Episode bonus (ou "épilogue", ça sonne plus classe) écrit à la demande expresse de Sea, qui a apparemment toujours de bonnes idées :3

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Un an et demi plus tard...

Grâce à l'aide discrète de son vampire de petit ami, Aspros avait rapidement terminé une mission du côté de Bristol - après tout, il ne s'agissait que de mettre fin aux multiples meurtres d'une bande de banshees. Le mail-coach transportant son rapport pour le Sanctuaire de Londres eut à peine le temps de s'éloigner de cinquante mètres avant que l'exorciste se tourne vers son compagnon avec un grand sourire :

- Bon, et bien nous voilà en vacances !
- Oui, enfin, jusqu'au prochain ordre de mission...
- Ne t'inquiète pas, j'ai laissé entendre dans mon rapport que celle-ci avait été particulièrement difficile...

Earheart secoua la tête :

- Fraudeur...
- Et encore, ce n'est pas mon plus grand mensonge !

Les deux hommes échangèrent un regard en souriant. Effectivement, cette petite déformation de la réalité n'était rien à côté de ce qu'Aspros dissimulait sans remords à sa hiérarchie depuis plus d'un an. Pour sa défense, une relation avec un des vampires qu'il était supposé tuer n'aurait pas été du meilleur effet sur son CV.

- Je suppose que Londres est hors de question ?

Aspros grimaça. La moue déçue d'Earheart était adorable, mais cela ne changeait rien aux risques qu'impliquait un séjour à la capitale. Outre que celle-ci abritait un des Sanctuaires les plus puissants du monde, c'était également là que résidait le frère d'Aspros. Et s'il y en avait bien une personne qu'il leur fallait éviter...

- Tu sais bien que je préférerais ne pas croiser mon jumeau. Il devinerait aussitôt pour nous, et le connaissant, il mènerait aussitôt son enquête... Quand je pense qu'il a réussi à retrouver d'obscurs compte-rendus de procès vieux de quinze ans venus du fin fond des Ardennes et prouvant qu'un de mes ex avait été impliqué dans des vols à l'étalage...
- Oui, oui, ce ne serait pas du meilleur effet qu'il remonte ma piste jusqu'à dénicher mon nom dans des registres commerciaux vénitiens d'il y a soixante ans...
- Exactement ! Donc non, évitons Londres pour l'instant.

Earheart soupira puis parut réfléchir. Après quelques minutes, son regard s'éclaira :

- Et Oxford ? Qu'est-ce que tu penses d'Oxford ?

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Quelques jours plus tard, ils déambulaient donc dans les rues de la petite ville anglaise. Leurs mains s'effleuraient de temps à autre, discrètement, comme si de rien n'était. Ils avaient trouvé à se loger dans une petite auberge non loin des collèges. Ce n'était pas donné, mais ils n'étaient pas en vacances tous les jours, alors autant en profiter ! Ils passaient l'essentiel de leur temps à visiter, notamment la Radcliffe Camera, dont la construction n'était pas tout à fait achevée.

- Je me souviens de ma dernière visite à Oxford, sourit Earheart en admirant la façade de la bibliothèque circulaire. C'était très différent.
- C'était quand ?

Le vampire se tapota les lèvres d'un air pensif.

- Bonne question, répondit-il. Un peu avant 1520, je crois. Oui, vers 1520, c'est ça. Je me rappelle, je suis parti lorsque l'épidémie de suette s'est déclenchée.
- L'épidémie de 1517 ? Celle qui a décimé la moitié de la ville ? s'exclama Aspros.

Earheart lui jeta un regard surpris :

- Exactement. Tu es bien informé...
- Disons que nous autres exorcistes avons fait beaucoup de recherches sur la suette. Nous soupçonnions une intervention maléfique.
- Vraiment ?
- Et oui ! Depuis, on a réalisé qu'il ne s'agissait que d'une banale épidémie, et on enseigne cette histoire pour que les jeunes exorcistes n'oublient pas que l'explication d'un phénomène étrange peut très bien ne pas appartenir au surnaturel !
- C'est fort sage, approuva le vampire. La réalité est souvent très ennuyeuse.

Aspros haussa un sourcil :

- Tu trouves ? Personnellement, quand tu es dans les parages, je ne trouve pas que la réalité soit ennuyeuse !
- Quel flatteur, rit Earheart.
- Tu adores ça !
- Je l'avoue.

Profitant de ce qu'ils se tenaient à l'écart, à l'entrée d'une ruelle déserte, ils s'embrassèrent tendrement. L'exorciste se sentait terriblement heureux. Il faisait beau, il faisait chaud, et il passait quelques jours de vacances parfaits aux côtés de son amour. Franchement, qu'est-ce qui pouvait mal tourner ?

- Heu... Aspros, c'est toi ? fit soudainement une voix étrangement semblable à la sienne.

Ha. Ha. Ha. Lentement, l'exorciste se retourna, dissimulant son amant et ses yeux probablement rougeoyant d'excitation. À quelques mètres de lui se tenait son jumeau, accompagné par un type brun et barbu qu'il n'avait jamais vu auparavant. Ha ha, oui, franchement, qu'est-ce qui pouvait mal tourner ?

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Blotti contre le dos d'Aspros, Earheart se força au calme. Il n'y avait probablement qu'une seule personne sur Terre qui avait une voix aussi similaire à celle de son amour. Son frère jumeau. Celui-là précisément qu'il fallait éviter. Un exorciste convaincu, particulièrement observateur et du genre à mener une enquête complète sur les conquêtes de son frère aîné. Bordel. Il n'était pas censé passer son temps à Londres, dans l'East End ? Qu'est-ce qu'il foutait à Oxford ?

Le vampire se força à respirer lentement. Avant de se poser toutes ces questions, il ferait mieux de retrouver apparence humaine. Il n'y avait guère qu'Aspros pour ne pas s'inquiéter de voir les yeux de son interlocuteur rougeoyer avant de redevenir bleus. Earheart sourit à ce souvenir, se sentant tout d'un coup rasséréné. Un peu d'optimisme, que diable ! Tout se passerait bien. Prudemment, il vint se placer à côté d'Aspros, qui arborait désormais une expression comique, entre consternation et désespoir.

- D... Deuteros, finit-il par lâcher d'une voix blanche. Quel plaisir.

Peu dupe, son jumeau fronça les sourcils :

- Nous interrompons quelque chose, je crois...

Le "nous" étonna Earheart, qui ne remarqua qu'à cet instant que le frère d'Aspros n'était pas seul. Un homme plutôt petit, avec une barbe bien taillée et des yeux légèrement en amande, se tenait à ses côtés. Le vampire fronça les sourcils. Ce type...

- Et bien, oui ! s'exclama crânement Aspros en l'attrapant par la taille, le sortant de ses pensées. Ça te pose problème ?
- Pas le moins du monde.

Deuteros était très calme. Visiblement, tomber sur son jumeau en train d'embrasser à pleine bouche un autre homme ne le dérangeait pas plus que ça. Et cela n'avait pas l'air de troubler son ami non plus. Earheart se mordilla la lèvre inférieure. Non, décidément, le barbu avait quelque chose de bizarre. Son instinct le trompait peu pour ces choses-là, même s'il n'arrivait pas tout à fait à mettre le doigt sur la nature exacte de cette étrangeté.

Secouant imperceptiblement la tête, il s'arracha à cette réflexion. Il sentait son compagnon devenir de plus en plus nerveux, et il n'aimait pas ça. Il se tourna vers lui et posa une main sur son épaule :

- Aspros, tu nous présentes ?

L'exorciste le fixa quelques secondes sans réagir, puis acquiesça :

- Ben sûr. Earheart, je te présente mon frère jumeau, Deuteros. Deuteros, voici Earheart, mon...
- Son compagnon, acheva le vampire.

Il inclina légèrement la tête :

- Très honoré. J'ai beaucoup entendu parler de vous.

Deuteros croisa les bras devant sa poitrine et se contenta d'un mouvement sec du menton :

- Ce n'est pas mon cas, mais je suis enchanté de vous rencontrer.
- Je suis désolé, dit très vite Aspros. Cela m'est complètement sorti de la tête, j'ai été, heu, très occupé...
- Je vois ça.

L'exorciste piqua un fard. Earheart ne put retenir un léger rire, imité par l'homme qui accompagnait Deuteros.

- Je ne trouve pas ça très drôle, cingla ce dernier avec une moue boudeuse.
- Pardon, Deudeu, mais c'est comique... répondit son ami en souriant largement.

Aspros sentit sa mâchoire se décrocher. "Deudeu", il avait bien entendu ? À ses côtés, il entendit Earheart ricaner. "Deudeu", sérieusement ? Son frère n'allait pas apprécier, ça c'était cert...

- On avait convenu d'éviter ce genre de surnom en public ! rougit son cadet en se grattant la joue, son tic favori lorsqu'il était embarrassé et content à la fois.

Earheart eut le plus grand mal à se retenir d'exploser de rire. Bon, ça expliquait que Deuteros ne se soit pas ému outre mesure des goûts de son jumeau. Le vampire était prêt à parier que ces deux-là n'étaient pas juste amis.

- "Deudeu" ? grimaça finalement Aspros. "Deudeu" ?
- Oh ! ça va ! Je suis sûr que lui aussi te donne des petits surnoms !

Le sourire d'Earheart s'élargit alors qu'il répondait :

- À vrai dire, non, mais je suppose que "Propro" ne serait pas mal, dans le genre...
- Pardon ? se scandalisa son amant.

De son côté, le compagnon de Deuteros éclata de rire, un rire grave et profond. Le vampire eut alors la surprise de distinguer, tout au fond de ce rire, un son semblable à un ronronnement.

"Ils ne sont pas jumeaux pour rien", songea-t-il en souriant.

- Sérieusement, appelle-moi comme tu veux, mais pas Propro, s'il te plaît ! poursuivait Aspros. Earheart ?
- Ne t'inquiète pas, tu sais que je ne suis pas très surnoms, balaya Earheart avec une moue amusée.

Il s'avança d'un ou deux pas et se planta devant le compagnon de Deuteros :

- Nous n'avons pas été présentés, je le crains...
- Wen, acquiesça simplement le barbu. Celui qui supporte au quotidien cette canaille, précisa-t-il avec affection en désignant Deuteros.
- Un véritable fardeau, ironisa Earheart.
- Semblable au vôtre.

Le vampire jeta un rapide coup d'œil vers Aspros et rit :

- Exactement.

Wen acquiesça puis frappa joyeusement dans ses mains :

- Bon ! Et si on allait prendre un verre ?

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Fixant d'un air vaguement vitreux sa choppe de bière, Aspros pressa ses doigts contre ses tempes. Comment en étaient-ils arrivés là, déjà ? Ah oui. Son frère, en charmante compagnie, l'avait surpris en train d'embrasser Earheart.

"Essayons de voir le bon côté des choses", pensa l'exorciste en répondant par une onomatopée indéfinissable à une remarque de son amant. "Deuteros n'a pas encore compris qu'Earheart était un vampire, c'est déjà ça."

Prudemment, saisi d'un mélange de gêne et de peur, il jeta un œil à son frère, assis en face de lui et tout aussi silencieux. Leurs regards se croisèrent et se détournèrent aussitôt.

Apparemment inconscients de l'espèce de drame muet qui se jouaient entre les jumeaux, Earheart et Wen discutaient à bâtons rompus. De temps en temps, pour la forme, ils tentaient d'inclure l'un ou l'autre des exorcistes ; en vain. Cela ne semblait cependant pas les déranger outre mesure. Les deux jeunes gens s'étaient en effet découvert de nombreux points communs, et notamment une admiration pour un "jeune" intellectuel qui s'était fait connaître à travers l'Europe une décennie auparavant, en publiant de passionnantes Lettres philosophiques. Le vampire s'était particulièrement intéressé à celles consacrées à la science - même si les critiques envers Descartes lui avaient, disons, hérissé le poil.

Enthousiasmé par ce conciliabule, il en avait oublié l'impression bizarre qui l'avait saisi en rencontrant Wen. Le seul souci qui demeurait était l'euphémique manque d'entrain des deux frères, qui gardaient le nez résolument plongé dans leurs verres respectifs. Et à en croire les regards ennuyés que Wen lançait de temps en temps à Deuteros, il n'était pas le seul à s'inquiéter. Mais bon, ils ne pouvaient rien y faire, les jumeaux avaient décidé de faire la tête de cochon, probablement dans l'espoir d'écourter leurs retrouvailles.

Earheart but une gorgée de bière et soupira, un peu trop fort peut-être. Lorsqu'il détacha les yeux du liquide ambré qui remplissait son verre, Wen le fixait avec amusement. Sur une impulsion, le vampire lui répondit par une mimique complice, qui reçut en retour un clin d'œil. Earheart se figea. Pendant une fraction, une infime fraction de seconde, la pupille de Wen avait été jaune et rétractée comme celle d'un chat sous la lumière.

Le vampire n'eut que quelques secondes d'hésitation. Il esquissa un sourire, prenant soin de laisser apparaître furtivement une de ses canines. Wen écarquilla imperceptiblement les yeux, et enchaîna comme si de rien n'était :

- Mais dîtes-moi plutôt, que pensez-vous de l'avancée des troupes françaises dans les Pays-Bas autrichiens ?

Un instant interloqué, Earheart se reprit rapidement :

- Rien de particulier. J'avoue ne pas trop m'intéresser aux questions militaires, tant que celles-ci ne m'empêchent pas de voyager.
- Vous n'êtes pas sédentaire ?
- Je ne le suis plus depuis quelques temps, corrigea le vampire en souriant avec douceur. Et cela me fait le plus grand bien !
- Je peux comprendre.

Wen se tut quelques secondes, l'air pensif, avant de reprendre :

- Mon parcours est un peu l'inverse du vôtre. J'ai voyagé pendant très longtemps... avant de poser mes valises à Londres il y a quelques mois.
- Londres, répéta Earheart avec approbation. Une belle ville.
- Oui, enfin, quand elle ne brûle pas.
- En effet, ricana le vampire. Mais j'ai parfois l'impression que les incendies sont une composante obligatoire de la vie citadine.

Wen secoua la tête en souriant :

- Ce n'est pas qu'une impression. Enfin, on peut espérer qu'avec le temps ce genre de choses se fera plus rare.
- Tu es optimiste, lâcha soudainement Deuteros. Tant qu'on continuera à construire en bois, il y aura des incendies. Il faudrait inventer un nouveau matériau construction, un suffisamment bon marché pour remplacer le bois. Cela pourrait prendre des siècles.

Surpris de voir intervenir un des taciturnes jumeaux, Earheart et Wen restèrent silencieux. La conversation se tarit et mit quelques minutes à reprendre. Finalement, après un dernier échange de banalités et de promesses polies de se revoir bientôt, les deux couples se séparèrent. Le lendemain, Deuteros et Wen rentraient à Londres, tandis qu'Aspros et Earheart - enfin, surtout Aspros - avaient décidé de partir vers Gloucester puis, de là, peut-être aller jusqu'au pays de Galles et visiter Cardiff. Bref, ils ne repasseraient pas vers Londres avant un petit moment.

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Earheart et Aspros parcouraient, enlacés, les rues vides maintenant que la nuit était tombée. Le vampire était plongé dans ses pensées, encore marqué par leur rencontre inopinée avec Deuteros et Wen. Il devait avouer qu'il ne s'attendait pas à ce que sa présentation à la belle-famille se fasse dans ce genre de circonstances. Plus intéressant encore, le compagnon de Deuteros...

- Parbleu, quelle déveine ! Croiser mon frère par hasard... J'ai cru que j'allais faire une syncope !

Aspros respira bruyamment, de contrariété et de soulagement mêlés.

- Bon, au moins il n'a rien deviné, mais je suppose qu'il va falloir s'enfuir... et pas à Gloucester comme nous le lui avons annoncé ! Je lui donne trois jours pour mobiliser ses mouches et découvrir que...

Earheart eut un fin sourire :

- Que je suis un vampire ?
- Oui... Et quand il le saura, il n'aura qu'une envie : te, non, nous massacrer. Je connais Deuteros. C'est un fanatique, encore plus que moi avant de te rencontrer...
-Vraiment ?

La voix du blond avait pris un accent dubitatif, mais Aspros n'y fit pas attention et acquiesça :

- S'il avait compris là tout de suite... frissonna-t-il rétrospectivement. On aurait vraiment été dans la mouise !
- Je n'en suis pas si sûr, rit Earheart.
- Comment ça ?

Aspros fronça les sourcils, ce qui ne fit que redoubler la douce hilarité du vampire.

- Son compagnon... finit-il par répondre. C'est une panthère-garou.
- Comment ça, une panthère-garou ?! s'exclama l'exorciste.

Riant toujours, Earheart se contenta de secouer la tête, se doutant qu'à l'autre bout de la ville, dans une chambre de la plus luxueuse auberge d'Oxford, Wen réagissait exactement de la même manière à la réaction mi-surprise, mi-outrée de Deuteros :

- Comment ça, un vampire ?!