Je sacrifie ma nourriture et je rencontre des voleurs professionnels
La rumeur de l'incident s'est répandue comme une traînée de poudre. Partout où j'allais, les pensionnaires me montraient du doigt en murmurant, et il me semblait entendre « Fille d'Arès ». Peut-être regardaient-ils juste Annabeth, qui était encore secouée de la réaction visiblement surprenante de Clarisse.
Elle m'a montré quelques autres endroits : l'atelier aux métaux (où les jeunes forgeaient leurs propres épées. Ça me tentait bien.), la salle d'art et d'artisanat (des satyres y polissaient à la sableuse une immense statue de marbre représentant un homme-chèvre) et le mur d'escalade, lequel se composait en fait de deux murs en vis-à-vis qui tremblaient violemment, projetaient des rochers et des jets de lave, et s'écrasaient l'un contre l'autre si on n'arrivait pas en haut assez vite. Je mourrai d'envie de l'essayer le plus rapidement possible. Finalement, il avaient des trucs fun ici !
En fin de parcours, nous sommes retournés au lac de canoë-kayak, d'où la piste ramenait aux bungalows.
-Il faut que j'aille m'entraîner, a dit Annabeth d'un ton neutre. Le dîner est à sept heures et demie. Tu n'auras qu'à suivre ton bungalow au réfectoire.
- Annabeth, pourquoi Clarisse a réagi comme ça ?
- Ce n'est rien. Mais il faudra que tu consultes l'Oracle, un de ces jours.
- Vous avez un Oracle ?
Elle m'a royalement ignorée.
- Je demanderai à Chiron.
J'ai plongé le regard dans les eaux du lac, songeant que j'aimerais bien que quelqu'un, pour une fois, me donne une réponse claire.
Je ne m'attendais pas à trouver un interlocuteur dans les profondeurs, aussi ai-je sursauté en découvrant deux adolescentes assises en tailleur au pied de la jetée, environ six mètres sous l'eau. Elles portaient des blue-jeans et des tee-shirts scintillants et leurs cheveux bruns flottaient librement sur leurs épaules, parmi une myriade de petits poissons. Elles m'ont fait signe de la main en souriant comme si j'étais une amie qu'elles n'avaient pas vu depuis longtemps.
Assez surprise, je les ai saluées à mon tour.
- Ne les encourage pas, m'a dit Annabeth. Les naïades sont de redoutables allumeuses, même envers les femmes.
- Les naïades ? ai-je répété, surprise. Je ne les imaginais pas comme ça.
Annabeth m'a regardée intensément.
- Quoi ? Je n'aurais jamais pensé voir des naïades en vrai un jour. Au fait, quand est-ce que je pourrais retourner chez moi ?
La petite fille plaintive qui ne comprend rien à rien, le retour ! Annabeth a mis un moment à répondre, surprise par mes changements de ton.
- Tu es chez toi ici. C'est le seul endroit sur terre qui soit sûr pour des enfants comme nous.
- Tu veux dire les enfants se faisant attaquer par des monstres ?
- Je veux dire pas humains. Pas entièrement humains, en tout cas. À moitié humains.
- Moitié humains et moitié quoi ?
- Je crois que tu le sais.
Bien sur que je le savais ! N'importe qui l'aurait compris, à ce stade. Jouer l'ignorante était bien plus compliqué que ce que je pensais.
- Dieu, ai-je dit. À moitié dieu. Ou il faut dire a moitié déesse ?
Annabeth a hoché la tête en me répondant.
- Ça importe peu. Mais maintenant, tu comprends que ton père est différent. C'est un des Olympiens.
- Un des Olympiens ? Ce n'est pas un dieu mineur, tout simplement ?
Elle se mordit nerveusement la lèvre.
- En général, les enfants des dieux mineurs ne se font pas attaquer. Comme cela fait déjà deux fois, on peut donc en conclure que tu es bel et bien la fille d'un Olympien. Plus ton parent divin est puissant, plus tu te fais attaquer.
Eh ben dis donc. Vu la quantité d'attaque que j'avais subi, un seul homme ( pardon, dieu ) correspondait à la description. Je me demandais si les gens d'ici découvriraient tout seul, sans avoir tous les éléments pour le deviner.
- Je vois, ai-je dit d'une voix faible ( j'étais toujours en mode petite fille innocente ). Est-ce que les gamins ici sont tous à moitié-dieux ?
- Demi-dieux, a dit Annabeth. C'est le terme officiel. Demi-dieu ou sang-mêlé.
- Alors qui est ton père ?
Les mains d'Annabeth se sont crispées sur la balustrade de la jetée. J'ai eu l'impression que j'avais touché un point sensible.
- Mon père est professeur à l'académie militaire de West Point, a-t-elle répondu. Je ne l'ai pas vu depuis que j'étais toute petite. Il enseigne l'histoire américaine.
- Il est humain. Donc je rectifie. Qui est ta mère ?
- Bungalow 6.
- C'est-à-dire ?
Je n'avais pas encore eu le temps d'enregistrer les numéros et les dieux qui se référaient aux douze bungalows. Annabeth s'est redressée.
-Athéna. Déesse de la sagesse et du combat.
D'accord, me suis-je dit en mon for intérieur. Pourquoi pas ? Ça expliquait pourquoi elle avait l'air de vouloir me casser la figure à chaque instant.
- Et mon père ?
Je l'avais déjà deviné, mais bon...
- Indéterminé, comme je te le disais tout à l'heure. Personne ne le sait.
- Ma mère le savait peut-être, non ?
- Je ne pense pas Edith, a dit Annabeth. Les dieux ne révèlent pas toujours leur identité.
- Oh. Je vois.
- S'il veut te reconnaitre, il enverra peut-être un signe. C'est le seul moyen de savoir avec certitude : ton père doit envoyer un signe te revendiquant comme sa fille. Cela se produit parfois.
- Tu veux dire que parfois, ça ne se produit pas ?
Annabeth a passé la main sur la balustrade.
- Les dieux sont occupés. Ils ont plein d'enfants et ils ne sont pas toujours... Écoute, parfois ils ne s'intéressent pas à nous, Edith. Ils nous ignorent.
J'ai repensé à certains des enfants que j'avais vus au bungalow d'Hermès, des adolescents qui avaient l'air moroses et déprimés, comme s'ils attendaient un coup de fil qui ne venait jamais. J'avais connu des jeunes comme ça à Yancy, envoyés en pension par des parents riches qui n'avaient pas le temps de s'occuper d'eux. Les dieux ne se comportaient pas mieux que la plupart des humains sur ce point, pensais-je.
- Alors je suis coincée ici, ai-je dit. C'est ça ? Pour le restant de ma vie ?
Si c'était le cas, je n'allais certainement pas lui dire mon intention de me barrer à la moindre occasion.
-Ça dépend, a répondu Annabeth. Certains pensionnaires passent seulement l'été à la colonie. Si tu es une enfant d'Aphrodite ou de Déméter, tu n'es sans doute pas une force puissante. Les monstres risquent de t'ignorer, tu peux donc te contenter de suivre quelques mois d'entraînement l'été et vivre dans le monde des mortels le reste de l'année. Mais pour certains d'entre nous, il est trop dangereux de partir. Nous sommes des permanents. Dans le monde des mortels, nous attirons les monstres. Ils détectent notre présence. Ils viennent nous provoquer au combat. Le plus souvent, ils nous laissent tranquilles jusqu'à ce que nous soyons assez grands pour causer des ennuis, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de dix ou onze ans, mais après cela, la plupart des demi-dieux débarquent ici ou se font éliminer. Quelques-uns parviennent à survivre dans le monde extérieur et deviennent célèbres. Crois-moi, si je te donnais des noms, tu les connaîtrais. Certains ne se rendent même pas compte qu'ils sont des demi-dieux. Mais ce sont des cas très, très rares.
Vu le nombre de monstre que j'attirais, la tranquillité n'étais pas de mise pour moi effectivement. Mais pourquoi les monstres m'avaient attaquée à l'âge de huit ans si ils ne nous repéraient pas avant nos onze ans ? Encore une question à laquelle je n'aurais pas de réponses, compte tenu du fait que je leur cachais toujours des informations. J'ai préféré changer de sujet.
- Alors les monstres ne peuvent pas entrer ici ?
Annabeth a secoué négativement la tête.
- Sauf s'ils ont été placés délibérément dans les bois ou convoqués spécialement par quelqu'un de l'intérieur.
- Quelle raison peut-on bien avoir de convoquer un monstre ?
- S'entraîner au combat. Faire une farce.
- Une farce ?
- Le truc, c'est que les limites de la colonie sont verrouillées pour empêcher les mortels et les monstres d'entrer. De l'extérieur, les mortels regardent la vallée et ne voient rien d'anormal, juste des champs de fraises.
- Alors... tu es une permanente ?
Annabeth a hoché la tête. De l'intérieur de son tee-shirt, elle a sorti un lien de cuir orné de cinq pierres d'argile de différentes couleurs qu'elle portait au cou. Il était exactement comme celui de Luke, sauf qu'une grosse bague en or y était également enfilée.
- Je suis ici depuis mes sept ans, a-t-elle dit. Chaque année au mois d'août, le dernier jour de la session d'été, tu reçois une perle pour avoir survécu une année de plus. Je suis ici depuis plus longtemps que la plupart des conseillers, et ils vont tous à la fac.
- Pourquoi es-tu venue si petite ?
Annabeth s'est mise à tripoter la bague à son cou.
- Ça ne te regarde pas.
- Oh. (Je me suis tue, limite mal à l'aise. Au bout d'une minute, j'ai repris la parole.) Alors... je pourrais m'en aller d'ici tout de suite, si je voulais ?
- Ce serait du suicide mais tu pourrais, avec la permission de Monsieur D. ou de Chiron. Cela dit, ils ne te donneraient pas leur permission avant la fin de la session d'été sauf...
- Sauf ?
- Si on te confiait une quête. Mais cela n'arrive pratiquement jamais. La dernière fois...
Annabeth n'a pas fini sa phrase. Au ton de sa voix, j'ai compris que la dernière fois, ça ne s'était pas bien passé.
- Est-ce que le solstice d'été est important ?
Ses épaules se sont tendues.
- Tu sais quelque chose ? s'est elle empressée de me demander.
- En fait non. J'ai juste surpris une conversation entre Grover et Chiron, et Grover a parlé du solstice d'été. Il a dit que nous n'avions pas beaucoup de temps, à cause de l'échéance, un truc de ce genre. Qu'est-ce que ça signifiait ?
Annabeth a serré les poings :
-Si seulement je savais ! Chiron et les satyres le savent, mais ils refusent de me le dire. Il y a quelque chose qui cloche à l'Olympe, quelque chose de grave. Pourtant, la dernière fois que j'y suis allée, tout avait l'air normal.
- Tu es allée à l'Olympe ?
- Nous sommes quelques permanents – Luke, Clarisse, moi et une poignée d'autres – à y être allés en sortie éducative pendant le solstice d'hiver. C'est le moment où les dieux tiennent leur grand conseil annuel.
- Mais... comment y es-tu allée ?
- Ben, par le chemin de fer de Long Island, bien sûr. Tu descends à la gare de Penn Station. À l'Empire State Building, tu prends l'ascenseur spécial pour le six centième étage. (Elle m'a regardée comme si elle était persuadée que je savais déjà tout cela.) Tu es new-yorkaise, n'est-ce pas ?
- Ouais, bien sûr.
D'après mes connaissances architecturales, l'Empire State Building n'avait que cent deux étages, mais j'ai décidé de ne pas faire de commentaire.
- Juste après notre visite, a repris Annabeth, le temps s'est détraqué, comme si une dispute avait éclaté entre les dieux. Depuis, j'ai surpris deux ou trois conversations entre des satyres. À ce que j'ai pu comprendre, quelque chose d'important a été volé. Et si cette chose n'est pas restituée d'ici le solstice d'été, ça va barder. Lorsque tu es arrivée, j'ai espéré... Je veux dire, Athéna peut s'entendre avec pratiquement tout le monde, à part Arès. Et puis, bien sûr, il y a sa rivalité avec Poséidon. Mais enfin, à part ça, je pensais que nous pourrions éventuellement travailler ensemble. Je croyais que tu savais quelque chose.
J'ai secoué la tête. Pour elle, j'étais une possible fille d'Arès, donc elle ne m'en dirait pas plus. Et je n'avais pas la moindre envie de faire quoi que ce soit avec elle, vu comment elle semblait me détester. Comme a peu près toutes les filles qui passaient plus de dix minutes en ma compagnie.
- Il faut que je décroche une quête, a murmuré Annabeth à elle-même. Je ne suis pas trop jeune. Si seulement ils me disaient quel était le problème...
J'ai senti une odeur de barbecue dans les parages. Annabeth a du entendre mon ventre crier famine car elle m'a dit d'y aller, qu'elle me rejoindrait plus tard. Quand je suis parti, elle passait lentement le doigt sur la balustrade, comme pour dessiner un plan de bataille.
Au bungalow 11, tout le monde bavardait et s'amusait en attendant l'heure du dîner. Pour la première fois, j'ai remarqué que beaucoup de pensionnaires avaient des traits ressemblants : le nez pointu, des sourcils en accent circonflexe, un sourire malicieux. C'était le genre de mômes que les profs cataloguaient tout de suite comme des chahuteurs. Malheureusement, tout le monde m'a regardé lorsque j'ai slalomé pour aller à mon coin de sol pour m'y affaler.
Luke, le conseiller, m'a rejoint. Lui aussi avait l'air de famille Hermès, bien que légèrement gâché par la balafre à sa joue gauche. Son sourire, en revanche, était intact et suffisait à le placer d'office dans la catégorie « beau gosse a éviter si on ne veut pas se faire lyncher par un fan-club hystérique ».
- Je t'ai trouvé un sac de couchage, a-t-il dit. Tiens, je t'ai volé quelques affaires de toilette dans la réserve de la colonie, aussi.
Je ne savais pas s'il plaisantait ou non, pour le vol et je n'avais pas envie de savoir.
- Merci, ai-je dit.
-Pas de problème. (Luke s'est assis à côté de moi en s'adossant au mur.)Rude première journée ?
- Tu veux dire rude troisième journée nan ? Vu que j'ai passé deux jours à dormir.
Il m'a regardé, visiblement amusé.
- Je ne suis pas à ma place ici, ai-je poursuivi. Je ne crois même pas aux dieux.
- Ouais. On a tous commencé comme ça. Et tu sais quoi ? Une fois que tu commences à y croire, ça ne te simplifie pas les choses.
L'amertume que j'ai décelée dans sa voix m'a surprise parce que Luke avait l'air d'un type assez cool. Trop cool, même.
- Alors ton père, c'est Hermès ? lui ai-je demandé.
Il a sorti un couteau à cran d'arrêt de sa poche et ma main s'est dirigée vers la première arme disponible ( en l'occurence ma corne couverte de sang ) mais il s'est contenté de racler la boue de sa semelle de sandale.
- Ouais. Hermès.
- Tu m'as menti tout à l'heure.
Il a relevé vivement la tête.
-Pardon ?
Je ne me suis pas démontée et j'ai pointé du doigt le couteau qu'il tenait toujours entre ses doigts.
- Tu as une arme sur toi.
J'ai observé attentivement ses vêtements en notant des détails que je n'avais pas vu lors de ma précédente inspection. Bien trop sommaire d'ailleurs, il fallait que je me reprenne.
- Plusieurs, même.
Il a éclaté de rire en rangeant son couteau. Cela a attiré une nouvelle fois le regard de tous le bungalow sur moi et je l'ai coupé net dans son élan, peu ravie de l'attention qui pesait sur moi.
- As-tu jamais rencontré ton père ? lui ai-je demandé.
- Une fois.
J'ai attendu, pensant que s'il voulait me le raconter, il le ferait. Apparemment, il ne le souhaitait pas. Je me suis demandé si l'histoire avait un rapport avec sa balafre.
Luke a relevé la tête et a souri.
- Ne t'inquiète pas, Edith. Les pensionnaires d'ici, pour la plupart, ce sont des gentils. Après tout, c'est la famille élargie, pas vrai ? Nous veillons les uns sur les autres.
Famille, hein ? Je me suis demandée si j'arriverais un jour à considérer toutes les personnes de ce camp comme ma famille. Probablement pas avant un moment. Il aurait déjà fallu que mon père me revendique, cela aurait rendu la chose plus réelle.
- Dis-moi, Luke. Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'Oracle, et de quête ?
Luke a replié son cran d'arrêt.
-Je déteste les prophéties, a-t-il dit.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Son visage a tressailli, tirant sur sa cicatrice.
- Disons juste que j'ai gâché les choses pour tout le monde. Ça fait deux ans, depuis que mon expédition au jardin des Hespérides a mal tourné, que Chiron n'autorise plus aucune quête. Annabeth meurt d'envie d'aller dans le monde. Elle a tellement asticoté Chiron qu'il a fini par lui dire qu'il connaissait déjà son sort. Qu'il avait reçu une prophétie de l'Oracle. Il a refusé de tout lui raconter, mais il a dit qu'Annabeth n'était pas encore destinée à partir en quête. Elle devait attendre que... quelqu'un de spécial arrive à la colonie.
- Quelqu'un de spécial.
- T'inquiète pas, ma grande, a dit Luke, me faisant rougir. Chaque fois qu'un nouveau pensionnaire arrive, Annabeth s'imagine que c'est le présage quelle attend. Maintenant viens, c'est l'heure du dîner.
À peine a-t-il fini sa phrase qu'une corne a retenti au loin. J'ai su qu'il s'agissait d'une conque, même si je n'en avais encore jamais entendu.
- Le 11 ! a crié Luke. À vos rangs !
Le bungalow tout entier – nous étions environ une vingtaine – est sorti à la queue leu leu dans la cour. Nous nous sommes rangés par ordre d'ancienneté, ce qui a fait de moi la grande dernière, bien sûr. Cela ne me dérangeait pas plus que ça, au moins j'étais tranquille. Des pensionnaires affluaient des autres bungalows également, sauf des trois bungalows vides du bout et du bungalow 8, qui m'avait paru normal à la lumière du jour mais qui commençait à luire d'un éclat argenté maintenant que le soleil se couchait. Celui d'Artémis, surement.
Nous avons gravi la colline en direction du pavillon à colonnes du réfectoire. Des satyres ont quitté la prairie pour nous rejoindre. Des naïades ont émergé du lac. Quelques autres filles sont sorties des bois – et quand je dis sorties des bois, je veux dire directement sorties des bois. J'ai vu une petite fille de neuf ou dix ans surgir du tronc d'un érable et s'élancer en sautillant sur le flanc de la colline.
En tout, il devait y avoir une centaine de pensionnaires, quelques douzaines de satyres et une douzaine de nymphes des bois et naïades.
Au réfectoire, des torches flambaient tout autour des colonnes de marbre. Au centre, un feu brûlait dans un brasero de bronze de la taille d'une baignoire. Chaque bungalow disposait de sa table attitrée, recouverte d'une nappe blanche à liseré violet. Quatre tables étaient vides. En revanche, il y avait beaucoup trop de monde à celle du bungalow 11. J'ai du me placer en bout de banc, une moitié de fesse dépassant dans le vide. Ce n'était pas très agréable.
J'ai aperçu Grover à la table douze en compagnie de Dionysos, de quelques satyres et de deux garçons dodus qui ressemblaient beaucoup trop à notre divin directeur de colonie pour que ce soit une coïncidence. Chiron se tenait à côté de la table, bien trop petite pour un centaure.
Annabeth était assise en table six avec un groupe de jeunes à l'allure sportive, qui avaient tous ses yeux gris et sérieux et ses cheveux couleur de miel. Le garçon blond qui m'avait soigné ( William si je me souvenais bien ) étais assis en table 7. Fils d'Apollon donc. Lorsqu'il me vit, son visage s'étira dans un sourire joyeux et il me fit un petit signe de la main que je lui renvoyais sous la forme d'un hochement de tête.
Clarisse était assise derrière moi et malgré son attitude détendue au milieu de sa tablée, je sentais de temps à autre le poids de son regard sur mon dos.
Au bout d'un moment, Chiron a martelé de son sabot le sol de marbre du pavillon et tout le monde s'est tu. Il a levé un verre.
- Aux dieux !
Tout le monde a levé son verre en reprenant :
- Aux dieux !
Des nymphes se sont avancées avec des plats chargés de nourriture : raisins, pommes, fraises, fromage, pain frais, grillades...
Mon verre était vide mais un des jumeaux brun m'a dit :
- Parle-lui.
Je l'ai regardé comme s'il était fou.
- Pardon ?
L'autre jumeau a insisté.
- Parle-lui. Demande-lui ce que tu veux, sans alcool bien sûr.
En hésitant longuement, j'ai dit :
- Coca cerise.
Mon verre s'est rempli d'un liquide brun caramel pétillant. Puis, j'ai eu une idée :
- Coca cerise bleu.
Mon soda a viré au bleu cobalt et j'ai goûté prudemment. Il était parfait. J'en ai repris une gorgée, songeant à ma mère avec un sourire triste. Luke et les deux jumeaux me regardaient d'un air surpris mais je n'ai pas réagi. Finalement, Luke m'a passé un plat d'entrecôte.
- Tiens, Edith.
Je me suis servie deux tranches assez fine et j'ai mis une pomme à côté de mon assiette. Je n'avais pas très faim. J'allais commencer à manger lorsque j'ai remarqué que tout le monde se levait et se dirigeait, assiette à la main, vers le feu central.
- Viens, m'a dit Luke en me prenant délicatement le bras pour me faire lever.
En me rapprochant, j'ai vu que chacun, son tour venu, prélevait une part de son repas et la jetait dans les flammes : la fraise la plus mûre, la tranche de viande la plus juteuse, le petit pain le plus chaud et beurré.
Luke m'a murmuré à l'oreille :
- Offrande brûlée pour les dieux. Ils aiment l'odeur.
J'ai jeté un regard désespéré vers lui, sans relever. Je ne voyais pas en quoi un être immortel et tout puissant aimerait l'odeur d'aliment brûlée.
Luke s'est approché du feu, a penché la tête et jeté une grappe de gros raisins noirs :
- Hermès.
C'était maintenant mon tour. Je savais déjà qui j'allais nommer et j'ai jeté mon premier morceau de viande dans le feu :
- Hestia.
Sans hésiter, j'ai jeté mon deuxième morceau de viande en murmurant pour que personne n'entende :
- Hadès.
J'ai regagné tranquillement ma place et j'ai posé mon assiette qui ne contenait plus que ma pomme en bout de table. Haussant les épaules, je me suis assise par terre pour croquer dedans, sans me soucier des regards surpris que je recevais. Nous étions déjà serrés au point d'en tomber du banc, je n'allais pas essayer de me rajouter en plus dedans.
Lorsque tout le monde eut fini de dîner, Chiron a de nouveau tapé du sabot et monsieur D. s'est levé.
- Bon, je crois qu'il faut que je vous dise bonjour à tous les marmots. Alors bonjour. Notre directeur d'activités, Chiron, annonce que le prochain Capture l'étendard aura lieu vendredi. Actuellement, c'est le bungalow cinq qui détient les lauriers.
Des acclamations stridentes ont jailli de la table d'Arès.
- Personnellement, a-t-il continué, je m'en moque, mais félicitations. Et puis je dois aussi vous dire que nous avons une nouvelle pensionnaire à partir d'aujourd'hui. Edika Jackson.
Chiron a murmuré quelque chose.
- Euh, Edith Jackson, a rectifié le dieu. C'est ça. Bienvenue, hourra et cetera. Maintenant filez à votre stupide feu de camp. Allez.
Tous le monde a applaudi. Nous nous sommes tous dirigés vers l'amphithéâtre, ou le bungalow Apollon a animé la soirée avec ses chants. Le petit docteur ne participait pas, il restait à l'écart tout en tripotant une lyre. Silencieusement, j'ai faussé compagnie à Luke qui ne me lâchait pas d'une semelle et je me suis glissée à côté de lui.
- Tu ne participe pas William ? lui ai-je demandé.
Il a sursauté et a tourné sa tête vers moi sans me répondre, trop surpris pour ouvrir la bouche. Je me suis assise par terre à côté de lui et j'ai attendu qu'il parle en regardant le joyeux bordel du camp autour du feu.
- Non, je ne sais pas encore bien jouer, je ne ferais que les gêner. Et tu peux m'appeler Will, au fait.
Il a dit ça d'une voix si triste que je me suis tournée vers lui, inquiète.
- Tu es un fils d'Apollon, n'est-ce pas ? Pourquoi dis-tu que tu les gênerais ?
- C'est que...( il a trituré nerveusement sa lyre ) eh bien en fait, je n'arrive pas à apprendre à jouer comme il faut. Je ne comprends pas cet instrument.
- Je vois... Tu en as essayé un autre ?
Il m'a regardé comme si j'étais une extra-terrestre avant qu'il se souvienne que je venais d'arriver et donc que je ne connaissais pas toutes les règles du camp.
- Non pas encore. Les enfants d'Apollon doivent d'abord apprendre à jouer de la lyre avant d'essayer un autre instrument. C'est la règle.
- Et elle vient d'où cette règle ?
- Mmmh... Je crois que ça date d'un chef de bungalow il y a cinquante ans, pourquoi ?
J'ai souri d'un air victorieux. Tant que ce n'était pas une règle posée par un dieu, je devais pouvoir la contourner sans trop de souci. Je lui ai fais signe de m'attendre et je suis allée demander à une nymphe si elle ne pouvait pas me trouver un violon. Elle a acquiescé et est revenue cinq minutes plus tard avec un violon flambant neuf dans les mains. Je l'ai remercié avec profusion avant de retourner d'un bon pas vers Will qui me regardait d'un air interloqué.
- Pourquoi lui as-tu demandé ça ? Je n'ai de toute façon pas le droit d'en jouer.
J'ai agité une main de façon dédaigneuse vers lui tandis que l'autre accordait le violon.
- Je sais, je sais mais rien ne m'interdit de t'apprendre à jouer. Par contre, pour ça j'ai besoin d'avoir un instrument que je connais bien sous la main.
- Mais le violon et la lyre ne sont pas du tout pareil pourtant.
Je lui ai fais un clin d'œil :
- Bien sur que si ! Il suffit juste de savoir chercher.
J'ai tiré quelques notes du violon avant de me tourner vers lui avec un air professionnel.
- Regarde, si tu tires cette note-là du violon et que tu pinces ta lyre ici ( j'ai ajouté le geste à ma démonstration), tu obtiens le même son ! Comme ça, je peux t'apprendre quelques morceaux sans que tu aies de problèmes avec les règles.
- Mais, mais pourquoi tu m'aides ? On ne se connaît pas.
- Est-ce que j'ai besoin de te connaître pour te filer un coup de main ? ai-je soufflé, agacée. Considère ça comme un remerciement pour m'avoir soignée d'accord ?
Et, j'ai commencé la leçon. Les 5 premières minutes ont étées laborieuses. Comment voulez-vous apprendre à quelqu'un à jouer de la musique quand il ne connais pas sa gamme ? Heureusement pour moi et ma patience limitée, Will a très vite pris le coup et a été capable de jouer quelques petits morceaux sur sa lyre. C'était le digne fils d'Apollon, il avait un tel talent pour la musique que j'en aurais presque été jalouse, moi qui avait dû travailler très dur pour apprendre à jouer du violon de façon correcte.
Remarquant nos mouvements, quelques uns des musiciens se sont détachés de la troupe et se sont avancés vers nous. Immédiatement, Will a arrêté de jouer l'air penaud et s'est caché derrière moi, sans succès vu que je n'étais pas plus imposante que lui. Un petit blond ( et je pèse mes mots, il devait faire à peu près ma taille avec quelques années de plus que moi ) m'a tendu la main en ricanant.
- Je suis Michael Yew. Tu devrais venir t'amuser avec nous autour du feu au lieu de perdre ton temps avec Will.
Mes yeux se sont durcis et j'ai refusé la main tendue.
- Aux dernières nouvelles, je fais encore ce que je veux, non ? Et je ne pense pas qu'aider quelqu'un en difficulté ce soit perdre son temps.
Le garçon a relevé hautainement le menton en recroisant ses bras.
- Pour que tu essayes d'apprendre à un gamin quelque chose pour lequel il est nul, c'est que tu n'es pas meilleure que lui. ( Il a éclaté de rire à sa propre blague ) De toute façon, ce gosse n'est doué que pour soigner, ce qui ne sert pas à grand chose vu que l'ambroisie et le nectar existent.
Will s'est empourpré de honte et a serré dans ses doigts le bas de mon t-shirt. Je me suis mise en position de défense devant lui, en faisant face au fils d'Apollon qui avait décidé de venir nous embêter. Je n'avais pas lâché mon violon mais je ne savais pas trop quoi en faire. Du coin de l'œil, j'ai vu Luke s'apercevoir de ce qu'il se passait et s'avancer dans ma direction. Soudain, le blond devant moi a re-éclaté de rire avant de se faire rejoindre par un autre fils d'Apollon qui dégageait une aura d'autorité. Sûrement le chef du bungalow.
- Mike, on avait dit quoi à propos de Will ? Ce n'est pas en te moquant de lui que tu vas lui faire prendre plus de caractère, je te l'ai déjà dit. ( Il s'est tourné vers moi en me jetant un regard désolé. ) Excuse-le s'il te plaît. Il trouve William bien trop gentil pour son propre bien et du coup il essaye de l'endurcir un peu. Malheureusement, ça ne fait que lui faire peur, mais j'ai beau lui dire d'arrêter, il continue.
- Oh. Je vois... enfin je suppose ai-je dit hésitante. Je ne voyais pas trop le rapport entre intimider un enfant et l'endurcir mais bon... Et tu es ?
- Ah, c'est vrai que tu ne connais pas encore tout le monde. Je suis Lee Fletcher, le chef du bungalow sept. Enchanté. ( Il a jeté un regard à ma main gauche et il a souri joyeusement. ) Tu joues du violon ? Depuis combien de temps ? Tu es forte ?
- Eh bien, comme tu peux le voir, oui je joue du violon, depuis environ six ans et je me débrouille. Ça te va ?
Il a opiné de la tête et a attrapé son ami par le bras.
- Il faudra que tu nous montres ça un de ces jours. Continue à donner des cours à Will, je suis sur qu'il va vite progresser.
Sur ces mots, ils ont disparus dans la masse des jeunes qui dansaient et j'ai tapoté la tête de l'enfant derrière moi pour qu'il me lache.
- Eh bien ! lui ai-je dit joyeusement. On dirait que j'ai l'autorisation de te donner des cours de musique.
Il a acquiescé avec un grand sourire et m'a dit qu'il allait faire griller quelques marshmallows sur le feu. J'ai refusé sa proposition de m'en ramener un et je lui ai donné rendez-vous demain juste après le repas du soir pour lui donner une leçon de solfège. Il a religieusement donné sa lyre à une nymphe qui passait par là et a couru se rapprocher du feu de camp. J'ai également rendu mon violon en remerciant la nymphe avant de me rasseoir dans l'herbe et de me masser le poignet. Il me restait quelques douleurs résiduelles de mon combat mais jouer du violon m'avait fait quelques effets aux muscles.
- Tu as mal ?
J'ai sursauté et j'ai vivement relevé la tête pour voir Luke tenant deux brochettes de marshmallows grillés me regarder avec un air inquiet. J'ai secoué la tête en signe de négation.
- Ne t'inquiètes pas, ça me lance juste un peu. J'ai pointé du doigt un des pics. C'est pour moi ?
-Oui, tu n'as pas assez mangé ce soir. Je t'ai pourtant dit de prendre du poids tout à l'heure, non ?
- C'est vrai ça !
- Il te l'a dit !
- On est témoins !
- Totalement !
- En plus tu n'as rien mangé ce soir.
J'ai tourné la tête seulement pour voir les deux jumeaux s'approcher de nous en rigolant.
- Ce n'est pas bien ça.
- C'est vraiment, ce n'est pas bien du tout.
-Mm, mm du tout du tout.
Devant nos airs ahuris après l'enchaînement de répliques sûrement préparées à l'avance, les deux fils d'Hermès se sont tapés la main. Luke a poussé un soupir totalement désabusé, me faisant penser qu'il avait sûrement l'habitude de ce genre de bouffonneries. Les jumeaux se sont assis de chaque côté de moi et Luke s'est prudemment posé en face.
- Alors ? a demandé celui de gauche.
- Alors quoi ?
- Alors que s'est-il passé avec Lee et Mike, bien sûr, c'est exclamé celui de droite. Je ne l'avais jamais vu sourire autant après avoir parlé à une fille. Que lui as-tu dis ?
J'ai rougi brusquement et j'ai levé les mains en bégayant une justification à propos de Will et de musique quand mon corps s'est tendu et a bougé tout seul. J'ai plaqué au sol la main de celui de droite, main qui se trouvait à seulement quelques centimètres de la corne de Minotaure située dans ma poche arrière. Il en est resté bouche bée, et son frère aussi d'ailleurs. Luke se retenais de rigoler mais l'amusement était totalement visible dans sa voix lorsqu'il pris la parole.
- Et bien, et bien, tu te ramollis Travis. Je n'avais encore jamais vu quelqu'un te prendre la main dans le sac, et surtout pas une nouvelle.
Donc, celui dont je maintenais le bras au sol s'appelait Travis. Le surveillant, je relâchais son bras et le regardai se masser le poignet, toujours choqué. Son frère avait également un air ahuri sur le visage. Ils ne devaient pas souvent être pris en flagrant délit.
- Dites donc les gars, je sais que nous logeons au bungalow des voleurs mais vous pourriez au moins attendre que j'aie passé un jour entier dans le camp avant de me voler, non ?
Ils se regardèrent par dessus mon épaule et hochèrent la tête en même temps. Celui de droite s'adressa à moi en premier :
- Je m'appelle Travis.
L'autre pris la parole en me tendant sa main que je pris avec un air méfiant.
- Moi c'est Connor.
- Enchantée, je suis Edith. Vous n'êtes pas jumeaux n'est-ce pas ?
Je ne pouvais dire d'où me venait cette information, mais j'en avais la certitude, ils étaient seulement frère. Travis applaudi.
- Félicitations, je suis absolument ra-vi que tu aies deviné. J'ai 14 ans, un an de plus que l'énergumène derrière toi. Oi, j'ai un prénom ! Je pense que nous allons bien nous entendre tous les trois.
- Euh, oui, si tu le dis mais ça sort d'où cette info ?
C'est Connor qui me répondît.
- En fait, c'est la première fois que quelqu'un arrive à stopper Travis. Et accessoirement à deviner du premier coup que nous ne sommes pas jumeaux. Il pris un air gourmand qui m'effraya presque. Avec quelqu'un comme toi dans notre team, on va pouvoir voler n'importe qui et n'importe quoi.
Travis passa un bras sur mes épaules en hochant la tête en cadence avec la tirade de son frère.
- Ça va être absolument trop cool ! Tu vas voir, j'ai plein de plans sur la comète.
Et a ce moment, il se mit à débiter une liste de personnes et de choses à voler dans laquelle je ne reconnus que quelques noms, certains de la colonie et certains de mon ancien monde. Soudain, Luke m'arracha brutalement à son étreinte et se mit à les engueuler comme quoi il ne fallait pas qu'il me pervertissent ou un truc du genre. S'ensuivit une dispute ou les deux parties exposaient leurs arguments de manières concises et développées ( Hermès était peut-être aussi le dieu des avocats, qui sait ? ) tandis que je me retenais d'éclater de rire au milieu.
Lorsque la conque retentit, je me dirigeai vers mon bungalow en trainant les pieds, épuisée par la journée de dingue que je venais de vivre. Will vint me faire la bise avant de rentrer dans son bungalow sous les sifflements de ses demi-frères et même le regard mauvais d'Annabeth lorsque Luke me fit un baiser sur le front devant tout le monde ne pouvait m'enlever de la torpeur bienséante dans laquelle je me trouvais.
Le fait de dormir sur un sol inconfortable ne freina pas mes yeux qui se fermèrent à l'instant où je me glissais dans le sac de couchage volé par Luke. Ma dernière pensée fut pour le bonheur et le calme que j'avais ressentit lors de cette soirée, même en étant cruellement consciente de l'absence de ma mère. Pour la première fois de ma vie, je me sentais à ma place.
