Disclaimer: Aucun des persos de Tolkien n'est à moi ;,(... Néanmoins, je les emprunte joyeusement pour cette fiction ;)
Musique : Hé oui, depuis quelques temps, pour ceux/celles qui voudraient se mettre dans l'ambiance, je mets les musiques qui tournaient (en boucle) lors de l'écriture du chapitre. Pour celui-ci, c'est « Breath », de Breaking Benjamin.
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LA COMMUNAUTÉ DES ELFES
Chapitre Trente-trois – Une Lueur dans la Nuit.
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L'enfant elfe entendit le sinistre cliquetis du lourd verrou qui se remettait en place. Il pivota automatiquement sur lui-même pour faire face au fond de la pièce, pressant son dos contre la froideur de la porte d'entrée.
Le noir était complet. Mais certains sons habitaient encore ce lieu, parcourant les pierres du sol et des murs comme des flammes léchant paresseusement une palissade de bois. Legolas essayait de respirer le plus silencieusement possible afin de faire la part des choses entre ce qu'il entendait venant du couloir, et ce qui pouvait être émis par les créatures des ténèbres face à lui. Combien de temps avant que ses yeux ne s'habituent à l'obscurité ? Combien de temps avant qu'il ne voie ce à quoi il allait faire face ? Combien de temps avant qu'il souhaitât être aveugle ? Quand Odùrin lui avait parlé de ce qui l'attendait dans cette prison, il avait imaginé qu'il aurait du temps avant que cela ne se produise. Il n'avait pas réalisé auparavant que le laps de temps pouvait être extrêmement court…
Il huma l'endroit, ajoutant un nouveau sens à son observation des lieux. Il perçut un mélange olfactif d'odeurs franches et d'odeurs sourdes. Le sang d'Alek, l'odeur de la peur de ses derniers instants imprégnée dans les vêtements de l'enfant humain par sa sueur… L'odeur de la pierre qui l'entourait. L'odeur de sa propre peur… Ainsi que des relents d'odeur de pourriture sèche et ancienne. Une étrange odeur qui devait être là depuis un bon moment, mais qu'il ne pouvait identifier clairement. La preuve en tout cas qu'il n'y avait pas que lui et Alek dans cette pièce.
Il fut tiré de ses pensées en entendant le raclement d'une pierre. Dans un premier temps, son cœur bondit de joie dans sa poitrine. Tout cela n'avait été qu'une mauvaise plaisanterie destinée à l'effrayer et lui donner une bonne leçon. Odùrin allait le sortir de là, lui ébouriffer les cheveux, se moquer de lui devant les autres… probablement pendant de nombreuses années et décennies… Qu'importe ! Cela était toujours mieux que l'alternative.
Cependant, il réalisa rapidement que ce n'était pas la porte qui s'ouvrait. C'était ce petit bloc de pierre qu'il avait repéré dès son arrivée dans le couloir. Ce bloc masquant un orifice dans le mur trop petit pour qu'il puisse s'y glisser. Mais suffisamment grand pour un animal. Il se contracta. Quelle compagnie allait-on lui ajouter ? Quoi de pire que le cadavre d'Alek et les créatures de la nuit ?
Le bloc fut retiré et un trait de lumière dorée troua l'obscurité avec espoir. Legolas se figea, ne sachant s'il devait se ruer vers la lumière ou craindre ce qui allait entrer. Puis une main aux doigts fins passa par l'ouverture, portant une minuscule bougie allumée et la posa sur le sol. Legolas avait reconnu un des anneaux aux doigts du porteur de bougie. Il s'agissait de son frère. Redoutant un autre piège, il se tint coi et attendit que l'enfer se déchaine à nouveau.
Mais tout ce qui suivit, fut le bruit de la pierre à nouveau roulée dans l'orifice. Legolas demeura immobile, ne comprenant pas trop pourquoi cette faveur lui était offerte. Il fixait cette bougie, les yeux grands ouverts, n'osant presque pas ciller, de peur qu'elle ne disparaisse, tous ses sens tendus vers cette lumière tremblotante, mais n'osant pas non plus bouger, de peur d'effrayer cette petite flamme et qu'elle ne s'enfuie… A jamais. Il se forçait à fixer la flamme… Presque de manière hypnotisante. Car il sentait que ses yeux étaient dangereusement attirés vers le bas. Vers cette zone floue à la limite de son champ de vision, où il pouvait deviner le corps sans vie d'Alek. Il avait la sensation que si son regard descendait trop, il croiserait celui, accusateur, de l'enfant humain. Et que son cœur cesserait de battre.
Il n'osait pas non plus tourner son regard vers la droite, vers le fond inconnu de cette pièce, de peur que cette faible flamme fût suffisante pour révéler ce que seuls ses yeux habitués à l'obscurité auraient pu. Il réalisa qu'il préférait apparemment rester dans les ténèbres et supporter son imagination, que d'affronter la réalité implacable. Car quand on imagine, on peut toujours espérer avoir trop d'imagination et en rire…
Une voix résonna alors près de son oreille gauche et le fit sursauter. Il plaqua ses mains sur sa bouche pour s'imposer le silence, mais un gémissement s'échappa de ses lèvres, ravi de prendre la clef des champs.
« A ta place, je ne perdrais pas de temps avec la bougie », c'était la voix de son frère Odùrin, filtrant au travers de la porte massive. « Elle est faible, et va bientôt mourir. Prends-la en main. Vite sinon il sera trop tard ! »
Legolas était terrorisé par son frère, et le haïssait tout autant. Mais il n'était qu'un enfant, et il obéit à l'injonction. Il enjamba avec une prudence mêlée de nausée le corps de l'enfant humain et s'approcha de la lumière vacillante de la flamme, en prenant soin de ne pas regarder sur sa droite vers le fond de la pièce où il était pour l'instant enfermé. Il s'accroupit près de la bougie et la prit précautionneusement dans le creux de ses mains, avec la même délicatesse que s'il se fut agît d'un papillon fragile et éphémère qui parfois s'aventuraient profondément dans la forêt de Mirkwood et échappaient aux multiples toiles d'araignées géantes pour parvenir au Palais et y mourir d'épuisement.
« Que vas-tu choisir, maintenant, petit frère ? ». La voix d'Odùrin s'était déplacée, se rapprochant de la trappe dans le mur. Il devait deviner les faits et gestes de l'enfant elfe comme s'il eut été lui-même dans la pièce en ce moment. La gorge de Legolas se serra, mais il n'osa répondre, préférant laisser au temps le soin de faire le choix à sa place. « Vas-tu utiliser le temps de lumière qu'il te reste pour partir explorer ta nouvelle demeure et découvrir les créatures qui s'y trouvent afin de te préparer à ce qui t'attendra une fois que la lumière aura disparu ? … ou vas-tu tenter de te frayer un chemin vers la sortie tant que tu le peux encore ? »
Le souffle de Legolas se suspendit. Ainsi il y avait une solution, une possibilité pour sortir de cet endroit nauséeux ? L'enfant qu'il était à ce moment-là eut une bouffée de reconnaissance vis-à-vis de son frère ainé. Des siècles plus tard, il réaliserait que ce moment faisait partie de ce qui l'avait fait murir bien avant l'âge : la perte de l'innocence accompagnant la perte de confiance dans les adultes.
« Comment sortir d'ici ? » répondit-il dans un souffle empli d'espoir. Ce sentiment ne dura pas quand il entendit le léger rire de son frère. Au début, il cru qu'il l'avait juste imaginé, ce rire.
« Ton ami Alek détient la manière pour toi de quitter cet endroit avant qu'il ne soit trop tard ». Legolas fronça les sourcils et tourna la tête vers la porte d'entrée. Avant qu'il puisse y réfléchir, son regard descendit sur le corps inerte et ensanglanté de l'enfant humain. Par chance, le visage d'Alek était tourné dans l'autre direction, mais cela n'empêcha pas le souvenir de son regard accusateur et mort de se frayer un chemin dans son esprit. Legolas déglutit avec peine.
« La lourde porte d'entrée peut s'ouvrir de l'intérieur », continua Odùrin. « Un mécanisme est prévu à cet effet, mais il est habilement caché. Difficile de le trouver dans la lumière. Alors imagine un peu dans l'obscurité complète ».
Legolas comprit alors que son temps était effectivement compté. Quand la bougie serait morte, il perdrait probablement toute chance de trouver le moyen de sortir de cet endroit. Il se releva sur ses jambes tremblantes et avança doucement vers la porte, portant toujours la lueur vacillante et dorée dans le creux de ses mains. Les flammes projetaient des taches lumineuses et vivantes sur les murs, mais il s'efforçait toujours de ne pas regarder sur sa gauche, vers le fond de la pièce.
Parfois l'ignorance était préférable. Il devait se concentrer sur la porte d'entrée.
« Ah, j'oubliais », reprit Odùrin alors que Legolas s'était suffisamment rapproché de la porte pour n'être qu'à deux pas d'Alek. « Pour activer le mécanisme d'ouverture, il te faut une clef. Cette clef se trouve dans les entrailles de ton ami humain ». Il avait réussit à charger ce mot d'une consonance toute particulière. Dans un futur lointain, un nazi allemand dirait « sale Juif ! » avec la même intonation.
Legolas stoppa net son avancée vers la porte et abaissa à nouveau son regard vers le corps d'Alek. Il ne pouvait pas avoir entendu ce qu'il croyait avoir entendu. C'était impossible ! Il était en train de faire un cauchemar et il allait se réveiller en hurlant. Tout ne pouvait pas lui tomber dessus sur la même journée… !
« Tu devrais te dépêcher, petit frère ».
La voix d'Odùrin, encore. A moins qu'il ne l'eut imaginé. Comme tout le reste, probablement.
« Vivre ou mourir, c'est toi qui va devoir choisir ».
Legolas ne pouvait s'empêcher de fixer Alek avec des yeux écarquillés. Il était paralysé, la bougie dans ses mains commençait à couler sur les côtés et la cire brulante s'égouttait sur sa peau, mais la douleur semblait une information lointaine, détachée, comme appartenant à quelqu'un d'autre. Il pensait avoir touché le fond de l'horreur et du cauchemar, mais Odùrin, comme à son habitude, avait encore quelques lapins dans son chapeau.
« Je ne te passe pas de couteau pour ta recherche de la clef : tu as déjà effectué une entaille dans ton ami, plus tôt dans la salle du trône, tu te souviens ? Pars de là, creuse-toi une ouverture, et fouille. »
Legolas ne put s'empêcher de s'imaginer, les mains disparaissant dans le ventre d'Alek, fouillant indéfiniment des entrailles froides et visqueuses, et eut un haut-le-cœur. Il se plaqua une main devant la bouche et essaya de ne pas rendre son dernier dîner. Des points lumineux volèrent devant ses yeux et il crut qu'il allait s'évanouir, là, aux côtés d'Alek, et que la bougie mourrait avant qu'il eut pu reprendre connaissance.
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« Qu'est-ce qu'il s'est passé, ensuite ? », demanda Aragorn alors que Legolas était plongé dans le silence depuis près d'une demi-minute. Legolas releva un regard fiévreux vers le ranger. Il respirait par à-coups légers, et donnait l'impression de retenir des larmes. Il revivait réellement tous ces évènements et en semblait aussi terrorisé qu'à l'époque où il n'était qu'un jeune elfe sans aucune expérience de la cruauté des adultes.
« Je n'ai… », il coassa, puis déglutit avec difficulté avant de reprendre. « Je n'ai pas pu ! ». Il prit à tort le silence estomaqué d'Aragorn pour un reproche, et se justifia : « Je n'avais que dix ans, Aragorn ! Je venais de tuer un enfant sans défense, j'aurais voulu pouvoir échanger ma vie contre la sienne, et mon frère me disait que j'allais devoir fouiller ses entrailles, lui manquer de l'ultime respect, dans le but de sauver ma vie… APRÈS CE QUE JE LUI AVAIS FAIS ! ».
Sa voix avait brusquement gagné en ampleur. Aragorn eut un regard involontaire par delà l'épaule de Legolas, vers les autres membres de la Communauté dans l'abri. Ils étaient assez éloignés pour ne pas entendre la confession de Legolas tant qu'il parlait assez bas. Mais cette fin de phrase n'allait pas tomber dans l'oreille de sourds. Et vu qu'ils n'auraient probablement que cette bribe d'info, ils allaient commencer à extrapoler depuis cette phrase. Avec un cynisme épuisé, Aragorn se dit que les projections qu'ils feraient iraient toutes dans un sens très négatif.
L'elfe reprit, sa voix était de nouveau basse, mais chargée d'un côté acide qui n'était pas présent au début. « Ce serait maintenant, je n'aurais aucune hésitation, tu le sais, à fouiller un cadavre pour trouver le moyen de sortir d'un piège mortel. » Le sourire qui s'affichait sur ses lèvres était presque glacial, envoyant un frisson désagréable le long de l'échine d'Aragorn, lui rappelant que son ami était un maître assassin qui allait souvent droit au but, sans état d'âme. En tout cas, c'était l'impression que Legolas avait donné. Aucun elfe de Mirkwood qui voulait survivre ne pouvait se permettre de laisser ses émotions contrôler ses actions. Maintenant, le ranger se disait qu'il était possible que sous la carapace de froideur et d'efficacité, Legolas ait encaissé chacune des exécutions comme autant de blessures internes.
L'elfe rabaissa son regard vers ses mains qu'il serrait et dépliait à tour de rôle, comme s'il visualisait tout le sang qui les avaient recouvertes depuis près de trois mille ans. Pouvait-il se souvenir de chacune de ses victimes ? Probablement pas les orcs et les gobelins. Mais le ranger était prêt à mettre sa main au feu qu'il n'y avait pas eu que des peaux vertes dans les contrats que son ami avait reçu de Mirkwood.
« Je n'avais que dix ans… », murmura encore Legolas. Aragorn était estomaqué, les membres aussi lourds que des rochers. Il avait vu des horreurs et des tortures similaires par le passé, mais infligées à des adultes. Pas à un enfant si jeune, quelle que soit sa race ! Il savait qu'il devait dire quelque chose, rassurer Legolas, lui montrer qu'il était à ses côtés, mais pour l'instant, sa gorge semblait aussi paralysée que ses membres.
Après un moment, Legolas reprit, sans cesser de fixer ses mains.
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Legolas ne sut jamais combien de temps il était resté immobile à fixer Alek, en souhaitant fermement se réveiller de ce cauchemar. Son esprit sortit de sa torpeur horrifique pour accélérer quand il remarqua la brusque chute de lumière. Le temps de la lumière arrivait à son terme et il n'avait rien fait. Son cœur se mit à s'emballer et il jeta un regard frénétique vers les ténèbres sur sa gauche, espérant en même temps que craignant de distinguer quelque chose de tapis dans l'ombre. Mais la seule chose qu'il vit fut que s'il y avait un mur opposé à la porte d'entrée, il n'était pas à trois mètres de lui comme dans une prison classique, mais plus loin. Probablement beaucoup plus loin. Il refusa de tenter quoi que ce soit de ce côté-là.
Une autre pensée s'était imposée à son esprit. Odùrin avait parlé d'un mécanisme dans la porte, un mécanisme difficile à discerner même dans la lumière. Une pensée très adulte s'imposa alors à l'enfant elfe : Il fallait qu'il utilise les dernières secondes de lumière pour repérer l'emplacement du mécanisme. Cela ne l'engageait à rien, cela ne l'obligerait pas à fouiller le corps de l'enfant humain ; mais au moins, il saurait. Si les choses tournaient mal, au moins, il saurait… La lumière de la flamme décrut encore. Parfois, succinctement, elle s'accroissait quand elle léchait brièvement la cire qui était sur ses mains. L'enfant elfe ne paraissait pas réaliser ses brûlures pour le moment. Il avait trop attendu, et maintenant, il devait essayer de rattraper ce qui pouvait encore l'être. La panique de se retrouver à nouveau dans le noir, et démuni face aux créatures des ténèbres, lui enserra le cœur. Et sous l'effet de la panique, il confondit vitesse et précipitation.
Il voulu enjamber le corps d'Alek pour atteindre la lourde porte d'entrée, toute son attention tendue vers le moindre détail qui ressortirait de la texture de bloc de pierre devant lui. Mais soudain, il sentit une main, petite mais ferme et glacée, qui venait de se refermer sur sa cheville. Il voulut hurler, mais aucun son ne sorti de sa gorge, alors qu'il tombait tête la première sur les dalles de pierre. Il heurta brutalement le sol poisseux du sang de l'humain et de la terre et lâcha la bougie. Il se tordit sur lui-même et tira sa jambe vers lui, pour faire lâcher prise à l'autre enfant. Dans les dernières lueurs vacillantes de la bougie, Legolas croisa le regard vide et accusateur d'Alek, mais l'expression du visage mort du jeune humain dans cette lumière mourante lui parut grimaçante et ricanante.
'Ne m'abandonne pas Legolas. Nous allons jouer, comme deux bons amis, ensemble pour l'éternité.'
L'instant d'après, la bougie mourut pour de bon.
Et Legolas hurla à pleins poumons.
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Aragorn sentait qu'il allait vomir. Pas tant pour ce que Legolas lui décrivait, que pour le fait qu'un enfant ait pu subir cela de la part d'adultes, de membres de sa famille supposés le protéger et l'aimer. L'elfe s'était ouvert à lui, et le ranger ressentait toutes les souffrances morales (ou du moins, pensait les imaginer parfaitement) que son ami avait vécu. Il fallait absolument qu'il lui dise un mot réconfortant. Au lieu de cela, les mots qui sortirent spontanément de sa bouche furent : « Quand mon chemin croisera celui d'Odùrin… je lui arracherai la gorge de mes mains nues. T'avoir fait subir tout ça… »
Legolas leva un regard surpris vers Aragorn ; mais avant que le ranger n'ait pu se poser des questions sur la nature de ce regard, l'archer éclata alors d'un rire aussi sinistre qu'effrayant, et ne qui ne présageait rien de bon. L'humain comprit inconsciemment qu'il n'en était qu'au hors d'œuvre dans le récit de son ami, et que le pire restait encore à venir.
Frodon fronça les sourcils. Il essayait depuis de longues minutes de comprendre ce dont Legolas et Aragorn discutaient, mais il y avait toujours bien l'un ou l'autre de la communauté – souvent Gandalf – pour lancer une phrase anodine, une question, une remarque, qui couvrait tout son venant de l'endroit où le ranger et l'archer tenaient leur Grand Conseil. Avec le recul, Frodon se dit que Gandalf le faisait peut-être exprès afin de gêner les oreilles indiscrètes qu'il avait probablement repérées aisément.
Il renonça à espionner et se retourna pour faire face au feu qui brulait doucement dans leur abri. Son regard croisa alors celui de Boromir et il sut automatiquement que l'humain l'avait vu en train d'espionner le ranger et l'elfe. Il se sentit honteux et un peu effrayé, comme un enfant qui vient d'être pris sur le fait en train de voler des gâteaux secs dans une étagère haute après avoir élaboré le plan ingénieux de mettre un tabouret sur une table. Il détourna le regard, s'attendant à une remontrance ou une remarque acerbe, mais à sa grande surprise rien ne vint. Ramenant son regard vers le Gondorien, il vit que l'humain le regardait pensivement, mais sans être capable de déchiffrer ses intensions. Qu'avait dit Legolas dans un moment de lucidité, quelques jours (et plusieurs millénaires) auparavant ? Que Boromir convoitait l'anneau, même s'il le niait ? Frodon déglutit et fut ravi de l'interruption provoquée par Sam quand ce dernier vient placer une gamelle d'un repas frugal mais chaud entre les mains. Le porteur de l'anneau remercia vivement son jardinier et se concentra uniquement sur la conversation de ce dernier. Tout pour éviter le regard soutenu de Boromir.
« Et ça discute, et ça papote… », commença Sam en jetant un regard noir vers le duo à l'extérieur. « Mais vous pensez que cette nuit l'elfe nous laissera dormir ? »
La voix bourrue du nain prit la relève.
« Moi ce que je vois, c'est qu'on s'est épuisés à monter cette montagne, on a eu faim, froid, on a du faire face à de nombreux dangers, dont la plupart venant de la communauté-même… Et finalement, on revient à notre point de départ. J'annonce clairement qu'il me faudra du repos avant de repartir ». Son froncement de sourcils broussailleux semblait un défi à quiconque aurait une autre idée n'incluant pas un long moment allongé confortablement.
Gandalf ignora la menace et repoussa du pied une brindille de bois dans le petit feu. « Nous ne nous reposerons pas tout de suite une fois un bas, car l'endroit est trop dégagé et propice aux espions de Saruman ». Il releva les yeux et promena son regard sur les membres de la Communauté présents. « Nous passerons par un Relais. Je n'avais pas prévu de m'y arrêter, préférant voyager loin de toute civilisation pour ne pas laisser de traces, mais la plupart d'entre nous sont épuisés, et il nous faudra prévoir un renfort d'un cheval de plus, même si Bill arrive encore à repartir du Relais. »
Pippin fronça les sourcils. « Le Relais ? Qu'est-ce que c'est ? ». Il avait posé sa question prudemment, comme s'il craignait d'être tourné en ridicule car tous les autres auraient su de quoi Gandalf parlait, mais en jetant un coup d'œil circulaire, il nota que d'autres avaient l'air aussi perdus que lui. Hormis peut-être Boromir. Gandalf repoussa une autre branche dans le feu et s'assit plus confortablement, signe pour les hobbits qu'il allait parler longuement. Les hobbits, toujours friands d'histoires, se concentrèrent sur lui comme un seul (semi) homme.
« Oh… Ce n'est même pas assez grand pour avoir le titre de village. Quelques maisons… principalement des écuries, une taverne, et des caravanes marchandes qui passent par là de temps en temps. Les gens s'y arrêtent, soufflent, mangent un bout, refont leur provision avec ce que le Relais leur propose, échangent parfois leur monture pour une plus fraiche quand la précédente a besoin de repos », il fit une brève pause pour charger sa pipe d'herbes à fumer, tous attendirent patiemment qu'il reprenne. « Le Relais vit principalement des sommes que les voyageurs laissent pour le soin de leurs chevaux et l'acquisition de nouveaux. Quand leurs chevaux sont rétablis, ils sont vendus au voyageur suivant. C'est pur bénef pour le Relais, mais c'est à double tranchant si personne n'y passe pendant 6 mois, car les chevaux doivent quand même être nourris et soignés. »
« Et il y a beaucoup de monde dans ce Relais ? ». L'idée de la foule déplaisait désormais à Frodon, alors qu'il affectionnait autrefois les rassemblements et les fêtes.
« Avant oui », répondit distraitement Gandalf, prenant une fine branche du feu par un bout qui n'était pas encore incandescent, et en amenant une petite flamme à sa pipe. « Mais les voyages sont revenu plus rares à mesure que les routes sont devenu moins sures. Le Relais a périclité depuis les dernières années. Nous seront vernis s'il n'est pas abandonné, et qu'il s'y trouve encore des chevaux pour nous. Au rythme où nous progressons, nous devrions y être dans à peu près une dizaine de jours… ». Il aspira de longues goulées d'air afin de faire prendre feu aux herbes dans sa pipe.
Le fait d'avoir un délais relativement précis leur donnait un but et allait leur redonner de l'énergie et du courage. Et bien que l'idée de voyager à cheval n'enchantait pas tout le monde, elle avait au moins le côté attrayant du repos des pieds. Boromir prit alors la parole.
« Les chevaux me font penser à l'elfe. J'ai réfléchi à ce qui pourrait être une solution, pour le bien de tous ». Tous se tournèrent vers lui. Boromir proposait rarement des solutions, à moins qu'elles ne soient dans son intérêt direct. Le fait qu'il suggère quelque chose pour le bien d'autrui était suffisamment rare pour qu'on s'y intéresse.
« Souvenez-vous », commença-t-il en repoussant une brindille dans le feu, imitant ainsi le geste de Gandalf plus tôt et espérant obtenir inconsciemment de la part des autres le même type d'attention. « Tant que Legolas faisait des rêves et hurlait en se réveillant, ce n'était encore rien de grave. C'était ennuyeux pour notre qualité de sommeil», s'empressa-t-il d'ajouter en voyant certains membres du groupe prendre leur respiration pour protester, « mais sans plus. Alors qu'à l'heure actuelle, il en est à faire des rêves éveillés et à affronter des ennemis qui ne sont pas là ». Il fit une courte pause pour que chacun puisse se remémorer ce qui s'était passé au précédent abri, quand Legolas avait commencé à tirer sur une wyverne imaginaire.
« Dans combien de temps… », reprit-il une fois qu'il vit à la lueur dans leurs yeux qu'ils avaient tous en tête ce souvenir bien précis. « … dans combien de temps verra-t-il des ennemis là où nous nous tenons, et nous attaquera-t-il sans nous reconnaître, persuadé de frapper des adversaires? »
Il marqua une pause plus longue, laissant aux autres le soin de trouver en eux-mêmes la réponse à cette question cruciale et comprendre qu'il venait de mettre le doigt sur un GROS problème. Il repoussa encore une brindille dans le feu, évitant avec soin le regard inquisiteur et méfiant de Gandalf qu'il sentait peser sur lui.
« Je ne veux pas en arriver à ces extrémités », reprit l'humain d'une voix douce emplie d'une pointe de pitié destinée à s'attirer la sympathie de son auditorat, « mais si je dois choisir entre la sauvegarde de la Communauté, ou celle d'un elfe cinglé, mon choix sera vite fait ».
Il porta le regard sur chacun d'entre eux pour être certain d'avoir leur attention à tous, et nota mentalement ceux dans les yeux desquels brillait une lueur de complicité ou de sympathie, notant également ceux chez qui une lueur de méfiance persistait.
« On peut voter, bien sur », reprit-il après quelques secondes. « Mais si vous me donner votre accord, j'échangerai ma place avec Aragorn ». Comme il l'avait prévu, il y eu quelques froncements de sourcils perplexes. Il réprima un sourire intérieur et continua : « Aragorn connait Legolas depuis de nombreuses décennies. Ils sont amis. Il n'a pas le recul nécessaire pour bien comprendre la gravité de l'état de l'elfe, et le danger qu'il représente, que ce soit pour les autres ou pour lui-même. Ils sont des amis proches », insista-t-il sur ce mot 'amis'. « Et cette amitié est certainement en train de l'aveugler. »
Il marqua une autre pause au cours de laquelle, il vit que plusieurs regards se tournaient vers l'extérieur, où Aragorn et Legolas discutaient toujours, une aura de tension presque palpable autour d'eux.
« Ne vous méprenez pas », reprit Boromir après quelques instants pour essayer de vaincre les résistances éventuelles. « Je n'ai rien contre les solides amitiés. Ce sont elles qui nous donnent la force lors de la bataille ou dans l'adversité. Mais il est des moments où l'amitié vous empêchera de prendre des décisions qui s'imposent. »
Tous ramenèrent leur attention sur Boromir, les légers froncements de sourcils témoignaient de pensées sur les décisions en question.
'Parfait', se dit Boromir en réprimant un nouveau sourire. 'Je les ai amenés exactement où je voulais et ils ne s'en sont même pas rendus compte'.
« Mon idée est qu'Aragorn reprenne sa place avec le reste de la Communauté, surtout auprès de Frodon pour assurer la protection du porteur de l'anneau ». Le regard surpris et avec une pointe de reconnaissance que lui lança le hobbit lui confirma ce qu'il avait deviné plus tôt quand il l'avait observé en train d'épier la conversation du duo à l'extérieur de l'abri.
« Je resterai aux côtés de Legolas pour vérifier qu'il va bien, et surveiller son état jusqu'au Relais », continua-t-il. « Comme l'elfe n'est pas vraiment un ami, je ne risque pas de laisser passer les détails dangereux et révélateurs que notre ranger préfère probablement ignorer. Je pourrai ainsi l'aider plus rapidement sans qu'il doive attendre d'être dans un état extrême pour espérer avoir du secours… comme c'est le cas pour l'instant. »
Il avait compris que peu dans le Communauté appréciaient l'elfe. Mais il savait également que lui-même n'était pas très aimé. En se sacrifiant pour s'occuper du paria, il allait gagner leur sympathie. Il appuyait aussi sur l'incompétence du ranger dans ce domaine. Et il était vrai qu'à leurs yeux, Aragorn avait plutôt subit chaque crise, en montrant des pointes de paniques, parfois. Oui, dans leur esprits il commençait à devenir clair que l'amitié pouvait parfois être un frein à l'efficacité.
« Bien sur », reprit l'humain après un moment, en croisant le regard de ceux qui avaient montré le plus d'animosité envers l'elfe ces derniers jours, « s'il devenait dangereux pour nous, comme nous prendre pour des ennemis imaginaires dans ses rêves éveillés, je saurais – à l'instar d'Aragorn – prendre rapidement la décision qui s'impose… pour le bien de tous ». Il marqua une longue pause, pour que chacun comprenne pleinement le sens de ses mots. Quand il vit que Gandalf allait parler, il s'empressa de reprendre la parole.
« La décision vous revient. Je ne fais que proposer ». Au final, si la Communauté votait pour sa proposition, Aragorn ne pourrait s'y opposer. Et s'il devait plus tard se débarrasser de l'elfe, personne dans la Communauté n'aurait le droit de le lui reprocher. Cela aurait été leur décision.
Quelque part au fond de lui, Boromir fronça quand même les sourcils. Ce type de manipulation était typiquement de son père Denethor. Il n'avait jamais auparavant usé de telles paroles et influences pour obtenir ce qu'il voulait. Les siens l'aimaient et suivaient son commandement. Quand est-ce qu'il avait commencé à devenir sournois ? Mais une autre pensée s'interposa à son esprit.
'Ce ne sont pas les tiens. Ils se méfient de toi. Vois quand même que ces manipulations portent leur fruits, fils'. Etrangement, cette voix ressemblait à celle de son père, le régent du Gondor.
Il se secoua mentalement et releva les yeux vers les membres de la communauté présents, les hobbits, Gimli et Gandalf. « A vous de choisir comment vous voulez que les prochains jours ou semaines se passent ici, et dans quel état vous voulez être si on doit un jour affronter de véritables ennemis ».
Il fit le silence. Les laissant réfléchir par eux-mêmes. Trop parler reviendrait à les presser, et ils pourraient commencer à se méfier. Il connaissait déjà le résultat de leurs cogitations. Bientôt l'elfe ne serait plus un obstacle. Et ce ne serait pas sans conséquences sur Aragorn, il le savait.
Pippin brisa alors le silence. « Il y a des plantes… ». Il s'interrompit et se crispa en voyant les regards se tourner vers lui, craignant d'avoir dit une bêtise, puis sous le regard étrangement encourageant de Gandalf, il reprit. « Des plantes, des potions et des racines qu'on pourrait utiliser pour faire dormir Legolas artificiellement ». Il prit une respiration et continua rapidement avant que quelqu'un ne puisse l'interrompre sous prétexte qu'il disait généralement des choses sans importance. « Des racines, on va en trouver dans la vallée, dans un jour ou deux, et Gandalf doit bien avoir une ou deux potions. Quand à moi, il me reste des herbes à fumer du vieux Brandyboucq ». La pointe de regret à l'idée de piocher dans son bien précieux n'échappa pas à l'assemblée et certains lui trouvèrent un petit côté attachant et mignon.
« Chacun peut aussi réfléchir à des vieux trucs ou vieux remèdes pour aider Legolas à dormir, car son problème vient de là, en fait. Il me l'a dit », reprit-il en posant ses yeux brillants sur chacun des membres de la communauté. « Ca ne coute rien d'essayer… »
Il s'arrêta et se crispa à nouveau, s'attendant à des moqueries ou des reniflements de mépris. Mais à sa grande surprise, la main de Gandalf se posa affectueusement sur son épaule. Pippin leva les yeux vers le vieux magicien et vit qu'il souriait, avec une étrange lueur de reconnaissance dans le regard.
« Jamais je n'aurai pensé un jour dire que notre ami Peregrin a parfois des idées qui valent la peine d'être essayées ». Il se tourna vers les autres et déclara : « Il serait sage je pense d'opter pour cela dans un premier temps avant de prendre des mesures plus radicales ». Gandalf savait que la plupart associaient sa longévité et sa nature, à la connaissance et à la sagesse. Refuser sa proposition reviendrait à publiquement le traiter de sénile et même si certains le pensaient peut-être, aucun n'oserait l'admettre haut et fort.
Il arpentait les Terres du Milieu depuis près de deux milles ans. Il avait eu amplement le temps d'apprendre à user de manipulation, lui aussi.
Il parcourut l'assistance du regard, et un par un ils finirent par hocher de la tête à la proposition de Pippin et Gandalf. Le hobbit rayonnait. Elles étaient rares les occasions où on reconnaissait de la valeur à une de ses paroles. Dans le regard des autres, il pouvait lire un mélange d'amusement, et de soulagement.
Sauf dans le regard fixe de Boromir.
« Il faut toujours que tu foutes ta merde, toi… », siffla-t-il d'une manière presque inaudible alors que les autres se remettaient à parler entre eux.
Pippin cligna des yeux, pas très sur finalement d'avoir bien entendu, mais certain de ne pas avoir compris.
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A suivre...
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Après un petit moment d'absence, vous avez pu découvrir le chapitre 33. Vous devinez aisément je suppose que le chapitre 34 sera encore bien glauque, non ? ;-)
Après la série de « La Communauté des Bras Cassés », il m'a fallu un moment pour quitter le style « délire portnaouak » pour revenir au style noir de « Communauté des Elfes ». Je me demande cependant si certain(e)s de vous ont réussis à ne pas voir de côtés 'marrants' pour Odùrin et Boromir dans ce chapitre, après leurs déboires dans l'autre fic :-p
Merci à tous et toutes pour votre patience :) En particulier à Ninféa Di Luna, Sirius 08, Onijunkie, Tari Miriel, Hinata, Samantha76, et Azmaria pour vos gentils commentaires dans les reviews :,-) Ca fait toujours très plaisir ^_^
Une petite réponse concernant le Cadavre d'Alek dans la cellule de Legolas. Oui, des indices annonçaient que ce serait lui, la compagnie de Legolas. Mais je parie qu'il y a une surprise d'Odùrin à laquelle vous ne vous attendiez pas. Si ? :-)
Parlant d'Odùrin, et la question s'adresse tout particulièrement à ses fans qui ont lu « La Communauté des Bras Cassés ». Il vous parait toujours aussi sympathique ? ;-)
Bon. J'y vais :-)
Gros poutoux, et à bientôt :*
::Roselyne::
