Sombre Destin

Le titre vient de ma petite passion pour la saga su Terminator.

Les personnages ne sont pas nommés dans cette fic, mais vous vous doutez bien de qui il peut s'agir...

Il avait toujours été un homme qui planifiait tout.

Il était plutôt jeune quand tout avait commencé. Dès qu'il avait su que le roi Henri avait eu un fils, et que ce futur roi avait un frère jumeau qui allait être élevé et éduqué en secret, un plan astucieux et machiavélique s'était formé dans son esprit. Il suffisait d'être patient. Très patient. La patience, c'était l'as de ce jeu audacieux. Comment un schéma aussi sombre avait-il pu prendre vie dans une tête aussi juvénile?…il n'en avait pas la moindre idée. Était-ce pour avoir été témoin de toutes ces injustices, ces massacres entre protestants et catholiques? D'avoir vu sa famille se briser à cause de ces mêmes troubles? Il s'était maintes fois posé la question. Il en était parvenu à cette réponse : il était naturellement mauvais.

Il avait laissé passer plusieurs années, constamment à se demander quand serait le meilleur moment pour mettre Philippe sur le trône. Il en avait eu une première envie lorsque Ravaillac avait frappé, mais la régence de la reine Marie l'en avait empêché. Il fallait attendre que le jeune Louis soit assez mature pour lui retirer sa couronne et la mettre sur une autre tête. Et de préférence sans que la reine-mère ne soit présente. L'exil de la grosse Médicis avait réalimenté ses espoirs : Louis prenait donc des forces! Car l'échange des jumeaux devait passer inaperçu. S'il mettait un Philippe fort sur le trône, au lieu d'un faible Louis, on remarquerait tout de suite la substitution. Il fallait donc non seulement que les deux protagonistes soient semblables physiquement, mais aussi qu'ils montrent tous deux une personnalité similaire.

Les jumeaux avaient vingt-quatre ans quand une occasion idéale survint enfin. Avec l'aide de précieux alliés, la phase finale du complot avait été déclenchée. De nombreux soupçons avaient été murmurés lorsque la reine Anne, le cardinal de Richelieu et même le capitaine des mousquetaires avaient tour à tour été écartés. Finalement, tout était rentré dans l'ordre et les voix plus têtues avaient brutalement été réduites au silence éternel. Tréville s'était retiré sur ses terres de Gascogne, en disgrâce. Richelieu purgeait toujours sa peine à la Bastille, étant accusé d'avoir détourné des fonds publics. Anne avait été répudiée sous prétexte d'infertilité. Enfin, le roi Louis, caché sous un masque métallique, avait été exécuté tel un brigand. Philippe portait maintenant la couronne et on avait mis à ses côtés une princesse suédoise qui rapidement avait rempli son rôle procréateur; à peine cinq mois après le mariage, un bébé avait été annoncé. Six autre mois plus tard, un fils naissait.

Philippe était naïf. Il avait toujours été facile de lui mentir et de lui faire croire ce qu'il voulait bien lui faire croire : qu'on le mettait à la tête du pays pour qu'il reprenne sa place légitime et pour qu'il remplisse son devoir envers sa patrie. Il était fier du rôle qu'il remplissait : tout allait si bien!

La reine Anne chassée, le pays n'avait plus de raison de maintenir de bonnes relations avec l'Espagne. La France, forte des armées prêtées par roi Gustave-Adolphe de Suède, avait repoussé ses frontières à l'est en annexant les Pays-Bas espagnols, le duché de Lorraine et la Franche-Comté : Metz et Strasbourg étaient maintenant sous domination française! Au sud, le Roussillon avait aussi été repris. La frontière avec la Catalogne avait été fortifiée. On n'osait même plus traverser les Pyrénées clandestinement.

Même de l'autre côté du grand océan, les choses avaient évoluées à leur plus grand avantage. Dans le nord de Nouvelle-France, ils avaient mis en place de lucratifs postes de traite de fourrures avec les populations indigènes. Les colons, eux, s'établissaient un peu plus au sud, là où le climat était plus clément. Pour les affaires commerciales, ils avaient plutôt misé sur les plantations de cacao et de canne à sucre des colonies antillaises. Le « chocolat » était le nouveau mot sur toutes les lèvres et la France en détenait le quasi monopole. Même chose pour le « rhum », ce nouvel alcool beaucoup moins rustique et amère que l'eau-de-vie.

Enfin, comble de la victoire, les troubles entre protestants et catholiques avaient cessé. La liberté de culte avait été promulguée et tout crime religieux était sévèrement puni. Les partisans des deux camps ne s'aimaient pas dans l'amour du même Dieu et du même Christ qu'ils priaient, mais ils avaient au moins arrêté de s'entre-tuer. Les guerres civiles n'apportaient jamais rien de bon. Louis avait été un sot de ne pas poursuivre l'œuvre de son père.

Une génération. Une seule. C'était le prix de la patience. Le pays était prospère. Les paysans se révoltaient de moins en moins. La noblesse et le clergé avaient été mis au pas : le centre de la France, ce n'était plus eux, mais le roi. Et juste derrière le roi, dans son ombre, il était là. Toujours là.

Il se demandait qu'est-ce qu'il poursuivait en faisant tout cela. La richesse? Il avait toujours eu une vie plus qu'aisée. La gloire? Il ne pourrait jamais être glorifié en restant dans le secret. Et s'il en sortait, tout s'écroulerait. C'était donc pour le pouvoir : en contrôlant le roi, il contrôlait tout. Il pouvait tout planifier. Il pouvait tout savoir. Il pouvait tout avoir.

Il s'était souvent demandé ce qui se serait passé si, cette nuit-là, les choses avaient tourné différemment. Si l'autre avait eu le dessus et lui avait passé son épée au travers le corps. Il ne savait pas pourquoi cette interrogation venait incessamment le tarabuster alors que la réponse était fort simple : il serait mort. Rien de moins, rien de plus. Son plan aurait échoué, et puisque « les morts ne savaient rien », il n'y avait rien à savoir sur le présent alternatif dans lequel le pays serait plongé dans son absence. C'aurait sans doute été le chaos, mais il n'en avait cure : il n'aurait pas été là pour le savoir.

Une faible plainte le tira hors de ses réflexions. Il tourna la tête vers la femme qui se tenait à ses côtés, son épouse.

« Qu'y a-t-il? » questionna-t-il sur un ton détaché.

« J'ai mal… ». Elle respirait difficilement, en proie à des douleurs.

Il se plaça derrière elle pour masser son énorme abdomen. Le geste, qui aurait pu paraître comme une délicate attention aux yeux d'un observateur externe, était toutefois dénué de tendresse. Il n'y avait que deux mains intéressées qui manipulaient un trésor matériel, un bien échangeable.

« Il faut que ce soit une fille... » dit-il en parlant du bébé qui se trouvait à l'intérieur du ventre. Il la marierait au fils que Philippe avait eu l'année précédente. Le petit Dauphin jouissait d'une santé de fer et, en sa présence constante dans l'entourage royal, d'un garde du corps à toutes épreuves. Quand leur fille serait proclamée Dauphine à son tour, il suffirait de se débarrasser de la reine, et leur héritière, devenue souveraine, lui donnerait encore plus de contrôle, plus de pouvoir…. On accorderait à Philippe des maîtresses pour qu'il continue à batifoler sans conséquences ou on l'enverrait ad patres s'il était trop gênant, s'il se mettait à être soupçonneux, à poser des questions… Il contrôlerait sa fille. Il contrôlerait le futur roi. Il contrôlerait tout.

Investir à long terme, c'avait toujours été sa force.

« La naissance est prévue pour bientôt…je ne suis pas en condition d'assister à cette réception… » souffla-t-elle.

Quelle geignarde! C'était évident, que le moment était mal choisi! Mais avec tous ces autres princes étrangers présents, mieux valait s'assurer que Philippe annonce officiellement la future alliance entre son héritier et la sienne. Il était l'ultime favori, un ministre tout-puissant, un grand-maréchal, il accumulait les titres de noblesse, il manipulait la police, il avait son immense réseau d'espions, il était maître d'innombrables cercles secrets...mais il voulait plus! Allait-il ralentir sa course à cause d'elle? Jamais.

« Tu sais pourquoi nous sommes ici aujourd'hui. Ressaisis-toi,» lui ordonna-t-il.

« Oui… » répondit-elle faiblement en baissant la tête.

Voilà une bonne épouse. En plein le genre de femme qu'il affectionnait : docile, soumise, remplie de crainte à son égard...

Un valet s'approcha d'eux. « Je vous annonce, monseigneur? »

« Oui, » fit l'homme alors qu'un sourire malicieux se dessinait sur ses lèvres.

Il attrapa rudement le bras de sa femme et la força à marcher à ses côtés tandis que le serviteur ouvrait les portes de la salle de bal et prenait la parole.

...

Sa vie avait changé du jour au lendemain.

Tout avait bifurqué brusquement le lendemain de cette nuit fatidique….c'était il y a sept ans.

Dans l'insouciance totale, ses jeunes années s'étaient écoulées sans douleurs. Elle avait dix-sept ans lorsqu'elle s'était mariée. Puis, d'abord doucement, ensuite à une vitesse exponentielle, tout s'était écroulé.

Elle n'aurait jamais du épouser cet homme. Sa famille avait été charmée par cet inconnu. Il était beau, il avait de belles manières, il semblait riche. Le mariage avait été planifié rapidement, comme s'il était pressé. Pressé d'en finir; pressé de partir; pressé de passer à autre chose. S'il avait été tendre et courtois au tout début, leur relation avait vite dégénéré et la présente situation était tout à l'opposé de ce qu'elle avait été au commencement. Après la noce, il l'avait isolée de son oncle, de sa tante, de ses amies. Elle n'avait plus personne à qui parler ou se confier. Elle ne pouvait plus sortir sans qu'il ne soit présent. Elle n'avait plus le droit de chevaucher en forêt. Elle n'avait même pas la permission de se confesser. Il avait bien trop peur qu'elle révèle son plan, qu'elle parle de l'existence de Philippe, qu'elle le trahisse. Elle était seule. Complètement seule.

Au contraire: il était là. Toujours là. A l'accompagner partout où elle allait, à dicter ses paroles, chorégraphier ses moindres geste...Si elle dérogeait, elle était punie. Une gifle bien placée remet les idées en ordre, l'avait-elle souvent entendu la narguer.

Pourquoi n'avait-il pas choisi une autre femme? Une femme qui aurait été plus comme lui, qui aurait voulu de cette vie? Qui aurait été plus forte, qui lui aurait tenu tête, et non elle, jeune provinciale un peu libérale certes, mais clairement pas assez futée face à un homme tel que lui. Pas assez brave pour lui dire non. Pas assez courageuse pour le fuir et partir loin, très loin de lui. Pas assez résolue pour se passer la corde au cou….

Et pourtant!

Combien de fois avait-elle pressé la pointe de la lame d'une dague au milieu de sa poitrine? Les mains tremblantes, les yeux fermés, les joues inondées de larmes…il n'y avait eu qu'un mouvement à faire! Un geste ultime, fatal, létal, mais qui l'aurait enfin délivrée de cet enfer!

D'ailleurs, pourquoi avait-il besoin d'une épouse? Elle frotta son énorme ventre en grimaçant. La réponse se trouvait à l'intérieur de sa matrice: il voulait des enfants. Il ne désirait pas nécessairement être père, il voulait seulement avoir des héritiers pour poursuivre son oeuvre. Dans d'énormes souffrances auxquelles il n'avait pas accordé d'importance, elle lui avait déjà donné deux garçons. Contre l'avis du médecin, il l'avait à nouveau engrossée. Il espérait maintenant qu'ils aient une fille. Par chance leurs fils n'étaient pas témoins de la loque humaine qu'elle était devenue; leurs cerveaux lavés par leur père, l'auraient-ils seulement remarqué? Auraient-ils pris sa défense? Leur géniteur les avait envoyé s'instruire auprès d'un précepteur étranger. Sans doute craignait-il qu'elle leur parle du secret et que, dans leur insouciance enfantine, ils le répètent à tous vents. Il en serait sans doute de même pour leur fille lorsque celle-ci aura été sevrée. Sevrée de qui? Même pas d'elle. Elle n'avait même pas nourri elle-même ses propres enfants; une nourrice avait été engagée. L'allaitement, avait-il argué, empêchait la fertilité. Elle était réduite à un rôle de procréation. Un utérus sur jambes. Une mère porteuse.

« Il faut que ce soit une fille, » avait-il dit à plusieurs reprises. « Le fils de Philippe vient d'avoir un an. Je la marierai avec le Dauphin. » La notion du « nous » n'existait pas. Ce ne sera jamais NOUS marierons NOTRE fille. C'était ses enfants à lui.

Il était inutile de s'attacher à ce bébé : il lui serait enlevé comme les deux autres. Comme tout le reste, d'ailleurs. Même sa dignité était gardée en otage.

Elle posa discrètement ses yeux sur lui. Tout avait été planifié dès le début…Subtiliser le roi Louis à son jumeau. Philippe sur le trône, il suffisait de le contrôler dans l'ombre et s'assurer de privilèges collatéraux. Ils étaient les favoris du « roi » et bénéficiaient ainsi de privilèges, de titres, de richesses inégalés. Elle ne se doutait pas que c'était malhonnête… mais mis à part les prérogatives dont ils bénéficiaient, il n'y avait rien de mal. Le roi Louis avait été un si mauvais souverain… la gestion des décisions du royaume, entièrement inspirées par son mari, avait porté le pays au sein d'une ère très prospère. Les troubles avec les protestants avaient été calmés. Les relations avec les royaumes voisins étaient bonnes. Les coffres de la France débordaient! Alors pourquoi ses entrailles et sa poitrine se serraient-ils de malaise à chaque fois qu'elle s'interrogeait sur les actions et la présence de son époux à la Cour?

Elle ne put retenir la plainte qui s'échappa de ses lèvres. Ce n'était pas encore les vraies contractions, mais c'était tout de même douloureux. Elle appréhendait l'accouchement qui aurait bientôt lieu. Y survivrait-elle?

« Qu'y a-t-il? » questionna froidement l'homme à ses côtés.

Elle frotta son ventre de plus belle et risqua une réponse: « J'ai mal… »

A la grimace hautaine qu'il fit, même s'il ne dit rien, elle sut qu'il la dénigrait.

Il se dirigea derrière elle pour la masser. Le geste, au lieu de la détendre, la fit se crisper. Elle aurait voulu le repousser. Ses touchés l'affolaient toujours terriblement car ils n'étaient qu'une autre de ses manières d'affirmer sur elle sa mainmise, son pouvoir…son contrôle. Ce n'était pas différent dans l'intimité: le 'devoir conjugal' n'était qu'une expression pour cacher la véritable nature de l'acte qu'il perpétrait en la violant. Elle était à lui et elle était sa chose. Même si elle s'en plaignait, même si elle arrivait à parler à quelqu'un, l'Église et la société ne désapprouverait jamais l'autorité du mari sur l'épouse. Elle était à lui et elle était sa chose

« Il faut que ce soit une fille.. » répéta-t-il.

Encore cette rengaine….Ce bébé, si c'était une fille, bien entendu... Des sueurs froides parcoururent son dos. Et si c'était encore un fils? Quelle serait sa réaction? Lui faudrait-il subir une nouvelle grossesse jusqu'à ce qu'il soit comblé? Jusqu'à ce qu'elle se vide de son sang?

Ce n'était pas une bonne idée d'aller à cette réception dans sa condition. Il n'y avait plus qu'une semaine ou deux avant la naissance prévue. Timidement, elle lui en fit la remarque. Le regard désapprobateur qu'il lui jeta lui rappela péniblement qu'elle aurait du se taire. Encore.

« Tu sais pourquoi nous sommes ici aujourd'hui. Ressaisis-toi!»

« Oui, » abdiqua-t-elle, n'osant pas le contrarier d'avantage. Elle devait se taire et ne pas pleurer. Pleurer, ça le rendait encore plus furieux. Les colères de son époux étaient toujours terribles et se terminaient souvent avec une nouvelle ecchymose sur ses bras, tandis qu'elle tentait de se protéger le visage. Elle retint ses larmes, même si elle se sentait affreusement esseulée et qu'elle aurait voulu se réfugier dans la première paire de bras venus. Mais elle avait peur. Elle avait si peur...si peur de cet homme… Elle ne l'appelait même plus par son prénom; C'était toujours « Monsieur », dit sur un ton si soumis que c'aurait pu être « Maître ».

Un valet s'approcha d'eux. « Je vous annonce, monseigneur? »

« Oui, » fit l'homme alors que le sourire malicieux qui se glissa sur ses lèvres la glaça d'angoisse.

Il attrapa son bras femme et la força à marcher à ses côtés tandis que le serviteur ouvrait les portes de la salle de bal et prenait la parole.

« Son Excellence le Grand Maréchal de France, premier ministre du royaume, Monsieur François de Monsorot, et son épouse Madame de Montsorot… »