Je réduit à néant ma prof de maths
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L'Histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d'accord.
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Puisque vous vous êtes décidés a tourner cette page, je suppose que vous avez décidés de regarder l'histoire de ma vie ? C'est bien ça, encore plein de mortels à terroriser. Bref, je suppose que vous voulez une petite présentation, non ?
Je m'appelle Edith Jackson, actuellement pensionnaire à l'Institut Yancy, une boite privée pour enfant à problèmes située dans le nord de l'État de New York.
Ah, voici une question plutôt intéressante à poser sur moi : suis-je une enfant à problèmes ?
Eh bien, même moi je répondrais oui a cette question. Pourtant, je ne cherchais pas spécialement les problèmes, j'étais juste différente. Restait à savoir si il y avait quelque chose de pas net dans mon cerveau, ou si c'était moi qui était normale et les autres différents. Bref, j'étais différente.
Je pourrais vous donner comme preuve n'importe quelle moment de mon existence jusqu'alors, mais de toute façon ce ne sont pas des choses que j'ai envie que vous sachiez. Du moins, pour le moment. Si vous continuez à lire, ça viendra. Pas tout de suite, mais ça viendra. Bref. Je vous l'ai déjà dit, non ? Que que le jour ou tout s'est définitivement mis en marche c'était le jour ou ma prof de maths m'avait attaquée. Si je ne vous l'ai pas déjà dit, et bien maintenant vous le savez. C'était en Mai, de toute façon. Oui, en Mai 2005, lorsque notre classe de sixième est partie à New-York dans le cadre d'une sortie éducative. Ouais, vingt-huit gamins tous plus différents et perturbés les uns que les autres accompagnés de deux professeurs dans un car scolaire tellement jaune que ça en devient en cliché, en route pour le musée des Beaux-Arts, départements des antiquités grecques et romaines. Mais qu'est-ce qu'il pourrait mal tourner ?
En temps normal, cette sortie m'aurait plu : j'aimais bien la mythologie, et la classe de Latin était une des seules ou j'aimais écouter. Cependant... visiter ce musée en sortie éducative avec un paquets de gamins qui se fichent royalement d'emmerder le monde tant qu'ils peuvent bavarder entre eux pouvait vite devenir un vrai supplice.
Heureusement, notre professeurs de latin était l'un de ceux qui encadrait l'excursion et cela me remontait le moral.
Mr Brunner était un quinquagénaire en fauteuil roulant électrique. Il avait les cheveux clairsemés, la barbe hirsute et une veste en tweed élimée qui sentait perpétuellement le café. Pas forcément un type cool, mais il ne fallait jamais se fier aux premières apparences, j'en savais quelque chose. En réalité c'était lui la seule raison pour laquelle j'écoutais en latin, au lieu de dormir ou de sécher comme la plupart des autres cours. Comme il animait ses cours et parvenait à les rendre intéressant, j'acceptais a peu près d'être attentive. C'était un des seuls adultes que je respectais, même si il y avait quelque chose de louche chez lui. De toute façon, il y avait toujours quelque chose de louche dans les personnes de mon entourage.
J'espérais que l'excursion se passerait bien. Enfin, j'espérais plutôt que rien ne m'attaquerait et que je n'attaquerais personne.
J'étais bien trop optimiste en partant. Je le savais mais franchement, espérer était toujours tentant. Bref, j'étais dans ce fichu bus en train de grincer des dents pendant que cette imbécile de Nancy Bobofit bombardait mon meilleur ami de boulettes de sandwichs. La journée commençait à peine que déjà mes espoirs de tranquillité étaient rangés au fin fond du placard et enfermés à double tour.
Il fallait dire que Grover était une cible facile. C'était un poids plume qui n'avait que peu de force et qui pleurait dès que quelque chose le frustrait. Il avait du redoubler plusieurs fois car il était le seul sixième à avoir du duvet et de l'acné. Et pour couronner le tout, en plus de son manque total de force, il était handicapé. Il était dispensé à vie de cours de sports si ennuyeux que je m'endormais en plein milieu, à cause de je-ne-sais-quelle maladie musculaire aux jambes. Honnêtement je le plaignais : il marchait toujours d'une drôle de façon, comme si chaque pas le faisait souffrir même si dès qu'il y avait des enchiladas il devenait tout a coup un coureur de demi-fond. Personnellement je sais que je n'aurais jamais pu supporter un handicap pareil toute ma vie, mes jambes et ma vitesse m'étant d'une importance vitale, au sens propre. Je n'en admirais que plus Grover qui devait vivre avec ça.
Toujours est-il que Nancy Bobofit n'arrêtait pas de lui lancer des morceaux de sandwich qui se plantaient dans ses cheveux bruns et bouclés, persuadée que je ne poserais pas de problèmes aujourd'hui. Et malheureusement, elle avait raison. Il y a quelques jours, j'avais encore foutu la trouille de sa vie à un imbécile qui embêtait Grover et le directeur avait appelé ma mère pour essayer de me convaincre de me calmer. Résultat j'avais promis aux deux de me tenir à carreaux, au moins pour cette sortie.
— Je vais la tuer, ai-je grommelé.
Grover a essayé de me calmer :
— Ce n'est pas grave. J'aime bien le beurre de cacahouètes.
Il a esquivé une autre bouchée du déjeuner de Nancy.
— Là, c'est bon. (J'ai voulu me lever mais Grover m'a attrapé le bras et a tant bien que mal essayé de me faire rasseoir.)
— Tu as promis, m'a-t-il rappelé. Tu sais sur qui ça va retomber s'il se passe quoi que ce soit.
En y repensant, je regrette de ne pas avoir foutue une raclée à Nancy Bobofit sur-le-champ. Passer des heures à écouter les réprimandes habilement tournées en compliment du directeur, ce n'était rien comparé à ce qui allait débarquer dans ma vie.
Mr Brunner dirigeait la visite.
Il avançait en tête du groupe dans son fauteuil roulant, nous faisant traverser les grandes galeries sonores du musée en longeant des statues de marbre et des vitrines pleines de porcelaines oranges et noires vielles de trois mille ans.
Il nous a rassemblés devant une colonne de pierre haute de quatre mètres surmontée d'un grand sphinx, et il s'est mis à nous expliquer que c'était une pierre tombale, une stèle construite pour une fille de mon âge. Par respect pour lui j'essayais d'écouter ce qu'il avait à dire mais comme je l'avais deviné, tout le monde bavardait autour de moi, rendant la compréhension plutôt compliquée. Je n'essayais même pas de leur dire de se taire, Mme Dobbs, l'autre professeur qui encadrait le groupe, me fusillait du regard dès que je faisais mine d'ouvrir la bouche. Avec un autre professeur, je n'en aurais rien eu à faire et aurait hurlé un bon coup pour que tout le monde se taise, mais Mme Dobbs était différente.
Mme Dobbs était une prof de maths pas très grande, originaire du Sud des Etats-Unis, et qui portait toujours un blouson en cuir noir malgré ses cinquante ans. Elle avait l'air de détester presque tous les élèves de ce collège, et dès son arrivée en milieu d'année après la dépression de la prof précédente, elle avait décidé que j'étais une cible à abattre et aidait systématiquement Nancy Bobofit dans ses plans pour me faire coller. Lorsque qu'elle me pointait du doigt et commençait sa phrase par : « Écoutez, mon chou... » d'un ton doucereux, je savais qu'il fallait que je sois irréprochable si je ne voulais pas terminer avec un mois de retenue dès la fin du cours.
La seule fois où elle m'avait piégée, j'avais passé toutes mes soirées à gommer les solutions écrites dans de vieux livres d'exercices jusqu'à minuit. Plus que la punition infâme qu'elle m'avait imposé, je sentais autour d'elle une odeur de mort et la Brume l'entourait en permanence.
Vous vous demandez ce que c'est la "Brume" ? Ben grosso modo, la Brume c'est une sorte de camouflage pour les personnes qui m'attaquent assez régulièrement. Il y en a à tous les coins de rue, et personne d'autre que moi ne la voit. Du coup, j'alterne souvent entre l'impression d'être totalement cinglée et les combats pour ma vie, parce que dès que la personne sur qui était la Brume remarquait que j'avais remarqué qu'elle existait, elle tentait de me tuer. Pour Mme Dobbs…ben de tout façon je m'en fichais. Tant qu'elle ne m'attaquait pas, je n'allais pas l'attaquer, et pour l'instant elle se contentait d'essayer de me coller tous les trente-six du mois. Bref, peace and love à Yancy.
Une des choses bizarre à son propos, c'était la discussion sur elle que j'avais eu avec mon meilleur ami. La fois j'ai dit à Grover mon opinion sur Mme Dobbs (à savoir qu'elle n'était pas humaine), il m'avait répondu d'un ton très sérieux :
- Tu as parfaitement raison.
Et c'était perturbant parce que Grover n'aurait jamais du savoir ça.
Mr Brunner nous parlait toujours de l'art funéraire grec (vraiment intéressant de savoir que les grecs érigeaient de temps à autres des statues pour les héros grecs tombés au combat).
Nancy Bobofit a fini par sortir une idiotie sur l'homme nu sur la stèle, me donnant envie de me frapper vigoureusement le crâne contre le mur face à tant d'idiotie dans un même corps. Des hormones d'adolescentes plus un pois chiche dans le cerveau, ça ne faisait pas bon ménage.
Mr Brunner qui avait du remarquer mon visage désespéré a montré du doigts une des scènes gravées sur la stèle.
- Mademoiselle Jackson, pourriez-vous expliquer à vos camarades ce que représente cette gravure ?
J'ai regardé la scène qu'il me montrait et j'ai haussé un sourcil. On l'avait étudiée quelques semaines auparavant, donc je me souvenais plutôt bien de cette histoire. Je me suis avancée d'un pas et j'ai répondu d'un ton blasé :
- Il s'agit de Cronos dévorant ses enfants, Monsieur.
Sachant qu'il en attendrait plus de moi, j'ai immédiatement commencé mon exposé.
- Cronos était le roi des Titans, et il ne faisait pas confiance aux enfants dieux qu'il avait engendré. Il a donc décidé de les avaler afin qu'ils ne puissent plus être une menace pour lui. Cependant, sa femme cacha son dernier né, Zeus et utilisa une ruse pour faire croire à son mari qu'il l'avait mangé. Plus tard, Zeus força Cronos à recracher ses frères et soeurs qui avaient grandis dans le ventre de leurs pères, et ils lui déclarèrent la guerre. Après de nombreux combats contre les Titans menés par Cronos, les dieux de l'Olympe gagnèrent la guerre et régnèrent sur le monde.
Un coup d'œil sur me suffit à voir qu'il était satisfait de mon exposé et je me suis reculée d'un pas. Si il y avait bien une chose que je détestais, c'était qu'on m'observe. Malgré cette aversion, le fait de porter des vêtements sombres ainsi que de toujours attacher mes cheveux, j'étais toujours au centre de l'attention. Mon espoir de discrétion se cassa la figure lorsque j'entendis cette imbécile de Nancy murmurer à l'oreille d'une de ses copines :
- Le truc qui va nous servir dans la vraie vie. Genre tu te présentes à un entretien d'embauche et on va te demander « Prière d'expliquer pourquoi Cronos à mangé ses enfants. »
- Et en quoi, Mademoiselle Jackson, a dit Mr Brunner, cela a-t-il de l'importance dans la vraie vie, pour paraphraser l'excellente question de Mademoiselle Bobofit ?
- Et toc, prends-toi ça ! a marmonné Grover.
- Tais-toi ! a persifflé Nancy, le visage plus flamboyant que ses cheveux roux.
Au moins, Nancy se faisait rabrouer. Mr Brunner était le seul à jamais la surprendre en train de dire quelque chose qu'il ne fallait pas. Il avait des oreilles radar. J'ai réfléchi quelques secondes à la question avant de reprendre la parole.
- Je suppose que c'est quelque chose pour nous dire de prendre exemple sur les Dieux : Cronos en se sentant en danger a tenté de tuer ses propres enfants, créant la volonté pour Zeus de se venger de son père, ce qui l'a entraîné à ruser pour libérer ses frères et sœurs qui ont, en s'alliant, causé la chute de Cronos dans le Tartare après avoir été découpé en morceaux. Parce qu'il se méfiait de ses enfants, il les a encouragés à se trahir.
- Bonne réponse Mademoiselle Jackson ! (Il avait l'air plutôt content.) Effectivement, c'est parce que Cronos c'est méfié de ses propres enfants qu'ils se sont retournés contre lui, l'ont découpés en morceaux et l'ont envoyé au fin fond des enfer. Et sur cette note joyeuse, allons déjeuner. Madame Dobbs, voulez-vous bien prendre la tête du groupe ?
Les élèves se sont dirigés en désordre vers la sortie, les filles se tenant le ventre (Mauviettes !) et les garçons se bousculant et faisant les imbéciles comme à leur habitude. J'ai fait signe à Grover de sortir sans moi, ayant remarqué du coin de l'œil le signe de Mr Brunner.
- Ai-je fait une erreur dans la présentation monsieur ?
C'était la seule raison pour laquelle il aurait pu me demander de rester. Il avait beau être mon professeur préféré, il n'attendait de moi rien de plus que l'excellence, chose que je me faisais un plaisir de lui donner. Après tout, la mythologie était vraiment intéressante.
- Non, non c'était parfait, comme à ton habitude Edith. Cependant... la réponse à ma question. Est-ce comme ça que tu vois les choses ?
- Non, monsieur. C'est simplement ce que vous avez essayé de nous dire la dernière fois, voilà tout.
- Oh. Et, puis-je avoir ton opinion à ce sujet ?
J'ai haussé un sourcil narquois.
- Je n'en ai pas, monsieur. Après tout, les dieux n'existent pas. En quoi est-ce que leurs histoires vieilles de quelques milliers d'années et certainement déformées nous concernent aujourd'hui ?
Mr Brunner a sursauté. C'était rare, vraiment rare que je prenne ce ton avec lui, mais après tout j'avais raison. Les dieux n'existaient pas. Les monstres n'existaient pas. La Brume non plus, d'après toutes les personnes que je connaissais. La mythologie était simplement une série d'histoire inventée par les humains pour expliquer tous les phénomènes inexplicables à l'époque. Si les dieux existaient encore, ils feraient quelque chose pour les guerres, les meurtres et la faim dans le monde, non ? C'était le rôle des dieux. Vu ce qu'il m'était arrivé quelques années plus tôt, les dieux n'existaient pas. Et si ils existaient, alors ils ne valaient pas mieux que les humains. Dans ce monde, la seule chose qui importait, c'était la famille. Même le visage torturé de Mr Brunner ne pourrait me convaincre de l'inverse.
- Tu peux aller manger Edith. J'espère que le reste de la visite te plaira.
Mr Brunner avait repris son visage sympathique et avenant, et j'ai simplement hoché la tête.
- Merci monsieur. Je l'espère aussi.
Je me suis précipitée vers la sortie tandis que Mr Brunner restait regarder la stèle avec un air triste, comme si il avait assisté à son enterrement.
Tous les élèves s'étaient rassemblés sur les marchés du musée, d'où on pouvait regarder les gens qui marchaient sur la Cinquième Avenue.
Au-dessus de nous, couvait une énorme tempête, avec des nuages plus noirs que je n'en avais jamais vu sur la ville. Personnellement, je pensais que c'était un effet du réchauffement climatique. Depuis Noël, le temps n'en faisait qu'à sa tête et je sentais dans l'air un ouragan se former lentement.
Personne à part moi ne semblait le voir. C'était normal, j'avais toujours su prédire à l'avance les tempêtes et les cataclysmes, tous comme les simples pluies. Une autre preuve de ma normale anormalité.
Grover et moi nous étions assis à l'écart du groupe qui faisait une bataille de biscuits, où jouaient les pickpockets auprès des rares personnes présentes devant le musée à cette heure-ci. C'était un moyen pour nous d'essayer d'échapper à la bande de crétins complets qui composaient notre classe. Avec un soupir de soulagement, j'ai plongé ma main dans l'eau, profitant de son effet apaisant sur moi. L'eau m'avait toujours calmé, mais seulement sous forme liquide. J'aimais passer des heures à regarder les mouvements de l'eau me détendre. Personne ne savait pourquoi je l'aimais autant mais tous s'accordait à dire qu'il ne fallait pas m'interrompre quand je jouais avec l'eau.
- Tu es collée ?
Sauf Grover. Grover était différent. Il n'avait pas peur de moi et se fichait royalement des rumeurs. Lorsqu'il était arrivé quelques semaines après le début de l'année scolaire, j'avais déjà eu le temps de me faire ma réputation. Personne ne s'asseyait à côté de moi, à moins de vouloir faire un vol plané de dix mètres. Puis Grover était arrivé, c'était dirigé au fond de la classe, et avait simplement posé son sac sur le siège à côté de moi. Il n'avait pas parlé, pas bougé, il avait juste attendu. J'avais eu beau le fixer avec un regard noir que je réservais à mes ennemis, il avait tremblé de peur mais n'avait pas détourné les yeux. Un petit sourire narquois et ma bonne action de la journée plus tard, il était assis à côté de moi sous les yeux ahuris de toute la classe, prof d'Histoire comprise. Un froncement de sourcils plus tard, le cours reprenait son fil. « Je m'appelle Grover. Grover Underwood. » Il me tendit la main. « Je suis Edith. Edith Jackson . » Je la pris.
- Non, je ne suis pas collée, tu connais Brunner. Il voulait juste me poser une question supplémentaire.
Grover s'est tu un bon moment, pas surpris pour un sou. Après tout, j'étais le petit génie de l'académie. Brunner n'avait aucune raison de me punir.
- Je peux avoir ta pomme ? me demanda-t-il d'une petite voix.
- Bien sûr.
Il savait que je n'aimait pas donner ma nourriture, mais j'étais actuellement trop fatiguée pour relever. Tout en la lui donnant je poussais un long soupir. Pourquoi est-ce que j'étais venue à cette sortie ?
J'ai regardé en silence le flot des taxis qui descendaient l'avenue. J'ai pensé à l'appartement de ma mère, qui n'était pas loin de là où nous étions assis. Je ne l'avais pas vue depuis Noël et je mourais d'envie de laisser tomber la sortie pour aller la voir. Je ne le ferais pas bien sûr. Je savais que si je sautais dans un taxi et que je rentrais chez moi, elle m'accueillerai avec un sourire et un câlin, mais serait déçue et me renverrait à Yancy. Qu'est-ce que j'y pouvais si c'était ma sixième école ? Votre fille est un génie, mais elle est dangereuse pour ses homologues qu'ils disaient tous. Je n'y pouvais rien si personne n'acceptait mes besoins de solitude et semblaient décider que parce que j'étais toute seule j'étais une mauviette. Et il n'était pas question de me laisser faire. Je ne pratiquais pas toute sorte de sports de combats pour me laisser me faire gentiment taper dessus. Je m'étais assagie avec le temps, mais ma réputation était faite, et le moindre écart trop important impliquerait mon renvoi et la tristesse dans les yeux de ma mère.
J'ai caressé ma natte longuement pour me calmer. C'était ma mère qui me la tressait quand j'étais petite et que je blessais les gens sans faire exprès. « Tu es le fleuve qui s'écoule pour se jeter dans l'océan, ma fille. Et cette natte est le barrage qui te contient. » J'avais fini par y croire et peu à peu je m'étais maîtrisée. Je n'utilisai même plus ma force contre les monstres déguisés. Mes capacités martiales ainsi que mes pouvoirs suffisaient. J'étais différente. Et n'importe qui le sentait.
Mr Brunner avait garé son fauteuil roulant au pied de la rampe d'accès pour handicapés. Il mangeait des barres de céleri tout en lisant un roman de poche. Jane Austin visiblement. Un parapluie rouge était planté à l'arrière de son fauteuil.
Remarquant l'heure grâce à la luminosité, je déballait mon sandwich au poulet avant que je n'ai plus le temps de manger. Je n'étais pas aussi gloutonne que Grover et il me faudrait tout de même quelques minutes pour que je termine de manger. J'allais prendre la première bouchée lorsque Nancy Bobofit a débarqué devant moi et Grover accompagné de ses copines, qui tremblaient rien que lorsque je les regardais. Pathétique. Souriant d'un air narquois elle a jeté les restes de son repas sur les genoux de Grover.
- Oh, pardon !
Son sourire faux dévoilait ses dents de travers et son visage parsemé de taches de rousseur orange donnait l'impression qu'elle s'était collé sur le visage la mimolette de son sandwich. Je vous jure, j'ai essayé de garder mon calme. Je savais qu'elle attendait une occasion, une seule perte de sang froid durant la sortie et je serais virée l'année prochaine.
Splash !
Un bruit d'eau plus tard et Nancy se retrouvait dans la fontaine. J'avais visiblement oublié que j'étais encore en contact avec l'eau et j'avais perdu le contrôle. Ça ne m'arrivait plus depuis longtemps car je n'avais plus besoin d'être en contact direct avec elle pour lui demander de l'aide. L'eau présente dans l'atmosphère suffisait amplement et était tout de même plus discrète. Le hurlement indigné de Nancy a fait protester mes tympans plutôt sensibles.
- Edith m'a poussée !
Mme Dobbs s'est matérialisée devant nous, me mettant sur mes gardes. Certains gamins murmuraient :
- Tu as vu ...
- ...l'eau...
-... comme si elle l'attrapait...
Normalement, la Brume ferait bientôt effet et leur ferait croire que j'avais bel et bien dégagé Nancy dans la fontaine. Ou alors avec un peu de chance qu'elle était tombée toute seule, qui sait ?
Après s'être assurée que la pauvre petite Nancy allait bien, lui avoir promis de lui acheter un t-shirt neuf à la boutique du musée etc., etc., Mme Dobbs s'est tournée vers moi. Il y avait une lueur de triomphe dans ses yeux, comme si j'avais fait quelque chose qu'elle attendait depuis longtemps. Ce qui était surement le cas.
- Ecoutez, mon chou...
-Je sais Madame. Un mois de retenue, c'est ça ?
Ce n'était sans doute pas la chose à dire, surtout avec un sourire narquois tout en prenant une bouchée de sandwich au poulet.
-Venez avec moi, a déclaré Mme Dobbs, augmentant mon sourire.
Alors comme ça elle voulait me tuer à l'écart de tous ?
- Attendez ! a glapi Grover. C'était moi. C'est moi qui l'ai poussée.
Je lui ai tapoté gentiment l'épaule, assez surprise qu'il essaye de me couvrir. En général, il était bien trop peureux pour oser dire quelque chose devant Mme Dobbs.
-Je ne vous crois pas, monsieur Underwood.
- Mais...
- VOUS NE BOUGEZ PAS D'ICI.
Grover m'a lancé un regard terrorisé. A croire qu'il savait ce qui allait se passer.
- T'inquiète pas vieux, lui ai-je dit. Elle ne va rien me faire.
-On se dépêche, mon chou, a aboyé Mme Dobbs.
Nancy Bobofit a ricané.
Je lui ai lancé mon regard le plus féroce ,« Tu ne perds rien pour attendre ». Après tout, c'était de sa faute si Mme Dobbs m'avait repérée. Puis je me suis tournée vers le monstre contre lequel j'allais me battre bientôt, pour voir qu'elle était déjà postée à l'entrée du musée, et me faisait signe avec impatience de la rejoindre.
Plutôt rapide visiblement.
Je suis partie la rejoindre, effaçant de mon esprit les divagations des médecins sur l'HADA ( Hyperactivité Avec Déficit de l'Attention ) dont j'étais soi disant atteinte. Si j'avais vraiment cette maladie, je serais morte depuis longtemps.
A mi-hauteur des marches, j'ai jeté un coup d'oeil à Grover. Il était pâle et ses yeux faisaient le va-et-vient entre Mr Brunner et moi, comme s'il souhaitait qu'il remarque ce qu'il se passe. Peut-être était-il au courant de ce qui allait se passer ? Même si c'était le cas, ce n'était pas Mr Brunner qui allait faire la différence, plongé comme il était dans son roman.
Je me suis re-concentrée sur Mme Dobbs, qui se dirigeait vers les profondeurs du bâtiment sans se soucier des quelques visiteurs dans le musée.
Lorsque je l'ai rattrapée, nous étions retournées au département gréco-romain. Cette partie de la galerie était déserte. Mme Dobbs s'était plantée les bras croisés devant une grande frise de marbre représentant les dieux grecs.
- Vous nous causez bien du souci, mon chou, a-t-elle dit entre deux grognements.
Elle regardait la frise comme si elle voulait la pulvériser.
Histoire d'en terminer le plus vite possible, j'ai décidé de jouer ma carte "Je fonce dans le tas", quelque chose que j'aimais beaucoup faire.
- Qu'êtes-vous ?
Elle me regarda bouche-bée.
- En général, les monstres qui essayent de me tuer ont un moins bon déguisement. Et ils ne passent pas 5 mois dans un institut pour jeunes en difficulté. Donc, je répète, qu'êtes-vous ?
Un sourire satisfait apparu sur ses lèvres. Si je n'avais pas été autant blasée par tous les monstres que j'avais combattu, je serais morte de peur. Son sourire me promettait mille morts différentes dans d'atroces souffrances.
- Ainsi donc, tu es au courant de notre monde, petite sang-mêlé. Cela prouve que tu es bien la voleuse.
Tout a coup ses yeux se sont mis à luire et elle s'est soudain transformée en sorte de chauve-souris à taille humaine en dix fois plus meurtrier.
- Ça répond à ma question, je suppose.
J'ai poussé un grand soupir. Une Furie. C'était la première fois que j'en voyait une. Soudain je me suis rappelée de ce qu'elle avait dit. Comment ça une voleuse ?
-Je ne vous ai rien volé moi ! Je me contente de trucider les monstres qui viennent pour moi, c'est tout !
- Nous ne sommes pas des imbéciles Edith Jackson, a-t-elle sifflé méchamment. Nous t'aurions repérée tôt ou tard. Avoue et tu souffriras moins.
-Je ne vais pas avouer quelque chose que je n'ai pas fait tout de même ! La seule chose dont je suis coupable c'est de trucider les monstres qui viennent me bouffer. C'est pas un crime ! me suis-je indignée.
- Mauvaise réponse, ronronna-t-elle, apparemment satisfaite d'avoir une excuse pour me bouffer.
Et sur ce, elle se jeta sur moi.
Elle ne s'attendait visiblement pas à ce que je l'évite car, continuant dans sa lancée, elle se pris le mur d'en face. J'atterissais doucement exactement à la même position que précédemment et la regardait se relever en secouant la tête pour enlever les morceaux de pierre coincée entre ses dents jaunies. Visiblement elle n'avait pas enregistré la partie "Je me bats contre des montres depuis longtemps". La-dessus, les choses sont devenues vraiment bizarre.
Mr Brunner a rappliqué à l'entrée de la salle en fauteuil roulant avec un stylo à la main.
- A l'assaut, Edith ! a-t-il crié en lançant le stylo-bille dans ma direction.
Mme Dobbs a décidé à ce moment-là de me re-foncer dessus (visiblement elle avait pas compris que je savais esquiver) et je me suis écartée au dernier moment, tout en recevant d'une main le stylo de Mr Brunner. Au contact de ma main, il s'est transformé en épée de bronze, une épée que je reconnaissais pour avoir servi dans des démonstrations de cours de Mr Brunner.
Je n'ai pas trop réfléchi et la charge de Mme Dobbs fut brisée lorsque j'ai coupé en deux son corps avec une maîtrise du poignet qui montrait ma pratique de l'escrime. Elle s'est instantanément transformée en poussière jaune comme tous les monstres et la tension présente dans la pièce disparu.
J'étais seule.
J'avais un stylo-bille à la main, un stylo-bille qui m'avait servi à abattre une furie.
Mr Brunner avait disparu, probablement un effet de la Brume. Cette même Brume qui réparait tous les dégâts qui avaient été faits par la furie dans la galerie. Une illusion je vous dis, une illusion. Mais c'était bien la première fois que mon prof de Latin s'en mêlait.
J'ai haussé les épaules et je suis sortie du musée, bien décidée à rendre ce stylo à et à ne pas poser de question. Je ne savais pas pourquoi il m'avait aidé, mais si je faisais semblant d'être affectée par la Brume, il ne poserait pas de questions non plus.
Il avait recommencé à pleuvoir.
Grover était toujours assis a côté de la fontaine, s'abritant la tête comme il le pouvait et je suis dirigée vers lui d'un pas tranquille laissant la pluie me détendre les muscles. Nancy Bobofit était encore trempée et bavardait avec ses copines sans oser s'approcher de lui. Au moins, son plongeon dans la fontaine avait servi à quelque chose ! En me voyant, elle a dit :
- J'espère que Mme Kerr t'a passé un bon savon.
J'ai haussé un sourcil. D'habitude la Brume était plus inventive pour les noms. Je la dépassais sans faire attention à elle, comme si elle n'était qu'un objet décoratif au milieu de la place.
Je rejoignis Grover d'un pas nonchalant, comme si je ne venais pas de tuer une harpie avec un stylo qui se transformait en épée.
- Tout va bien ? me demanda-t-il d'un ton fébrile.
Je haussais les épaules et lui donnai un sourire carnassier comme il en voyait tant de ma part.
- Bien sûr ! Elle m'a juste fait un sermon comme quoi je devais être plus gentille avec mes camarades et que ce n'était pas parce que j'avais de bonnes notes que tout m'était permis. La routine !
En voyant mon air amusé, il se détendit sensiblement et rigola à son tour. Je laissais mes yeux faire un tour de la place. Un coup de tonnerre retendit à l'instant ou je posai mes yeux sur Mr Brunner. Il était exactement à la même place qu'avant l'incident et lisait exactement le même livre.
Alors que Mme Kerr -une blonde élancée à l'air joyeux- sonnait le rassemblement pour continuer la visite, je me dirigeais vers qui leva distraitement la tête vers moi.
-Vous avez perdu votre stylo dans le musée, Monsieur.
Rien dans ma voix ne laissait soupçonner que j'avais eu une épée dans les mains grâce à ce stylo. Il hocha lentement la tête, plongé dans ses pensées.
-Merci, mademoiselle Jackson. Il m'arrive de faire tomber mes affaires de temps à autre.
Il marqua une pause, comme s'il s'apprêtait à me dire quelque chose d'important, puis se ravisa au dernier moment.
- Vous pouvez rejoindre vos camarades, Edith. Il me reste encore des choses à faire ici.
Je hochais la tête sans poser de questions et me précipitai vers Grover qui m'attendait en bout de file. Je ne pouvais que croiser les doigts en espérant que Mme Kerr serait plus sympa que ma furie de prof de maths.
