Première publication le 02/02/2020 – et non, la date n'est pas intentionnelle (lol).
BRN entame ses chapitres épilogues. Ça me fait un sacré coup de blues, vous savez ? Comme quand on s'apprête à dire au revoir à un groupe d'amis après toute une belle journée passée à leurs côtés. Sauf que cette journée aura duré deux ans, deux mois, et quelques semaines.
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Permettez-moi de faire mes adieux comme il se doit. J'ai tant de choses à dire encore. Tant de choses…
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Chers lecteurs, bonne lecture.
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J + 364.
Dehors, il pleut à torrents. Le clapotis des gouttes contre la vitre de ma chambre étudiante se mêle au cliquetis de mes doigts sur le clavier. Je sauvegarde une dernière fois ma conclusion et ferme avec soulagement le fichier. Je crée un nouveau mail via la messagerie sécurisée de l'école, y transfère mon exposé, ajoute une politesse d'usage au corps de texte comme à l'objet. Enfin, je clique sur « Envoyer ».
Je me rejette contre le dossier de ma chaise et m'étire longuement, tous les muscles de mon dos complètement noués. D'un regard à l'horloge de mon PC, je réalise que je suis en plein rush sur cet exposé depuis mon retour du réfectoire, soit cinq heures d'affilée. Je soupire, peu surpris. J'ai sacrifié un grand nombre de mes heures de sommeil cette semaine, mais ça en aura valu la peine !
Epuisé mais triomphant, j'attrape mon téléphone et tape un court message, peu regardant de l'heure tardive. Séverine ma gouvernante travaille probablement encore.
« J'ai fini ma dissertation. Pour preuve, je vous ai mise en copie du mail envoyé à mon professeur. Je n'ai rien d'autre de prévu. À vous de tenir parole maintenant. »
La réponse ne se fait pas attendre.
« Mes félicitations. Je vérifie et je vous tiens au courant pour votre programme de demain. »
Je soupire, agacé. Évidemment qu'elle va vérifier, mais ça reste un peu blessant. Je ne suis pourtant pas connu pour bâcler mon travail, l'enjeu est bien trop important !
Pour m'occuper l'esprit, j'entreprends de ranger mon bureau, qui croule sous mes classeurs de cours et les bouquins empruntés à la bibliothèque. Ma corbeille reléguée dans un coin déborde rapidement de feuilles de brouillons maintenant inutiles. Le bruit sourd des volumes fermés à la va-vite m'inspire un curieux sentiment d'accomplissement – et de revanche puérile. C'est les vacances ici à Cambridge, mais pour me permettre de quitter Londres, le Conseil m'a mis au défi de terminer au plus tôt les innombrables devoirs imposés par nos professeurs pour occuper nos deux semaines de congés. Voilà qui est fait !
Mon bureau redevenu présentable, je me relève en titubant et vais fouiller mon armoire en quête de vêtements de rechange – je vais enfin pouvoir mettre autre chose que l'uniforme de l'internat ! Et il va neiger là-bas d'après les bulletins météo, donc autant prévoir ce qu'il faut.
J'entasse quelques pulls et vêtements chauds sur mes draps, puis je m'agenouille en grimaçant – toujours cette raideur dans ma jambe gauche – et me penche pour récupérer mon sac de voyage sous mon lit. Dans la pénombre, contre le mur, un reflet métallique attire mon regard. Je me fige, arraché à mes réflexions. Après un temps de latence, je sors le caisson de sa cachette.
À mon grand regret, une fine poussière le recouvre déjà. Cela fait quelques semaines que je n'ai pas eu l'occasion d'y toucher, entre les examens blancs du début d'année et la tonne de devoirs écrits et d'exposés qu'on nous inflige constamment. La CATS Cambridge n'a pas usurpé sa réputation d'excellence. Et dire que je n'en suis encore qu'au lycée…
Je m'assois en tailleur sur le parquet froid. Je soulève le couvercle du caisson et sors un à un les carnets de voyage qu'il contient. Je les connais par cœur à force de les parcourir – ils sont écrits dans une sorte de langage crypté, autant par souci de rapidité que de confidentialité, mais avec le temps et un peu de jugeote, je suis parvenu à en décoder quelques-uns. Ce sont des récits au jour le jour, presque des journaux de bord, entrecoupés d'illustrations au crayon, de photographies et de récapitulatifs de discussions avec les habitants rencontrés. Il y a surtout des prises de notes sur les légendes concernant les lieux explorés. La gorge nouée, je caresse une page noircie de cette calligraphie rapide et déliée, incontestablement féminine.
…Où es-tu aujourd'hui, Mère ?
Selon toute vraisemblance, elle se faisait passer pour une écrivain en recherche d'histoires folkloriques. Dans ses observations, elle a maintes fois codé le mot « djinns ». Parce que je suis également un Porteur, j'ai vite compris qu'elle compilait des infos sur les kwamis et des humains qui, tout comme elle, pouvaient se transformer. C'est certainement comme ça que mes parents ont trouvé Nooroo, lors d'un de leurs voyages.
Je ferme les yeux et me concentre brièvement. J'étais présent lors de leur dernier voyage, mais je n'ai aucun souvenir propre à cette époque, je devais être bien trop petit. En revanche, la mémoire que m'a léguée mon père est toujours là, nimbée d'un halo étrange, comme un rêve qui tarde à s'estomper. Par ses yeux, je revois un marché traditionnel, noyé sous la poussière et la chaleur d'un été lointain. Des fleurs et des oiseaux, partout.
Et au milieu de tout ça, ma mère qui se retourne et qui murmure, transportée de joie.
« Gabi, regarde ! C'est un Miraculous… ! »
Le tonnerre m'arrache à ma transe, et je réprime un frisson qui n'a rien à voir avec le sol glacé. Je retourne m'asseoir à mon bureau, repousse mon ordinateur portable pour y déposer le Grimoire des Miraculous. D'une main absente, je fais défiler quelques pages, avant de sauter directement à celles concernant le Porteur d'Ombre, le détenteur de l'Anneau – ou Chat Noir, en ce qui me concerne. Le papier jauni est couvert d'inscriptions inconnues, qui s'avèrent différentes comme à chaque fois que je pose les yeux dessus – de toute évidence, le Grimoire a lui aussi quelque chose de magique. En revanche, les illustrations des héros de jadis, elles, ne changent pas.
Pris comme souvent d'un élan de nostalgie, je contemple la représentation stylisée d'un de mes prédécesseurs – tunique noire, chausses et sandales sombres, yeux masqués et oreilles de chat factices, plus un bâton pour compléter le tout. Je continue jusqu'à tomber sur l'homologue de ma Lady, et un sourire me vient. À chaque fois, je ne peux pas m'empêcher de noter une concordance – un reflet, un écho – entre sa tenue et celle de son Porteur d'Ombre contemporain, comme s'ils avaient été liés bien au-delà de leur mission.
… Ma Lady…
Je saisis par réflexe mon téléphone silencieux. Peu importe l'heure, Marinette est toujours ravie de discuter. Il nous est même déjà arrivé de s'appeler en pleine nuit, pour faire passer nos insomnies ou pour un réconfort suite à un cauchemar. Mais demain est un jour important, et difficile. Je ne veux pas risquer de la réveiller si elle est parvenue à s'endormir.
Je soupire, désœuvré, et recommence à parcourir le Grimoire. Dehors, la pluie redouble de violence. La page sur le Porteur du Miraculous du Papillon arrive bien trop vite à mon goût. Je résiste à la pulsion puérile de refermer le volume, et m'attarde sur le texte qui l'accompagne. Mais malgré mes efforts, les signes semblent là aussi se brouiller et se mélanger un peu plus à chaque seconde de concentration. C'est curieux, je n'avais pas souvenir qu'une telle chose se soit produite, à l'époque où je feuilletais le Grimoire après l'avoir dérobé à mon père. Est-ce que, par hasard, cela aurait pu être dû à la présence de Plagg près de moi ?
Une migraine commence à battre sous mes tempes. Je me frotte les yeux et finis par abandonner ma lecture, résigné. Machinalement, j'ouvre un des tiroirs à ma droite et en sors un étui noir. Je soulève le couvercle : sur son coussin de velours, la pierre violette sertie de quatre ailettes luit doucement sous ma lampe de bureau. Le cœur lourd, j'effleure l'entaille qui la creuse de part en part. Comme rien ne se passe, je saisis la broche entre mes doigts. Elle est à peine tiède.
- … Nooroo ?
Un éclair mauve jaillit. Une petite sphère violette se forme à hauteur de mon regard, et je tends aussitôt une main pour recueillir le kwami au creux de ma paume. Surpris comme toujours par sa légèreté, je murmure le plus doucement possible.
- Bonsoir, Nooroo.
Malgré mes précautions, la petite créature sursaute.
- …Maître ?
Il entrouvre ses yeux aveugles – une autre séquelle de cette nuit-là – et couine de douleur quand il essaie de déployer son aile brûlée.
- Ne bouge pas, s'il te plait. Tu as été blessé, mais tu es en sécurité désormais, Nooroo.
Il se recroqueville avant de s'asseoir, hagard. Voilà des mois que je ne m'étais pas risqué à le réveiller, et comme à chaque fois je le regrette. J'ignore si c'est du fait de l'accident ou bien de ce qu'il a subi avec mon père, mais la mémoire de Nooroo est toujours défaillante. Entre la déchéance de Maître Fu et la disparition de Tikki, chaque éveil s'est avéré aussi triste et douloureux que le précédent. Les deux dernières fois, j'ai même renoncé à lui expliquer la situation. À quoi bon le faire souffrir davantage s'il est condamné à oublier juste après ?
- Je… Excuse-moi. Je n'aurais pas dû t'appeler. Tu peux te rendormir, si tu veux.
Le kwami prend une courte inspiration, luttant contre cet épuisement qui ne le quitte jamais. Ses yeux se rouvrent et, fait inédit, ils viennent se ficher dans les miens sans hésiter. Je fronce les sourcils, troublé : ses prunelles n'étaient-elles pas plus ternes, la dernière fois ? Ou bien est-ce la lumière qui fait illusion ?
- … Adrien ?
Mon cœur rate un battement – d'habitude, il ne reconnait personne, et parfois même il me confond avec mon père. Mais le kwami me fixe sans ciller. Il a soudain un sourire diaphane.
- Adrien… Je suis ravi de te rencontrer enfin.
À grand-peine, il se redresse et étire avec précaution ses ailes indemnes, préférant garder celle mutilée blottie contre son dos.
- J'imagine… que tu as beaucoup de questions. Je vais faire mon possible pour y répondre, mais… mais d'abord, je…
Il se tait, son regard se brouille un bref instant. Puis il reprend, inquiet.
- Maître Gabriel. Est-il… ?
Il a dû voir mon visage s'assombrir, car sa voix meurt dans un souffle, et ses yeux s'écarquillent. Mortifié, je le dépose en douceur sur mon bureau ainsi que son Miraculous, puis je croise les bras, pris d'un frisson nauséeux.
- Il… Il est mort. Ça va faire un an maintenant.
Pour la première fois, le kwami reste digne, comme s'il se doutait déjà de ma réponse. Il a un bref coup d'œil vers la broche et sa fêlure. Puis il plisse les yeux et s'incline profondément.
- Je suis désolé. C'était ton père, tu tenais beaucoup à lui.
Ce n'est pas une question, mais une simple affirmation. Je pince les lèvres, désarçonné par cette curieuse résignation. Les pleurs de Nooroo au cours de l'année précédente me hantent encore. J'osais à peine imaginer ce qu'il avait pu endurer sous la coupe de mon père pour finir dans cet état…
Je glisse une main dans mes cheveux : ma migraine ne fait qu'empirer.
- J'ai tellement de choses à te demander, Nooroo… Je ne sais pas par où commencer.
Mon père m'a-t-il tout dit de ses projets ? Il ne donne aucun détail dans sa dernière lettre, mais avait-il une idée de l'endroit où se trouve ma mère désormais ? Où est passé le kwami du Paon, a-t-il été détruit avec le manoir ? Que sont devenus les autres kwamis à l'origine du désastre du Louvre – Nooroo a-t-il même conscience qu'ils ont disparu… ?
- Déjà un an, soupire le kwami. Mais ce n'est pas la première fois que tu me réveilles, n'est-ce pas ?
J'acquiesce en silence. Nooroo saisit la petite pierre violette, mais sans toucher à la fêlure.
- Je ne suis même pas sûr de pouvoir me souvenir de cette conversation à mon prochain réveil. Les dégâts sur mon Miraculous sont bien trop importants. Je suis navré.
Il a un curieux vacillement, avant de s'ébrouer et d'affronter à nouveau mon regard.
- Pourquoi m'appeler ce soir, Adrien ?
Il a l'air épuisé mais sincèrement inquiet. Je renonce à lui avouer que je me sentais seul, tout simplement.
- J'essayais de décoder le Grimoire, mais les symboles sont illisibles. Je me disais que peut-être les kwamis pouvaient le déchiffrer ?
- Seuls les Porteurs en activité peuvent lire ces écritures, et avec la formation nécessaire. Je suis navré, Adrien.
- « En activité »… Tu veux dire, quand ils sont transformés ?
Il hoche la tête. Il frissonne, comme au souvenir de quelque chose, et observe les alentours.
- Où… Où est Plagg ? Il n'est plus avec toi ?
Je me sens pâlir. Je réponds précipitamment – hors de question d'alourdir la conversation en lui donnant plus de détails que nécessaire.
- J'ai dû le laisser avec Ladybug. Ce serait trop long à t'expliquer. Mais il va bien, ajouté-je dans un souffle.
Nooroo hoche à nouveau la tête et a un léger sourire triste. J'ignore s'il me croit vraiment, mais il n'a pas la force de me demander plus. De nouveau vacillant, il retombe assis, les ailes basses.
- Je suis… si fatigué.
Pris de pitié pour lui, si minuscule et si faible, je le récupère au creux de ma main. Il est clairement plus froid que quelques minutes plus tôt. Plus terne, aussi.
- Nooroo, dis-moi comment t'aider, s'il te plait.
Je me souviens de Wayzz, et de ses paroles sibyllines de cette nuit-là. À propos des kwamis puisant la source de leur tangibilité dans les forces et l'expérience de leurs Porteurs…
- Est-ce que ça ira mieux si on te trouve un nouveau Porteur ?
Son Miraculous serré contre lui, Nooroo lève un regard cerné vers moi mais ne répond guère. Attristé, je m'avance encore.
- Je peux même devenir ton Porteur, si tu es d'accord… !
Il écarquille les yeux. Il secoue alors la tête avec frénésie.
- Non… Non ! Tu ne peux pas. Ce ne serait pas bien… Et puis, tu as Plagg.
- Mais alors, comment faire pour que tu te remettes ?
Il a soudain les larmes aux yeux.
- Je voudrais… Je voudrais juste dormir encore un peu. S'il te plait, Adrien. Est-ce que c'est possible ?
Sa voix devient chevrotante.
- Je le sens maintenant. Je sens que les autres sont… partis.
Il a un sanglot déchirant. Mon cœur se serre. Hésitant, je le ramène contre moi, et il s'accroche instinctivement à mon T-shirt pour y cacher son petit visage.
- Oh, s'il te plait, Adrien. J'ai fait tellement de mal. S'il te plait… !
Et mon téléphone sonne. Je sursaute, ramené à la réalité. Je vérifie l'appelant et marmonne une excuse.
-Donne-moi juste une minute, je t'en prie.
Tout en sécurisant Nooroo contre moi, je m'empresse de décrocher de ma main libre.
- Séverine ?
- Bonsoir, Adrien. J'espérais tomber sur votre messagerie, comme d'habitude. Il est tard, vous devriez déjà être couché.
Je passe outre la remarque distante et purement fonctionnelle, comme toujours avec Séverine. Ce n'est pas par hasard si elle me rappelle Nathalie.
- J'attendais votre prochain message. Alors, pour demain ?
- Le Conseil avait donné son accord, vous pouvez donc passer le reste de vos vacances en France. Vous partez demain après votre shooting chez Huntsman. Vous devriez atterrir à Paris en fin d'après-midi.
J'étouffe un cri de joie, autant parce qu'il est tard que parce que je ne voudrais pas brusquer Nooroo.
- Est-ce qu'il serait possible de reporter la séance ? Je voudrais assister aux cérémonies de commémoration…
Je croise métaphoriquement les doigts. J'espérais échapper au shooting et ainsi partir aux aurores pour être à Paris dans le courant de la matinée, mais la réponse de Séverine est catégorique.
- On ne décommande pas avec la Maison Huntsman, Adrien, à moins que vous ne souhaitiez compromettre votre réputation auprès du réseau anglo-saxon tout entier. Par ailleurs, puisque vous n'avez pas encore fait d'interview publique depuis le décès de votre père, votre participation aux cérémonies n'est pas souhaitable. Nous comptons profiter de votre présence sur Paris pour rattraper cela. En attendant, le Conseil vous demande de vous faire discret, une fois arrivé là-bas.
Je renonce à marchander. Demain soir, je serai à Paris, et c'est déjà bien assez. Mais les paroles de Séverine m'inquiètent un peu.
- « Rattraper cela »… Que voulez-vous dire ?
- L'année de deuil symbolique s'achève. Il est temps de faire parler de vous en tant qu'Adrien Agreste, et non plus simplement comme le fils de Gabriel Agreste. Le Conseil souhaite préparer en douceur votre retour dans les médias français. Pendant votre séjour, il est probable que nous vous présentions à quelques journalistes dévoués à notre cause. Ils dresseront un portrait médiatique à votre mesure.
Je grogne avec impatience, le crâne toujours plus douloureux. Evidemment que le Conseil trouverait un intérêt à me faire rentrer en France, même pour une courte période. J'aurais dû le voir venir : mes « vacances » risquent de ne pas être si tranquilles que ça si je les laisse faire.
- Entendu, Séverine, soupiré-je avec fatigue. S'il vous plait, je voudrais juste avoir quelques journées pour moi. Pour revoir des amis. Pour… pour aller me recueillir sur la tombe de mon père, ou passer du temps au manoir maintenant que les travaux sont terminés. Vous pensez que ce sera possible ?
J'ai volontairement forcé le côté suppliant. Séverine n'est pas méchante, juste cartésienne et très professionnelle. J'évite habituellement d'abuser des répliques larmoyantes avec elle, justement pour que ça fonctionne dans un moment exceptionnel comme celui-ci. Elle a un petit silence, que je décide de prendre comme une hésitation et donc une bonne nouvelle.
- …Je vais voir ce que je peux faire, Adrien.
J'ai un rire soulagé qui n'est qu'à moitié feint.
- Oh, merci, Séverine.
- Maintenant, allez vous coucher. Nous passerons vous prendre à l'internat à 8h30 demain. Si vous avez une mine chiffonnée pour votre séance photo, votre agent va encore m'en tenir rigueur.
- Bien reçu, Séverine. Bonne fin de soirée.
Je raccroche, peu rassuré. Même si pour l'instant tout se déroule presque comme je l'avais espéré, j'ai encore du mal à y croire. Il avait déjà été envisagé que je rentre en France à l'occasion des dernières fêtes de fin d'année, mais le Conseil avait annulé mon voyage du jour au lendemain, afin de permettre ma participation à un banquet d'affaires londonien. Ils voulaient ainsi multiplier mes chances de décrocher des contrats auprès des maisons de mode anglaise, comme avec les tailleurs Huntsman & Sons d'ailleurs. Lié par notre accord tacite, j'ai donc dû prendre mon mal en patience. Et même si Marinette a fait son possible pour me le cacher à l'époque, je sais que la déception a été aussi rude pour elle que pour moi.
J'imagine que je ne me sentirai tranquille qu'une fois de retour à Paris…
Je baisse les yeux sur Nooroo, et mon enthousiasme s'efface aussitôt. Au creux de ma main, le kwami plus léger qu'une plume a disparu. La gemme violette a retrouvé ses quatre ailettes cristallines. Il s'est rendormi.
Peiné, je scrute longuement le Miraculous endommagé, terne et silencieux. D'abord tenté de rappeler le kwami, je songe alors à sa supplication – ses larmes, à l'origine d'une minuscule tache humide sur mon T-shirt – et le courage me manque. Sur mon bureau, l'écrin attend, mais une brusque bouffée de compassion me prend à la gorge.
Non. Je ne le laisserai pas seul ici. Plus jamais.
Je referme vivement le tiroir et vais m'asseoir sur mon lit parmi mes vêtements soigneusement entassés. Un bref instant, je songe à fixer la broche au revers intérieur de ma veste, pour ainsi l'emmener partout avec moi. Mais la perspective du shooting demain me dissuade : les costumiers ont pour habitude de récupérer les vêtements des modèles pour les ranger on ne sait où pendant les séances photos, et je refuse de laisser Nooroo endormi entre des mains étrangères.
J'hésite, tentant de réchauffer la broche si fragile au creux de mes mains. Puis j'ai malgré moi un sourire nostalgique : du temps de Plagg, une telle question ne s'était même pas posée, puisque son Anneau ne me quittait jamais et que personne n'y prêtait attention. Aujourd'hui, l'Anneau est abîmé au point qu'il est difficilement portable, mais je sais que Marinette a trouvé une parade en le gardant à son cou sous ses vêtements. Elle utilise d'ailleurs le même cordon noir qui jadis arborait un petit bijou offert par Tikki, un talisman que le kwami avait fabriqué et qui a disparu avec elle. C'est d'un symbolisme aussi fort que douloureux, et mon cœur se serre à ces souvenirs.
Résigné, je remets la broche de Nooroo dans son écrin. Puis, faute de mieux, je glisse la petite boite dans la sacoche qui me suit partout depuis quelques temps. Il ne me reste plus qu'à demander à Marinette si elle n'a pas une astuce pour me faciliter la tâche…
… Marinette !
Je me laisse tomber en arrière parmi mes affaires et fixe le plafond, le cœur battant tout à coup. Si mes plans se déroulent comme prévu, dans vingt-quatre heures, je serai auprès d'elle. Mais mieux vaut ne pas la prévenir pour l'instant. Je préfère lui éviter une autre fausse joie, au cas où le Conseil me ferait encore un coup en traître. Dès demain, j'appelle Nino et Alya. Tous les deux devraient parvenir à tenir leur langue, le temps que mon avion atterrisse pour de bon à Paris…
Peu à peu, ma tristesse cède la place à un enthousiasme presque douloureux. Je baisse les paupières et inspire profondément, sourire aux lèvres.
Bientôt, ma Lady. Bientôt.
J + 364.
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J + 302.
24 décembre.
- …Au revoir, Chaton.
- Au revoir. À bientôt, ma Lady.
Ma souris cliquète, et la fenêtre de conversation se ferme. Le silence m'enveloppe.
Doucement, je retire mes écouteurs et lâche un grand soupir, la gorge nouée. Avisant le colis ouvert sur ma gauche, j'y récupère la splendide écharpe de soie blanche et la passe à mon cou. Douce, incroyablement légère, c'est un pur bonheur…
- À quoi bon vous dire au revoir ? Vous passez votre temps à discuter par écrit. Je ne lui donne pas cinq minutes avant son prochain message.
- Il est seul à Londres pour les fêtes, Plagg. Evidemment qu'on va continuer de se parler.
Avec un petit sourire fatigué, je vérifie ma liste de contacts à l'écran. Adrien s'est déjà déconnecté – son internat a des règles très strictes, même pendant les vacances, et c'est l'heure du dîner là-bas.
- Vous êtes incroyables, tous les deux. Comme faites-vous pour avoir encore des choses à vous raconter ? Ça me dépasse.
Emmitouflée dans ma nouvelle écharpe, j'inspire longuement. Elle sent surtout le tissu neuf. Je baisse les paupières, un peu déçue. Je crois que j'aurais préféré qu'elle sente comme lui. Mais quelle est son odeur, déjà ? C'est dommage, je ne suis même pas sûre de pouvoir m'en rappeler.
D'ailleurs, est-ce qu'il avait la même quand il était Chat Noir ? Je me souviens très bien qu'il dégageait une énergie différente, une aura propre à tous les autres Porteurs d'Ombre. Du moins, c'est que me soufflent les quelques derniers souvenirs hérités de ma communion avec les anciens Porteurs, au Louvre. J'ai vécu leurs vies et j'en garde quelques bribes factuelles, mais presque tout le reste a disparu de ma mémoire. Comme un rêve presque entièrement estompé, dont j'aurais noté quelques minuscules détails…
- Est-ce qu'on peut vraiment parler de séparation ? Il suffit d'un mail, d'un texto, et hop, c'est comme si vous étiez dans la même pièce ! Bah !
Plagg émerge de la petite panière posée sur le bureau, brandissant une minuscule baguette de pain finement gratinée qu'il dévore avec application – la célèbre ficelle au fromage Dupain-Cheng. Mon père en a fait cuire un joli paquet pour les fêtes, mais quelque chose me dit que son stock ne survivra pas au Réveillon de Noël. Pas avec Plagg dans les environs.
- Au moins, du temps de vos prédécesseurs, les relations épistolaires avaient du charme, claironne-t-il entre deux bouchées croustillantes. L'attente, le mystère, la possibilité de changer de partenaire de badinage au gré de l'humeur ou du moment…
- Oh, Plagg… !
Je le foudroie du regard, ennuyée. Je crois me souvenir que les Porteurs d'Ombre étaient pour la plupart de nature volage – et mes prédécesseurs aussi ont eu leurs propres histoires galantes. N'empêche, je n'ai pas envie de tout savoir en détail !
Le kwami rit avec emphase.
- C'était le bon temps ! …Quoique. J'ai bien eu quelques Porteurs qui me prenaient pour leur thérapeute. Ça, c'était beaucoup moins drôle, conclut-il, désenchanté.
Il acquiesce vivement pour lui-même, l'air dégoûté, puis il engloutit le reste de sa ficelle au fromage. Je lève les yeux au ciel, amusée, quand un tintement discret se fait entendre. Je me saisis aussitôt de mon portable. Plagg ricane.
- Ah ! Qu'est-ce que je disais ?
Je préfère l'ignorer. À la lecture du message – enjolivé de quelques jeux de mots brillants – je souris.
- Il a finalement eu son autorisation de sortie. Il va voir les illuminations de Londres avec ses copains. Il va nous envoyer des photos !
J'écris une réponse, attendant le commentaire railleur que Plagg ne va pas se priver de m'adresser.
- Et donc ? Quand est-ce que tu vas lui ouvrir ton cœur, Mademoiselle l'amoureuse transie ?
Je sens le rouge me monter aux joues.
- Quoi ? Lui dire q-que je l'aime… ?
Je hausse les épaules, balbutiante bien malgré moi.
- …Il le sait déjà.
- Le sarcasme ne te va pas au teint, Porteuse de Lumière, arrête ça tout de suite. Et depuis le temps, tu sais qu'il y a des choses qui se montrent, mais aussi des choses qui doivent se dire. Avec des mots, comme lui l'a déjà fait. Surtout lors d'une relation longue distance comme la vôtre.
Je lève un sourcil, interloquée par sa verve. Plagg est en train de s'attaquer à sa cinquième ficelle au fromage – c'est à se demander où il met tout ce qu'il mange. Mes parents vont encore m'accuser de me goinfrer, mais puisque je n'ai toujours pas récupéré ma carrure et mon poids d'antan, ils fermeront les yeux…
- Plagg, depuis quand tu joues les entremetteurs ?
- Auprès des humains ? À la louche, 8000 ans. Mais ne change pas de sujet, ce n'est pas de ça que je voulais parler. Quand est-ce que tu comptes lui dire que c'était lui depuis le début, ton prince charmant ?
Mon téléphone m'échappe. Je le rattrape de justesse et contemple Plagg avec effarement.
- Comment tu sais ça ? J-je veux dire, qu'est-ce qui te fait penser que… ?
Plagg m'adresse un regard désabusé.
- Tu me blesses, là. Entre les allusions d'Alya, les conseils de ta mère et les vieilles photos d'Adrien qui tapisse les murs de ta chambre là-haut, ce n'est pas bien compliqué de comprendre que tu en pinçais pour lui depuis un bail. Et non, l'excuse « j'aime la mode et c'est tout », ça marche peut-être avec lui mais ça ne prend pas avec moi.
- …Ah.
Je savais que j'aurais dû monter décrocher ces photos. Mais avec mes jambes et mes béquilles, c'est toujours impossible pour moi d'emprunter l'escalier menant à mon ancienne chambre, et difficile de demander un truc pareil à ma mère sans avoir à m'expliquer. Et Plagg a donc eu tout le loisir d'aller fouiner dans mes affaires pendant des mois.
Je fais mine de me concentrer sur mon téléphone, dans l'espoir que Plagg me laisse tranquille. Peine perdue, il quitte sa panière de ficelles et vient se placer devant mon écran, les oreilles tendues, les prunelles écarquillées de curiosité.
- Alors ? Pourquoi tu ne lui as jamais dit ?
Je pose mon portable avec impatience et croise les bras.
- Quelle importance, Plagg ? Ça fait plus de huit mois maintenant. Tout va bien entre nous.
- On peut dire ça comme ça, avec vos trois cents kilomètres interposés. Mais, et lui ? Ça lui ferait tellement plaisir ! Allons, allons !
Je fronce les sourcils, désarçonnée. Je sais parfaitement quelle place Adrien occupe dans le petit cœur bien caché de Plagg, qui reste une bonne pâte sous ses dehors d'éternel je-m'en-foutiste. Néanmoins, je l'ai rarement vu aussi insistant. Il y a anguille sous roche.
- Je lui dirai peut-être un jour, abdiqué-je en repoussant ma chaise de bureau pour attraper mes béquilles posées contre le lit. Quand je me sentirai prête.
- Prête pour quoi ?
- Je… je ne sais pas trop.
Le silence tombe, et je suis surprise qu'il en reste là. Avec un ahanement d'effort, je me relève et claudique quelques instants avant de me rééquilibrer à l'aide de mes béquilles. Vivement que je puisse m'en débarrasser. D'après mon kiné, c'est l'affaire d'encore quelques semaines. Et alors je pourrai enfin réintégrer ma chambre sous les combles, dire adieu au canapé-lit du salon, ou cesser de squatter le bureau dans la chambre de mes parents pour travailler !
Jetant un regard par-dessus mon épaule, j'avise le kwami assis près du PC familial. Il a l'air sincèrement déconfit. Je soupire.
- Pourquoi ça te travaille autant, Plagg ?
- Vous n'êtes pas éternels, vous les humains, marmonne-t-il, penaud. Je ne comprends pas pourquoi vous tardez toujours tant à vous dire ce qui compte vraiment.
Je le contemple avec stupeur. Il ajoute un peu plus bas, sombre.
- Surtout… avec ce qui s'est passé cette année.
Ma gorge se noue quand je comprends à quoi il fait allusion.
- Plagg, je déteste quand tu fais ça, grondé-je.
Comme je m'y attendais, il esquisse un rictus calculateur.
- C'est pour ton bien. Elle aurait fait pareil.
- Sauf qu'elle n'agissait pas de manière aussi frontale.
- Chacun ses méthodes, Porteuse. Tous les chemins mènent à Rome.
Je lève les yeux au ciel, le cœur lourd. C'est le premier Noël que je fête depuis qu'elle est partie, et j'espérais ne pas avoir à y penser. Mais la maison embaume de l'odeur des cookies à la cannelle, l'une des spécialités hivernales de la boutique, et rien que ça suffit déjà à raviver ma peine. Après tout, c'étaient ses préférés.
Par un vieux réflexe, je porte une main à mon lobe d'oreille. À force de rester nus après le désastre du Louvre, mes piercings se sont refermés au bout de quelques semaines. Même si ma mère puis Alya m'ont toutes les deux proposé de m'emmener les faire percer à nouveau, j'ai refusé. Pas le courage… Et puis, à quoi bon ?
… Tu me manques. Si tu savais à quel point.
- C'est pourtant pas comme si vous n'aviez pas concrétisé avant son départ. C'est même toi qui lui a sauté dessus, mmh ? Tu m'accuse de la jouer frontale, mais sur ce coup-là, Porteuse, tu n'as pas démérité !
Arrachée à mes ruminations, je pique un fard. Plagg, ou l'art de souligner sans faute ce qui me dérange. Ce n'est pas la première fois qu'il me charrie avec cette histoire de baiser, mais je ne pensais que ce sujet pouvait encore m'embarrasser à ce point – j'ai eu tort, visiblement.
J'imagine qu'Adrien a lui aussi subi ce genre d'asticotage à propos de Ladybug. Rien que d'y songer, j'ai un rictus partagé.
- Viens-en au fait, Plagg, s'il te plait.
- Mais j'ai déjà posé ma question. Pourquoi lui cacher que c'était lui, l'élu de ton cœur ? Vous étiez en si bon chemin pour tout vous dire, le jour de son départ !
J'ai un soupir vaincu. Je repose mes béquilles et me laisse tomber allongée sur le lit. Les yeux au plafond, je cherche longuement mes mots.
- En fait… ça n'aurait pas été juste. J'ai agi sur un coup de tête ce jour-là. Quand je l'ai… embrassé.
Plagg a un petit « oh » ennuyé. D'un regard vers le bureau, je constate qu'il est inquiet, voire soupçonneux.
- Tu regrettes, Porteuse ?
- Pas du tout, répliqué-je avec sincérité. Mais, c'est juste que… à ce moment-là, je n'étais plus sûre de rien.
… Par où commencer ?
- Lui, il m'avait accepté telle quelle, Marinette ET Ladybug, sans hésiter, sans condition. Ça ne lui avait pris que quelques heures. Alors que moi… même au bout de trois semaines, j'avais encore du mal à m'y faire, à réaliser que Chat Noir et Adrien étaient la même personne. C'est pour ça que je ne lui ai rien dit. Je voulais être sûre de moi, avoir la certitude que je ne me trompais pas sur lui… et sur nous.
- Comment ça ? C'est le même garçon ! Il n'y avait pas à hésiter !
- Justement, non, Plagg. C'est plus compliqué que ça, et il a été le premier à me le dire. Il n'arrivait à être lui-même que sous les traits de Chat Noir. Adrien était comme un masque pour lui, une façade. Quelque chose qui l'étouffait au quotidien.
Plagg lève les yeux au ciel, la queue battant d'impatience.
- Quel mélodrame. Mais je le reconnais bien là, tiens… Et son existence n'était pas drôle tous les jours, c'est vrai.
Je serre les poings, soucieuse. Je revois Adrien, solitaire sous son parapluie, en ce vendredi soir de début de vacances. Je me remémore mes balbutiements stupides d'alors, et le rouge me monte aux joues. C'était son dernier jour d'école à Paris, et avec le recul, je me souviens qu'il avait clairement eu le cafard toute la journée. J'avais naïvement interprété ça comme du stress lié à un tournoi d'escrime imminent.
- Je pensais connaître et comprendre Adrien mieux que n'importe qui… Et pourtant, il a été sur le départ pendant plus d'un mois, et je n'ai rien vu de ce qu'il endurait. À côté de ça, je trouvais Chat Noir fatigant, dragueur et parfois même irresponsable. Je n'ai pas réussi à faire le rapprochement alors que mon coéquipier m'avait déjà parlé de son départ. Je n'ai pas reconnu Chat Noir. J'aurais dû, pourtant. Tout était là.
Plagg a un petit chuintement agacé de langue.
- Tu te montes le bourrichon pour rien, Porteuse. Et si ça peut te consoler, vous étiez à côté de la plaque, l'un comme l'autre.
- Peut-être… Peu importe en fin de compte.
Je soupire tandis que je parviens à enfin mettre en mots ce qui me trouble depuis si longtemps.
- J'aimais Adrien, c'est vrai. Je l'aimais déjà alors que je le connaissais à peine.
Le vrai coup de foudre, comme dans les films. Spontané, pour une action toute bête – un parapluie prêté ! – dont il ne se souvient probablement même plus. Un sentiment puissant, sincère, et complètement irraisonné pour le garçon parfait que nous dépeignaient les médias et qui, l'espace d'un instant, m'avait montré ce que je pensais être sa seule faiblesse.
« Je ne suis jamais allé à l'école avant. Je n'ai jamais eu d'amis. Pour moi, tout ça, c'est… c'est un peu nouveau. »
Ça m'a aveuglée pour tout le reste : je n'ai pas deviné le côté sombre d'Adrien, je n'ai pas prêté attention aux autres garçons… et encore moins à mon coéquipier.
- Jamais je ne me serais intéressée à Chat Noir dans ces conditions, jamais autrement que comme un partenaire de mission ou un bon copain. Et puis, il y a eu cette nuit-là. L'Exilé, notre combat, nos identités révélées, la… la forme ultime, et…
… Et ta disparition… !
Je secoue la tête, le cœur gros. Je m'assois avec lenteur, tentant de faire le tri dans ce dont je me souviens de cette époque bien sombre de « l'après ».
- …Quand nous étions à l'hôpital, il avait besoin de moi, et j'avais besoin de lui. On se consolait l'un l'autre, et ça m'a suffi pendant quelques temps. Savoir qu'il était là pour moi…
… savoir qu'il m'aimait…
- … c'était une véritable force pour m'aider à affronter tout le reste. Mais quand il m'a dit qu'il partait pour de bon, je me suis enfin mise à réfléchir à tout ce qu'il m'inspirait, et j'ai commencé à me sentir… coupable. Et si j'étais prête à accepter Chat Noir seulement parce que j'avais pris conscience que c'était Adrien ? Je savais ce que son rôle de Chat Noir représentait pour lui, mais moi, c'était d'Adrien que j'étais tombée amoureuse auparavant. Alors j'ai eu peur. Peur de me tromper, peur que mes sentiments pour Chat Noir ne soient au final qu'une passade. J'avais peur de découvrir qu'Adrien n'existait pas vraiment, que ce n'était qu'un rôle qu'il jouait. J'avais peur de réaliser un jour que Chat Noir ne m'attirait pas autrement que comme mon coéquipier. Et peur qu'il soit trop tard pour reculer sans lui faire du mal, lui qui avait l'air si sûr de… de ce qu'il ressentait pour moi.
« Depuis toujours. Dès la mission Cœur-de-Pierre. »
- C'est pour ça que je ne lui ai rien dit de mon coup de foudre. Je voulais d'abord être sûre de mes propres sentiments. Je voulais être certaine d'accepter Chat Noir pour ce qu'il était réellement, et pas juste parce qu'il était Adrien. Je voulais d'abord apprendre à le connaître et à l'apprécier… Lui qui était si différent avec son masque.
Je prends une inspiration précipitée, ébahie par mes propres paroles. Je cherchais mes mots, mais tout compte fait, c'était si simple… !
Plagg est bizarrement silencieux. Il a reposé sa ficelle entamée. Il bat des paupières et s'ébroue de manière presque théâtrale, mais je sens qu'il ne plaisante qu'à moitié.
- Oh, ces humains, feule-t-il enfin. Toujours à se compliquer la vie ! Vous êtes… Vous êtes affligeants !
J'ai un éclat de rire nerveux tandis qu'il poursuit, médusé.
- Aussi tordus l'un que l'autre. J'en ai vu des Porteurs capables de se prendre la tête sur des détails, entre ceux qui se disaient meilleurs ennemis, ceux qui se tournaient autour alors qu'ils étaient déjà casés ailleurs, et ceux qui se couraient après sans oser se l'avouer. Mais vous alors, vous ne jouez encore que dans la catégorie poids-plumes, et pourtant vous gagnez déjà la palme ! Définitivement amoureux l'un de l'autre, mais toujours à couper les cheveux en quatre !
J'ai une longue inspiration, le cœur incroyablement plus léger.
- Peut-être… Sûrement. Mais j'y vois clair désormais.
Saisissant mon portable, j'ouvre sa galerie d'images et ses vieux albums hérités de mon précédent téléphone. Je parcours les innombrables photos d'Adrien que j'avais patiemment glanées à l'époque.
- J'aimais cette facette d'Adrien – et je l'aime toujours aujourd'hui, même s'il continue de m'impressionner, et même si ce n'est pas comme ça que lui, il aime se voir. C'est une façade, et je le comprends. Mais Chat Noir, lui…
J'ouvre un nouvel album beaucoup plus récent, que j'ai constitué essentiellement grâce à Internet. Plagg s'approche, et je lui présente les toutes dernières photos existantes de notre duo en action, soit celles prises sur le Champ de Mars, pendant l'évacuation de la ville. Le cœur gros, je passe volontiers sur celles où Ladybug est mise en valeur, et je m'arrête sur celle d'un Chat Noir attentif, assis au bord d'un toit d'ardoise, en train de scruter ceux que le public a renommés « les Nouveaux Héros ». Nous étions en train de préparer notre attaque sur Paris-Pixel à ce moment-là…
- Déjà à l'époque, son départ remettait tout en question. Pendant plus d'un an, nous avions travaillé côte à côte. On n'était peut-être pas sur la même longueur d'onde en matière de sentiments, et on ne connaissait même pas nos noms, nos âges, où on habitait ou même ce qu'on faisait de nos vies respectives, mais ça ne nous avait jamais empêchés de nous faire confiance et d'avancer, mission après mission, Akuma après Akuma.
Je remonte l'album et tombe sur des photos beaucoup plus anciennes. Qu'est-ce qu'il faisait gringalet, au départ ! Il était à peine plus grand et plus épais que moi…
- En plein combat, on finissait par se comprendre presque sans mots. Qu'importe qu'il soit dragueur ou plaisantin par moments, j'aurais mis ma vie entre ses mains, sans hésiter. Une confiance pareille, je ne l'ai eu qu'avec mes parents, et avec… avec Tikki.
Tu me manques… !
Je serre les dents et ravale l'habituelle boule d'amertume qui me vient à cette pensée.
- Lui aussi, il m'a fait confiance dès le départ. Il s'est donné corps et âme à Ladybug et à notre mission. Il s'est blessé un bon paquet de fois à cause de moi. Il était même prêt à céder son Miraculous, à oublier ce qui faisait sa liberté afin de me savoir en sécurité. Et cette nuit-là, on a failli y passer à plusieurs reprises, on nous a poussés dans nos ultimes retranchements. Mais j'ai réalisé que pour rien au monde je n'aurais voulu avoir quelqu'un d'autre que mon Chat Noir à mes côtés.
Mon coup de foudre pour Adrien a été retentissant dans ma vie, mais je n'ai jamais osé le remettre en question, et il ne m'a jamais menée bien loin tant j'étais subjuguée par l'idéal que je m'étais construite de lui. Mon sentiment pour Chat Noir, au contraire, n'a cessé d'évoluer avec le temps, rythmé par les déconvenues – nos erreurs, ses blagues vaseuses, nos quelques désaccords – et les moments précieux – nos victoires, nos rondes… et même, évènement plus mitigé mais primordial, notre après-midi chez Maître Fu.
C'est quand Adrien m'a appelé « ma Lady », à l'hôpital, que j'ai enfin su que je pouvais me laisser aller à pleurer avec lui, à compter sur lui. Parce que Chat Noir existait encore, et qu'il savait tout de ce que nous avions traversé ensemble, le pire comme le meilleur.
C'est quand Adrien m'a fait sa révérence typiquement Chat Noir le jour de son départ, que j'ai perdu mon sang-froid et ai voulu le retenir, par tous les moyens.
Et aujourd'hui, c'est quand il me taquine, quand il me sort ses jeux de mots foireux, quand il me souffle son « ma Lady » au téléphone, que je me sens à nouveau forte, à nouveau capable et prête à tout.
Lui, mon ami, mon coéquipier. Mon partenaire depuis toujours.
Un poids dans ma main me ramène à la réalité. Plagg s'est approché de mon téléphone pour en activer la fonction dictaphone. Il me fait un clin d'œil moqueur.
- …tu nous la refais, je te prie ? Ce serait un parfait cadeau de Noël, tu peux me croire.
Je pique un nouveau fard, estomaquée. Qu'est-ce que j'ai gardé pour moi, et qu'est-ce que j'ai dit à voix haute ?!
Plagg exécute une pirouette et se frotte les pattes de ravissement.
- Et ça te permettrait de te venger. Chacun son tour pour les crises de romantisme ! Et je suis sûr que ça le ferait trépigner d'apprendre que l'affaire était dans le sac depuis le début. Non mais quelle farce ! S'il te plait, Marinette, il faut lui dire !
- Oh, Plagg…
- Quoi ? Quelqu'un finira bien par vendre la mèche un jour ! Je parie sur ton amie Alya !
J'éteins promptement mon téléphone et me fais violence pour ne pas devenir rouge pivoine.
- Peut-être. Mais d'ici-là, je voudrais garder ça secret encore un peu. J'ai le droit, non ? Pour l'instant, il pense qu'il m'a eu à l'usure avec son charme irrésistible. Et ça me convient !
Ce qui n'est pas tout à fait faux, il faut bien l'admettre, songé-je avec un faible sourire.
Quelqu'un frappe à la porte. En grommelant, Plagg se précipite dans la poche de mon pull.
- Marinette ? Tu discutes toujours avec Adrien ?
Je me relève, boitille jusqu'au bureau et me jette plus que je m'assois sur la chaise à roulettes.
- Ah, non non, Maman. On vient de terminer à l'instant… !
La porte s'ouvre et ma mère glisse la tête à l'intérieur. Une agréable odeur de cuisine s'engouffre dans la pièce, et je réalise que j'ai l'estomac dans les talons.
- D'accord. Comment va-t-il ?
- Très bien. Son planning de travail est plutôt chargé, mais il arrive à passer du temps avec ses amis là-bas…
- Tant mieux.
À la vue de ma nouvelle écharpe, son visage s'éclaire.
- Oh, c'est le cadeau d'Adrien ? Comme c'est joli ! s'exclame-t-elle en s'approchant pour tâter l'étoffe avec précaution. Et lui, il a aimé ses cadeaux ?
J'acquiesce vivement.
- Mes mitaines lui plaisent beaucoup. Et il vous remercie Papa et toi pour l'envoi de friandises. Elles ont survécu au voyage, mais je sens qu'elles ne vont pas faire long feu avec lui… !
- À la bonne heure ! souffle-t-elle avec un clin d'œil.
Elle arrange minutieusement l'écharpe autour de mon cou, pensive.
- Nous en avons beaucoup discuté avec ton père. Il était trop tard cette année pour convaincre ses tuteurs, mais l'an prochain, nous ne ferons pas la même erreur, c'est promis. Adrien passera les fêtes avec nous, quitte à ce que l'on parte tous les trois à Londres pour le rejoindre.
Ma gorge se serre au souvenir de ma déception – violente – lorsqu'Adrien m'a appris au téléphone que tout était annulé. C'était il y a quelques jours, soit la veille même de son retour à Paris. Dire que nous avions fait tant de projets pour ces vacances de Noël ! Il y avait longtemps que je n'avais pas pleuré aussi fort dans les bras de ma mère. Je détourne le regard, encore honteuse.
- Ce serait super. D'ici-là, il viendra sûrement pendant les vacances d'été… Ce n'est que dans six mois. Ça arrivera vite.
Elle ébouriffe mes cheveux, et j'ai un grognement amusé pour qu'elle cesse. Puis elle dépose un baiser sur mon front.
- Je suis fière de vous deux, tu sais. Ce n'est pas facile d'être loin l'un de l'autre pendant si longtemps. Vous êtes très courageux.
J'ai un rictus moqueur.
- Oh, est-ce qu'on peut vraiment parler de séparation ? Il suffit d'un mail, d'un texto, et hop… !
Comme escompté, je sens ma poche tressaillir d'un petit rire discret. Je mime une quinte de toux pour faire diversion juste au cas où, mais ma mère n'a rien entendu.
- Si vous avez fini, peux-tu nous rejoindre au salon ? Ton grand-père est arrivé, et tu sais comme ils sont, avec ton père… Et Gina a déjà un petit coup dans le nez, sa verve italienne ne fait que mettre de l'huile sur le feu. Si tu es présente, les esprits s'échaufferont moins.
Mon « accident » aura au moins eu l'avantage de renouer les liens au sein de ma famille. C'est ainsi que j'ai appris que mon grand-père paternel vivait à quelques rues de chez nous. Je n'ai pas bien saisi les raisons de sa brouille avec mon père – est-ce qu'eux-mêmes s'en souviennent d'ailleurs ? Mais il y a quelques mois de ça, lorsque j'ai pu quitter le centre de rééducation, ils ont mis de côté leurs désaccords et organisé tous ensemble mon retour à la maison.
La boulangerie de mes parents tourne sans encombre suite au recrutement de leur apprenti Alec, et ma mère a pu se mettre en mi-temps pour pouvoir m'accompagner dans ma rééducation puis mon retour au collège. Ma grand-mère Gina, infatigable globe-trotteuse, a décidé d'arrêter de voyager pendant quelques temps. Elle s'est trouvé un studio sur Paris non loin de chez nous : cet automne, elle m'a hébergé dans son appartement situé en rez-de-chaussée, le temps pour moi d'être en mesure de quitter mon fauteuil roulant, puis d'affronter les trois étages sans ascenseur de l'immeuble de mes parents.
- J'arrive, Maman. Je termine juste un truc.
Ma mère jette un regard amusé à l'ordinateur en veille.
- Ne tarde pas trop, mmh ? C'est l'heure du dîner là-bas, il me semble. Il ne pourra pas te rappeler avant une bonne heure !
Tandis qu'elle quitte la chambre, j'ai un petit rire : elle nous connaît presque trop bien, Adrien et moi.
- Et arrête avec les ficelles au fromage, Marinette. On va bientôt passer à table, et tu n'auras plus faim !
La porte est à peine fermée que Plagg quitte ma poche en ricanant. D'un vol délié, il se saisit de deux ficelles supplémentaires et va se percher au sommet d'une armoire pour grignoter tranquillement son butin. Je renonce à aller le déloger – il va encore mettre des miettes partout, mais tant pis. C'est Noël, après tout…
Prise d'un petit coup de chaud, je retire à contrecœur ma nouvelle écharpe et la replie consciencieusement. Sur le point de quitter le bureau, j'attrape mon téléphone et rédige un dernier message.
« Ton écharpe est vraiment magnifique. Merci. »
Les téléphones ont beau être interdits lors des repas à l'internat, sa réponse ne se fait pas attendre.
« Content qu'elle te plaise. Mais ça ne vaut pas autant que tes mitaines tricotées main. Je fais le pari d'arriver à les intégrer à mon prochain shooting. Si ça marche, attends-toi à recevoir un flot de commandes :-p »
« C'est malin, ça… ^_^u »
« …ça te dérangerait ? »
« Non, mais je manque de pratique. Cette paire m'a pris le triple du temps habituel… »
Entre le lycée que j'ai commencé il y a tout juste quelques semaines, mes cours de rattrapage scolaire et mes séances de rééducation, j'ai bien du mal à revenir à mes travaux de couture, sans compter que j'ai une certaine raideur dans les doigts depuis le Louvre, une gêne que je ne parviens pas à m'expliquer mais qui s'estompe bien trop lentement à mon goût.
« Compris. Si on me questionne sur la mystérieuse créatrice qui m'habille les griffes cet hiver, je donne ma langue au chat. Pour l'instant, je suis le seul à bénéficier des talents de Miss Marinette Dupain-Cheng, future étoile de la mode… Ça me plait bien. »
J'éclate de rire dans mon coin. Mon père m'appelle alors depuis le salon voisin, et je m'empresse de quitter le bureau.
« Faut que j'y aille, je te rappelle après le dîner. Tu sais que j'adore te parler comme ça, puisque c'est comme si tu étais là, avec nous. Mais… Quand même, vivement cet été, Chaton. »
Juste avant de rejoindre le salon, où ma famille s'apprête à porter un toast, un dernier message me parvient. Rien que d'imaginer sa voix me le murmurer, je rougis encore une fois, le cœur plus chaud et léger que jamais.
« J'ai hâte moi aussi, ma Lady. »
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Grand Escape (Movie Edit) – RADWIMPS for « Weathering with You » the movie
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J + 365.
« Tu viens ? Tu vas finir par tomber malade, assise sur ce banc. »
Je me lève, médusée. Je fixe alternativement mon téléphone puis la silhouette familière à l'entrée du square. Enfin, je fais quelques pas, puis je m'arrête, les jambes en coton, incapable d'aller plus loin. Adrien se contente de me sourire, dans l'expectative. Je retrouve enfin ma voix.
- Je… Je croyais que tu ne pourrais pas revenir avant l'été ?
Il pince les lèvres, l'air embêté. Puis il écarte les bras avec un sourire d'excuse.
- Surprise !
Je frissonne. C'est bien sa voix, mais elle paraît différente, plus grave que celle un peu modifiée que j'entends habituellement au téléphone. Je le scrute sans comprendre, peinant encore à réaliser. Les mots viennent machinalement.
- Et… Et tu marches sans canne ?
- Eh, oui, comme toi, on dirait !
On se raconte tout au téléphone. Et il a repris les shootings il y a quelques semaines, donc je savais qu'il allait mieux. Et pourtant, je reste choquée. Je devais avoir gardé en tête l'image de l'adolescent amaigri, au corps marqué de bleus, maladroit car encombré de son attelle et de ses deux béquilles. Alors qu'aujourd'hui, il se tient fièrement debout, altier dans son trench-coat et son pantalon noir, les joues non plus creuses mais lisses, rougies de froid malgré son écharpe – celle que je lui ai offerte autrefois au collège.
Il a un sourire resplendissant, et je détourne la tête par réflexe, le visage cuisant. Derrière lui, dans la rue adjacente, une limousine noire attire mon attention. Posté près d'elle, un homme à la carrure massive me fait écarquiller les yeux.
- Et… Non, c'est Monsieur G. ? Monsieur G. a repris du service ? Tu m'avais dit qu'il était en congés.
- Rien ne t'échappe ! C'est vrai, mais quand il a su que j'arrivais sur Paris, il a insisté pour être mon chauffeur.
Monsieur G. me fait un signe de tête et même un micro-sourire. Puis il retourne patienter dans sa voiture.
Le silence s'installe, pesant. J'ose à peine fixer Adrien dans les yeux – un vieux réflexe que je croyais pourtant avoir vaincu.
- Tu es magnifique, Marinette.
Je cesse de m'intéresser à mes chaussures. Je tente une réponse, mais son regard me cloue sur place, et les mots me manquent.
- Ah ! Euh… Et toi, tu… Tu es tellement… euh… euh…
Son sourire devient malicieux.
- Beau ? Élégant ? Musclé ?
- Euh… j'allais dire… grand ?
Il cligne des yeux, pris de court. Puis il éclate de rire, d'un rire franc, spontané, chantant. Et soudain je suis propulsée des années en arrière, sur le parvis de notre ancien collège, sous une pluie battante. Le rire de mon coup de foudre.
Adrien. Il est là, aussi beau qu'au premier jour. Plus grand, plus svelte. Plus impressionnant encore que sur les récents clichés qu'on a faits de lui à Londres. Je me sens rougir bêtement. Je n'arrive pas à bouger… !
Il a cessé de rire. Son sourire devient songeur. Il recule alors d'un pas, pose une main sur son cœur, et s'incline en une profonde révérence. Gracieuse, calculée, maîtrisée.
Féline.
Lorsqu'il relève la tête comme pour guetter ma réaction, j'ai presque l'impression de distinguer un éclat vert, irréel mais familier, dans l'ombre de ses mèches blondes.
Un sourire compulsif me vient. Sans plus réfléchir, je m'élance. Il m'ouvre les bras, et je me jette à son cou. Je retrouve la douceur surprenante de ses cheveux contre ma joue.
Sa chaleur. Son odeur, que je croyais oubliée mais qui soudain me paraît reconnaissable entre mille. Rassurante. Apaisante.
Ses bras se referment sur moi, m'enserrent avec force. J'en ai les larmes aux yeux, le cœur gonflé de bonheur.
- Chaton. Chaton… !
Et il murmure, presque comme un ronronnement.
- Je suis enfin de retour, ma Lady.
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J + 365.
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J ?
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Vertige. Bourdonnement. Quelqu'un crie, quelque part. Loin, si loin…
J'entrouvre les paupières mais les referme aussitôt, assaillie par la nausée et la lumière – blessante, aveuglante. Les couleurs et les formes tourbillonnent, n'ont aucun sens.
On crie encore. C'est plus proche, plus pressant. Quelque chose comprime ma main, comme pour m'alerter, comme pour attirer mon attention. Ça marche, je me concentre dessus, et le vertige s'estompe, le bourdonnement aussi.
Mon corps me revient. Je n'avais même pas réalisé qu'il était… « parti » ? Engourdi ? Aux abonnés absents ? Je ne sais plus. Mais je fronce les sourcils : vu la douleur qui l'accompagne, j'aurais préféré qu'il reste là où il était.
Aïe.
On crie toujours. Ou plutôt, on m'appelle. La voix m'est familière. J'ai envie de sourire, mais mon visage répond à peine. Je resserre mes doigts gantés sur la main, qui sursaute. Au-dessus de moi, la voix se brise. J'ai du mal à comprendre ce qu'elle dit – jusque-là je n'essayais même pas.
- Ouvre les yeux ! Je t'en prie !
Mais j'entends la joie soudaine qui l'illumine, l'émotion qui la fait dérailler. Je sens alors le bras crispé sous ma nuque renversée, la main qui survole mon front et mes tempes sans véritablement oser me toucher. Je réalise enfin où je suis, quand je suis et surtout ce que je fais là, et mon cœur bondit dans ma poitrine.
Le Papillon. Le combat. Maître Fu. L'Exilé. L'explosion. Et Chat Noir. Chat Noir surgi de nulle part, Chat Noir qui m'a sauvée in extremis, et puis…
- S'il te plait ! Regarde-moi !
Je rassemble mes forces pour entrouvrir les paupières. La lumière est éblouissante, je me fais violence pour ne pas ciller. La voix se tait aussitôt, mais je l'entends respirer avec précipitation, à petits coups. Peu à peu ma vision se stabilise, les couleurs se ravivent et reprennent enfin du sens. Le visage du Bulleur penché sur moi attend, partagé entre la terreur et le soulagement.
Je marmonne le premier truc qui me vient. Le genre de chose que je lui dis au moins trois fois par jour.
- … Baisse le son, Nino.
Ses yeux ourlés de noir s'écarquillent puis se nimbent de larmes. Il se mord les lèvres, puis il a un éclat de rire étranglé.
- Oh, merde… ! Tu m'as foutu une de ces trouilles !
Il essuie précipitamment ses joues fardées de bleu. Sa main libre revient se poser sur la mienne et la comprime avec force.
- Qu'est-ce qui t'a pris ? Mais qu'est-ce qui t'a pris ! Vouloir retenir une explosion ?! Tu aurais pu y passer ! Si Chat Noir n'était pas intervenu, tu… tu…
Je ne sais pas quoi répondre, j'ignore même de quoi il veut parler. Pas grave, ça finira par me revenir. Devant mon silence, il se met à bredouiller, puis il pose son front sur mon épaule et éclate en sanglots. J'inspire lentement, longuement, histoire de peser mes mots et mes gestes. Au prix d'efforts gigantesques, je lève une main et caresse son crâne encagoulé.
- …ça va aller, Nino. Ça va aller. Donne-moi juste quelques minutes… que je me reconnecte.
Il resserre son étreinte et rit à travers ses larmes. Mes propres yeux me picotent derrière mon masque : je l'avais déjà entendu bougonner, râler, pester, vociférer ou même geindre. Mais pleurer ? Jamais…
Jamais.
Oh, Nino.
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Je papillonne des paupières, et soudain tout disparaît. Le Champ de Mars ravagé, le ciel noir d'encre voilé de fumée, tout s'efface. Je reste longtemps interloquée dans la pénombre, les yeux rivés au plafond de ma chambre. Puis je songe enfin à reprendre ma respiration.
Encore ce rêve. Décidemment…
Je m'étire sous ma couette, bâillant à m'en décrocher la mâchoire. Une pâle lumière grise filtre via l'interstice entre mes volets. Soudain le programme de la journée me revient d'un coup, et je cherche à tâtons mes lunettes puis mon réveil. Pitié, ne me dis pas que j'ai encore oublié programmer l'alarme avant de m'endormir !
« 06h47 »
Je soupire bruyamment, soulagée. Je me suis réveillée de moi-même, et habituellement c'est signe que je suis monstrueusement en retard. Mais pas cette fois.
Avec une certaine satisfaction, je désactive l'alarme avant qu'elle ne sonne, récupère mon portable et m'assois dans mon lit pour vérifier rapidement mes différents réseaux sociaux. La journée promet d'être particulièrement dense, et rien qu'à l'idée de prononcer un bref discours lors de la Commémoration principale cette après-midi, j'ai la gorge nouée. Je jette un œil angoissé à ma tenue destinée à la cérémonie, pendue sur un cintre dans un coin de ma chambre, et mon estomac exécute un looping.
Et moi qui croyait jadis que je ne pouvais pas connaître pire que le trac de mes premières vidéos face-cam pour le Ladyblog…
Je fais défiler à l'écran les actualités, et peu à peu le sérieux de la situation me revient. Un curieusement apaisement m'envahit, nimbé de résignation. Ça fait des semaines qu'on en parle, qu'on se prépare.
Aujourd'hui, Paris sera en rouge et en noir, plus que jamais.
Assise en tailleur sur mon matelas, je tends l'oreille. Je guette un signe, un son indiquant que je ne suis pas la seule réveillée dans l'appartement. Ma mère part toujours sur les coups de cinq heures du matin, pour être la première chez ses fournisseurs et décrocher les meilleurs poissons et viandes pour la carte de son restaurant. Mon père était de garde au zoo cette nuit, il ne rentrera donc pas avant 8h00. Dans ces conditions, c'est d'habitude le retour de Norah de son footing matinal qui signe le coup d'envoi de la journée pour mes petites sœurs et donc pour moi. Mais pour l'instant, tout est silencieux.
Je vérifie machinalement – encore – le texte de mon discours enregistré sur mon téléphone, mais je le connais déjà par cœur. Je reviens sur l'écran d'accueil, désœuvrée. J'ai faim, mais je n'ai pas envie de déjeuner toute seule… Pas aujourd'hui.
Je finis par rouvrir un dossier archivé, surprotégé parmi tous les autres. La vidéo est là où je l'ai laissée, verrouillée par un mot de passe connu de moi seule. Après une longue hésitation, je la lance.
Lady Wifi apparaît à l'écran. Derrière elle, un simple mur de béton, comme il y en a tant un peu partout dans la ville.
- Salut. Ici Lady Wifi, alias Alya Césaire. Si vous regardez cette vidéo, c'est soit parce que je l'ai programmée pour qu'elle vous parvienne en temps voulu, soit parce que je… parce que vous avez piraté mes archives ultrasecrètes et que je ne suis plus en état de vous en empêcher. Euh… Dit comme ça, ça fait ou très nul, ou franchement tragique… Non mais qu'est-ce que je raconte … C'est du grand n'importe quoi… !
Lady Wifi grommelle encore, puis elle tend la main vers l'objectif comme pour tout arrêter. Finalement, elle se ravise. Elle soupire et s'adosse contre le mur, le regard fuyant derrière son loup noir.
- Allez, on recommence. Je suis Alya Césaire. La suite de cette vidéo est… pour mes parents et mes sœurs, au cas où il m'arriverait quelque chose cette nuit, face à l'akumatisé qu'on appelle Exilé.
Elle inspire comme pour se donner du courage, et je me surprends à l'imiter, la gorge nouée. C'est moi, c'est bel et bien moi.
Sauf que je ne m'en souviens toujours pas. Ni de ce mur, ni du lieu où ça a été tourné. Je ne me rappelle pas avoir revêtu le costume de cette Lady Wifi, très similaire à celui de ma première akumatisation, bien qu'amélioré d'une oreillette ultrasophistiquée qui clignote contre son pavillon gauche.
Tandis qu'elle cherche ses mots, Lady Wifi replace une mèche de cheveux contre sa tempe, où une plaie coagulée brille d'un rose curieux. Je caresse machinalement ma propre tempe et sa cicatrice : un an plus tard, les cheveux qui y repoussent sont désormais d'un blanc nacré. En public, je fais mine de tirer une fierté un peu bizarre de cette mèche étrange, mais en réalité elle m'inspire presque autant d'incertitude et de peur. C'est la seule trace tangible de mon implication dans cette histoire, et je suis incapable de dire dans quelles conditions j'ai pu en hériter.
- L'Exilé a été enfermé dans le monde de Numéric alias Vincent Asa. Ladybug et Chat Noir viennent de nous rejoindre. D'ici quelques minutes, nous allons tous reprendre le combat. Ça se fera dans le monde de Numéric afin d'éviter d'autres dégâts collatéraux. Tous les akumatisés présents sont conscients du danger, et tous ont choisi de continuer la lutte. Moi aussi, j'ai choisi d'aider Ladybug et Chat Noir. J'espère... J'espère seulement qu'on pourra tous rentrer sains et saufs. On va tout faire pour, en tout cas.
Lady Wifi a un sourire contrit.
- Je ne sais pas trop pourquoi j'ai voulu faire cette vidéo. Ça m'est juste apparu comme… nécessaire. Urgent. Et je ne me sentais pas la force d'appeler directement mes parents. Je ne veux pas… manquer de courage à l'entente de leurs voix. Je ne veux pas leur faire peur… pas comme moi j'ai peur, en fait.
Elle a un soupir tremblant.
- Je… C'est ça, je suis morte de frousse. Je suis… vraiment morte de frousse. Nino a peur lui aussi, il me l'a dit tout à l'heure. Je crois qu'on a tous la trouille, à différents degrés. On sait très bien ce qu'on risque. Mais…
Elle baisse les paupières et porte la main à son oreillette, fait une pause de quelques secondes comme pour écouter quelque chose. Elle a ensuite un petit soupir – comme un sanglot étranglé – puis elle se frotte frénétiquement les yeux et jette un regard acéré à l'objectif.
- …Mais je ne reculerai pas. Je suis enfin capable de faire quelque chose pour protéger ma ville et mes proches. C'est ce que j'ai toujours souhaité depuis que Ladybug et Chat Noir sont apparus. Alors je ne reculerai pas.
Elle déglutit péniblement, puis fait silence quelques instants, les yeux au sol. Lorsqu'elle fixe à nouveau l'objectif, son sourire est tout à coup moins forcé, plus tendre.
- Papa, Maman, les filles… Salut tout le monde. C'est Alya. Je voulais juste vous dire que…
Mes larmes montent d'un coup. Je mets la vidéo sur pause, incapable d'aller plus loin. Je jette mon téléphone sur la couette, furieuse contre moi-même. Qu'est-ce qui m'a pris de visionner ce truc maintenant ? Ce n'est pas le bon jour pour arriver en classe avec les yeux rouges et une mine de déterrée ! Clairement pas !
Je renifle avec force, prends de longues et amples respirations. Je foudroie du regard ma tenue de cérémonie pendue à mon armoire : pantalon noir, chemise blanche, et une veste de tailleur noire prêtée par ma mère, qui fait à peu près ma taille. Avec mon écharpe rouge et noire et la cocarde de l'Association de Commémoration des Lycéens de Paris, ce sera parfait.
Calme-toi. Respire. La journée ne fait que commencer…
Un grand « boum » contre ma porte me fait alors sursauter. Une voix tonitruante s'élève depuis le couloir.
- Alya, tu as encore oublié de programmer ton réveil ! Debout la limace, on doit faire déjeuner Etta et Ella !
À en juger le bruit peu discret de ses pas, Nora repart déjà vers la cuisine en petites foulées. Ma grande sœur est suivie par une cavalcade ponctuée de cris et de rires. À l'évidence, les jumelles sont levées elles aussi. Le cœur battant, j'écoute le ronron du four à micro-ondes qui réchauffe leur lait chocolaté, la cafetière à dosettes qui grommelle tout en infusant le café de Nora, le grésillement des œufs au plat dans la poêle et le tintement des bols que les jumelles sont en train de disposer sur la table en chantonnant à qui mieux mieux la comptine qu'elles ont appris la veille. Une odeur de pain chaud et de brioche flotte dans l'air – Nora a dû faire un crochet par sa boulangerie préférée au retour de son jogging.
- Alya, debout ! lance Nora de sa voix de stentor. Ou tu vas être en retard, madame la Déléguée-responsable-de-commémoration-et-tout-le-tralala !
- Et tout le tralala ! claironne Ella.
- Et patati et patata ! renchérit Etta.
Je me frotte les yeux avec les manches de mon pyjama et prends ma voix grincheuse d'ogre mal réveillé, celle qui fait tellement rire les jumelles.
- Oh ça va, ça va, les filles, j'arrive !
Je quitte ma chambre au pas de course, mon portable sciemment oublié.
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Il recommence à neiger. Comme ce soir-là…
Tandis que la présentatrice déclame son bulletin météo dans mes écouteurs, je scrute le ciel gris avec inquiétude. La Cérémonie doit débuter à 15h00, et les prévisions pour les heures à venir ne cessent d'empirer…
« 8h37 »
À contrecœur, je range mon téléphone, déploie mon parapluie et parcours les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l'entrée du lycée. Les rues sont difficilement praticables et plus embouteillées que jamais à cause de la neige tombée cette nuit. Simple piétonne, je scrute les voitures piégées dans les bouchons et secoue la tête. C'est à peine croyable comme quelques centimètres de flocons peuvent paralyser toute une ville…
Au lycée, il y a très peu de monde malgré l'heure tardive. Les cours ne sont pas obligatoires aujourd'hui, et je sais déjà que de nombreux élèves de ma classe manqueront à l'appel. Il règne une ambiance curieuse dans les couloirs vacants et les salles à moitié vides, comme un flottement qu'on n'observe d'habitude qu'à la veille des grandes vacances…
Rien n'est moins vrai, et j'ai un sourire blasé. En ce qui concerne notre ville, les vacances d'hiver se sont terminées il y a deux semaines déjà, et l'humeur n'est pas exactement à la détente. Aujourd'hui les vivants rendent hommage aux disparus d'il y a un an. Dès demain, tout le monde sera de retour en cours, et on commencera une nouvelle année tout ce qu'il y a de plus banal. Tout du moins, on essaiera…
- Alya !
Je sursaute. Nino accourt vers moi, ahanant comme s'il venait de piquer un cent mètres sprint. Je hausse un sourcil, amusée.
- Wow, salut ? Mais qu'est-ce qui te prend ?
- Fallait que je… que je te le dise…
Mais il est tellement à bout de souffle qu'il ne trouve plus ses mots, courbé en deux, les mains sur les genoux. Je hausse mon deuxième sourcil tout en agitant mon portable.
- Ehm, si tu avais un truc aussi urgent à me dire, tu pouvais m'appeler, tu sais ?
Pour toute réponse, il brandit son propre téléphone.
- …Il arrive ! Faut que tu saches… Il arrive… !
- Quoi, qui ça ?
- A… Adrien !
- Hein ?
Nino a une quinte de toux, puis il me tend avec insistance son téléphone.
- Il vient de me l'annoncer sur Messenger, croasse-t-il. Il a un shooting à Londres aujourd'hui, mais ensuite il rentre à Paris ! Pour quelques jours… !
Pendant que je vérifie la conversation écrite à l'écran, il se redresse vaillamment, en sueurs mais tout sourire.
- Marinette ! Où est Marinette ? Elle est arrivée ? Il faut le dire aux autres ! Marinette doit être… trop, trop contente !
Nino scrute la cour avec frénésie et, avisant Mylène, Rose et Alix postées un peu plus loin, il s'élance à leur rencontre. Je l'arrête de justesse.
- Non, attends ! N'en parle à personne pour l'instant !
Il me contemple avec stupéfaction.
- Mais… Mais pourquoi ?
Tout en le retenant par le bras, je dégaine mon téléphone et envoie un message rapide à Adrien.
« Alors comme ça, tu fais une escale aujourd'hui à Paris sans m'en parler, monsieur le mannequin ? »
- À ton avis, pourquoi il ne te prévient que maintenant, Nino ? Parce qu'il n'était sûr de rien. Ses tuteurs lui ont déjà fait le coup de l'annulation de dernière minute. Je suis certaine que Marinette non plus n'est au courant de rien.
Mon téléphone vibre : Adrien est en ligne.
« Salut Alya. J'allais te prévenir toi aussi. Nino ne sait vraiment pas tenir sa langue »
J'ai un gros sourire et un bref coup d'œil vers Nino, qui fronce les sourcils. Je réponds, l'air de rien.
« Tu en doutais encore ? Bon, blague à part, pas un mot à Marinette, n'est-ce pas ? »
« C'est bien ça. Je t'appelle une fois atterri à Paris, mais d'ici-là, gardez ça pour vous. S'il vous plait. »
Pour toute réponse, je lui envoie un smiley d'approbation.
- Voilà, c'est confirmé : pas un mot à Marinette. Il veut lui éviter une déception comme à Noël dernier, au cas où on le retiendrait à Londres.
- Hein ? Tu crois ? C'était si terrible que ça la dernière fois ?
Je lui décoche une œillade désabusée.
- Toi, tu n'étais pas avec Marinette quand elle a appris qu'il ne rentrait plus à Paris pour Noël. Crois-moi, il vaut mieux qu'elle ne se doute de rien pour l'instant.
J'étais chez les Dupain-Cheng lorsqu'Adrien a appelé pour annoncer la mauvaise nouvelle, la veille de son arrivée présumée. Ça remonte à deux mois maintenant, mais j'entends encore les sanglots déchirants de Marinette. Elle avait été un modèle de courage et de persévérance jusque-là, entre sa rééducation et son retour en classe, mais ce revers bien trop brutal a été difficile à encaisser pour elle. Heureusement que toute sa famille et moi-même avons été là pour la soutenir ce jour-là.
- Elle n'a pas l'air en super forme ces derniers temps, reprend Nino avec douceur. Ça lui remonterait le moral de savoir qu'Adrien arrive, non ? Surtout aujourd'hui…
Je secoue la tête, catégorique.
- Tant qu'il n'est pas là, motus et bouche cousue, Nino. C'est mieux comme ça.
Nino s'apprête à répliquer quand un « Coucou ! » retentissant le stoppe net. Les joues rougies de froid mais le sourire resplendissant, Rose fait irruption entre nous avec son entrain habituel.
- Vous allez bien ? Moi oui, Juleka sera bien là pour la fête de ce soir ! Elle a accosté ce matin avec ses parents, vous vous rendez compte ?
- Hein ? Ce soir… ?
- Oui, pour ton diner post-commémoration ! …C'est toujours bon, hein ?
Mylène et Alix approchent à leur tour.
- Tu nous as suffisamment rabâché les oreilles avec ta soirée, ajoute la rouquine. Ne me dis pas que tu annules ? Nathaniel revient exprès de son internat de Lille pour ça !
Oh… C'est vrai. Avec la foultitude de préparatifs à boucler pour le compte de l'Association, j'en avais presque oublié notre petite réunion de ce soir.
- Non, c'est toujours d'actualité. Désolée, les filles, je suis un peu à l'ouest. Vivement que tout ce remue-ménage se termine.
Mylène me tapote l'épaule avec un sourire entendu.
- C'est sûrement le trac. Mais ça va aller. En plus, tu es très belle, dans cette tenue.
- Yep, poursuit Alix entre deux claquements de chewing-gum. Faire un discours entre Monsieur le Maire et le chef de la Police devant une foule de parisiens, c'est la classe. Ça va, pas trop stressée ?
J'ai un rire sans joie.
- Maintenant que tu le dis, Alix, si !
- Héhéhé…
- JUL' ! JULEKA !
Indifférente à notre sursaut général, Rose part comme une flèche en direction du préau. J'ai un sourire en apercevant deux silhouettes familières à l'entrée de la cour. Rose se jette dans les bras de Juleka, plus grande et plus longiligne encore que dans mes souvenirs – voilà ce que c'est que de partir faire un tour d'Europe en famille pendant cinq mois.
Tandis que Rose et Juleka se font le câlin du siècle, Marinette reste en retrait, un léger sourire aux lèvres. Elle a dû rencontrer Juleka sur la route du lycée, puisqu'elle passe toujours par les quais de Seine, là où la mère de Juleka amarre la péniche familiale. J'observe Marinette avec attention, soulagée : je n'étais pas sûre qu'elle puisse venir, aujourd'hui. Le tapage médiatique autour des commémorations a réactivé en chacun de nous les émotions de ce temps-là, et Marinette est de loin celle qui aura le plus souffert, entre ses blessures et le choc subi.
Même si elle n'a jamais voulu me raconter en détail ce qui s'est passé là-bas… Je sais que ça la travaille toujours.
Alix et Mylène sont déjà en train d'enlacer Juleka pour lui souhaiter la bienvenue. Je glisse un regard de conspirateur à Nino. Celui-ci, sarcastique, mime le geste d'une fermeture éclair sur ses lèvres. Nous nous séparons sur un petit sourire entendu, et il va retrouver Max et d'autres garçons de notre classe.
Je me glisse sans mal dans la conversation des filles, et Juleka, toujours aussi peu causante, me donne pourtant une sincère accolade, visiblement ravie d'être de retour. Tandis que Rose et Alix l'assomment de questions sur son voyage, je glisse quelques mots à Marinette.
- Tu es venue. C'est super. Tu peux être fière de toi.
Mon amie me fait une petite grimace épuisée.
- Pas tant que ça… Si je n'avais pas croisé Juleka, j'aurais déjà fait demi-tour. Cette journée, je… je n'en vois pas le bout.
Elle soupire, le teint pâle, les yeux cernés : elle a mal dormi, cette nuit encore. Je lui attrape les épaules et les frictionne doucement.
- Mais tu es là maintenant, avec nous. Ça va aller, Marinette. Une chose après l'autre. Je sais que tu peux le faire. Et ce soir, on fête ça chez moi, tous ensemble, comme avant. OK ?
Elle acquiesce sans mot dire, un sourire diaphane aux lèvres. Je l'enlace, le cœur gros. Dans ma poche, le message d'Adrien me brûlerait presque. Mais il a raison, mieux vaut ne rien dire. Pas tant qu'il n'est pas certain d'être là ce soir.
Tiens bon, ma grande. Je croise les doigts pour que cette journée finisse bien, pour vous deux plus que pour n'importe qui d'autre.
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Deuxième partie dans une semaine.
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Merciiiii !
