Chapitre 2 : Wolfgang
Berlin n'avait jamais été aussi sinistre avant que Wolfgang ne rentre de Naples. Il ne s'était jamais posé la question avant. Berlin était Berlin, voilà tout. C'était sa maison, son terrain de jeu et sa prison. Il aimait Berlin sous la pluie, mais il ne savait pas s'il aimait Berlin. Dorénavant, il s'y sentait enfermé. La dernière fois qu'il s'y était senti si oppressé, c'était après la mort de sa mère, quand son père l'avait forcé à faire son deuil à force de gifles. C'est là qu'il avait prit l'habitude de passer des heures dehors sous la pluie de ce que pouvait lui donner la pluie, c'était un rhume.
Cela faisait maintenant trois heures qu'il se tenait sous la pluie. Il avait froid sans doute, mais il ne s'en rendait pas vraiment compte. Il était comme anesthésié ces derniers temps. Naples et Paris lui manquaient.
Périodiquement, Wolfgang sentait des regards se poser sur lui. Au-dessus de la petite cour, Felix ouvrait régulièrement la fenêtre pour vérifier qu'il était toujours là. La fenêtre grinçait doucement à chaque fois, mais son ami d'enfance se croyait quand même discret. Wolfgang avait aussi senti la présence de Will, de Nomi et de Capheus. Ils ne l'avaient pas approché et il leur en était reconnaissant. Il espérait que les autres feraient de même quand ils viendraient. Car ils viendraient, c'était inévitable. Les sensitifs étaient là les uns pour les autres après tout et Wolfgang avait confiance que sa détresse ne pouvait que les attirer.
Instinctivement, sa main se porta vers la poche droite de son jean. Il sentit aussitôt la pilule qui s'y trouvait. Fabriquée par Kala, l'unique solution qui s'offrait à un sensitif désirant un moment de solitude.
Il était prêt à l'utiliser, si l'un d'entre eux essayait de lui parler. Il n'avait pas eu besoin de le faire jusqu'ici. Tôt ou tard, ceux de son cercle essayerait de lui mettre un peu de plomb dans la tête et il n'était pas prêt à parler. À choisir, il préférerait encore recevoir une véritable balle dans la tête.
-Qu'il fait froid ici !
Il relâcha la pilule et espéra ne pas avoir l'air trop coupable tandis qu'il se retournait pour regarder Kala. Elle était splendide dans sa robe légère qui lui collait à la peau à cause de la pluie.
-Il fait si chaud chez moi que j'espérais un peu de fraîcheur, mais là, c'est trop. Tu es là dessous depuis longtemps ?
-Non. Je prenais juste un peu l'air.
Kala ne releva pas son mensonge. Soit elle n'avait pas envie de se disputer, soit elle avait d'autres soucis.
-Cela me manque.
-Quoi donc ?
-Me tenir contre toi, vraiment contre toi, marcher dans les rues de la même ville. Savoir que c'est ta main que je tiens et pas juste une pensée que nous partageons.
Wolfgang s'empara de sa main. Elle était chaude et douce et il pouvait sentir son pouls s'accélérer. Hélas, elle avait raison. La toucher mais la savoir si loin de lui tuait Wolfgang à petit feu. Il ne voulait même pas y penser.
-Comment va Rajan ?
-Il est fatigué. Il essaie vraiment de corriger les erreurs de son entreprise, ses erreurs, mais c'est un travail éreintant. Je crois qu'il n'a pas dormi plus de cinq heures par nuit depuis notre retour. Je m'inquiète pour lui.
Trois mois plus tôt ? Wolfgang aurait difficilement caché son contentement et son mépris vis à vis de Rajan. Il aurait profité de la lassitude de Kala pour tenter de la séduire et de ne la garder que pour lui. Malheureusement, Rajan s'était révélé être un type bien une fois rencontré face à face. Wolfgang l'aimait déjà trop pour vouloir lui arracher Kala.
-Et toi, comment vas-tu ?
Il se força à se détourner du sombre tournant que prenaient ses pensées et sourit. Son sourire n'atteignit pas ses yeux, mais Kala sembla ne rien remarquer. Elle aussi devait être plus fatiguée qu'elle ne le laissait paraître.
-Tout va bien. Je m'occupe. Finir d'éliminer les derniers restes de l'opération de Lila Facchini prendra du temps.
Kala grimaça. Elle n'aimait pas penser à cette femme et se tenait aussi éloignée que possible de toute cette opération. C'étaient surtout Wolfgang, Will et Nomi qui s'en chargeaient. À vrai dire, les derniers détails pour éradiquer totalement cette menace étaient à deux doigts d'être résolus, mais Wolfgang n'en dit rien.
-Il y a un bon film qui est sortit cette semaine d'après Felix, ajouta-t-il pour que Kala ne lui pose pas plus de questions sur le sujet. On pense aller le voir ce soir.
-Oh. De quoi parle-t-il ?
-Je n'en sais rien. Felix m'a menacé de m'y traîner de force en tout cas.
-Alors j'essaierai de passer voir ça. Capheus aussi, sans doute.
-Sans doute.
Après ça, ils restèrent un long moment à contempler la pluie. Kala frissonnait un petit peu, mais Wolfgang ne trouvait pas la force de se lever pour se mettre à l'abri. Il aurait voulu que la pluie berlinoise l'engloutisse et l'emporte jusqu'à l'Elbe.
Ils tournèrent ensemble la tête en entendant une clé bouger dans la serrure, tout là bas à Mumbai. Kala sourit doucement, embrassa rapidement Wolfgang et disparut.
Il se refusa à la suivre, mais écouta d'une oreille Rajan saluer et embrasser sa femme. Kala répondit avec enthousiasme avant de lui raconter sa journée. Sa gaîté était exagérée, sans doute pour tenter d'éloigner Rajan de ses soucis. Elle n'avait pas tenté ça avec Wolfgang. Il aurait vu clair dans son jeu. Par chance, il était plus doué pour lui cacher la vérité. La plupart du temps, du moins, et il devait être dans un de ses bons jours.
En soupirant, il finit par se lever et se réfugier à l'intérieur. La pluie continuait de tomber.
Il dégoulinait assez littéralement sur le sol en remontant dans l'appartement au-dessus de leur boutique de serrurier. Felix lui jeta un regard exaspéré et Wolfgang retint un éternuement qui aurait lancé son ami sur une longue diatribe. Après avoir ôté et jeté sommairement dans un coin son t-shirt trempé, il chercha des yeux une serviette. Felix eut la bonté de lui en envoyer une à la figure.
-Merci.
-Ne me remercie pas, je n'ai pas encore commencé. Elle était là, hein ?
-Elle est passée un instant.
-Je m'en doutait. Tu es tout de suite différent quand elle est là. Ta manière de te tenir, de sourire... Tu changes du tout au tout.
Wolfgang l'ignora et finit de s'essuyer les cheveux avant de rouler la serviette en boule et de l'envoyer dans le même coin que le t-shirt. Il alla chercher de quoi se changer dans sa chambre et revint pour fouiller dans le frigo. Felix, assis sur le canapé, pointa vers lui un crayon d'une façon presque menaçante et continua comme si de rien n'était.
-Attention, ce n'est pas un reproche. Te voir te trimbaler partout dans Berlin avec une tronche plus joyeuse ? Une énorme amélioration ! Mais quand est-ce que tu saute le pas et que tu grimpe dans un avion ? Quand est-ce qu'elle vient passer un week-end amoureux au Tiergarten ?
L'ouvre bouteille n'était nulle part en vue. Wolfgang farfouilla un moment avant de le trouver coincé derrière un plat à tarte qu'il ignorait posséder.
-Laisse-moi deviner, la réponse est jamais ?
-Il reste des choses à faire. Lila...
-N'utilises pas l'excuse de Lila avec moi. Ça a marché avec Kala ?
Wolfgang refusa de répondre.
-J'imagine que j'ai trente ans d'expérience de plus à avaler tes conneries et que ça compense largement le manque de lien psychique. Tu sais comme moi qu'on a annihilé la partie sapiens de l'opération de Lila et que le reste va laisser tomber avec l'amélioration des relations entre les sensitifs et la BPO. La seule vrai menace, c'est ce qui reste du cercle de Lila et vous n'avez aucune chance de les débusquer avant qu'ils ne fassent le premier mouvement. Je le sais, tu le sais et tout le monde le sait sauf Kala qui préfère faire l'autruche parce qu'elle a trop peur de savoir pourquoi tu ne l'invite pas à venir s'installer à Berlin et pourquoi tu ne sautes pas dans le premier avion.
Wolfgang s'installa debout près de la fenêtre pour siroter sa bière. La rue était vide. Personne en embuscade.
-C'est une excuse qui ne tiendra qu'un temps, tu sais ? Elle t'aime, c'est sûr et certain, et vous êtes lié pour l'éternité, mais un jour elle en aura marre de tes conneries. Dieu sait que je suis le seul à les avoir supporté aussi longtemps et je me demande encore comment je fais, parce que tu nous facilite pas le travail.
La pluie était de meilleure compagnie. Wolfgang avala la pilule qu'il avait gardé dans la main après s'être changé, la fit passer avec une gorgée de bière et ressortit.
-Prend un parapluie au moins !
À son grand regret, les paroles de Felix le suivirent, de plus en plus accusatrices. La pluie se faisant de plus en plus glaciale, il finit par se réfugier sous l'auvent d'une boutique. Aucun des membres du cercle ne le dérangerait, ce qui voulait dire qu'il était désespéramment seul avec ses pensées. C'était peut être pire au final.
Avec la fin de la menace de la BPO, il aurait du trouver se sentir en paix. Jusqu'au mariage de Nomi, il l'avait été. Puis, il avait du rentrer à Berlin et tout c'était à nouveau brisé en lui. Wolfgang avait été obligé d'ouvrir les yeux.
Dans l'avion, pendant que Felix ronflait doucement à ses côtés, il avait compris qu'il devait mettre fin à cette histoire. Quand ils s'étaient dit adieu le matin même après avoir fait l'amour aussi longtemps que possible, ils s'étaient promis que leur séparation serait brève. Wolfgang avait dessoûlé avec l'altitude. Il sentait Kala, lovée contre Rajan dans les sièges de première classe d'un autre avion, décollant peu après lui. Rajan lui murmurait les paroles d'un poème d'amour à l'oreille. Elle était heureuse. Et lui, lui n'avait pas le droit de lui arracher ça.
Il ne pouvait que les rendre malheureux. Parce que, même si Wolfgang commençait à tomber amoureux de Rajan, de son sourire et de son humour, cela ne changerait rien. Il y aurait toujours cette vilaine petite part de lui même pour lui souffler de mauvaises idées dans la tête. Il voudrait toujours garder Kala pour lui tout seul et ne la partager avec personne, pas même avec le reste de leur cercle.
Wolfgang haïssait cette petite voix. C'était la même qui lui soufflait qu'il ne serait jamais à la hauteur et qui parlait avec une voix qui ressemblait beaucoup trop à celle de son père. Celle qu'il essayait d'étouffer avec de l'alcool et de la violence, sans jamais y parvenir.
Un jour, il devrait la tuer d'une balle dans sa tête.
Il fallait que ça s'arrête. Il fallait qu'il laisse Kala partir. Qu'il apprenne à nouveau à vivre sans qu'elle lui serve de béquille, ou qu'il face enfin le seul choix rationnel qu'il lui restait, celui de partir. Il fallait qu'il laisse Kala et Rajan libre de s'aimer sans avoir à le supporter à bout de bras.
Peut être qu'au final, ce n'était pas de Rajan qu'il était jaloux. Juste de leur capacité à s'aimer tout simplement, sans que des névroses et des traumatisme d'enfance ne s'invitent à la fête. Aucun d'eux ne méritait ça. Il ne les laisserait pas se noyer avec lui. Ils méritaient une vie de soleil, de fruits gorgés d'eau et de chaleur dans des draps en satin. Ils méritaient de vivre un film de Bolywood. Lui ne serait jamais qu'un misérable truand de série B qui avait malheureusement décidé de se forger une conscience.
Tout ce qu'il méritait, c'était de mourir dans un caniveau en protégeant les siens. Et s'il avait beaucoup, beaucoup de chance, il n'entraînerait personne avec lui.
La pluie s'arrêta pendant la nuit mais des pensées moroses continuèrent d'assiéger le crâne de Wolfgang. Ils avaient été trop efficaces pour chasser les larbins de Lila de Berlin. Cela voulait dire qu'il avait trop de temps pour réfléchir.
Il pensait à Kala, tout le temps, mais il l'évitait. Il n'avait pas reprit de pilule, à la fois par manque de courage et pour ne pas inquiéter les autres. Personne ne lui avait rien demandé après sa première utilisation mais il se savait sous surveillance.
Tant mieux, peut être. Sous leur regard attentif, il serait incapable de prendre les mesures qui s'imposaient. Disparaître lui paraissait toujours la meilleure solution et s'il n'avait pas emporté sept vies avec lui, il l'aurait déjà fait sans doute.
Ce serait peut être plus simple, d'ailleurs, pour eux tous. Lui mort, le cercle de Lila s'en prendrait-il aux siens ? S'ils étaient dans la situation inverse, si Sun, Capheus ou n'importe lequel des autres avait été tué, Wolfgang ne s'arrêterait pas avant d'avoir pourchassé tous les coupables, mais c'était parce qu'il était un monstre meurtrier plus qu'un homme. Kala n'agirait pas ainsi. Riley non plus. Si Lila était la pire de son cercle, peut être les autres les laisseraient-ils tranquilles si Wolfgang mourraient. Si elle était la plus raisonnable d'entre eux, il devait rester envie pour défendre les autres. Être aux aguets. Prêt à répliquer.
Will et lui discutaient souvent pour savoir si le plus dangereux était de rester séparer ou de se réunir si le groupe de Lila venait à frapper. Bien sûr, Wolfgang avait envie de se précipiter en Inde pour être sûr de pouvoir protéger Kala physiquement. Qu'elle n'ait pas plus de sang sur les mains. Il y était en même temps fermement opposé. Aller en Inde était une très mauvaise idée. Moralement, il n'en avait pas le droit. Il devait laisser Kala et Rajan en paix.
Et ainsi de suite. Il tournait en rond. En se levant le matin, il pensait que rejoindre Kala était la meilleure solution, puis au fur et à mesure de la journée, il angoissait, confrontait la vérité en face. Et après avoir constaté le mal qu'il ferait à Kala en la rejoignant, il songeait à la mort puis revenait sur sa décision pour ne pas la blesser, se couchait avant de recommencer le même cycle le lendemain.
Ce serait tellement plus simple pourtant. Pour lui, pour Kala, pour Rajan.
Bien sûr, ce serait merveilleux s'il pouvait avoir l'amour de Kala et celui de Rajan. Pouvoir chaque jour goûter à la douceur de la peau de l'une et se noyer dans les grands yeux bruns de l'autre. Prétendre un instant qu'il n'était pas un meurtrier et qu'il pouvait juste s'asseoir sur un canapé entre eux d'eux pour s'endormir comme s'il n'y avait pas de lendemains. Wolfgang le voulait si fort que cela faisait mal. Mais c'était un rêve et il devait en faire le deuil. Il ne pouvait pas demander à Rajan de lui donner ce que lui-même serait incapable de céder, une place dans sa vie et dans son couple.
Kala continuait de lui demander de venir, mais lui jetait des regards de plus en plus tristes. Elle venait plus rarement également. Les premiers jours après son retour à Mumbai, il la voyait toutes les heures. Maintenant, si ce n'était pas lui qui se déplaçait – la plupart du temps parce qu'il ne pouvait s'empêcher de penser à ses amours indiennes – il ne la voyait pas pendant plusieurs jours d'affilée. Bientôt, elle abandonnerait et il serait seul à nouveau. Peut être alors réussirait-il à se convaincre que c'était une bonne chose.
S'il se tuait Kala ne s'en remettrait pas. Il ne poignarderait pas une dernière fois Rajan dans le dos en le faisant mais il devait en finir et mettre tout ça derrière lui d'une manière ou d'une autre. Ne plus se réveiller en sueur après avoir rêvé faire l'amour à Kala, à Rajan ou aux deux tour à tour. Ne plus entendre le doux rire de Kala à l'autre bout du monde et ses prières à un dieu qu'il ne comprenait pas. Ne plus entendre Rajan lui susurrer des mots d'amour à l'oreille. Ne plus désirer l'avoir plus seul alors que Rajan était prêt à partager et qu'il désirait dire oui. Ne plus être jaloux, enfin. S'effacer et disparaître, tout simplement.
Wolfgang était tellement plongé dans ses pensées suicidaires qu'il ne remarqua pas quand le regard exaspéré de Felix fit place à un sourire machiavélique. Il ne remarqua pas non plus le temps que Felix passait sur son téléphone a envoyer des messages.
Un matin, il se réveilla épuisé, mais étrangement libéré. Pour la première fois, il se leva en songeant qu'il pouvait le faire, rester à l'écart et aimer Kala de loin en souffrant pour le reste de sa vie. Ça lui ferait un mal de chien, mais pas plus que ce qu'il avait prit dans la figure depuis le jour de sa naissance.
-Tu as moins l'air d'un mort vivant que d'habitude, remarqua Felix un peu plus tard ce jour-là. Il s'est passé quelque chose de particulier ?
-Non.
-Tu as pris ton billet d'avion ?
-Je ne le prendrais pas. Je reste.
Le dire à voix haute était moins douloureux qu'il l'aurait cru. Wolfgang inspira et se prépara à écouter Felix lui expliquer toutes les raisons pour lesquelles il devait revenir sur sa décision, par ordre alphabétique. Mais Felix ne se mit pas à crier. Il se contenta de hocher la tête en retenant un sourire.
-Bien sûr. Je vais faire une course, tu veux quelque chose ?
-Je n'ai besoin de rien.
-À plus tard alors.
Sur ces mots, Felix quitta l'appartement en vérifiant sa messagerie. Wolfgang en resta estomaqué. Jamais Felix ne l'aurait laissé abandonner une chance d'être heureux sans lui hurler dessus. Il l'avait fait des dizaines de fois dans le passé et il espérait que le « plan indien » était le bon. Il l'avait assez répété ces dernières semaines sur tous les tons pendant que Wolfgang essayait de noyer son chagrin dans de la bière ou de la vodka de mauvaise qualité.
Wolfgang réalisa alors que cela faisait trois jours que Felix n'avait plus abordé le sujet alors que la semaine précédente encore, il lui lançait tout ce qu'il pouvait à la figure comme si cela pouvait solidifier ses arguments.
Etrange.
Quand le téléphone de Wolfgang sonna et indiqua un numéro de téléphone étranger qu'il ne connaissait pas, il commença à soupçonner pourquoi.
Nomi apparut brièvement dans la pièce. Elle lui lança un regard sévère.
-Ne fait pas l'imbécile Wolfgang. À ce stade, c'est plus une question d'orgueuil que de peur, n'est-ce pas ?
-Tu ne sais pas de quoi tu parles.
-Vraiment ? Tu crois que je ne me suis pas demandée si je gravais une cible sur le front d'Amanita en la demandant en mariage ? Mais au final, je l'aimais trop pour nous refuser ce bonheur. Tu aimes trop Kala pour la blesser. Si tu ne l'as pas déjà rejointe c'est donc que tu es trop fier pour ça. Tu ne veux pas donner l'impression que tu as besoin d'elle et de Rajan pour être heureux. Tu préfère souffrir seul que prendre ce risque.
Elle touchait trop près de la vérité. Wolfgang lui jeta un regard noir mais elle était déjà partie. Il avait sans doute de la chance que ce soit elle et pas Lito qui soit venu lui faire la morale.
En soupirant, il appuya sur son téléphone qui sonnait toujours. La voix de Rajan s'éleva aussitôt. Tout le monde se liguait contre lui. Felix était forcément complice. Mais il était hors de question qu'il cède.
Il céda, bien entendu. Il était aussi difficile de dire non à Rajan qu'à Kala. Ce devait être à cause de ce phrasé indien si particulier qui rendait Wolfgang fou. Ou bien Nomi avait raison. Même s'il savait qu'il ne le méritait pas, il avait trop envie d'être heureux pour refuser leur proposition.
Le cœur battant comme s'il tombait amoureux pour la toute première fois, Wolfgang ouvrit son ordinateur pour chercher les prix de billets d'avions sur internet. S'il ne se pressait pas, Rajan achèterait probablement les billets pour lui.
Wolfgang était trop pauvre et trop fier pour l'accepter.
Un bruit de course résonna dans l'escalier. Wolfgang vérifia qu'il avait bien son pistolet à portée de main, par habitude, mais ne s'inquiétait pas. Seul Felix courrait comme ça.
Son ami ouvrit la porte à toute volée. Il s'arrêta en voyant la page ouverte sur l'écran de l'ordinateur.
-Oh, tu as déjà fini de paniquer ? Je pensais que tu aurais besoin d'une demi-heure de plus. Maintenant éteinds-moi ça et fait ton sac. On a un avion à prendre dans moins de six heures.
-On ?
-Tu ne crois quand même pas que je vais rater un voyage en Inde ? Après ce que j'ai souffert ces dernières semaines, je mérite bien ça et tant pis si je gène vos retrouvailles. J'ai réservé trois trajets à trois dates différentes depuis que Rajan a décidé de prendre les choses en main. Je viens d'annuler les deux autres, puisqu'il a eu le bon goût d'appeler aujourd'hui. Ce n'est pas le moins cher, mais ce n'est pas grave puisque c'est le gang de la Facchini qui paye involontairement. Merci à eux.
-Tu as pris des billets pour aujourd'hui ?
-Par hasard et c'est parfait parce que si on partait demain tu trouverais une nouvelle raison de te débiner. Mais pas aujourd'hui, Felix veille au grain. Alors tu prends un sac à dos, trois chemises, un pantalon et un short, des sous-vêtements propres s'il t'en reste et tu descend. Mon sac est dans la voiture depuis huit jours. Et maintenant, presse toi. Contrairement à ce que tu as l'air de penser, il n'y a pas deux plans indiens dans une vie. Si tu hésites une seconde de plus, tu finiras seul et malheureux.
Cette fois, Wolfgang n'essaya pas de résister.
Au-dessus de Mumbai, le ciel était voilé de lourds nuages qui semblaient refléter l'humeur de Wolfgang. Felix, lui, n'était en rien impacté par cette atmosphère. Il frémissait d'excitation et sautillait presque quand ils récupérèrent leurs sacs. Seul le passage à la douane le calma un peu.
Rajan les attendait de l'autre côté avec un grand sourire. Felix avait l'air prêt à l'enlacer, mais il se contenta de leur serrer la main à tous les deux, puis il grimaça.
-Nous sommes en Inde, s'excusa-t-il. Nous n'aimons pas beaucoup les démonstrations publiques d'affection.
Felix haussa les épaules.
-Vous pourrez toujours vous embrasser plus tard, déclara-t-il juste un peu trop fort.
Heureusement, nul ne leur jeta de regard, mais après ce moment gênant, Rajan les escorta silencieusement jusqu'à leur voiture. Celle-ci tira à Felix un sifflement d'admiration. C'était la première fois qu'il avait l'occasion de constater la richesse des Rasal.
-Capheus adorerait la conduire à l'occasion, remarqua Wolfgang.
-Il l'a déjà fait une fois ou deux je pense. Kala et lui conduisent de manière très différente et elle croit que je ne remarque rien.
Kala aimait toujours faire l'autruche. Ils échangèrent un regard complice en s'amusant de ses défauts. Wolfgang ne ressentit pas de pointe de jalousie cette fois. Il ne croyait pas en Dieu. Néanmoins, il pria celui de Kala de plus jamais ressentir cette chose abominable. Il ne devait pas jalouser Rajan. Il appréciait l'homme, le désirait et pourrait bien commencer à l'aimer. Rajan était trop attachant pour son propre bien. Il ne méritait pas la jalousie de Wolfgang.
-Où est Kala d'ailleurs ?, demanda Felix. J'avais hâte de l'embrasser.
-Elle est restée à la maison. Ma pauvre petite épouse se rend malade à l'idée que ses parents découvrent la raison de la venue de Wolfgang.
La jalousie revint si vite s'installer dans l'estomac de Wolfgang que s'en était douloureux. Rajan ne faisait pas exprès, se répéta-t-il comme un mantra. Il aimait à appeler Kala son épouse, c'était un terme affectueux et il le disait comme s'il était prêt à révérer le sol sur laquelle elle se tenait, mais Wolfgang ne pouvait s'empêcher de haïr ce terme possessif. Il lui rappelait que Rajan avait sur Kala des droits légitimes que lui n'aurait jamais. Wolfgang ne voulait pas posséder Kala, il l'aimait libre et fière. En même temps, il aurait aimé être le seul à pouvoir proclamer que Kala était sienne, et que tous les autres, époux, parents, amis aillent se faire voir.
Le trajet jusqu'à l'immeuble où habitaient les Rasal se passa dans un silence gêné.
C'était sa faute, mais Wolfgang aurait été incapable de dire quoi que ce soit sans montrer sa colère irrationelle.
Quand Rajan gara la voiture, Felix se détacha rapidement, saisit son sac dans le coffre et serra la main de leur hôte.
-Et bien, ça a été un plaisir. Je vous revoit à la fin de la semaine.
-Vous ne restez pas ?
Rajan jetta un regard étonné à Wolfgang. Celui-ci haussa les épaules tout en essayant de cacher son malaise. Tous deux espéraient que sa présence et son humour rendraient la situation moins tendue.
-J'ai réservé un hôtel qui n'a pas trop l'air d'être un piège à touristes. J'ai quelques tenues de rechange, un dictionnaire et il ne me reste plus qu'à pratiquer mon hindi sur les jolies filles de Mumbai. Je viens pour vivre une expérience authentique de dépaysement loin des fusillades, et moi je ne peux pas la vivre dans un nid d'amour doré au sommet d'un immeuble sécurisé. Je vous laisse à vos amours, souhaitez-moi bonne chance pour les miennes !
-Je croyais que tu restait, chuchota frénétiquement Wolfgang à son oreille en allemand.
Il se retint d'ajouter un « faux frère » qu'il pensait très fort. Felix, bien entendu, l'entendit quand même et le frappa un peu fort dans le dos.
-C'est parce que je t'aime que je fais ça. Profite bien de ton plan indien. Quand je reviens, je veux qu'on découvre ensemble tout ce qu'il y a avoir ici. Si tes amoureux sont riches, ils ont intérêt à nous faire découvrir l'Inde à dos d'éléphant.
Rajan et Wolfgang n'eurent d'autre choix que d'acquiescer une fois ses propos traduits en hindi. Felix leur fit un signe de la main et disparut rapidement à l'autre bout de la rue. Wolfgang ne s'en faisait pas trop pour lui. Felix était doué pour se débrouiller dans une ville qu'il ne connaissait pas et pour se faire des amis.
Les deux hommes restèrent seuls.
Evitant que leurs regards se croisent, ils sortirent les affaires de Wolfgang du coffre et confièrent les clés de la voiture au portier de l'immeuble pour qu'il s'en occupe. Rajan présenta rapidement Wolfgang au gardien pour qu'il le laisse passer à l'avenir, puis ils s'engouffrèrent dans l'ascenseur. Là seulement ils osèrent se regarder.
Il faudrait que Rajan prenne des cours de comédie. Wolfgang avait l'impression de lire la gêne et le désir sur son visage. Ils avaient de la chance si personne dans le hall d'entrée n'avait tiré de conclusions hâtives mais exactes. Wolfgang fit comme s'il n'avait rien remarqué et se contempla de le fixer avec une indifférence affichée. Les yeux de Rajan se fixèrent sur le plafond avant de revenir vers Wolfgang.
-J'avais hâte que tu sois là. Tu manquais terriblement à Kala.
-Seulement à Kala ?
Sa voix était égale à elle-même, mais Wolfgang aurait voulu posséder le quart de l'assurance qu'il simulait.
-À moi aussi, confessa Rajan. J'ai rêvé de Paris, souvent.
Wolfgang aussi. Presque toutes les nuits. Il resta silencieux.
-Puis-je au moins espérer être séduit comme à Naples ?
Wolfgang jeta aux orties le peu de bon sens qui lui restait et plaqua Rajan contre le mur pour l'embrasser. Rajan répondit avec enthousiasme. L'appartement des Rasal était en terrasse, ce qui leur laissa amplement le temps d'en profiter. C'était la première fois qu'ils s'embrassaient en l'absence de Kala. Wolfgang s'interrogea brièvement sur son absence. Il aurait cru qu'elle assisterait à la scène. Il cessa rapidement de se poser la question. Il avait trop de mal à se retenir de passer sa main sous la chemise de Rajan.
L'ascenseur l'arrêta juste à temps. Le souffle court, ils s'écartèrent et rejoignirent le plus lentement possible, afin de reprendre contenance, l'appartement où Kala les attendaient. Rajan ouvrit la porte et indiqua à Wolfgang de passer le premier. Celui-ci obéit, étrangement gêné de pénétrer pour la première fois dans un appartement qu'il connaissait néanmoins par cœur. Connaissant Kala, celle-ci devait les attendre au salon, bien sagement assise dans une robe à fleur mais se rongeant les sangs. Il commençait à s'inquiéter de ne pas avoir de ses nouvelles. Avait-elle des doutes elle aussi ? Risquait-il de se voir renvoyer à Berlin comme il le méritait, pour lui permettre de vivre tranquillement sa petite vie monotone de femme au foyer ? Il le craignait mais en même temps, il l'espérait presque. Ce serait plus facile de se voir refuser le bonheur maintenant qu'après un autre week-end comme Paris.
Quand il pénétra dans le salon, il comprit le silence de Kala.
Sa mère était là.
Derrière lui, Rajan faillit lui rentrer dedans avant de se figer. Alors seulement Wolfgang réalisa qu'il était incapable de bouger. Il était inévitable qu'il rencontre la famille de Kala. Mais c'était beaucoup trop, aucun d'entre eux n'étaient prêt à ça.
Par dessus l'épaule de sa mère, Kala leur jeta un regard paniqué. Priya Dandekar se retourna pour suivre son regard. Elle sourit à Rajan mais fronça les sourcils devant Wolfgang. Celui-ci réalisa brutalement qu'il était étranger à la famille Dandekar qu'il avait l'impression de connaître mieux que la sienne et qu'il aimait déjà davantage. Là, il était cet homme blanc inconnu au jean délavé, à la chemise maculée de taches de sueur, qui déteignait totalement dans cet appartement de luxe de Mumbai.
Heureusement pour eux tous, Rajan reprit rapidement contenance.
-Priya ma mère, je suis content de vous voir. Je vous présente mon invité, Wolfgang. C'était mon correspondant il y a des années, et nous avons renoué le contact et je l'ai invité à nous rendre visite.
Wolfgang sourit nerveusement. Tout s'était enchaîné trop vite pour qu'ils établissent une version officielle expliquant comment ils se connaissaient. Celle-là n'était pas trop mauvaise, et Rajan se débrouillait bien en poussant Wolfgang vers Kala pour faire les présentations. Il était à craindre que la famille Rasal questionne davantage cette histoire, si rencontre il y avait. Wolfgang n'avait pas grand chose de positif à dire sur la famille Rasal.
Il serra la main de Kala comme s'il la rencontrait pour la première fois alors qu'il rêvait de la prendre dans ses bras pour la transporter vers sa chambre. Puis, il serra plus maladroitement encore la main de sa mère. Priya Dandekar l'intimidait. Il ne savait pas comment on était censé se comporter avec la mère de celle qu'on aimait. Il espérait que Sanyam Dandekar serait plus facile à approcher. L'homme lui avait toujours fait bonne impression.
-Enchanté de vous rencontrer Kala. Votre maison est magnifique.
-Vous parlez parfaitement l'hindi !, s'extasia Priya.
Ils évitèrent de se regarder. L'un d'entre eux aurait forcément craqué et rit avec nervosité.
-Je m'entraîne autant que possible. C'est une très belle langue.
Il ne dit rien de plus et resta debout, les bras ballants, de plus en plus paniqué. Qu'était-on censé dire en de telle circonstances ? Avait-il fait mauvaise impression ? Il espérait vraiment que la famille Dandekar pense un peu de bien de lui. Ils finiraient par le mépriser, bien sûr. Il n'était après tout rien d'autre qu'un vaurien et qu'un meurtrier étranger venu séduire leur fille. Mais il ne voulait pas donner l'impression d'être un idiot incapable de se comporter correctement en société.
Priya finit par se racler la gorge et se tourna vers Rajan.
-Kala ne m'avait pas dit que vous aviez un invité arrivant aujourd'hui. Je vais vous laisser vous installer, Wolfgang.
Il la remercia silencieusement. Côte à côte, Kala et lui regardèrent Rajan escorter Priya vers la porte pour leur accorder un moment d'intimité. Ils furent incapable d'en profiter. La rencontre avec Priya les avait trop perturbé pour que leur premier réflexe soit de s'enlacer. Dans le couloir, Rajan plaisantait avec sa belle mère. Wolfgang le détestait un tout petit peu d'être capable de discuter tout simplement avec elle. D'être le gendre idéal.
Quand la porte se referma, tous trois poussèrent un soupir de soulagement. Kala s'effondra dans le canapé en gémissant. Wolfgang l'imita en essayant de se convaincre que la molesse dans ses jambes provenait de l'interminable voyage en avion.
C'était une erreur. Tout cela était une gigantesque erreur. Wolfgang se laissa néanmoins glisser jusqu'à avoir sa tête à côté de la cuisse de Kala. Rajan revint à ce moment là. Son visage se ferma un instant avant de s'illuminer. Wolfgang espéra qu'il ressente un peu de sa jalousie dévastatrice.
Après ce fugace instant d'hésitation, Rajan vint s'installer auprès d'eux sur le canapé. Kala s'écarta un peu pour lui faire place, forçant Wolfgang à placer sa tête sur ses genoux pour ne pas manquer de place. Il ferma les yeux. Il craignait ce qu'il pourrait bien lire dans leurs regards. Les deux autres non plus ne dirent rien, et ils restèrent simplement assis là, un long moment, à respirer le plus doucement possible et à refuser de penser à la suite.
Wolfgang ne l'aurait avoué pour rien au monde, mais l'Inde lui faisait un bien fou. Mumbai était une ville libre de fantômes ou plutôt, ceux de Wolfgang ne semblaient pas l'y avoir suivi.
« C'est parce qu'ils n'aiment pas le soleil, disait Felix. Mais rassure toi, ils reviendront avec la mousson, tu pourras te remettre à déprimer sous la pluie à ce moment-là. »
Felix parlait comme s'ils seraient encore là dans si longtemps et Wolfgang commençait à croire que c'était possible. Il voulait tellement y croire que cela faisait mal. Il voulait se réveiller tout le reste de sa vie avec sa tête contre l'épaule de Kala parce que Rajan s'était – encore – cogné le pied dans l'angle de la porte en se levant le premier. Les premiers temps avaient été étranges, pour sûr. Ils peinaient encore à trouver quelle place exacte occuper dans cette histoire. Kala voulait tellement que les deux hommes qu'elle aimait s'entendent qu'elle se mettait en retrait et devenait presque une ombre invisible à certains moments. Rajan peinait visiblement à ne pas réagir quand Wolfgang et Kala partageaient un moment juste entre sensitifs. Il était évident qu'il aurait voulu pouvoir vivre tous les moments de leur vie et qu'il avait tellement peur que cela passe pour du dégoût ou de la peur qu'il se fermait totalement. Quand à Wolfgang, dès qu'il surprenait Kala et Rajan dans un moment d'intimité dont il était exclu, il devait lutter contre sa jalousie et l'instinct de saisir son manteau et de sauter dans le premier avion.
Lito, Hernando et Daniela donnaient l'impression que la vie à trois était si simple que c'en était frustrant. Leur dynamique, il est vrai, était totalement différente mais Wolfgang les jalousait tout de même un peu, eux aussi.
À raison sans doute, Felix lui soufflait qu'il ne voyait que le négatif. Que de son point de vue, ils étaient beaux tous les trois et qu'il était impressionnant de les voir évoluer si naturellement les uns à côté des autres. Il lui jurait que la gène disparaîtrait. Petit à petit, Felix virait au natif. Il parlait un hindi haché et fortement accentué qui faisait rire la famille de Kala. Au grand dam de Wolfgang, celle-ci avait plus vite adopté Felix que Wolfgang. Le père de Kala entraînait même Felix vers la cuisine une fois de temps en temps pour lui montrer quelques unes de ses techniques.
Wolfgang, lui, se trouvait toujours étranger. Exclu. Car il ne pourrait pas se promener dans les rues de Mumbai avec Kala accrochée au bras sans que l'on se retourne en voyant l'épouse de Rajan Rasal s'amouracher d'un européen. Car il ne pourrait jamais embrasser Rajan en public sans que l'opinion publique ne s'attaque à lui plus rapidement qu'elle le ferait encore pour Kala.
Pourtant, il ne pouvait nier que Felix avait probablement raison et que déjà son cœur se faisait moins lourd. La famille de Kala lui jetait toujours des regards étonnés – et un peu méfiants – en voyant qu'il était toujours présents chez les Rasal un mois après son arrivée, mais sa sœur au moins commençait à lui sourire et à discuter avec lui. Faire le touriste à Mumbai était amusant. Au début, Rajan avait tenté de le mettre en garde et lui avait conseillé certains quartiers, mais Wolfgang s'était contenté de sourire jusqu'à ce que Rajan perde ses moyens, se rappelle Naples, puis lui demande en rougissant s'il pouvait lui apprendre à se battre comme ça.
Petit à petit, malgré la gène persistante, ils trouvaient leur place les uns à côté des autres. Le sexe, d'une part, était fantastique. Aux yeux de Wolfgang, c'était même la partie la plus simple de leur relation. Il s'amusait follement du ballet de séduction entamé avec Rajan. Le plus difficile était donc ailleurs. Le plus dur, c'était de s'ouvrir à ses deux amants.
Il finit par en parler avec Felix, un soir qu'ils buvaient une bière sur la terrasse de l'appartement après avoir passé la journée à explorer Mumbai.
Kala et Rajan finissaient de dresser ensemble la table tout en finissant de planifier le voyage qu'ils entameraient tous les quatre le lendemain. Ils planifiaient de leur faire visiter autant d'Inde que possible. Wolfgang avait interdiction de laisser traîner ses oreilles de quelques manières que ce soit. Ce devait être une surprise.
-Ils me racontaient leurs meilleurs souvenirs d'enfance hier, avoua-t-il. Pour Kala, c'était de cuisiner avec son père. Il lui avait inventé une petite chanson pour retenir l'ordre où mettre les ingrédients dans je ne sais plus quelle recette. J'ai finit par prendre ma veste et sortir.
Felix fit un bruit de gorge et lui jeta un long regard triste. Il n'avait jamais eu besoin de se confier à Felix. Celui-ci avait assisté à chaque étape de son horrible enfance, ne ratant que quelques coups de poing et de ceinture. Ils n'en parlaient jamais, parce qu'ils n'en avaient jamais eu besoin. Le seul fait d'avoir le soutien de Felix suffisaient à Wolfgang. Il se fichait que quiconque d'autre sache ce qu'il avait vécu en grandissant. Jamais il n'avait senti besoin de se justifier devant quiconque. Les gens pouvaient le traiter de salaud insensible ou de meurtrier, cela ne lui faisait rien. Même sans les coups de poing, il le serait sans doute devenu. Il n'était rien d'autre que de la mauvaise graine.
-Kala sait tout ça, non ? Ton père et le reste ?
-Elle était là quand j'ai réglé mes comptes avec le reste de la famille. Elle m'a fabriqué une bombe artisanale.
Felix manqua de s'étouffer sur sa bière.
-Je te dirais bien de l'épouser si elle n'était pas mariée et si Rajan n'était pas si sympathique. Et qu'est-ce qu'elle en pense ?
-Elle déteste la violence, mais elle a appris à en comprendre la nécessité. Je ne lui ai pas tout dit par contre. Elle ne sait que ce qu'elle a entendu de mes échanges avec mon oncle ou mon cousin.
Il ne voulait pas qu'elle sache. Qu'elle le regarde avec pitié et compréhension.
-Et Rajan ?
-Je ne lui ai rien dit. Je ne crois pas que Kala lui ait dit quelque chose. Du moins pas avant hier.
Un silence pesant s'installa. Rajan passa sa tête par la porte fenêtre, les vit en pleine discussion, leva un pouce en l'air et disparut. Le repas était prêt, mais on les attendrait. La bouteille de Wolfgang était vide. Il la posa en équilibre précaire sur le rebord du balcon. Sans un mot, Felix lui tendit ce qu'il restait de la sienne.
-On est mauvais pour ça, hein ? Discuter de ses sentiments, tout ça.
-C'est plus facile de sortir le lance-missile.
-Ce bon vieux lance-missile... J'ai regretté de devoir le laisser en Allemagne. Enfin, bref. Même si je suis pas vraiment plus doué que toi, j'ai un conseil : dit-leur. Dans les grandes lignes, du moins. Je suppose que c'est le prix à payer pour qu'une histoire comme la vôtre fonctionne, beaucoup d'honnêteté.
L'honnêteté, ce n'était pas quelque chose qui avait eu beaucoup d'importance jusqu'ici dans la vie de Wolfgang, à part dans sa relation avec Felix. Ou avec le cercle, mais dans ce cas-là, c'était inévitable.
-Je ne sais pas si je peux faire ça.
-Je suis à peut près sûr que le pire qui puisse arriver c'est qu'ils pleurent sur ton épaule puis t'entraînent vers la chambre pour te faire sauvagement l'amour. Tu crois que tu pourras supporter ça ?
Ne lui laissant pas l'occasion de répondre, Felix reprit sa bouteille et en avala les trois dernières gorgées puis rentra dans l'appartement. Wolfgang finit par lui embrayer le pas. Il regarda Felix s'asseoir à table tout en embrassant la main de Kala et en la complimentant outrageusement avec un accent exagérément mauvais, sourit et continua vers la cuisine. Rajan finissait de sortir un plat du four. L'entendant approcher, il se retourna et sourit timidement.
Il savait forcément pourquoi Wolfgang les évitait depuis la veille au soir Kala et lui, pourquoi il était rentré le plus tard possible de sa marche en ville et pourquoi il avait parlé longuement avec Felix. Ce n'était pas difficile de deviner les traumatismes merdiques que devait se farcir Wolfgang. Mais il fit comme si de rien était, et Wolfgang en fut profondément reconnaissant. En même temps, cela le mettait en colère.
-Je suis tellement jaloux de toi.
Ces mots sortirent malgré lui et Wolfgang aurait voulu les ravaler aussitôt. Rajan éclata de rire, mais ses yeux ne souriaient pas. Il soutint longuement son regard.
-Moi de même. Tu m'aides à tout porter ?
Wolfgang resta là, les bras ballants pendant de très longues secondes. Ce n'était pas la réaction qu'il attendait. Il détesta Rajan soudain. Il n'avait pas le droit de faire comme si c'était si simple à comprendre et à vivre. Wolfgang haïssait sa jalousie. Si Rajan était jaloux aussi, il était indécent qu'il l'accepte si facilement. En même temps, Wolfgang se surprit à l'adorer un petit peu, un sentiment qu'il réservait d'habitude à Kala. Il y avait une raison pour laquelle il était attiré par Rajan, et ce devait être celle-là. Mais jusque là, l'attirance avait été surtout physique – de son côté du moins – et il s'était souvent demandé si son attirance émotionnelle était due aux sentiments de Kala qui ressurgiraient sur les siens. Il avait eu des doutes. Mais là, dans une cuisine qui n'était pas la sienne, à des milliers de kilomètres de chez lui et de sa zone de confort, avec une boule de jalousie qui lui rongeait le ventre, il sut qu'il allait irrémédiablement tomber aussi amoureux de Rajan que de Kala, même si différemment. La voix qui lui murmurait qu'il ne valait rien n'avait pas tort, mais il ne l'écouterait plus quand elle lui chuchoterait qu'il abusait des sentiments naissants de Rajan, des incertitudes de Kala et qu'il ne méritait pas leur amour, quelle que soit la forme qu'il prenne.
Wolfgang s'avança pour aider Rajan.
