Seconde et donc dernière partie (même si je reviendrais sous peu, à la demande d'une certaine personne pour un épilogue un peu plus léger) ! Bonne lecture !

OoOoOoOoO

Aspros ouvrit péniblement un œil. Il était inconfortablement assis, ou plutôt écroulé contre un mur, les bras attachés au-dessus de sa tête par de lourdes chaînes métalliques. Son regard erra autour de lui. Apparemment, il se trouvait dans une cuisine. Devant lui, un long plan de travail, avec dessus de la vaisselle, des ustensiles, quelques épices et condiments, des carottes. Sa tête le vrilla.

Des carottes. Il se souvenait... Quelqu'un épluchait des carottes... Une voix grave, distinguée, des traits acérées, des yeux... Son mal de tête augmenta.

Fermant les yeux sous la douleur, il regretta de ne pouvoir se masser les tempes. Il souleva de nouveau ses paupières, continuant son exploration, cherchant à comprendre comment il était arrivé là.

À sa gauche, une grande table de bois, sur laquelle étaient fixées des sangles de cuir. De là où il se tenait, il n'en voyait que deux, mais il y en avait sûrement d'autres. Et sur la table...

Sur la table, il y avait un cadavre.

- Dieu... murmura Aspros avec horreur, alors que les souvenirs lui revenaient. Impossible...

Sous le choc, ses yeux se révulsèrent et il retomba dans l'inconscience.

OoOoOoOoO

Quelques heures plus tôt...

Un vampire.

Un exorciste.

Deux paires d'yeux écarquillés qui se croisent. Douleur. Déception. Trahison.

"Comment ? Comment ai-je pu penser l'aimer ?" s'horrifièrent à l'unisson deux âmes.

- Un exorciste ! cracha Aloïs. Bel invité que tu as là, cousin !
- Des vampires ! Beaux hôtes que j'ai là, rétorqua Aspros crânement.

Un sourire désolé étira les lèvres d'Earheart. La scène lui semblait absurde. Il n'avait pas voulu... Il ne pensait pas... Un prêtre itinérant, lui avait dit... non, lui avait menti son invité. Il aurait dû se méfier. Il aurait dû savoir, se rappeler que les différents ordres d'exorcistes étaient nés de la dissolution et de la dispersion de l'Inquisition. Faire les choses au grand jour, sans dissimulation ni tromperie, ce n'était pas leur genre. Enfin... Ce n'était pas comme si lui, qui se faisait passer pour un humain excentrique mais inoffensif, avait des leçons à donner sur ce sujet.

- Depuis quand étiez-vous sur ma trace, exorciste ? demanda le blond avec une douceur amère qui surprit les deux autres. Et n'essayez pas de me faire croire que vous êtes arrivé par hasard chez moi, précisa-t-il avec fermeté.
- Ha ! C'est pourtant bien ce qui s'est passé, lâcha l'exorciste. Mais il semblerait que le hasard fasse bien les choses. Je cherchais une bête meurtrière, une ombre responsable de plusieurs disparitions dans cette région. Et voilà que j'en trouve deux pour le prix d'une ! Pauvre fille, ajouta-t-il en soupirant. Si seulement j'avais deviné votre véritable nature plus tôt, Earheart, elle aurait sûrement été sauvée.

Aloïs se releva enfin, massant sa gorge malmenée et secouant la tête :

- Vois, mon cousin, comme ton hôte te remercie de l'avoir accueilli ! En t'insultant et en te diffamant ! Il n'est pas digne de tes efforts... J'aurais dû écouter mon instinct et le saigner dès mon arrivée, nous n'en serions pas là.

Earheart lui jeta un regard noir. Ses pensées s'entremêlaient, confuses. Aspros était venu pour le tuer... Non, pour tuer Aloïs, Aloïs et ses instincts, Aloïs et ses imprudences, Aloïs et sa passion pour la chasse. Et par hasard seulement, il s'était égaré dans sa demeure. Si son imbécile de cousin n'avait pas joué avec le feu, alors rien ne serait arrivé : il aurait terminé d'éplucher ses carottes, Aspros l'aurait aidé avec le reste de la cuisine, et ils auraient mangé ensemble, parlant de tout et de rien.

Mais il avait fallu qu'Aloïs se comporte comme Aloïs. Et que lui, Earheart, se comporte comme Earheart. Trop inquiet, trop soucieux de contrôler la situation, il s'était précipité derrière son cousin pour le sermonner. Et Aspros l'avait suivi, découvrant la vérité.

- D'ailleurs, poursuivait le brun avec hargne, je me demande pourquoi tu ne l'as pas saigné tout de suite. Quel besoin avais-tu de le garder ? Ton affection pour cette vermine finira par te perdre... mais pas aujourd'hui !

Sur ces mots, sans laisser aux deux autres le temps de réagir, Aloïs se précipita sur Aspros, le plaquant au sol. Un coup de feu partit.

- Manqué, ricana le vampire, ses crocs dévoilés à quelques centimètres du visage de l'exorciste.

Celui-ci resta muet, abasourdi. Lui qui n'avait jamais manqué un coup...

- Tu tires vite, je dois le reconnaître, ajouta Aloïs avec une petite moue boudeuse. Mais tu as tiré un peu trop sur la droite. Ma droite, je veux dire, et comme...

Un grognement surpris, accompagné d'un léger bruit sourd, l'interrompit. Le brun se figea. Cette raclure avait tiré un peu trop sur sa droite. Et si... Empêchant toujours l'exorciste de bouger, Aloïs tourna lentement la tête.

Quelques minutes plus tôt, son cousin l'avait saisi au col et plaqué contre le mur de gauche, pour reprendre la perspective qu'il avait au moment de sauter sur l'exorciste. Lorsque cette enflure était entrée, le blond l'avait déjà lâché, et s'était alors retourné, s'éloignant du même coup du mur contre lequel était affaissé son cadet. Au moment où Aloïs avait attaqué, Earheart se trouvait donc... à sa droite.

- Je me corrige, siffla le brun d'une voix blanche. Tu as très bien visé. Toutes mes félicitations.
- Je ne rate jamais mon coup, marmonna tristement Aspros, qui, sans le voir étant donné sa position, imaginait clairement Earheart blessé, chancelant, cherchant à se rattraper à quelque chose, la table peut-être, avant de s'écrouler.

Avec mépris, Aloïs lui frappa le crâne contre le sol, l'assommant.

OoOoOoOoO

Un seau d'eau glacée ramena Aspros à la réalité. Ses idées étaient plus claires qu'à son premier réveil. Clignant des yeux, la vision un peu floue, il finit par distinguer Aloïs, debout devant lui.

- Bien dormi ?
- Fort bien, répondit Aspros avec ironie.
- Ricane tant que tu le peux, vermine.

Aloïs plissa ses yeux violets et s'agenouilla devant l'exorciste. D'un mouvement souple, il sortit un long coutelas et une petite coupe dorée des replis de son manteau.

- Tu dois te demander pourquoi tu n'es pas mort, dit lentement le vampire. Pourquoi je t'ai réveillé.

Aspros haussa les épaules. En vérité, il était curieux, mais il était hors de question qu'il laisse transparaître quoi que ce soit. Il bougea légèrement, cherchant une pose plus confortable, ce qui fit cliqueter les chaînes.

- Je veux que tu souffres, dit abruptement Aloïs face à son silence. Je veux que tu sentes chaque goutte de sang quitter ton corps. Je veux que tu réalises que chacune de ces perles écarlates contribuera à sauver la vie d'un vampire, une vie que tu abhorres certainement.

Earheart, comprit aussitôt l'exorciste.

Ainsi il était encore en vie, malgré la balle d'argent. Et son sang allait le sauver. Aspros savait que cette idée aurait dû lui répugner. Et pourtant, alors que la lame acérée entaillait son torse et que la coupe se remplissait lentement, l'exorciste ne put s'empêcher de penser que ce sang n'était pas versé pour rien.

Un peu déçu du manque de réaction du prisonnier, Aloïs se releva une fois sa besogne accomplie. Un instant, il envisagea de laisser l'humain mourir ici, avant de décider qu'il pouvait encore être utile. Son cousin aurait certainement besoin de plus de sang pour se remettre. À contre-cœur, il pansa donc la plaie avant de sortir de la pièce.

Resté seul, Aspros retomba d'abord dans une espèce d'apathie. Sa blessure l'élançait en arrière-plan, une pulsation régulière, comme un cœur battant, une toile de fond, un écho se répercutant sans fin dans un espace vide. Une part de lui s'agitait, lui intimant de réagir, de trouver un moyen de fuir, de se rebeller. Une autre s'inquiétait, réclamant des nouvelles d'Earheart. Ah... Il n'avait plus aucun mal à le reconnaître, à présent : il ne ressentait pas qu'une amitié de circonstances pour le vampire. Son sentiment était plus fort, plus intense.

Quand, au juste, avait-il commencé à aimer Earheart ? Probablement dès le début, ce qui expliquait comment il avait pu être aussi aveugle. Il s'était menti à lui-même : les vampires solitaires, raisonnables, aimables existaient. Un homme occupant et entretenant seul un château, un homme attendant de la visite par une nuit de tempête, un homme dont les yeux, il s'en souvenait à présent, avaient présenté le soir de leur rencontre une lueur rougeâtre avant de virer bleu pâle. Les indices étaient là, mais il les avait mis de côté, minimisés.

- Un coup de foudre pendant un orage, murmura-t-il pour lui-même. Ce serait presque poétique...

Sauf qu'il était exorciste, sauf qu'il exécrait les vampires, sauf qu'il était de son devoir de les éliminer, sauf que sa mission présente réclamait qu'il tue Earheart. Il devrait être déçu que le blond s'en soit sorti. Déçu de n'avoir pas transpercé son cœur ou son crâne. Au lieu de cela, il regrettait d'avoir tiré suffisamment bien pour mettre la vie du vampire en danger.

Pathétique.

Le regard d'Aspros s'assombrit. Pourquoi un tel cirque ? Il ne connaissait Earheart que depuis quelques jours.

Ses yeux bleus, aimables et lumineux.

C'était si... futile. Une amourette digne de ses années adolescentes, inconvenante pour un homme approchant plutôt de la trentaine.

Sa conversation agréable, son ouverture d'esprit, son intelligence.

Ridicule. Il devait se concentrer sur la personne qu'il était vraiment. Il n'avait passé que deux jours dans ce maudit château. Deux minuscules, misérables jours.

Qui lui avaient semblé des années.

Qui n'étaient rien, au regard de sa vie. Il était un exorciste, il haïssait toute créature diabolique, et il vomissait en particulier les vampires.

Sauf un.

Que dirait son frère s'il le voyait ?

Il n'était pas son frère.

Deuteros... Il l'imaginait sans difficulté : son visage si semblable au sien, leurs yeux et leurs cheveux du même bleu sombre... Son cadet ne serait pas stupide au point de tomber amoureux d'une des bêtes qu'il traquait.

Parce qu'il ne les a jamais vues autrement que comme des bêtes.

Que sont-elles, à part des bêtes ? Earheart a dévoré cette fille, et Dieu sait combien d'autres êtres humains avant elle.

Il épluchait aussi des carottes. Au regard de tout ce qui s'était passé par la suite, la scène prenait des accents irréels. Mais elle ne cessait de repasser dans l'esprit d'Aspros, avec mille petits détails, dont bien la moitié devait être fictive.

Il se rend depuis sa chambre aux cuisines. Il s'est levé tard, si tard. Earheart est occupé à préparer des légumes pour le repas du soir. Des carottes. Ses mains pâles travaillent efficacement. Il semble absorbé par sa tâche, mais lorsqu'il l'entend approcher, il relève la tête. Un sourire illumine son visage. Sa voix s'élève.

- Bien dormi ?

Deux instants se superposèrent. Earheart qui l'accueille avec chaleur. Aloïs qui le réveille avec un seau d'eau. Deux vampires, deux personnes différentes, pas des bêtes.

Bordel.

Pas des bêtes.

Bordel.

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La douleur irradiait, aiguë, depuis un point indistinct situé quelque part au niveau de son torse. Rayonnant comme un soleil, elle enveloppait ses côtes, son ventre, son dos, ses hanches, son corps tout entier, s'infiltrant partout, poussant comme de la mauvaise herbe. Parfois, il lui semblait qu'elle était douée d'une vie propre, bondissant, jaillissant, rampant en lui. Une forme de vie étrangère, avec laquelle il entretenait pourtant une relation des plus intimes.

Ses souvenirs étaient flous, douloureux aussi. Mais ce n'était pas la même douleur. Cette souffrance prenait à la gorge, l'empêchant de respirer, lui piquant les yeux. Aspros... qui ne ratait jamais son coup. Malgré le brouillard qui avait déjà bien envahi son esprit à ce moment, Earheart était certain de l'avoir entendu murmurer cette phrase. La tristesse et le regret se nichant à l'intérieur l'avaient étonné. Un exorciste se désolant d'avoir atteint sa cible ? C'était une première, une si agréable première.

Earheart sentit qu'on lui surélevait la tête. Une douce odeur parvint à ses narines, une senteur métallique, capiteuse. Il sentit ses canines pousser, plus lentement et douloureusement que d'habitude. Quelqu'un appuya une sorte de coupe contre ses lèvres, l'aidant à boire. Au début, ce ne furent que quelques gouttes qui dévalèrent sa gorge asséchée. L'avidité d'Earheart ne tarda cependant pas à prendre le dessus. Il en voulait plus, il en avait besoin de plus, plus, plus, toujours plus ! Puis il n'y eut plus rien.

Le vide revint, en même temps qu'une terrible sensation de soif. Rien de très étonnant : il avait été... gravement blessé, il avait besoin de refaire ses forces. Il lui faudrait du sang. Beaucoup de sang. Soudainement épuisé, Earheart se sentit redevenir comme une poupée de chiffon, s'effondrant entre des bras secourables. Avec délicatesse, on l'aida à se rallonger, rajustant inutilement les coussins.

"Souverain pour tromper l'angoisse, ce genre de trucs", songea Earheart avec détachement.

Tout lui parvenait de très loin, comme à travers un épais brouillard. Son organisme le plongeait probablement dans un état second, afin qu'il économise ses forces et souffre moins. Au bout de quelques jours, ça irait mieux... Juste avant de glisser à nouveau dans le sommeil, le vampire trouva l'énergie de murmurer :

- Merci, Aloïs...

OoOoOoOoO

- Comment... va-t-il ? parvint à articuler Aspros malgré sa gorge desséchée.

Surpris, le vampire brun releva la tête vers lui, manquant de renverser la coupe qu'il utilisait pour recueillir le sang de l'exorciste.

- Earheart ? répéta le prisonnier. Comment...
- Mal, le coupa brutalement Aloïs. Content ?
- Non.

Nouveau silence. De quoi cet humain s'inquiétait-il ? Décidément, le brun allait de surprise en surprise. Tout d'abord, l'exorciste n'avait pas tenté de s'enfuir, ou au moins de l'empêcher de le saigner. Comme s'il lui était profondément indifférent de servir à la guérison d'un vampire. Et maintenant, voilà qu'il s'inquiétait ? Son cousin était définitivement un aimant à humains bizarres. Déjà, quelques siècles auparavant... Oh ! Peu importait ! Énervé par le tour pris par ses pensées, Aloïs se leva prestement et s'éloigna sans un regard pour son prisonnier.

- Attends, le retint une voix écorchée. Ear...
- La ferme, asséna le vampire en quittant la cave.

D'un pas rageur, il remonta dans la partie plus... conventionnelle du château, traversant des couloirs déserts, prenant la poussière sans les soins du propriétaire. Arrivé dans les appartements de son cousin, il se força à adoucir son humeur. Earheart n'avait pas besoin de ça. Il avait déjà assez à gérer pour ne pas en plus s'inquiéter du comportement inepte de l'exorciste qui l'avait presque tué. Cette pensée prit Aloïs à la gorge. Son cousin avait failli mourir. C'était une peur qui, jusque là, lui avait été étrangère. On mourait peu, chez les vampires, et jamais naturellement. Peu de maladies les affectaient, peu d'êtres vivants les menaçaient. La mort ne faisait pas partie du quotidien, elle n'était même pas vraiment considérée comme une éventualité. Aloïs déglutit. À présent, la Faucheuse ne quitterait plus son champ des possibles.

En entrant dans la chambre, il s'efforça de se composer un visage serein. Earheart était tel qu'il l'avait laissé. Pâle, encore plus que d'habitude, somnolent, affaibli... mais tiré d'affaire. Le sang de l'exorciste avait bien aidé, un juste retour des choses selon Aloïs. Le brun s'approcha doucement du lit. Son cousin ouvrit les yeux au moment où il s'asseyait près de lui.

- Tu as faim ?

Earheart hocha la tête et se redressa légèrement. Puis il tendit la main, exigeant visiblement de se débrouiller seul. Ça lui ressemblait bien, comme comportement. Il n'avait jamais aimé être dépendant, préférant obtenir les choses avec ses propres forces, ses propres ressources. Une forte tête.

- Ça ira ? demanda tout de même Aloïs, un peu dubitatif, en lui donnant la coupe.

Le blond roula des yeux.

- Oui, répondit-il, laconique.

Prudemment, il porta le récipient à ses lèvres, buvant à petites gorgées. Son repas terminé, il s'essuya élégamment la bouche avec un petit mouchoir de flanelle.

- Je vais mieux, Aloïs, affirma-t-il en regardant son cousin dans les yeux. Je sais que je n'en ai pas l'air, mais... Je vais mieux.
- Je te crois.

Earheart hocha la tête, satisfait, puis fronça les sourcils, comme si quelque chose l'intriguait.

- Dis-moi, Aloïs... commença-t-il.
- Hmm ? répondit son cousin, qui était allé poser la coupe vide sur un guéridon.
- Ce sang... Qui est-ce ?

Le brun se figea une fraction de seconde, avant de revenir vers Earheart, d'une démarche aussi naturelle que possible.

- Et bien... Un humain.

Le visage du blessé se tordit en une moue agacée :

- Je m'en doute. Quel humain ? J'espère qu'il ou elle ne vient pas du village en contrebas, j''aime conserver de bonnes relations avec mon voisinage...

Aloïs soupira. Au fond, cela l'étonnait presque qu'Earheart ait attendu presque deux jours pour poser la question. Enfin... Inutile de mentir, mais le brun devait avouer redouter la réaction de son cousin.

- Non, ce n'est pas un villageois, répondit-il donc avec un peu de nervosité. C'est le sang de l'exorciste.
- Tu veux dire... Aspros ?

Le brun hocha la tête. Les yeux d'Earheart s'écarquillèrent sous la surprise et devinrent légèrement rouges. De la colère ? Aloïs s'écarta du lit, se méfiant d'une éventuelle crise de rage. Maintenant qu'il y pensait, il n'était pas vraiment délicat d'utiliser pour sauver son cousin le sang de l'homme qui l'avait si gravement blessé.

- Il est vivant ? finit par demander le blond d'une voix étrangement atone.
- Oui... Enfin, probablement pas pour longtemps.

Le regard d'Earheart se durcit :

- Que veux-tu dire ?
- Et bien... Je le saigne régulièrement et...

Aloïs s'autorisa un ricanement avant d'achever :

- J'ai peut-être négligé de le nourrir. Ne t'en fais pas, il sera crevé d'ici peu.

Earheart eut toutes les peines du monde à rester impassible. Il ne pouvait pas en vouloir à son cousin, et encore moins lui sauter à la gorge. Surtout pour un humain. Surtout pour l'exorciste qui avait failli le tuer. Il ne pouvait pas reprocher au brun sa cruauté. Et pourtant...

- Donne-lui à manger et à boire, ordonna-t-il plus sèchement qu'il n'était nécessaire. Quand je me sentirais mieux, j'irais lui parler.

Le brun fronça les sourcils :

- Comment ça, lui parler ?
- Il me faut apprendre ce qu'il sait exactement sur nous, mentit Earheart avec tellement d'aplomb qu'il parvint presque à se convaincre lui-même.

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Très affaibli, Aspros s'effondra en tas sur le sol lorsqu'Aloïs détacha ses chaînes. Le vampire l'attrapa fermement mais sans brutalité par les épaules, l'adossant au mur. Sans un mot, il lui tendit une écuelle. De la soupe, où surnageaient quelques légumes et morceaux de viande. Rien de luxueux, mais le simple fait qu'on se donne la peine de le nourrir étonna Aspros. Il avait cru qu'on le laisserait mourir de soif et de faim... Peut-être qu'Earheart mettait trop de temps à se rétablir ? Que le blond avait besoin de plus de sang, de son sang. Impossible à savoir, et le vampire brun n'avait pas l'air disposé à répondre à des questions.

Debout, les bras croisés sur la poitrine, il le fixait avec une moue méprisante et haineuse. L'exorciste comprit alors que ce n'était pas Aloïs qui avait décidé de lui donner à manger, il aurait très certainement préféré le laisser à son sort. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Et si... Et si l'ordre venait d'Earheart ? Il allait donc mieux, ou en tout cas suffisamment bien pour donner ses directives. Aspros eut du mal à retenir un sourire de contentement. Une part de lui se récriait à l'idée de se réjouir du rétablissement d'un monstre pareil, mais l'essentiel de son être n'était pas de cet avis.

Lorsqu'il eut vidé son assiette, Aloïs le rattacha au mur, toujours sans un mot. Puis le brun fit un pas en arrière, l'observant comme s'il était un horrible insecte gigotant ses mandibules sur son plancher ciré. Un instant, Aspros pensa qu'il allait dire quelque chose, mais le vampire se détourna et s'éloigna en silence. Ce rituel se répéta régulièrement pendant les deux jours qui suivirent. Peu à peu, le prisonnier sentait ses forces revenir, ses idées devenir plus claires.

Cependant, son cœur oscillait toujours, gangrené par ses doutes et ses contradictions. On ne se défaisait pas si facilement de décennies de haine héritées des exorcistes qui l'avaient précédé et cultivées avec zèle. Il avait peur, aussi, peur de ce sentiment si puissant, qui le conduisait à désirer un de ses geôliers. Difficile d'admettre son amour pour un vampire, qui plus est un vampire qu'il avait failli tuer, et qui le laissait maintenant croupir depuis plusieurs jours dans la cave qui lui servait de cuisine. Ce n'était pas sain. Il se répétait cette idée comme un mantra, sans qu'elle ne parvienne vraiment à s'enraciner.

Un bruit le tira de ses pensées. Quelqu'un venait, mais pas Aloïs. Le rythme des pas était différent, plus lent, et il s'y ajoutait un son plus sec, plus clair. Une canne. Aspros releva la tête, brusquement plein d'espoir. À sa connaissance, à part lui, il n'y avait qu'Aloïs et Earheart dans le château.

- Bonsoir, lança une voix tranquille qu'il reconnut aussitôt. Je suis désolé de n'être pas venu plus tôt, j'en ai été... empêché.

Un silence tranquille s'installa, jusqu'à ce qu'Aspros bouge, faisant doucement cliqueter ses chaînes. Un sourire carnassier s'étira sur les lèvres du vampire, qui s'approcha lentement, laissant courir ses doigts le long des maillons d'acier, sur les menottes entourant les poignets de l'exorciste. Sa main continua son chemin le long de son bras, atteignant l'épaule, la gorge. Earheart était à présent accroupi devant Aspros, sa canne posée au sol. Leurs yeux se croisèrent et ne se lâchèrent plus.

"Bordel", songea l'exorciste. "Bordel... Il m'a tellement manqué..."

- Je suis un bien mauvais hôte, reprit le blond avec une petite moue. Garder un invité aussi précieux enchaîné dans mes cuisines, c'est peu élégant.
- Ce n'était pas très élégant de te tirer dessus.

Le tutoiement était venu spontanément aux lèvres d'Aspros, réchauffant bizarrement le cœur d'Earheart. Seules les personnes qui lui étaient très proches, intimes, le tutoyaient.

- Certes. Mais je peux comprendre. Tu as dû être...

Le vampire hésita. Lui-même s'était senti dévasté en comprenant l'identité de son invité, cependant il n'était pas certain que le sentiment ait été partagé. Que pouvait bien ressentir un exorciste qui découvrirait que son hôte est en vérité le monstre qu'il traque ? De l'étonnement ? De l'horreur ? Du dégoût, de la colère peut-être ?

- ... dévasté, termina à sa place Aspros.

À nouveau, leurs yeux se trouvèrent et s'agrippèrent. Quelque chose passa entre eux. Brutalement, Earheart rompit le contact et se releva, s'éloignant, plus ému qu'il ne voulait l'admettre. Cet accord de sentiment lui était si agréable... Après quelques instants, n'y tenant plus, il fit volte-face. Aspros le regardait toujours. Le vampire nota ses cernes, ses chairs meurtries par les fers et les incisions d'Aloïs. Sans réfléchir, il alla chercher les clefs des chaînes du prisonnier et le détacha. Passant un bras sous ses aisselles, il l'aida à se lever et le soutint jusqu'à une chaise.

- Tu as faim ? demanda-t-il maladroitement.

Aspros resta quelques secondes hébété.

- Non, plutôt soif, finit-il par répondre. Et j'ai mal partout.
- Je suis désolé, lâcha Earheart en préparant un verre de vin chaud.

Cette phrase, il l'avait dite à son arrivée. Mais à ce moment-là, l'exorciste n'y avait pas prêté attention. Il ne s'agissait que d'une politesse, d'une mondanité. Cette fois-ci, c'était différent. La voix du vampire avait pris un accent chagriné, vibrant de sincérité.

- Je suis désolé, répéta le blond en lui tendant sa boisson.

Sans un mot, Aspros huma l'odeur du vin, des épices. Il reconnut de la cannelle sans pouvoir identifier les autres. Prudemment, il avala une petite gorgée. Il lui sembla que le liquide se répandait dans ses veines comme un feu réparateur.

- Il va falloir soigner tout ça, décréta Earheart.

À nouveau il s'affaira, récupérant avec des gestes nerveux ce dont il aurait besoin, avant de revenir vers l'exorciste. Attrapant une chaise qui traînait non loin, il s'assit en face de lui. Aspros lui sourit :

- Je ne suis pas sûr d'être celui qui ait le plus besoin d'être soigné.

Earheart secoua la tête :

- Je vais mieux. Même la canne... Je n'en ai besoin, en vérité, que pour me soutenir dans les escaliers et les déplacements un peu longs. Bientôt il n'y paraîtra plus.
- Te soutenir ? Ta jambe a été touchée aussi ?
- Non, ma hanche. Les balles d'argent, ça ne pardonne pas. Celle-ci m'a atteint sous les côtes, et son poison s'est répandu.

Aspros acquiesça, les yeux dans le vague.

- Je ne voulais pas, tu sais... commença-t-il, mais Earheart l'interrompit d'un geste.
- Inutile d'épiloguer. Quoi qu'il en soit, tu as plus besoin de soins que moi. Aloïs... a beaucoup de qualités, mais la délicatesse n'en fait pas partie. C'est un vrai boucher.

D'un mouvement du menton, le vampire avait désigné les estafilades irrégulières, dentelées et mal cicatrisées qui balafraient le torse d'Aspros.

- Dans la mesure où mon rôle se résumait à te servir de nourriture...
- Non ! protesta Earheart.

Un silence. Le blond semblait lui-même étonné de son éclat. Rougissant, il se mordilla la lèvre inférieure.

- Enfin, je veux dire, oui, mais non, hésita-t-il. Je ne vais pas te mentir, je ne t'ai pas accueilli par pure charité, cependant...

Une pause, à nouveau. Embarrassé, Earheart détourna les yeux. Pendant la courte période où Aloïs était parvenu à lui imposer de garder le lit, il avait eu tout le temps du monde pour réfléchir à ses sentiments pour Aspros. Ce qui l'avait d'abord surpris, c'était leur profondeur et leur force. Il ne s'était pas pris d'affection pour son invité comme on s'enticherait d'un petit animal de compagnie. C'était plus que cela, mais il lui était difficile de mettre en mots cette sensation.

- Je veux croire, affirma-t-il lentement en regardant l'exorciste dans les yeux, que je ne t'aurais pas tué. Je crois... je crois que je n'aurais pas pu. Très vite, tu es devenu bien plus que mon prochain repas.
- Et toi, bien plus qu'un hôte provisoire. Je n'ai pas passé beaucoup de temps à tes côtés, mais sache que pendant ces deux journées j'en ai oublié ma mission.

Le visage d'Earheart s'assombrit :

- Traquer et éliminer mon cousin. Il n'a jamais été très discret.
- Selon mon expérience, c'est le cas de beaucoup de vampires.
- Pas le mien. Je tiens à ma tranquillité. Si c'était possible, je ne consommerais même pas de sang humain, tant il est difficile de s'en procurer sans faire de vagues.

Une grimace tordit la bouche du vampire.

- Cependant, reprit-il, je ne peux nier ma nature. Un certain nombre des nôtres ont déjà tenté de se passer d'hémoglobine...

Il se tut. Aspros le regardait attentivement, une lueur d'intérêt brillant dans son regard. C'était la première fois qu'il entendait parler de vampires qui préféreraient ne pas boire de sang. Il faut dire qu'il ne s'y était jamais intéressé auparavant. Décidément, plus il fréquentait Earheart, et plus il lui semblait que son horizon reculait, s'élargissait.

- Et que s'est-il passé ? finit par demander l'exorciste sans pouvoir retenir sa curiosité.
- Affaiblissement progressif, hallucinations et décès, lâcha le blond d'un ton un peu sec. J'ai perdu des proches dans cette folie, précisa-t-il avec une pointe d'amertume.
- Je suis désolé...
- Il n'y a pas à l'être, répondit Earheart en haussant les épaules et en esquissant un sourire tremblotant. C'est ainsi, nous avons besoin de sang pour survivre, il faut faire avec.

Secouant la tête comme pour dissiper un mauvais brouillard, le vampire sortit de quoi nettoyer et panser les plaies d'Aspros. Celui-ci se laissa faire, grimaçant légèrement par moments. Il aurait aimé dire quelque chose, réconforter son hôte, mais les mots ne venaient pas. Le temps qu'il y réfléchisse, Earheart avait terminé de s'occuper de lui, et des bandages propres recouvraient le torse d'Aspros.

- Bien, murmura le blond avec satisfaction.

Sa main pâle effleura doucement son travail, ses yeux savourant le contraste entre la blancheur du tissu et le hâle de la peau. S'arrachant à regret à cette contemplation, le vampire releva les yeux. Leurs visages étaient si proches qu'il pouvait sentir le souffle chaud d'Aspros contre sa joue. Sa respiration s'accéléra, puis s'emballa lorsque ses oreilles sensibles captèrent les battements soudainement plus rapides du cœur de son vis-à-vis.

L'exorciste se sentit rougir, intimidé mais aussi terriblement attiré par les pupilles devenues rouges d'Earheart. Une douce chaleur monta en lui. Presque inconsciemment, il attrapa la main que le blond avait laissée errer sur son torse et la serra légèrement. Avec plaisir, il sentit une petite pression en retour et vit un rose délicat colorer les joues de son vampire. Visiblement indécis, ce dernier se mordillait la lèvre. D'une voix rauque qui ne lui ressemblait guère, Aspros s'entendit demander :

- Puis-je ?

Earheart cligna des yeux, désarçonné.

- Quoi ?

L'exorciste sourit :

- T'embrasser. Puis-je... ?

Un instant, le vampire le fixa sans répondre, et Aspros eut soudainement peur d'être rejeté. Puis deux mains froides enserrèrent son visage, et les lèvres d'Earheart vinrent se poser sur les siennes. L'exorciste ferma les yeux, s'abandonnant à ce baiser. Tout naturellement, comme s'ils avaient fait ça toute leur vie, leurs corps se rapprochèrent, Earheart attirant Aspros sur ses genoux.

Le blond enfouit son visage dans le cou de son compagnon, savourant le son de leurs cœurs battant ensemble. Il sentait les doigts de l'exorciste dessiner des cercles dans le haut de son dos, sur sa nuque. C'était si agréable, si satisfaisant. Earheart avait le sentiment d'être enfin à sa place, en sécurité, sensation qu'il n'avait pas eue depuis plusieurs décennies. Pourtant, dans un coin sombre et excentré de sa tête, sa part pessimiste grognait, lui rappelant qu'Aspros était humain, et un exorciste avec ça, qu'il était encore techniquement son prisonnier, et qu'Aloïs voulait sa peau. Le vampire frissonna intérieurement.

- Tout va bien ? Tu trembles ?

Bon, peut-être pas si intérieurement que ça. La voix d'Aspros était inquiète. L'exorciste s'était légèrement écarté pour mieux le regarder, une main pleine de compassion posée sur sa joue.

- Oui, tout va bien, acquiesça Earheart en caressant distraitement le dos de son compagnon. Simplement, je pensais à...

Il hésita.

- À notre situation, acheva-t-il finalement.
- Et aux chaînes que tu vas devoir me remettre ? plaisanta Aspros avec un sourire rempli de sous-entendus.

La blague était incongrue mais, peut-être précisément pour cette raison, elle parvint à exorciser quelque peu les perspectives peu réjouissantes dressées par Earheart.

- Celles-ci ont fait suffisamment de dégâts, affirma le vampire en posant délicatement ses doigts sur les poignets meurtris et bandés de son compagnon. En revanche, si tu tiens absolument à être enchaîné, cela peut... s'arranger.

L'exorciste haussa un sourcil :

- Je n'aurais jamais pensé que tu t'intéresses à ce genre de fantasmes...
- Tu serais surpris ! J'ai vécu longtemps, il était fatal que je finisse par diversifier mes activités pour éviter l'ennui.
- Voilà qui promet des nuits très intéressantes, apprécia Aspros.

Earheart étouffa un petit rire, vaguement embarrassé.

- En effet, répondit-il. J'ai hâte d'y être...
- Tout ce qui nous reste à faire, c'est de nous débarrasser du chaperon !
- Ne parle pas comme ça d'Aloïs, protesta mollement le vampire. Je ne crois pas qu'il nous pose le moindre problème.
- Ne me dis pas qu'il nous donne sa bénédiction !
- Je n'ai pas dit ça, ricana le blond. Cependant, crois-moi quand je te dis qu'il ne se permettrait pas d'aller plus loin qu'une remarque acide.

Aspros hocha la tête. Il croyait son compagnon sans hésitant, se souvenant fort bien de la scène qu'il avait surprise en découvrant la véritable identité de son hôte. Earheart n'était pas un vampire que l'on pouvait se permettre de sous-estimer.

"Et toi, tu l'embrasses à pleine bouche", s'immisça une voix agaçante.

La sienne. Ou celle de son frère, peut-être.

"Il t'a détaché, il te tient sur ses genoux sans méfiance... Qu'est-ce que tu attends pour remplir ta mission, imbécile ?"

Refoulant au plus profond de lui-même cette voix qui lui faisait mal, Aspros tâcha de se concentrer sur le présent, son présent. Il était sur les genoux d'Earheart, ils venaient de s'embrasser, et tout allait bien, pour l'instant. Brutalement, l'exorciste sentit une chape de plomb lui tomber sur les épaules. Brusquement épuisé, il se laissa aller contre le torse du vampire, qui referma ses bras autour de lui.

- Dors tranquille, lui susurra le blond à l'oreille. Et ne t'inquiète de rien...

OoOoOoOoO

Un rayon de soleil se posa sur sa joue, chatouillant son épiderme. La sensation le surprit. Comment le soleil pouvait-il entrer dans la cuisine souterraine ?

Aspros se redressa brusquement, grimaçant lorsque la peau malmenée de son torse se rappela à lui. Il se trouvait dans une chambre, dans un lit. Il se souvenait de s'être endormi sur les genoux d'Earheart. Ils s'étaient embrassés. Pensivement, l'exorciste se passa la langue sur les lèvres, comme pour retrouver cette douce sensation... Un coup contre la porte le tira de sa rêverie. Surpris, vaguement inquiet, il lança :

- Oui ?
- C'est moi, répondit Earheart en entrant dans la pièce. Bien dormi ? Je suis content de voir que tu es réveillé...
- Combien de temps ?
- Oh, une quinzaine d'heures. Tu en avais besoin.

Voyant son compagnon regarder autour de lui avec une certaine curiosité, le vampire sourit :

- Ma chambre te plaît ?

Aspros rougit :

- Ta chambre ?
- Évidemment ! Je n'allais pas te laisser là-bas, s'indigna le blond. D'ailleurs, j'aurais dû intervenir bien plus tôt... Je suis désolé.

L'exorciste rit :

- Je pense que nous devrions considérer ce... regrettable épisode comme une parenthèse dans notre parcours. Sinon je sens que nous allons passer notre vie à nous excuser, moi de t'avoir tiré dessus, toi de m'avoir laissé croupir dans ta cave.
- Alors techniquement, il s'agissait de la cuisine...
- Excuse-moi, mais une pièce voûtée, poussiéreuse et sans ouverture vers l'extérieur, j'appelle ça une cave !

Earheart étouffa un rire léger qui envoya une petite décharge de bonheur dans le cœur d'Aspros, et répondit en venant s'asseoir sur le bord du lit :

- D'accord, d'accord... Tu as faim ?
- Un peu...
- Parfait ! Si tu te sens de te lever, il y a un ragoût qui nous attend en bas.

L'exorciste le fixa quelques instants, soudainement curieux.

- Tu ne vas pas...
- Boire de sang ? Non, sourit le vampire. Je n'ai pas faim de cela aujourd'hui...

Aspros haussa un sourcil entendu :

- Que dois-je comprendre de cette affirmation, mon chéri ?

"Mon chéri". Il l'avait appelé... "mon chéri". C'était sorti tout seul. Oh mince, il n'aurait peut-être pas dû. Et si Earheart réagissait mal ?

- Tu dois en comprendre que j'ai faim de ragoût ! rétorqua le blond sans paraître s'émouvoir du surnom.

Le vampire fit une petite pause. Ses joues rosirent légèrement lorsqu'il ajouta :

- Mais si tu continues à me donner du "mon chéri", tu pourras l'interpréter... différemment.

Rassuré, Aspros lui décocha un sourire éclatant et déposa un baiser rapide dans le creux de sa main, avant de s'extirper doucement du lit.

- Laisse-moi deviner, lança l'exorciste en passant devant Earheart qui lui tenait la porte ouverte, il y a des carottes dans le ragoût ?
- Hein ?
- Ta main, chéri. Mon odorat n'est pas digne d'un lévrier, certes, mais je peux reconnaître l'odeur des carottes.
- Oh. Oui... Oui, il y a des carottes. J'ai pensé que ce serait une bonne idée.

Earheart referma la porte derrière lui et attrapa sa canne qu'il avait appuyée contre le mur à l'extérieur.

- Surtout une bonne référence ! J'ai l'impression d'être revenu à cette mâtinée...
- Avant que tout ne devienne compliqué, acheva le vampire en le précédant dans les escaliers descendant aux cuisines. Oui, je vois ce que tu veux dire. Moi aussi.

Aspros ne pouvait voir son visage, mais il devina, à son ton un peu hâché, que son compagnon était ému. Lui-même avait le sentiment assez étrange d'un retour à la réalité, comme après un cauchemar. La seule trace concrète de cet épisode : leur amour. Tout en pestant sur le tour niais que prenait la moindre de ses pensées, l'exorciste se rapprocha de son compagnon, saisissant sa main libre. Earheart tourna quelques secondes son regard vers lui, lui dévoilant des yeux bleus brillants et un sourire adorable qu'Aspros lui rendit aussitôt.

- Au fait, lâcha le vampire soudainement, alors qu'ils s'installaient dans la cuisine pour manger. Mon cousin est parti.
- Ah...

Aspros inspira profondément. Il n'était pas mécontent de le savoir loin de lui. Aloïs était différent d'Earheart, plus bestial, plus cruel. L'exorciste se souvenait encore de ses pupilles froides, méprisantes, qui se posaient sur lui avec réticence, lui faisant clairement comprendre qu'il n'était guère différent d'un sac de chair. Une main se posa sur son bras, le tirant de ses pensées noires.

- Tout va bien ? lui demanda Earheart avec douceur.
- Oui. Simplement... Je crois que je ne regretterais pas sa présence.
- Je te comprends.

Le vampire fronça les sourcils, contrarié.

- Il a dépassé les bornes avec toi. Et c'est un euphémisme.
- J'admets que les chaînes, c'était un peu abusé, ironisa Aspros. Mais je le comprends un peu. Après, heu, l'incident...

Earheart leva les yeux au ciel :

- "Un peu abusé" ? répéta-t-il en mimant des guillemets. Franchement, le seul moment où on devrait enchaîner des gens, c'est pour rejouer les romans du Marquis de Sade¹ !

Silence. Le blond rougit. Par Dieu, qu'est-ce qui lui avait pris de faire une référence pareille ? N'importe quoi ! Le rire d'Aspros le sortit de son auto-mortification.

- Et bien, sacrée référence !
- J'apprécie de, heu, diversifier mes lectures. Et puis, ce qui m'intéressait au départ, c'était son anti-cléricalisme. C'est plus tard que j'ai commencé à lire, hum...
- "Les Cent Vingt Journées de Sodome" ?
- Entre autres. Tu l'as lu aussi ?
- Ça t'étonne tant que ça ?
- De la part d'un exorciste, oui.
- Touché.

Aspros rit doucement.

- Je pense que ma hiérarchie hallucinerait si elle mettait le nez dans ma bibliothèque. Il semblerait que j'ai une passion pour les ouvrages interdits.
- Vraiment ?
- Malheureusement pour mon âme immortelle, oui, déclama Aspros, théâtral.
- En parlant de ta hiérarchie, interrompit le vampire.
- Oui ?
- Comment ça va se passer ? Ce n'est pas comme si tu pouvais exactement leur parler de moi... de nous.

L'exorciste haussa les épaules :

- Ne te fais pas de soucis ! J'ai des relations assez... distantes avec elle. J'envoie des rapports de temps en temps, on me fait parvenir quelques ordres de mission... Si ça ne te dérange pas de voyager, je pense qu'il n'y aura aucun problème.

Earheart le fixa quelques instants, un léger sourire aux lèvres. Il se sentait serein et confiant. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas voyagé, et il devait admettre que l'idée lui plaisait. Même la perspective de voir son compagnon vieillir et mourir avant lui semblait s'être apaisée. Oh, elle était toujours présente, cependant elle était moins douloureuse.

- Il faudra y réfléchir. Et attendre d'être un peu plus en forme.
- Oui, on a le temps, sourit Aspros. Pour en revenir au sujet principal, je suis parfaitement de ton avis.

Le blond fronça les sourcils :

- De mon avis ?
- Oui. Sur les chaînes et le meilleur moment pour les utiliser.
- Oh, ah... répondit le vampire en rougissant.
- D'ailleurs, on essaie quand tu veux !

Earheart le fixa quelques instants, puis une lueur indéchiffrable passa dans son regard :

- Tu veux sérieusement rejouer des scènes du Marquis de Sade ?
- Avec moins de sang et plus de douceur si possible.
- Évidemment. Finis ton assiette et on en reparle, rétorqua le blond en souriant.

Saisissant son verre de vin, Aspros lui décocha une œillade ravageuse et pleine de promesses. Secouant la tête avec amusement pour cacher son trouble, Earheart attrapa à son tour son verre et lui porta un toast :

- À l'une des meilleures personnes qu'il m'ait été donné l'occasion de rencontrer.
- Et à l'avenir, répondit l'exorciste en heurtant leurs verres.

OoOoOoOoO

¹ Oui, c'est une référence anachronique, vu que Sade est né en 1740 et n'a pas écrit avant les années 1760, soit au moins une quinzaine d'années après cet OS, si on reprend la même chronologie que le manga, MAIS est-ce que je pouvais vraiment écrire un OS avec pour thème "chaînes" qui se passe au XVIIIe siècle sans mentionner Sade ? Non.