Première parution le 15/2/2020.
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Toutes mes excuses pour l'attente. Outre les tracas habituels (boulot, études, santé, dodo, etc…), c'est difficile de dire au revoir à BRN. Beaucoup plus que je ne le prévoyais.
Merci pour vos reviews et vos messages de soutien, c'est un vrai baume au cœur.
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Bonne lecture…
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Chapitre 23 – La Nuit tombe (partie 2)
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« 14h05 »
- Ça alors, encore vous ? Votre article n'est donc pas terminé ?
- Si, il est même publié sur mon blog depuis quelques mois, je vous l'avais montré !
- Ah bon ?
- Mais peut-être que vous ne voulez plus que je vienne vous voir ?
- Oh, bien sûr que si. Personne ne vient me voir.
- Oui… C'est ce que j'ai cru comprendre.
- Ah, c'est comme ça. Vous savez, je ne suis pas le seul ici. Et pourtant, d'autres que moi ont leur famille qui vit au bout de la rue. Mais les gens n'ont plus le temps. Et franchement, quel intérêt à venir voir les vieux croutons comme nous ?
- Oui, j'avoue que moi, je viens uniquement pour « Des chiffres et des Lettres » et nos parties de mah-jong !
Le vieil homme me scrute en silence, l'air désorienté par ma marque d'humour. Puis il éclate d'un rire haché et tout juste audible, mais contagieux. Je pouffe malgré moi.
- Ne restez pas debout, mademoiselle, me souffle-t-il entre deux hoquets. Asseyez-vous donc.
Je m'exécute aussitôt et rapproche une chaise de son fauteuil. Je pose mon sachet encore tout chaud sur la table basse près de lui.
- Je sors de la boulangerie au coin de la rue. Je vous ai pris votre brioche préférée.
Il écarquille les yeux, étonné.
- Ma brioche préférée ? Vous êtes sûre ?
- Sûre et certaine. Je vous en avais offert une première pour vous remercier pour votre aide. Vous aviez adoré.
Appuyé sur sa canne, il hausse les épaules.
- Si vous le dites, mademoiselle… ?
- …Alya.
- Oui, évidemment. Alya. C'est juste que certaines infirmières vous appellent autrement. Lady… Lady Fifi ?
Je lui fais un grand sourire.
- Lady Wifi ?
- Oui, voilà. C'est ça.
Il a une quinte de toux qu'il retient à grand-peine.
- Ma mémoire n'est plus ce qu'elle était, mais vous avez dû vous en rendre compte. Je suis navré. J'ai beau essayé… je me souviens à peine de vous. Pourtant, je reste certain que vous venez régulièrement.
- Vous n'avez pas besoin de vous excuser pour ça. Ce n'est pas de votre faute.
- Je vous ai fait du tort ?
La question paraît surgir de nulle part – comme toujours. Son regard ambré, vacillant jusque-là, se pose sur ma mèche blanche, et ma cicatrice me démange malgré moi.
- … Oui, Monsieur. Vous m'avez d'abord appris à jouer au Mah-Jong, et ensuite vous m'avez mis raclée sur raclée !
- Ah ahaaha !
Il éclate encore de rire, et enfin ses épaules se relâchent. Je me détends à mon tour.
- C'est drôle. Peut-être est-ce de nos parties que je me souviens alors. Je croyais me rappeler de celles que je jouais avec mon fils.
Son regard quasiment aveugle se réchauffe. Son faible sourire tremblant devient lumineux, sincère.
- On voyageait beaucoup, avec mon fils. Il y a eu tant de voyages, tant de parties ! C'était… C'était il y a bien longtemps.
Son sourire se fane peu à peu. Il reste silencieux et pensif quelques instants, comme fouillant dans sa mémoire.
- Mais les infirmières disent que je n'ai pas d'enfant. Personne n'est venu me voir à l'hôpital pendant mon coma. Mon dossier familial est vide. C'est étrange. Je ne me souviens pas de grand-chose… Et pourtant, je suis persuadé d'avoir eu un fils. Et même, plusieurs enfants. Je les aimais, vous savez. Plus que ma propre vie. Mais j'ai dû leur faire du tort, à eux aussi. Puisqu'ils ne viennent plus me voir.
Il se recroqueville sur son fauteuil, les épaules basses, ses mains noueuses cramponnées à sa canne comme un nageur se cramponne à une bouée.
- Vous dites que vous avez beaucoup voyagé, Monsieur, n'est-ce pas ? Alors peut-être que vous leur avez transmis cette passion. Je suis sûre qu'ils voyagent aux quatre coins du monde à l'heure qu'il est.
Les yeux dans le vague, le vieil homme sourit doucement.
- Oui… Oui. C'est vrai. Le monde est si vaste. Il y a tant de belles choses à voir. Et tant à faire.
J'attends qu'il poursuive, mais il reste muet pendant plusieurs minutes entières. Je n'essaie pas de le relancer. Enfin, il a un léger sursaut, puis étouffe une nouvelle quinte de toux et se racle la gorge. Ses mains tremblantes raffermissent leur prise sur sa canne, et il promène un regard étonné autour de lui.
- …Ça alors, encore vous ? Votre article n'est donc pas terminé ?
Je lui fais un sourire poli, tout en refermant mon carnet de notes.
- Bientôt, Monsieur. Je vous l'apporterai. Je ne fais que passer aujourd'hui.
Il tapote le sol de sa canne et me fait un signe grave de la tête.
- Très bien. Dites à mon fils qu'il me doit une revanche en mah-jong, alors.
- Ce sera fait. Bonne journée, Monsieur.
Laissant la brioche près de lui, je remets la chaise en place avant de m'éloigner. Sur le point de quitter la pièce, je salue une infirmière qui passait par là.
- Merci beaucoup. Je reviendrai la semaine prochaine.
Elle me répond d'un sourire affable.
- C'est vraiment gentil de continuer de venir le voir. Vous savez, même s'il oublie à chaque fois, il est toujours plus gai après votre passage.
J'inspire longuement et tente un regard vers la véranda. Parmi les autres pensionnaires qui vaquent lentement mais sûrement à leurs occupations, le vieil homme reste immobile, les yeux comme perdus dans sa contemplation aveugle du jardin enneigé.
- C'est triste, mais depuis le temps, je sais exactement quoi lui dire pour lui remonter le moral.
- Je crois que vous allez participer à la cérémonie cette après-midi ? Nous laisserons la télé allumée dans le salon des pensionnaires. Il sera content de vous voir à l'écran.
Le vieil homme semble enfin remarquer le sachet posé sur la table. D'une main tremblante, il pioche à l'intérieur. J'hésite avant d'interpeler l'infirmière, absorbée dans la rédaction de ses dossiers.
- Non, s'il vous plait, n'en faites rien. La cérémonie sera très triste. Il n'a pas besoin de ça.
La jeune femme acquiesce, compréhensive.
- D'accord. Merci d'être passée, Lady Wifi.
Je la laisse s'éloigner avant d'esquisser un sourire. Même un an après les faits, alors que les médias ne font plus allusion à nous depuis belle lurette, certaines personnes persistent à nous appeler par nos pseudonymes d'akumatisés. Je hausse les épaules : puisque Lady Wifi a fait le bien, ça ne me gêne plus vraiment.
Je jette un ultime regard au vieil homme. Avec un faible sourire satisfait, il déguste sa brioche lentement, à petites bouchées. Chaque semaine, il semble avoir vieilli d'un an. Chaque semaine, quand je passe la porte de cet institut, je crains de trouver le fauteuil de la véranda vide.
Cette année, j'ai eu la chance de pouvoir rencontrer la majorité des survivants du Louvre, et certains ont même accepté de témoigner pour mon nouveau blog consacré aux commémorations. Tous m'ont émue, mais cet homme est sans doute celui qui m'aura le plus marquée. Peut-être parce que je n'aurai jamais de réponse claire en ce qui le concerne, seulement des suppositions un peu folles.
Je range mon carnet de notes dans mon sac avant de tourner les talons, le cœur lourd.
Au revoir, Monsieur Fu.
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À l'écriture: Grand Escape (Movie Edit) – RADWIMPS for « Weathering with You » the movie
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« 14h19 »
Mon estomac fait un looping sous le coup du stress. Il reste moins d'une heure avant le début de la cérémonie – et mon discours !
J'accélère le pas et dévale les quelques marches devant la résidence médicalisée. Une voix m'interpelle dans mon dos.
- Hey, Milady.
Je m'arrête, interloquée. Jusque-là posté en haut des marches, Nino se relève et descend l'escalier à son tour.
- Qu'est-ce que tu fais là ? m'exclamé-je. Tu ne devais pas manger avec les autres ?
- Déjà fait. Ils sont partis pour le Louvre. J'ai fait un détour pour venir te chercher. On y va ensemble ?
Avant même que j'ai pu répondre, il ouvre son sac à dos et en tire un sachet de boulangerie, assez grand pour contenir une bonne demi-baguette. Mon estomac – ce traître – émet un gargouillis qui passe difficilement inaperçu, et Nino a un petit rire.
- J'ai supposé que tu n'aurais pas le temps de te poser avec tout ça, alors je t'ai pris ton sandwich préféré. On a quarante minutes devant nous, donc tu vas devoir le manger dans le métro. Mais c'est toujours mieux que rien.
Je lève les yeux au ciel.
- Nino, je n'ai pas…
- Je sais, je sais. Tu n'as pas besoin d'aide, tu n'as pas besoin d'être choyée, tu es une femme forte et indépendante et tout et tout. Et, non, je ne suis pas en train de flipper pour toi parce que j'ai failli te voir mourir et que sans même m'en souvenir je me traine un foutu syndrome post-traumatique-machin-chose. Je suis là parce que je t'aime, et parce que ça me fait plaisir, OK ?
Je reste coite, désarçonnée par cette tirade. Il referme vivement son sac à dos et jette un regard incertain à l'institut derrière nous. Il est le seul à savoir que je viens ici chaque semaine. Il sait qui je viens voir, et pourquoi. Je ne suis pas certaine qu'il approuve, et j'imagine que ça l'inquiète plus qu'autre chose, mais il ne m'en empêche pas.
Nino se retourne vers moi. Il carre les épaules, comme dans l'attente de ma réplique cinglante, mais il a les yeux brillants, et cette petite rougeur tellement craquante au niveau des pommettes. Comme je ne dis toujours rien, il répète :
- OK ?
- …OK.
Le silence plane encore quelques instants. Puis j'ose murmurer, amusée – et attendrie.
- Tu avais préparé ta réplique, hein ?
Il expire brutalement, et ses épaules se relâchent enfin. Il a un petit rire gêné.
- C'était si évident que ça ?
- Un peu, concédé-je avec une pointe d'ironie.
- C'était sincère, ajoute-t-il.
- Je sais, mon Bulleur.
Je déploie mon parapluie et l'invite à me rejoindre d'un regard équivoque, puisqu'il n'a rien d'autre que la capuche de son anorak pour s'abriter de la neige qui recommence à tomber drue. Nous prenons la route côte à côte. Après quelques mètres, il se racle la gorge et me dit avec emphase :
- Ai-je le droit de vous prendre la main, Milady ? Ou serait-ce pour vous une preuve criante et inacceptable que je vous considère comme une faible femme ?
Je ricane doucement.
- Grand débile.
J'ai déjà retiré ma mitaine droite, et ma main glisse dans la poche de son anorak pour y trouver la sienne. Sa paume est chaude et enveloppante, comme toujours.
- De rien, ma névrosée. Ce n'est décidemment pas facile de prendre soin de toi.
Quelque part dans le lointain, un clocher sonne la demi-heure. Mon trac monte d'un cran.
- J'ai la trouille. Si tu savais à quel point…
Il entrecroise ses doigts aux miens et me serre fort. Par-dessus les replis de son écharpe rouge, il me dédie un sourire encourageant.
- C'est parce que c'est important pour toi. Ça va bien se passer, j'en suis sûr.
Il m'entraîne vers une bouche de métro déjà assaillie de badauds. Dans la foule, les vêtements et les accessoires se mêlent de toujours plus de rouge et de noir, signe tacite qu'on a pris la bonne direction.
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« 15h35 »
Le Louvre n'existe plus. Enfin, presque.
À chaque fois que je reviens dans cet endroit, ça me fait un choc. La Pyramide du Louvre n'est évidemment plus qu'un souvenir, déblayée depuis longtemps. La façade Sud a été soufflée par les explosions, et ce qui reste du Palais est visible depuis la Seine. Les ailes Nord et Est ont été sévèrement amochées, entre les flèches de feu de l'Exilé et l'effondrement de toute la cour Napoléon sur le hall souterrain du Musée. Le Palais lui-même est toujours fermé au public, faute de garantir la solidité des fondations restantes.
Les pertes – humaines, artistiques, architecturales – ont été dramatiques. Les dons en provenance du monde entier ont permis de remédier aux problèmes les plus urgents – secourir les blessés, mettre en lieu sûr les œuvres d'art encore intactes, sécuriser les bâtiments voisins fragilisés par la catastrophe. Très vite est venue la question du devenir de la place Napoléon : détruire et reconstruire à l'identique, ou bien repartir sur un projet totalement différent ?
Après de longs débats et un référendum, c'est finalement l'idée d'un monument à la mémoire des disparus qui a été retenue. Son aspect a fait l'objet de discussions animées pendant plusieurs semaines. Le mémorial a été finalisé par l'artiste juste à temps pour la première Commémoration, et sera révélé d'un moment à l'autre…
Une salve d'applaudissements me tire de mes réflexions, et je me redresse sur mon siège, alarmée. Mais le Maire n'a pas encore terminé son discours. Je soupire, le cœur battant. Bientôt mon tour… !
Pas prête. Je ne suis pas prête !
J'essaie d'oublier la toute nouvelle esplanade et sa foule majoritairement habillée de rouge et de noir. Je promène mon regard sur les ailes Nord et Est du Louvre, couvertes d'échafaudages et de filets de sécurité, méconnaissables. Les averses de neige nous laissent pour l'instant un bref répit…
Une vibration dans ma poche me fait tressaillir. À la fois discrète et professionnelle, je vérifie mon portable. Un message de Marinette.
« Laisse tes lunettes tranquille. Tu es superbe, Madame la Déléguée. »
Marinette est venue, finalement. Elle a tenu sa promesse. Je me retiens de sourire – ce serait franchement mal venu lors d'un tel discours.
Oh, Marinette. Encore à te préoccuper de moi.
Imperturbable, je range mon téléphone et survole la foule d'un regard attentif. J'entrevois Nino, mes parents et mes sœurs, là où je les ai laissés avant de rejoindre les élus sur l'estrade au début de la Commémoration. J'aperçois par pur hasard Juleka et Rose, plutôt identifiables avec les cheveux respectivement méchés de violet et de rouge – mais aussi Yvan avec sa carrure imposante, et Mylène qu'il enlace d'un bras protecteur.
La place est immense, et la foule toujours plus dense autour du mémorial encore dissimulé sous sa bâche de protection. Je renonce à localiser Marinette, et hoche simplement la tête en guise de remerciement, touchée par son message.
J'ai été dépassée par ma charge de travail, entre le lycée, les préparatifs pour l'Association de Commémoration, et la gestion du Ladyblog devenu un mémorial numérique sur le Net. Sans oublier le contexte global – la tristesse ambiante, le tapage médiatique, la neige à nouveau de la partie – qui nous aura tous sérieusement éprouvés en nous renvoyant une année en arrière. En dépit de tout ça, j'aurais voulu être plus présente pour Marinette, elle qui a fourni tant d'efforts pour remonter la pente. Mais je ne suis pas certaine qu'elle m'aurait laissé en faire plus. Et aujourd'hui, elle avait besoin d'être seule, de toute évidence.
« Lâche-moi un peu avec tes grands discours, Alya ! On n'a pas tous ta capacité à aller de l'avant, merde ! »
Voilà ce que j'aurais voulu te répondre : bien sûr que si, Marinette, tu l'as. Bien sûr que si, et tellement plus que moi… !
Tu as vécu l'horreur au Louvre, comme chacun des rares survivants de la catastrophe. Tu as failli finir paralysée, et tu subis encore les retombées de tes blessures et de ta rééducation menée tambour battant. Le garçon que tu aimais est parti à l'étranger quelques semaines seulement après que le sort vous ait réuni. Comme si rattraper plusieurs mois de cours manqués ne suffisaient pas à occuper tes journées, tu as repris la couture et tu recommences à nous gâter avec tes cadeaux faits main.
Plus silencieuse, plus renfermée, mais pas moins bienveillante. Tu nous donnes en permanence une leçon muette de persévérance et de courage. Pourtant, tu peux être encore si fragile par instants. Déstabilisée par de petites choses qui nous semblent anodines ou absurdes, comme la vision d'une place vide en classe, une place qui aurait dû lui appartenir…
Tu ne m'as pas tout dit de ce qui t'est arrivé cette nuit-là, Marinette, n'est-ce pas ? Et c'est ton droit le plus strict. Peut-être que, comme moi, comme Nino, tu as oublié et il n'y a que des rêves bizarres mais beaucoup trop réalistes pour te rappeler que tu as failli y passer ? Peut-être qu'il y a bel et bien eu de nouvelles recrues parmi les akumatisés, mais qu'il n'en reste aucune trace ? Peu importe, je veux être là pour toi, Marinette. Même si toi, tu ne veux pas. Même si, pour une raison que je peine encore à saisir, tu agis parfois comme si tu ne méritais pas mon soutien…
« Ce n'est décidemment pas facile de prendre soin de toi. »
La remarque à la fois tendre et penaude de Nino me revient, et soudain j'en saisis tout le sens. Moi non plus, je n'ai pas été facile à vivre ces derniers temps, et la prévenance de Nino a souvent eu tendance à exacerber ma mauvaise humeur et ma volonté de gérer absolument tout et toute seule. Je pensais que ce n'était qu'une question de fierté… Mais c'est sûrement aussi pour moi un besoin de garder le contrôle, de me rassurer. De me persuader que je suis capable d'atteindre sans aide mes objectifs, aussi ambitieux soient-ils.
Et peut-être que Marinette a besoin de se rassurer en jouant les seuls maîtres à bord, elle aussi…
La foule est parcourue d'un mouvement curieux, et je réalise qu'il règne un silence encore plus pesant. Enfin, le voile qui couvrait la statue tombe au sol, et le mémorial apparaît. La gorge nouée, je contemple les deux héros de granit, un genou à terre, les yeux fermés, à la fois détendus mais étrangement attentifs, comme en veille. Ainsi face-à-face et penchés au-dessus d'une représentation miniature de Paris, leurs mains posées sur les épaules de l'autre, ils donnent autant l'impression de protéger la ville que de se soutenir mutuellement.
Chat Noir. Ladybug…
Du fait du ciel couvert et de l'après-midi qui avance, la luminosité décline déjà. Parmi la foule, des bougies s'illuminent les unes après les autres. Bientôt, c'est toute la place qui rutile de milliers de petites étincelles, comme autant de vœux et de prières muettes à l'attention des disparus – civils, militaires, policiers, pompiers et superhéros tous confondus. Dès l'issue de la cérémonie, les cierges pourront être déposés au choix au pied du mémorial principal, ou bien près des stèles déjà installées un peu partout en bordure de la place, et qui comportent les noms de toutes les victimes de ce jour-là.
J'en ai les larmes aux yeux – des larmes nerveuses que je retiens depuis bien longtemps. Mais je vais tenir, encore un peu. Il le faut.
En fait… Nous sommes tous un peu des superhéros, quand on y pense. Avec une face cachée, des peurs, des souhaits et des regrets qu'on n'ose pas avouer – ni même s'avouer. On met un masque pour lutter contre l'adversité, et parfois aussi pour se protéger nous-mêmes de nos propres soucis, de nos démons intérieurs, de nos craintes.
C'est bien de mettre un masque. Ça permet de tester des choses, parfois même de se salir les mains, et d'avancer dans la vie, encore et encore. De résister envers et contre tout, de persévérer. Et puis, quand on trouve la bonne personne, c'est bien d'enlever parfois ce masque, et de redevenir soi-même tant qu'on en est encore capable.
Je suis quasiment certaine que Marinette l'a déjà trouvée, cette personne avec qui elle peut retirer son masque et qui, je l'espère, lui rend la pareille. Tant mieux pour elle… Tant mieux pour eux deux.
On me fait signe que c'est mon tour. Je me lève et me dirige mécaniquement vers le pupitre en bout d'estrade. Je n'essaie plus de scruter la place et les gens – pas la force. J'ai simplement un regard pour ma famille : ils m'encouragent en silence, d'un murmure ou d'un battement de paupières. Près d'eux, Nino a ce léger sourire qui fait saillir ses pommettes, et qui, sans qu'il le sache, me pousserait à affronter des armées entières, juste pour pouvoir le protéger.
Moi aussi, j'ai quelqu'un auprès de qui enlever mon masque est plus facile, et il faudrait que je le ménage un peu d'ailleurs. Nino est différent, il ne sait pas mentir ni cacher ce qu'il pense : avec moi, il avance à visage découvert depuis presque toujours, sincère et sans faux-semblant. Est-ce qu'il le regrette parfois ? Il est beaucoup trop gentil, il mérite tellement mieux que mes sautes d'humeur…
Je prends une longue inspiration, le cœur battant. Et je parle. Sur le pupitre défilent les lignes, les paragraphes que je connais déjà par cœur. C'est à peine si je me souviendrai les avoir prononcés.
Au beau milieu de la foule, nos deux éternels superhéros patientent, rassurants, inébranlables. Ils étaient notre modèle, notre force, la source de notre courage. Ils le sont toujours, et ils le seront encore pour longtemps.
Où qu'ils soient. Quoi qu'ils fassent. C'est ce en quoi je crois.
Chat Noir, Ladybug. Je vous souhaite d'avoir trouvé la paix.
Merci.
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Suggestion (thème d'Alya pour BRN) : « Gotta Knock a Little Harder » – The Seatbelts
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J + 365.
- Non ?! Tu étais chez Huntsman & Sons pour un shooting ? Ce matin ?!
Kim a beau être du genre à parler haut et fort, nous sommes pourtant nombreux à nous tourner vers lui, interloqués. Kim a saisi Adrien par les épaules et le regarde fixement, l'air aussi stupéfait qu'heureux.
- Tu vas faire de la pub pour Huntsman, LES Huntsman ? Ceux qui ont…
- Ceux qui ont inspiré la boutique des tailleurs dans le film « Kingsman », le devance Adrien avec un sourire patient. Oui, c'est bien eux.
Kim le secoue d'autant plus fort, surexcité.
- MAIS C'EST TROP LA CLASSE ! C'est mon film préféré ! Raconte ! C'était comment ? Tu as pu voir les lieux du tournage ? Ils ont vraiment un sous-sol secret ? Tu y as croisé des types louches, genre des agents secrets ?
Adrien tente à plusieurs reprises de répondre, mais Kim enchaîne les questions et les théories de fans sans lui laisser une seule seconde de répit. À leurs côtés, Nino et Max échangent un regard par-dessus leur verre, hilares : on connait tous Kim et sa passion dévorante pour ladite licence de films d'action, son monologue ne fait que commencer.
- On dirait qu'on a perdu Adrien pour quelques heures. Quel dommage.
Je me désintéresse du petit groupe de garçons à l'autre bout du salon et lève les yeux vers Alya. Goguenarde, elle me tend un verre et une assiette débordante de petits fours, que je lui tiens obligeamment le temps qu'elle s'installe parmi les énormes coussins rassemblés à même le sol. Une fois confortablement assise, elle récupère son verre mais refuse l'assiette.
- C'est pour toi. Mange.
Je hausse un sourcil.
- Non merci, je…
- Ce n'était pas une proposition mais un ordre. Je suis sûre que tu as sauté le repas de ce midi. Alors mange.
- Alya, tu m'as déjà fait le coup avec un saladier de chips et le bol de crudités de toute à l'heure. Je n'ai vraiment plus faim.
- Quoi, ils ne sont pas bons mes petits fours faits avec amour ?
- Je suis passée par la cuisine en arrivant, Alya. La poubelle débordait de cartons d'emballages de surgelés.
- Ok, rectification : ils ne sont pas bons mes petits fours réchauffés avec amour ?
Elle me décoche un regard pétillant de malice, et je m'esclaffe. Je finis par déposer l'assiette entre nous et, pour faire bonne figure, je prends une mini-pizza et la déguste avec ostentation. Approbatrice, elle mord joyeusement dans un friand, tout en scrutant la pièce d'un regard satisfait.
Les invités sont venus au compte-goutte – je n'étais pas la dernière arrivée en fin de compte. La majorité des élèves de notre ancienne classe est maintenant présente, plus quelques « pièces rapportées » comme Alya se plaît à appeler Kagami avec qui elle est restée en contact, Luka le frère de Juleka, ou même Marc le copain de Nathaniel rentré avec lui de Lille. Après cette journée forte en émotions, l'ambiance est simplement tranquille et chaleureuse, et de petits groupes se sont formés ici et là dans l'appartement d'Alya.
À l'insistance de Rose, Juleka et Luka ont apporté leurs guitares. Assis en tailleur au pied du canapé, l'un face à l'autre, ils improvisent ensemble une mélodie inspirée de leur dernier voyage, un curieux mélange entre une berceuse et un chant tzigane. Leurs doigts courent sur les cordes, et il leur suffit d'échanger un regard pour que soudain le tempo et la tonalité évoluent, plus rapides et entrainants. Yvan les observe avec attention, ses mains tapotant la cadence sur ses genoux. Assise sur le canapé derrière lui, Mylène a noué ses bras autour de son cou et fermé les yeux, sourire aux lèvres. Rose se balance en rythme, articulant en silence des paroles connues d'elle seule.
Le départ de Juleka et Luka avait mené leur groupe de musique à se dissoudre. Yvan a cependant continué à pratiquer la batterie, et chanter comme composer est littéralement une seconde nature chez Rose. Qui sait, peut-être qu'ils vont reprendre les répétitions, maintenant que leurs deux guitaristes sont rentrés à Paris ?
Les autres se sont réunis devant l'écran plat pour un tournoi de jeux vidéo. À en croire les exclamations dépitées de Nathaniel et la voix claironnante d'Alix, cette dernière est en train de le battre à plate couture à Ultimate Mecha Strike IV. Lorsque le rouquin jette l'éponge, c'est Kagami qui récupère la manette disponible, à l'étonnement de tous. Alix s'empresse de lancer une nouvelle partie, aussi bruyante et provocatrice que Kagami s'avère mutique et concentrée. Un brusque silence s'abat sur le groupe lorsque chacun se rend compte que non seulement Kagami se défend bien, mais qu'elle réussit même à mettre Alix en difficulté. Peu à peu, tous les spectateurs présents se choisissent une combattante à soutenir à grands renforts d'applaudissements et d'éclats de rire.
Confortablement calée parmi mes coussins dans un coin du salon, je les observe avec le sourire. La normalité d'une telle scène a quelque chose de troublant après cette journée de commémoration, comme si une page s'était tournée pour nous tous. Mais n'était-ce pas le but de cette soirée ?
Près du buffet, Kim et Adrien poursuivent leur discussion animée.
- Et leurs parapluies ? En vrai, ils sont blindés ?
- Kim, tu sais qu'on parle d'un film ? Je ne suis pas sûr que…
… Ou plutôt, Kim enchaîne les questions surexcitées tandis qu'Adrien peine à placer plus de quelques mots d'affilée, le tout sous l'œil railleur de Nino, qui se garde bien d'intervenir.
- T'inquiète pas, va, me souffle Alya. On va laisser Adrien se dépatouiller encore un peu, puis j'organiserai un concours de bras de fer afin de rassembler tout le monde pour le dessert. Kim laissera Adrien tranquille, il ne résiste jamais à une compétition.
J'acquiesce en silence, néanmoins incapable de me détourner d'Adrien. Depuis l'autre bout de la pièce, Nino s'en aperçoit et lui donne un discret coup de coude avant de me désigner du menton, amusé. Adrien suit son regard et m'adresse un sourire penaud. Je réponds d'un rictus maladroit – et d'un rougissement, bien malgré moi.
Dire qu'il est là, enfin. Ce n'est que pour une semaine, mais c'est déjà inespéré… !
- Et voilà, cette journée est terminée, soupire Alya en se pelotonnant dans ses coussins. Enfin !
- …Oui.
- Tu as tenu le coup, Marinette. Bravo. Tu vois, tu en étais capable.
- Tu trouves… ?
Je grimace, ramenée à la réalité.
- J'ai à peine dormi de la semaine. Aujourd'hui, j'ai piqué ma crise à cause de Kim, je t'ai crié dessus et j'ai séché les cours. Je n'ai pas pu assister à toute la cérémonie de commémoration. Adrien m'a retrouvée sur un banc public à broyer du noir…
- Pour ta défense, on a tous mal dormi cette semaine, il suffit de regarder les valises sous les yeux de tout les gens ici présents.
Tout en parlant, elle compte méthodiquement sur ses doigts pour appuyer ses arguments. L'effet se veut à la fois précis et comique.
- Les cours n'étaient pas obligatoires aujourd'hui. Kim a déjà oublié ton coup d'éclat et personne dans la classe ne t'en veut d'être partie, parce qu'il faut être un saint ou bien s'appeler Adrien pour supporter les frasques de Kim sans sourciller. Et regarde-nous ce soir : tu es vivante, et plutôt en bonne santé comparé à il y a quelques mois. Adrien est rentré à Paris pour la semaine et il va passer ses journées au lycée avec nous. C'est le principal, non ? Non ?
Alya me donne un petit coup d'épaule, et je lève enfin les yeux de mon jus de fruit. Son sourire est rassurant, presque rayonnant. Elle voit toujours la coupe à moitié pleine, je la reconnais bien là.
- Peut-être, oui, marmonné-je.
- Une chose à la fois, Marinette, OK ? Tu nous as tous bluffé avec ta rémission, mais tu n'es pas Superwoman !
« Une chose à la fois. »
Je me fige, la gorge nouée. Alya l'ignore, mais c'était ce que Tikki me répétait tout le temps.
- Et moi non plus, d'ailleurs, enchaîne-t-elle un peu plus bas. Mais je crois que j'ai compris ce que tu m'as dit ce matin, au lycée.
Son changement de ton est radical. Elle a croisé les bras, pensive.
- Je te répète depuis un an qu'on est les gagnants dans cette histoire. Mais, face à la foule aujourd'hui, j'ai… J'ai réalisé que c'était loin d'être aussi simple de penser comme moi. Je suis désolée d'avoir été aussi insistante… Tu veux bien me pardonner ?
- C'est déjà fait, Alya.
Elle hésite avant de me faire une timide accolade, et je la lui rends avec reconnaissance. Je craignais qu'elle ne m'en veuille encore pour ce matin, mais il semble qu'elle avait exactement les mêmes craintes. Elle a un petit rire soulagé, et c'est soudain comme si un poids disparaissait de mes épaules.
- Moi aussi, je voudrais m'excuser, ajouté-je plus doucement.
- T'inquiète pas, va. Tu fais mal quand tu t'énerves, mais pas à ce point.
Elle me tapote le dos tout en m'adressant un clin d'œil.
Des applaudissements triomphants nous tirent de notre bulle : Kagami vient de battre Alix à plate couture. Notre championne de roller fait claquer son chewing-gum, exceptionnellement silencieuse. Elle échange un regard défiant avec Kagami, puis les deux filles entament aussitôt un nouveau round, sous les acclamations de leurs supporters d'un jour.
- Demain, c'est une nouvelle année qui commence pour nous tous, soupire Alya. Ça va le faire, hein ?
- Oui, sûrement.
Pour avoir lu et entendu à plusieurs reprises son discours, j'ai bien compris que ce qui a fait tenir Alya jusqu'ici, c'est de pouvoir donner un sens à toute cette tragédie. Une utilité à ce désastre. Elle n'est pas devenue notre porte-parole par hasard…
- Profite de ta fête et des autres, Alya. Et promis, je vais manger encore un peu.
- Ah, j'espère bien, grommelle-t-elle avec emphase. Sinon, tu auras affaire à moi.
Elle me fait les gros yeux comme lorsqu'elle met en garde ses petites sœurs, puis elle se lève d'un bond.
- Allez, le dessert ne va pas s'organiser tout seul, hein ? À tout de suite !
D'abord surprise, je la soupçonne alors de vouloir faire place nette : Max a provoqué Kim en duel sur Mecha Strike, libérant ainsi Adrien qui déjà s'avance dans notre direction.
- Elle est toute à vous, Messire Kingsman, ironise-t-elle en singeant une révérence.
- Oh non, Alya, toi aussi ? déplore Adrien d'une voix théâtrale.
Alya éclate de rire. Elle prend Nino par la main et l'entraîne dans la cuisine. J'ai un sourire attendri, qui disparaît vite quand Adrien se laisse tomber parmi les coussins près de moi. Mon cœur bat la chamade – encore. Dans quelques secondes, mes mains vont se mettre à trembler, et mes joues vont rougir…
…ça va être comme ça à chaque fois ?
Exaspérée contre moi-même – ça fait presque un an, ça devient ridicule ! – je jette mes hésitations aux orties et je l'enlace, le visage dissimulé contre sa chemise – tiède, douce. Adrien se fige aussitôt. Son cœur accélère tout contre mon oreille. Paradoxalement, ça m'apaise.
- Euh… D'accord, souffle-t-il, statufié.
Lovée contre lui, je me fais violence pour ne pas balbutier.
- Ça… ça te dérange ?
- Pas du tout. Au contraire. Mais… toi, ça va ? Ça avait l'air sérieux, ta discussion avec Alya.
Je hoche la tête.
- On s'est disputées ce matin. Tout va bien maintenant, mais… Elle a eu des mots qui m'ont fait penser à Tikki.
Il a comme un temps de flottement. Puis son bras se referme sur moi avec précaution, et il se laisse aller contre les coussins. Il m'embrasse longuement le front, à la naissance de mes cheveux : c'est sa façon de me témoigner sa tendresse – depuis le tout début, depuis la cour chez Maître Fu. Je déglutis, le cœur chaviré.
- Là, chuchote-t-il en resserrant son étreinte. Tout doux, ma Lady.
Je souris pour moi-même.
- Fais attention. Tu devrais arrêter de m'appeler ainsi, au moins pour la semaine. Si Alya t'entend, elle risque d'avoir des doutes.
- Ah, ça, c'est impossible. J'ai toujours un cahier des charges très strict en ce qui concerne les retrouvailles avec ma belle coéquipière.
J'ai un rire un peu amer.
- N'importe quoi. Je n'ai plus de masque, plus de kwami.
- Peut-être. Mais tu n'en as pas besoin pour être mon héroïne.
Les accords de guitare se mêlent aux tintements assourdis du jeu de combat. Le fredonnement sans paroles de Rose se mêle aux bruitages électroniques du jeu vidéo et aux acclamations des spectateurs. Les averses de neige ont repris avec force, et les flocons crépitent contre la baie vitrée. Le cœur battant d'Adrien me berce, paisible, rassurant.
Je baisse les paupières, épuisée mais sereine. Je me sens plus en sécurité que jamais.
- Marineeeeette ? me lance soudain Alya depuis la cuisine. Tu en as fait quoi, du gâteau ? Tu es bien venue avec ?
Adrien a un petit soupir contrarié. J'écarquille les yeux.
Oups.
.
.
- Ah, Alya avait donc bien commandé son gâteau pour ce soir ! Il est toujours là, dans les frigos. Je me disais aussi, que c'était curieux !
Je fais les cent pas sur le trottoir, catastrophée.
- C'est ma faute, Papa, j'étais censée l'emmener avec moi, et j'ai oublié, et…
- C'est pas grave, ma puce. Alec était sur le point de rentrer chez lui, il va faire un détour pour te le déposer. Attends-le en bas de chez Alya pour qu'il n'ait pas à se garer.
- Oui oui ! Merci Papa ! Et désolée, vraiment… !
- Ne t'inquiète pas, Marinette. Amuse-toi bien avec tes amis. Préviens-nous quand tu te mets en route pour rentrer. On t'attendra, avec ta mère. On t'aime.
J'acquiesce et bredouille encore un merci avant de raccrocher. Adrien m'adresse un regard interrogateur, resté à l'abri dans le patio de l'immeuble d'Alya. Je le rejoins, essoufflée par mes allées et venues nerveuses – et inutiles.
- C'est bon, l'apprenti de mes parents va nous livrer le gâteau en voiture.
- Super, on est sauvés ! s'exclame-t-il joyeusement.
Je souris à mon tour, encore un peu gênée. J'avais une seule tâche à accomplir pour ce soir, et j'ai réussi à me planter. Il faut croire que certaines choses ne changeront jamais.
- Heureusement, poursuit Adrien en contemplant l'averse de neige. La boulangerie de tes parents n'est qu'à dix minutes à pied, mais je nous voyais mal y aller par ce temps.
Je consulte rapidement les prévisions météo sur mon téléphone.
- Oui. Et ça ne va pas aller en s'arrangeant, on dirait…
Adrien a un petit rictus ironique.
- Plagg doit être ravi, lui qui adore la neige et le froid. D'ailleurs, où est-il passé ? Il boude ?
J'ouvre par réflexe ma petite sacoche qui s'avère vide, mais je ne suis pas inquiète.
- Il a dû rester là-haut dans la cuisine. Il est passé maître dans l'art de chiper des restes quand personne ne regarde, plaisanté-je. Alors un buffet, c'est l'affaire du siècle pour lui !
- Oui, c'est vrai ! Pendant mes shooting, les en-cas et les buffets destinés aux équipes des photographes diminuaient drastiquement à chaque fois que j'étais dans les parages. Nathalie avait même fini par croire que je ne suivais pas mon régime, elle était furieuse !
Le rire d'Adrien est léger, presque chantant. Les joues roses, je murmure, sincère.
- Merci encore de m'avoir laissé Plagg. Sans lui, ça aurait été… différent. Plus difficile, sûrement.
- Je sais, ma Lady. C'est bien pour ça qu'il fallait qu'il reste.
- Et… Et Nooroo ? Comment va-t-il ?
- Je l'ai réveillé hier. Ça n'a duré que quelques instants, mais il va un peu mieux… Enfin, je crois. Il se souvenait de sa vie avec mon père. Et il m'a appelé Adrien, pas Gabriel. Il était désolé pour tout ce qui s'est passé avec Maitre Fu.
Le sourire d'Adrien s'amincit. Il tire de sa propre sacoche une petite boite en velours noir que je reconnaîtrais entre mille.
- Oh, tu le gardes sur toi maintenant ?
- Mmh. Je ne me sentais pas de le laisser tout seul à Londres.
- Oui… Je comprends.
Il referme sa sacoche avant de me faire un sourire timide.
- La mémoire a l'air de lui revenir de plus en plus. Peut-être que son réveil sera plus doux s'il voit ce qu'on est devenus, tous les deux. Je te le présenterai un jour, s'il est d'accord… Et si tu le veux bien, toi aussi.
J'acquiesce en silence. Je n'ai rencontré Nooroo qu'une seule et unique fois : à l'hôpital, le jour même où Adrien a trouvé son Miraculous dans les affaires léguées par son père. Nooroo était désorienté et très affaibli à l'époque, et il aurait ensuite tout oublié de ce jour-là. Mais si Adrien pense que Nooroo est prêt à nous rencontrer, alors je lui fais confiance.
- Bien sûr. J'espère qu'il acceptera…
Adrien se détend, comme s'il avait craint que je refuse. D'un même ensemble, nous relevons la tête pour admirer la nuit noire, les flocons de neige qui voltigent dans la lumière crue des réverbères.
« La vie continue. Elle continue toujours, cette garce. Nous sommes bien placés pour le savoir, toi et moi. »
Les paroles de Plagg résonnent encore dans ma tête, lourdes de sens. Comme Tikki, comme les autres kwamis qui ont vu défiler leurs Porteurs des siècles durant, Plagg sait mieux que quiconque ce que c'est de devoir faire son deuil, de passer à autre chose après avoir tout perdu. Rencontrer Nooroo n'est en fait qu'une étape : c'est à nous, les derniers Porteurs, de le soutenir pour qu'il n'ait pas à affronter seul le désastre d'il y a un an. Il faut tout faire pour qu'il se sente prêt à repartir et à vivre. Peut-être avec nous, ou avec un autre Porteur de confiance, un jour ? Qui sait ?
Refaire nos vies. S'appuyer sur ce qu'il nous reste pour bâtir autre chose. Plagg a raison, c'est ce que Tikki aurait voulu. Je soupire discrètement, la gorge nouée. À sa manière, Alya aussi est dans le vrai : demain, une toute nouvelle année commence. Mais ce soir, je n'arrive pas à déterminer si cela m'inspire du soulagement, de l'angoisse, ou simplement une grande fatigue…
- Au fait ? Tu en es où, avec ton bel inconnu ?
Je tressaille, tirée de mes réflexions. Adrien me fixe du coin de l'œil, dans l'expectative. Je prépare longuement ma réponse. Plagg a beau dire, je ne suis pas encore prête à révéler à Adrien que le bel inconnu, c'était lui.
Lui, depuis le tout début… Tout comme Marinette était sa chère Lady dès le premier jour. Est-ce que Maître Fu l'avait seulement prévu ?
- Il a quitté Paris l'an dernier, mais j'ai gardé contact avec lui. Je le connais mieux, maintenant. C'est… C'est vraiment quelqu'un de bien.
- Ah.
Il cille et garde le silence. Il a changé, mais je sens toujours lorsqu'il est mal à l'aise. Touchée, je viens passer mon bras autour du sien, puis je pose la tête contre son épaule. Décidemment, qu'est-ce qu'il a grandi…
Je baisse les paupières. C'est plus facile de lui dire les choses sans le regarder, comme au téléphone pendant ces douze derniers mois.
- Rassure-toi, Chaton, c'est avec toi que j'ai envie d'être. Pour de bon.
Il a un petit rire très doux, vaguement moqueur.
- Et s'il rentre un jour à Paris ?
Je soupire. Je viens me placer devant lui. J'ai à peine croisé son regard – ses yeux verts, limpides, perçants – que déjà mes joues se mettent à chauffer.
- Pourquoi tu me demandes ça, Chaton ? Alors que tu connais déjà parfaitement ma réponse ?
Il a soudain ce rictus que seul Chat Noir semblait savoir faire : fier, narquois, mais indéniablement tendre. Comme d'habitude, mon cœur fait un bond.
- Parce que je suis l'éternel jaloux de ton bel inconnu, me souffle-t-il. Et parce que j'adore t'entendre dire ce que tu penses de moi, ma Lady. En plus, tu rougis comme jamais à chaque fois.
Je plisse les yeux, soupçonneuse.
- Tu n'en sais rien. Je ne te l'ai toujours dit qu'au téléphone. Jamais en face.
- Pas besoin de te regarder pour deviner quand tu rougis, Bug'inette. Je l'entends dans ta voix.
Il a un temps d'arrêt, puis il s'écarte et penche la tête sur le côté, comme un chat prêt à jouer avec sa proie. Pour un peu, je verrais presque sa queue de cuir battre ses mollets. Il ronronne, espiègle :
- … On parie ?
Et il baisse les paupières. Je croise les bras, exaspérée. Mais son sourire est contagieux, et je m'avoue vaincue. Avec ferveur, je murmure :
- « C'est toi que je veux. Toi, et personne d'autre. »
C'est la même réplique que lors de cette nuit de neige et de batailles, quand je l'ai enlacé dans ce supermarché, bouleversée par mes blessures mais rassurée de l'avoir retrouvé. Cependant, le ton est différent. De tout ce que j'ai pu lui avouer jusqu'à aujourd'hui, cette phrase est ce qui ressemble le plus à un « je t'aime », et nous le savons tous les deux. Malgré mes efforts pour rester de glace, ça ne loupe pas : je sens mon cœur s'emballer, mes joues virer au cramoisi. Je retiens mon souffle, dans l'expectative. Adrien reste immobile, paupières baissées. Puis, peu à peu, son sourire s'accentue, radieux.
- Gagné. Tu as rougi, ma Lady.
Il entrouvre les paupières, et ses prunelles vertes étincellent comme jamais. Les bras croisés, campée sur mes jambes, je m'entends marmonner.
- … Fier de toi, Chaton ?
Il a un petit rire à peine audible.
- Absolument, ma Lady. Il y a un an, j'aurais tout donné pour être celui qui te fait rougir.
Ses mains tièdes empaument mes joues brûlantes. Je ferme les yeux. Ses lèvres viennent doucement effleurer les miennes. Je noue mes bras autour de son cou, pressée de renouveler ce contact, étrange mais familier, inoubliable.
Et, comme un an auparavant, le monde alentours semble s'effacer. La rue, la neige, le vent, le froid, tout disparaît. Ne restent que ses mains légères sur mes joues et ses cheveux soyeux sous mes doigts. La douceur de ses lèvres, la chaleur de son souffle, l'émoi que tout cela déclenche au creux de mon ventre.
Et l'envie de recommencer. Encore, et encore.
Adrien murmure tout contre mes lèvres.
- Je sais qu'on va passer toute la semaine ensemble… Pourtant, je voudrais tellement que cette fête ne s'arrête jamais. Jamais.
Il m'enlace soudain avec une force presque étouffante.
- Je n'en reviens pas, gémit-il. Tu es là… On est là, ensemble ! Tu m'as tellement manqué !
Je ne sais pas quoi répondre, surprise de son brusque lâcher-prise, lui qui jusque-là a été un modèle de retenue et de confiance en soi. Je lui rends finalement son étreinte, les larmes aux yeux.
- Toi aussi, tu m'as manqué. Ça va aller maintenant, Chaton. Parce que, tu te rappelles ? Nous sommes forts chacun de notre côté, mais…
Il acquiesce en silence. Je l'entends renifler avant de poursuivre, d'une voix plus affirmée.
- … Mais à deux, nous le sommes plus encore… !
Il se recule pour pudiquement essuyer ses joues d'un revers de manches.
- Ce n'est que le début de tes vacances, Chaton.
Son sourire, associé à ses yeux encore noyés de larmes, me serre le cœur autant qu'il m'attendrit. Je me hausse sur la pointe des pieds et l'embrasse. Il a un soupir profond, presque un ronronnement, et m'enlace à nouveau.
Un vrombissement de moteur en approche fait voler notre bulle en éclats. L'apprenti de mon père est là.
.
.
De retour dans l'appartement d'Alya, le gâteau tant attendu dans les bras, nous restons figés sur le pas du salon. Il est tard, et la fête devrait être bientôt finie. Et pourtant...
- Mais… qu'est-ce que vous faites ? s'exclame Adrien, désarçonné.
Les lieux ont changé de façon radicale. Tous les meubles ont été repoussés contre les murs. Des couvertures et des oreillers sont éparpillés par dizaines à même la moquette. Nos amis forment un grand cercle, cartes Uno en main, à rire aux éclats. Alya surgit d'un couloir, les bras chargés de gros coussins et de plaids.
- Soirée blizzard ! claironne-t-elle. Vous avez vu le temps qu'il fait dehors ? Aux infos, ils viennent de recommander de ne plus sortir par mesure de sécurité. Le métro ferme ses stations les unes après les autres, et circuler en voiture dans Paris sera bientôt impossible. Du coup, presque tout le monde va passer la nuit ici, mais pas d'inquiétude, je gère ! Ma mère cuisinait pour la cérémonie du Maire ce soir, du coup mon père et elle vont rester là-bas. Les jumelles sont chez une de leurs copines de classe. Ma grande sœur Nora ne devrait pas tarder à rentrer de la salle de sport, et d'ici-là on a l'appartement pour nous tous seuls ! Bon, qui n'a pas encore son oreiller ?
Rose et Mylène agitent les bras avec entrain pour attirer son attention. Tandis qu'Alya leur jette un à un ses coussins, Nino vient récupérer la boîte du gâteau d'entre nos mains stupéfaites.
- Vous étiez passés où, vous deux ? Vos portables sonnaient dans le vide, on a cru que vous étiez partis malgré la tempête. On commençait à s'inquiéter !
Je me sens rougir, et Adrien n'en mène pas large non plus. Je bénis en silence le froid glacial qui pourrait aisément expliquer nos joues cramoisies.
- En fait, on est restés dans le hall d'entrée, déclare Adrien d'une voix plus ou moins assurée.
- C'est Alec l'apprenti de mon père qui est passé en voiture pour nous apporter le gâteau, renchéris-je.
- Super ! En parlant de ça, Marinette, si tu dors ici, tu devrais rappeler tes parents pour les prévenir. Adrien, tu crois que ton chauffeur accepterait de venir te récupérer seulement demain matin ? Avec la tempête qui se lève, ce ne serait pas très prudent de lui faire prendre la route, non ?
Nino a un clin d'œil équivoque. Adrien retrouve peu à peu un sourire éclatant, et même calculateur.
- Je peux toujours essayer. Techniquement, je suis censé être rentré au manoir depuis déjà plusieurs heures, mais Monsieur G. a « oublié » de m'y déposer en me ramenant de l'aéroport. Quelle chance, quand on y pense.
Nino écarquille les yeux, ébahi.
- Non, Monsieur G. est de ton côté cette fois ? Dément !
- N'est-ce pas ? Lui aussi, il doit être content de me voir. Il a accepté de me couvrir pour la soirée.
Penchés l'un vers l'autre, les deux compères chuchotent avec des airs de conspirateur.
- Tu crois qu'il pourrait aussi « oublier » de venir te chercher ce soir ? Au moins jusqu'à ce que les routes soient complètement bloquées ?
- Peut-être. Je vais lui faire un texto…
Riant sous cape, Nino repart avec le gâteau. Adrien me fait un clin d'œil typiquement Chat Noir ainsi qu'un discret baisemain, puis il dégaine son téléphone et suit Nino en cuisine. Je le regarde s'éloigner, amusée, quand un frémissement agite ma petite sacoche. Feignant d'y chercher mon portable, je croise le regard étincelant de Plagg. Tout en se frottant la panse, il a un rot sonore – qui heureusement passe inaperçu au milieu des échanges surexcités entre joueurs d'Uno.
- Ton Alya, c'est un vrai génie, ronronne-t-il.
Je recule de quelques pas dans le couloir et porte le téléphone à mon oreille pour simuler un appel.
- Parce qu'elle avait préparé le buffet du siècle ? Gros morfal, va…
- Pas seulement. Ses placards débordent de jus d'orange, de chocolat en poudre et de pains au lait. De quoi organiser un petit-déjeuner pour une armée. Elle avait tout prévu pour cette nuit, TOUT. Je suis fan.
Il a une expression si émerveillée que je ris à mon tour. Je contemple l'assemblée de mes amis, concentrés sur leur jeu. Mylène dépose une carte maîtresse, sûre de son effet, et Max, râlant à qui mieux mieux, est contraint de piocher sous les huées hilares des autres joueurs. Un peu en retrait, Rose et Juleka partagent une paire d'écouteurs et leurs dernières musiques favorites, comme si elles n'avaient jamais été séparées. Luka et Yvan sont penchés sur l'amoncellement de boites de jeux de société d'Alya, occupés à expliquer à Kagami et Marc les bases du Loup-Garou, le jeu de cartes fétiche de notre classe à l'époque du collège. Avec autant de participants, la partie promet d'être mouvementée !
- Qui veut du gâteau ? s'exclame Nino en sortant de la cuisine, chargé de plusieurs assiettes bien garnies.
Une dizaine de mains pressées se lèvent. J'appelle mes parents pour de bon, néanmoins à peu près certaine de leur réponse positive. Pendant ce temps, Adrien fait le service, radieux. S'il souriait comme ça pendant ses shootings, ses fans ne répondraient plus de rien...
Il voulait que cette fête ne s'arrête jamais. Coïncidence ? Son souhait est exaucé.
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Suggestion : « Flight From The City » – Jóhann Jóhannsson
- Le jour se lève sur la contrée de Thiercelieux. Le dernier Villageois est mort, les Loups-Garous ont gagné, annonce Max le maître du jeu. Bravo les filles !
- Yessss !
Alix et Mylène se tapent fièrement dans les mains. En maugréant, Alya fait signe qu'on lui renvoie les cartes.
- Et zut ! Que faisait la Sorcière pendant ce temps ? On n'aura même pas eu droit à sa Potion de résurrection !
- Sûrement qu'on a dû la descendre dans les tous premiers tours, se vante Alix. Je me demande qui c'était, d'ailleurs. Marinette, c'était toi ?
Je secoue la tête en levant ma propre carte, jusque-là posée face cachée devant moi comme c'est l'usage.
- Eh non ! Je n'étais qu'un banal Villageois cette fois-ci !
- C'est pas plus mal ! me lance Alya en récupérant ma carte. Dès que tu as un rôle qui sort de l'ordinaire, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Sans vouloir t'offenser, ma grande !
J'ai un petit rire en accusant le coup de bonne grâce. Elle a cent fois raison – j'étais la Petite Fille lors de la partie précédente, et j'étais donc censée espionner les Loups-Garous pendant leur tour de jeu tout en évitant de me faire repérer : ça n'aura duré qu'un tour, j'étais tellement peu discrète qu'ils m'ont éliminée en premier.
Quelques joueurs quittent le cercle installé par terre au beau milieu du salon, les uns afin de se dégourdir les jambes, les autres pour se ravitailler en gâteau et en chocolat chaud dans la cuisine. Les coudes et la nuque douloureux à force de rester à plat ventre pendant plusieurs parties d'affilée, je roule sur le dos et m'étire avec soulagement. Dehors, le vent s'est levé, et la tempête de neige fait rage. Je me pelotonne avec délice sous le plaid que m'a prêté Alya. Dans ma petite sacoche contre moi, Plagg, enfin repu, a un ronronnement très discret… à moins que ce ne soit un ronflement ?
À l'autre bout du cercle, Alix rassemble elle aussi les cartes et en profite pour vérifier quelle personne jouait quel rôle.
- Non, Yvan, tu jouais la Petite Fille ?! On ne t'a absolument pas calculé, et pourtant j'ouvrais l'œil !
- Laisse tomber, Alix, j'ai renoncé à espionner dès que j'ai vu que tu faisais partie des Loups-Garous, soupire Yvan. Pas question de me faire éliminer.
- Bon, en attendant, moi j'aimerais bien savoir qui était Cupidon, et pourquoi il m'a désigné comme Amoureux avec Adrien en début de partie, ricane Nino. Il a réussi à se faire descendre dès le troisième tour, et donc moi avec !
- Mais je me disais que vous seriez tellement mignons, tous les deux, gazouille Rose, sa carte Cupidon serrée dans ses mains. Et j'avais raison, vous étiez vraiment chou à essayer de vous protéger l'un l'autre !
Mylène et Alix s'esclaffent, surexcitées par leur récente victoire.
- Le plus drôle dans tout ça, c'est qu'Adrien était le troisième Loup-Garou, affirme Alix, narquoise. Pas de bol, Nino, vous n'aviez presque aucune chance de vous en sortir, tous les deux.
- Bon, on en fait une dernière ? s'impatiente Kim en bâillant. Faut que ça bouge, sinon je m'endors.
- Faudrait déjà que je récupère toutes vos cartes, le tempère Alya en battant le paquet. Nathaniel, Marc, faites passer. Adrien, s'il te plait, ta carte !
Devant l'absence de réaction de l'interpellé couché à ma droite, je roule sur le côté et pose une main sur l'épaule d'Adrien. Après un bref instant de stupeur, je murmure :
- … Il dort.
- Non ? Dans un boucan pareil ? s'étonne Alya. Mais comment il fait ?
J'ai un haussement d'épaules pour toute réponse. Alors que les éclats de rire et les remarques moqueuses fusent en cette fin de partie, Adrien dort à poings fermés, allongé sur le ventre, son oreiller serré entre ses bras croisés. Attendrie, je remonte sa couverture sur sa nuque. Sa journée a dû être épuisante, entre son shooting et le voyage de retour sur Paris.
- Bon, c'est reparti ! déclare Max, élu Maître du Jeu pour la soirée. On distribue les cartes. Pour rappel, vous les regardez une seule fois, puis vous les laissez posées devant vous pour ne pas vous faire démasquer. On ne les brandit pas à la vue de tous quand c'est notre tour, n'est-ce pas, Rose ?
- Voui voui…
Quelques petits rires s'élèvent dans l'assemblée. Max commence alors la narration du jeu comme il sait si bien faire.
- Mesdames et messieurs, bon retour en Thiercelieux ! La nuit tombe, tout le village s'endort…
Chacun baisse la tête et ferme les yeux pour écouter le Maître du Jeu narrer son histoire. L'ambiance redevient calme, faussement paisible tandis qu'il appelle un à un les joueurs à effectuer leur premier tour.
- … J'appelle la Voyante ! Elle se réveille, et en silence, elle me montre le Villageois qu'elle souhaite sonder…
En tant que Maître du Jeu, Max est le seul à pouvoir se lever pour aller et venir au centre du cercle. Il doit montrer la carte du joueur désigné à la Voyante, puis la reposer.
- La Voyante en a fini avec ses visions pour cette nuit, elle se rendort. Maintenant, les Loups-Garous se réveillent ! Ils ouvrent les yeux, et en silence, ils se concertent… Ils choisissent leur prochaine victime… Ils ont choisi. Leur premier Villageois est exécuté en silence…
Il y a un frôlement, un petit grognement et un cri étouffé de loup hurlant à la Lune.
- …en silence, j'ai dit, reprend le Maître du Jeu d'un ton vaguement railleur. Sauf si les Loups-Garous veuillent à tout prix se faire démasquer par leurs voisins.
Un rire étranglé lui répond. J'ai un rictus tout en essayant de déterminer de quel côté du cercle il provient.
- Les Loups-Garous sont maintenant repus, ils se rendorment. Sorcière, j'appelle la Sorcière maintenant !
J'ouvre les yeux comme demandé. Max balaie le cercle du regard et finit par me repérer.
- La Sorcière est réveillée. La Sorcière voit qui a été attaqué en cette nuit funeste. Que fera la Sorcière ?
Il me montre Alya du doigt, qui les yeux fermés fait la moue, attentive et encore dans l'ignorance de ce qui est arrivé à son personnage. Je hausse les sourcils avec emphase : en tant que détentrice de la carte de la Sorcière, j'ai le droit de guérir un joueur pour lui permettre de survivre… ou pas. Je souris à Max et lui fais un signe de pouce en l'air. Il acquiesce.
- La Sorcière dans sa grande mansuétude a décidé d'utiliser sa Potion de guérison. Elle sauve le malheureux villageois blessé. Satisfaite, la Sorcière se rendort.
Je referme les yeux.
- Le jour se lève sur Thiercelieux ! Tout le village s'éveille. Fort heureusement il n'y aura pas eu de mort cette fois-ci, mais l'agitation règne. Il est temps pour les villageois de se réunir, et de désigner un coupable pour l'attaque de cette nuit !
Tous les joueurs relèvent la tête, et les débats commencent, d'abord hésitants, puis chacun se prend au jeu pour défendre ses opinions. Très vite le ton monte, même si l'ambiance reste bon enfant.
- Les Villageois ont voté, Alix, tu es accusée d'être un Loup-Garou et condamnée à mort !
- Aaaah je me meurs ! Mes frères, vengez-moi à la prochaine lune !
Après avoir mimé un décès atroce et douloureux avec force gargouillements comiques, Alix retourne sa carte au vu et su de tous. Elle n'était pas tenue de le faire – certains préfèrent emporter leur secret dans la tombe et donc gardent leur carte pour eux – mais elle était bel et bien un Loup-Garou, cette fois encore.
- Après cette exécution fortement cathartique, reprend Max avec un ton ampoulé, le Village tout entier se rendort. J'appelle la Voyante ! Elle se réveille, portée par ses visions. En silence, elle me montre la personne qu'elle souhaite sonder cette nuit…
Le Maître du Jeu appelle les joueurs les uns après les autres.
- Maintenant, les Loups-Garous se réveillent, assoiffés de sang et de vengeance ! En silence, ils se consultent… Ils vont désigner leur prochaine malheureuse victime…
Et le jeu continue, inlassablement.
J'étouffe un énième bâillement, les yeux douloureux. Mon insomnie de la nuit dernière commence sérieusement à me peser. Et c'est pourquoi, quand quelques tours plus tard les Loups-Garous décident de m'éliminer, je me mets volontiers en retrait tandis que les villageois survivants débattent sur le prochain Loup-Garou présumé.
Je me pelotonne sur le côté, indifférente à la dureté du sol. Même si la partie bat son plein, riches en rires et en répliques théâtrales, Adrien dort toujours à poings fermés. Une mèche de cheveux frémit au rythme lent de sa respiration, et vient régulièrement lui chatouiller la joue, lui causant à chaque fois un froncement de nez. Amusée, j'hésite avant de doucement écarter la mèche récalcitrante. Il réagit à peine, a seulement un soupir. Je l'observe en toute quiétude, attendrie.
Je baisse les paupières et inspire profondément. Je ne m'étais pas sentie aussi apaisée depuis…
…depuis quand ?
.
.
Je frémis et rouvre les yeux : il fait beaucoup plus sombre qu'avant. Adrien dort toujours mais repose maintenant sur le côté, face à moi. Il a un petit sourire, et je rougis en constatant que sa main semble s'être délibérément posée sur la mienne. Je reste crispée un long moment, le cœur trépidant. Puis je décide de ne pas retirer ma main.
- On se calme, Porteuse. Bon sang…
Plagg vient se poser sur l'oreiller d'Adrien et me jette un regard sardonique. Les joues cramoisies, je l'invective à voix basse.
- Plagg, d'où tu sors ?
- Je faisais un dernier tour dans la cuisine. Le gâteau était délicieux, ç'aurait été un crime de le laisser se perdre, couine-t-il fièrement en se frottant la panse.
- Tu vas te faire repérer… !
- Mais non…
Je hausse la tête et jette un regard discret aux alentours. Les jeux sont terminés, et depuis longtemps à l'évidence. Toutes les lampes sont éteintes hormis celle du couloir de l'entrée. Quelques joueurs semblent comme moi s'être endormis sur place, pelotonnés sous leurs propres couvertures. D'autres ont investi les canapés ou les énormes coussins dans un coin du salon. Les absents sont probablement allés s'allonger dans les chambres. Près de la cuisine, Alya discute à voix basse autour d'un chocolat chaud avec sa sœur Nora, qui vient probablement de rentrer de la salle de sport malgré la tempête.
Je me rallonge, décontenancée – je croyais avoir fermé les yeux à peine quelques instants. Mais ma fatigue s'est comme évaporée, je me suis donc assoupie bien plus longtemps que quelques minutes. Le cœur battant, je contemple Adrien qui dort à poings fermés, et cette vision m'apaise peu à peu, une nouvelle fois.
J'entends Nora quitter la pièce. Je risque un coup d'œil dans sa direction : Alya, qui balayait le salon du regard, me surprend. Elle a un petit sourire et m'interpelle d'un chuchotis, tout en me montrant les quelques couvertures et l'oreiller qu'elle tient dans ses bras.
- Ça va ? Tu as tout ce qu'il te faut ?
J'acquiesce d'un sourire, d'un hochement de tête. Elle dépose les affaires sur la table et me salue d'un clin d'œil.
- Super. Bonne nuit !
Elle enjambe avec précaution les personnes allongées par terre – sursautant quand Kim laisse échapper un ronflement sonore à son passage – et disparaît dans le couloir. Après quelques instants, la lumière s'éteint, mais contre toute attente, le salon n'est pas tout à fait plongé dans l'obscurité. Dehors, les lampadaires combattent vaillamment la tempête, et une lueur bleutée filtre par les baies vitrées de l'appartement.
Plagg émerge prudemment de l'oreiller d'Adrien. Après avoir vérifié les alentours, il s'étire avec bonheur et va se pelotonner dans les replis de sa couverture, à l'ombre de son cou. De là, il a un long bâillement, ponctué d'un clignement d'yeux narquois.
- Jalouse, Porteuse ?
Je lui fais un rictus amusé pour toute réponse. Satisfait, il se roule en boule et ferme les paupières, heureux comme un coq en pâte. En à peine quelques minutes, sa respiration se ralentit, ses vibrisses d'habitude frémissantes s'effondrent. Il dort déjà.
Les minutes passent. J'écoute les innombrables respirations qui hantent la pièce, calmes et sereines. J'observe Adrien, qui ne sourit plus et qui a l'air innocent comme jamais, ainsi endormi sous la lumière blafarde et changeante que nous renvoient les flocons. Je n'ose pas bouger, ma main dans la sienne, réconfortée et pourtant incapable de fermer durablement les yeux, comme toujours pendant mes nuits d'insomnie.
… Et zut.
J'hésite encore quelques instants, puis je rapproche mon oreiller et mon plaid de ceux d'Adrien. Je me blottis contre son torse, crispée et cramoisie comme jamais. Il a un grognement somnolent, puis un léger sursaut suivi d'un silence. Et enfin son bras se dégage, vient glisser dans mon dos et me serre contre lui. Rassérénée, je me détends, et il a un soupir satisfait. Sa respiration reprend contre moi, lente et paisible. Elle me berce.
Quelque part au-dessus de ma tête, Plagg a un petit ricanement.
- J'en étais sûr. Jalouse, va.
Je souris, les yeux fermés.
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Suggestion finale – Inspiration de départ pour l'écriture de BRN 23 :
« Nandemonaiya - Present vers. » by Akane and BriCie (« Your Name » Cover)
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La prochaine parution sera la dernière. Je songe à y ajouter une – petite – surprise… Alors si vous avez passé un bon moment de lecture, si vous avez quelque chose à dire sur BRN pour marquer son final, c'est le moment ! Merci merci merci par avance !
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