Je fais la connaissance d'une reine de la mode

Lorsque je me suis réveillée le lendemain matin, le camp était silencieux. En jetant un coup d'oeil par la fenêtre, j'ai compris pourquoi : vu la position du soleil, il devait être 6 heures du matin et on m'avait dit que la conque sonnait tout les jours à 7h30. Nous avions le droit de sortir de nos bungalows seulement à partir de 7h . Afin de ne pas déranger tout le monde et accessoirement de ne pas me faire prendre, je me suis lentement redressée en essayant de trouver un moyen de sortir du bungalow sans marcher sur les enfants allongés au sol, profondément endormis. Un coup d'oeil derrière moi me suffit : une fenêtre m'était accessible si je me mettais sur la pointe des pieds et je réussis à me hisser sans trop de mal sur le rebord grâce à la force de mes bras. En sautant dehors, je ne remarquai pas les yeux bleus qui avaient regardé mon manège depuis le début.

J'ai atterri le plus silencieusement possible sur le sol, malgré la douleur qui traversa mes pieds. Les petites sandales qu'on m'avait prêtées n'étaient pas faite pour ce genre d'exercices et mes muscles me lançaient toujours, malgré la nuit de sommeil que j'avais faite. Regardant autour de moi, je remarquai que j'étais la seule chose mouvante dans les environs. Au petit matin, le camp avait l'air désert, comme figé dans le temps. Même le foyer au centre des bungalows avait l'air de brûler plus lentement.

Je plissais mes yeux, essayant de voir la déesse présente la veille, sans succès. Elle avait sûrement des obligations, ou alors elle apparaissait simplement à chaque nouvel arrivant. Haussant les épaules, je me suis fondue dans les ombres du petit matin en faisant bien attention à ne pas frôler les arbres, n'ayant pas envie de déranger les nymphes. Je me suis dirigée vers les écuries en longeant l'arène, la forge et l'armurerie, elles aussi désertes. En passant devant un petit plan d'eau qui me permit de regarder grossièrement mon reflet, je me suis fait la réflexion que j'avais besoin de nouveaux vêtements ; il m'était pour le moment impossible de rentrer chez moi récupérer des affaires et mon sac devait surement être cramé ( littéralement ).

Hier, j'avais entendu des filles d'Aphrodite parler de mode et de maquillage. J'irai surement leur demander des vêtements cette après-midi, en priant pour ne pas me transformer en poupée grandeur nature. Secouant la tête face à mes pensées idiotes et infondées ( ou pas ), je m'arrêtais devant la porte des écuries. Le bâtiment était aussi gigantesque vu de près ou de loin et sa porte avait l'air diablement lourde, de sorte que je me suis demandée si j'arriverais à la pousser. Hésitante, j'ai posé la main sur la poignée et j'ai poussé délicatement le battant de droite qui s'est entrouvert silencieusement comme s'il ne pesait pas plusieurs dizaines de kilos. J'ai jeté un oeil dans les écuries et j'en suis restée bouche-bée. Je n'avais pas eu des hallucinations la veille, c'était bien des pégases !

Une vingtaine de boxes immenses étaient répartis sur tout la longueur de l'écurie, écurie qui avait l'air à la pointe de la modernité avec des abreuvoirs automatiques, des distributeurs de foin ainsi que une évacuation pour les crottins des pégases. Sur le mur du fond se trouvait un énorme tableau sur lequel était noté les leçons de la semaine ainsi que les heures de sorties. Tout était organisé pour les trois semaines à venir et des ardoises étaient fixés sur les boxes avec le nom du pégase, sa nourriture, son numéro de selle ainsi que ses cavaliers de la semaine, le tout écrit d'un rose vif absolument ignoble, accompagné de petits coeurs à chaque fin de ligne. La sellerie se trouvait à ma gauche, facilement accessible, et tout était parfaitement rangé, trop rangé même. En venant ici je m'attendais à trouver quelque chose de familier comme le joyeux bordel des clubs d'équitations de l'état de New York, mais tout était propre, silencieux et surtout calme.

En général, lorsque tu rentres dans une écurie vide de monde, tous les chevaux se précipitent vers toi pour te demander à manger, vérifier qui tu es et ce que tu fais. Ici tous les pégase étaient couchés et me regardaient d'un oeil indifférent lorsque je leur passais devant. Ils devaient être habitués à être réveillés à une heure précise, surement par des nymphes, et donc ne se préoccupaient pas de moi. Seuls deux se sont levés lorsque je suis passée devant eux : deux magnifiques étalons blancs qui en voyant que je les regardais ont étendus leurs ailes. À l'instant ou j'ai détourné mon regard, ils se sont recouchés.

Soudain, une bouffée de tristesse m'a prise, là, dans une écurie silencieuse ou personne ne me regardait. Je me suis effondrée au sol en sanglotant comme un bébé, pleurant la mort de ma mère pour la première fois, pleurant ma solitude, ma colère et ma tristesse. J'avais l'impression d'être en train de mourir tellement mon coeur me faisait mal, le trop plein d'émotion m'envahissant d'un seul coup. Tout hier j'avais joué un rôle, je m'étais mis un masque que je m'étais efforcée de tenir devant la colonie mais maintenant que j'étais seule, je craquais. Je n'avais que douze ans, bon sang ! Pourquoi cela avait du arriver ? Pourquoi ma mère était morte alors qu'elle ne voulait que me protéger ? Pourquoi les dieux laissaient-t-il cela arriver ? Ils faisaient des gosses, ils les abandonnaient dans la nature et après ils s'attendaient à ce qu'on les respecte ?

Je pleurais ma rage et ma fureur jusqu'à ce que je m'endorme au milieu de l'écurie, épuisée. J'ai rêvé de ma mère, de son sourire et de son rire, du visage sérieux qu'elle m'avait montré la dernière fois que j'avais pu parler sérieusement avec elle. Cette promesse qui me liait à cet endroit encore plus sûrement que mon amitié avec Grover, la promesse de rester fidèle à mon père. Je comprenais maintenant le choix des mots. À l'instant où il me réclamerait ( s'il me réclamait un jour ), je serais enchainée à la colonie et aux dieux. Définitivement.

Ce sont les nymphes des bois venues nourrir les pégases qui m'ont réveillée. J'étais appuyée contre un des poteaux central de l'écurie, la moitié de mon corps effondrée au sol. Malgré leur discrétion, les chuchotements m'ont réveillé et je me suis redressée en papillonnant des paupières. Elles n'ont fait aucune remarque, ni sur l'état surement horrible de mes vêtements, ni sur les traces de larmes que je sentais sur mes joues. La conque a sonnée, me faisant sursauter. Il était trop tard pour me glisser discrètement dans le bungalow mais je pouvais sans doute dire que j'étais simplement partie me promener un peu dans le camp en attendant le petit déjeuner, ce qui était la réalité. J'ai fait promettre aux nymphes de ne dire à personne que j'étais venue ici, ce qu'elles ont gentiment accepté et je suis partie en courant rejoindre la file de mon bungalow qui allait manger.

Personne ne m'a remarquée lorsque je me suis mise en bout de file et le repas du matin s'est déroulé à l'identique de la veille : les nymphes distribuaient des plats, chacun sacrifiait un peu de sa nourriture dans le feu du milieu, et je me suis retrouvée assise sur le sol sans que personne ne m'ait parlé. Perdue dans mes pensées, j'ai aperçu une bataille de nourriture sur la table d'Arès et j'ai compté les points entre filles et garçons tout en mangeant ma pomme. Tout à coup, une assiette pleine de nourriture est rentrée dans mon champ de vision et a été posée devant moi. J'ai levé la tête pour voir Luke me regarder, les sourcils froncés et un air agacé sur le visage :

- Tu ne manges rien, m'a-t-il dit sur un ton réprobateur.

- Bonjour Luke, moi aussi je suis ravie de te voir de bon matin, ai-je ironisé. Tu as bien dormi ?

Il a croisé les bras, peu impressionné par l'énervement perceptible dans ma voix. Oui il était beau, oui il était plus âgé que moi, oui c'était techniquement mon supérieur, oui je m'étais bien amusée avec lui hier soir, mais ce n'étais pas une raison pour qu'il me dérange lorsque je réfléchissais. En l'occurence j'étais en train de lister quelles capacités je devais restreindre et quelles capacités je pouvais montrer et c'était un casse-tête sans nom. Vu que j'avais tué le Minotaure, tout le monde s'attendait à ce que je me débrouille un minimum en combat, mais si je faisais semblant d'être une petite chose fragile est-ce que ça n'attirerait pas encore plus l'attention sur moi ? Au pire je pouvais toujours faire passer mes réactions pour des trucs instinctifs vu que Annabeth avait dit que nous changions lorsque nous réalisions ce que nous étions vraiment. Ouais, ça devrait pouvoir passer si je faisais semblant de réagir instinctivement.

Luke a répondu sèchement :

- Oui, j'ai très bien dormi, merci. Mieux que toi en tout cas, vu que tu es partie du bungalow vers 6 heures.

J'ai fait mon innocente.

- Je ne sais pas de quoi tu parles, Luke. Je suis sortie vers 7h du bungalow et je me suis baladée jusqu'à ce que la cloche du matin sonne. Tu as du rêver.

Il m'a regardée pendant de longues, très longues secondes avant de s'affaler par terre face à moi. Il m'a ébouriffé les cheveux entrainant un « Mais, euh » de protestation et a dit d'un ton amusé :

- Décidément, les Alatir sont de plus en plus doués. Ils t'ont contaminée en à peine une soirée, tu mens presque aussi bien qu'eux.

J'ai haussé un sourcil dubitatif et il a poursuivi.

- Tu sais Edith, je suis le fils du dieu des Voleurs. Ça ne me dérange pas que tu t'en ailles tôt le matin, mais attend au moins d'avoir des bases en combat. On ne sait jamais ce qui peut arriver lorsqu'on est comme nous, d'accord ?

Je lui ai jeté un regard torve qui l'a fait insister.

- D'accord ?

- D'accord, d'accord, je ferais attention. Ça te va ?

- Je me doute que je n'obtiendrais pas mieux, donc on va dire que oui, a-t-il dit en me tendant l'assiette qu'il tenait. Maintenant, mange. Il y a beaucoup de choses à faire ici et si tu ne prends pas des forces, tu ne pourras jamais tenir.

- Beaucoup de choses à faire ? Que veux-tu dire par là ?

J'ai picoré quelques fruits supplémentaires tandis qu'il m'énumérait les différentes activités en comptant sur ses doigts au fur et à mesure.

- Alors il y a du tir à l'arc, du canoë-kayak, des cours de combats, de la course, des cours particuliers de langues anciennes pour ceux qui veulent, et des ateliers pratiques comme des cours de forge, ou de jardinage.

- Je...vois. Enfin, je crois. C'est nous qui choisissons notre programme de la journée ou quelqu'un le planifie à notre place ?

- Mmh, ça dépend de la situation. Pour la plupart des pensionnaires, les cours de combats sont obligatoires mais plus cela fait longtemps que tu es là, plus tu as de liberté dans tes activités. Comme tu viens d'arriver, je suppose que Chiron enverra un Athèna pour t'enseigner le grec tous les matins, et que tu auras beaucoup de cours de combats.

- Je ne me bats pas, l'ai-je coupé immédiatement.

- Je ne pense pas que tu aies le choix, tu sais ? Ce sont des cours obligatoires, pour essayer de t'apprendre à survivre lors des attaques.

J'ai croisé les bras en signe de négation.

- Je ne me bats pas. Ce n'est pas négociable et je ne toucherai pas à une arme quelconque. S'il le faut, je veux bien regarder les cours mais je ne me battrais pas.

La conque a de nouveau sonné pour signifier la fin du petit-déjeuner, lui coupant la parole. Tous les pensionnaires se sont levés dans un joyeux brouhaha et se sont mélangés en formant différant groupes. Je me suis faufilée entre eux en faisant un petit signe de main à Luke, profitant du désordre pour essayer de lui fausser compagnie. Je voulais dire bonjour à Will et demander à Chiron ou je pouvais trouver Grover, histoire de voir s'il allait bien. Malheureusement il était plus grand que moi et il m'a rattrapée en quelques enjambées, aidé par le fait que tous les pensionnaires s'arrêtaient pour le laisser passer. J'avais eu raison hier, dans ce camp il était l'équivalent d'une rock star.

Sans me soucier de sa présence derrière moi je me suis dirigée du côté de la table 12 pour voir Chiron et Annabeth en grande discussion sous l'oeil ennuyé de Monsieur D. qui était affalé sur le banc. En me voyant en compagnie de Luke, Annabeth m'a lancé un reniflement dédaigneux en guise de bonjour et s'est précipitée parler avec lui sur un ton indigné. J'ai entendu les mots «cours », « gamine», « tu te rends compte » le tout prononcé avec un air furieux en agitant les mains. Chiron m'a regardée d'un air bienveillant en me demandant si j'avais bien dormi et si je m'étais amusée hier soir. Pour ne pas l'inquiéter, je lui ai raconté que tout allait bien dans le meilleur des mondes avant d'aborder le sujet qui fâche.

- Luke m'a parlé des différentes activités que je devais faire ici, et m'a parlé des cours de combats censés être obligatoire.

- Ah, c'est vrai que je n'ai pas eu le temps de t'expliquer tout en détail hier. En effet, la colonie a aussi pour but de t'apprendre à te défendre et à manier des armes, c'est pour cela que...

- Je refuse.

- Pardon ?

Chiron, Annabeth et Luke en sont restés bouche bée. La fille de la déesse de la sagesse s'est avancée :

- Comment oses-tu parler comme ça à Chiron ? C'est un manque de respect total ! s'est-elle indignée sur un ton aigu.

Je n'ai même pas daigné tourner mes yeux vers elle.

- Respect ou pas respect, il est hors de question que je touche une arme, et encore plus que je me batte à mains nues contre des humains. Je regarderai les cours s'il le faut mais je ne me battrais pas.

Chiron a secoué la tête d'un air triste en entendant mon ton catégorique. Il m'avait eu une année en cours, il savait que je ne changerais pas d'avis et que si on me forçait, je me débrouillerais pour m'enfuir d'ici, Grover ou pas Grover.

- Très bien, a-t-il cédé. Tu regarderas les cours mais tu ne te battras pas. Par contre, attends-toi à des remarques des autres pensionnaires.

J'ai acquiescé, soulagée qu'il ai cédé aussi vite. Lorsque je lui avais demandé, je ne savais pas s'il accepterait tout de suite mais il devait croire que j'étais traumatisée de mon combat contre le Minotaure et la mort de ma mère. Il y avait aussi la possibilité que ma mère ait dit quelques informations sur moi sans que je ne sois au courant, notamment l'Accident, expliquant le fait qu'il n'insiste pas. En réalité j'avais tout simplement peur de ne pas pouvoir me retenir une arme dans les mains. J'avais déjà blessé des gens, je n'avais pas envie de le refaire alors que je savais que j'étais dangereuse pour les autres. Il y avait une grande différence entre repousser un peu violemment des imbéciles et se battre contre quelqu'un, j'en savais quelque chose. Chiron a poursuivi :

- J'ai une condition.

- Oui ?

- Je veux que tu sois toujours armée, en cas d'attaque surprise.

- Mais Monsieur ! s'est indigné Luke. Si elle ne sait pas se battre, cela ne sert à rien qu'elle...

- D'accord, l'ai-je coupé dans son élan. Je passerais voir à l'armurerie dans les prochains jours, si c'est ce que vous voulez. Par contre serait-il possible d'avoir des vêtements de rechange ? Je n'ai aucun moyen de récupérer mon sac.

Avoir des armes sur moi ne me dérangeait pas mais je voulais avoir un moyen de les dissimuler, histoire de pouvoir surprendre mes assaillants. Chiron m'a assuré que je pourrais demander au bungalow d'Aphrodite cet après-midi et s'est tourné vers Annabeth qui paraissait toujours choquée la façon dont j'avais parlé au centaure.

- Alors Annabeth, accepte-tu d'initier Edith au grec ancien ? Tu es la seule à qui je puisse confier ça sans risques.

- Bien sur, monsieur, a-t-elle dit d'un ton agacé. Par contre, je ne garantis pas de lui faire cours longtemps, elle a l'air bien trop lente pour tout comprendre.

J'ai du me retenir une fois de plus de lui envoyer mon poing dans le ventre mais Chiron a rigolé, amusé.

- Ne t'inquiète pas pour ça Annabeth. Je te demande juste de lui enseigner les bases, si vraiment vous ne vous entendez pas un de tes frères prendra le relais.

Elle a hoché la tête, rassurée.

- Merci monsieur.

Elle s'est tournée vers moi et a poursuivi d'un ton sec :

- Je vais préparer les livres, rejoins-moi dans dix minutes derrière la grande maison, il y a une petite salle de classe.

Elle a attendu mon hochement de tête et s'est éloignée d'un pas furieux en grommelant dans sa barbe. Chiron a repris la parole.

- Je te donnerai ton emploi du temps de la semaine tout à l'heure, Edith. J'espère que tu feras tout de même des efforts pour bien t'intégrer dans le camp. ( J'ai haussé un sourcil et il a secoué la tête, l'air mi-amusé, mi-désespéré. ) Tu devrais y aller maintenant, Annabeth n'aime pas attendre.

- Oui monsieur. A tout à l'heure, ai-je dit d'un ton joyeux à Luke.

En descendant les quelques marches du pavillon réfectoire, j'ai entendu des éclats de voix provenant de Luke, surement à propos de mon refus de participer aux cours de combats. Je n'allais pas finir d'en entendre parler !

En prenant mon temps, j'ai mis pile poil 10 minutes pour arriver à la grande maison. Annabeth m'attendait les bras croisés devant une annexe, une sorte de salle de classe mais version colonie de vacance : une pièce fermée de 10 mètres carrés contenant comme seul mobilier deux bureaux et deux chaises. Des tonnes de livres étaient empilés du sol au plafond, tous écrits en grec ancien. Sur une des tables se trouvait une pile de livre, surement ceux qu'Annabeth avait choisis. Je vous passerais les détail de mon premier cours de grec ancien : je connaissais déjà les bases et mon sang divin aidant, je me suis retrouvée à lire parfaitement à voix haute des couplets entiers de Homère sous l'oeil incrédule d'Annabeth. Bien évidemment elle me reprenait à chaque erreur mais restait courtoise, surement soulagée de ne pas avoir à m'expliquer tout pendant trois cent ans.

Au bout de deux heures à lire en rimes, elle m'a autorisée à partir en me donnant rendez-vous à la même heure le lendemain afin de «perfectionner ma prononciation». À l'instant ou j'ai commencé à me lever de ma chaise elle s'est désintéressée de moi et s'est précipitée sur un bout de papier pour dessiner je-ne-sais-quelle-idée qui venait de lui venir. D'après Travis et Connor c'était fréquent chez les enfants d'Athéna et d'Héphaïstos : la création était une seconde nature pour eux. En parlant des frères voleurs ils se trouvaient présentement à quelques mètres de moi cachés derrière un buisson pour observer la classe de tir à l'arc donnée par Chiron. N'ayant rien de mieux à faire, je suis allée les rejoindre. Après tout, hier ils avaient promis de m'apprendre quelques tours de voleurs, ça pouvait toujours être utile non ?

Je me suis glissée silencieusement derrière eux et les ai salué, surement un peu brutalement vu qu'ils ont tous les deux sursauté.

- Vous comptez voler quoi ?

Ils se sont tournés vers moi.

- Par les dieux, Edith, a sifflé celui de gauche. Ne nous surprend pas comme ça, tu vas gâcher notre farce !

- Votre farce ? Qu'est-ce que vous avez manigancé ?

Celui de droite m'a montré du doigt des fils tendus entre les cibles.

- Tu vois ces cordes là-bas ? J'ai acquiescé. Eh bien figure-toi que à chaque fin de leçon, Chiron organise une petite compétition pour voir qui peut faire le meilleur score. Le gagnant est dispensé de corvées pour toute la journée. Nous on est là pour bousiller ceci !

J'ai pris mon menton dans ma main en m'asseyant dans l'herbe à côté d'eux. Je n'étais pas très discrète, habillée comme je l'étais en débardeur orange mais les élèves étaient concentrés sur Chiron qui expliquait quelque chose sur la posture en prenant un Apollon assez âgé comme exemple. J'ai réfléchi quelques instants en essayant de voir un quelconque intérêt à cette farce lorsque j'ai aperçu Will qui se cachait au milieu du groupe. Un sourire carnassier est apparu sur mes lèvres en même temps qu'une idée germait dans mon esprit.

- Dites les gars...

- Oui ? ont-ils répondu à l'unisson.

- Qu'est-ce que vous pouvez faire exactement avec ces fils ?

Là, celui de gauche que j'ai finalement identifié comme Connor ( enfin je crois ? ) m'a expliqué un système de poulie, de traction et de poussée leur permettant de bouger les cibles comme ils le voulaient. Décidément très ingénieux comme système, j'allais le garder en mémoire cela pouvait toujours s'avérer utile pour poser des pièges. En attendant, c'était parfaitement ce dont j'avais besoin pour mettre à exécution mon plan. Travis m'a regardé l'air intéressé lorsqu'il a remarqué le sourire, surement machiavélique, que j'avais sur les lèvres. Il a pris son frère par les épaules pour le rapprocher de nous et d'une voix bien trop joyeuse pour ce que je m'apprêtais à faire, j'ai expliqué mon idée qu'ils ont totalement approuvé. J'ai même eu droit à un autre ébouriffage des cheveux de la part de Travis. Mais qu'est-ce qu'ils avaient tous donc avec mes cheveux à la fin ?

Une fois le plan approuvé et fignolé par les deux frères, je me suis allongée à côté d'eux alors qu'ils me tendaient un fil permettant de bouger les cibles. J'ai écouté distraitement Chiron rappeler les règles à la dizaine d'élèves : ils avaient le droit à trois flèches, les points gagnés à chaque flèche étaient additionnés à la fin, si la flèche ne touchait pas la cible ils n'avaient aucun point et enfin ce qui m'intéressait, les récompenses. Grosso modo, celui qui avait le plus de points était effectivement dispensé de corvées pour la journée, corvée qui devaient être faites par le dernier. J'ai échangé un regard entendu avec les jumeaux alors que le jeu se mettait en place. Comme il n'y avait que cinq cibles, les participants étaient séparés en deux groupes de jet. Nos deux cibles se trouvaient dans le deuxième groupe ; ça allait être encore plus facile.

Tchac. Thac. Thac. Le premier groupe a terminé son tour avec des scores plus ou moins médiocres. Au moins ils avaient tous touchés la cible. Le deuxième groupe c'est avancé. Les deux cibles étaient côte à côte.

Tchac. Premier raté et première flèche dans le mille.

Tchac. Deuxième raté et deuxième flèche dans le mille.

Tchac. Troisième raté suivi d'un hurlement de rage et troisième flèche dans le mille accompagnée d'un saut de joie.

Nous nous sommes tapés la main lorsque nous avons vu Michael Yew pester dans sa barbe après son score totalement nul alors que Will avait un sourire absolument magnifique ( et mignon accessoirement ) sur le visage. Un respect tout nouveau pour les frères grandissait en moi. J'avais beau être à l'origine du plan, les deux avaient réussi à calculer au millimètre près la trajectoire des deux flèches et à bouger la cible de sorte à ce que cela paraisse totalement normal. Au vu du regard acéré de Chiron dans la direction du buisson ou nous étions cachés, je me doutais bien qu'il n'était pas dupe mais étonnement il ferma les yeux et félicita chaudement Will tout en assurant à Michael qu'il n'avait pas eu de bol ce jour-là. J'ai rigolé lorsqu'il a inséré dans la discussion le fait qu'Apollon était certes un dieu bienveillant mais qu'il n'aimait pas qu'on s'en prenne à ses enfants. Il y avait de grandes chances que cela soit totalement faux mais vu comment Michael regardait un Will rayonnant de joie, il avait compris la référence.

Pendant que j'observais le groupe, les Alatir avaient remballé tous leur attirail sans bouger à nouveau les cibles et avaient réussi à tout ranger dans leur poches sans que cela ne se voie de l'extérieur. Nous avons attendus quelques minutes en silence que le groupe s'éloigne avant de nous lever et de nous diriger vers le réfectoire, comme si nous revenions d'une balade totalement innocente dans les champs de fraises. Ils ont profité de ces quelques minutes pour me montrer quelques tours de passe-passe qui s'apparentaient vachement à de la magie mais qui leur servait pour voler des choses sans que personne ne le remarque. Après plusieurs démonstrations au ralenti j'ai finalement maitrisé l'apparition des cartes dans les mains de quelqu'un d'autre, chose qui ne me servirait à rien sans cartes mais qui pouvait être utilisée pour n'importe quel objet si l'on était suffisamment doué. Connor avait littéralement fait apparaitre un oiseau dans ma main, avant de me mettre une barrette sans même que je ne l'aie remarqué.

Ils n'ont fait aucune allusion au fait que je m'étais légèrement vengée de Michael aujourd'hui, juste quelque chose a propos d'un gamin qui finirait par tomber amoureux de moi si je continuai à le protéger comme ça. Deux coups de poings et deux bosses plus tard, le sujet étais clos. Par contre ils n'ont pas arrêté de me tanner pour que j'accepte de les aider à voler notre chaperon dieu, chose que j'aie refusé catégoriquement. Pas question de me mettre à dos le dieu de la folie, je n'avais pas du tout envie de passer le reste de ma vie dans un asile. Ils en ont convenus après un argumentaire toujours aussi développé et je suis arrivée au réfectoire avec une migraine pas possible.

Luke nous attendait devant les marches. Lorsqu'il m'a aperçue, son visage s'est éclairé d'un sourire avant de se fermer et une brève lueur de colère est apparue dans ses yeux lorsqu'il a compris que j'étais avec les Alatir. Il a repris son sourire et son visage avenant quelques secondes plus tard mais ses mains crispées ne trompaient pas : il était en colère. Sagement, j'ai ravalé mes remarques et mes questions, me doutant bien que ce n'était que partie remise à propos des cours de combat et nous sommes allés manger.

Cette fois nous étions quatre assis par terre, moi, Luke ainsi que Connor et Travis qui passaient leur temps à voler notre nourriture. Luke les a engueulés plusieurs fois avant de leur murmurer quelque chose à l'oreille ce qui les a fait prendre un air inquiet et arrêter immédiatement de piquer dans mon assiette les quelques pâtes que Luke m'avait forcé à prendre. Par contre, ils ne se sont pas privés dans l'assiette de Luke qui essayait tant bien que mal de les en empêcher, me faisant rire sous cape.

A la fin du repas, Chiron s'est approché de moi avec un papier dans la main.

- Tiens Edith, voici ton emploi du temps pour la semaine.

Un seul coup d'oeil m'a suffi à le mémoriser. Effectivement, tous les matins j'avais cours de grec de 9h à 11h30 et l'après-midi était consacrée aux activités en plein air. Course à pieds, cours de forge, jardinage, tir à l'arc... Les activités ne manquaient pas. J'ai rendu le papier à Chiron et j'ai pris la parole, mal à l'aise devant l'attention dont je faisais preuve.

- Monsieur, pour ce dont nous avons parlé ce matin, c'est toujours d'accord ? ai-je demandé, sous le regard agacé de Luke et hautain d'Annabeth.

- Bien sur, m'a-t-il répondu. Mais je veux te parler ce soir, j'ai quelque chose à vérifier avec toi.

J'ai haussé un sourcil en acquiesçant.

- Bien sur, monsieur.

Que voulait-il donc vérifier ? Ignorant mes interrogations internes, il s'est tourné vers les autres pensionnaires et leur a dit qu'ils étaient libres jusqu'aux activités de l'après-midi. Alors que tout le monde s'en allait, j'ai suivi le mouvement en silence espérant me faire oublier.

- Alors, de quoi as-tu parlé ce matin avec notre très cher directeur d'activités ? a dit une voix malicieuse derrière moi.

Je me suis retournée en soupirant intérieurement. La discrétion c'était raté, effectivement.

- Ça ne te regarde pas Travis. C'est quelque chose que ma mère a demandé à Chiron et que j'ai confirmé ce matin.

Devant mon ton sec, il a levé les mains en signe d'apaisement et a répondu d'un ton plus doux.

- Ok, désolé je ne savais pas. Excuse-moi.

- C'est pas grave, ne t'inquiète pas. C'est juste encore un peu douloureux, lui ai-je dit un plus calmement.

J'ai baissé les yeux et j'ai laissé mes mèches folles les couvrir. Rien que penser à ma mère me faisait presque monter les larmes aux yeux. Pourtant, je n'étais pas spécialement une pleurnicharde mais je n'arrivais tous simplement pas à passer outre. J'ai senti une grande main se poser sur mon épaule et j'ai souri d'un air triste à Luke qui me regardait, inquiet.

- Tout va bien, lui ai-je dit en me dégageant.

Il m'a regardé la main toujours levée, surpris de ma réaction. J'ai détourné la tête devant le poids de son regard. J'avais réagi instinctivement et devant son air bienveillant qui était revenu la surprise passée, j'ai eu l'impression d'être injuste avec lui. Après tout, il n'y était pour rien dans la mort de ma mère. Malgré ça, je n'aimais pas la pitié. Je n'aimais pas sa pitié, plus particulièrement. Finalement il a simplement posé sa main sur ma tête avec un sourire compréhensif et a repris la parole :

- Tu viens ? a-t-il dit calmement. Je vais te présenter à la conseillère du bungalow 10, elle pourra te donner des vêtements.

- D'accord, ai-je répondu d'un ton joyeux un peu forcé.

Je me suis tournée vers Travis et Connor qui regardaient notre interaction.

- Vous venez les gars ?

Ils ont répondu à l'unisson en tremblant un peu, les yeux fixés sur un point derrière moi.

- Non-non, on a des chose à faire, ont-il dit d'un ton terrifié. Au revoir !

Et ils sont partis en courant. J'ai regardé par dessus mon épaule, seulement pour voir Luke me regarder avec un grand sourire. Haussant les épaules, je l'ai rejoint et nous nous sommes dirigés dans un silence agréable vers un bungalow qui ressemblait vachement à une maison de barbie : rideaux en dentelle rose pastel, porte rose et blanche accompagnée de murs bleus. J'ai laissé Luke passer devant et il a toqué avant d'ouvrir la porte. L'intérieur était très propre et organisé comparé au bordélique bungalow 11. Les lits des garçons et des filles étaient séparés et assortis à l'horrible couleur pastel des rideaux visibles de dehors. Au pied de chaque lit se trouvait un coffre en bois qui portait le nom de son propriétaire en lettre peintes. Une forte odeur de parfum de marque me fit froncer le nez alors que j'entrais dans le bungalow.

Des adolescentes étaient regroupées dans un coin de la pièce et discutaient tout en se pomponnant devant des miroirs de poches. Enfin, discutaient... c'était un bien grand mot. J'aurais plutôt dit piaillaient comme des fan-girls hystériques voulant séduire l'élu de leur coeur, mais quelque chose me disait que ce serait une mauvaise idée de faire part de mon opinion. Elles étaient toutes vêtues de fringues de marques et des posters de chanteurs, mannequins ou acteurs connus se trouvaient accrochés au-dessus de chaque lit. Acteurs ou actrices d'ailleurs, même si il n'y avait pas de garçons présents actuellement dans le bungalow, j'en avais vu quelques uns aux repas.

Comme elles ne nous avaient pas remarqués, Luke s'est raclé la gorge. Aussitôt, une dizaine de regards se sont tournés vers nous, et on s'est retrouvés entourés par une dizaine de fan-girls gloussantes. Je dis «on», mais en fait c'était plutôt Luke qu'elles regardaient. Moi, j'aurais pu être invisible que cela n'aurait rien changé pour elles. J'avais tout à coup l'impression d'être une simple musicienne dans le dos d'un chanteur. Si, si, vous savez tout de même que dans un concert, tout le monde connait le nom du chanteur, tout le monde le crie mais personne connait le nom du guitariste. Ben là c'était pareil ; Luke tenait avec beaucoup de brio le rôle du chanteur et moi je me cachais dans son dos comme je pouvais.

- Les filles, les filles calmez-vous enfin ! Je suis venu vous demander un service.

- Un service ? Quel genre de service ? fit une fille de mon âge en battant des cils.

Luke s'est écarté et je suis devenue le centre de l'attention, pour la quoi ? Cinquième fois en deux jours ? Au niveau de la discrétion, le camp ne me réussissait pas. Une autre fille s'est avancé et a pris la parole. Elle était grande et très, très belle. Ses cheveux bruns retombaient en boucle douces dans son dos et ses yeux bleus me regardaient avec bienveillance. C'était la seule habillée à peu près normalement et même si elle était maquillée, c'était fait avec discrétion et cela soulignait simplement sa beauté naturelle.

- Je suppose que c'est pour prêter des vêtements à cette jeune fille n'est-ce pas ? a-t-elle dit d'un ton doux.

Luke a acquiescé positivement :

- Oui, c'est ça. Comme vous le savez, l'arrivée d'Edith au camp a été un peu... compliquée. Elle n'a donc pu emporter aucun habits de chez elle.

- Compliquée, a reniflé dédaigneusement la fille qui avait parlé plus tôt. Dis plutôt qu'elle a fait son intéressante pour mettre la main sur les beaux garçons.

- Drew ! s'est indignée la plus vieille. Ça ne se fait pas de parler comme ça à des gens enfin ! Je te l'ai dit cent fois.

- Oui,oui, c'est bon Silena. Puisque tu la défends, tu n'a qu'à t'en charger, chef.

Et sur ces mots, elle m'a bousculée pour sortir tout en faisant bien attention à sourire à Luke. La dénommée Silena que j'avais maintenant identifiée comme étant chef de bungalow a soupiré. Luke a repris la parole avec un air compatissant.

- Drew est toujours aussi compliquée ?

- Oui, a répondu Silena. Et depuis qu'elle a découvert qu'elle était enjôleuse, ça a encore empiré. Vous pouvez y aller, je m'occupe de ça, a-t-elle dit aux autres filles qui sont sorties en chuchotant.

Je n'ai pas loupé les gestes furtifs de soutien, une main sur l'épaule, un petit sourire, un murmure discret... Visiblement Silena était appréciée de son bungalow et mis à part Drew, tout le monde semblait la respecter.

- Excuse-moi pour cette scène, Drew n'est pas méchante dans le fond mais elle a un peu de mal à distinguer les limites, a-t-elle dit en se tournant vers moi. Tu peux sortir, Luke. Je vais m'occuper de notre petite nouvelle.

- Très bien ! a-t-il acquiescé joyeusement. À tout à l'heure Edith, je te remets entre les mains expertes de Silena.

- D'accord, ai-je murmuré. À tout à l'heure Luke.

Il est sorti du bungalow les mains dans les poches et nous l'avons toutes les deux suivi du regard jusqu'à ce qu'il referme la porte sur un dernier signe de main. Silena a redirigé son regard vers moi et s'est mise à me tourner autour en marmonnant.

- Alors, taille 1m54, poids environ 39 kilos, pointure 29, tour de taille 63 cm ... Voyons voir ce que j'ai là-dedans.

Sur ces mots elle s'est tournée vers son lit situé tout au fond du bungalow et s'est mise à farfouiller dans sa malle. J'ai juste eu le temps de voir des vêtements parfaitement pliés et rangés en dégradé de couleurs, qu'elle a plongé son haut du corps dans la malle. Elle s'est mise à tirer des vêtements de toutes les couleurs de on-ne-sais-où parce qu'il était clairement impossible qu'une malle normale puisse contenir autant de vêtements. Une fois son lit entièrement recouvert de piles colorées, elle s'est relevée et a refermé la malle. Je me suis doucement approchée des habits toujours aussi bien pliés et triés. Quand j'avais demandé à Chiron si je pouvais emprunter des vêtements rechange, je pensais simplement à un jean et un t-shirt supplémentaire. Pas à une montagne d'habits qui ne rentreraient même pas dans ma chambre de New-York. Silena s'est tournée vers moi absolument ravie.

- Est-ce que cela te suffira ? Le bungalow d'Aphrodite possède sa propre collection et un dressing enchanté relié aux malles. Cela nous permet de ne jamais manquer de vêtements lors de l'été.

- Je... oui ? Ce n'est pas un peu trop ? ai-je demandé hésitante. Je veux dire... juste un pantalon de rechange et un t-shirt suffirait.

- Allons, allons, fit-elle en secouant la main dédaigneusement, plongée dans les vêtements jusqu'au cou. Lorsqu'on est aussi mignonne que toi, il faut ab-so-lu-ment se mettre en valeur.

Elle sortit fièrement une robe verte accompagnée de boucles d'oreilles et d'escarpins assortis. Je n'avais même pas remarqué que des chaussures et des parures se trouvaient éparpillées sur le lit mais bizarrement, cela ne m'étonnait pas.

- Euh, je ne peux pas avoir un jean ? dis-je d'un ton timide. Je ne suis pas trop fan des robes, on va dire.

Elle a fait la moue et a reposé la robe sur la pile verte.

- Tu es sure ? Pourtant ça mettrait tes yeux en valeur et fine comme tu es, tu montrerais un peu ton corps magnifique.

- Euh, je n'ai que douze ans tu sais ? Je ne veux pas me mettre en valeur ou quoi que ce soit, je veux juste des vêtements de rechange au cas où j'abime ceux qu'on m'a prêtés. Noir de préférence, s'il-te-plaît.

- Noir ? Noir ? s'est-elle indignée. Mais comment peux-tu seulement penser a mettre des vêtements noir alors qu'il fait si beau dehors ? C'est absolument hors de question.

- S'il-te-plaît ? Je ne suis pas aussi belle que toi, je ne veux pas attirer l'attention, je t'assure.

- Mais, si tu es magnifique. Faisons un marché : si tu acceptes de mettre cette robe au moins une fois pendant la semaine, je te laisse prendre des vêtements noirs.

J'ai hésité. Longuement hésité. La tentation de vêtements noirs était très forte mais l'horreur pure et simple que j'avais envers les robes sous toutes leurs formes était aussi très forte.

- Marché conclu, lui ai-je dit en tendant la main après quelques minutes de combats intérieur. Est-ce que tu peux tout de même m'aider à choisir une ou deux tenues ?

Elle a joyeusement serré ma main et s'est remise à chercher parmi les vêtements. J'ai entrevu une jupe bleue, un top rouge, un jean noir, un gilet vert...Tous ces vêtements étaient plus beaux les uns que les autres, neufs et de marque. Finalement, après quelques minutes d'essayage et de discussions ( j'ai appris qu'elle était née en février, qu'elle avait 15 ans et qu'elle était bel et bien la conseillère du bungalow 10 ) je me suis retrouvée vêtue d'une jupe noire de velours plissée - argh, j'avais évitée la robe seulement pour avoir la jupe-, d'un top rouge qui découvrait mon nombril et mes épaules ainsi que de bottines noires à légers talons. Silena avait refait ma natte en entrelaçant divers bijoux au fur et à mesure. Bijoux du même rouge que le top et qui s'assortissaient parfaitement avec le fil bleu des Parques.

Silna n'avait posé aucunes questions, ni sur les cicatrices qui se voyaient dans mon dos, ni sur le fil qui s'était lié de lui-même à ma natte. J'étais à l'aise avec elle, j'avais l'impression d'avoir une grande soeur qui veillait sur moi pour la première fois. J'ai eu droit à un cours sur le maquillage en même temps qu'elle me le mettait, de conseils pour séduire les garçons - je crois que je n'avais jamais autant rougi de gène qu'à ce moment- ainsi que des informations sur les différents pégases à la colonie. Elle m'a promis que je pourrais en monter dès le mois prochain et j'ai également appris que c'était elle qui gérait tout ce qui était relatifs aux écuries. Comme c'était une permanente, les pégases étaient habitués à sa présence.

Malgré la fin de mon relooking, je suis restée discuter avec elle une bonne partie de l'après-midi. Cet après-midi j'étais libre car Chiron devait se douter que cela me prendrait du temps. Silena avait beau être adorable et très gentille, elle était tout de même une reine de la mode et je voyais les regards déçus qu'elle lançait de temps à autre vers les robes étalées sur son lit. Je l'ai aidée comme je pouvais à ranger les vêtements, bijoux et chaussures dans sa malle sans fond. J'avais finalement emprunté la tenue que je portais actuellement, deux jeans ( un noir et un bleu ) quelques t-shirts de toutes les couleurs ainsi qu'une paire de sandales et une de baskets. Silena avait réussi à glisser la robe dans le sac en toile orange au logo de la colonie, volé spécialement par Connor et Travis ce matin.

Je suis passée déposer mes nouveaux vêtements dans mon coin de plancher - les Hermès volaient tout sauf les vêtements-, toujours en compagnie de Silena qui tripotait une dague accrochée à sa hanche par un fourreau du même rose horrible que celui des écritures sur les ardoises des pégases. Les pensionnaires se retournaient en nous voyant passer et nous suivaient du regard. J'avais beau essayer de me persuader que c'était Silena qu'ils regardaient, je savais que les regards pesaient sur moi aussi, une sorte de sixième sens. Maintenant c'était «fille d'Aphrodite» qu'on murmurait sur mon passage, au plus grand déplaisir de Clarisse qui sortait tout juste d'une séance de lutte et qui paraissait absolument outrée que je puisse rien que parler avec une Aphrodite. Vu comment l'identité potentielle de mon parent divin changeait tous les jours, ils n'étaient pas près de découvrir la vérité sans un signe de mon père.

En voyant ses demi-soeurs bavarder au bord de la rivière, Silena me proposa d'aller les rejoindre ce que je refusais gentiment en voyant un mouvement près du feu. Elle était là. Silena rejoignit ses amies avec un « À tout à l'heure petite soeur ! », heureusement sans ébouriffage de cheveux cette fois mais qui me fit tout de même grimacer. Qu'est-ce qui pouvait bien lui faire penser que j'étais une fille d'Aphrodite ? Je n'étais pas spécialement belle, je n'avais pas de pouvoirs particuliers dans ma voix et surtout je n'avais aucun sens de la mode. Même ma mère se moquait gentiment de moi par rapport à mon non-sens du style.

Chassant mes pensées, je me suis dirigée d'un pas nonchalant vers le feu de camp qui crépitait au centre d'un cercle de pierres. Une fillette d'environ huit ans était assise en tailleur, attisant les braises avec un bâton dans la même position qu'hier. Elle avait des cheveux d'un châtain terne et portait une robe marron toute simple. Son fichu sur la tête lui donnait un air trompeur de fille de colons américains de XIXe siècle mais son aura, ainsi que ses yeux révélaient sa véritable identité. Je me suis assise sur une pierre en face d'elle, en essayant de ne pas salir les vêtements que m'avaient prêtés Silena. Elle n'a même pas détourné ses yeux du feu pour me saluer.

- Bonjour Thémis Jackson.

- Bonjour. J'ai hésité quelques secondes. Ma Dame.

Elle m'a gentiment souri.

- Merci pour ton sacrifice d'hier. C'est rare que l'on se soucie assez de moi pour me faire directement une offrande.

J'ai haussé les épaules, un peu gênée par ses remerciements. C'était une déesse que je respectais avant même de savoir que son existence était réelle. Elle représentait quelque chose que j'avais toujours eu et que j'avais voulu protéger à tout prix.

- Vous êtes la déesse du foyer. Si vous pouvez lire en moi, vous devez savoir pourquoi je l'ai fait.

- Savoir pourquoi tu l'as fait ne m'intéresse pas plus que de lire en toi, petite. Ce n'est pas mon rôle de juger ton coeur et tes actes. Moi, je suis simplement la Gardienne du Foyer. Nul ne se préoccupe de moi, nul ne me dit bonjour ni ne prête attention à moi. Je suis invisible, même pour les demi-dieux réunis ici. Mais ce n'est pas grave. Je maintiens la paix au sein du Foyer, n'est-ce pas le plus important pour toi aussi, petite ?

- Le Foyer hein ? ai-je soupiré tristement. En ai-je vraiment un à présent ? Ai-je le droit d'en avoir un à nouveau ?

- Chacun possède un foyer, une famille qui l'attend. Il suffit juste de savoir chercher dans son coeur, jeune demi-déesse. Bloquer tes émotions te protège pour le moment, mais tu souffriras plus que quiconque en ce monde, élue de l'originelle. Cependant une grande souffrance est en parallèle avec un grand bonheur, c'est un équilibre immuable en ce monde. Seras-tu capable de choisir ton foyer, le moment venu ? Seule toi possède la réponse, mon enfant. Souviens-toi juste que tu auras toujours un endroit où tu seras accueillie à bras ouverts.

J'ai hoché la tête, gravant ses paroles dans ma mémoire. Le moment venu, je trouverais sans doute la réponse aux prédictions de la déesse face à moi. Seul le terme «élue de l'originelle» m'intriguai, mais je me suis bien gardée de poser des questions. Plongée dans mes pensées, c'est le mouvement de la déesse enfantine en face de moi qui m'a fait lever la tête. Elle s'est levée et a pointé son doigt vers moi. Aussitôt, un mur de feu s'est abattu sur moi sans me bruler ni même abimer mes habits. Ce feu était chaleureux, bienveillant et surtout maternel. Il m'entourait, me rassurait et me donnait l'impression que rien ne pouvait m'atteindre. Bien sur, cette illusion s'effaça en quelques secondes mais j'avais tout de même compris ce qu'elle voulait me montrer. L'arrière-plan du Foyer, ce que l'on souhaitait protéger à tout prix, ce que l'on cherchait à créer. Ce que je cherchais à créer. La déesse me fixa à travers le feu. J'aurais du être mal à l'aise devant le regard sans âge qui pesait sur moi, mais pourtant je ne sentais pas la pression mi-hostile mi-ennuyée du regard de Dionysos.

- J'ai été heureuse que tu prennes le temps de me parler, petite. Méfie-toi des lotus.

Et sur ces mots, elle se volatilisa dans une petite tornade enflammée, me laissant avec plus de questions que de réponses.