Sam resta plantée plusieurs secondes au milieu de la pelouse, les bras ballants, seule. Elle n'avait pas anticipé son départ et elle se sentie idiote sous les regards insistants des militaires alentours. Pour se donner une contenance elle se dirigea vers le buffet où des bières attendaient dans une glacière et en attrapa une sans réelle envie.
En arrivant tout à l'heure elle avait immédiatement remarqué O'Neill dans un match inégal avec Teal'c, et la silhouette caractéristique de son ancien commandant l'avait immédiatement plongée dans une euphorie et une appréhension intenses. Elle s'était sentie incapable d'aller le saluer en toute simplicité, comme les autres invités, et elle s'était éloignée dans le jardin sans but précis. Sam avait besoin de temps pour se composer un visage adéquat et arrêter les tremblements de ses mains. Elle avait à peine réussi à surmonter son altercation avec Pete durant le trajet jusqu'ici que son curseur émotionnel battait encore des records d'amplitude face à son ancien supérieur hiérarchique.
Elle envisageait de s'accorder encore quelques instants de répit quand la balle de ping-pong avait atterri à ses pieds, comme un fait exprès.
La vie semblait toujours les renvoyer l'un vers l'autre malgré leurs efforts à mettre de la distance entre eux. Ils alignaient leur ligne de conduite sur la loi de non-fraternisation, mais on effaçait leur mémoire et ils se prenaient à envisager une relation de couple ils s'employaient à taire les sentiments qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre mais l'intégralité des univers parallèles leur montraient une vie à deux elle se tenait à bonne distance de lui mais sa balle venait échouer à ses pieds. Bon le dernier exemple n'était peut-être pas le plus parlant, mais Sam ressentait comme une fatalité peser sur son cœur.
Comme aimanté, O'Neill était arrivé à son niveau et le temps s'était suspendu lorsqu'il avait posé les yeux sur elle.
Maintenant il avait reprit sa partie avec le jaffa comme si de rien n'était et Sam sentait à nouveau ses mains trembler, alors que devant Jack elle n'avait pas failli, prise dans une bulle hors du temps et à bien des égards apaisante. Elle avait lu du désir dans son regard et cette convoitise l'avait rassurée. Après coup Sam éprouvait une désespérance fatigante. Elle s'irritait de guetter l'attirance d'un autre homme que son fiancé et se demandait où pouvait mener tout çà. A quoi bon... Il la trouvait séduisante dans sa robe, et alors ? Un certain nombre d'hommes présents à cette soirée aussi sans doute. Cela ne revêtait pas nécessairement un sens profond pour O'Neill... Non surtout elle aimait Pete et allait l'épouser ! Pourquoi s'obstiner ?
Sam reposa sa bière vide. Elle avait une sacrée descente ce soir... Elle prit une autre bouteille et partit rejoindre Daniel. Comme presque toujours il était d'humeur joviale, mimant avec des gestes amples une danse traditionnelle abydossienne, désinhibé par l'alcool.
Sam se joignit au groupe de militaires et de scientifiques enthousiastes et s'employa à éviter le regard de O'Neill. Elle passa toute la soirée à esquiver son ancien supérieur, encore échaudée par les sentiments contradictoires et perturbants que leur échange avait fait naître en elle. Sam voulait plutôt s'employer à profiter de Teal'c qui repartait le lendemain, et de Daniel qui embarquait à bord du Dédale à la fin de la semaine. O'Neill lui n'allait pas s'envoler... A moins qu'il ne parte définitivement pour le Minnesota ?
Sam en était à sa sixième bière quand elle réalisa qu'elle était vraiment en train d'abuser de l'alcool. Mais alors, vraiment ! Il était tard, et beaucoup des convives étaient rentrés chez eux, mais il restait malgré tout un groupe excité par la boisson qui n'hésitait pas à monter le son de la musique et à se lancer des défis puérils.
La vue légèrement brouillée par l'alcool, Sam s'éloigna de Walter qui s'était lancé dans un karaoké improvisé, au son de « Creep » de Radiohead. Elle se dirigea vers le fond du jardin où la musique était un peu atténuée et s'assit sur un transat, respirant à grandes bouffées l'air frais de la nuit. Ici la lumière de la maison était coupée par les arbres environnants et la pénombre offrait un ciel bien plus étoilé que sur la terrasse. Sam se concentra pour fixer les petits points lumineux, luttant contre sa vue embrumée.
Elle était censée prendre le volant pour rentrer chez elle et elle regrettait maintenant d'avoir autant bu. Et il ne fallait pas compter sur Daniel pour la ramener chez elle... Teal'c peut-être offrirait son assistance. D'ailleurs elle entendait son pas sur l'herbe derrière elle. Il avait du remarquer son absence et s'inquiéter de son état.
Sam se retourna avec un sourire mais elle cru défaillir en voyant la silhouette de O'Neill se découper dans la lumière provenant de la maison. Elle avait assez bu pour confondre les démarches du jaffa et du terrien, pourtant radicalement différentes. Des années en mission ensemble lui avait appris à reconnaître à l'oreille ses coéquipiers. Là c'était raté...
Parvenu à son niveau O'Neill rentra les mains dans les poches dans une attitude très caractéristique. Il posa sur elle des yeux intéressés et intrigués.
JACK : « Ça va Carter ? »
SAM : « Oui mon général, juste un peu trop d'alcool. »
Il s'assit à côté d'elle, affolant les battements de son cœur. Son odeur musquée provoqua chez Sam une envie subite de se blottir dans ses bras.
L'alcool était mauvais conseiller...
JACK : « Carter, je ne suis plus général. »
Sam perçut un sombre désespoir poindre à l'horizon de son esprit embrouillé par la bière. Cette simple phrase lui laissait présager une distance grandissante, un éloignement physique et émotionnel insupportable. L'alcool décuplait tous ses sentiments et Sam craignait les conséquences avec son ancien général.
SAM : « Pardon. Comment je dois vous appeler dans ce cas ? »
O'Neill ne répondit pas tout de suite, s'accordant sans doute un bref temps de réflexion.
JACK : « Et bien je suppose que « Jack » serait approprié, vous ne croyez pas ? »
SAM : « Je ne vais pas vous appeler par votre prénom alors que vous me servez du « Carter » »
Elle ne savait pas ce qui lui avait prit de lui rétorquer çà, surtout avec cette pointe d'irritation qu'elle avait perçue dans sa propre voix. Il se tourna vers elle et la fixa de façon insondable. Ou alors c'était elle qui n'était plus capable de décrypter les expressions faciales...
JACK : « Touché... Sam. »
Et voilà. Elle regrettait d'avoir ouvert la porte à cela alors qu'elle et O'Neill allaient probablement s'éloigner sous l'effet de son renvoi du SG-C et du mariage de Sam avec Pete.
JACK : « Alors vous ne vous sentez pas bien ? »
SAM : « Ne vous inquiétez pas ça va aller, juste besoin de respirer un peu d'air frais. Je n'aurai pas du boire autant de bières... »
JACK : « Je ne parlais pas de l'alcool Samantha. »
Ses yeux étaient toujours posés sur elle et Sam frissonna sous l'effet combiné de son regard pénétrant et de la façon dont il avait prononcé son prénom avec douceur. C'était la première fois qu'il l'appelait ainsi. Sam l'avait juste fantasmé une fois lors de son isolement sur le Prométhée. Elle avait à l'époque embrassé l'hallucination qui l'avait appelée Samantha.
Elle posa les yeux sur les lèvres de Jack puis se détourna, regardant plutôt les constellations dans le ciel.
SAM : « De quoi parlez-vous alors ? »
JACK : « Je vous ai trouvé préoccupée ce soir... Non en fait c'est en deçà de la vérité... J'ai pensé que vous n'alliez pas bien du tout. »
Sam ferma les yeux. Comme d'habitude il avait lu aisément en elle malgré ses efforts pour l'éviter et paraître joyeuse. Elle ne savait pas si elle était agacée ou rassurée.
JACK : « Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Je vais épouser Pete et votre odeur me rend folle ?
Sam rouvrit les yeux mais resta muette un moment, se demandant quoi lui dévoiler.
SAM : « Par où vous voulez que je commence ? Des collègues sont morts, Bra'tac est mort, SG-1 a été dissoute, Teal'c est repartit vivre chez les siens et on ne le verra plus que rarement, Daniel s'en va dans une autre galaxie, vous êtes viré et vous allez sans doute partir vivre en hermite dans votre chalet du Minnesota et moi je resterai seule ici. »
JACK : « C'est quand la nuit est sombre que les étoiles sont le plus brillantes. »
Elle détacha ses yeux du ciel pour se tourner vers lui et vit que Jack avait lui aussi levé son visage vers les étoiles. Il la regarda à son tour.
SAM : « … C'est très joli mais concrètement quel sens ça a dans la situation présente ? »
JACK : « Aucune idée. J'espérais que vous trouveriez. »
Sam ne pu s'empêcher de lui sourire.
JACK : « Vous regardiez le ciel et ça m'a inspiré... J'imagine que ça peut vouloir dire que lorsque la situation nous paraît très difficile c'est là que les lueurs d'espoirs sont les plus fortes. Enfin je veux dire la main tendue des gens et l'aide qu'ils peuvent vous apporter ont encore plus d'impact quand ça va vraiment mal et... Merde je sais pas. »
Elle se mit à rire sans retenue et Jack lui sourit avec complicité.
JACK : « J'imagine que j'ai un peu abusé de la bière moi aussi. »
Ils restèrent rire doucement un moment puis les sourires s'effacèrent. Jack la regardait avec avidité, la dévorant des yeux, comme s'il essayait de s'abreuver de son image ou mémoriser chaque contour de son visage. Sous l'intensité de son regard Sam sentit des fourmillements parcourir ses jambes qui se seraient peut-être dérobées sous elle si elle n'était pas assise. Son cœur cognait fort contre sa poitrine où l'air ne semblait plus pouvoir pénétrer que par à coups.
La vénération avec laquelle il la dévisageait ébranlait les tréfonds de son âme. Les yeux de Jack ne s'exprimaient pas sur le registre du désir, c'était plutôt comme si tout son être tendait vers le sien dans une admiration et un dévouement sans fin.
JACK : « Je ne vous ai pas dit à quel point j'étais soulagé que vous soyez en vie. »
Maintenant le doute n'était plus permis sur le degré d'alcoolisation de Jack O'Neill. Jamais il ne se serait accordé le droit de la regarder ainsi, ou aurait osé lui parler sans pudeur de cette manière.
JACK : « Vous m'avez manqué. »
Sentant un danger imminent Sam se leva brusquement sans un mot et planta Jack sur place, se dirigeant d'un pas pressé vers la maison de leur hôte.
Elle se trouva honteuse de s'enfuir comme une folle, et l'abandonner sur le transat alors que pour une fois il s'ouvrait un peu à elle. Mais la proximité avec cet homme lui avait toujours fait perdre ses moyens. Les émotions – et le désir – qu'il provoquait en elle obscurcissait un peu plus sa relation houleuse avec Pete qu'elle avait l'impression de tromper d'un simple regard.
Incapable d'analyser les intentions et les sentiments de Jack à son égard, empêtrée dans des fiançailles qu'elle ne maîtrisait plus et dont elle ne savait plus que penser, Sam sentit des larmes de tristesse couler sur ses joues brûlantes de honte.
Elle pénétra rapidement dans la maison la tête baissée, évitant le major Tapping qui essayait de jongler avec des bouteilles vides. Sans réfléchir elle grimpa les marches menant au premier étage à la recherche de la salle de bain. Elle y entra sans prendre la peine d'allumer la lumière, se contentant de celle du couloir pour observer son expression inquiète dans le miroir. Sam se passa un peu d'eau sur le visage, prenant soin de préserver son maquillage déjà mis à mal par ses larmes. Elle essuya les traces de mascara révélatrices et se demanda si elle pourrait faire bonne figure devant Daniel. Sam avait envie de demander à Teal'c de la ramener chez elle en même temps que l'archéologue et s'éloigner le plus rapidement possible de son troublant supérieur... Enfin... Ancien supérieur.
Mais elle rencontra le regard chocolat de Jack dans le miroir.
Elle fit volte face.
Alors qu'elle se demandait comment le congédier il s'avança vers elle et la saisit par la taille d'une main, l'autre se glissant sur sa nuque qui s'électrifia à ce contact. Il était terriblement proche. Si proche... Son regard... Si intense. Le sien descendit malgré elle vers la bouche de Jack.
Alors, sans hésitation, il posa ses lèvres chaudes sur les siennes.
