Ma première publication depuis longtemps... et quelle publication ! Un UA en deux parties (en fait c'est censément un OS mais bon, hein, l'inspiration, tout ça tout ça... et puis comme dit Pigeon, "un OS peut avoir plusieurs parties", voilà rhooo !) avec du sang et de l'amour (woah quelle surprise on s'y attendait pas du tout).
Bref, cette fanfic est un cadeau pour Miss Silver K, qui m'a imposé comme thème : chaînes. He he he...
Bonne lecture !
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Une fois de plus, un éclair zébra le ciel, incitant Aspros à presser le pas. Trois jours qu'il était arrivé en Transylvanie, trois jours de pluie et de malchance. Trois jours de pure galère.
Tout avait commencé environ deux semaines auparavant... Une lettre énigmatique, écrite sur un bout de parchemin tâché, était arrivée au Sanctuaire, le quartier général d'un des principaux ordres d'exorcistes. La missive n'était pas très claire, rédigée visiblement par une personne à peine lettrée. Mais le peu d'informations compréhensibles avait suffi à inquiéter : une ombre monstrueuse rôdait dans les environs, terrorisant la population. Des gens avaient disparu, et on retrouvait régulièrement du bétail mort vidé de son sang. Un ou une vampire, probablement.
Aspros s'était aussitôt porté volontaire. Il avait rejoint les rangs des exorcistes après la mort de sa famille, massacrée par une horde de banshees, et brûlait d'exterminer l'intégralité des créatures qui parcouraient encore la Terre, tuant des humains innocents sur leur passage. Avec le temps et l'expérience, il était une race qu'il avait appris à redouter et à détester particulièrement : les vampires. Car cette engeance n'était pas seulement cruelle, sanguinaire et incontrôlable, à l'instar de ses semblables.
Non, ce qui faisait toute sa dangerosité, c'était son intelligence. Contrairement aux gobelins, banshees, lutins, sirènes, ménades, qui hantaient la nuit comme des bêtes sauvages et sans esprit, les vampires étaient calmes, capables de dissimuler leur nature maléfique et de se cacher parmi les humains. Un véritable fléau, pire que la peste. Au moins, on réalisait plus vite que la peste s'était infiltrée entre nos murs. Alors que les vampires... Parfois, on ne se rendait compte de leur présence qu'au bout de quelques siècles, lorsqu'il était trop tard.
Cependant, cette fois, Aspros avait bon espoir de parvenir à sauver la situation. Cinq disparitions et à peine une vingtaine de têtes de bétail... Le ou la vampire n'était pas là depuis bien longtemps. Il lui faudrait encore du temps pour prendre ses marques, et, en attendance, il ou elle était vulnérable. L'exorciste était donc parti le plus tôt possible, remontant vers le Nord, traversant la Grèce puis une partie de la Hongrie avant d'arriver enfin en Transylvanie, accueilli par une pluie torrentielle et des orages perpétuels.
Relevant son capuchon trempé, Aspros plissa les yeux, essayant vainement de distinguer quelque chose entre les énormes gouttes qui tombaient sans s'arrêter. La nuit commençait à tomber, le ciel était noir, il faisait froid, il était fatigué et perdu dans une campagne déserte.
"Manquerait plus que l'autre monstre débarque..." songea le jeune homme. "Bon, ça m'épargnerait d'avoir à le chercher, mais je risque finir dans son estomac si je me retrouve à l'affronter dans ces conditions..."
Soupirant, Aspros laissa retomber sa capuche devant son visage - avec une pluie pareille il ne voyait rien de toute façon - et se remit en marche, priant pour tomber sur un hameau, une ferme isolée, n'importe quoi d'autre qu'un champ, en fait. Même une masure abandonnée ferait l'affaire. Même sans toit, ça ferait l'affaire, tant qu'il y avait un mur pour le protéger un peu du vent. Et même sans mur, mais avec quelques poutres et pierres éparses contre lesquelles s'adosser, ça ferait l'affaire.
Vous l'aurez compris, Aspros était désespéré. Il se força pourtant à avancer. Il était contre-productif de rester planté là bêtement, à attendre d'attraper la mort. Un éternuement se chargea d'ailleurs de lui rappeler qu'en terme de rhumes, il ne pourrait guère faire mieux.
Un nouvel éclair s'abattit sur la campagne, illuminant d'un flash les alentours. Et là...
- Bon dieu ! jura Aspros entre ces dents.
Un château. Il y avait un château pas loin, avec quelques maisons blotties autour. Probablement un bourg quelconque, qui ne devait figurer sur aucune carte. Le jeune homme pressa le pas. Il n'y aurait certainement pas d'auberge, mais il pouvait toujours espérer être recueilli par les propriétaires du château. Généralement, sa soutane de prêtre, version banalisée de son uniforme d'exorciste, lui attirait les bonnes grâces des gens qu'il rencontrait.
Optimiste, il lui suffit de deux heures pour arriver au village. Celui-ci était déserté, tout le monde s'étant réfugié à l'intérieur. Les fenêtres calfeutrées laissaient échapper çà et là quelques rais de lumière, mais à part cela il n'y avait aucun signe de vie. Traversant le hameau, un chemin de terre battue régulièrement entretenu menait au château.
La bâtisse elle-même était de taille modeste, construite avec une pierre grise, épaisse, assombrie par la pluie. Elle était située en hauteur, surplombant les alentours. L'obscurité lui donnait des airs menaçants, qui n'impressionnaient toutefois pas Aspros. Il en avait vu d'autres. En vérité, ce fut plus l'absence de fossé qui l'étonna. Le château ressemblait en effet à un fort défensif, alors ce défaut crucial pour sa défense était surprenant. Enfin, que pouvait-on attendre d'un pauvre château perdu dans la campagne hongroise, hein ?
Parvenu à l'imposante porte en bois, l'exorciste n'hésita qu'une fraction de seconde avant de frapper le plus fort qu'il put. Le bruit de son coup se perdit dans l'orage, et il se maudit : par ce temps, personne ne l'entendrait. Se débattant avec le tissu détrempé de sa large cape, il saisit enfin le cor dont il ne séparait jamais. Ses collègues trouvaient souvent incongrue la présence de cet objet, mais Aspros réalisait sans peine l'utilité d'un instrument permettant de faire du bruit.
Prenant une grande inspiration et priant pour qu'un coup de tonnerre ne l'interrompe pas, il souffla.
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Le son claironnant fit sursauter Earheart et ses oreilles sensibles.
- Oui oui, j'arrive, c'est bon, marmonna-t-il pour lui-même.
Il avait déjà entendu les coups frappés à la porte, était-il nécessaire de lui casser plus avant les tympans ? Encore, s'il s'agissait d'une personne inconnue, perdue en Transylvanie, il aurait compris. Mais là ! Par ce temps, qui prendrait la route ? Quatre jours que cette tempête était annoncée, quatre jours !
Non, vraiment, il ne voyait qu'un seul visiteur assez audacieux pour braver les éléments : son cousin Aloïs. Or, cet imbécile savait pertinemment qu'Earheart entendrait même la plus discrète frappe sur la muraille. Donc : pourquoi ?
Attrapant son trousseau de clefs, le maître des lieux déverrouilla la serrure puis retira la barre qui bloquait la porte. Sous l'action du vent, le battant pivota aussitôt.
- Aloïs ! gronda Earheart sans chercher à dissimuler ses pupilles rouge sang. Qu'est-ce que tu fous, bord...
Il s'interrompit. Ce n'était pas Aloïs. Et merde.
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Aspros s'attendait à tout, sauf à ce qu'on le confonde avec un visiteur prévu. Et pourtant, l'homme au regard froid et... rougeoyant ? ... qui s'était planté devant lui ne semblait pas étonné de voir quelqu'un sur le pas de sa porte, comme s'il était parfaitement normal de venir rendre visite à un ami habitant au fin fond de la campagne, une nuit de tempête. Non, son futur hôte semblait surtout furieux. Et estomaqué, à présent qu'il avait réalisé son erreur.
- Qui êtes-vous ? demanda sèchement l'homme, qui s'était repris.
- Un simple voyageur perdu.
Silence. L'exorciste en profita pour détailler le visage de celui qui lui faisait face. Il était très mince, presque maigre. Son visage était osseux, avec des traits taillés à la serpe. Ses yeux, qui n'étaient pas rouges comme l'avait d'abord pensé Aspros, mais bleu pâle, étaient petits, enfoncés dans leurs orbites, et légèrement dissimulés par les mèches blond cendré de sa frange. Pour dire la vérité, il n'était pas beau. Cependant, un charme certain se dégageait de sa personne, une sorte de parfum, d'aura fascinante.
Le silence s'éternisant, Aspros finit par se sentir gêné. Il toussota et demanda :
- Pourrais-je rester pour la nuit ? Je n'ai nulle part où aller, et le monastère censé m'accueillir est encore à quelques heures de marche.
- Un monastère doit vous accueillir ? répéta Earheart en fronçant les sourcils.
- Heu... Oui, je suis un prêtre, expliqua l'exorciste en écartant sa cape pour laisser voir sa tenue.
Earheart se figea. Un prêtre, manquait plus que ça. Quelle déveine... Impossible de le chasser, les gens du coin ne plaisantaient pas avec l'hospitalité et le soin à accorder aux ecclésiastiques. S'il n'ouvrait pas sa porte, on ne manquerait pas de l'accuser d'impiété, voire d'hérésie ou de sorcellerie. Les rumeurs circulaient et enflaient vite dans la région.
Or, en ce moment, il n'avait pas besoin de plus de publicité : les villages s'enflammaient déjà assez après la disparition de plusieurs personnes. Y ajouter un châtelain cruel qui jetait dehors un prêtre par une nuit de tempête n'aiderait en rien.
- Entrez, lâcha-t-il donc avec un soupir en s'effaçant pour laisser passer son visiteur.
Aspros inclina la tête pour le remercier et le suivit à l'intérieur de l'enceinte. Son hôte referma la porte derrière eux, et ce fut en le voyant soulever sans effort apparent l'énorme barre bloquant le battant que l'exorciste réalisa que la finesse du corps de cet homme dissimulait une force presque inhumaine.
- Je suis Earheart, le propriétaire de cette humble demeure, se présenta-t-il soudainement. J'y vis seul, précisa-t-il.
- V... Vraiment ?
Aspros laissa son regard errer autour de lui. Ils se trouvaient dans une petite cour, à quelques mètres de l'unique bâtiment composant le château.
- Vous n'avez pas de... domestiques ? Ou de famille ? demanda l'exorciste.
C'était étrange. Comment ce fort ne tombait-il pas en ruines ? Une personne seule ne suffirait jamais à l'entretenir. Et puis... Quel genre de châtelain vivait en ermite complet ?
- Je vis seul, répéta le dénommé Earheart. Je préfère cela. Ma famille vit ailleurs.
- Oh ?
- Oui.
Sans ajouter un mot, le maître des lieux se détourna et partit en direction du bâtiment. D'abord interdit, Aspros se reprit et le suivit. Qu'importait qu'il soit tombé sur un excentrique ? L'important, c'était d'avoir trouvé un toit pour la nuit.
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Le lendemain, Aspros fut réveillé par un rayon de soleil importun qui était entré dans sa petite chambre par la fenêtre. Il s'étira voluptueusement, presque étonné d'avoir aussi bien dormi... et aussi longtemps ! De toute évidence, constata-t-il en jetant un œil par la fenêtre, la matinée était bien avancée.
La veille, Earheart l'avait conduit aux cuisines, lui offrant un reste de viande froide et un pichet de vin. Puis il l'avait laissé manger. Vingt minutes plus tard, il était de retour. Aspros avait fini son repas. Il s'était levé.
- Merci beaucoup, avait-il dit en souriant
- C'est tout naturel, lui avait rétorqué Earheart en haussant les épaules. Suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre.
La chambre était plus spacieuse et confortable que ce qu'avait imaginé Aspros. Une grande cheminée, un lit moelleux, un bureau patiné mais élégant. Son hôte ne s'était pas attardé, le laissant s'écrouler sur le matelas et dormir d'un sommeil de plomb.
Un sommeil nécessaire, constatait à présent l'exorciste. La fatigue s'était accumulée pendant son trajet, et la nuit de tempête n'avait rien arrangé. Enfin, maintenant, il était en forme, en pleine possession de ses capacités physiques et intellectuelles. Il s'habilla rapidement et sortit de la chambre, bien décidé à explorer le château.
Ce que la torpeur de la veille lui avait caché ressortait à présent avec acuité : un homme seul, vivant dans et entretenant une telle bâtisse sans aide, dans un coin reculé de la campagne hongroise, était définitivement suspect. En d'autres circonstances, il aurait même considéré son hôte comme un potentiel vampire. Seulement voilà : Earheart ne ressemblait pas à un buveur de sang. Sans trop savoir pourquoi, Aspros se refusait à admettre cette possibilité.
D'accord, il vivait seul, sans domestiques, mais ce n'était pas là une bonne raison de le soupçonner, au contraire ! La plupart des vampires, même les plus solitaires, s'entouraient au moins d'une foule d'humains pour satisfaire leurs désirs. Un vampire entretenant lui-même sa demeure... non, impossible. Certes, Aspros se doutait bien qu'Earheart avait quelque chose à cacher, mais il ne s'agissait probablement que de quelques idées ou écrits hérétiques. Rien de bien méchant.
Rasséréné maintenant qu'il avait résolu cette question, l'exorciste se concentra sur l'architecture du bâtiment. Oh, rien de ce qu'il voyait n'était très original pour un fort de campagne, mais en comparaison avec les palais délicats construits par l'ordre des exorcistes pour ses membres et où il résidait habituellement, c'était rafraîchissant. Si Earheart l'acceptait, Aspros se sentait même enclin à passer ici l'intégralité de sa mission, plutôt que d'aller se réfugier dans le monastère tout aussi sophistiqué qui l'attendait dans la ville la plus proche.
Le couloir qu'il parcourait actuellement était frais, plutôt bas de plafond, et assez chichement éclairé. Cependant, la présence même d'un éclairage était impressionnante. Earheart semblait être quelqu'un de consciencieux, travailleur. Aucune mousse ne s'était glissée dans les interstices entre les pierres des murs, le sol était sec malgré l'humidité ambiante, et Aspros était persuadé que, s'il y avait eu une tapisserie, celle-ci serait en parfait état.
Puis soudainement, une bifurcation différente des autres attira son regard. Jusque là, à chaque subdivision du couloir, les deux branches étaient également éclairées et entretenues. Ici, l'une d'elles, beaucoup plus petite, s'enfonçait dans les ténèbres. Un vague relent de moisissure s'en échappait, ainsi qu'un courant froid qui fit frissonner l'intrus. Hésitant, poussé par une irrépressible curiosité, il s'avança vers l'entrée mystérieuse et...
- Qu'est-ce que vous faites là ? Je vous cherchais !
Le maître des lieux pencha la tête sur le côté, dubitatif.
- Vous n'avez pas choisi la meilleure partie de ma demeure pour "faire un tour", rétorqua-t-il en mimant les guillemets.
- Certes, reconnut Aspros avec un sourire. Excusez-moi, mais au risque d'aggraver mon cas... Où mène cette galerie ? Elle a l'air différente des autres.
- Moins entretenue, vous voulez dire ?
Earheart hésita. Décidément, en plus de débarquer à une heure indue, ce prêtre avait aussi l'art de tomber sur les parties les plus compromettantes de son château ! Parmi tous les couloirs qui s'entremêlaient, fruits de l'imagination délirante de l'architecte anonyme qui en avait dessiné les plans, il avait précisément pris les embranchements qui menaient à l'entrée de ses caves. Pour un peu, Earheart n'était pas loin de penser que son visiteur n'était pas là par hasard...
Agacé, il chassa rapidement ces pensées. Impossible. Qui le soupçonnerait ? Il était discret, les exorcistes ne pouvaient pas l'avoir repéré, pas encore. À moins que les conneries d'Aloïs y soient pour quelque chose... Bordel, lorsque cet imbécile se déciderait à arriver, ils auraient une petite conversation. En attendant, Earheart devait s'assurer que son visiteur ne se retrouve pas à visiter ses caves. Après tout, il aurait bien le temps d'en admirer l'architecture, lorsque le vampire chez qui il avait trouvé refuge déciderait de le faire passer à la casserole.
Souriant, légèrement apaisé par la perspective du repas qu'il ferait d'ici peu, Earheart aida le prêtre à se relever :
- C'est un vieux soupirail inutilisé. Son exploration est plus dangereuse qu'intéressante, je le crains. Suivez-moi plutôt aux cuisines, vous devez avoir faim, ... Quel est votre nom, d'ailleurs ?
- Ah, pardonnez-moi, mes manières... Je suis Aspros.
- Vous êtes Grec ? demanda Earheart en partant vers la cuisine.
L'exorciste jeta un dernier coup d'œil vers l'étrange couloir, puis pressa le pas pour le rattraper :
- Oui, je viens de la région d'Athènes.
- J'y ai été, par le passé. Un bel endroit.
Aspros resta silencieux, ne sachant quoi répondre. Il n'avait jamais considéré sa patrie comme "un bel endroit". Il y était né, c'est tout. Il y était devenu orphelin, n'ayant pour seule famille que son frère jumeau. Les deux garçons avaient été recueillis par les exorcistes et formés pour combattre toutes sortes de créatures maléfiques. Puis, leur apprentissage achevé, ils avaient été séparés. Deuteros était parti rejoindre le Sanctuaire de Londres, et officiait essentiellement dans l'East End, tandis que lui, Aspros avait conservé le Pirée¹ comme port d'attache tout en passant l'essentiel de son temps à remplir des missions dans des régions reculées.
- Je suppose que oui, finit-il par marmonner, plus pour meubler que pour faire sens. Je suppose que oui... répéta-t-il.
Earheart n'insista pas, sentant la gêne de son invité. À sa grande surprise, il était cependant curieux. D'habitude, il ne s'intéressait pas aux humains, qui vivaient trop peu de temps pour qu'il puisse les voir vraiment : leurs vies passaient comme un souffle discret de vent. Mais avec cet Aspros... C'était différent. Oh, bien sûr, c'était un humain, un être éphémère voué à disparaître en poussière devant ses yeux. Pourtant, il semblait impossible de le comparer à une brise négligeable. Non, Aspros était plutôt... un éclair, ou une étoile filante.
"Ne t'emballe pas", se morigéna Earheart en se massant nerveusement la nuque. "Tu sais bien comment ça s'est fini la dernière fois... Cet homme est peut-être un peu plus séduisant que le paysan transylvanien moyen, mais il doit finir dans ta casserole, et pas dans ton lit !"
En pilote automatique, il conduisit son invité aux cuisines, prépara rapidement de quoi manger. Il n'avait pas faim - et en tout cas pas de pain et de viande - , mais il avala tout de même quelques bouchées. Mâcher, broyer, avaler, sentir le goût et la texture des aliments... À défaut de nourrir, c'était au moins satisfaisant. Et puis, Earheart était assez fier de pouvoir passer pour un être humain. La plupart de ses congénères, y compris ceux et celles ayant vécu des décennies au cœur même des métropoles humaines, se faisaient rapidement démasquer.
- Tout va bien ?
La voix de son compagnon de table, grave, avec un léger accent, le sortit de ses pensées. Earheart releva la tête un peu brutalement et le fixa quelques instants, embarrassé d'avoir été pris en flagrant délit d'inattention.
- Oui, oui. Juste un peu de fatigue. Mais dites-moi plutôt, ajouta le vampire avec précipitation, que venez-vous faire par ici ? Je ne veux pas être indiscret, je suis simplement curieux...
Il y eut un flottement, et Earheart rougit, gêné par sa maladresse. Aspros sourit, peu dupe de la manœuvre.
- Oh, ce n'est rien de très extraordinaire, répondit-il tout de même, j'ai toujours beaucoup voyagé. Certains se font missionnaires et partent loin de notre vieille Europe, moi je me suis fait... itinérant, disons. Je ne reste pas attaché à une paroisse, je préfère aller là où l'on a besoin de moi, là où je peux apporter mon aide... là où je peux apprendre aussi. On n'a jamais fini d'apprendre, je crois.
L'exorciste se tut, troublé par l'intensité des pupilles bleu acier qui ne le lâchaient pas. Il avait inventé cette histoire de prêtre itinérant pour expliquer commodément sa présence, mais c'était bien la première fois qu'on y portait un tel intérêt. Plus exactement, c'était la première fois qu'il s'en formalisait. Pour une fois, le regard de son interlocuteur comptait. Pour une fois, Aspros aurait presque aimé pouvoir dire la vérité sur son activité. Il ne savait pas pourquoi Earheart lui faisait cet effet-là. C'était étrange, mystérieux... et délicieux.
- Et donc, vous êtes venu dans le fin fond de la Transylvanie pour venir en aide aux bonnes âmes du coin ? Je doute qu'il y ait beaucoup de maîtres en théologie dans nos contrées...
L'ironie évidente contenue dans la voix de son hôte ne l'agaça pas, au contraire. Bien sûr, elle pointait peu charitablement les failles de son histoire, mais Aspros n'avait pas l'impression qu'Earheart cherchait véritablement à le prendre en défaut. Si ce mordant annonçait une joute verbale, elle ne serait qu'amicale.
- Aider les bonnes âmes du coin, répéta-t-il pensivement. Oui, c'est bien décrit. Toutefois, je pense que je retirerais beaucoup plus de ce voyage que la simple satisfaction du devoir accompli. Voyez-vous, mes intérêts ne se limitent pas à la théologie...
Earheart cligna des yeux, ne s'attendant visiblement pas à une réponse aussi orientée. Un instant, Aspros craignit d'avoir définitivement gaffé. Certes, les exorcistes ne prononçaient pas de vœux de célibat, bien qu'il leur soit impossible de se marier. En revanche, dans la bouche d'un prêtre, de telles phrases étaient inacceptables.
Mettant fin à son supplice, son hôte éclata finalement de rire :
- Je vois. C'est agréable de rencontrer une personne aussi... ouverte d'esprit.
Redevenant sérieux, il ajouta :
- Toutefois, un petit conseil. Un tel libéralisme n'est pas du meilleur effet par ici.
- Je comprends, acquiesça Aspros. D'habitude je me modère plus que ça, mais...
- Mais dans ma demeure, vous n'avez rien à craindre, acheva Earheart en le regardant droit dans les yeux, une étincelle illuminant ses prunelles.
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Ce soir-là, Aspros eut du mal à s'endormir. La journée s'était déroulée sans rien de particulier, si ce n'est que l'exorciste avait dû reconnaître l'attirance qu'il éprouvait envers son hôte. C'était un sentiment encore diffus et balbutiant, que le Grec ne comprenait pas. Earheart n'était pas particulièrement beau, ou plutôt, Aspros ne le trouvait pas beau. En revanche, il dégageait une aura, un charisme fascinants. C'était un homme... remarquable, voilà le mot qui convenait. Remarquable. Et intelligent, ouvert d'esprit, d'agréable conversation...
"Que peut-il bien faire ici ?" songea Aspros.
Il n'avait pas le profil d'un noble de campagne, plutôt celui d'un intrigant, d'un politicien, d'un militaire. Earheart était entouré de mystères... ce qui en vérité importait peu à Aspros. Tout le monde avait bien le droit d'avoir des secrets, après tout. Et puis, cela ajoutait un peu de piment à leur jeu.
Car oui, ils jouaient. Au début, cela n'avait été que des regards un peu trop appuyés. Instinctivement, Aspros avait senti que son hôte était méfiant, parfois presque réticent. Cependant, au fil de la journée, Earheart s'était montré plus entreprenant. Enfin, "entreprenant". Ce n'était pas allé au-delà des sous-entendus, l'un comme l'autre appréciant de prendre leur temps pour se séduire.
"Il ne faudra pas que ce jeu du chat et de la souris se poursuive trop longtemps", pensa Aspros. "Après tout, une fois que cette mission sera finie, je devrais repartir, et alors il est fort probable que je ne le revois jamais..."
Soudainement écrasé par la fatigue, l'exorciste plongea brutalement dans le sommeil.
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Derrière la porte de la chambre de son invité, un encensoir en main, Earheart écouta la respiration d'Aspros s'apaiser, ralentir, signe que la drogue faisait effet. Cette fumée n'était pas efficace contre les vampires, mais les humains y étaient très sensibles. Avec ça, son invité ne se réveillerait pas avant demain midi, au moins.
Le maître des lieux s'en voulait d'infliger ça à un homme qu'il commençait à sincèrement apprécier, mais il n'avait pas le choix : grâce à son ouïe surdéveloppée, il avait entendu Aloïs, son cousin, approcher. Problème : celui-ci, en plus d'avoir tendance à exsanguiner tout ce qui lui passait sous la main, n'était pas venu seul. Earheart avait d'ailleurs été alerté par les cris et pleurs de l'être humain qu'il amenait.
Le vampire soupira et s'éloigna de la chambre d'Aspros. Il devait encore faire quelques préparatifs : dépoussiérer les appartements d'Aloïs, nettoyer un peu ses caves, sortir du vin et quelques victuailles... Son cousin était un invité exigeant, un véritable enfant. Qui, pour une raison ou pour une autre, avait décrété qu'il souhaitait s'installer avec lui.
Earheart avait eu le plus grand mal à l'empêcher de coloniser son château. Sauf que maintenant, les excès d'Aloïs commençaient à faire du bruit, inquiétant la population locale... et Earheart lui-même, qui avait fait en sorte, depuis son emménagement en Transylvanie, de ne pas se faire remarquer.
Enfin... Il ne servait à rien de s'appesantir là-dessus. L'inconnue Aloïs compliquait l'équation, mais ce n'est pas comme si on pouvait juste la virer et l'abandonner dans un fossé. Il fallait faire avec.
C'est dans cet état d'esprit qu'Earheart ouvrit, peu avant quatre heures du matin, la porte à son cousin. Celui-ci était souriant, habillé comme à son habitude d'habits de velours probablement importés de Paris, et tenant sous le bras une jeune femme d'environ vingt-cinq ans, visiblement terrifiée.
- Le repas de ce soir, ricana Aloïs en tapotant les cheveux emmêlés de sa victime.
- Était-ce nécessaire ?
- Oh que oui ! Te connaissant, ta cave est vide.
- Touché. Achève-la, s'il te plaît, s'inclina Earheart en se détournant, retournant à l'intérieur de son château.
Un cri étouffé, brusquement interrompu, et des râleries sur "les mises à mort précoces qui gâchent le goût" lui signalèrent que sa demande avait été accordée. D'un pas léger, transportant toujours le corps, son cousin le rejoignit, un large sourire aux lèvres, ses yeux améthyste brusquement devenus rouges.
- Je vois que tu n'es pas seul ce soir.
- J'ai un invité, en effet, répondit Earheart en passant par ses cuisines, récupérant au passage la bouteille et la nourriture qu'il avait préparées. Tu veux manger tout de suite ou te reposer un peu avant ?
- Tu plaisantes ? Le voyage m'a affamé ! s'exclama son cousin en recoiffant sa chevelure auburn. Mangeons !
Les deux vampires s'enfoncèrent dans les profondeurs de la demeure, se dirigeant sans hésiter à travers les couloirs, et parvinrent enfin à un embranchement particulier : d'un côté, le couloir se prolongeait, semblable aux autres, éclairé et propre ; de l'autre, il se rétrécissait et s'enfonçait dans des ténèbres froides et humides.
- Dis-moi, finit par lâcher Aloïs alors qu'ils s'engageaient dans le conduit mal entretenu, ça t'arrive souvent d'avoir des humains chez toi ?
- Assez régulièrement, il faut bien que je mange.
Le plus jeune soupira.
- Je ne parle pas de ça. Je parle de l'humain que j'ai senti tout à l'heure, qui dort tranquillement dans des draps parfumés à la lavande, sous l'effet d'une drogue à base d'opium et de pavot qui le maintiendra inconscient un bon bout de temps.
Earheart ne sut pas trop quoi répondre. L'odorat exceptionnel de son cousin ne cessait de l'impressionner. Qu'il ait même identifié l'odeur des draps... Le vampire grimaça. Ça, c'était assez gênant.
Haussant finalement les épaules avec autant de désinvolture que possible, le plus âgé lâcha :
- C'est un prêtre itinérant, d'origine grecque. Il est arrivé hier soir, pendant l'orage. Je l'héberge.
- Et c'est tout ?
Silence.
- Bien sûr que non ! grogna Earheart, plus agacé qu'il n'était nécessaire. Je vais finir par le dévorer, je pense. Mais il me plaît. Je vais essayer de le garder ici quelques temps. Et à ce sujet...
- Oui ?
- J'aimerais que tu te fasses tout petit. Il ne doit pas te voir.
- Pourquoi ? s'enquit Aloïs avec un rictus amusé.
- Parce que, rétorqua Earheart, cassant.
Le cadet leva les mains en signe d'apaisement, laissant du même coup tomber le corps à terre.
- Bien, bien, d'accord, accepta-t-il. Je ne sors pas, je me cache, et je n'effraie pas ni ne saigne ton petit chéri.
- Ce n'est pas mon chéri. Et ramasse-la, le sol est sale.
Conservant son léger sourire ironique, Aloïs se saisit à nouveau de la jeune femme, qu'il posa sur la longue table prévue à cet effet.
- Où sont les couteaux ?
- À leur place habituelle.
- En effet, constata le brun avec satisfaction. Rien ne change ici, ça fait du bien...
Earheart sourit. Malgré ses défauts, il avait énormément d'affection pour son cousin. Ils avaient été pratiquement élevés ensemble, et n'avaient en définitive jamais passé plus d'une décennie séparés. Même lorsque le blond était venu s'enterrer dans un trou perdu hongrois, Aloïs avait fini par quitter les fastes vénitiens pour le rejoindre. Parfois, souvent même, ils s'agaçaient, se disputaient, ne se comprenaient pas. Cependant, tous ces différends étaient superficiels.
- Goûte donc ça !
Avec enthousiasme, Aloïs lui présentait une large coupe généreusement remplie de sang. En souriant, Earheart l'accepta et en prit quelques gorgées.
- Très bon...
- N'est-ce pas ? Mon nez ne me trompe jamais !
Le plus jeune se servit à son tour.
- Hmm... Excellent, en effet. Mais j'aurais espéré un peu plus de fer.
- Tu es tellement exigeant, Aloïs !
Le brun éclata de rire.
- Toujours, mon cousin, toujours !
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Lorsqu'il s'éveilla, Aspros constata avec surprise que le soleil avait commencé à décliner. Ce n'était pas son genre de dormir si tard, pourtant. Un peu groggy, encore alourdi par le sommeil, il s'extirpa péniblement du lit. Une autre journée de perdue... Un ou une vampire rôdait en liberté, tuant sur son passage, et lui se laissait aller, à dormir, à discuter avec son hôte. Quelle honte !
Apercevant un broc d'eau et une serviette soigneusement pliée dans un coin de la pièce, vers la porte, il rougit, réalisant qu'Earheart avait dû passer pendant qu'il dormait. Mon Dieu, faîtes qu'il n'ait pas ronflé !
Sans prendre la peine de réchauffer l'eau au-dessus du feu de la cheminée, il se débarbouilla le visage, se débarrassant des derniers lambeaux de sommeil. Un peu plus frais, il enfila ses vêtements et sortit de sa chambre. Aussitôt, ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque. Quelque chose, dans l'atmosphère, avait changé.
Intrigué, vaguement inquiet, il descendit dans la cuisine, trouvant Earheart attablé, occupé à éplucher des carottes.
- Bien dormi ? lui demanda son hôte.
Aspros hocha la tête :
- Fort bien, merci. Je suis navré, je n'ai pas l'habitude de m'attarder autant, d'habitude...
Le vampire sourit, secrètement soulagé. Son invité avait tardé à s'éveiller, au point de l'inquiéter : et si la drogue avait été trop puissante ? Il avait entendu parler de cas dans lesquels la personne ainsi endormie ne rouvrait jamais les yeux... Résolument, Earheart chassa ses pensées glaçantes... et évita soigneusement de se demander pourquoi le sort de son futur dîner le préoccupait autant.
- Il n'y a pas de problème, répondit-il calmement. C'est probablement le contrecoup de votre voyage. J'ai lu que souvent, la fatigue frappe longtemps après l'événement qui l'a causée. Comme si le corps soudainement réalisait qu'il a été épuisé, poussé au-delà de ses limites.
- C'est ce qui a dû m'arriver, fit Aspros.
- Vous avez faim ? le coupa presque Earheart.
- Et bien... j'admets que je ne refuserais pas un morceau de pain !
Le maître des lieux se leva, abandonnant ses carottes, et alla chercher du pain et quelques pommes rouges.
- Mangez, fit-il. Et puis, si vous avez encore faim, il y a un reste de viande de ce midi et...
Earheart s'interrompit, glacé. Aloïs se tenait dans l'embrasure d'un des couloirs menant à la cuisine, un rictus amusé étirant ses lèvres, une coupe de sang à la main.
- Tout va bien ? demanda le prêtre avec inquiétude.
- Je...
"Je vais juste étrangler mon imbécile de cousin et je reviens", songea Earheart en bredouillant une vague excuse.
Pendant ce temps, le vampire brun termina lentement, goulûment son verre. Le blond pouvait entendre chaque déglutissement. Dieu ! Et si Aspros entendait lui aussi... Impossible, essaya de se raisonner Earheart. Il n'est qu'un humain...
De son côté, Aspros n'avait en effet pas perçu le moindre son. En revanche, la tension qui habitait maintenant son hôte l'inquiétait. Ajoutez à cela l'impression de malaise, de danger qu'il avait eue en sortant de sa chambre, impression qui ne faisait qu'augmenter de seconde en seconde, et vous comprenez amplement que l'exorciste commençait à soupçonner que quelque chose ne tournait pas rond dans ce château.
La dernière goutte de sang tomba dans la gorge d'Aloïs, ruisselant jusque dans son estomac. Le vampire releva les yeux, les arrima à ceux de son cousin. Celui-ci pâlit, comme s'il comprenait ce qu'il allait faire. Se préparant à détaler au plus vite, le brun ouvrit doucement les doigts, laissant tomber la coupe au sol. Celle-ci s'y heurta avec un bruit métallique qui assourdit probablement les oreilles sensibles d'Earheart. Sans perdre de temps, et avant que l'humain, visiblement très réactif, n'ait le temps de capter autre chose qu'une ombre, Aloïs détala.
- Qui est là ?! s'exclama Aspros en accourant vers la porte.
Earheart se sentait comme paralyser. Bordel, mais à quoi pensait son cousin ? Se pointer avec une coupe de sang devant un humain, et un prêtre qui plus est, alors qu'il lui avait sans ambage donner l'ordre de se faire discret ! Comment osait-il ? Le blond serra le poing, et se leva lentement, déterminé à enterrer l'incident auprès de son invité, avant d'aller régler cette affaire avec Aloïs.
- Probablement un courant d'air, mentit-il avec un aplomb impressionnant. Ou un fantôme, ajouta-t-il avec un petit rire. Les vieilles bâtisses sont comme ça, vous savez...
Aspros ne répondit pas, tant il était évident qu'Earheart cherchait à dissimuler la vérité. La question était : laquelle ? Peu à peu, ses réflexes d'exorciste prenaient le dessus. Certes, la demeure de son hôte était éloignée des endroits où avaient eu lieu les disparitions sur lesquelles il devait enquêter, mais quelques vampires avaient suffisamment de jugeotte pour chasser ailleurs qu'autour de leur domaine, afin d'écarter les soupçons.
Lentement, l'exorciste se releva, examinant la coupe. Celle-ci, en or, était de bonne facture. Bien que vide, elle dégageait pourtant encore une légère odeur métallique, une légère fragrance sanglante. Aspros plongea ses yeux bleu sombre dans ceux plus clairs de son hôte. Earheart avait l'air nerveux. Pas coupable, mais nerveux, tremblant. De la colère... ou de la peur.
Une chose était certaine : il y avait une troisième personne dans le château. Non, pas une personne : une bête suceuse de sang. Et Earheart était au courant. Une illumination vint alors à l'exorciste : son hôte était probablement sous la coupe du monstre, ce qui expliquait sa solitude forcée. Aspros se sentit alors chanceux : chanceux d'être arrivé à temps, avant que la bête ne se soit lassée d'Earheart et ne l'ait dévoré.
- Oui, un courant d'air, reprit l'exorciste en haussant les épaules, faussement détendu.
Il redonna la coupe à son hôte, qui s'en saisit et l'essuya soigneusement.
- Veuillez m'excuser, dit finalement Earheart. Je vais aller remettre cette coupe à sa place. Je... J'ai oublié d'aller la ranger hier soir, lorsque j'ai sorti mon orfèvrerie² pour la nettoyer un peu.
Aspros hocha la tête, compréhensif, faisant semblant d'avaler le mensonge, tout en se promettant de sortir Earheart de ce bourbier.
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Conservant autant que possible son calme, le vampire sortit des cuisines, sa main crispée autour de la coupe pour l'empêcher de trembler. Sitôt qu'il fut hors de vue de son invité, il accéléra, finissant par courir à peine trop vite pour un humain. Il ne lui fallut que quelques dizaines de secondes pour parvenir dans ses caves. Il entra dans la salle voûtée comme une furie, replaça la coupe à sa place, avec les autres, et resta quelques minutes immobile, respirant profondément.
- C'est cette petite course qui t'a épuisé, cousin ? Tu veillis, dis donc... lui lança un Aloïs goguenard.
Le brun avait récupéré un autre verre, et s'affairait autour du corps presque entièrement exsanguiné de la jeune femme, s'efforçant d'en tirer encore quelques gouttes. N'y tenant plus, Earheart se précipita sur lui et l'empoigna par le col, le plaquant contre le mur. Sous le choc, Aloïs le coutelas et la coupe qu'il tenait, les laissant chuter avec fracas.
- Tu n'as pas peur que ton chéri entende ce boucan ? le railla de nouveau le brun.
Sa voix s'éteignit dans un gargouillis lorsqu'Earheart commença à serrer, lui coupant la respiration. Les pupilles brusquement rubis du blond et les longs crocs qui venaient d'éclore dans sa bouche, lui écorchant au passage les lèvres, achevèrent de le convaincre de se taire. Les deux cousins ayant été élevés ensemble, comme deux jumeaux, Aloïs oubliait souvent qu'Earheart était, de quelques décennies à peine, plus âgé, et donc plus expérimenté et plus puissant que lui.
- Ne me désobéis plus, siffla le blond d'une voix chuintante qu'Aloïs aurait en d'autres circonstances trouvée comique. Reste ici, dans cette pièce, pour le reste de la journée, et ne te fais pas remarquer. Tu partiras cette nuit, discrètement. Et je te promets que si tu passes une fois de plus les bornes, tu ne repartiras pas du tout.
Earheart lâcha le brun qui s'affala sur le sol. Respirant longuement, il s'efforça au calme. Ses pupilles et ses canines devaient disparaître avant son retour auprès d'Aspros. Baissant les yeux vers son cousin pour lui réitérer plus gentiment, mais tout aussi fermement, ses instructions, il fut surpris de lui découvrir un faciès surpris et presque horrifié.
- Aloïs ? demanda-t-il en fronçant les sourcils, la diction rendue toujours malaisée par ses dents surdimensionnées.
Le brun secoua la tête et pointa du menton la porte de la cave, située derrière Earheart. Celui-ci se retourna, se doutant déjà de ce qu'il allait y voir. Aspros. Et, avec une surprise horrifiée, le vampire constata que le prêtre qu'il avait accueilli chez lui était armé du mousquet typique des exorcistes.
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Lorsqu'Earheart avait précipitamment quitté les cuisines pour ranger la coupe, Aspros avait aussitôt pensé que son hôte allait en vérité rejoindre le ou la vampire qui occupait le château. Peut-être le blond allait-il supplier le monstre d'épargner son invité ? Ou alors la bête avait faim... Inquiet, l'exorciste ne réfléchit pas plus longtemps et le suivit discrètement, se félicitant d'avoir eu la prudence de garder sur lui son arme à feu équipée de balles d'argent.
Comme pour confirmer ses peurs, Earheart se mit à courir dès qu'il se fut hors de vue des cuisines. Étonné par la rapidité du blond, Aspros crut plusieurs fois le perdre de vue, mais une sorte d'instinct le guidait infailliblement. Sans trop savoir comment, il savait où allait son hôte... et cela l'inquiétait d'autant plus.
Sans trop de surprise, cette course-poursuite le mena, au bout d'une poignée de minutes, devant le couloir sombre et humide qui s'enfonçait dans les ténèbres. Son impression de menace diffuse grandit, et Aspros sut qu'il était au bon endroit : si vampire il y avait, c'était ici. Il hésita quelques instants, pensa à aller chercher une lampe pour s'éclairer... Le visage d'Earheart lui apparut, un visage plus pâle, plus exsangue que sa complexion habituelle. Résolument, l'exorciste s'engagea dans l'obscurité.
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Au bout de quelques dizaines de mètres, l'étroit boyau débouchait dans de hautes caves voûtées et éclairées. Une première salle contenait, alignés contre le mur, d'énormes muids de vin. Aspros la traversa avec prudence, conscient de pénétrer en territoire ennemi. Alors qu'il approchait d'une deuxième pièce, un fracas de vaisselle tombée à terre et le bruit d'un choc contre un mur l'alertèrent.
- Tu n'as pas peur que ton chéri entende ce boucan ? fit une voix d'homme, inconnue et moqueuse.
Le sang de l'exorciste ne fit qu'un tour. Le vampire ! Earheart était-il avec lui ? Était-ce le corps du blond qui venait de cogner contre les parois de pierre de la cave ? Il sortit son mousquet et l'arma, prêt à tirer. Il s'approcha ensuite lentement, prudemment, pour ne pas être repérer. Il était tout proche de l'embrasure de la porte, ne voyant encore rien de l'intérieur de la pièce, lorsqu'il entendit une réplique qui lui glaça définitivement les sangs. Une voix froide, déformée, chuintante, mais hélas reconnaissable, s'adressant visiblement au vampire et le menaçant sans hésitation.
- Ne me désobéis plus. Reste ici, dans cette pièce, pour le reste de la journée, et ne te fais pas remarquer. Tu partiras cette nuit, discrètement. Et je te promets que si tu passes une fois de plus les bornes, tu ne repartiras pas du tout.
Ce n'était pas possible. Non. Aspros sentit son corps trembler. Une goutte de sueur dégoulina dans son cou. Contrôler sa respiration devint soudain un effort considérable. Il fit un pas, puis un autre, venant finalement de placer dans l'embrasure de la porte. Instinctivement, son corps se mit en position de tir.
Il s'agissait d'une cuisine. D'un côté, un plan de travail, avec de la vaisselle, dont la fameuse orfèvrerie dont avait parlé Earheart, quelques condiments et épices, quelques légumes. De l'autre, une longue table pourvue de liens en cuir, sur laquelle gisait le cadavre pâle d'une jeune femme.
Et derrière cette table... Un homme blond, de dos, tenait par la gorge un autre homme, brun avec les yeux rouges caractéristiques des vampires et le visage congestionné, douloureux. Aspros avait entendu parler de la violence dont pouvaient faire preuve les vampires envers leurs congénères plus jeunes, mais c'était la première fois qu'il la voyait de plein fouet.
Le blond lâcha sa victime, qui s'affala au sol et releva péniblement la tête... apercevant l'exorciste armé qui se tenait à quelques mètres. L'expression du brun alerta son aîné, qui se retourna brusquement.
Le cœur d'Aspros sombra comme une pierre au fond de sa poitrine, lui coupant le souffle. Il n'y avait pas de doute possible : le vampire qui lui faisait face, avec ses pupilles rougeoyantes et ses canines acérées, était Earheart.
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NOTES :
¹ Le Pirée est le port d'Athènes.
² Ici, le terme orfèvrerie désigne l'ensemble des objets fabriqués en or (équivalent du terme argenterie).
