Je redécouvre la mythologie en jouant aux cartes

J'ai fait des rêves bizarres, pleins d'animaux de ferme, de verres de vin et de fraises qui dansaient. La plupart des animaux voulaient me tuer. Les verres et les fraises me protégeaient en réclamant à manger.

Lorsque je repris conscience pour la première fois, j'étais allongée dans un lit moelleux et on me faisait manger à la petite cuillère un truc qui avait un goût de pop-corn au beurre, mais une consistance de crème. Un jeune garçon aux cheveux blonds était penché sur moi et avait un air inquiet en retirant des petites éclaboussures de mon menton avec la cuillère.

Il parut aussi surpris que moi lorsque ses yeux bleus rencontrèrent les miens. Visiblement, il n'avait pas prévu que je me réveille puis qu'il s'éloigna en sursautant à l'instant ou je commençais à bouger. Je fis un bilan global de mon état de santé : ma tête me faisait diablement mal, de même que tous mes muscles et mon dos me picotait, surement à cause des plaies ouvertes que je m'étais faite en m'écrasant sur l'arbre. Je lançais un regard curieux sur ce qui m'entourait.

Au vu des nombreux lits blancs alignés, j'étais sans doute dans une infirmerie quelconque. J'apercevais du mouvement derrière les rideaux tirés, surement afin de ne pas perturber le repos des malades. Le garçon qui me faisait avaler l'espèce de pop-corn bizarre s'était reculé et avait ouvert un livre sur le lit d'à côté. Je le vis calculer un dosage précis avec une seringue d'une substance ressemblant vachement à du jus de pomme qu'il versa ensuite dans un verre. Il fronça les sourcils en me voyant bouger pour m'assoir.

-Bois, me dit-il d'un ton autoritaire en me tendant le verre.

Je secouai la tête négativement et forçait le maigre barrage qu'était son bras afin de me redresser définitivement sur ce lit. Il n'était pas question qu'un garçon de neuf ou dix ans me fasse boire un liquide inconnu tant que je n'avais pas la confirmation que c'était sans danger. Je m'assis sur le bord du lit, le sang battant à mes tempes et mes muscles protestant à grands coup de vagues de douleurs. Pourtant, je me forçai à bouger malgré la douleur. Je ne savais pas ou j'étais et je n'avais aucune envie de rester à cet endroit, avec le garçon me répétant d'un air agacé :

- Bois.

Je croassais difficilement.

- Certainement pas. Qui es-tu d'abord ?

Voyant qu'il ne me répondait pas, je posais un pied puis l'autre au sol avant de me mettre debout et de m'appuyer péniblement sur la table de chevet pour ne pas m'effondrer. J'avais sous-estimé mon état physique déplorable. L'enfant me dit d'un air affolé :

-Mais qu'est-ce que tu fais enfin ! Il ne faut surtout pas que tu te lèves, tu as un traumatisme crânien et des blessures sur tout le corps, tu ne vas qu'aggraver-

- Il est hors de question que tu me fasses boire un truc bizarre et que je reste allongée ici est-ce clair ? Ma voix furieuse le coupa net dans son élan. Regarde-toi ! Tu est à peine plus jeune que moi et tu peux me donner des ordres ?

Son visage rougi à l'extrême, de honte ou de peur je n'en savais rien.

- Ma-ma-mais tu n'es pas en état de te lever ! Et p-p-uis j'ai dix ans d'abord.

Peur, visiblement. M'enfin il avait tout de même trouvé le courage de parler, c'était déjà ça. En général les enfants plus jeunes que moi étaient terrorisées dès que je leur lançais un regard noir. Et si je leur parlais, certains tombaient carrément dans les pommes. Je savais que je faisais peur. Rien que ma mauvaise réputation suffisait à faire fuir les jeunes de mon âge, alors les enfants... Ça me faisait plaisir de voir un peu de volonté chez ce garçon. Si il n'y avait pas un risque qu'il m'empoisonne, j'aurais presque bu son verre de jus de pomme, rien que pour lui faire plaisir.

- Ce n'est pas parce que tu as dix ans que tu ne vas pas essayer de m'empoisonner lui rétorquais-je d'un ton sec, sans laisser voir la moindre de les pensées.

Il a eu l'air tellement choqué que je puisse rien que penser qu'il veuille m'empoisonner que mes doutes s'évaporèrent illico. Il était bien trop surpris pour que ce soit feint. Malgré tout, je continuais d'essayer de rester debout sans l'aide de cette fichue table basse. Ma tête tournait de plus en plus et ma vue se troublait, rendant flou tout l'espace autour de moi. Je n'avais pas assez d'énergie pour rester éveillée après ce que mon corps avait subi et il me le rappelait en force. Soudain, le garçon souffla d'un air agacé et pris une gorgée avant de me tendre le verre d'un geste ferme.

-Voilà, maintenant tu es sûre que ce n'est pas empoisonné. Maintenant bois et recouche-toi, sinon tu ne vas jamais guérir.

Les coins de ma bouche se relevèrent et je pouffai, amusée par l'autorité dont il faisait preuve maintenant. Il n'avait pas tort, tenter de rester debout me faisait plus mal qu'autre chose et mon cerveau était encore engourdi par le sommeil, sommeil que mon corps tentait de me faire retrouver le plus vite possible.

Avant de recommencer à tergiverser sur le possible empoisonnement du verre, je le vidai d'un trait et me recouchai, mes paupières se fermant toute seule devant la sensation de bien-être que je ressentais à présent. Je pensais à autre chose avant de me rendormir définitivement.

- Au fait, je ne sais toujours pas comment tu t'appelles.

- William Solace, me déclama-t-il fièrement. Ton médecin personnel.

Je sombrais dans le sommeil une nouvelle fois, sous les yeux bleus du garçon, visiblement content que je lui ai obéi.

Mon deuxième réveil fut différent. Le cadre où je me trouvais n'avait rien de bizarre, si ce n'est qu'il était plus beau que tout ce à quoi j'étais habituée et bien différent de celui de la fois précédente. J'étais allongée dans un transat, sur une immense terrasse avec vue sur une prairie et un horizon de collines verdoyantes. Le vent était chargé d'un parfum de fraises. J'avais une couverture sur les genoux, un oreiller sous la nuque. Ma tête me faisait moins mal que la dernière fois et mon dos ne me lançais plus du tout.

J'ai aperçu, posé sur ma table de chevet, un grand verre de la même boisson ambrée que le garçon m'avait fait boire, cette fois-ci mieux présenté avec une paille verte et une ombrelle en papier plantée dans une cerise confite. Je me suis redressée sur le transat, manquant de faire tomber le verre lorsque je pris appui sur la petite table.

- Attention, a dit une voix familière.

Grover était appuyé contre la balustrade de la terrasse. Il avait une mine de déterré. Sous le bras, il tenait un carton à chaussures. Il portait un blue-jeans, des Converse montantes et un tee-shirt orange vif avec l'inscription COLONIE DES SANG-MÊLÉ. Mon bon vieux Grover, rien de plus. Pas le satyre que j'avais aperçu la nuit précédente. Il voulait peut-être éviter de me choquer ?

-Tu m'as sauvé la vie, a dit Grover. Je... enfin, c'était le moins que je puisse faire... Je suis retourné à la colline. Je me suis dit que tu aimerais peut-être la garder.

Avec révérence, il a déposé le carton à chaussures sur mes genoux.

À l'intérieur, il y avait une corne de taureau noir et blanc, dont la base était déchiquetée ; on apercevait a peine les démarcations entre les couleurs, du sang étant présent sur toute la longueur de la corne. Mon sang. Il avait probablement du couler dessus lorsque j'avais mis la corne dans la poche de derrière mon jean.

- Le fils de Pasiphaë n'est-ce pas ? Le gardien du labyrinthe, dis-je tristement.

Grover s'est tortillé, l'air mal à l'aise.

-Tu es resté inconsciente deux jours. De quoi te souviens-tu ?

— Maman. Elle est morte n'est-ce pas ?

Il a baissé les yeux.

J'ai regardé le paysage qui s'étendait devant moi. Des bosquets d'arbres, une rivière qui serpentait, des hectares de fraises déployés sous le ciel bleu. La vallée était entourée de collines ondulantes et la plus haute, juste en face de nous, était celle où se dressait le pin géant. Même cet arbre, dans la lumière du soleil, était beau.

Ma mère n'était plus. Le monde entier aurait dû être sombre et froid. Rien n'aurait dû être beau.

— Je suis désolé, a dit Grover en reniflant. Je suis un raté. Je... je suis le pire satyre du monde.

Il a gémi et tapé du pied si fort qu'il l'a fait se détacher. La Converse, je veux dire. À l'intérieur, elle était pleine de polystyrène expansé, à part un trou en forme de sabot.

— Oh, Styx ! a-t-il grommelé.

Un grondement de tonnerre a traversé le ciel serein.

Tout en le regardant se démener pour remettre son sabot dans le faux pied, j'ai confirmé ma pensée de tout à l'heure : il voulait éviter de me choquer.

Grover était donc bel et bien un satyre. J'étais prête à parier que si je rasais ses cheveux bruns et bouclés, je trouverais de minuscules cornes sur sa tête. Malgré tout, je me fichais royalement d'apprendre l'existence des satyres, voir même la confirmation de l'existence du Minotaure.

Tout cela signifiait que ma mère avait véritablement été réduite à néant, vaporisée en lumière jaune comme les monstres qui me pourchassaient toujours. C'était la triste vérité. J'étais toute seule maintenant. J'allais devoir vivre avec... Gaby Pue-Grave ? Non. C'était hors de question. Plutôt vivre à la rue. Débrouillarde comme je l'étais, je trouverais toujours des solutions pour survivre. Ma mère était morte pour me sauver la vie. La seule chose que je pouvais faire maintenant c'était de vivre, vivre en respectant les dernières promesses qu'elle m'avait fait faire.

Elle savait quelque chose, quelque chose sur moi et sur mon père qui allait bouleverser ma vie, quelque chose de dangereux qui l'avait faite mourir pour me mettre en sécurité. Je n'en voulais même plus au Minotaure. C'était sa nature de tuer après tout, et la mort de ma mère, il l'avait payée de sa vie. Maintenant, je devais passer à autre chose et rassurer la seule autre personne à qui j'avais accordé ma confiance. Ma dernière famille.

Grover reniflait toujours. Le pauvre garçon – le pauvre biquet, le pauvre satyre, peu importe – avait l'air de s'attendre à recevoir des coups.

- Ce n'est pas ta faute, lui ai-je dit.

- Si. J'étais censé te protéger.

- Est-ce ma mère qui t'avait demandé de me protéger ?

Ça lui aurait bien ressemblé. Elle savait pourtant que j'étais parfaitement capable de me défendre, mais elle s'inquiétait toujours pour moi.

- Non. Mais c'est mon boulot. Je suis un gardien. Du moins... je l'étais.

- C'est-à-dire ?

Soudain je me suis penchée en avant, mon dos et ma tête s'étant mis d'accord pour me refaire mal.

- Ne force pas, m'a dit Grover. Tiens.

Il m'a tendu le verre.

Le goût m'a fait sursauter car je ne m'étais pas trop concentrée dessus la dernière fois. Ce n'était pas du tout du jus de pomme. C'étaient des biscuits aux pépites de chocolat. Des biscuits liquides. Et pas n'importe lesquels : les biscuits bleus au chocolat que faisait ma mère, riches en beurre et tout chaud sortis du four, avec les pépites de chocolat encore fondantes. En buvant, je sentais mon corps entier se détendre et se réchauffer, se recharger en énergie. Mon chagrin n'a pas disparu, mais j'ai eu l'impression que maman venait de me caresser la joue, de me donner un biscuit comme elle le faisait quand j'étais petite, en me disant que tout irait bien et que elle me protégerait toujours.

Sans m'en rendre compte, j'ai vidé le verre. J'ai regardé longuement l'intérieur, convaincue que je venais d'avaler une boisson chaude, alors que les glaçons n'avaient même pas fondu.

-C'était bon ? m'a demandé Grover.

J'ai fait oui de la tête.

-Quel goût ça avait ? (Sa voix était d'une telle mélancolie que je me suis étonnée. )

- Désolé, je ne pensais pas que tu en voudrais. Tu détestes le jus de pomme après tout.

Il a écarquillé les yeux :

- Non ! Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je me demandais, c'est tout.

-Un goût de biscuits aux pépites de chocolat. Ceux que je préparais quand j'étais petite avec ma mère.

Grover a soupiré.

- Et comment te sens-tu ?

- Capable de battre mon record de lancer d'imbéciles macho.

— C'est bien, a-t-il dit les yeux amusés par ma blague. C'est bien. Je ne crois pas que tu puisses te risquer à prendre davantage de ce breuvage.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

J'avais déjà bu un verre entier sans que ça n'ait d'effets particuliers lors du deuxième, pourtant. Il m'a retiré le verre vide des mains avec précaution, comme si c'était de la dynamite, et l'a reposé sur la table.

— Viens. Chiron et Monsieur D. attendent.

La terrasse faisait tout le tour du corps de ferme.

J'avais les jambes encore un peu faible mais j'étais décidée à tenir tout du long. Grover a proposé de porter la corne du Minotaure, mais j'ai tenu à la garder. J'avais payé ce souvenir assez cher ; je n'étais pas prête à m'en défaire.

Quand nous sommes arrivés de l'autre côté du bâtiment, j'ai eu le souffle coupé.

Avant, nous devions être face à la côte nord de l'île de Long Island, car de ce côté-ci la vallée se prolongeait jusqu'à l'océan, qui scintillait à un ou deux kilomètres à l'horizon. Quant à ce que je voyais entre la grande bleue et nous, je ne savais tout simplement pas quoi en faire. Le paysage était parsemé de bâtiments dont l'architecture rappelait la Grèce antique – un kiosque de plein air, un amphithéâtre, un cirque – à une différence près : ils avaient tous l'air flambant neufs, avec leurs colonnes de marbre blanc qui étincelaient au soleil. À côté, sur un terrain sablé, une douzaine d'ados et de satyres jouaient au volley-ball. Des canoës glissaient sur un petit lac. Des gamins en tee-shirts orange vif comme celui de Grover couraient les uns après les autres autour d'un groupe de bungalows nichés dans les bois. D'autres s'entraînaient au tir à l'arc. D'autres encore faisaient du cheval le long d'une piste bordée d'arbres, et soit j'avais des hallucinations, soit certains des chevaux étaient ailés.

Au bout de la terrasse, deux hommes étaient assis à une table de jeu l'un en face de l'autre. Une fille blonde aux cheveux bouclés se tenait à la balustrade à côté d'eux.

L'homme qui me faisait face était petit, mais gros. Il avait le nez rouge, de grands yeux larmoyants et des cheveux bouclés si noirs qu'ils en paraissaient presque violets. Il ressemblait aux peintures des chérubins qu'on pouvait voir dans les églises. Il avait l'air d'un chérubin qui serait devenu quinquagénaire dans une banlieue pauvre. Il portait une chemise hawaïenne à imprimé tigre et il se serait très bien intégré dans une des parties de poker de Gaby, sauf qu'il semblait capable de battre mon beau-père à plates coutures.

-C'est Monsieur D., m'a chuchoté Grover. C'est le directeur de la colonie. Sois poli avec lui.

Tiens donc. Nom commençant par un D, révéré par les satyres et semblant capable de faire exploser le camp en claquant des doigts ? Je me trouvais face à Dionysos, si on suivait le fait que les monstres de la mythologie existe. Qu'est-ce que pouvait bien faire un dieu en tant que directeur d'une colonie de vacances ? Haussant mentalement les épaules, je continuai d'écouter Grover qui poursuivait sa présentation.

-La fille, c'est Annabeth Chase. C'est une pensionnaire, mais elle est là depuis plus longtemps que tout le monde. Et tu connais déjà Chiron...

Il a montré du doigt le type qui me tournait le dos.

J'ai d'abord remarqué qu'il était assis dans un fauteuil roulant, Puis j'ai reconnu la veste de tweed, les cheveux châtains clairsemés.

-Monsieur Brunner ! me suis-je écrié, surprise de retrouver mon prof préféré ici. Comme quoi, il prenait bel et bien la mythologie à coeur !

Le professeur de latin s'est retourné et m'a souri. Ses yeux brillaient de la même étincelle malicieuse qu'il avait parfois en classe, quand il nous avait concocté un test à choix multiples dont toutes les bonnes réponses étaient le B.

-Ah, Edith, très bien, a-t-il dit. Nous voici quatre pour jouer à la belote.

Il m'a offert une chaise à la droite du dieu directeur de colonie, qui m'a regardé avec des yeux injectés de sang puis a poussé un gros soupir.

-Oh, bon, faut bien que je le dise. Alors bienvenue à la Colonie des Sang-Mêlé. Voilà, c'est fait. Maintenant ne t'imagine pas que je sois content de te voir.

— Euh, merci.

Je me suis un peu écartée de lui parce que il avait l'air vachement agacé de ma présence devant lui et que je n'étais pas encore assez suicidaire pour provoquer un possible dieu.

-Annabeth ? a appelé Mr Brunner.

La fille blonde s'est approchée et Mr Brunner nous a présentés.

- Cette jeune fille a fait parti de ceux qui t'ont soignée, Edith. Annabeth, ma chère, et si tu allais t'occuper du lit d'Edith ? Nous allons l'installer au bungalow 11, pour le moment.

-Entendu, Chiron, a dit Annabeth.

Elle devait avoir mon âge, mesurait quelques centimètres de plus que moi, peut-être, et paraissait un minimum musclée. Très bronzée, les cheveux blonds bouclés, c'était presque le stéréotype de la Californienne, à part ses yeux qui chamboulaient le tableau. Elle avait des yeux d'un gris étonnant, comme des nuages d'orages : beaux mais dangereux si on s'en approchait. Et à tout les coup, cette fille savait se battre et réfléchissait à une possibilité pour me casser la figure le plus rapidement possible. Elle serait bien surprise si elle essayait.

Elle a jeté un coup d'œil à la corne du Minotaure que je tenais toujours dans mes mains, n'ayant pas envie qu'elle me gêne quand je marche si je la mettais dans la poche du jean qu'on m'avait visiblement prêté. J'attendais sans sourciller un commentaire quelconque mais visiblement, je ne valais même pas la peine qu'elle dise un mot puisqu'elle est partie en courant dans la prairie, ses cheveux flottant au vent.

En parlant de cheveux, je touchais les miens, rassurée de voir qu'ils étaient toujours nattés dans mon dos, mais moins heureuse de voir le fil bleu qui brillait dedans. Je me suis retournée vers Mr Brunner, me demandant comment je devais m'adresser à lui.

- Alors, professeur comment dois-je vous appeler maintenant ?

Il m'a jeté une œillade appréciative.

- Effectivement Edith, Mr Brunner était un pseudonyme. Tu peux m'appeler Chiron.

Je haussai un sourcil, surprise. Je me trouvai devant un entraîneur professionnel de héros censé être mort depuis quelques millénaires. Entraîneur professionnel qui m'avait servi de prof de Latin pendant une année entière tout de même ! N'était-il pas censé être un centaure pourtant ?

Le directeur a lancé un regard agacé à Chiron et m'a jeté en arrêtant de battre les cartes :

- Jeune fille, les noms sont des choses puissantes. Ne les prononce pas sans raison si tu ne veux pas avoir de problèmes.

Décidément, ils avaient un grave problème avec cette histoire de nom. M'enfin si la mythologie existait alors tout était possible n'est-ce pas ? J'avais cessé de me voiler la face à l'instant de la mort de ma mère. Les monstres mythologiques existaient et ils n'étaient pas juste les hallucinations d'une enfant trop imaginative. J'étais en fait plutôt soulagée de pouvoir enfin mettre un nom sur la flopée de monstre qui était venue, aidée par les nombreux mythes et légendes gravées dans ma mémoire. Plongée dans mes pensées, je hochais simplement la tête en direction de Dionysos ( ou Monsieur D. s'il voulait être appelé comme ça ).

- Je dois dire, Edith, a interrompu Chiron, que je suis content de te voir en vie. Cela faisait longtemps que je n'avais pas rendu visite à un, ou une d'ailleurs, pensionnaire potentiel. La pensée d'avoir perdu mon temps m'aurait été très désagréable.

- Visite à domicile ?

- Mon année à l'institut Yancy pour t'instruire. Nous avons des satyres à l'affût dans la plupart des écoles. Grover m'a alerté dès qu'il t'a rencontrée. Il a senti que tu étais spéciale, c'est pourquoi je suis venue à Yancy. J'ai simplement convaincu l'autre professeur de latin de... prendre congé.

Effectivement, je me souvenais de notre première prof de latin qui n'était restée qu'une semaine. Elle bégayait à chaque phrase et poussait un petit cri terrorisé à chaque fois qu'elle croisait mon regard. Puis sans explication elle avait disparue et Mr Brunner avait pris sa place.

- Vous êtes venu à Yancy juste pour me donner des cours ?

Pourquoi quelqu'un d'aussi célèbre que Chiron se donnerait la peine de venir dans un institut pour jeune en difficulté donner des cours à une gamine de douze ans avec une tendance prononcée pour se battre et un irrespect total ?

- Pour être honnête, au début j'avais des doutes à ton sujet. Nous avons contacté ta mère et l'avons informée que nous te suivions de près, au cas où tu sois mûre pour la colonie des sang-mêlé. J'avais des doutes car tu as un caractère assez compliqué ( C'était un euphémisme. Je tuerais pour avoir un caractère un peu plus normal. ), mais tu es arrivée vivante au camp et c'est toujours le premier test. Non pas que j'en ai douté, bien sûr mais il te reste encore beaucoup de choses à apprendre.

- Grover, a dit Monsieur D. d'un ton impatient, tu joues oui ou non ?

- Oui, monsieur !

Grover tremblait lorsqu'il a tiré la quatrième chaise et j'ai brièvement posé la main sur son épaule afin de le rassurer un peu. Pour les satyres, Dionysos était leur maître au même titre que Pan et il pouvait faire d'eux ce qu'il voulait.

- Tu sais jouer à la belote, bien sûr ? m'a demandé Monsieur D. en me gratifiant d'un regard soupçonneux.

- Qui ne sait pas jouer à la belote ? ai-je dit d'un ton ironique sous le regard terrorisé de Grover. Après tout, je n'étais pas censée savoir que c'était un dieu.

- Monsieur.

- Pardon ?

- Qui ne sait pas jouer à la belote Monsieur, a-t-il corrigé.

Agacée, j'ai sifflé entre les dents un monsieur et il a paru satisfait.

-Eh bien m'a-t-il dit, avec les combats de gladiateurs et Pac-man, c'est l'un des plus grands jeux jamais inventé. Si tu connais les règles cela veut dire que tu es au moins un peu civilisée.

Je détestais de plus en plus le dieu déguisé en directeur de colonie. Je me suis adressé à Chiron :

- S'il vous plaît, ai-je demandé, quel est cet endroit ? Pourquoi ma mère tenait tant à m'amener ici ? Et qu'est-ce qui vous a poussé à venir m'enseigner à Yancy ?

- Je lui ai posé la même question, a dit Dionysos en plissant le nez.

Le directeur de la colonie a distribué les cartes. Grover tressaillait chaque fois qu'une carte atterrissait sur la pile.

Chiron m'a souri avec bienveillance, comme il le faisait chaque fois en cours de latin, l'air de sous-entendre que j'étais son élève vedette, quel que soit mon comportement lorsque je sortais de sa classe.

- Edith, ta mère ne t'a-t-elle rien dit ?

Elle m'avait dit des choses, des choses que je ne pouvais pas leur révéler et que je ne voulais pas. Je ne leur faisais pas encore confiance. Je les garderais cachés au fond de moi, jusqu'à ce qu'il le découvre eux-mêmes.

- Elle m'a dit ... ( J'ai souris tristement. ) Elle m'a dit qu'elle avait peur de m'envoyer ici même si c'était la volonté de mon père. Elle m'a dit que une fois que je serais ici, je ne pourrais sans doute plus repartir, et elle voulait me garder auprès d'elle. Le peu de chose qu'elle m'a dite était en présence de Grover.

Il a hoché nerveusement la tête pour confirmer.

- Typique, a fait monsieur D. En général, c'est comme ça qu'ils se font tuer. Jeune fille, tu fais ton annonce oui ou non ?

Aux dernière nouvelles, ma mère n'était pas au courant que je me faisais attaquer mais elle m'avait tout de même formée. Elle attendait que je lui raconte ma première attaque pour m'emmener ici, et afin d'être sûre que je survive, elle m'avait appris à me défendre. Elle m'aimait vraiment plus que tout.

Devant le regard impatient du directeur, je me suis exécutée.

- Je crains que ce ne soit trop complexe, a dit Chiron. Je ne suis pas sur que notre film d'orientation suffise.

- Film d'orientation ? ai-je demandé.

- Non, a tranché Chiron. Écoute, Edith. Tu sais que ton ami Grover est un satyre. Tu sais (il a montré du doigt la corne dans mes mains ) que tu as tué un minotaure. Ce qui n'est pas un mince exploit, d'ailleurs, jeune fille. Ce que tu ignores peut-être, c'est que de grandes puissances sont à l'œuvre dans ta vie. Les dieux – les forces que tu appelles les dieux grecs – sont bien vivants.

J'ai regardé les deux autres, assis à la table forçant un air surpris sur mon visage. Je l'avais déjà compris il y a quelques minutes. Tout le monde me regardait réfléchir en silence, sauf Monsieur D., qui s'est écrié :

— Rebelote ! Je ramasse !

Et il a compté ses points en gloussant.

— Monsieur D., a demandé timidement Grover, si vous ne la mangez pas, pourrais-je avoir votre cannette de Coca light ?

— Hein ? Ouais, d'accord.

Grover a arraché un grand bout de la cannette d'aluminium vide et l'a mastiqué avec morosité.

- Attendez, ai-je dit à Chiron. Cela veut-il dire que Dieu existe ? Ou nous parlons seulement des dieux mythologiques ?

- Voyons, a fait Chiron. Dieu D majuscule, Dieu. Il s'agit là d'une tout autre affaire. Laissons la métaphysique de côté.

- La métaphysique ? Je ne vois pas le rapport. Mais du coup nous parlons des dieux.

- C'est ça, des dieux, au pluriel. C'est-à-dire d'êtres puissants qui ont la faculté d'affecter, voire de contrôler les forces de la nature, et d'interférer dans les entreprises humaines. Pour nous autres, ce sont les dieux immortels de l'Olympe.

-Zeus. Héra. Apollon. Ou encore Dionysos ai-je dit en regardant fixement l'homme à côté de moi.

A l'instant ou j'ai prononcé le nom du roi des Dieux, un grondement de tonnerre lointain a retenti, malgré l'absence totale de nuages dans le ciel bleu.

-Jeune fille, a dit Monsieur D., à ta place je ferais vraiment attention à ne pas lancer ce genre de noms à tout bout de champ.

- Mais, même si les dieux existent réellement, en quoi suis-je mêlée à eux ? Et surtout, pourquoi êtes-vous ici en train de me parler ?

- Tiens donc, a dit monsieur D. en me regardant, agacé. Voila une autre enfant de la miss je-sais-tout.

- Pardon ? Aux dernières nouvelles, je connais ma mère et ce n'est certainement pas une miss je-sais-tout. De plus, est-ce que je dois vraiment croire à votre histoire ? Qui me dis que vous n'êtes pas en train de me mentir, ou que je ne suis pas dans un rêve ?

Je n'avais pas assez d'imagination pour inventer un truc pareil, mais je devais leur faire croire que je ne savais rien, que c'était la première fois qu'on me montrait des trucs différant du normal.

- Edith, m'a dit Chiron. À toi de choisir si tu crois ou non, mais le fait est que « immortel » signifie immortel. Peux-tu imaginer un instant ce que cela représente, de ne jamais mourir ? De ne jamais dépérir ? D'exister, tel que tu es, pour toujours ? De plus, ce n'est pas un rêve, je te souhaite de t'en rendre compte le plus rapidement possible.

Je poussai un soupir agacé, mais ne répondais pas à la question. Qu'est-ce que ça changeait pour moi que les immortels existent ? Rien.

- Il n'empêche que tu ferais bien de croire en nous rapidement, a bougonné Monsieur D. Avant qu'un de nous ne te carbonise.

Grover est alors intervenu en bégayant :

-S'il... s'il vous p... plaît, monsieur. Elle vient de perdre sa mère. Elle est en état de choc.

Je n'étais pas en état de choc, je n'allais tout simplement pas me mettre à prier dans l'instant parce que les dieux existaient. C'était contraire à mon mode de pensée.

-Heureusement pour elle, a grommelé Dionysos, qui a jeté une carte. C'est déjà assez pénible d'être coincé à ce poste lamentable, en plus s'il faut travailler avec des gamines qui croient à notre existence mais n'en ont rien à faire.

Il a agité la main et une coupe s'est matérialisée sur la table, comme si la lumière du soleil s'était réfractée, un bref instant, pour transformer l'air en verre. La coupe s'est remplie de vin rouge.

Je me suis penchée en avant, avec un air intéressé. C'était le dieu du vin après tout, mais ça rendait bien plus réel les possibles pouvoirs dont ils disposaient hypothétiquement. Chiron n'a même pas levé la tête pour lui parler.

-Monsieur D., a-t-il dit. Vos restrictions.

Monsieur D. a regardé le vin en feignant la surprise.

- Aïe aïe aïe. (Il a tourné les yeux vers le ciel.) Désolé ! s'est-il écrié. C'est l'habitude !

Nouveau grondement de tonnerre.

Monsieur D. a agité la main une seconde fois et le verre de vin s'est changé en une nouvelle cannette de Coca light. Il a poussé un soupir malheureux, fait sauter la capsule et reporté son attention sur son jeu.

Chiron m'a lancé un clin d'œil :

- Monsieur D. a offensé son père il y a quelque temps. Il s'est toqué d'une nymphe des bois qui avait été déclarée zone interdite.

-Une nymphe des bois, ai-je répété, fixant toujours la cannette de Coca. Vous êtes marié pourtant, non ?

- Je ne vois pas le rapport, a-t-il reniflé. Père adore me punir. La première fois, ça a été la Prohibition. Abominable ! Dix années d'horreur totale ! La deuxième fois – faut dire qu'elle était vraiment jolie, j'ai pas pu résister –, la deuxième fois, il m'a envoyé ici. La colline des Sang-Mêlé. Une colonie de vacances pour des morveux de ton espèce. « Essaie d'exercer une meilleure influence, qu'il m'a dit. Travaille avec les jeunes au lieu de les démolir. » Ha ! Injustice totale !

Le dieu en face de moi me faisait penser à un gamin de six ans qui se plaignait à ses copains d'une punition. Ça aurait pu être comique si celui qui avait donné la punition n'était pas le roi des Dieux en personne.

- Oui, c'est sûr, ai-je marmonné. Le roi des Dieux est assez exclusif, même dans les mythes.

Il y eut un long, long silence que je ne remarquai pas tout de suite, cherchant avec quel atout je devais couper. Lorsque je levai la tête, trois paires d'yeux me dévisageaient avec un air choqué.

- Quoi ! me suis-je exclamée. C'est pas si difficile à comprendre tout de même. Ce type ( j'ai montré Dionysos ) a l'air de pouvoir faire exploser n'importe quoi d'un claquement de doigts, Grover est limite à s'incliner devant lui et il a invoqué un verre de vin il y a deux minutes. De plus, il n'y a qu'un seul dieu qui est assez puissant pour punir les autres. Je suis peut-être en état de choc mais je ne suis pas bête pour autant.

Monsieur D. a roulé les yeux.

-Qu'est-ce qu'ils disent, les jeunes, de nos jours, Grover ? « Trop fort ! », c'est ça ?

- Ou... oui, Monsieur D.

-Trop forte, Thémis Jackson ! Tu est définitivement une tête, ça fait plaisir pour une fois.

Je me suis tendue instantanément en entendant mon prénom, mon vrai prénom que je n'avais jamais dit à personne. Après tout, j'étais en face d'un dieu, ça ne devait pas être compliqué pour lui de trouver des infos sur moi. Visiblement, il n'a pas aimé que je le regarde fixement avec un air choqué car il a tourné ses yeux sur moi, un feu violacé brulant dedans. J'ai secoué les mains en signe défensif et je le suis re-concentrée sur le jeu. Quelques secondes plus tard, il en faisait de même.

-Je crois que j'ai gagné.

- Pas tout à fait, a répliqué Chiron. (Il a déposé une suite sur la table, puis compté les points.) Cette partie est pour moi.

J'ai bien cru que Dionysos allait pulvériser Chiron sous mes yeux dans son fauteuil roulant, mais il s'est contenté de souffler par le nez, comme s'il avait l'habitude de se faire battre par le professeur de latin. Il s'est levé, aussitôt imité par Grover.

-Je suis fatigué, a-t-il dit. Je crois que je vais faire une sieste avant la soirée de chants de tout à l'heure. Mais d'abord, Grover, il faut que nous parlions, une fois de plus, de ton exécution moins que parfaite de cette mission.

La sueur a perlé sur le front de Grover.

- Oui, mon... monsieur.

Monsieur D. s'est tourné vers moi :

- Bungalow 11, Edith Jackson. Et surveille tes manières.

Il s'est engouffré à grands pas dans la maison et Grover l'a suivi comme un malheureux.

- Ça va aller pour Grover ? ai-je demandé à Chiron.

Chiron a hoché la tête, mais il avait l'air un peu inquiet.

- Ce vieux Dionysos n'est pas vraiment fâché. Il déteste son boulot, c'est tout. Il est... privé de sortie, si tu veux, et il ne supporte pas l'idée de devoir attendre encore un siècle avant de pouvoir retourner à l'Olympe.

- Le mont Olympe. Êtes-vous en train de me parler de celui situé en Grèce ou on parle d'encore autre chose ? Comme tout à l'air bizarre, ici.

Il a souri d'un air amusé.

-Alors, voyons. Il y a le mont Olympe en Grèce. Et puis il y a la résidence des dieux olympiens, le point de convergence de leurs puissances, qui se trouvait effectivement sur le mont Olympe au départ. On l'appelle toujours mont Olympe par respect pour la tradition, mais le palais se déplace, Edith, tout comme le font les dieux.

- Vous voulez dire que les dieux grecs sont ici ? Genre... aux États-Unis ?

- Mais très certainement. Les dieux se déplacent avec le cœur de l'Occident.

-Oh, ai-je dit. Je vois. Si on prend en considération qu'ils sont des forces immuables, ils se sont déplacés au fur et à mesure dans les centres d'influence. Mais quel rapport existe-t-il entre les dieux Grecs et les dieux Romains ? Sont-ils les mêmes ou existe-t-il d'autres dieux ?

- Je crains de ne pas pouvoir répondre à ceci, ma chère. Pour l'instant, les Etats-Unis sont le fer de lance de l'Occident, les dieux se trouvent donc ici. C'est la chose la plus important à savoir, et c'est ce qui fait que nous nous trouvons ici.

J'ai hoché distraitement la tête, quand Mr Brunner, enfin Chiron, ne voulait pas répondre à une question, il n'y répondait pas. Par contre j'étais toujours inquiète pour Grover et je ne comprenais pas ce « nous », comme s'il m'incluait dedans.

- Chiron, qui suis-je vraiment ? Et pourquoi un dieu ainsi qu'un centaure se sont-ils donné la peine de me parler ?

Il n'a même pas paru surpris que je sache qu'il était un centaure. Après tout, j'étais sa meilleure élève en mythologie.

-Qui es-tu, a-t-il repris d'un ton songeur. Eh bien, c'est la question dont nous cherchons tous la réponse, n'est-ce pas ? Mais pour l'instant, nous ferions bien de te trouver un lit au bungalow 11. Tu vas rencontrer de nouveaux amis. Nous aurons tout le temps pour étudier demain. En plus, il y aura des marshmallows grillés au chocolat au feu de camp ce soir, et j'adore le chocolat.

Sur ces dernières paroles, il est sorti de son fauteuil roulant comme si de rien n'était. Le fauteuil roulant n'était pas un fauteuil roulant ordinaire. C'était une sorte de récipient, d'immense boîte sur roues, qui devait avoir des pouvoirs magiques car, sinon, elle n'aurait jamais pu le contenir en entier. Une fois que son corps chevalin eut terminé de se déplier, la boîte s'est retrouvée vide, simple coquille de métal garnie de deux fausses jambes humaines.

J'ai regardé avec intérêt la véritable apparence de mon prof de latin : un immense corps d'étalon blanc avec à l'emplacement de son cou le tronc de mon professeur, qui se fondait harmonieusement avec le corps du cheval.

- Quel soulagement, a dit le centaure. Je suis enfermé là-dedans depuis si longtemps que mes pieds commençaient à s'engourdir. Viens, maintenant, Edith Jackson. Allons rencontrer les autres pensionnaires.

Je me suis remise assez vite du fait de voir un centaure en vrai. Je l'avais deviné, mais c'était autre chose que de l'avoir sous mes yeux. Je restais plongée dans mes pensées, toujours essayant de relier les différents monstres que j'avais tués aux mythes gravés dans mon esprit. Chiron respectait mon silence, pensant surement que j'essayais d'intégrer les nouvelles révélations.

Nous sommes passés devant le terrain de volley-ball que j'avais pu apercevoir tout à l'heure avec Grover. Plusieurs pensionnaires ont échangé des coups de coude. L'un d'eux a pointé du doigt vers la corne de minotaure que j'avais finalement mis dans ma poche, en ayant marre d'avoir les mains prises. Un autre a dit : « C'est elle.»

La plupart des pensionnaires étaient plus âgés que moi. Leurs amis satyres étaient plus grands que Grover et trottaient tous en tee-shirt orange avec l'inscription COLONIE DES SANG-MÊLÉ, sans rien d'autre pour couvrir leurs arrière-trains nus au pelage broussailleux. Je n'aimais pas qu'on me regarde en temps normal, alors dans mon état de fatigue leur façon de me regarder me mettait mal à l'aise et je mourrais d'envie de leur hurler de me foutre la paix, ce qui n'aurait servi à rien d'autre qu'à me faire encore plus remarquer. Je détournais les yeux, espérant qu'ils se calmeraient tout seuls.

Je me suis retournée vers le corps de ferme. Je n'avais pas remarqué de prime abord que le bâtiment était aussi grand : trois étages, bleu ciel avec un liseré blanc, un peu comme un luxueux hôtel de bord de mer. J'examinais la girouette de laiton en forme d'aigle lorsque quelque chose a attiré mon attention, une ombre à la fenêtre la plus élevée des combles. Quelque chose avait écarté le rideau, juste une seconde, et j'ai eu la distincte impression d'être surveillé.

-Qu'est-ce qu'il y a là-haut ? ai-je demandé à Chiron.

Il a regardé dans la direction que je lui montrais du doigt et son sourire s'est effacé.

- Le grenier, c'est tout.

- Y a-t-il quelqu'un qui vit là ?

- Non, a-t-il répondu avec fermeté. Pas la moindre créature.

J'ai eu le sentiment qu'il était sincère. Mais j'avais aussi la certitude qu'on avait écarté ce rideau. Surement qu'il avait joué avec les mots. Ce n'était pas une créature, c'était donc peut-être un humain ? Je n'avais pas envie de me questionner.

- Viens, Edith, a-t-il repris, d'un ton joyeux qui était à présent un peu forcé. Nous avons beaucoup de choses à voir.

Nous avons traversé les champs de fraises, où plusieurs pensionnaires faisaient la cueillette en remplissant des paniers entiers au son d'un pipeau que jouait un satyre.

Chiron m'a expliqué que la colonie obtenait de belles récoltes de fraises qu'elle vendait au mont Olympe et aux restaurants de New York. « Ça couvre nos frais, m'a-t-il les fraises ne demandent pratiquement aucun effort. »

Il m'a raconté que Monsieur D. avait un effet particulier sur les plantes à fruits : sa présence les rendait exubérantes. C'était avec les raisins que ça marchait le mieux, mais comme Monsieur D. était interdit de vigne, ils cultivaient des fraises. Ça restait logique, Dionysos avait une relation particulière avec les fruits en général.

J'ai observé le satyre qui jouait du pipeau. Sa musique chassait du parterre de fraises des files d'insectes qui fuyaient dans toutes les directions, comme des réfugiés fuyant un incendie. Je me suis demandée si Grover était capable de produire ce type de magie en jouant de la musique, vu comment il était nul au violon et au piano. Et je me suis demandée s'il était toujours à l'intérieur de la ferme, à se faire enguirlander par son Boss.

-Grover ne va pas avoir trop d'ennuis, j'espère ? ai-je demandé à Chiron. Je veux dire... ce n'était pas un bon protecteur contre les brutes de 3ème mais il m'a ramenée saine et sauve au camp, non ?

Chiron a soupiré. Il a retiré sa veste en tweed et l'a drapée comme une selle en travers de son dos.

- Grover a de grands rêves, Edith. Peut-être plus grands qu'il ne serait raisonnable. Pour atteindre son but, il doit d'abord faire la preuve de son courage en menant à bien sa mission de gardien, c'est-à-dire trouver un nouveau pensionnaire, veiller sur lui et l'amener sain et sauf à la colline des Sang-Mêlé.

- Mais il l'a fait, ça !

- Je serais plutôt d'accord avec toi, a dit Chiron. Mais ce n'est pas à moi qu'il revient d'en juger. C'est à Dionysos et au Conseil des Sabots Fendus de décider. Et j'ai peur qu'ils ne considèrent pas cette mission comme un succès. Après tout, Grover ne t'a pas vraiment aidée lors de ton combat, et nous ne parlerons pas du...euh...triste sort de ta mère. Plus le fait que tu étais gravement blessée lorsque tu est arrivée dans l'enceinte de la propriété. Le conseil risque de trouver que ce n'est pas une démonstration de courage de la part de Grover.

J'aurais voulu protester. Ce n'était pas de la faute de Grover si nous nous étions fait attaquer, c'était de la mienne. De plus c'était parce que je n'avais été assez forte que ma mère était morte, ce n'était pas lui qui l'avait tuée. Pourtant, je sentais que dire quelque chose ne servirait à rien, et je n'en avais pas la force.

- Ils vont lui donner une seconde chance, n'est-ce pas ?

C'était plus une supplication qu'une question.

Chiron a grimacé :

- C'était déjà sa seconde chance, Edith, j'en ai bien peur. Le conseil n'était pas très chaud pour la lui donner, d'ailleurs, vu ce qui s'était passé la première fois, il y a cinq ans. L'Olympe sait que je lui ai conseillé d'attendre davantage avant d'essayer à nouveau. Il est encore tellement petit pour son âge...

- Quel âge a-t-il ?

- Oh, vingt-huit ans.

- Quoi ! Et il est en sixième ?

- Les satyres ne mûrissent pas aussi vite que les humains, Edith. Ça fait six ans que Grover plafonne à un niveau scolaire de collégien.

- Ça a du être horrible pour lui de supporter les imbéciles du collège pendant six ans.

-Je suis bien d'accord. Qui plus est, même d'après les critères des satyres, Grover est tout le contraire d'un élève précoce et il n'a pas encore une bonne maîtrise de la magie sylvestre. Malheureusement, il était impatient de réaliser son rêve. Peut-être va-t-il trouver une autre voie, maintenant...

- Que s'est-il passé la première fois ? C'est quelque chose de vraiment grave n'est-ce pas ? Grover n'a pas voulu m'en parler.

Chiron a vivement détourné le regard.

-Continuons notre promenade, tu veux ?

Je n'étais pas encore totalement disposée à abandonner ce sujet de conversation. Quelque chose avait fait tilt dans ma tête quand Chiron avait évoqué le sort de ma mère, comme s'il évitait délibérément d'employer le mot « mort ». Les prémices d'une idée germaient dans mon esprit.

- Chiron, ai-je dit, si les dieux et l'Olympe et tout ça sont réels...

- Oui, petite ?

- Cela signifie-t-il que les Enfers sont réels, eux aussi ?

Le visage de Chiron s'est assombri.

- Oui, Edith, a-t-il répondu. (Il s'est tu un instant, comme pour choisir soigneusement ses mots.) Il y a un lieu où vont les esprits après la mort. Mais pour le moment... tant que nous n'en saurons pas davantage... je t'engage vivement à chasser ces pensées de ton esprit.

- Oui, je sais qu'il ne faut pas traiter avec les Enfers. C'est juste que... juste que je suis contente de savoir que l'âme de ma mère n'est pas totalement morte.

Chiron me regarda, surpris que je ne dise pas immédiatement que je voulais aller la ressusciter ou je ne sais quoi. Bien sûr, j'en mourais d'envie mais il ne fallait pas traiter avec l'Hadès, c'était quelque chose de présent dans toutes les histoires.

- Viens, Edith. Allons voir les bois.

- D'accord.

Hadès, si tu existes vraiment, je t'en prie, prend soin de ma mère où qu'elle soit dans ton royaume.

En approchant, j'ai pris conscience que la forêt était immense. Elle occupait au moins un quart de la vallée et les arbres étaient si denses et si hauts qu'on aurait facilement pu penser que personne n'y avait mis les pieds depuis que les derniers Indiens d'Amérique en avaient été chassés.

- Les bois sont garnis, a dit Chiron. Tente ta chance si ça te dit, mais emporte une arme avec toi.

- Garnis de quoi ? ai-je demandé. Et je ne toucherai pas à une arme, je n'en ai pas besoin.

- Tu verras. Nous avons Capture l'étendard vendredi soir. As-tu une épée et un bouclier à toi ?

- Je viens de vous dire que je n'avais pas besoin...

-Non, évidemment, a coupé Chiron. Je crois qu'une taille 5 devrait te convenir. Je passerai à l'arsenal plus tard.

J'ai eu très envie de lui demander quel genre de colonies de vacances disposaient d'un arsenal, et que je ne me battrai pas avec une arme, mais il restait trop d'autres informations à intégrer et la visite a continuer. Nous avons vu le terrain de tir à l'arc, le plan d'eau réservé an canoë-kayak, les écuries (que Chiron n'avait pas l'air d'apprécier beaucoup), le terrain de lancer de javelot, l'amphithéâtre réservé aux soirées de chants et l'arène où, m'a dit Chiron, se tenaient les combats à l'épée et à la lance.

- Vous vous battez entre vous ?!

-Les affrontements entre bungalows, tout ça, a-t-il essayé d'expliquer. Rien de mortel. Enfin, d'habitude ( très rassurant pour les nouveaux ne sachant pas se battre ). Ah, oui, et voilà le réfectoire.

Chiron a pointé du doigt vers un édifice de plein air entouré de colonnes grecques, en haut d'une colline qui dominait la mer. Il y avait une douzaine de tables de pique-nique en pierre. Pas de toit. Pas de murs. Je n'ai même pas demandé comment ils faisaient lorsqu'il pleuvait. Il allait surement me sortir un « Et alors ? » en me regardant comme si j'étais une extraterrestre et je ne voulais même pas y réfléchir.

Pour finir, il m'a montré les bungalows. Ils étaient au nombre de douze, disposés en U : deux à la base et cinq de chaque côté. Et, sans l'ombre d'un doute, c'était l'assortiment de bâtiments le plus bizarre que j'aie jamais vu.

En dehors des grands numéros de cuivre qui surmontaient les portes (impairs à gauche, pairs à droite), les bungalows n'avaient absolument rien en commun. Le numéro 9 était hérissé de cheminées comme une usine. Le numéro 4 avait les murs recouverts de plants de tomates et un toit en verre. Le numéro 7 paraissait construit en or massif et il scintillait si fort au soleil qu'il était presque impossible à regarder. Tous donnaient sur un espace à peu près grand comme un terrain de football, où étaient disposés çà et là des statues grecques, des fontaines, des massifs de fleurs et deux paniers de basket-ball (ce qui était plus mon truc). Je me doutais qu'ils correspondaient aux différents dieux grecs : le 9 pour Héphaïstos dieu du feu et des forges, le 4 pour Déméter déesse des moissons et le 7 pour Apollon dieu du Soleil. Les autres appartenaient surement aux Olympiens restants.

Au milieu se trouvait un âtre de plein air bordé de pierres. Malgré la douceur de l'après-midi, un feu y était allumé. Une petite fille qui devait avoir neuf ans le surveillait, attisant les braises avec un bâton. D'elle se dégageait une aura de bienveillance et de calme. On avait envie de venir s'asseoir à côté d'elle. Pourtant, je sentais une aura plus chaleureuse que celle de Dionysos mais du même acabit. Hestia, songeai-je dans un souffle. Une de mes Olympiennes préférées, déesse du foyer. A l'instant ou mes pensées se concrétisèrent, la fillette tourna sa tête vers moi et me fixa d'un air doux. Pour la première fois de ma vie, je pris sur moi de m'incliner légèrement, lui faisant hocher la tête d'un air satisfait. Puis, elle disparut sous mes yeux et je pris le parti de rattraper Chiron qui s'était éloigné lors de ma réflexion. Il n'avait heureusement pas remarqué mon geste.

Les deux bungalows qui étaient à la tête du terrain, les numéros 1 et 2, deux grandes boîtes de marbre avec des frontispices en colonnades, me faisaient penser à des mausolées jumeaux « Elle » et « Lui ». Le bungalow 1 était le plus grand et le plus imposant des douze. Ses portes de bronze poli brillaient comme un hologramme, de sorte que sous différents angles, on voyait des éclairs zébrer le métal. Le numéro 2 était plus gracieux, avec ses colonnes minces, garnies de guirlandes de grenades et de fleurs. Des reliefs de paons décoraient les murs.

- Zeus et Héra ? ai-je deviné, assez facilement il faut le dire.

- Exact, a dit Chiron.

- Leurs bungalows ont l'air vides.

-Certains bungalows le sont, c'est vrai. Personne n'occupe jamais le numéro 1 ni le numéro 2.

D'accord, j'avais donc raison. Chaque bungalow avait un dieu différent, comme une mascotte. Douze bungalows pour les douze Olympiens. Mais pourquoi certains d'entre eux restaient-ils vides ?

Je me suis arrêtée devant le premier bungalow sur la gauche, le numéro 3.

Ce n'était pas un édifice haut et imposant comme le numéro 1, mais une bâtisse longue, basse et solide. Les murs extérieurs étaient en pierre brute grise, incrustée de coquillages et de morceaux de corail, comme si les blocs avaient été taillés à même le fond de l'océan. J'ai passé la tête dans l'encadrement béant de la porte et Chiron m'a aussitôt dit :

- Oh, non, n'entre pas !

Avant qu'il ait pu me tirer en arrière, j'ai senti une odeur salée qui m'a rappelé celle du vent sur la plage de mon enfance. Les parois intérieures du bungalow luisaient comme de la nacre. Il y avait six lits superposés garnis de draps de soie rabattus, sans aucun signe, pourtant, que quelqu'un y ait jamais dormi. Le lieu dégageait un tel sentiment de tristesse et de solitude que j'ai été soulagée quand Chiron m'a mis la main sur l'épaule en disant :

- Allez, viens, Edith.

La plupart des autres bungalows étaient habités.

Le numéro 5 avait une façade rouge mal badigeonnée, comme si on y avait balancé la peinture avec des seaux et qu'on l'avait étalée à la main. Le faîte du toit était hérissé de barbelés. Une tête de sanglier empaillée surmontait la porte, et j'ai eu l'impression que ses yeux me suivaient. Surement le bungalow d'Arès, le dieu de la guerre. À l'intérieur, j'ai aperçu un groupe de gosses à l'air méchant, des garçons et des filles, qui faisaient des parties de bras de fer et se disputaient dans un vacarme de musique rock tonitruante. La plus bruyante était une fille de treize ou quatorze ans. Elle portait un tee-shirt « Colonie des Sang-Mêlé » XXL sous une veste de camouflage. Elle m'a regardée dédaigneusement et m'a gratifiée d'un ricanement mauvais. Elle m'a fait un peu penser à Nancy Bobofit, sauf qu'elle était bien plus grande et plus féroce d'aspect et qu'elle avait les cheveux longs et raides, bruns au lieu de roux.

J'ai poursuivi mon chemin en essayant d'éviter les sabots de Chiron.

- Nous n'avons pas vu d'autres centaures, ai-je observé.

- Non, a répondu tristement Chiron. Mes semblables forment un peuple sauvage et barbare, j'en ai bien peur. Tu peux en rencontrer en pleine nature ou lors des grandes rencontres sportives. Mais tu n'en verras aucun ici.

- Vous m'avez dit que vous vous appeliez Chiron. Êtes-vous le vrai ? Vous n'êtes pas censé être mort depuis longtemps ?

- Si par le vrai tu veux dire le Chiron des histoires, l'éducateur d'Héraclès et tant d'autres, alors oui, Edith, c'est moi.

Il s'est tu un moment.

-Quand à ton autre question... Honnêtement, je ne sais pas si je devrais. La vérité, c'est que je ne peux pas être mort. Vois-tu, il y a une éternité, les dieux ont exaucé mon souhait. Je pouvais continuer le travail que j'adorais. Je pouvais être un professeur pour héros tant que l'humanité aurait besoin de moi. J'ai beaucoup gagné avec la réalisation de ce souhait... et renoncé à beaucoup de choses également. Mais je suis toujours là, je ne peux donc qu'en conclure qu'on a encore besoin de moi.

J'ai réfléchi à ce que cela représentait d'être prof pendant trois mille ans. Je ne l'aurais pas mis sur ma liste des « Dix choses que je désire le plus au monde ».

- Vous ne trouvez jamais cela ennuyeux ?

- Non, non, a dit Chiron. Horriblement déprimant parfois, mais ennuyeux, jamais.

-Pourquoi déprimant ?

Une fois de plus, Chiron a fait la sourde oreille.

-Ah, tiens, a-t-il dit, Annabeth nous attend.

La blonde dont j'avais fait la connaissance à la Grande Maison lisait un livre devant le dernier bungalow de gauche, le numéro 11. Lorsque nous l'avons rejointe, elle m'a toisée d'un oeil critique, comme si elle réfléchissait toujours au meilleur moyen de me mettre au sol.

J'ai essayé de voir ce qu'elle lisait, mais je n'étais pas dans un bon angle pour voir distinctement les lettres. Puis, je me suis aperçue que le titre n'était même pas en anglais. Les lettres n'avaient pas non plus l'air d'être du même alphabet. C'était du grec, en fait. Il y avait des images de temples, de statues et de différents types de colonnes, sûrement un livre d'architecture.

- Annabeth, a dit Chiron, j'ai une master-class de tir à l'arc à midi. Puis-je te confier Edith ?

- Oui, monsieur.

- Bungalow 11, a poursuivi Chiron à mon intention, avec un geste vers l'entrée. Edith, te voici chez toi.

De tous les bungalows, le numéro 11 était celui qui ressemblait le plus à un vieux bungalow de colonie de vacances, et j'insiste sur « vieux ». La dalle du seuil était usée, la peinture marron s'écaillait. Au-dessus de la porte, on voyait ce symbole qu'ont les médecins, une baguette ailée entourée de deux serpents. Un caducée. J'étais devant le bungalow d'Hermès, dieu des voyageurs, des commerçants et des voleurs et messager officiel de Zeus.

À l'intérieur, le bungalow était plein à craquer, de garçons comme de filles, en bien plus grand nombre que les lits superposés. Le sol était couvert de sacs de couchage. On aurait dit un gymnase converti en centre d'évacuation par la Croix-Rouge.

Chiron n'est pas entré. L'embrasure de la porte était trop basse pour lui. Mais en le voyant, les pensionnaires se sont tous levés et inclinés respectueusement.

- Bien, a dit Chiron. Alors bonne chance, Edith. Nous nous reverrons au dîner.

Sur ces mots, il est parti au galop vers le terrain de tir à l'arc.

Debout sur le pas de la porte, j'ai regardé les pensionnaires. Ils ne s'inclinaient plus. Ils me dévisageaient, me jaugeaient. Je connaissais bien ce petit jeu. J'y avais participé dans suffisamment d'écoles. Je me redressais sur le pas de la porte en leur lançant un regard défiant. En général, il suffisait d'impressionner un peu les gens pour qu'ils te foutent la paix par la suite.

-Eh bien ? m'a lancé Annabeth. Vas-y.

En entrant, j'ai failli trébucher sur des objets non-identifiés qui jonchaient le sol mais j'ai réussi à les éviter. Tout le monde me regardait, attendant la moindre occasion de se moquer de moi. Je parcouru chacun d'entre eux d'un regard froid et ils détournèrent la tête pour la plupart.

Annabeth a annoncé :

- Edith Jackson, je te présente le bungalow 11.

- Régulière ou indéterminée ? a demandé quelqu'un.

Je ne savais pas quoi répondre et je n'avais pas l'intention d'ouvrir la bouche, mais Annabeth a dit :

- Indéterminée

Tout le monde a grogné.

Un garçon blond aux yeux bleus qui avait l'air un peu plus âgé que les autres, ou du moins plus mature, s'est avancé.

-Voyons, voyons, pensionnaires. Nous sommes là pour ça. Sois la bienvenue, Edith. C'est rare que nous accueillons d'aussi belles filles sans qu'elle n'ait été réclamée. Tu peux prendre ce coin par terre, juste là.

- Euh, merci. Enfin je suppose.

Il avait dans les seize ans et paraissait plutôt sympa. Il était grand et musclé, avec des cheveux blonds coupés court et un sourire chaleureux. Il portait un débardeur orange, un short taillé dans un jean, des sandales et, autour du cou, un lien de cuir avec cinq perles d'argile de couleurs différentes. La seule chose qui était troublante, dans son apparence, c'était une épaisse balafre blanche qui lui barrait le visage, de l'œil droit à la mâchoire, comme un ancien coup de couteau. J'avais l'impression de l'avoir déjà rencontré, mais impossible de me rappeler où. Annabeth qui m'avait lancé un regard mauvais lorsque le garçon m'avait parlé s'adressa à moi.

- C'est Luke, m'a dit Annabeth, d'une voix qui m'a paru légèrement différente. (Je lui ai jeté un coup d'œil et j'aurais juré qu'elle rougissait. Elle a remarqué que je la regardais et son expression s'est durcie à nouveau.) C'est ton conseiller pour le moment.

- Pour le moment ? ai-je demandé.

- Tu es indéterminée, m'a expliqué Luke avec patience. Ils ne savent pas dans quel bungalow te placer, alors tu te retrouves ici. Le bungalow 11 accueille tous les nouveaux venus, tous les visiteurs. Et c'est bien naturel. Hermès, notre protecteur, est le dieu des voyageurs.

Soudain, je me souvins de où je l'avais rencontré : c'était le garçon à l'épée qui nous avait trouvés dans la forêt, Grover et moi. Immédiatement, mon regard se fit méfiant et je l'examinai plus en détail, à la recherche d'une possible arme. Je n'avais pas pu le voir correctement il y a deux jours mais ce n'était pas parce qu'il était beau qu'il n'était pas dangereux. Son sourire s'élargi lorsqu'il vu que je l'avais reconnu et il répondit à ma question muette.

- Ne t'inquiète pas, je n'ai pas d'armes sur moi. Tu as l'air aussi méfiante que dans la forêt.

Tout les pensionnaires y compris Annabeth le regardèrent, surpris. Visiblement, ils ne s'attendaient pas à ce que nous nous connaissions.

- Que veux-tu dire Luke ? demanda Annabeth. Tu connais cette fille ?

Elle me regarda d'un air aussi dédaigneux que l'appellation par laquelle elle m'avait désignée. Luke ne détacha pas ses yeux de mon visage lorsqu'il lui répondit. Je me fis la réflexion que ses yeux étaient du même bleu vif que le fil dans mes cheveux.

- Je la connais, je la connais... Disons que c'est moi qui l'ai trouvée et ramenée au camp il y a deux jours. D'ailleurs, tu devrais penser à prendre un peu de poids, dit-il en me détaillant de haut en bas, je n'ai fait aucun effort pour te porter.

- Ah bon, c'est toi qui m'a ramenée ? Merci, du coup.

Mon ton plat ferma la discussion et j'ai regardé la minuscule portion de sol qu'il m'avait attribuée. Je ne disposais de rien dont je puisse me servir pour marquer mon territoire, pas de bagages, pas de vêtements, pas de sac de couchage. Juste la corne du Minotaure. Je n'ai même pas pensé une seconde à la déposer dans le carré de sol qui m'avait été attribué. Après tout, Hermès était le dieu des voleurs et parmi les visages moroses et méfiants des pensionnaires, certains me reluquaient comme s'ils guettaient l'occasion de me faire les poches. Particulièrement deux garçons bruns aux yeux bleus qui se ressemblaient tellement qu'on aurait dit des jumeaux.

- Combien de temps vais-je rester ici ? ai-je demandé.

- Bonne question, a répondu Luke. Jusqu'à ce que tu sois déterminée.

- Et si je ne suis pas déterminée ?

Personne n'a répondu à ma question.

- Viens, m'a dit Annabeth. Je vais te montrer le terrain de volley-ball.

- Je l'ai déjà vu.

-Viens.

Elle m'a attrapé par le poignet et m'a tiré dehors sans que je ne résiste. J'ai entendu les pensionnaires du bungalow 11 recommencer à bouger et j'ai senti longuement le regard de Luke sur mon dos.

Au bout d'un mètre ou deux, Annabeth m'a dit :

- Jackson, il faut que tu te secoues un peu.

- Pardon ?

Elle a roulé des yeux et grommelé à mi-voix :

- Quand je pense que j'ai pu croire que c'était toi.

-C'est quoi ton problème ? (Son attitude commençait sérieusement à m'agacer.) Tout ce que je sais, c'est que j'ai tué un taureau géant qui a tué ma mère et que ton ami m'a porté jusqu'ici. Et accessoirement que ma prof de maths est une chauve-sourie géant.

- Ne parle pas comme ça ! Sais-tu combien de mômes dans cette colonie auraient aimé avoir cette occasion ?

- De manquer de se faire tuer ?

- De combattre le Minotaure ! Pourquoi crois-tu que nous nous entraînons ?

J'ai secoué la tête.

- Perso, je ne me suis pas entrainée pour ça. Et si vous vouliez tuer ce taureau géant, vous aviez qu'à l'attirer vous-même.

Elle m'a regardée, encore plus agacée.

- Tu n'es pas entrainée. Tout au plus, tu pourrais gagner un bras de fer contre un gamin de huit ans.

J'ai ravalé le chapelet d'insultes ainsi que le coup de poing que je mourrai d'envie de lui lancer. Ça ne servirait à rien et visiblement, ni Grover, ni Chiron avaient révélé que je me débrouillais au corps à corps. Pas question de le dévoiler maintenant. J'ai préféré poser une question qui me turlupinait depuis que je m'étais réveillée :

- Si la créature que j'ai combattue il y a deux jours était vraiment le fameux Minotaure, celui des histoires, alors il n'y en a qu'un seul n'est-ce pas ? Vu que Thésée l'a tué dans le labyrinthe il y a quelques milliers d'années. Comment a-t-il pu m'attaquer ?

- Les monstres ne meurent pas, Edith. On peut les tuer, mais ils ne meurent pas.

-Merci de l'info, ça explique beaucoup. Je peux avoir la version longue maintenant ?

-Ils n'ont pas d'âme comme toi et moi. Tu peux les dissiper pour un certain temps, toute une vie si tu as de la chance. Mais ce sont des forces primitives. Chiron les appelle des archétypes. Ils finissent toujours par se reformer.

J'ai pensé à Mme Dodds.

-Tu veux dire que lorsque j'ai tué ma prof de maths, elle n'est pas morte ?

- La Fur... je veux dire, ta prof de maths. C'est exact. Elle est toujours dans le circuit. Tu l'as juste mise très, très en colère.

- Comment es-tu au courant pour elle ?

- Chiron m'en a parlé.

- Pourquoi Chiron t'en aurait parlé ? Donc j'avais raison, c'était bien une Furie. Ce sont les tortionnaires d'Hadès, n'est-ce pas ? Pourquoi est-elle venue m'attaquer ?

Annabeth a jeté un regard inquiet vers le sol, comme si elle s'attendait à ce qu'il s'ouvre et l'engloutisse.

- Tu ne devrais pas les appeler par leur nom, même ici. Nous les appelons les Bienveillantes, si nous avons vraiment besoin de parler d'elles.

J'ai secoué la tête, agacée.

-On ne peut rien dire sans déclencher le tonnerre, ici, ou quoi ? Et explique-moi pourquoi tant de monde s'installe dans le bungalow Hermès alors qu'il y a plein de lits vides dans ceux-là ?

J'ai montré du doigt les premiers bungalows et Annabeth a pâli.

- On ne choisit pas un bungalow comme ça, Edith. Ça dépend de qui sont tes parents. Ou... ton parent.

Elle m'a regardé, attendant que je comprenne.

- Ma mère est Sally Jackson, ai-je dit. Elle travaillait à la confiserie de la gare de Grand Central.

J'ai marqué une pause en baissant la tête.

- Je suis désolée pour ta maman, Edith. Mais ce n'est pas ce que je veux dire. Je parle de ton autre parent. Ton père.

- Je n'ai pas de père.

Annabeth a soupiré. Il était évident qu'elle avait déjà eu cette conversation avec d'autres gamins.

- Comme tout le monde, tu as un père Edith. C'est juste que-

Je l'ai coupée violemment.

- Je n'ai pas de père ! J'ai juste un géniteur qui a abandonné ma mère. Et puis, comment peux-tu dire ça ? Tu le connais ?

- Non, bien sûr que non.

- Alors explique moi pourquoi tout tourne autour de lui ! Ma mère est morte pour me faire venir dans ce camp parce que c'était la volonté de mon père. Donne-moi une seule raison pour laquelle il voudrait que je vienne ici, compte tenu qu'il ne m'a jamais vue et que je me fiche royalement de son existence, chose réciproque visiblement.

Peu importe ce qu'en avait dit ma mère, je n'aimais pas mon père. Je ne voulais pas savoir qui il était, ni même qu'est-ce qu'il me voulait. Bien sur, j'avais déjà compris toute cette mascarade, mais vu qu'Annabeth me prenait pour une gamine incapable, doublée d'une imbécile, j'allais jouer ce rôle. Après tout, ma mère m'avait dit que je n'étais pas totalement en sécurité ici. Rien qu'en voyant comment Dionysos avait voulu me faire sauter et les réactions du ciel à chaque fois que je prononçais le moindre nom lié à la mythologie, j'avais une bonne idée du pourquoi elle m'avait demandé de cacher mes compétences et de me fondre dans la masse.

-Parce que je sais ce que tu es toi. Tu ne serais pas ici si tu n'étais pas une des nôtres.

- Tu ne sais rien de moi.

- Non ? (Elle a dressé le sourcil.) Je parie que tu es passée d'école en école. Je parie que tu t'es faite souvent renvoyer.

- Effectivement. Ça ne prouve rien cependant.

- On t'a dit que tu étais dyslexique. Et aussi que tu souffrais d'hyperactivité, sans doute.

Je l'ai coupée net dans son élan.

- Je n'ai pas de dyslexie quelconque.

- Pardon ?

- Et je ne suis pas hyperactive non plus. Visiblement tu t'es trompée.

Elle m'a regardée la bouche ouverte avant de se reprendre.

- Tu es une exception dans ce cas. Cela arrive parfois, quand tu n'es pas trop puissant. Dans tous les cas, tu es une des nôtres ; rien que le fait que tu ai pu absorber de l'ambroisie sans en mourir le prouve. Sans parler du fait que tu ai survécu au Minotaure.

Cette fois ça a été à mon tour de m'écrier.

- Pardon ? Vous m'avez fait avaler un truc qui aurait pu me tuer ?

- La nourriture et la boisson que nous t'avons données pour te fortifier. Si tu étais un gosse normal, ça t'aurait tué. Ton sang se serait enflammé, tes os se seraient changés en sable et tu serais mort. Regarde les choses en face : tu es une sang-mêlé.

Génial, j'étais donc la fille d'un dieu quelconque et d'un mortel. Une mortelle, dans mon cas. Cela expliquait définitivement ma capacité à combattre ainsi que mes pouvoirs sur l'eau. Je devais être la fille d'un quelconque esprit de fleuve ayant une partie de sang divin.

Une voix rauque a hurlé, me coupant dans ma réflexion intense :

- Eh ! ! Une nouvelle !

J'ai tourné la tête. La grande fille baraquée du bungalow rouge s'approchait de nous d'un pas nonchalant.

Trois filles la suivaient, massives, laides et féroces, toutes en vestes de camouflage.

-Clarisse, a dit Annabeth en soupirant. Tu ne veux pas aller astiquer ta lance ?

- Bien sûr, Princesse, a dit la fille baraquée. Pour te transpercer avec vendredi soir.

- Errete es korakas, a répondu Annabeth. (J'ai compris par je ne sais quel moyen que ça voulait dire « Va aux corbeaux » en grec, même si j'avais le sentiment que c'était une injure bien pire qu'il n'y paraissait.) Tu n'as aucune chance.

- Nous allons te pulvériser, a dit Clarisse.

Mais elle a cillé. Peut-être n'était-elle pas si sûre que ça de pouvoir mettre sa menace à exécution. Elle s'est tournée vers moi.

- C'est qui, cette petite gamine ?

- Edith Jackson, a dit Annabeth, je te présente Clarisse, fille d'Arès.

J'ai haussé un sourcil

- Tiens donc. Le dieu de la guerre ?

Clarisse a ricané.

- Ça te pose problème ?

- Non, ai-je répondu. Ça explique les muscles et le regard qui tue.

Clarisse a poussé un ricanement et dit :

- Nous avons une cérémonie d'initiation pour les nouveaux, Cerfeuil. C'est pas parce que tu es une fille d'Aphrodite avec de la répartie que tu vas y réchapper, morveuse.

- Je m'appelle Edith.

- C'est pareil. Viens, je vais te montrer.

- Clarisse..., a commencé Annabeth.

- Te mêle pas de ça, Puits de Sagesse.

Annabeth a eu l'air chagrinée mais elle n'a pas insisté. D'ailleurs, je ne souhaitais pas vraiment qu'elle m'aide. J'étais la nouvelle. Ça allait me tomber dessus dans tous les cas.

Sans que j'aie le temps de réagir, les trois gorilles se sont glissées derrière moi et m'ont empoigné. Deux par les bras, la dernière par les cheveux. Clarisse m'a agrippé fermement le menton et a relevé ma tête pour que je la regarde dans les yeux.

- Alors mauviette, on a tellement peur qu'on ne réagit même pas ?

Je n'ai même pas pris la peine de répondre, ça n'aurait servi à rien. J'ai juste attendu un moment pour agir. Voyant que je ne bougeais pas, elle m'a repoussée violemment au sol et a fait signe à ses suivantes de me relâcher. Sans leur soutien, je me suis faussement affalée au sol.

- Cette tocarde, de l'étoffe des « Trois Grands » ? a dit Clarisse en tendant a nouveau sa main vers moi. J'y crois pas une seconde. Le Minotaure a dû s'écrouler de rire en la voyant tellement elle a l'air inoffensive.

Ses amies ont ricané et alors qu'elle me prenait à nouveau par le cou, j'ai lancé ma main qui a agrippé avec force son bras. Elle me regardait toujours l'air moqueur, persuadée que c'était juste un réflexe de survie. Debout, éloignée de quelques pas, Annabeth regardait entre ses doigts.

Soudain, Clarisse a sursauté. Je sentais sous ma main ses muscles se bander pour tenter de me soulever, vainement. Je tenais son poignet de façon à l'empêcher de me faire quoi que ce soit. Pas si douée pour le combat, finalement. Je relevai doucement ma tête que j'avais gardé baissée tout du long de ses moqueries. Les yeux de la fille d'Arès d'écarquillèrent lorsqu'elle vit mon visage.

J'abordais un sourire satisfait et mes yeux verts luisaient de contentement. Autour de moi, une légère aura de meurtre flottait dans l'air. L'aura que j'utilisais lors des combats, très utile pour faire peur aux adversaires qui ne s'y attendaient pas. Elle avait raison sur un point : je n'avais pas du tout l'air dangereuse et je savais parfaitement m'en servir pour faire baisser la garde de mes opposants.

Je me relevai lentement, toujours en gardant le bras de Clarisse dans ma poigne de fer.

- Je m'attendais à mieux d'une fille d'Arès.

Mon ton était moqueur et les gorilles se hérissèrent, se préparant sûrement à me sauter dessus au moindre signe de leur chef. Chef qui me regardait toujours d'un air choqué. Soudain et à la surprise de tous, Clarisse éclata de rire en baissant son bras qui était toujours près à m'étrangler à la moindre occasion jusqu'à présent. Elle s'approcha de moi qui m'étais détendue dès qu'elle avait arrêté d'essayer de me tuer et m'a ébouriffée violemment les cheveux.

- Hé, arrête ça ! Ça met du temps pour les coiffer correctement.

Mon ton était plaintif : j'étais redevenue la gamine qui ne comprenait rien à ce qui se passait et au pourquoi du comment je devais rester ici. Clarisse ricanait toujours en me frottant les cheveux.

- Va falloir t'habituer gamine, parce que je vais te le faire souvent. ( Elle a fait un geste de la main et s'est éloignée avec ses amies sous les yeux hallucinés des rares ados dans le coin. ) On va bien s'amuser Vendredi !

Je suis restée interdite, me demandant ce qui avait bien pu lui passer par la tête pour qu'elle me laisse tranquille. En partant, elle s'est arrêtée devant Annabeth et lui a offert un grand sourire narquois :

- On dirait qu'une nouvelle fille d'Arès est arrivée à la Colonie, Princesse. Ne sois pas trop dégoutée lorsque tu perdras.

Elle s'est détournée avant de disparaitre derrière les arbres, toujours morte de rire. Au moins, je savais pourquoi elle n'avait foutu la paix maintenant. Pourtant, je ne voyais pas ma mère tomber amoureuse du dieu de la guerre. J'ai jeté un regard agressif a Annabeth qui me regardait d'un air halluciné.

- Quoi ? C'est si surprenant que ça que j'ai un peu de force ?

Elle a secoué négativement la tête avant d'énoncer un truc qui m'a rendue perplexe.

- Je pense, a-t-elle dit, que je te veux dans mon équipe pour Capture l'étendard. Si tu n'es pas réclamée avant.