En ouvrant la porte une odeur de renfermé le prit à la gorge. Cinq mois sans aérer ça se payait... L'air était froid et rance dans la maison. Il n'avait pas pris la peine d'ouvrir les volets ce matin-là cette tristement inoubliable matinée où il avait prit pour la dernière fois son poste de Général. S'il avait su..

Jack poussa du pied le monticule de courriers qui s'étaient accumulés en 20 semaines d'absence pour refermer la porte derrière lui. Il allait avoir de sacrés impayés à rembourser...

Il se tint debout dans son vestibule les bras ballants, écoutant les bruits de la maison mais elle était désespérément vide. Seul le bruit lugubre du tic-tac d'une horloge résonnant dans le néant rompait le silence. Il hésita à ramasser les enveloppes par terre mais se ravisa et pensa aller autour des volets. Il ne faisait pas encore jour, c'était le petit matin, mais ouvrir les fenêtres le débarrasserait de cette déprimante odeur fétide.

Contre toute attente il renonça et se dirigea sans conviction vers le frigo pour y dénicher une bière. Il était d'une humeur morbide et éprouvait un plaisir malsain à se maintenir dans cette atmosphère lugubre. C'était étrange de penser que quelques heures auparavant il avait été transporté de joie d'apprendre sa libération et surtout que ses amis étaient à l'air libre depuis deux mois sans parler de la guérison de Carter.

Car il avait été maintenu à l'isolement durant tout son emprisonnement, n'obtenant aucune information sur le sort de ses coéquipiers. Cela faisait sans doute partie de sa peine... Un prix à payer pour ne pas être passé en cour martiale. En tous cas ce n'est qu'en quittant Leavenworth que Georges Hammond l'avait contacté et révélé que SG-1, au complet, se portait bien.

Après cette euphorie Jack avait plongé une nouvelle fois dans sa dépression. Cette longue solitude en prison avait causé quelques dégâts non négligeables sur sa santé mentale déjà ébranlée. Quelques fois un gardien lui procurait un roman pour combler son temps mais le plus souvent il n'avait rien pour s'occuper l'esprit, et il était seul avec ses pensées.

Au début il avait essayé de faire diversion en passant mentalement en revue les épisodes des Simpsons mais il était loin d'en connaître suffisamment par cœur. Au bout d'un moment il ne tentait même plus d'échapper à la morosité et y plongeait même avec un abandon sordide. La majorité du temps le visage de Charlie le hantait et lui dévorait l'estomac d'une culpabilité insoutenable. Il avait dit à Daniel il y a des années que Sarah avait pardonné mais ne pouvait oublier, alors que lui au contraire ne pouvait se pardonner mais faisait en sorte d'oublier.

Sept ans plus tard cela n'avait pas changé.

Son fils il l'oubliait à renfort de soirées télé, de missions régulières, de bières, de sport avec Teal'c ou de plaisanteries caustiques. Sauf qu'en prison rien ne venait taire la culpabilité et il était mis de force face à ses démons. Charlie en était un particulièrement vorace, mais d'autres démons se tapissaient dans l'ombre au quotidien et avaient montré leurs vilains crocs en cellule. Par exemple les actes commis au sein des Black Ops constituaient un joli florilège de monstruosités difficiles à ignorer.

Ressassant la mort de tous ses anciens compagnons d'armes également (il y avait de quoi faire), son séjour carcéral avait donc laissé des marques. Même les bonnes nouvelles à sa sortie, en particulier concernant le colonel Carter, ne pouvaient suffire à endiguer un mal qui était profond et trouvait ses origines des années en arrière. D'ailleurs il n'y avait pas que du positif : il était viré de l'armée et SG-1 éclatée. Oh bien sûr il avait déjà prit sa retraite avant, mais là on ne lui laissait pas le choix et sa carrière avait trouvé un épilogue sans gloire...

Daniel allait partir carrément dans une autre galaxie (excusez du peu) et Teal'c volait de ses propres ailes à des années lumière de la Terre. Quant à Carter... Et bien elle allait risquer sa vie en mission sans ses coéquipiers de toujours pour veiller sur elle. Comme si de rien n'était. Elle a failli mourir dans d'atroces souffrances et il a fallu remuer ciel et terre pour la sauver ? Et bien qu'elle reparte sur le terrain mes braves gens ! Mais cette fois-ci sans ses « anges gardiens », histoire de voir ce qui en sort hein.

Jack ouvrit la porte du frigo et une ignoble odeur de pourriture lui brûla les narines. Il eut un haut le cœur et porta la main à sa bouche. Avec une grimace de dégoût il insulta la viande incriminée et s'empressa d'attraper une bouteille de bière pour s'enfuir de la cuisine. Il courut dans le salon et cette fois-ci ouvrit une des fenêtres pour inhaler un peu d'air pur.

L'ambiance n'en était pas nettement meilleur puisque le jour pointait à peine et que la pièce était toujours plongée dans la pénombre. Jack décapsula sa bière et vociféra à nouveau quand le liquide ambré se déversa sur son pantalon. Bien sûr quelle idée d'ouvrir cette bouteille après avoir couru avec crétin !

La sonnerie de la porte d'entrée retentit dans la maison vide, le faisant sursauter. Dans sa réaction de surprise il avait renversé un peu plus d'alcool sur son pantalon et Jack jura sans discontinuer jusqu'à la porte qu'il ouvrit brutalement.

DANIEL : « Et bien quel accueil ! »

JACK : « Daniel ! »

L'ancien général était sincèrement heureux de revoir son ami et le regard chaleureux de l'archéologue pansa au moins temporairement les plaies de son cœur meurtri. Il lui fit immédiatement signe de rentrer.

DANIEL : « Ouah, ça sent le renfermé ici ! »

JACK : « Hé ! J'ai une bonne excuse tout de même. »

DANIEL : « Pourquoi vous n'ouvrez pas les volets et les fenêtres ? »

JACK : « ...Mais c'était justement ce que j'étais en train de faire figurez-vous. »

Daniel lui emboîta la pas dans le salon et les deux hommes ouvrirent en grand toutes les fenêtres. L'archéologue fronça les sourcils en apercevant la bouteille sur la table basse.

DANIEL : « Une bière ? A cette heure-ci ? »

JACK : « Hé oh c'est l'inquisition ou quoi ! Je vous signale que je viens de passer quatre mois en prison et avant çà un mois sur une planète à la con, alors... »

DANIEL : « Ok, ok... Pourquoi pas après tout. Je vais vous accompagner et en prendre une aussi, histoire de fêter votre retour. »

JACK : « Ouai et ben vous irez vous la cherchez tout seul votre bière parce que moi j'ai déjà donné. »

DANIEL : « … Vous aviez encore de la nourriture dans le frigo il y a quatre mois ? »

JACK : « Malheureusement. »

DANIEL : « Alors tant pis pour la bière. »

Il s'assit dans le canapé et Jack se contenta de s'adosser contre la cheminée. Sa fugace bonne humeur s'était déjà évanouie.

JACK : « Que me vaut le plaisir de votre visite à une heure si matinale ? »

DANIEL : « Vous plaisantez ? Mon ami sort de quatre mois de prison. »

JACK : « C'est gentil Daniel mais comme vous le voyez j'ai pas mal de choses à faire ici. J'ai toute cette paperasse à éplucher. »

DANIEL : « Qu'est-ce qui va pas ? »

JACK : « Mais tout va bien. »

DANIEL : « Jack. »

JACK : « Daniel. »

DANIEL : « Jack ! »

JACK : « Daniel. »

Daniel leva les yeux au ciel et prit une expression agacée.

DANIEL : « Jack on est tous sortis de prison et Sam va bien. Il faut savourer çà. »

JACK : « Il faut ? »

L'archéologue se prit le menton et scruta son ami par dessus ses lunettes. Il se leva et vint se positionner en face de lui.

DANIEL : « Ça n'a pas dû être facile de passer deux mois de plus que nous en prison sans savoir si vous alliez sortir et quand. »

JACK : « C'est bon Daniel pas la peine de jouer les confidents. »

DANIEL : « C'est évident que vous n'avez pas le moral. »

JACK : « Quelle perspicacité dites moi. »

DANIEL : « Impressionnant hein ? Écoutez j'ai pas mal ruminé dans ma cellule. Je n'arrêtai pas de ressasser la mission sur Kroch'nel et ce qui a précédé. »

Jack détourna les yeux avec agacement. Daniel n'y était pas du tout. Le mal qui l'avait rongé en prison était bien plus insidieux et dévastateur que de simples ruminations.

DANIEL : « A force d'être dans un état d'esprit à remuer le passé et avoir des pensées négatives, j'ai fini par être obnubilé par le bilan de ma vie et Sha'ree. »

O'Neill reporta son attention sur son ami, des remords de se montrer si distant avec lui.

DANIEL : « Alors j'imagine sans peine que vous avez du souffrir de l'emprisonnement. Vous avez été en cellule plus longtemps que moi et puis... Vous avez plus de noirceur en vous que vous ne voulez bien nous le dire... »

JACK : « Ouais... En tous cas ça va Daniel. »

Daniel n'en croyait manifestement pas un mot mais il n'insista pas. Il dévia le sujet sur le général Hammond, inquiet de savoir comment leur entretien téléphonique s'était passé après l'acte de trahison de O'Neill. Jack saisit la balle au bond et lui relata sans se faire prier sa conversation avec le vieux général. Ce dernier n'avait pas caché avoir éprouvé une colère intense en apprenant les actes commis par son ancien second, mais Georges lui avait révélé s'être surtout beaucoup inquiété pour eux. Il lui avait dit ressentir toujours un grand honneur d'avoir eu un homme de son envergure sous ses ordres, malgré les aléas, et être là pour lui s'il avait besoin de quoi que ce soit.

Parler du général Hammond mit un peu de baume au cœur de Jack. Après quoi Daniel se lança dans un discours enflammé sur tous les aspects positifs de son affectation à Atlantis. Au fur et à mesure que l'archéologue s'extasiait sur son futur poste et que l'odeur nauséabonde de la pièce se dissipait, O'Neill éprouvait un peu plus de bonheur de retrouver son ami. Sa bonne humeur était vacillante, mais bien présente.

DANIEL : « Sam m'a dit par téléphone que Reynolds comptait organiser une soirée, pour célébrer votre retraite notamment! »

JACK : « Mouais. Un bon moyen de remuer le couteau dans la plaie si vous voulez mon avis. »

DANIEL : « Soyez pas rabat-joie ! On va fêter notre carrière au SG-C et nous rendre hommage c'est cool ! Teal'c sera peut-être là en plus. »

JACK : « Mmmh. »

DANIEL : « Aujourd'hui vous appréhendez de faire vos adieux au SG-C mais en fin de compte vous serez soulagé de pouvoir mettre un vrai point final à cette aventure et revoir vos hommes. »

JACK : « On verra. »