Grover perd son pantalon et ma mère m'enseigne l'art de la tauromachie
Je dois l'avouer, fausser compagnie à Grover m'a tenté plusieurs fois. Je sais, c'est mal élevé, malpoli et tout ce que vous voulez mais Grover m'énervait, avec sa façon de me regarder comme si j'étais déjà morte et ses grommellements sans fin ponctués de «Pourquoi cela arrive-t-il à tous les coups ? » et de «Pourquoi toujours en sixième ? »
Quand Grover était bouleversé, sa vessie lui jouait des tours. Je n'ai donc pas été surprise lorsqu'il m'a refait promettre de l'attendre avant de partir et qu'il a foncé aux toilettes. Et étonnement, je l'ai attendu patiemment après avoir descendus du bus nos deux valises. Lorsqu'il est revenu des toilettes, il était à peu près autant surpris que moi de ma présence.
Je ne l'ai pas attendu pour héler un taxi et il a tout juste eu le temps de se glisser à côté de moi avant que le chauffeur ne referme les portières arrières. Le taxi a démarré pour me conduire à l'adresse que je lui avais donné : le coin de la 104e Rue est de York avenue. Mon chez moi. Là ou se trouvait ma seule famille.
Quelques mots sur ma mère avant que vous ne la rencontriez.
Elle s'appelle Sally Jackson et c'est la personne la plus formidable du monde, ce qui ne fait que prouver ma théorie selon laquelle ce sont les gens les plus formidables qui ont la pire des malchances. À croire que c'était fait exprès ! Elle a perdu ses parents dans un accident d'avion quand elle avait cinq ans et elle a été élevée par un oncle qui ne s'intéressait pas beaucoup à elle. Comme elle voulait devenir romancière, elle a travaillé pendant toutes ses années de lycées pour économiser de quoi payer ses études dans une université qui offre un bon cursus d'écriture et de création littéraire. Puis son oncle a eu le cancer et elle a du quitter le lycée en dernière année pour s'occuper de lui. Quand il est mort, elle s'est retrouvée sans argent, sans famille et sans diplôme.
Elle me disait toujours que la seule chance qu'elle avait eu, c'était mon père. Personnellement, j'étais plutôt dubitative.
Je n'ai aucun souvenirs de lui, juste une sorte de halo chaleureux et une odeur d'écume. Maman n'aime pas parler de lui car ça la rend triste. Elle n'a pas de photo de lui.
Vous comprenez, ils n'étaient pas mariés. Elle m'avait dit que c'était quelqu'un de haut placé et que leur relation était secrète. Puis, un beau jour, il s'était embarqué sur l'Atlantique et il n'était jamais revenu.
Perdu en mer, me disait maman. Pas mort. Perdu en mer. Pour moi, c'était la même chose : je n'avais pas de père et ma mère était malheureuse. Quelle différence, qu'il soit vivant ou mort ?
Elle faisait des petits boulots, prenait des cours du soir pour passer son bac et m'élevait toute seule. Elle ne s'est jamais plainte et ne s'est jamais fachée. Pas une seule fois. Pourtant, je savais que je n'étais pas une enfant facile. Depuis toute petite je voyais des choses surnaturelles, et dès que j'avais été suffisamment âgée pour aller à l'école, les choses avait empiré. Les filles me détestaient pour une raison quelconque, et les garçons me collaient tout le temps, de sorte à ce que je perde le contrôle très facilement. En CE1, j'en avais frappé tellement fort que je me souvenais encore de mes mains pleines de sang et du regard horrifié de tous ceux qui regardaient. Ma mère n'avait rien dit. Elle avait commencé à tresser mes cheveux et avait pris sur son petit budget vêtements pour m'inscrire à des cours de combats et de self-défense.
Puis, elle avait épousé Gaby Ugliano, un type qui ressemblait à un crétin planétaire et qui malheureusement en était un. Quand j'étais petite, je ne supportais pas de rester à moins de cinq mètres de lui. Ce type dégageait une puanteur de pizza à l'ail moisie roulée dans un short de gym.
À nous deux, nous rendions la vie difficile à ma mère, et il avait fallu que je me rende compte que ça la rendait triste pour que je me comporte de façon civilisée avec lui. Pourtant je le détestais de tout mon être et il me le rendait bien. La seule chose que je trouvais positive était qu'il me laissait faire autant d'activités que je voulais tant que je m'éloignais le plus possible de lui. Il y avait un budget dédié spécialement à ce qu'il appelait « mes soirées de délinquante ». En attendant grâce à lui et à ma mère, j'étais prête lorsque le premier monstre avait essayé de me tuer. Pas sans douleurs et blessures, mais j'étais prête.
Mon plus grand secret était sans doute la maîtrise de l'eau. Nul ne le savait à par les monstres que j'avais expédié au trente-sixième sous-sol et c'était la seule chose qui me venait naturellement. J'aimais l'eau. Je la sentais partout autour de moi et je pouvais l'appeler n'importe quand. Bien évidemment, jamais devant des gens normaux. Je serais disséquée en quatrième vitesse par des scientifiques en blouse blanche avec des grosses lunettes.
Je gloussais toute seule en imaginant la scène et Grover me regarda comme si j'étais totalement folle, me donnant encore plus envie de rire. Lorsque le taxi s'arrêta, je fis signe à Grover de me suivre discrètement. J'espérais que ma mère serait à la maison, mais si ce n'était pas le cas, Gaby trouverait n'importe quelle excuse pour me dégager de l'appartement et je n'en avais pas envie. Je voulais des réponses.
Je me suis glissée dans notre petit appartement Grover sur mes talons seulement pour trouver une partie de poker entamée en plein milieu de notre salon. Gaby ne pris même pas la peine de lever les yeux de ses cartes.
- Alors, t'es rentrée.
- Il semblerait oui.
J'ai fais signe à Grover de passer derrière moi le plus discrètement possible pour se réfugier dans le couloir. Pendant que mon ami se fondait dans les ombres du petit salon, je distrayais Gaby :
- Ou est maman ?
- Elle travaille. T'as de l'argent ?
Même pas la peine de discuter. Ce mec avait beau ressembler à un morse obèse, il était capable de flairer de l'argent à cinq cent mètres.
J'ai levé les yeux au ciel tout en jetant deux billets sur la table.
- Tiens prends. C'est tout ce que j'ai sur moi.
Il a reniflé sèchement et s'est tourné vers le gars assis à côté de lui, le gardien de notre immeuble.
- C'est bien aujourd'hui tu discutes pas. ( il a regardé Eddie ) Tu vois comment je gère mon ménage ! Si tu veux vivre sous mon toit, tu dois te mettre à contribution. Pas vrai Eddie ?
Eddie m'a regardé avec une pointe de compassion avant de hocher la tête sous le regard féroce de Gaby.
Priant de toutes mes forces pour qu'il perde, je me suis dirigée vers ma chambre en récupérant Grover qui avait l'air tellement choqué qu'il n'osait même pas ouvrir la bouche. J'ai ouvert la porte de ma chambre avec la clé que je cachais toujours sur moi, histoire d'être sûre qu'elle ne se transformerait pas en dépotoir pendant que j'étais à l'internat.
J'ai lâché ma valise en plein milieu et je me suis effondrée sur le lit en faisant signe à Grover de me rejoindre. Il a préféré s'asseoir sur la chaise de bureau et m'a regardé un long moment en silence. Il commençait a peine à ouvrir la bouche que j'ai entendu la voix de ma mère.
- Edith ?
Elle a ouvert la porte de ma chambre et je me suis précipitée dans ses bras avec un énorme sourire.
Ma mère peut me mettre de bonne humeur rien qu'en entrant dans la pièce. Elle a les yeux qui pétillent et qui changent de couleur à la lumière. Son sourire resplendit toujours d'amour et de bonté. Malgré les quelques mèches blanches qui apparaissent dans ses cheveux, je ne la considère pas comme quelqu'un d'âgé. Lorsqu'elle me regarde, on dirait toujours qu'elle voit toutes les bonnes choses en moi, toutes ces émotions que j'enfoui au plus profond de mon esprit et que je ne réveille qu'avec elle. Pour elle, je suis toujours sa petite fille qui s'amuse dans l'eau tout en lui demandant de la rejoindre. Elle ne dit jamais quelque chose de désagréable, à qui que ce soit, même à Gaby ou à moi.
-Oh, Edith c'est incroyable comme tu as grandi depuis Noël.
Elle m'a regardé de haut en bas pour vérifier que j'allais bien. Aucune allusion à mon renvoi, ni aux soucis que j'allais inévitablement avoir l'année prochaine pour trouver une autre école. Tant que j'allais bien, que sa petite fille n'était pas blessée, rien d'autre n'importait. Elle m'a enfin relâché puis a remarqué Grover qui s'était tenu à l'écart de nos retrouvailles.
- Bonjour, tu dois être Grover, c'est ça ? Edith m'a parlé de toi dans ses lettres. ( Elle lui a tendu la main. ) Je m'appelle Sally Jackson. Enchanté !
Lorsque Grover l'a salué à son tour, il l'a paru un peu intimidé, malgré l'aura chaleureuse de la mère. Intimidé... ou inquiet. Son visage s'est renfrogné lorsqu'il a finalement lâché ce pourquoi il était venu.
- Bonjour madame, je suis Grover Underwood. ( Ma mère a sursauté en entendant son nom de famille.) Je suis venu vous parler de quelque chose de très important par rapport au père d'Edith. En réalité-
Elle a agité la main d'un air fatigué, une expression lasse sur le visage.
- Ne t'embête pas, je suis déjà au courant, il m'avait tout expliqué. Tu viens de la colonie c'est ça ? ( Elle attendit la confirmation de Grover.) Tout de même, je ne pensais pas que ça arriverait si tôt. Il y a vraiment un risque ?
- Malheureusement oui. Nous l'avons repérée il y a deux ans, et elle s'est déjà fait attaquer cette année. Il n'y a plus de temps à perdre. Il faut l'emmener là où elle sera en sécurité.
Un long silence s'étira tandis que maman et Grover se regardait d'un air entendu. Moi j'essayais de rassembler ce que j'avais compris. Grosso modo je me faisais attaquer pour une raison inconnue à cause de mon père inconnu et il fallait que j'aille à un endroit tout aussi inconnu pour être protégée ? Pas question ! Je ne voulais rien avoir avec mon géniteur, et ce n'était pas quelques attaques qui allaient m'en dissuader. J'avais beau n'avoir que 12 ans, j'étais parfaitement capable de me défendre seule. J'ouvris la bouche pour protester violemment quand la voix de Gaby retentit dans l'appartement.
- Hé, Sally, tu nous apportes du guacamole ?
Ma mère roula les yeux au ciel avec un air mi-amusé, mi-agacé. Elle s'adressa ensuite à nous deux :
- Écoutez, voilà ce que nous allons faire : j'avais prévu d'aller à Montauk avec Edith pour le week-end. Nous pouvons dire que tu as été invité et que en retour tu as invité Edith pour les vacances, cela te va Grover ? ( Il acquiesça ). Parfait, Edith prépare tout de suite tes affaires pour un ou deux mois, nous t'expliquerons plus tard.
Devant mon air furieux, elle se radouci.
-S'il-te-plait Edith, c'est vraiment important.
N'ayant pas le choix je haussai les épaules en grommelant et commençai à faire un sac. Lorsque ma mère me demandait quelque chose sur ce ton-la, je lui obéissais toujours. Elle quitta la pièce pour aller apporter le guacamole à mon imbécile de beau-père et laissa un Grover l'air vaguement mal à l'aise au milieu de la pièce. Je ne lui adressais pas un regard, toujours énervée. Il n'y était pour rien si ma mère était d'accord avec lui, mais rien que de parler de Montauk m'exaspérait.
Montauk était une petite plage où nous allions tous les étés de mon enfance. Maman me racontait toujours avec nombre soupirs son aventure avec mon père, et moi je passais tout mon temps à l'attendre au bord de la mer. Nous n'y étions pas allés depuis deux ans, ma mère ayant préféré m'inscrire à des cours d'équitation et de maniement d'armes.
Je finissai de fourer en boule quelques t-shirts lorsque ma mère revenu dans la pièce.
-C'est bon, j'ai parlé à Gaby et il est d'accord pour prêter la voiture. ( Tiens donc. Le guacamole devait être excellent.) Edith, viens avec moi vérifier si tu n'as rien oublié dans la salle de bain d'accord ?
Ayant compris qu'elle cherchait à me parler en privé, je la laissai me prendre par la main et m'emmener dans la pièce d'en face. Elle ferma soigneusement la porte et m'agrippa fermement par les épaules.
- Edith, surtout écoute moi bien et ne m'interromps pas.
Le ton urgent me fit relever la tête.
- Je n'ai pas le droit de te dire grand chose sous peine d'être punie, mais laisse te faire promettre deux choses : déjà, n'utilise jamais tes pouvoirs avant qu'ils ne les découvrent par eux-mêmes. Oh, je t'en prie ne fais pas cette tête outrée, tu sais bien que tu ne peux rien me cacher ! ( Elle me pinça gentiment la joue, se détendant momentanément. ) Tu as bien compris ? Ni tes pouvoirs, ni tes capacités de combat. Bien que ton ami en ai vu une partie, il ne sait pas que tu peux manier les armes et fais en sorte que ça reste un secret le plus longtemps possible. C'est vraiment important tu me le promets ?
Je hochais la tête sans une hésitation. J'avais passé quatre ans à cacher le fait que je me battais contre des monstres, ce n'était pas cacher mes capacités qui allait m'être compliqué. Ma mère se détendit sensiblement, comme si elle avait eu peur que je refuse. Elle repris, l'air plus calme mais tout aussi grave.
- Bien, c'est déjà ça. Maintenant la deuxième promesse. Je veux que tu lui restes fidèle. Promets-moi que tu le considéreras comme ta famille.
- Pardon ? m'indignai-je, un peu trop fort visiblement.
- Chut, baisse d'un ton ! ( Elle tendit l'oreille pour verifier que nul ne venait dans notre direction ). Je sais que ça va être compliqué pour toi, mais fais-moi confiance. C'est un homme bien tu sais. Et plus que tout, c'est ta famille, ton sang. Je ne suis pas idiote, j'ai bien vu que tu faisais tout pour me protéger, et c'est pour ça que j'ai essayé de t'apprendre à le faire. Mais lui... il t'aimait beaucoup, tu sais. Il n'avait pas le choix de partir, nous aurions été en danger sinon. ( Je poussai un reniflement dédaigneux en tournant la tête. ) Je t'en prie Edith !
Le ton de ma mère se fit suppliant et je baissai les yeux au sol. Elle savait que lorsque j'aurais donné ma parole, je ferais tout pour la tenir. Elle savait aussi que je ne voulais pas la faire. Qu'importe l'identité de mon père, pour moi il n'était rien et devoir lui rester fidèle et lui obéir me rendait furieuse rien qu'à l'idée. Et pourtant, pourtant pour ma mère, j'acceptais du bout des lèvres.
- Très bien, je te le promets. Mais ce n'est pas pour lui que je le fais, c'est pour toi. Et si à un moment tu romps ta demande, alors je n'aurais plus rien à voir avec lui est-ce clair ?
Elle secoua la tête entre amusement et tristesse.
- Je ne pense pas que ce soit aussi simple ma chérie. Et de toute façon, je lui resterai fidèle même par delà la mort.
Il y eu un long moment de silence durant lequel je la regardais, choquée. Jusqu'à quel point avait elle aimé cet homme pour que elle songe, même après des années, à me faire promettre de le considérer comme ma famille ? Elle repris la parole sur un ton énergique :
- Bien ! Retourne dans ta chambre récupérer tes affaires et ton ami, moi je vous attends dans la voiture. Oh et Edith ?
Elle m'interpella alors que je passais l'embrasure de la porte.
- Oui ?
- Je t'aime, ma chérie.
Je lui fis un pauvre sourire avant de sortir pour rejoindre Grover.
- Moi aussi je t'aime, maman.
Grover attendait toujours dans la chambre, un air inquiet sur le visage. Je récupérai mon sac posé sur mon lit et j'attrapais son bras pour le conduire à la voiture. Nous passâmes devant les joueurs de poker sans leur accorder un regard. Gaby fit tout de même interrompre la partie pour me regarder charger mon sac dans le coffre et vérifier que je n'abimais pas sa si précieuse Camaro de 1878. En le regardant retourner à la maison, une vague de colère me prit. Pourquoi lui pouvait-il rester avec ma mère alors que moi je n'avais pas le droit ?
Brusquement, je profitais qu'il soit dans ma ligne d'action pour que la flaque d'eau devant la maison gèle. Il s'étala comme une crêpe et leva la main au ciel en beuglant des injures. Moi, je prenais un air innocent mais absolument ravi tout en montant à l'avant. Ma mère me jeta un regard entendu et démarra. C'était parti pour aller en enfer. Plus tard, je regretterais d'avoir dit ça. L'enfer, c'était dix fois pire !
Finalement, je m'endormis en regardant la route défiler. Moi, qui n'aimait pas les rêves, j'en faisait un très frappant. Sur une plage, deux animaux magnifiques se battaient, un cheval blanc et un aigle royal. Ils tentaient de s'entretuer à la lisière de l'eau. L'aigle piquait et attaquait le cheval de ses serres acérées et le cheval ruait, tentant d'atteindre l'aigle avec ses coups de sabots. Le sol grondait et une voix monstrueuse gloussait dans les entrailles les plus profondes de la terre, incitant les deux animaux à se battre plus violemment.
Je courais vers eux, sachant que je devais les arrêter, mais je courais au ralenti et je m'enfonçai petit à petit dans le sable. Je savais que j'arriverais trop tard. J'ai vu l'aigle fondre en dardant le bec vers les grands yeux du cheval et j'ai hurlé : Non !
Je me suis réveillée en sursaut.
Dehors, un orage grondait et je me demandai comment ma mère arrivait à voir quelque chose par ce temps. Le vent fouettait la Camaro et la pluie cinglait le pare-brise. Grover était silencieux mais je sentais sa tension et sa peur palpable. Qu'est-ce que nous fuyions de si dangereux pour que ma mère roule toujours plus vite sur une route dangereuse ?
Malgré mon envie de poser des questions à Grover et ma mère, je me retenais. Pas question de montrer que ce qu'ils faisaient m'agaçait, ça peinerait ma mère. Bien qu'il n'y ait aucune voiture derrière nous, maman regardait régulièrement le rétroviseur. Finalement, je prenais la parole :
-Alors comme ça, vous vous connaissez tous les deux ?
Grover m'a lancé un regard de chien battu devant la fureur contrôlée que contenait ma voix. Je n'aimais pas qu'on me mente, et lui l'avait fait pendant tout une année visiblement.
- Pas exactement, a-t-il tout de même répondu. Nous ne nous sommes jamais rencontrés en personne, mais elle savait que je veillais sur toi.
Je levai les yeux au ciel.
- Veiller sur moi ? M'enfin Grover j'ai passé l'année à te défendre des grosses brutes de 3ème voulant te taper dessus. Et tu es handicapé.
- Euh... c'est à dire que... pas exactement en fait. Regarde.
Il enleva son pantalon et devant moi, des pattes velues d'animaux apparurent.
- Oh mon dieu. Mais qu'est-ce-que tu es au juste ? Tu vas m'attaquer, toi aussi ?
Je dardais sur lui un regard méfiant qui le fit se raidir. Après tout mon meilleur ami venait littéralement de me montrer qu'il était mi-homme, mi-animal comme dans les mythes de la mythologie que je prenais tant de plaisir à lire. Qu'est-ce qui me disait que ce n'était pas un ennemi ? Au moins, sa maladie des jambes dont il n'avait pas pu me dire le nom s'expliquait. Il repris la parole.
- Je suis un satyre. Et je viens de te dire que j'étais là pour te protéger. J'ai été envoyé pour m'assurer que tu irais bien.
Mon regard se glaça.
- Mais je ne faisais pas semblant d'être ton ami, s'est-il empressé d'ajouter. Je suis vraiment ton ami. Je t'en prie crois-moi !
Il se tortilla nerveusement sous le poids de mon regard. Ma mère posa une main affectueuse sur mon épaule tout en continuant de conduire à toute vitesse sur les petites routes de campagnes.
- Allons Edith, arrête de le faire mariner, je sais très bien ce que tu penses.
Je me retournai vers le pare-brise en marmonnant par rapport à des meilleurs amis moitié chèvre et à mon manque de bol pas possible pour essayer d'avoir une vie normale. Je me retournai d'un seul coup vers lui, à la question suivante qui me traversa l'esprit :
- Mais alors tu étais au courant pour Mme Dobbs ! Pourquoi m'as-tu menti tout ce temps ? Et si tu es un satyre, alors les vielles dames de l'étal de fruits c'était bien...
- Moins tu en savais, moins tu risquais d'attirer les monstres, a dit Grover comme si c'était l'évidence même. Nous avons posé une Brume sur les yeux des humains. Nous espérerions que tu croirais que la Bienveillante était une hallucination, mais ça n'a pas marché. Tu commençais à comprendre qui tu étais. D'ailleurs ça ne t'as pas perturbé plus que ça. Comment ça se fait ?
Je lui lançais un regard amusé.
- Oh, mon pauvre Grover, si tu savais le nombre de choses bizarres et totalement illogiques qui m'arrivent tout le temps, tu ne serais pas surpris de ma non-réaction. Par contre tu voudrais bien développer le qui-je-suis, s'il te plait ?
Un étrange mugissement a retenti et les poils de mes bras se sont dressés. Nous étions poursuivi. Et pas par quelque chose de bienveillant.
- Edith, a dit maman, c'est trop long à expliquer, nous n'avons pas le temps. Nous devons te mettre à l'abri.
- A l'abri de qui, enfin !
Ça ne pouvait pas être plus dangereux que d'habitude tout de même. Et puis si je pouvais trouver un moyen de ne pas aller à cette "colonie des sang-mêlé", ça m'allait bien aussi.
- Oh, rien de bien méchant, a fait Grover, visiblement vexé que je lui ai fais remarquer que je savais parfaitement me défendre toute seule. Juste le Seigneur des Morts et une poignée de ses sbires les plus sanguinaires.
- Grover !
- Excusez-moi madame Jackson. Pourriez-vous accélérer s'il vous plaît ?
J'ai renoncé à essayer de comprendre ce qui se passait. J'allais aller à cette fichue colonie, on allait m'expliquer tout ce bordel qui m'arrivait en permanence et je trouverais bien un moyen en temps venu de m'enfuir rejoindre ma mère où qu'elle soit.
Elle a donné un coup de volant brutal sur la gauche. Nous nous sommes engouffrés à fond de train dans une route plus étroite, bordée de fermes plongées dans l'obscurité, de collines boisées et de panneaux CEUILLETTE DE FRAISES sur des palissades blanches. Je me suis retournée vers Grover.
- On est bien d'accord, les trois vieilles dames de l'étal c'était les Parques, c'est ça. Et je suis en danger parce que...
- Parce que elles n'apparaissent jamais sans raison devant quelqu'un. Elles ne le font que lorsque que tu vas... lorsque quelqu'un va mourir, dit-il d'une voix blanche.
- Une seconde. Tu as dit « tu ».
- Non. J'ai dit « quelqu'un ».
- Tu voulais dire « tu ». Genre « moi ».
- Je voulais dire « tu » genre « on », genre « quelqu'un ». Pas forcément toi.
- Les enfants ! a dit maman.
Elle a donné un coup de volant sur la droite et j'ai entrevu la silhouette qu'elle venait d'éviter d'un brusque écart : une forme sombre et flottante, a présent avalée par la tempête.
- Nous y sommes presque, a dit ma mère, plus elle-même. Plus qu'un kilomètre et demi. S'il vous plaît mon Dieu s'il vous plaît.
Dehors, seule la pluie venait troubler l'obscurité : c'était le genre de paysages déserts qu'on trouve lorsqu'on s'enfonce dans la pointe de l'île. J'ai repensé à Mr Brunner et à l'épée qu'il m'avait lancée. Alors que j'allais poser une question sur ce sujet à Grover, mes poils se sont hérissés. Un éclair m'a ébloui, un boum ! fracassant a retenti et notre voiture a explosé.
Je me souviens d'une sensation d'extrême légèreté, un peu comme si j'étais broyée, frite et aspergée au jet en même temps.
Une plainte m'a échappée alors que je me dégageai doucement de l'airbag, affolant ma mère :
- Edith ! a-t-elle crié.
- Tout va bien maman. Par contre ne crie pas trop fort, j'ai la tête qui tourne.
Je me suis secouée et j'ai fait un petit bilan de l'état actuel des choses. La voiture s'était pris un éclair et c'était un miracle que nous soyons tous en vie. La décharge de foudre nous avait projetés dans le fossé, les portières côté conducteur enfoncées dans la boue. Le toit avait craqué comme une coquille d'oeuf et la pluie tombait à seaux dans l'habitacle. Grover était évanoui à l'arrière de la voiture un léger filer de sang coulant de sa bouche et seul ses légers gémissements sur la nourriture m'indiquait qu'il était encore en vie.
-Edith, a dit ma mère, nous devons...
Sa voix a tremblé.
Je me suis retournée. À la lumière d'un éclair par le pare-brise arrière maculé de boue, j'ai aperçu une silhouette qui avançait à pas lourd sur le bas-côté, dans notre direction. C'était la silhouette d'un gars baraqué qui devait surement être un monstre déguisé. J'essayai de voir à travers son déguisement, mais il était encore trop loin.
-Edith, a ordonné ma mère. Sors de la voiture immédiatement.
Par chance, les portières du côté passagers s'ouvraient sans trop de mal et je pus m'extirper de la voiture en grimaçant.
-Edith, il faut que tu te sauves. Tu vois ce grand arbre là-bas ? C'est la limite de la propriété, grimpe au sommet de cette colline et tu verras une grande ferme en contrebas dans la vallée. Cours et ne te retourne surtout pas.
Un nouvel éclair me permis de voir le pin immense qui nous surplombait, perché sur la crête de la colline la plus proche.
-Maman, il n'est pas question que je te laisse ici avec Grover c'est bien trop dangereux ! Ma voix se fit suppliante. Viens avec moi, j'ai besoin de ton aide pour porter Grover.
Elle était pâle et ses yeux étaient aussi tristes que lorsqu'elle regardait l'océan. L'homme baraqué se rapprochait toujours, me permettant de voir deux immenses cornes posées sur une masse carrée et duveteuse qui n'était définitivement pas une tête humaine.
-Ce n'est pas nous qu'il veut, a dit ma mère. C'est toi. De toute façon, je ne peux pas traverser la limite de la propriété.
J'ai été prise d'une énorme colère. Colère contre mon père, contre Grover, contre ma mère qui n'y était pour rien et surtout, surtout, contre ses put***s de monstres qui ne cessaient de m'attaquer. Brusquement, j'ouvris la portière arrière de la voiture et en m'arc-boutant, je réussis à sortir Grover de la voiture. Il avait beau être chétif, ce n'étais facile de porter quelqu'un qui devait faire une petite dizaine de centimètres de plus que moi. Sans regarder ma mère, je posais un des bras de Grover sur mes épaules et je commençais à le soulever.
-Maman, il est absolument hors de question que je te laisse toute seule ici alors qu'un monstre veut tous nous tuer. Viens vite m'aider à porter Grover, nous allons aller à cette fichue colonie, mais tous ensemble.
Grover était léger, mais je n'aurais pas pu le porter en haut de la colline sans l'aide de ma mère. Les grandes herbes nous arrivaient à la taille et la pente était plus raide que prévu et la terre mouillée nous faisait glisser.
J'ai tourné la tête et j'ai vu distinctement pour la première fois le monstre qui nous poursuivait. Il mesurait environ deux mètres quinze et ses bras et jambes pouvaient se retrouver dans un magazine pour body-builder sans problèmes. Il ne portait aucun vêtement à part un slip blanc en coton qui aurait pu faire rire sans la moitié supérieure de son corps couverte de poils bruns et drus depuis le dessus de son nombrils, poils qui s'épaississaient en toison sur ses épaules.
Son cou était une masse de muscle et de fourrure qui soutenait une énorme tête de taureau surmontée d'immenses cornes noires et blanches diablement acérées. Ses narines pleines de morves étaient percées d'un anneau de cuivre jaune qui scintillait doucement, seule tâche de couleur au milieu d'yeux noirs cruels et d'un museau long comme mon bras.
Au moins, je n'avais pas de problème pour l'identifier, si je suivais la mythologie grecque : nous étions poursuivis par le Minotaure, fils maudit de Pasiphaë et d'un taureau de Poséidon qui gardait le labyrinthe et qui était censé avoir été tué par Thésée il y a quelques milliers d'années. Ma mère pesta :
- Si seulement j'avais su qu'ils étaient si déterminés à te tuer ! Ils n'auraient jamais envoyé le fils de Pasiphaë si tu n'avais pas été importante.
- Maman pourrait-tu éviter de qualifier de "fils-de" le punaise de Mino-
- Ne dis pas son nom, m'a-t-elle avertie. Les noms ont du pouvoir.
Le pin était encore beaucoup trop loin : au moins une centaine de mètres plus haut. Le Minotaure reniflait avec attention les restes de notre voiture, chose étonnante vu que nous étions à a peine quinze mètres de distance.
-Manger ? a gémi Grover.
- Chut ! lui ai-je dit. Maman, il ne nous voit pas c'est ça ?
-Sa vue et son ouïe sont très mauvaises, m'a-t-elle expliqué. Il se guide à l'odorat. Mais il va vite trouver où nous sommes.
Comme pour lui donner raison, le Minotaure a mugi rageusement. Il a saisi la Camaro de Gaby par son toit déchiré et l'a jetée rageusement sur la route. Elle s'est écrasée sur l'asphalte mouillée et a rebondi sur huit cent mètres avant de s'immobiliser. Alors, le réservoir d'essence a explosé. Désolé Gaby, mais je crois que ta précieuse voiture est en miettes désormais.
-Edith, a dit maman. Quand il va nous voir, il va charger. Attends jusqu'à la dernière seconde, puis écarte-toi d'un bond sur le côté. Il a du mal à charger de direction quand il est en train de charger. Tu comprends ?
- Oui, je l'avais déjà compris, ai-je grommelé. C'est une moitié de taureau, tout de même. Mais et toi, comment tu sais tout ça ?
- Je redoute une attaque aussi grave depuis longtemps. J'aurais du m'y attendre. C'était égoïste de ma part de te garder auprès de moi.
- Me garder auprès de toi ? Mais...
Un autre mugissement rageur a retenti et le taureau humain s'est lancé à l'assaut de la colline.
Il avait senti notre piste.
Le pin n'était plus qu'à quelques mètres mais le haut de la colline était plus raide et plus glissant, et Grover pas plus petit.
L'homme-taureau se rapprochait. Encore quelques secondes et il nous rattraperait.
Ma mère devait être à bout de force, mais elle a hissé Grover sur ses épaules. Elle a ouvert la bouche pour me dire une bêtise du style : «Va-t-en Edith, pars de ton côté ! » mais n'en a pas eu le temps. Derrière nous, une odeur de viande pourrie se répandit dans l'air et les bruits de sabots se firent encore plus rapide. Mon instinct réagit de lui-même ; d'un geste vif je poussais Grover et ma mère hors de la trajectoire de la bête qui dévalèrent quelques mètres de la colline et je me retournai pour faire face au monstre. Trop lentement visiblement.
Lorsque je rentrais en collision avec lui, j'eus l'impression qu'un camion de dix tonnes venait de me frapper. Heureusement, j'évitais par miracle de me faire empaler par une des cornes et me retrouvai projetée contre un arbre à quelques mètres. La rencontre entre mon corps et le tronc me donna l'impression que j'avais fait un gros plat en sautant dans une piscine : ma respiration se coupa sur le coup et mes yeux se couvrirent d'un voile noir quelques secondes. Je glissais en position assise le long du tronc, mes jambes ne pouvant supporter mon poids. Du sang coula en abondance le long de mes membres et de ma nuque. J'était blessée, et sévèrement. Je ne savais même pas si je serais capable de me relever avant de me faire tuer pour de bond.
Le taureau a poussé un rugissement ravi en voyant qu'il m'avait atteinte avant de recommencer à renifler l'air en direction de ma mère qui déposait Grover dans l'herbe. Depuis l'arbre où je m'appuyais, je pouvais apercevoir une vallée, comme ma mère me l'avait dit. Les lumières de la ferme brillait d'une lumière jaune sous la pluie. C'était à huit cent mètres et j'étais incapable de me lever pour le moment. Je ne pourrais jamais aller y demander de l'aide.
L'homme-taureau grattait le sol avec son sabot tout en grondant, mais à ma plus grande horreur, il ne détachait pas ses yeux de ma mère. Mère qui battait doucement en retraite en redescendant vers la route pour essayer de protéger Grover.
- Cours, m'a-t-elle dit. Je ne peux pas aller plus loin.
J'essayais misérablement de me relever, mais ma tête tournait toujours. Je suis restée là, ne pouvant rien faire alors que le monstre lui fonçait dessus. Elle a tenté de l'esquiver, mais visiblement, elle n'était pas assez rapide. Il a tendu le bras et l'a attrapée au cou au moment où elle essayait de s'enfuir. Il l'a soulevée et elle s'est débattue de toutes ses forces, en donnant des coups de poings de pieds dans l'air. Mon hurlement a retenti dans toute la vallée.
- MAMAN !
Elle a croisé mon regard plein de sang et de larmes de douleur contenue et réussi à émettre un dernier mot :
- Pars !
Alors, avec un rugissement de colère, le monstre a refermé les deux mans sur le cou de ma mère et elle s'est dissoute sous mes yeux, réduite en lumière, en forme dorée et scintillante comme si elle devenait un hologramme. Il y a eu un éclair aveuglant et elle a tout simplement...disparu.
- Non !
Une montée de fureur m'a envahie. C'était la même énergie qui m'avait sauvée la première fois face à un monstre, la même énergie qui m'envahissait à chaque combat. Je ne sentais plus la douleur, plus d'émotion autre que la colère. Autour de moi, une aura pleine de meurtre empli l'air et la terre commença à trembler. J'étais bien trop furieuse pour m'en soucier.
L'homme-taureau se ruait sur Grover, qui gisait sans force dans l'herbe. Pas question de laisser mon meilleur ami disparaitre comme ma mère. J'avais beau être dans un état physique déplorable, la pluie qui tombait toujours me redonnait un peu de force et j'avais beaucoup d'expérience en combat. Le tremblement de terre avait cessé et du coin de l'oeil, je remarquais de l'agitation en contrebas.
Re-dirigeant mon attention sur l'enfoiré de monstre qui avait buté ma mère, je sifflais bruyamment et l'insultait vertement pour avoir son attention.
- Hé ! Espèce de crétin je suis toujours pas morte ! Viens me chercher si tu l'oses bifteck haché !
- Grrrrrrrrrr !
Le taureau s'est tourné vers moi en levant ses gros poings. J'avais prévu de le laisser charger pour esquiver au dernier moment et l'attaquer par derrière, mais alors qu'il me fonçait dessus je me rendais compte que mes blessures affectait grandement ma vitesse. Je ne serais pas assez rapide pour l'esquiver.
Décidant de jouer le tout pour le tout, je restais face à lui alors qu'il se rapprochait de plus en plus.
Une chance.
Je n'aurais qu'une chance sinon je mourrais, et Grover avec moi. Ma mère s'était sacrifiée pour que je puisse vivre, et il était hors de question que je me laisse tuer dans cette forêt de malheur.
Le temps a ralenti.
Comme je ne pouvais pas sauter d'un coté ni de l'autre, je me suis propulsée à la verticale et j'ai décoché un coup de pied monstrueux -même pour moi- dans sa tête, avant de rebondir dessus et d'atterrir sur son cou.
L'impact fit tituber le taureau et il agita sa tête dans tous les sens pour se débarrasser de moi. Je me suis agrippée à ses cornes pour ne pas me faire éjecter. Pendant ce temps, la foudre, la pluie et le tonnerre faisaient toujours rage. Ce n'était pas le moment, mais les cabrioles du monstre me rappelaient un festival de western où j'étais allée avec ma mère ; je n'irais plus jamais à ce genre de festival avec elle, et tout ça à cause du monstre qui tentait désespérément de m'éjecter de son dos.
Heureusement pour moi, il ne connaissait pas la marche arrière car il lui aurait suffi de reculer contre le tronc d'un arbre pour m'aplatir comme une crêpe. Entretemps, Grover s'était remis à gémir dans l'herbe. J'aurais bien voulu lui hurler de se taire, mais toute ma concentration était destinées à rester sur le dos de ce maudit taureau.
- Manger ! a crié Grover.
Le Minotaure s'est tourné d'un coup vers lui, a martelé le sol de nouveau et s'est préparé à charger. J'ai repensé à comment il venait d'étouffer la vie de ma mère en un éclair, et la fureur est revenue, toujours aussi grande. La terre s'est remise à trembler et en poussant un rugissement de colère, j'ai empoigné sa corne droite à deux mains et j'ai tiré de toutes mes forces, forces décuplées par le contact de l'eau sur ma peau. Le taureau s'est tendu, a émis un grognement de surprise puis... crac !
Il a hurlé et m'a projetée en l'air, en direction de Grover. Je me suis redressée sur mes jambes après un roulé-boulé dans l'herbe et je me suis dressée comme rempart entre lui et le monstre. Mon corps tout entier tremblait de fatigue et de douleur mêlée et je me rendais compte en voyant la couleur -désormais rougeâtre- de la toison du taureau que j'étais bien plus blessée que ce que je pensais. Mais, pensais-je en regardant le bout de corne déchiquetée mais toujours pointue du taureau, maintenant j'avais une arme qui me permettrait de le tuer sans mes pouvoirs, comme ma mère me l'avais fait promettre il y a quelques heures.
Le taureau a chargé.
Sans réfléchir, je me suis projetée dans les airs à la hauteur de sa cage thoracique, la main tenant la corne tendue vers l'avant. Un horrible craquement a retenti tandis que mon bras pénétrait dans son corps et transperçait ses côtes dans un craquement d'os assez glauque. Il a titubé et afin d'être sure de sa désintégration, j'ai tiré d'un coup sec vers le bas, causant encore plus de dommages. Comme Mme Dobbs, et comme nombre d'autre avant elle, il s'effrita en un sable qui fut emporté par le vent.
La pluie avait cessée et je tombais dans l'herbe, encore tremblante. J'étais passée si près de la mort cette fois-ci. Si il n'avait pas bêtement chargé vers moi, je n'aurais jamais pu lui causer des dommages aussi graves avec mes blessure. Des larmes m'envahirent, de douleur et de tristesse mêlée. Je les refoulais aussitôt. Je n'avais pas le droit de pleurer, pas alors que ma mère venait de mourir par ma faute et que mon meilleur ami avait besoin de moi.
Je me relevai le plus doucement possible. Le sang de mes blessures au dos et à la tête avait cessé de couler, mais sans surprises, j'avais toujours mal. Mes bras et mes jambes étaient couvertes d'égratignures qui picotaient, mais ce n'était rien à côté du traumatisme crânien que j'avais sans aucun doute récolté de ma rencontre avec l'arbre, et qui n'avait pas du être amélioré par ma séance de rodéo à dos de taureau géant.
Je me dirigeais doucement vers Grover, le regard trouble. Ce n'était qu'une question de temps avant que je ne m'évanouisse, mais je ne pouvais pas me le permettre. Pas alors que d'autres monstres rodaient peut-être encore dans les bois. Peut-être que si je réveillais Grover il pourrait m'aider ? Ca me paraissait être la meilleure des options mais avant que je ne puisse commencer à le réveiller, des bruissements caractéristiques de bruits de pas retentirent derrière moi. Je me retournai immédiatement tout en gardant ma position accroupie, et rangeait la corne dans ma poche arrière en serrant mes poings. Je n'allais pas me laisser faire.
Un adolescent plus vieux que moi sortit de l'ombre en écrasant quelques herbes hautes. Il tenait une torche dans sa main gauche et était habillé très bizarrement : une sorte de cuirasse en cuir accompagnée de bottes et de protection pour les avant bras, elles aussi en cuir. A première vue, il ne semblait pas être menaçant mais je retenais mon jugement. Dans l'ombre de la forêt derrière lui, j'arrivais à distinguer d'autres torches, petit poings de lumières dans l'obscurité humide des arbres. Il s'avança de quelques pas supplémentaires et un reflet caractéristique attira mon regard. Il portait une épée ! Immédiatement je me redressais entre Grover et lui et me mis en position de combat.
- Ne t'approche pas ! lui-ai je hurlé agressivement.
Pas question qu'il blesse Grover. Tant que je ne savais pas si c'était un ami ou un ennemi, je ne le laisserais pas une seule possibilité de le toucher. Il s'immobilisa brièvement avant de me dire quelques mots que je n'entendis pas à cause du sifflement retentissant dans mes oreilles. Voyant que je ne réagissais pas à ses paroles, il recommença à avancer. Mon sang ne fit qu'un tour :
- Je t'ai dit de ne pas t'approcher !
Ma voix était faible, très faible et ma tête me lançait terriblement. J'allais m'effondrer dans quelques minutes, voir seulement quelques secondes. Il parut s'apercevoir de mon état de faiblesse car il ne s'arrêta qu'un instant avant de continuer à s'approcher. Cette fois, je n'ouvris même pas la bouche pour lui dire de s'arrêter : ma main bougea toute seule et je lui lançais la corne brisée du Minotaure. Je ne voulais pas le blesser, seulement le choquer. J'avais visé l'arbre derrière lui de façon à ce que la corne le frôle avant de s'encastrer dans le tronc. Pari réussi.
Il s'arrêta net cette fois et me regarda avec les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Visiblement, il ne s'attendait pas à ce que je sois encore en état de bouger. Pour être totalement franche, moi non plus je n'étais pas sûre de réussir à lancer la corne suffisamment fort pour que ça ait un quelconque effet. Je n'étais pas sûre de réussir à bouger mon bras tout court d'ailleurs.
Je payais cher cet effort puisque des points noir commencèrent à danser devant mes yeux et que je manquais de m'effondrer, retrouvant mon équilibre in extremis. En me voyant vaciller, il s'était avancé précipitamment et s'était figé devant le regard meurtrier accompagné d'un grondement de bête sauvage que je lui avais lancé. Il se trouvai désormais à quelques pas de Grover et moi. Je me préparais mentalement au combat. Peut-être que si je me jetais sur lui et que je l'assommai directement il serait trop surpris pour me planter son épée dans le coeur ?
Je souris face à l'ironie de mes pensées. Vu comment il était musclé, il devait être habitué à combattre, impression renforcée par la poigne ferme sur le manche de son épée. Dans mon état, je n'avais aucune chance contre un combattant expérimenté, et vu son aura il n'était pas qu'un simple combattant entrainé. Je laissais un sourire vaincu apparaître sur mes lèvres, le surprenant. Visiblement, même mon cerveau qui fonctionnait au ralenti était d'accord pour dire que s'il était un ennemi, je mourrai dans quelques secondes. Certes j'avais des doutes sur la partie ennemi, mais tant qu'il aurait une fichue épée dans la main, je ne le laisserais pas s'approcher de moi volontairement.
Il avança d'un pas supplémentaire. Je me préparais mentalement à décocher un coup de pied tout en priant pour que mon corps tienne le coup.
Un autre pas. Je bandais mes muscles au maximum, la douleur me faisant presque crier.
Encore un. Mes muscles se contractèrent et il évita ma jambe de justesse ; j'avais raté mon coup.
Sans même réfléchir j'essayai d'enchaîner sur un coup de poing mais mes jambes me lachèrent presque, me faisant tituber.
Il recommença à s'approcher, pas après pas, tout en commençant à me parler doucement. J'avais l'impression d'être un animal sauvage blessé qui refusait qu'on le touche. En vérité, mon état était très proche de ce cas. J'étais bien trop fatiguée pour comprendre un traître mot de ce qu'il disait même si je voyais bien qu'il ne me voulait aucun mal. Tant qu'il aurait cette épée, tant qu'il y aurait un risque qu'il fasse du mal à Grover, je ne le laisserais pas l'approcher.
Soudain, une main apaisante se posa sur mon épaule, me faisant gémir de douleur. J'étais tellement concentrée sur le danger que représentait ce garçon que je n'avais même pas remarqué que Grover s'était réveillé. Quelle piètre amie je faisais ! J'avais tout de même encore assez de neurones actives pour remarquer qu'il n'était pas en si mauvais état, compte tenu de l'accident de voiture spectaculaire que nous avions eu quelques minutes auparavant.
Dès qu'il entendit mon gémissement, il me lâcha en sursautant. Il se posta à côté de moi et dis quelques mots au garçon qui recula de quelques mètres, sans que je ne le lâche du regard. Je n'arrivais pas à comprendre grand chose de ce que disait Grover, mon esprit était toujours fixé sur la menace que représentait l'adolescent.
Toujours à mes côtés, il continuait à parler au garçon qui semblait plutôt réticent à faire ce que lui demandai Grover. Il s'approcha à nouveau de nous et je me remis en position de combat immédiatement. Danger, me criait mon instinct, seule chose encore intacte de mon corps. Danger.
Grover se tourna vers moi en voyant mon mouvement de défense. Il me dit quelques mots, mais j'étais trop fatiguée pour tous les comprendre. La seule chose que je savais, c'étais que mon corps était définitivement à bout. C'étais même impossible que je sois encore capable de bouger, et pourtant, pourtant je réussis à tourner mon visage vers lui et à comprendre la fin de sa phrase paniquée.
- ...-en sécurité Edith, je te jure... laisse ... approcher je t'en prie... trop blessée pour...
- En sécurité ? lui demandais-je faiblement, le faisant hocher frénétiquement la tête. Tu jures ?
Le garçon observait notre échange avec un air indéchiffrable sur le visage.
- Je te le jure Edith. La voix de Grover était rassurante, pour une fois. Tu es en sécurité.
A ces mots, mon corps me lâcha définitivement et je me serais écroulée dans la boue si le garçon ne s'était pas précipité pour me rattraper, jetant son épée et sa torche dans un grand Clang ! retentissant. Après ça, je ne me souviens que des deux voix paniquée autour de moi, de bras musclés me soulevant sans effort et de deux yeux bleus me fixant l'air inquiets.
