Notes:
Toutes les créations originales liées à The Wolfman (2010) ne m'appartiennent pas, et je n'en tire aucun profit non plus. Ceci est une simple histoire, inventée pour le simple plaisir d'écrire, rien d'autre !
Chapitre 2
La jeune femme leva la tête en poussa une exclamation de surprise mal contrôlée. L'homme se tenait devant elle en bas des marches, les mains dans les poches. Il était en veston brodé et bras de chemise, les cheveux noirs et l'air inquisiteur, sourcils froncés. On ne pouvait dire s'il avait un air contrarié, mais il semblait particulièrement aux augets.
Agnes se releva, en cherchant ses mots du mieux qu'elle pouvait, mais tout sortit de sa bouche en un flot plutôt incontrôlable.
« _Monsieur, je suis désolée, je m'appelle Agnes Layton, c'est l'agence de Londres qui m'envoie, je suis femme de chambre, j'ai voulu rentrer par la porte des domestiques, mais lorsque j'ai sonné, à plusieurs reprises d'ailleurs, personne n'est venu m'ouvrir, alors je suis repassée par l'entrée principale et je sais bien que cela est interdit au personnel de maison de pénétrer par cet accès-là, mais je pensais que l'on allait mieux m'entendre, et comme personne ne venait — »
L'homme l'interrompit en levant un index vers sa propre bouche, et monta les quelques marches qui les séparait. Devant son air imposant, la voix de la jeune femme mourut dans sa gorge et elle se contenta de garder un air contrit.
« _Je vous prie de me pardonner, mademoiselle Layton. Je suis Lawrence Talbot, votre nouvel employeur », commença-t-il en poussant la porte, dans un terrible grincement. « A dire vrai, je vous attendais plus tard dans la journée. Aussi je suis parti faire une visite de mes terres. » Il lui fit signe d'entrer, avant de la suivre. « Il est parfaitement normal que personne ne vous ait ouvert pour la simple raison qu'il n'y a que nous ici. »
Le hall d'entrée était plongé dans la pénombre, d'une part parce que la plupart des volets intérieurs n'avaient pas été ouverts, d'autre part à cause de la saleté et du lierre qui recouvrait les vitres de manière générale. La jeune femme mit un léger moment avant de s'acclimater à ce manque de lumière. Cela ne l'empêcha pas de rebondir sur ce que venait de dire Lord Talbot.
« _Nous serons les deux seules personnes à vivre ici, monsieur ? »
Il se tourna vers elle en arquant un sourcil.
« _En effet, si vous acceptez de travailler pour moi. »
La jeune femme ne répondit pas immédiatement, essayant de retrouver tous ses moyens, ce que son maître prit pour de l'appréhension.
« _Est-ce qu'on vous a raconté des choses au village ? »
Agnes soutint son regard du mieux qu'elle pouvait.
« _Je ne me suis pas arrêtée au village. Mais Nichols, celui qui m'a conduite ici, m'a raconté des histoires assez perturbantes. »
Cette nouvelle sembla fortement contrarier Lord Talbot. Il enfouit à nouveau ses mains dans ses poches en contemplant le bout de ses chaussures. La jeune femme trouvait son comportement étrange pour un riche héritier de bonne famille. De plus, il possédait un accent qu'elle ne parvenait pas à identifier.
« _Je suis désolé que vous l'ayez appris de cette manière, mademoiselle Layton. J'imagine que l'on vous a raconté une histoire sordide de bête qui parcoure la campagne et ses environs. »
Agnes ne put que hocher la tête, curieuse d'entendre la suite. Il lui fit signe de le suivre dans une pièce sur leur droite, qui était en fait un grand salon.
« _Sur ce compte-là, je suis obligé de dire que les histoires sont vraies. J'ai moi-même vu cette bête, et les villageois vous raconteront qu'elle m'a même terriblement blessé. Heureusement j'ai… survécu à cette attaque. Mais je ne peux en dire autant de mon père et de son majordome, de mon frère… ainsi que de sa fiancée. »
La jeune femme se sentit obligée de dire quelque chose.
« _Je suis… je suis vraiment désolée que vous ayez eu à subir tant de pertes, monsieur. Je ne peux imaginer ce que vous devez ressentir. »
Talbot hocha la tête sombrement, avant de poursuivre.
« _Je vous remercie. Ce qui est faux, en revanche, c'est de dire que je les ai tués de sang-froid. » Un temps passa pendant lequel Agnes s'imagina qu'il devait revoir des souvenirs pénibles au fur et à mesure qu'il parlait. « Croyez-moi, je me battrai toujours contre cette engeance qui a décimé ma famille. Mais il faut croire que mes méthodes ont été efficaces, car depuis les événements de l'an passé, la bête n'a plus tué. »
« _Donc… » hasarda la jeune femme, « donc nous sommes en sécurité à l'intérieur de la maison ? »
« _Tout à fait. J'ai pourtant la certitude que la bête n'a pas quitté la région », répondit aussitôt Talbot. « Aussi je vous demanderai simplement— si vous acceptez de rester, de respecter certaines règles afin de ne pas mettre votre vie en péril inutilement. »
Il s'avança alors en une grande enjambée vers elle, et se pencha légèrement. En prenant son temps, il l'observa avec une mine préoccupée.
« Vous êtes jeune… » murmura-t-il comme en se parlant à lui-même, « et bien différente de ce que j'avais imaginé. Si vous avez des doutes, je ne vous retiendrai pas, et je ferai en sorte que vous trouviez une place ailleurs. Mais si vous restez, je peux vous promettre que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que vous soyez en sécurité. »
Agnes, qui levait des yeux impressionnés sur lui, hocha la tête et parvint à retrouver suffisamment de jugeote pour dire :
« _Qu'attendez-vous de moi exactement ? Les gens vous jaser de me savoir seule avec vous, bien que cela ne me dérange guère. Enfin, je veux dire — »
Il l'interrompit en reculant légèrement, détroussant ses manches afin qu'elles recouvrent à nouveau ses bras. L'écart de température était notable, et l'intérieur de la maison était beaucoup plus frais.
« _Je comprends vos interrogations, elles sont légitimes. A cause de ce qui s'est passé, personne n'a voulu revenir travailler à Talbot Hall. Il faut dire que, déjà à l'époque de mon père, les visiteurs étaient rares… Mais cela va faire un an et demi que la vie a quitté cette maison et je souhaite que cela change. Je me rends compte que ce n'est pas une maison qu'une seule personne peut entretenir. Je vous demanderai de surtout veiller à la tenue de mon quotidien, aux repas, à mon linge et à ce que vous vous sentirez capable d'entretenir, de nettoyer ou de remettre en état. Vous aurez votre espace privé pour vous seule et vous avez ma parole de gentilhomme qu'il ne se passera jamais rien d'inconvenant entre nous. Est-ce que cela vous semble acceptable ? »
Agnes considéra un instant la proposition et tout ce que venait de dire Lord Talbot.
« _J'aurai bien mes dimanches de libres, les jours fériés et la possibilité d'aller voir ma famille une fois par an pendant deux jours ? »
La demande sembla surprendre Talbot, qui finit par esquisser l'ombre d'un sourire.
« _C'est ce qui est accordé habituellement en Angleterre ? » demanda-t-il avec une spontanéité qui donna envie à Agnes de répondre du tac au tac :
« _Tout à fait monsieur. Mais, sans vouloir vous manquer de respect, monsieur, de quelle partie d'Angleterre venez-vous ? Je n'ai jamais entendu quelqu'un parler comme vous auparavant. »
Cette fois-ci, un rire gronda dans la poitrine de Talbot. La jeune femme nota le manque de chaleur dans ses yeux, pourtant elle devina qu'il avait dû être une personne qui aimait rire.
« _Ce n'est pas un accent que vous entendrez par ici, cela est certain. J'ai passé la majeure partie de ma vie en Amérique, mademoiselle Layton. »
Agnes était à deux doigts de lui dire que les femmes de chambre n'étaient appelées que par leur nom de famille, sans « mademoiselle » cela était réservé à l'intendante de la maison, qui était d'un rang supérieur aux autres femmes domestiques. Mais elle se retint au dernier moment. Après tout sa situation dans cette maison était pour le moins… originale. Elle en tirerait donc le meilleur parti.
Elle se contenta de hocher la tête.
« _J'accepte de rester dans ce cas, monsieur. Mais, vous me disiez qu'il y avait des consignes à respecter ? »
Pendant le reste de l'après-midi, Talbot montra l'ensemble de la maison à la jeune femme, afin qu'elle commence à prendre ses marques. La jeune femme était à la fois émerveillée par la splendide demeure que Talbot Hall avait dû être par le passé, intimidée par les nombreux trophées de chasse exposés çà et là, et secrètement affolée en voyant la montagne colossale de travail que cela représenterait de la remettre en état. La poussière, les toiles d'araignée et même des feuilles mortes avaient envahi les pièces du rez-de-chaussée, tandis que les étages n'étaient guère en meilleur état. Elle remarqua la différence lorsqu'ils arrivèrent dans l'aile des appartements de Lord Talbot. On pouvait clairement observer que son passage régulier dans certaines pièces avait freiné la progression de la saleté, sans tout à fait l'arrêter pour autant.
Ils montèrent ensuite à l'étage des chambres des domestiques, sous les toits, et elle remarqua que son maître était devenu légèrement moins à l'aise.
« _C'est la première fois que je monte ici, » avoua-t-il. « Je découvre cette partie en même temps que vous. »
La jeune femme s'en amusa intérieurement, bien qu'elle lui répondît que cela était tout à fait compréhensible. Elle avisa rapidement chaque chambre en constatant qu'il allait falloir qu'elle fasse un ménage énergique avant de pouvoir coucher dans l'un des lits. Elle espéra secrètement qu'il n'y ait pas de rats ou de souris.
Quand ils redescendirent pour explorer la cuisine, Agnes su que cela allait probablement devenir sa pièce préférée de la maison. Les grandes casseroles, poêles à frire et timbales en cuivre étaient pendues au mur, un grand plan de travail trônait au milieu de la pièce. En s'approchant du robinet de l'évier, Talbot expliqua que les canalisations étaient encore en état et que les fourneaux fonctionnaient normalement, puisqu'il s'en était servi de temps à autre, quand il ne faisait pas cuire directement le produit de sa chasse dans la cheminée de la salle à manger.
Agnes ne fit pas de remarque, mais n'en pensa pas moins. Elle se demanda si ce n'était pas l'apparition de la femme dans la maison qui obligeait l'homme à redevenir un minimum civilisé.
Quand le grand tour fut terminé, Talbot rappela une dernière fois les consignes à la jeune femme, puis lui dit qu'elle n'aurait qu'à faire la cuisine ce soir-là, le servir, puis aller se coucher. Agnes entreprit tout d'abord de nettoyer ce dont elle aurait besoin pour cuisiner, puis se mit en quête de nourriture.
Heureusement pour elle, le maître avait dû se rendre au marché du village il n'y avait pas si longtemps que cela. Dans le garde-manger elle trouva des pommes de terre et du lard. Elle pouvait tirer un trait sur la crème et le beurre qui avaient ranci depuis très longtemps apparemment, mais elle trouva des œufs qui semblaient encore frais. Avec le fruit de ses trouvailles, Agnes parvint à faire une grosse omelette au lard où elle ajouta tout ce qu'elle avait pu trouver, sauver, découper et mettre dedans de comestible.
N'ayant plus qu'à réchauffer toute cela, la jeune femme partit dans la grande salle à manger où un feu était déjà en train de crépiter. Elle vit Talbot qui lui tournait le dos, observant le feu. Elle se dit qu'il n'avait probablement pas envie d'être dérangé, et avisa le grand vaisselier. Elle en sortit une belle assiette plate, une creuse, des couverts, un verre, puis alla les dépoussiérer puis les laver à l'eau claire dans la cuisine. En chemin, elle se faisait la réflexion qui si au moins le maître s'occupait des cheminées, cela lui ferait toujours quelque chose en moins à faire. De plus, elle n'aimait pas beaucoup allumer les feux. Quand elle revint mettre la table, Talbot n'avait pas bronché.
« _Voulez-vous que je vous installe près du feu, monsieur ? » demanda-t-elle avec sa vaisselle dans les mains.
Talbot se retourna avec un air clairement sorti de ses pensées, puis retrouva ses manières et hocha la tête.
« _Oui, ce sera parfait. »
« _Vers quelle heure voulez-vous manger, monsieur ? » poursuivit-elle en disposant les couverts à la place indiquée. Elle se fit la réflexion qu'elle n'avait jamais vu de table aussi longue.
« _Quelle heure est-il ? »
La jeune femme tourna la tête vers la grande horloge, qui était de toute évidence hors d'état de fonctionner. Elle sortit alors sa propre petite montre à gousset dont elle avait attaché la chaînette à la poche de sa robe. Elle avait dû couter une fortune à sa mère, mais grâce à elle, elle avait toujours pu effectuer ses tâches domestiques de manière efficace.
« _Il est 18h30, monsieur. Est-ce que 19h vous conviendrait ? »
Il sembla légèrement soulagé qu'elle lui fasse cette suggestion. Comment allait-il savoir qu'il était l'heure de manger ? se demanda-t-elle en retournant en cuisine. Cela était difficile à dire, mais quand l'heure arriva, elle sourit de la réponse : il n'avait pas bougé de la cheminée.
Elle lui apporta une carafe d'eau, remarquant qu'une bouteille de vin avait déjà été entamée. Agnes se fit la réflexion que cette dernière avait dû être sa meilleure compagne depuis tout ce temps. Elle espérait simplement qu'il n'en abuse pas.
Pendant que Talbot mangeait seul dans la salle à manger, la jeune femme se tenait en retrait près de la porte de service. Elle attendit patiemment qu'il termine de boire et de manger, puis réapparut pour le desservir.
« _Vous allez pouvoir vous reposer, mademoiselle Layton, votre journée a été longue et pleine d'émotions j'imagine » dit-il en se levant de table.
La jeune femme hocha la tête timidement, puis lui souhaita une bonne nuit avant de retourner à la cuisine. Là, elle se fit une fricassée rapide avec les restes, fit une vaisselle et décida de monter se coucher.
L'escalier de service des domestiques semblait ne pas avoir servi depuis une éternité, se dit-elle en tenant fermement son bougeoir dans la main. Le bois grinçait à chacun de ses pas, et il faisait un froid de canard inhabituel.
Agnes ne rêvait que d'une chose : pouvoir s'étendre dans un lit et ne plus bouger. Pourtant la dure réalité lui revint en mémoire quand elle ouvrit la porte de la chambre qu'elle avait choisie : il allait falloir qu'elle nettoie le lit avant de pouvoir dormir dedans.
Une fois le couvre-lit secoué par la fenêtre pour se débarrasser d'un maximum de poussière, elle vérifia que des rongeurs n'avaient pas élu domicile dans le matelas, mais constata qu'il était étrangement en parfait état. Cela la surprit, car il était très courant que les chambres abandonnées regorgent de parasites en tout genre, allant de la souris aux punaises de lit.
Se rappelant les consignes que Lord Talbot lui avait données, elle s'enferma à double tour, ferma la fenêtre et les volets puis se coucha.
Progressivement, une petite routine s'installa à Talbot Hall. La jeune femme se levait à l'aube, se préparait, mangeait rapidement puis préparait le petit déjeuner de son maître qui se levait lui aussi de bonne heure. Elle allait ensuite aérer sa chambre, faisait son lit, changeait sa literie à intervalle régulier, et avait pris l'habitude de faire sa lessive dans le cours d'eau qui se trouvait juste devant la propriété. Le reste de la journée s'écoulait en définitive assez tranquillement : tandis qu'elle avait décidé de commencer à nettoyer le hall d'entrée, Lawrence Talbot passait ses journées à lire, à faire du feu, à aller couper du bois ou chasser. Il lui arrivait de partir faire de longue promenade, à cheval ou à pied. Il prenait grand soin de sa monture et avait montré à Agnes où se trouvait la carriole du domaine si elle avait besoin d'aller faire des courses en ville.
Cela ne tarda guère car la maisonnée avait fonctionné sur ses maigres réserves avant son arrivée. Il fallait à présent que la jeune femme fasse des provisions, et de tout. Seulement, elle ne voulait pas aller demander de l'argent à son maître sans motiver ses dépenses. En nettoyant un petit secrétaire, elle avait trouvé une mine et du papier. Ce matin-là, elle entreprit de lister rapidement tout ce qui lui était indispensable pour le bon entretien du logis et vint présenter sa liste à son maître alors qu'il était en train de lire dans le salon.
« _Monsieur Talbot, excusez-moi de vous déranger, » dit-elle en avançant à pas discrets vers lui.
Ce dernier releva les yeux de son livre. Il était allongé dans l'un des sofas, pensif. Il se redressa en la voyant arriver. Elle lui tendit sa liste de course et lui expliquant à combien elle estimait les dépenses.
« _J'ai fait une liste rigoureuse de tout ce dont j'aurais besoin, à la fois pour cuisiner mais également pour continuer à nettoyer la maison et le linge, monsieur. Je vous promets que je suis économe, mais ces dépenses ne peuvent être évitées. »
Talbot observa quelques instants la liste avant de la lui rendre.
« _Vous avez une écriture appliquée, » commenta-t-il avant de poursuivre aussitôt. « Je vous fais confiance, mademoiselle. Je n'ai eu jusqu'à présent aucun reproche à vous faire et je veux que cela continue ainsi. »
Satisfaite, la jeune femme acquiesça.
« _Cependant, monsieur, je voulais vous demander… si vous pouviez m'aider à atteler le cheval à la carriole ? Ce n'est pas une chose que j'ai l'habitude de faire. »
« _Oh, bien sûr. »
Agnes dû reconnaître qu'elle était impressionnée par la force de Lord Talbot. En un tour de main il avait attelé le cheval et l'avait faite monter. Cependant, il la contempla un instant avec un sourcil froncé. Puis, sans crier gare, il monta à côté d'elle sur la place du conducteur.
« _Je vais vous accompagner pour votre première sortie, mademoiselle. Si vous n'avez jamais conduit un cheval de votre vie, cette route pourrait être dangereuse. Je vous propose que je tienne les rennes pour l'allée, puis vous conduirez au retour. »
Sa surprise passée, la jeune femme ne put qu'approuver le point de vue de son maître. La route était en effet difficile par endroits, et elle aurait tôt fait de renverser la carriole par-dessus le talus si elle n'y prenait pas garde.
« _Quand nous arriverons au bourg, mademoiselle Layton, je vous demanderai de ne pas trop prêter l'oreille aux commérages et de ne pas en divulguer à votre tour, » dit-il pendant tandis que le village de Blackmoor apparaissait devant eux. « Votre arrivée chez moi va avoir attisé la curiosité des gens du cru, et croyez-moi, ils ont déjà une imagination particulièrement développée. Il serait malheureux de leur donner plus de grain à moudre, si vous voyez ce que je veux dire. »
« _Je peux vous assurer que si l'on m'adresse la parole, je ferai attention à ne pas parler de ce qui ne les regarde pas. »
Il lui lança une œillade satisfaite et ils continuèrent le chemin en silence.
Le village de Blackmoor était l'image même des petits bourgs anglais traditionnels : pour y accéder, on devait traverser un petit pont de pierre depuis lequel on admirait déjà les maisons à toits hauts et pointus et la rue principale. Une fois arrivée sur la petite place centrale, Lord Talbot descendit et lui tendit une main pour l'aider à descendre. La place comportait une ancienne halle de marché, ainsi qu'une fontaine couverte. Déjà, Agnes pouvait voir les regards qu'on leur lançait à la dérobée. Personne n'osait vraiment les approcher. Son maître lui donna une somme d'argent suffisante pour ses achats, puis lui dit qu'il avait une affaire à régler à la mairie. Ils se retrouveraient à la carriole dans un petit moment.
En voyant son employeur tourner les talons, la jeune femme aurait voulu lui demander de rester avec elle. Il avait beau avoir souvent un air intimidant, Agnes aurait justement eu besoin de cela pour affronter le regard des villageois. L'avoir à ses côtés l'aurait davantage rassurée.
Pendant la majeure partie de ses courses, les commerçants se contentèrent de la dévisager en la servant. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour se montrer aimable, mais sa politesse se heurta à des regards peu amènes et curieux. Peut-être se demandaient-ils si elle aussi portait le signe du malin à présent ? S'ils croyaient que son maître était un monstre ou un suppôt de Satan, tout était possible.
Elle dû faire différents allers-retours à la carriole car personne ne voulait l'aider à transporter ses sacs de provisions. Le dernier trajet fut le plus pénible car elle devait porter un sac de pommes de terre et un autre de carottes. Elle n'avait pas bientôt fait trois pas qu'elle entendit des voix d'enfants dans son dos. Agnes n'était pas certaine de ce qu'ils disaient car ils semblaient marmonner entre eux, mais bientôt elle sentit qu'on lui avait jeté quelque chose dans le dos. En poussant une exclamation mécontente, elle se retourna avec peine, ses charges dans les bras, pour se rendre compte que les garnements s'étaient munis de petites pierres.
« _Ça ne va pas, non ? » s'étonna-t-elle avec humeur. « Retournez chez vous ! Ce ne sont pas des jeux, ça ! »
Elle allait poursuivre son chemin quand une pierre lui fit l'effet d'une décharge en bas des reins. Des rires suivirent. Poussant cette fois-ci un petit cri de douleur, elle se tourna à nouveau, cette fois-ci rouge de colère.
« _Je pensais pourtant vous avoir dit —» mais elle avait à peine commencé sa phrase qu'aussitôt une pierre la percuta au front.
Avec un cri déchirant elle s'effondra par terre, ses sacs lui échappant des mains. Son réflexe fut de s'allonger par terre en se protégeant le visage de ses bras. Elle entendit vaguement les rires cruels des enfants en s'attendant à une nouvelle attaque, mais bientôt ce furent des hurlements qu'elle entendit. Elle voulut voir ce qui se passait, mais elle voyait trouble et son front était anormalement mouillé. Elle vit la silhouette de quelqu'un qui leur flanquait apparemment des coups de pieds et qui leur criait dessus, avant d'accourir vers elle.
Cette fois-ci elle reconnut Lord Talbot à ses cheveux de jais et son regard pénétrant tandis qu'il s'agenouillait à ses côtés.
« _Quelle bande de sales ***, » grommela-t-il en la soulevant dans ses bras. Il l'installa avec beaucoup de précaution à l'arrière de la carriole de façon à ce qu'elle soit allongée au milieu des provisions, et chargea ce qui était tombé par terre. « Ne tentez pas de vous relever tout de suite », dit-il en contournant la voiture. Il s'assit ensuite et lança le cheval à vive allure.
Le voyage passa dans une espèce de brouillard. La douleur au coin de son front était cuisante, et elle réalisa vaguement que la sensation de mouillé qu'elle sentait au bout de ses doigts était du sang. Tout ce qu'elle pouvait voir à travers sa vue brouillée était les nuages dans le ciel, mais ces derniers étaient teintés de rouge et légèrement déformés.
La carriole finit enfin par s'arrêter. Elle n'attendit pas longtemps avant de voir son maître qui la prenait à nouveau dans ses bras, descendait la voiture et pénétrait dans la maison. A grands pas il entra dans le salon et l'installa sur l'un des canapés. Mais la jeune femme avait ses propres idées.
Elle se redressa en disant :
« _Il faut que nous rentrions les sacs dans la cuisine, où les produits frais vont se gâter avec cette température, monsieur Talbot. »
Ce dernier prit une voix douce mais ferme.
« _Je vous entends, mademoiselle Layton, mais votre état est ce qu'il y a de plus urgent pour le moment, » opposa-t-il en la faisant s'allonger à nouveau. Elle voulut résister, mais la force de conviction de son employeur fut la plus forte.
Avec un soupir elle obtempéra quand il lui ordonna de ne pas bouger pendant qu'il allait chercher de quoi nettoyer son front. Elle commençait à s'assoupir quand il revint auprès d'elle.
« _Vous ne devez pas vous endormir, mademoiselle, ou vous pourriez ne pas vous réveiller, » dit-il en lui tapotant gentiment les joues.
En la prenant à moitié dans ses bras il la redressa contre le dossier du sofa et entreprit de passer un linge humide sur sa tempe. La jeune femme ne put retenir une réaction de douleur bien qu'elle ne dit mot.
« _Vous êtes courageuse, » dit-il d'un ton patient, tandis qu'il continuait de nettoyer sa peau.
« _Je… vous donne du travail alors que c'est moi qui suis votre employée, » dit-elle d'un air un peu abattu. « J'en suis désolée. »
« _Foutaise, » rétorqua-t-il. « En étant mon employée vous êtes également sous ma responsabilité. Je vous avais promis ma protection au moment de votre arrivée, vous en souvenez-vous ? »
Agnes trouva le moyen de plisser les lèvres avec un soupir.
« _Ah, elle sourit. Cela est bon signe, » commenta son maître avec un air plus dégagé qu'elle ne lui connaissait guère. « Ces gredins ne vous ont pas ouvert le front trop profondément, heureusement. Je ne pense pas que cela demande des points de suture. Mais nous devrons surveiller cela régulièrement. J'irai cet après-midi chez l'apothicaire pour lui demander ce qu'il faut appliquer dessus. »
Sentir son maître si près d'elle était assez troublant pour Agnes, et elle ne parlait pas de sa vue. Elle pouvait sentir sa chaleur ainsi que son odeur, quelque chose de masculin et de terrestre qui lui rappelait le parfum des plantes après la pluie. Une partie d'elle avait envie d'être enveloppée toute entière dans cette odeur, mais une autre parvint à lui rappeler le sens des réalités.
« _Maintenant que je suis hors de danger, nous devons décharger la carriole, » parvint-elle à dire en essayant de se relever. Elle sentit aussitôt le monde tourner autour d'elle. Talbot lui soutint le coude en laissant échapper un grondement de sa poitrine.
« _Mademoiselle Layton, vous êtes —pardonnez-moi l'expression, une sacrée tête de mule. Je vais me charger d'apporter les sacs à la cuisine. Pendant ce temps faites-moi le plaisir de rester assise jusqu'à mon retour. »
De mauvaise grâce, Agnes obtempéra. Mais elle n'attendit pas longtemps avant de s'allonger à nouveau dans le canapé et de fermer les yeux. Si seulement ils avaient eu quelque chose de froid, cela aurait pu calmer la douleur lancinante qui résonnait dans sa tête. Par bonheur il lui avait laissé le linge qui était encore humide et un peu frais. Elle se l'appliqua en essayant de respirer profondément.
Perdue dans des rêves éveillés où elle était en train d'errer dans une forêt profonde, elle sentit une main lui remettre une mèche derrière l'oreille. Agnes rouvrit les yeux et vit Lord Talbot penché au-dessus d'elle qui recula aussitôt. Il avait eu l'air inquiet, mais retrouva rapidement une attitude dégagée.
« _Comment vous sentez-vous ? » demanda-t-il en l'aidant à s'asseoir à nouveau.
« _Ma tête me fait encore un peu mal, mais cela devrait passer, » dit-elle n'osant croiser son regard. Venait-il vraiment de replacer une mèche de cheveux derrière son oreille ? D'une main absente elle tâta son chignon de travail en retrouvant une expression critique. A son grand dam, l'incident l'avait décoiffée et elle devait avoir l'air d'une folle ébouriffée. C'était bien la dernière chose qu'elle voulait.
« Si vous me permettez monsieur, je vais monter me rafraîchir quelques instants puis je vais préparer le déjeuner. »
Elle sentit que Lord Talbot allait protester, mais ce dernier se contenta de lui proposer ses deux mains pour qu'elle se tienne sur ses pieds.
« _Si vous avez la moindre difficulté, vous m'appelez, mademoiselle Layton. Et si vous n'êtes pas redescendue dans quinze minutes, je monte vous chercher. »
La jeune femme lança un regard amusé à son employeur en se mordant la langue, puis quitta le salon.
Comme promis, Lord Talbot alla chercher des bandes, un désinfectant et une pommade chez l'apothicaire dans l'après-midi. Agnes dû reconnaître qu'elle était très touchée par la prévenance de son employeur : jamais elle n'avait connu de personne si attentive, chez un homme qui plus est.
Tandis qu'il lui expliquait la posologie à suivre, la jeune femme se contenta de lever vers lui des yeux plus attentifs. Lawrence Talbot n'était pas dénué de charme, elle l'avait rapidement remarqué une fois sa peur d'entrer à Talbot Hall un peu calmée. Elle ne savait pas pourquoi elle avait pensé qu'il possédait des yeux marrons quand en vérité ils étaient noisette, avec un peu de vert dedans. Cela offrait un contraste frappant avec ses cheveux noirs aux reflets de jais.
« _Est-ce que vous vous sentez vraiment remise, mademoiselle ? » s'interrompit-il en l'observant avec des sourcils légèrement froncés. Il posa momentanément une main sur son bras, ce qui la fit frémir intérieurement. C'était une bonne chose qu'il ne puisse pas lire dans ses pensées.
« _Je vais mieux, je vous assure. Mais je crois que je vais prendre un peu l'air jusqu'à la fin de l'après-midi si vous le permettez, je sens qu'une petite marche en forêt me fera le plus grand bien, et je n'y suis pas allée encore. »
« _Très bien, mais prenez garde, mademoiselle. Ne vous éloignez pas trop, ou vous ne pourrez être rentrée avant le déclin du soleil. »
La forêt de Blackmoor était beaucoup moins lugubre et désagréable qu'elle l'aurait pensé. Des oiseaux chantaient, une petite brise faisait chanter les feuilles des arbres. L'air était considérablement plus frais, ce qui était un soulagement car le mois de juin était particulièrement lourd et moite cette année.
Elle poursuivit sa marche jusqu'à entendre le murmure de l'eau. Les sens en éveil, elle avança d'un pas plus rapide jusqu'à trouver la source du bruit qui grandissait : une chute d'eau au milieu de la forêt, à un endroit surprenamment escarpé. Fascinée, la jeune femme s'assit sur une grande pierre plate recouverte de mousse.
D'une main absente elle ouvrit les premiers boutons de sa robe, puis de son corsage. Loin du moindre regard, elle pouvait se permettre cette petite liberté. Elle finit par s'allonger sur la pierre et regarda la lumière traverser les feuilles vertes comme au-travers d'un drap végétal. Plus le temps passait et moins elle comprenait la raison des villageois de craindre la moindre menace dans les alentours.
Cédant à l'envie de s'abandonner qui l'enveloppait toute entière, Agnes ferma les yeux en goûtant la fraîcheur sur sa gorge. Ses pensées vagabondant où elles le voulaient, elle ne tarda pas à s'imaginer qu'un homme se penchait au-dessus d'elle et l'admirait dans son abandon, belle, femme et pourtant chaste, encore ignorante des caresses que pouvaient lui prodiguer des mains viriles. Cet homme se pencherait sur elle, ne sachant que faire, torturé entre désir violent et retenue. Il frôlerait des lèvres sa gorge offerte, traçant un sillon qui disparaîtrait sous sa poitrine, là où les boutons n'étaient pas encore défaits.
Agnes se mordit la lèvre inférieure en soupirant d'aise. Progressivement les traits de cet homme se faisaient plus familiers, jusqu'à ce qu'elle reconnaisse Lord Talbot. Traversée par un sentiment de gêne, elle pensa d'abord sortir de sa rêverie, mais la tentation du rêve était trop forte : elle se vit plonger les mains dans son épaisse chevelure sombre et le presser contre elle tandis que ses lèvres embrasseraient la partie découverte de sa poitrine. Mais ses mouvements devenaient de plus en plus fébriles, jusqu'à ce que, n'y tenant plus, il arrache le haut de la robe et la blouse pour la découvrir à son regard enflammé par le désir.
La jeune femme revint à elle dans un sursaut, le souffle court. Avec des doigts confus, elle reboutonna sa blouse puis le haut de sa robe jusqu'au col. Était-elle folle ? Qu'est-ce qui lui avait pris de se laisser aller à ce point ?
Ce devait être le coup qu'elle avait reçu sur la tête, en plus de la chaleur et de la solitude. Elle attendit quelques secondes d'avoir repris vraiment ses esprits, puis prit le chemin de retour vers Talbot Hall.
