deux semaines que nous l'avons retrouvé, Nooroo sommeille presque en permanence dans sa broche. Ses rares éveils – à ma demande, comme la toute première fois – se sont avérés chaotiques, et il a à peine conscience de ce qu'il entoure ou même de qui je suis. Peut-être est-ce parce que Nooroo n'a aucun Porteur officialisé par une transformation ? Ou peut-être est-ce à cause des blessures qu'a subies mon père alors qu'il était encore transformé. Plagg, boudeur dès qu'on aborde le sujet, n'a pas voulu se prononcer. Je crois qu'il voit toujours Nooroo comme son frère, mais il le considère aussi comme partiellement responsable de cette débâcle et de la mort de Tikki.
- Peut-être que Nooroo retrouvera ses esprits un jour, déclaré-je tristement. Plagg dit qu'il faut laisser le temps au temps. C'est peut-être mieux s'il ne me suit pas à Londres, il a la rancune tenace. En plus, il n'a aucune envie de te quitter.
- Je le comprends. Ça me rassure qu'il soit là. Il m'aide à… à mieux gérer son absence. Elle…
Elle a ce léger tremolo dans la voix qui me serre à chaque fois le cœur. Dire qu'elle n'arrive toujours pas à prononcer le nom de Tikki…
Je me rassois tout près d'elle. Elle se laisse aller contre moi en reniflant, tête basse. Je l'embrasse sur le front, peiné, et je murmure.
- Pardon. Je voudrais tellement rester ici à Paris, avec toi. Mais…
…mais j'ai promis… !
- Ne t'inquiète pas, marmonne-t-elle, la voix un peu rauque mais décidée. On va continuer de se parler par messages, non ? Et j'ai mes parents. Et Alya, et Nino, et tous les autres… ça va aller. Oui, ça va aller.
Elle le répète encore et encore, comme pour se convaincre elle-même. Je glisse un bras autour de ses épaules et la serre un peu plus fort, la gorge nouée. Tandis qu'elle pelotonne son visage contre ma chemise, je hume sans honte l'odeur de ses cheveux.
- Fais attention à toi, ma Lady. Et prends bien soin de Plagg.
- Promis. Toi aussi, fais attention.
Je me sépare d'elle – à contrecœur – et je lui tends mon Anneau, noirci et déformé.
- Jusqu'à mon retour. Ok ?
Son sourire amer s'éclaire peu à peu. Elle essuie bravement le coin de ses paupières.
- …D'accord.
Elle glisse avec précaution mon Miraculous hors d'usage dans sa sacoche. Je suis sûr que Plagg ne dort plus, mais il a malgré tout la délicatesse de ne pas se manifester. Lui et moi avons déjà fait nos adieux hier soir de notre côté, et je suppose qu'il ne veut pas faire plus de sentiment – surtout devant Marinette.
Les yeux bleus de Marinette reviennent alors sur moi, limpides, puis interrogateurs. Le silence s'installe, flottant. Tout à coup mal à l'aise, j'ai un dernier signe de tête avant de me relever à l'aide de mes fidèles béquilles.
- Bon… Salut ? Je te tiens au courant, ok ?
Elle esquisse un sourire faible.
- Bon voyage ! Je suis sûre que tout ira bien là-bas. Tu en as vu d'autres.
La gorge nouée, j'acquiesce simplement. Je fais quelques pas jusqu'à l'orée du porche et rabats la capuche de ma veste sur mes cheveux. Au moment de m'élancer sous la pluie, j'ai une hésitation, un dernier regard dans sa direction. Muette, minuscule dans son fauteuil roulant, elle me fait un petit signe candide de la main.
Oh, ma Lady… !
Pris d'un élan de nostalgie, je fais volte-face dans un cliquetis de béquilles et débute une révérence digne de celles de Chat Noir. Mais ma jambe d'appui blessée me lâche sans prévenir, et je me rétablis tant bien que mal avec une grimace de douleur.
- Oups… ! Pas encore au point. Désolé.
Mon rire forcé et penaud s'étrangle quand je croise son regard : Marinette est toute pâle.
- M-Ma lady ?
Elle ne bronche pas, imperturbable. Et soudain elle rejette sa couverture, puis agrippe les accoudoirs de son fauteuil. Dans un grognement, elle prend appui et se lève. Ses jambes se dérobent presque aussitôt mais elle tient bon, grimaçante. Je m'élance pour la soutenir.
- EH ! Attends ! C'est trop tôt… !
Jurant tout bas, elle reprend son élan et parvient à tenir debout une courte seconde. Puis ses jambes flageolantes la trahissent, et elle bascule en avant. Je lâche une de mes béquilles, et elle se rattrape de justesse à ma main tendue. Elle me saisit à bras-le-corps et enfouit son visage contre mon épaule, ahanante. Décidé à ne pas la lâcher, je me campe sur mes deux jambes. Ma cuisse gauche proteste vivement sous mon attelle, mais je retiens à tout prix mon cri de douleur.
- Marinette ?!
Elle tremble, muette. Rentrant le menton, je tente de distinguer son visage, enfoui dans les replis de ma veste.
- …M… Marinette ?
Ses bras viennent enlacer mon cou, et elle s'agrippe plus fermement encore à moi pour se redresser. Enfin elle lève les yeux, qui s'avèrent étincelants de larmes malgré la pénombre.
- Ma…
Ses lèvres se posent – ou plutôt s'écrasent – contre les miennes. Je tressaille, surpris, ahuri. Ma deuxième béquille m'échappe et roule quelque part sur le bitume du porche. La tête vide, les bras ballants, je commence à peine à réaliser ce que m'arrive jusqu'à ce que Marinette, à bout de forces, glisse contre moi et rompt malgré elle le baiser dans un gémissement. Je la rattrape avec maladresse, et en grognant sous l'effort, je l'aide tant bien que mal à se rasseoir. Puis, la jambe raidie d'une douleur lancinante, je m'effondre au pied de son fauteuil, haletant, le cœur battant à tout rompre.
Le tonnerre gronde, la pluie redouble d'intensité. Le silence s'étire. Longtemps.
Je la scrute à plusieurs reprises. Recroquevillée au bord de son fauteuil, le visage dans les mains, elle ne dit rien mais ses épaules tremblent. Par réflexe, je me frotte vaguement la bouche. Ça n'a duré qu'un bref instant, et pourtant mes lèvres sont comme engourdies.
C'était réel ? Elle m'a bien… ? N'est-ce pas ?
Elle renifle. Elle redresse un peu la tête, et dans l'ombre de ses cheveux détachés, je vois qu'elle est en larmes. Mais en même temps, elle sourit. Elle sourit vraiment. Et puis elle sanglote. Mais elle a ensuite un éclat de rire.
- Marinette... ?
J'hésite avant de poser craintivement une main sur son genou. Je me penche à la recherche de son regard. Elle se redresse un peu plus, et ses yeux bleus – étincelants – se plongent dans les miens. Elle essuie ses larmes à la va-vite, étouffe quelque chose qui oscille entre l'éclat de rire et le sanglot nerveux. J'esquisse un sourire hésitant.
- Eh. Tu ris, ou bien tu pleures ?
Elle éclate – de rire ou en sanglots ? Aucune idée.
- J-je sais pas, hoquète-t-elle d'un ton bourru. Alors t-te moque pas ! C'est pas d-drôle et j'en ai vraiment m-m…
- Chuuut. Ok, ok, j'ai compris. Encore l'effet cocotte-minute. Décidément !
Elle s'étrangle dans un sanglot puis elle s'esclaffe – pour de bon cette fois.
- Andouille. N'importe quoi… n'importe quoi !
Elle acquiesce pourtant, habitée du même souvenir que moi : une situation désastreuse, un certain fou rire, puis une conversation à cœur ouvert sur les toits de Paris cette nuit-là…
En dépit de ses larmes, son sourire est l'un des plus beaux qui m'ait été donné de voir. Sincère. J'attends qu'elle s'apaise, la tête pleine de questions. Dans ma poche, mon portable vibre. Je m'efforce de l'ignorer.
Un appel manqué. Puis un autre. Laissez-moi encore quelques minutes, je vous en prie.
Juste quelques minutes…
Enfin, elle respire plus librement, bien qu'encore agitée d'un hoquet nerveux de temps à autres. Elle essuie ses joues humides une dernière fois, puis elle me rend mon regard avec une acuité confondante.
- Chaton, s'il te plait, dis quelque chose… !
- Euh… « Quelque chose » ?
Elle me scrute avec atterrement, et j'ai un rictus navré. D'accord, celle-là était vraiment nulle. Même venant de moi. Mais je n'ai rien de mieux en stock… !
- Qu'est-ce… qu'est-ce qui t'a pris ? Je ne comprends pas…
Je resserre doucement ma prise sur son genou. L'effort a été si violent pour elle qu'elle en tremble encore. Comme elle recommence à ciller, mortifiée, je m'empresse de poursuivre, rassurant.
- Enfin, je veux dire, je suis content, bien sûr, mais… mais, et l'autre garçon ?
Elle se recroqueville encore. Sa main vient cependant chercher la mienne, et je la serre avec compassion. Elle semble hésiter, avant de secouer vivement la tête.
- Ne me parle pas de ça. Ne me parle pas de lui, c'est déjà bien assez compliqué… ! Mais c'est toi que je veux, c'est toi qui est là, maintenant ! Et puis, c'est de ta faute, tout ça !
- Hein ? Mais qu'est-ce que j'ai fait ?
- Ta révérence, souffle-t-elle d'un ton piteux. Même ratée, je t'ai reconnu, Chaton. Je n'ai pas pu résister.
J'en tombe des nues. Un sourire à la fois fier et navré me vient.
- …Évidemment. Je suis irrésistible, même infirme et bon à jeter.
Elle me décoche une œillade désabusée.
- N'importe quoi. Tu es…
Avec une certaine hésitation, elle glisse sa main dans mes cheveux. J'ai la subite impression qu'elle cherche malgré elle mes oreilles factices. Je retrouve le simple geste attentionné qu'elle avait eu sur le Champ-de-Mars, alors qu'elle me débarrassait des flocons, le tout avec une certaine tendresse amusée.
« Charmeur. Gentil charmeur… »
La caresse est tout simplement… divine, plus agréable encore que durant notre nuit de bataille. Je baisse les paupières. Elle chuchote.
-…Tu es juste… « toi ».
Son autre main vient caresser ma tempe, puis se perd à son tour dans ma chevelure, repoussant ma capuche. C'est soudain comme si j'avais attendu un tel contact toute ma vie, sans même savoir à quel point j'en avais besoin. Si en cet instant je redevenais Chat Noir, alors aucun doute que je ronronnerais de bonheur.
Ses mains me maintiennent tandis qu'elle se penche. Ses lèvres se posent alors sur mon front, m'embrassent longuement. Fraîches, un peu humides. Mais douces. Tellement douces…
Mon cœur bat à tout rompre. Elle recule, le souffle encore un peu court. Au moment où je songe – à contrecœur – à rouvrir les yeux, ses lèvres effleurent ma pommette gauche, y demeurent un court instant. Je lis – j'ai envie de lire – tellement de choses dans ces contacts qu'elle m'accorde pour la première fois, ces contacts qui vont tellement plus loin que tout ce que je me suis permis de faire jusque-là.
Respect. Complicité. Amitié.
Sur ma joue droite, elle se fait plus douce encore, plus lente aussi. Elle a un léger sanglot. Presque comme une excuse sans mots…
Le temps s'étire, j'y prête à peine attention. Et quand ses lèvres viennent caresser les miennes, timides, je frissonne mais je ne recule guère.
Quelques secondes de pure tendresse.
Ses doigts légers se resserrent sur mon crâne, comme une invite muette. Quand ses lèvres réitèrent leur caresse, à peine plus insistantes, je songe enfin à lui répondre.
Un baiser. D'abord maladroit. Puis Doux. Instinctif. Inconnu, et pourtant presque évident.
Comme si cela avait toujours été. Comme si cela aurait toujours dû être…
Elle se recule – déjà. Elle pose son front contre le mien, et alors je l'entends à nouveau respirer, discrètement haletante. Je songe à reprendre mon souffle, moi aussi. J'ignore quand je me suis arrêté.
- Je voudrais tellement te faire rester. Ou revenir plus vite…
Sa voix est chuchotante, étonnamment basse. Elle me berce.
Dans la rue en contrebas, étouffé par le chant incessant de la pluie, un klaxon retentit à petits coups. Mon cœur se serre. Sa voix se précipite – elle a entendu, elle aussi.
- L'été de l'an prochain, c'est… c'est tellement loin ! On vient à peine de se trouver… ! Je ne veux pas que tu t'en ailles ! Pas déjà… !
- Moi non plus… Moi non plus.
Je pose mes mains sur les siennes, et doucement je les ramène entre nous, sur ses genoux. Je rouvre les yeux à contrecœur, et reste un court instant ébloui malgré le soir tombant.
- Eh.
Elle bat des paupières. Ses iris bleus affrontent les miens sans hésiter. Je lui souris.
- Quand j'aurai seize ans, j'aurai peut-être une chance de m'émanciper de leur contrôle. D'ici-là, il n'y a rien à faire sinon coopérer.
Le klaxon résonne à nouveau. Elle acquiesce en silence, le regard franc.
- On va y arriver, soufflé-je avec ferveur. Nous étions forts à deux. Mais nous l'étions aussi chacun de notre côté. Et nous le sommes toujours.
Elle acquiesce encore. Ses yeux redescendent vers mes lèvres. Je ne sais pas lequel de nous deux s'avance le premier. Mais ce nouveau baiser est encore différent, plus profond. Empressé, vaguement brouillon.
…mais passionné. Marqué par le renoncement, l'abandon. Comme quand on se jette dans le vide pour la première fois. On découvre le goût de la voltige, l'ivresse de la chute libre. C'est inédit, inexorable, inoubliable. Et on a peine touché terre qu'on a déjà envie de recommencer.
Le klaxon hurle. Elle se recule – c'est terminé. J'ai un grognement étouffé de frustration.
- Au revoir, Chaton.
Ladybug me contemple, intransigeante. Je fais mine d'ignorer ses larmes, tout comme elle ignore les miennes. Je porte ses mains à mes lèvres, embrasse ses phalanges avec toute la tendresse dont je dispose.
- Au revoir, ma Lady.
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J + 25. 19h10.
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J + 25. 19h37.
Hey ?
Hey
…ça va ?
Ça va
…ça me manque déjà.
J'aurais dû t'embrasser plus tôt…
^o^
Flatté, ma Lady
J'osais pas le dire, mais je pensais la même chose -)
À propos de nos surnoms
S'il te plait, plus de traces écrites
Alya pourrait lire nos messages par-dessus mon épaule, surtout si elle sait que c'est toi…
D'accord ma Lady
Andouille. :-/
Bon… Tu préfèrerais quoi alors ? "Gente dame" ?
XD
Sois sérieux un peu !
« Princesse » ?
Mon père m'appelait Princesse. La dernière fois, j'avais 8 ans ^^u
...
...
...Marinette...?
Oui ... Adrien ?
Je t'aime, Marinette.
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J + 25. 19h44.
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« Je t'aime, Marinette. »
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Je scrute l'écran, le cœur battant à tout rompre. D'habitude, les réponses fusent entre nous, mêmes quand elles sont anodines, et même à des heures tardives. Mais cette fois-ci, la conversation reste désespérément figée. Elle a bien lu mes derniers mots, pourtant.
J'attends. Une minute. Deux minutes. Trois minutes. Rien ne vient.
Je baisse mon téléphone et prends conscience de mon souffle saccadé. J'inspire à fond, les yeux brûlants sous les néons du hall d'embarquement.
« Je t'aime. »
C'est venu spontanément. Je ne regrette pas de le lui avoir dit, seulement je doute de l'avoir fait au bon moment. Peut-être que je vais trop vite ? Et ce genre de choses se dit plutôt à voix haute. Mais comment, au téléphone demain ? Via Skype quand l'occasion se serait présentée ? Ou bien à mon retour prévu on ne sait quand ?
Non, non, non…
J'enfouis mon visage dans mes mains tremblantes. Je ne sais plus très bien où j'en suis. J'ai encore l'impression de sentir sa chaleur sur mon front et mes joues, ses lèvres contre les miennes. C'est grisant. Et surprenant, et génial, et effrayant aussi…
Une main se pose sur mon épaule, et je sursaute malgré moi. Monsieur G. me montre la porte d'embarquement d'un signe de tête avant de se saisir de mon sac de voyage. Je range à la hâte mon portable dans la poche de ma veste, puis je me lance à sa suite dans un cliquetis pressé de béquilles. Dehors, il fait maintenant nuit noire. Par la verrière, sur la piste illuminée de balises colorées, j'aperçois le petit jet privé qui a été affrété pour moi à la demande du Conseil. Voyager seul ne me tente pas plus que ça, mais c'est toujours mieux que de devoir supporter les regards tantôt soupçonneux, tantôt attristés des passagers qui m'auraient reconnu comme étant le fils de feu Monsieur Gabriel Agreste. Je soupire, la gorge nouée.
Au moment d'entrer dans le jet, alors que l'équipage me salue sourire aux lèvres, une vibration contre ma chemise m'arrache un frisson. J'expédie les formalités d'usage, prétextant une douleur à la jambe, et je vais promptement m'assoir dans le premier siège à ma portée dans la cabine. Monsieur G. s'occupe de ranger mon sac tandis que, bazardant mes béquilles, à mes pieds, je tire mon téléphone de ma veste, le cœur trépidant.
C'est bien la conversation avec Marinette. Mais le nouveau message ne laisse aucune ambiguïté sur l'expéditeur.
« Alors là, bravo, gamin. »
Une photo apparaît à l'écran. Je reconnais aussitôt la chambre d'hôpital de Marinette, en vue légèrement plongeante. L'air dans l'ignorance totale de ce qui se passe, ma Lady est rouge pivoine, sourire aux lèvres, recroquevillée contre le montant de son lit, son oreiller serré contre elle.
« Je gère. Les crises de romantisme, j'ai l'habitude. Non mais, regarde-moi ça, dans quel état tu me l'as mise. À vue de nez, j'en ai pour toute la soirée. Ça va te coûter encore plus cher en camemberts, ça, tu peux me croire. »
J'étouffe un rire convulsif.
« Merci de rester auprès d'elle. Tu me manques déjà, toi aussi. »
« J'espère bien. »
Un temps d'arrêt.
« Je suis repéré, gamin. Elle veut récupérer son portable, je crois. Difficile de comprendre, avec ses balbutiements. »
Je ris sous cape. Pour l'avoir déjà vécu, j'imagine très bien Plagg, le portable entre les pattes, qui volète juste assez haut pour éviter de se faire attraper. Non, vraiment, quel soulagement de le savoir auprès d'elle !
J'hésite avant d'ajouter.
« Je prendrai bien soin de Nooroo. Je trouverai un moyen de le ramener à lui. »
La réponse ne se fait pas attendre.
« Chaque chose en son temps, gamin, et tu oublies le plus important. Toi, prends soin de toi. Personne ne le fera à ta place, là-bas. »
S'ensuit un bref silence. Puis un dernier message, dont je ne suis pas sûr de pouvoir identifier l'expéditeur.
« On t'aime. Et on est fiers de toi, Adrien. »
Une hôtesse vient me demander gentiment d'attacher ma ceinture et de couper mon téléphone pour le décollage. J'éteins mon portable, les larmes aux yeux mais le cœur incroyablement léger.
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« On apprécie davantage la lumière après avoir connu l'obscurité »… ça pourrait être le leitmotiv de « Blanc, Rouge, Noir ». Non ?
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J'espère que cet épilogue en douceur vous a plu. Lâchez-vous, j'adore les détails !
Bon, le passé a révélé tout ce qu'il avait à révéler, ou presque…
…Prêts pour le retour au présent ?
A la semaine prochaine !
Elenthya
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PS : Et pensez à faire un tour sur la version « Archive of Our Own » de cette histoire ! La mise en page en illustrations sert bien ce chapitre 22 partie 2 !
PS2: Une dernière pour la route? Inspiration pour le prochain chapitre! "Weathering With You OST" - RADWIMPS feat Toko Miura - Grand Escape
