Hermione Granger arriva en courant au bureau des admissions placé devant la porte d'entrée, tout en lissant ses cheveux pour tenter de les emprisonner dans un élastique. Elle n'avait pas eu le temps de se coiffer ce matin et la queue-de-cheval toute de guingois qu'elle venait de nouer ferait l'affaire pour la journée.

Saloperie de réveil qui n'avait pas sonné ! Quoique, si elle l'avait programmé, probablement l'aurait-il réveillée… Mais voilà, déjà qu'elle ne se souvenait plus comment elle était rentrée du pub où elle avait passé une grande partie de la soirée de la veille avec Ginny et Harry… Comment aurait-elle pu penser à enclencher la sonnerie de ce satané engin ?

Promis, se dit-elle, c'était la dernière fois qu'elle buvait cinq Pina Colada en quelques heures. En étant honnête et en réfléchissant, elle en avait peut-être bien bu le double… Mais ce qu'elle ne comprenait pas, c'est pourquoi elle n'avait qu'un léger mal de tête. Elle aurait dû avoir l'impression d'être enfermée dans la locomotive du Poudlard Express…!

Dolly, la plantureuse rousse qui officiait ce jour aux admissions, la regarda arriver d'un œil torve.

— Je ne dirai rien si tu prends ma garde de dimanche, Granger ! Et attache ta blouse correctement, voilà le boss. Tiens, prends vite ce dossier.

Hermione n'eut que le temps de saisir la pochette de carton et de prendre un air affairé, qu'une grosse voix retentissait.

— Granger ! Je fais la visite des chambres à partir de dix heures. Je vous attendrai à cette heure là au deuxième devant la deux cent une.

Ni bonjour, ni s'il vous plaît, ni merci… Les médecins prenaient vraiment les infirmières pour des larbins ! Hermione leva les yeux au ciel et les reposa sur sa collègue.

— Merci pour l'avertissement, Dolly, ça vaudra bien la garde de dimanche.

— J'y compte bien ! J'adore t'avoir retrouvée, telle que tu l'étais pendant nos années d'école d'infirmières… toujours en retard.

Hermione eut un petit rire.

— C'est vrai, c'est un défaut que j'ai attrapé en quittant Poudlard. J'ai de la chance de t'avoir comme collègue maintenant. Dans l'hôpital où j'ai travaillé à Melbourne, j'avais quelques bons confrères qui me couvraient aussi. Je dois être l'infirmière qui a effectué le plus de gardes de week-end au monde…!

— Tu m'étonnes ! Cela fait à peine deux semaines que tu es ici et je t'ai déjà refilé deux dimanches. C'est mon mari qui va être content !

— Un jour je ne serai plus en retard et je me vengerai.

— Mais oui ! C'est ça ! Quand les poules auront des dents ! En attendant, une patiente attend avec une plaie dans la salle une et une autre dans la deux. Dans la trois, un homme avec une fracture, dans la quatre un enfant qui s'est pris un sort de « crache limace ».

Hermione soupira.

— Ok, je commence par l'enfant.

Elle se dirigeait vers la salle de soins quand sa collègue la rappela.

— Hermione ! Ta blouse !

Baissant les yeux, l'interpellée constata qu'effectivement elle avait attaché les boutons au petit bonheur la chance et entreprit de se rhabiller correctement. Un courant d'air fit voler sa queue-de-cheval. Elle vit du coin de l'œil un homme de haute taille traverser le hall à grandes enjambées souples. Elle n'y prêta pas attention et finit de boutonner son habit. C'est alors que son subconscient saisit quelque chose. Vivement, elle tourna la tête vers l'inconnu mais ne vit plus que sa silhouette qui disparaissait rapidement au détour d'un couloir.

Songeuse, elle se rendit vers l'enfant malade et oublia vite l'impression bizarre qu'elle venait d'éprouver. La matinée passa vite. La tournée des chambres fut pénible. Le médecin-chef donnait le sentiment de la mettre à l'épreuve, ce qui était probablement le cas. Elle dut s'en tirer honorablement puisque le docteur Jillianson ne fit aucun commentaire sur sa présentation des malades.

Il hochait la tête à chaque topo qu'elle lui faisait des patients et elle s'empressait de noter les diagnostics et les traitements à mettre en place. À ce propos, il l'informa que la personne chargée de l'élaboration des potions devait reprendre son poste le jour même, après deux semaines de congé. Et c'était tant mieux car les stocks s'épuisaient vite !

Hermione se rendait à son bureau pour mettre en place les protocoles quand il se fendit d'un «pas mal Granger ! ». La jeune femme reprit son chemin avec le sourire. C'était tout ce qu'il lui fallait pour survivre à cette journée… un compliment.

Les heures s'enchaînèrent, occupant bien la jeune infirmière. En fin d'après-midi, elle fit une liste des potions à prévoir pour le lendemain et la scotcha sur son bureau. Ce serait sa première tâche du jour suivant, aller chercher les remèdes au laboratoire. Elle rédigea une note au préparateur de potions pour le prévenir et l'envoya d'un coup de baguette.. Il faisait nuit quand elle sortit enfin du bâtiment de Sainte Mangouste. Elle enroula son écharpe autour de son cou et resserra les pans de son long manteau. Son mal de tête, léger mais lancinant, ne l'avait pas quitté. Il faisait froid, l'hiver était en avance sur le calendrier en ce mois d'octobre, à Londres. Il pleuvait et le vent soufflait fort. Hermione gagna le point de transplanage et arriva directement à la porte du jardinet de son petit cottage.

Elle avait acheté cette petite maison de quatre pièces dans le Kent, un mois plus tôt, à son retour d'Australie. Elle était partie pour ce pays après avoir refait sa septième année à Poudlard et obtenu ses examens de fin d'études magiques au château. À Melbourne, elle avait retrouvé ses parents à qui elle avait rendu leurs souvenirs et décidé de rester vers eux. La jeune femme avait brillamment réussi ses épreuves d'infirmière au cours desquelles elle avait sympathisé avec Dolly Preston et s'épanouissait à soigner ses congénères.

Huit ans après le retour de leur fille dans leur vie, Monsieur et Madame Granger, tous jeunes retraités, étaient revenus dans leur pays natal. Hermione avait décidé de les suivre et s'était installée à quelques kilomètres d'eux. Néanmoins, elle ne les voyait pas beaucoup puisqu'ils avaient décidé de voyager tant qu'ils avaient la santé. Hermione les y avait encouragés, malgré leurs réticences à la laisser seule souvent. Ils avaient été séparés près de deux ans mais avaient bien profité les uns des autres quand elle les avait rejoints. Elle avait aussi retrouvé Dolly à Sainte Mangouste. Celle-ci avait rencontré quelques années auparavant un séduisant jeune médecin anglais en stage en Australie. Elle était revenue avec lui à Londres et l'avait épousé.

La jeune sorcière leva le sort sur sa porte et entra. Elle se hâta d'allumer la cheminée magiquement. Elle fila à la salle de bain, prit une douche bien chaude et se prépara un plateau avec du thé, des toasts beurrés, de la confiture et quelques cookies. Elle soupira d'aise en se vautrant dans son canapé, dans son coquet petit salon. Le feu marbrait la pièce de couleurs chaudes et Hermione ne ressentit pas le besoin d'allumer la télévision.

Elle grignota son en-cas, laissant son esprit vagabonder. L'image de la silhouette entraperçue le matin revint à son souvenir. Elle ne savait qui était cet homme, mais il lui semblait le connaître. Une réminiscence de son passé. Elle n'aurait pu situer le lieu ni l'époque, juste un sentiment de déjà-vu. Elle soupira, fatiguée. D'un geste de sa baguette elle envoya le plateau à la cuisine, et monta à l'étage. Elle se brossa les dents et s'effondra sur son lit.

Un pâle rayon de soleil joua un instant avec le visage d'Hermione qui s'empressa d'enfouir la tête sous son oreiller. Juste cinq minutes, promis… Un coup d'œil jeté à son réveil la fit bondir du lit. Encore une fois elle serait en retard. Pourtant, elle s'était couchée tôt et avait bien dormi, sans s'abrutir de bruit et d'alcool. Elle devait réellement manquer de sommeil…

Une douche rapide, un habillage express sans prendre le temps de coordonner le pantalon avec le pull et elle était dans son jardin, prête à transplaner. Elle déboula dans le hall de l'Hôpital en courant, comme souvent, et se précipita vers Dolly. Celle-ci la regarda d'un air narquois avant de lui tendre les dossiers de la matinée. Juste deux urgences à traiter.

Hermione traita la première urgence, une plaie faite à un homme par un sort venu d'il ne savait où au cours d'une bagarre et soigna la seconde en un temps-record. Elle regarda sa montre et fit une grimace. Elle avait prévu d'aller à la première heure au laboratoire pour récupérer les potions utiles aux traitements édictés par le docteur Jillianson. À cause de son retard, elle allait devoir déranger le laborantin qui devait être au travail, à cette heure avancée.

En soupirant, elle gagna l'ascenseur qui l'emmena au troisième étage. L'esprit à sa liste de potions, elle arriva à la porte du laboratoire et frappa. Comme aucun bruit ne lui parvenait, elle actionna la clanche mais la porte était fermée à clé. Fronçant les sourcils, elle tenta un « Alohomora » qui n'eut aucun effet. De plus en plus énervée, elle essaya plusieurs sorts qui n'ouvrirent pas plus l'huis.

Alors qu'elle allait tourner les talons pour se plaindre au directeur de l'hôpital, la porte s'ouvrit brusquement. La violence du geste lui arracha un cri et la fit reculer d'un pas. Puis le choc d'un regard, noir, furieux. Et une voix profonde, grave, appartenant au passé.

— Je me demandais quand vous alliez vous montrer insupportable, Granger ! Ça n'a pas trainé !

Les paroles susurrées d'un ton mielleux, transportèrent Hermione une dizaine d'années en arrière. Sous le coup de l'attaque verbale, la jeune femme resta bouche bée face à celui qui avait peuplé ses cauchemars pendant plusieurs mois, après la guerre. Elle était blême, comme si elle avait vu un fantôme.

— Pro… professeur Snape ! bafouilla-t-elle, les yeux écarquillés.

Il haussa un sourcil, croisant les bras sur son torse et la dévisagea sans vergogne.

— Vous avez l'air d'être surprise. Personne ne vous a dit que j'étais le responsable du laboratoire de cet hôpital ?

Hermione se racla la gorge pour pouvoir parler, ébranlée par la rencontre. C'était lui, la silhouette de la veille !

— Non, personne ne m'a dit… Je vous croyais… mort… je vous ai vu mort… dans la cabane hurlante…

Les mots avaient du mal à sortir de sa gorge serrée. Elle le regarda, le détailla et frémit. Il n'avait pas changé. Une haute stature combinée à une maigreur trompeuse, au regard des épaules larges et des muscles de ses bras visibles grâce aux manches de chemises relevées. Des jambes longues et minces, nerveuses. Les cheveux noirs, sans un seul cheveu blanc, les yeux aussi sombres que dans son souvenir, qu'aucune chaleur n'éclairait. S'ils brillaient à cet instant, c'était d'impatience et de mépris.

Severus, d'un geste brusque, lui attrapa le bras et la fit entrer dans le laboratoire au pas de charge, claquant la porte sur eux et la bloquant d'un sort.

— Vous m'avez cru mort et pourtant vous n'avez pas fait un geste pour vous en assurer… Il est évident que j'avais encore un souffle de vie, fit-il d'un ton narquois, son célèbre rictus déformant le coin de ses lèvres.

— Mais, comment… ?

— Comment j'ai survécu ? J'avais avalé un bézoard avant de rencontrer le Seigneur des Ténèbres et j'avais dans mes poches un stock de potions que j'ai réussi à ingurgiter. Ensuite, on m'a trouvé et amené ici où j'ai passé quelques mois.

— Pourtant, je vous ai vus mourir !

Hermione n'en démordait pas.

— Il fallait que vous me croyiez mort, que Potter me croie mort pour poursuivre sa mission. Il fallait qu'il voie au plus vite mes souvenirs pour savoir que faire. S'il m'avait su vivant mais blessé, il aurait perdu du temps.

— Alors, aux portes du trépas, vous nous avez encore aidés… chuchota la jeune infirmière.

— C'est du passé tout ça, onze ans que c'est derrière nous. La vie m'était douce jusqu'à ce jour où j'ai vu votre nom dans les arrivées d'infirmières. Décidément, avec Potter qui me casse les pieds en me demandant sans cesse des potions pour ses aurors, et vous que je vais devoir côtoyer jour après jour, je vais regretter de ne plus être enseignant à Poudlard ! Au moins, Weasley a le bon goût de m'éviter.

Hermione était médusée.

— Harry et Ronald savent que vous êtes là ? Ils ne m'ont jamais dit que vous étiez… que vous étiez…

— Ils ne vous ont jamais dit que j'étais vivant ? Pourquoi l'auraient-ils fait ? Ils ont dû penser que vous le saviez.

— Comment aurais-je pu le savoir ? Je suis partie sitôt ma septième année terminée en Australie et j'en suis revenue il y a un mois !

Hermione s'affala sur une chaise, les jambes encore tremblantes.

— Qu'avez-vous fait après votre séjour en hôpital ?

— J'ai mis plus d'un an à me remettre de mes blessures et de ma fatigue générale. Des années que je faisais l'espion pour Dumbledore. Mon corps n'en pouvait plus et a craqué.

Sa voix sèche, grave, agissait comme une râpe sur les nerfs à vif d'Hermione. Le choc n'était pas encore absorbé.

— Si vous saviez, professeur Snape… Si vous saviez les jours et les nuits horribles que j'ai passés… murmura-t-elle. À rêver de vous, à vouloir vous sauver… Toutes les nuits pendant des mois, j'ai fait des cauchemars, je vous voyais baignant dans votre sang et je n'arrivais pas à l'éponger…

Severus la regardait, cachant tant bien que mal sa surprise de la voir en larmes en lui contant ses songes.

— Quand Harry m'a raconté brièvement vos souvenirs et que l'on s'est rendu compte de vos actions, de votre protection envers nous, je me suis sentie très mal pendant très longtemps. Je suis retournée dans la cabane hurlante, le lendemain pour vous offrir une sépulture décente mais vous aviez disparu… Personne ne savait ce qu'il était advenu de votre dépouille et…

Elle leva un regard mouillé vers lui.

— Au cours de ces années, j'ai beaucoup pensé à vous… Le vrai héros de cette guerre…

Il renifla.

— Je ne suis pas un héros ! J'ai fait ce que j'avais à faire, point ! Minerva McGonagall m'a trouvé quand elle a eu connaissance de mes souvenirs. C'est elle qui m'a amené à Sainte Mangouste. À la limite de l'inconscience, je lui ai fait promettre de ne pas dévoiler tout de suite que j'étais vivant. De toute façon, personne ne savait encore si j'allais survivre.

— Pourtant le Magenmagot vous a innocenté et réhabilité à titre posthume…

— Oui, et j'ai mis un moment avant de pouvoir recouvrer mon identité. Et maintenant Granger, prenez vos potions et déguerpissez avant que votre chef de service ne se demande où vous êtes passée. Et sachez une chose : quand vous trouvez la porte fermée, ne vous escrimez pas à trouver le sort, vous n'y arriverez jamais. Je ne veux personne dans le laboratoire quand je travaille, c'est clair ? Vous m'envoyez votre commande chaque midi et les potions seront prêtes à l'accueil le lendemain.

— Oui professeur, fit Hermione d'une petite voix.

— Et c'est Maître Snape ! tonna-t-il. Je ne suis plus professeur mais Maître en Potions ! Ça aussi c'est clair ?

— Oui Maître, susurra la jeune femme en se levant et empoignant le panier rempli de flacons qu'il lui tendait.

Il ouvrit la porte et, au moment où elle passait devant lui pour sortir, elle le regarda dans les yeux et souffla :

— Je suis heureuse de vous avoir retrouvé, Severus.

Elle sortit très vite sans un regard en arrière, sans lui laisser le temps de la reprendre pour l'emploi de son prénom.

Severus resta à la porte, médusé, la regardant s'éloigner d'un pas alerte. Il était malgré tout désorienté d'avoir revu son ancienne élève. Quand il avait vu son nom dans le contingent de nouvelles infirmières, il avait été perturbé par une avalanche de souvenirs reliés aux années les plus difficiles de sa vie, mais il avait eu le temps de se préparer à la revoir et avait presque hâte. Il avait en mémoire une gamine intelligente, vive, une sorcière hors du commun, puissante. Dommage qu'elle ait été si arrogante et imbue d'elle-même et de ses connaissances…

Physiquement, la fillette qui était arrivée à Poudlard à onze ans était plutôt insignifiante, avec des dents en avant, une chevelure broussailleuse et une bouille ronde, enfantine. Elle s'était fait refaire les dents après avoir subi un Sort de la part de Malfoy. Elle avait grandi, s'était affinée avec les années et aujourd'hui sa silhouette était mince et élancée, gracieuse, ses cheveux toujours longs et épais bien qu'un peu plus disciplinés qu'autrefois.

Il se souvenait l'avoir baptisée « Miss-Je-Sais-Tout », surnom qui la mettait en rage mais qui lui allait comme un gant. Il était persuadé qu'elle était devenue une excellente infirmière, au fait des avancées de la médecine. Il soupira et grimaça. Il espérait que la nouvelle recrue n'allait pas trop l'envahir en souvenir du bon vieux temps…