Thème : Esthétique

Poésie

Si quelqu'un lui avait dit un jour qu'il trouverait de la poésie quelque part dans des entrailles sanguinolentes, Will lui aurait rit au nez. Maintenant, il créait sa propre poésie macabre en compagnie de son amant, à la fois assassin et artiste. Les vers et les vers étaient fait pour s'accorder et provenaient, selon lui, du même endroit, tout comme la grâce des cygnes et le choléra. Sa vision de Dieu était toute particulière, et Will ne la partageait pas. Son seul dieu était le psychiatre, et il le priait à genoux dans le sanctuaire de leur chambre. Dans ces moments-là, la poésie naissait de la danse de leurs corps bien vivants étroitement enlacés.

Poudre

La scène de crime était l'une des plus esthétiques que le docteur Lecter ait jamais vue, et un cadeau de la part de son profiler et meurtrier de mari. La victime était une actrice qu'ils avaient vu jouer récemment au théâtre. Celle-ci avait obtenu le rôle très convoité de la fée blanche en blessant « accidentellement » l'une de ses concurrentes lors des répétitions, et s'était révélée sur scène bien moins bonne actrice que celle qu'elle avait empêchée de monter sur scène. Du moins, c'était le point de vue du cannibale, qui avait vu jouer l'infortunée accidentée l'année précédente. L'usurpatrice était à présent clouée à un arbre comme un papillon piqué sur du liège, possédait des ailes faites d'éclats de miroir brisés, et sa longue jupe trempée de sang camouflait l'absence de ses jambes. Elle avait également de la poudre blanche dans les cheveux, un détail qui intrigua le psychiatre. Une fois seuls dans l'intimité de leur maison, il apprit qu'elle provenait des fémurs de la victime, réduits en poudre.

Abracadabrantesque

— Vous dites qu'il s'est suicidé ?

— Absolument Jack.

— Enfin Will, il a très bien pu sauter, je suis d'accord, mais il s'est découpé les omoplates tout seul ?

— Je sais que ça parait...

— Abracadabrantesque ?

— C'est possible, non ? Avec un miroir et une lame coincée dans un étau ? tenta le profiler.

Jimmy Price et Brian Zeller échangèrent un regard puis levèrent les yeux vers le tueur aux anges qui pendait dans le vide au-dessus d'eux. Avait-il vraiment pu s'infliger ça lui-même ? Les deux hommes en doutaient, et se tournèrent vers le docteur Lecter pour avoir son opinion.

— Peut-être vaut-il mieux ne pas savoir. La vérité est souvent moins intéressante que l'esthétique.

Souffle

Hannibal était amateur de belles choses, mais pas seulement de celles que l'on pouvait toucher. La voix humaine pouvait lui donner les larmes aux yeux, et il aimait également beaucoup ces instants un peu hors du temps où ses victimes poussaient leur dernier souffle. Une ombre se posait sur leurs yeux, et ils n'étaient plus alors que de la viande, une matière première qu'il savait sublimer comme personne. Il avait pensé que jamais personne ne le comprendrait, que jamais personne ne percevrait la beauté derrière la cruauté, puis il avait croisé le chemin de Will. A présent, ce dernier était assoupi contre lui, et le docteur écoutait son souffle lent et régulier. C'était l'une des mélodies qu'il affectionnait le plus.

Oiseau

Quelque chose remuait dans la cage thoracique de la morte, et les deux légistes, Jack et Will se regardèrent, interloqués. Il n'y avait pas de pouls, et une certaine rigidité cadavérique c'était déjà installée, et pourtant...Will recula, ayant une légère absence. Il ne vit qu'un éclair argenté lorsque la scie circulaire fit son ouvrage, et un autre, noir, lorsqu'un oiseau bien vivant sorti de la défunte, les éclaboussant de rouge en ébouriffant ses plumes trempées. Il n'avait jamais rien vu d'aussi étrange et beau à la fois, une métaphore vivante, le cœur-ailé quittant la chair morte pour des cieux plus accueillants. Il recueillit l'animal fragile entre ses mains, bien décidé à en prendre soin.

Couronne

Mourir n'était pas si terrible. La douleur l'avait été, lorsque la scie circulaire avait pénétré sa chair jusqu'à l'os, mais ensuite, il ne se souvenait de rien. Son regard trouble s'arrêta sur un miroir, et il craignit de voir la masse sanguinolente de son cerveau, mais sa tête était intacte, ou presque. Un chose noire hérissée de pointes sortait de sa plaie, semblable à des ronces, ou à des bois de cerf, et tournait tout autour son crâne, lui faisant une couronne bien étrange. Et puis l'instant d'après, il n'y avait plus qu'une simple ligne blanche, une cicatrice d'à peine trois centimètres, et les mains d'Hannibal qui l'examinaient. La drogue qu'il lui avait donnée avant d'essayer de le tuer, puis de changer d'avis, lui avait fait un sacré effet. Il ne reprendrait jamais de cette maudite soupe.

Illusion

Il lui arrivait de plus en plus souvent de voir un cerf sur les scènes de crimes, mais ce n'était pas un cerf commun. C'était une créature sombre aux yeux de nuit et au plumage de corbeau qui aurait pu être terrifiante, ou inquiétante, mais Will avait simplement été intrigué lors de ses premières apparitions. L'animal lui était familier comme s'il était une part de lui-même, et il avait poussé son museau dans sa main comme l'aurait fait l'un de ses chiens. Et comme pour ses chiens, le profiler sentait qu'il suffirait d'un ordre de sa part pour qu'il attaque. Le cerf-corbeau se jetterait en avant, embrochant sa victime désignée sur ses bois cauchemardesques.

Eclair

Will se tourne et se retourne dans son lit, et comme bien souvent ces derniers temps, il rêve du cerf-corbeau. L'animal représente généralement ses envies de tuer, mais cette fois il sait qu'il est l'avatar d'Hannibal. Ses yeux sombres rappellent ceux du psychiatre et son plumage dense et brillant, ses tenues toujours élégantes. Il fait naître un éclair à chacun de ses pas, illuminant majestueusement la nuit. Les arbres prennent feu sur son passage, et bientôt, tout n'est plus que cendres et lumière, beauté et désolation. Lorsque Will se réveille, Hannibal lui manque, et il est prêt à faire davantage qu'ignore le pire pour profiter du meilleur : il est prêt à l'accepter pleinement.

Aubergine

Hannibal avait les yeux fermés, le visage baigné par le soleil couchant, et il paraissait si paisible que Will songea qu'il dormait. En réalité, il pensait à l'un de ses meilleurs souvenirs, en-dehors de ceux qu'ils partageaient avec son amant. Il était encore un enfant insouciant, et il jouait avec le collier de sa sœur Mischa, le faisant tournoyer au-dessus d'elle afin qu'elle l'attrape. Cela la distrayait, et elle se laissait laver plus facilement par sa gouvernante, dans une bassine, au soleil, et en plein milieu du potager. Plus que les reflets d'argent de son collier, la petite adorait la couleur des aubergines, et lorsqu'ils rentrèrent au château, Hannibal en emporta une pour la déposer dans sa chambre, récoltant un baiser mouillé sur la joue comme récompense. Une caresse sur son visage le ramena à la réalité, et sortant de ses pensées, il sourit à Will, l'attirant contre lui.

Champagne

Will n'avait pas l'habitude de boire du champagne, plutôt du whisky, ou bien du vin, et le breuvage pétillant lui était un peu monté à la tête. Beaucoup même, et reprendre la route aurait été imprudent. Le docteur Lecter qui s'était montré plus raisonnable que lui, proposa de le ramener à Wolf's Trap, et sans y réfléchir, Will accepta. Ivre, il observa le médecin pendant que ce dernier conduisait, et fronça les sourcils, ayant l'impression que ses yeux luisaient anormalement dans la pénombre. Quand ce dernier s'arrêta devant chez lui, le profiler frissonna, voyant sur son visage des ombres mouvantes, et il décida de le toucher pour les dissiper. Il ne s'attendait guère à ce que sa caresse sur la joue du médecin donne à ce dernier l'envie de l'embrasser. Alors qu'il répondait à son baiser, il songea qu'il devait être un peu ivre lui aussi.