Thème : Dragon Rouge
Manteau
Reba était habillée chaudement, assise à l'arrêt de bus, et le regard de Francis s'attarda un moment sur son manteau blanc. Il ressemblait un peu à un manteau de fourrure, mais si c'en était, c'était de la synthétique. Il savait reconnaître la vraie fourrure en un seul coup d'œil car sa grand-mère, terrible et sévère, en avait porté toute sa vie. Le regard de Francis dériva sur les courbes de la jeune femme. Sa grand-mère aurait désapprouvé. Il pouvait entendre sa voix, son ton de reproche quand elle prononçait son prénom, en appuyant sur le i de Francis, comme si elle se trouvait juste à côté de lui. S'il passait un peu de temps avec Reba, peut-être qu'il pourrait s'empêcher de penser à elle.
Voix
Il n'aimait pas prendre la parole, surtout en public. Sa voix trop basse, et surtout son élocution, était source de complexe et lui rappelait trop bien la cicatrice qu'il arborait au-dessus de la lèvre. Malgré l'opération, il avait l'impression que rien n'avait changé. Les enfants s'étaient moqués de son bec de lièvre lorsqu'il était plus jeune, mais les mots durs avaient été plus supportables que les regards de pitié des adultes. Ces regards de pitié qu'avaient parfois ses collègues ou des inconnus, encore aujourd'hui. Reba ne le regardait jamais avec pitié, même si elle était au courant pour sa particularité physique. Son regard aveugle se posait sur lui avec douceur et compréhension. Elle l'encourageait à parler, et il faisait l'effort d'essayer, parce qu'elle écoutait. Non pas juste poliment, ou par obligation. Elle l'écoutait vraiment, et c'était une sensation merveilleuse que d'avoir la pleine attention de quelqu'un, sans aucun jugement.
Sensation
Il n'avait jamais laissé personne le toucher à cet endroit. C'était trop intime, trop personnel, et il craignait que ça soit presque douloureux physiquement. Alors quand Reba avança sa main vers ses lèvres, pour « voir » s'il souriait, il attrapa rapidement son poignet. Comment osait-elle ? Sa bouche n'était pas que sa bouche. C'était aussi la gueule du dragon, le monstre tapi en lui. Il pensa un instant comme ce serait facile de lui arracher les doigts, puis il relâcha son poignet. Il ne pouvait lui faire ça. Elle était la plus belle chose qui lui soit arrivée depuis longtemps, peut-être même depuis toujours, et le dragon ne l'aurait pas. Il prononça doucement : « croyez-moi, je souris ».
Dépité
Il n'était pas dépité. Il n'était pas contrarié. Il était furieux. Il s'en était pris aux animaux de compagnie d'abord, comme à son habitude (ici, de nombreux chiens) puis il était entré dans la maison de Graham. Il savait qu'il serait absent, le docteur Lecter le lui avait dit. Il savait qu'il trouverait sa femme et son fils. Sauf que la maison était étrangement silencieuse à son arrivée, vide. Il avait visité chacune des pièces, avant de comprendre que ses victimes étaient dehors. Il avait tiré sur elles, sur la route, mais elles lui avaient échappé de peu. Le Dragon ne lui pardonnerait pas cet échec. Le Dragon allait vouloir lui prendre Reba. Il ne pouvait supporter cette idée, et il pencha la tête vers l'arrière, laissant son cri de rage s'échapper dans la nuit.
Voile
Reba ondulait lascivement sur lui, son corps gracieux entièrement nu, mais pas à ses yeux. Il pouvait voir derrière les apparences, avec les yeux de la Bête. Sa silhouette élégante était nimbée de lumière, et son corps recouvert de voiles ondoyants qui lui rappelaient les rayons de l'astre solaire. Reba avait l'air vêtue d'or liquide, ou de flammes incandescentes : elle était l'incarnation de la victime du Dragon dans l'aquarelle de Blake. La femme vêtue du soleil. Un miracle de beauté, dont l'amour lui réchauffait le cœur, le corps et l'esprit. Il ne la sacrifierait jamais. Il affronterait le Dragon pour elle, même si l'idée seule le terrifiait.
Regard
Elle ne pouvait voir la façon dont il la regardait. Elle ne pouvait pas voir tout ce que son regard exprimait. Le désir. L'affection. L'amour. La cruauté aussi, quand le Dragon regardait par ses yeux. Il valait mieux qu'elle ignore sa part d'ombre, aussi longtemps que possible. Il voulait conserver cette expression douce sur son visage, il voulait qu'elle le serre encore contre sa poitrine, murmurant des mots réconfortants. Il voulait qu'elle reste aveugle à ce qu'il était, mais même sans la capacité de voir avec les yeux, Reba était intelligente. Sensible. Elle sentait bien quand il n'était pas lui-même. A sa façon de parler, à sa façon de se déplacer. Elle sentait peut-être aussi le courant d'air provoqué par les légers battements d'ailes du Dragon.
Arbre
Le repérage ne dura pas bien longtemps car il avait déjà vu l'essentiel sur les cassettes : le lieu était idéal pour qu'il puisse sortir à l'extérieur après son crime, nu et couvert de sang. Il avait également vu que les Leeds avait un animal de compagnie, qu'il éliminerait bientôt. Pour l'heure, il se contenta de graver sa marque sur le tronc de l'arbre dans lequel il avait grimpé pour avoir une vue parfaite de la propriété. Le signe du Dragon Rouge, profondément creusé dans l'écorce, signe annonciateur de la transformation de cette famille. Bientôt, il apposerait sa marque dans la chair.
Parapluie
Il aimait ressentir la violence des éléments. La pluie. Le froid. Il n'emportait jamais de parapluie, et ne redoutait pas de se découvrir dans l'air glacé de la nuit. Il aimait la sensation du vent violent qui le faisait frissonner, et qui faisait sécher sur lui le sang encore frais de ceux qu'il venait d'élever, de transformer. Bien sûr, il souffrait aussi. Mais il endurait la morsure du froid sans se plaindre, le plaisir d'être en connexion avec la nature, en phase avec la lune, surpassant tout cela. Quand il aurait atteint son devenir, il ne tremblerait plus, il le savait. Le feu du dragon brûlerait en lui.
Fatalité
Il avait tout fait pour lui cacher ce qu'il était, jusqu'à ce qu'il n'ait plus d'autre choix que de le lui révéler. De la mettre à l'épreuve. Elle avait voulu fuir, et il la comprenait. Il pouvait tout lui pardonner. Il ne l'aurait jamais eue sans la force du Dragon, mais elle aimait qui il était, avant qu'il n'essaie d'atteindre un autre niveau d'existence. Elle aimait Francis. Et Francis avait décidé de lutter contre la bête une dernière fois, pour elle, avant d'embrasser totalement son devenir. Il aurait aimé vivre avec Reba. Être quelqu'un d'autre, quelqu'un de meilleur, mais c'était trop tard. Le monde ne pourrait comprendre son dessein, et il ne pourrait pas y vivre. Plus maintenant. Tout dans sa vie l'avait mené à cet endroit, à cet instant, où il se décidait à n'être plus que le Dragon. Après avoir dévoré le docteur Lecter, que ne pourrait-il réaliser ? Il pourrait dévorer le monde entier. Il serait l'Apocalypse.
Attente
Les choses ne s'étaient pas exactement déroulées comme prévu. Lecter avait une résistance impressionnante pour un homme qui venait d'être transpercé par une balle, et Graham se battait avec une sauvagerie qu'il ne lui aurait pas imaginée. Le profiler ne semblait pas ressentir la douleur, porté par l'ivresse provoquée par la montée d'adrénaline, et arracha la lame de sa joue, là où il l'avait poignardé. Puis cette lame s'abattit dans sa propre chair, encore et encore, tandis que Lecter lui déchirait la gorge avec les dents, comme un animal. Eux aussi, avaient atteint pleinement leur devenir. Ils allaient le vaincre lui, le Dragon, à la loyale. A coup de poignard, de hache et de dents. Ce serait une mort digne de lui, et cette pensée le réconforta alors qu'il chutait sur le sol froid, son sang se répandant autour de lui et dessinant des ailes qu'il ne pouvait voir. La mort venait. L'attente ne serait pas longue. Au-dessus de lui, brillait une lune écarlate, magnifique, mais Francis lui, voyait un soleil. Ou peut-être le visage d'une femme, auréolé de lumière.
