Hello à tous !
Je ne pensais pas le sortir aussi « rapidement » (une semaine pour moi, c'est rapide, je pensais faire un post sur ce site une fois par mois voire moins à vrai dire), mais voilà le deuxième chapitre de cette petite fic. On commence à entrer dans le vif du sujet, avec un peu plus d'action que le premier chapitre, en espérant que ça vous plaise.
Petit disclaimer, parce qu'on commence vraiment à rentrer dans les parties qui méritent le Rated M. Je commencerai par répéter ce que j'ai dit dans le premier chapitre sur la dépression et les différents soucis psychologiques que vous pouvez avoir, à savoir que si vous avez un problème de ce genre, parlez-en autour de vous. Le reste, vous le découvrirez dans la fic.
Bonne lecture !
Elle est revenue la deuxième fois, plus motivée que la première. Depuis le temps que Cheryl voit des professionnels qui essaient de l'aider à se reconstruire, ce genre d'occasions se comptaient sur les doigts de la main. Bien sûr, elle revient toujours au début, histoire que sa mère la lâche un peu, mais cette fois-ci, c'est différent. Elle est persuadée que cette fois-ci, elle tiendra plus de deux mois. C'était… Peut-on dire « rafraîchissant » dans une situation pareille ? Peu importe. En tout cas, changer d'approche lui a fait du bien. Cela a bousculé quelque chose chez elle, une sorte d'habitude qui s'est installée à force de consulter des spécialistes. Sa mère a l'air contente de voir qu'elle a envie de s'en sortir. Non pas qu'elle ait particulièrement quelque chose à faire de ce qu'elle pense, mais c'est toujours plus agréable à la maison quand deux personnes sont sur la même longueur d'ondes, pour une fois. Vivre constamment avec quelqu'un avec qui on est en froid, c'est insupportable.
Le froid, justement. Elle a l'impression qu'à chaque fois que quelque chose s'est mal passé dans sa vie, il faisait froid. L'accident de voiture de son père, la fois où on l'a droguée, d'autres événements encore… Peut-être que finalement, l'enfer ne ressemble pas à ce que l'on s'imagine. On croit qu'il y fait une chaleur intenable et que les flammes dévorent tout, mais pour Cheryl, cela ressemble davantage à une banquise où un vent glacé soufflerait constamment, parfois remplacé par une tempête de neige. Il y ferait éternellement nuit, pour éviter de voir la moindre lumière rassurante, et quand elle croit apercevoir quelqu'un qui pourrait éventuellement l'aider à se reconstruire et aller de l'avant, elle finit par se rendre compte qu'il ne s'agit en réalité que d'une sculpture de glace. Elle pourrait y voir son reflet dans leurs yeux dénués de vie, voir à travers ce miroir déformant à quel point elle n'est qu'une moins que rien.
« C'est ouvert, Cheryl. »
La voix du docteur Kaufman la tire un peu de ses pensées. Elle ouvre la porte, entre dans la pièce et trouve le psychiatre en train de poser un pot à crayons sur le bureau. Mais pas de formulaire. Au moins, il a eu raison sur un point : il n'a pas l'air de vouloir lui faire remplir d'autres questionnaires à la con. Un homme de parole en psychiatrie ? Ce serait bien une première. Quoique faire du dessin, ce n'est pas nouveau, pour elle.
« Je vous préviens tout de suite, je n'ai pas fait les beaux-arts. » fait-elle en s'installant sur son siège.
« C'est juste du coloriage, ça sera plus facile pour nous deux. » plaisante le quinquagénaire. « Mais laissons ça un peu de côté pour le moment. Vous allez comprendre quand je vais aborder le sujet d'aujourd'hui. »
« On fait ça par thème ? Je pensais que j'allais devoir à nouveau monologuer. »
« Eh bien, si vous avez quelque chose à dire, je ne vous en empêcherai pas, naturellement. Mais je trouve ça plus simple, plutôt que de remonter à la petite enfance, l'interprétation des rêves et tout ce charabia. Qu'est-ce que vous en dîtes ? »
Elle hausse les épaules, n'étant pas vraiment une spécialiste en la matière. Mais elle apprécie sa manière de diriger la consultation, en tout cas. Certes, elle a marqué sur le formulaire qu'elle préférait travailler comme elle l'entend, mais c'est quand il s'agit de travaux personnels et professionnels. Être sous l'influence de quelqu'un comme c'est le cas maintenant, ça ne la dérange pas le moins du monde. C'est peut-être mieux, en fait.
« Aujourd'hui, le thème, c'est la famille. » annonce Kaufman. « C'est important, qu'on y soit attaché ou non. De ce que j'ai compris, vous n'êtes pas du genre à avoir des liens proches avec votre mère ? »
Elle secoue la tête. Visiblement, Dahlia a dû le briefer un peu, ou il a fait des recherches sur elle. A ce stade, elle doit bien avouer qu'elle s'en fout un peu. Elle n'est pas là pour ça, ça ne vaut pas la peine de s'embêter avec ce genre de choses. Elle a juste envie de savoir où il veut en venir et pourquoi il a envie de lui faire faire du coloriage comme une gamine de cinq ans.
« J'ai toujours été une corvée pour elle, de toute façon, ce n'est pas comme si je n'ai fait aucun effort. » se justifie la jeune Mason. « Je me rappelle qu'on est allé à Caldecotte Woods avec mes parents pour passer des vacances pendant une semaine. C'était bien, on faisait des pique-niques et du vélo, mais j'ai toujours eu l'impression qu'elle aurait préféré ne jamais venir. Elle passait toujours un appel avec quelqu'un. Pourtant j'avais sorti un de mes jouets préférés et je faisais de la musique pour essayer d'attirer son attention. Vous savez, ce truc qui imite les cris d'animaux quand on appuie sur le bouton. »
« Vous pensez que c'était son amant ? » veut savoir le psychiatre.
« Non, elle n'est pas comme ça, elle non plus. Ma mère a plein de défauts, mais infidèle, jamais. »
Quand il s'agit de sexualité, Cheryl n'est pas aussi coincée quand il faut parler de celle des autres. Elle s'est un peu forcée la dernière fois, vu qu'il s'agit d'une thérapie moins conventionnelle et que le docteur Kaufman la met un peu plus en confiance, cela dit. Mais quand elle finit par être à l'aise, ça va, elle peut se laisser aller à un peu tout et n'importe quoi, même si ça lui a déjà causé des problèmes par le passé. Mal parler aux gens, se faire trahir par ses amis, se laisser entraîner par des gens qu'elle ne connaissait pas juste parce qu'elle voulait s'intégrer…
« Je me suis énervée, parce que je n'arrivais pas à avoir son attention, alors j'ai donné un coup de pied dans la table, ce qui a fait renverser un verre qui s'est brisé. Je me suis coupée en voulant le ramasser et quand ma mère a vu ce que j'ai fait, elle m'a passé un savon que je n'ai toujours pas oublié. J'ai un peu du mal avec les objets tranchants maintenant. »
Même si elle transporte toujours un couteau sur elle, au cas où, l'idée de se scarifier la dérange, depuis. Elle s'est imaginée le faire, de nombreuses fois, mais elle n'a jamais mis ça en application. Et pourtant, les représentations qu'elle se faisait dans sa tête sont très réalistes et très glauques. Il lui est arrivé plusieurs fois de s'allonger par terre, dans sa chambre, en train de dessiner des figures avec son couteau, et en s'imaginant en train de le passer lentement sur sa peau. Ou, de façon expéditive, trancher ses veines et se laisser se vider de son sang dans son lit, sans que sa mère ne s'en aperçoive. Mourir à petit feu, sans que personne ne s'en aperçoive. Est-ce qu'on peut appeler cela de la scarification mentale ? Peu probable.
« Je vois que ça a l'air de vous avoir marqué, pour que vous parliez autant. » constate le médecin. « Peut-être que c'est le moment d'en profiter pour vous poser d'autres questions. Mais ce n'est pas la peine d'élaborer si vous n'en ressentez pas le besoin. Répondez juste par oui ou par non, ou hochez la tête, ce qui vous convient. Est-ce que ça vous va ? »
La jeune femme hoche la tête, ce qui fait sourire le psychiatre. Il évite sûrement de se permettre une remarque du genre qu'elle apprend vite les règles de ce petit jeu. Et ce n'est pas plus mal. Cheryl n'est pas là pour entendre ce genre d'idiotie. Elle est là pour elle, c'est tout. Faire mumuse avec un homme approchant de la soixantaine, non merci.
« Peut-on dire que vous êtes une personne qui préfère garder sa vie privée ? »
Second hochement de tête. Elle aurait bien envie de répondre que si ce n'était pas le cas, elle ne serait pas ici. Elle le sait, elle est une personne renfermée. Cela ne veut pas dire qu'elle n'aime pas être en soirée avec des jeunes de son âge, quand elle arrive à baisser sa garde et à s'amuser. Juste que la solitude lui convient plus que d'être mal accompagnée.
« Les gens mettent du temps à vous connaître, je suppose ? »
Troisième hochement de tête. Une réponse logique quand on l'affirmation précédente est vraie. Elle s'efforce de le faire parce qu'il s'agit d'une thérapie, mais s'ouvrir aux autres, ce n'est pas vraiment le propre de Cheryl Mason. Moins elle parle d'elle, mieux c'est. Même si, il faut bien l'avouer, elle a déjà été content plusieurs fois qu'on s'intéresse à ses problèmes et qu'on essaye de les remédier. Sinon, elle n'aurait pas eu de petit copain si ce n'avait pas été le cas. Bien sûr, le physique marche aussi, mais si son expérience avec Steve lui a bien appris quelque chose, c'est qu'il faut aussi une connexion mentale. Sinon, ça donne un abruti qui essaie de la convaincre de coucher avec lui en étant beaucoup trop insistant.
« Et dernière question, est-ce que vous préférez passer du temps avec vos amis plutôt qu'avec votre famille ? »
Cette fois-ci, la jeune femme secoue la tête. Aussi étrange que cela puisse paraître aux yeux de Kaufman, cela lui est bien égal. Dans les deux cas, il y a plus de mauvais souvenirs que de bons, et ils sont bien plus importants, de toute façon.
« C'est sympa comme coin, pas vrai ? »
« Ouais… »
« Mais ouais, personne pour venir nous saouler. Tu vas voir meuf, après cette soirée, tu vas toujours avoir envie de revenir ici. »
« En parlant de saouler, file-moi une bière, Lewis. »
Ils disaient ça, mais il faisait vraiment froid, ce soir-là. Autant dire que ça ne l'aidait pas vraiment à passer un super moment. Elle s'était dit que cela l'aiderait à passer un peu à autre chose après ce qu'il s'était passé avec Steve. Ce genre de soirée, c'était pas mal pour rencontrer des gens hors de Midwich, et elle avait envie de se changer les idées avec des gens qu'elle ne connaissait pas. Il y avait même quelques personnes qui venaient d'une université prestigieuse du Maine et une fille qui venait de Brahms, la petite bourgade la plus proche de Silent Hill, mais qui n'avait pas été inscrite dans le même lycée. Des nouvelles têtes, une chance de pouvoir faire connaissance avec des gens de son âge et qui ne connaissaient pas sa réputation. Des filles de sa classe avaient pris une photo d'elle sous la douche et elle avait circulé dans toute l'école. De vraies salopes. Tout ça parce qu'elle avait préféré s'isoler après sa rupture avec Steve. Ils s'étaient séparés parce qu'elle ne voulait pas coucher avec lui, il l'avait même traitée de frigide à un moment. Alors qu'elle ne se sentait simplement pas prête. Qu'elle avait besoin de temps, qu'elle n'était pas sûre que ce soit la bonne personne. Au final, vu comment ça s'était fini, elle était bien contente d'avoir gardé sa virginité. A tous les coups, ils auraient eu leur première fois et il l'aurait largué quelques jours après. Elle sirota sa canette de bière, en repensant à tout ça. Quel connard, ce Steve. Ce qu'il y avait entre eux, c'était juste un tissu de mensonge. Rien d'autre.
« Bon, on va encore se geler les miches pendant longtemps ou on fait un truc vraiment cool ? » s'enquit la fille de Brahms. « C'est pas que je vous aime pas, mais on se fait un peu chier… »
Là-dessus, Cheryl était bien d'accord. Mais elle était bien trop occupée à finir sa canette et à se réchauffer en se recroquevillant près du feu pour le dire.
« Tu veux que je sorte ma guitare et que je joue un truc ? » proposa un des garçons.
« Si c'est pour entendre Wonderwall ou Stairway to Heaven comme à chaque soirée, non merci. Hell Frozen Rain ou When You're Gone, à la limite. »
« … Tant pis alors. »
Dommage, Cheryl aurait bien aimé un peu de musique, au moins pour avoir quelque chose qui la détendrait un peu. Comme beaucoup de filles de son âge, elle avait l'âme un peu artiste. Pas forcément douée dans quelque chose, mais qui commençait à s'intéresser à quelques domaines dans lesquels elle se sentait bien. Parfois, elle prenait son appareil photo et sort toute seule prendre quelques clichés de la nature, près du lac Toluca. Ou alors, elle griffonnait quelques phrases qu'elle imagine et qu'elle trouvait accrocheur sur un papier dans sa chambre. Elle n'avait clairement pas le niveau pour que cela débouche sur quelque chose, mais au moins, ça lui plaisait, et c'était ce qui comptait. Elle avait même essayé de composer une chanson avec la guitare de sa mère, sans grand succès. Mais elle était fière du texte qu'elle avait trouvé. Ce n'était juste pas adapté pour une soirée entre jeunes au beau milieu de la nuit, dans une forêt comme Caldecotte Woods.
« Moi j'ai une idée ! » s'enthousiasma un autre garçon en sortant un sachet de son sac à dos. « Qui a envie d'un Mickey ? »
Les yeux de la Mason fixèrent le sachet dans lequel se trouvaient ce qui avait l'air de ressembler à des bonbons. Vu la forme, le nom de Mickey était effectivement approprié, mais il n'y avait aucun doute à ce sujet. C'était de la drogue, et vraisemblablement pas quelque chose de doux. Autant un pétard, elle n'aurait pas dit non, autant accepter une pilule d'un type qu'elle ne connaissait pas…
« Servez-vous d'abord, j'ai un coup de fil à passer. » les prévint Cheryl. « Vous pouvez me filer une autre bière en attendant ? »
La fille de Brahms hocha la tête, avec un sourire visiblement très satisfait par la tournure des événements. Cheryl se leva, prit son téléphone et composa le numéro de sa mère une fois qu'elle était sûre d'être seule et qu'il y ait du réseau… Mais pas de réponse. Elle retint un juron. Pourquoi fallait-il toujours qu'elle tombe sur sa messagerie quand elle avait vraiment besoin d'elle ? Était-elle toujours fâchée contre elle après qu'elle l'ait surprise en train de piquer une cigarette dans son sac ? Bon, tant pis. Elle n'était pas obligée de partir tout de suite, elle n'aurait qu'à faire semblant de s'amuser, et les autres la laisseraient tranquille.
« Maman, c'est moi. » commença-t-elle en donnant des coups d'œil à droite et à gauche pour être certaine qu'on n'épie pas sa conversation. « Ecoute, tu avais raison pour tout à l'heure, j'ai été conne. Mais j'ai vraiment peur là, j'ai besoin que tu viennes me chercher. Je suis à une fête dans les bois, et j'aime pas l'ambiance… Je connais personne et je me sens pas très bien. Je voudrais bien partir mais je connais pas le chemin pour rentrer, je sais juste qu'il y a un poste de garde-forestier pas loin, mais il est abandonné. Faut que tu viennes me chercher, je veux rentrer à la maison… »
« Eh la nouvelle ! » appela le dénommé Lewis au loin. « Tu fous quoi, tu te touches ? »
Hilarité générale de l'assemblée. L'adolescente soupira et raccrocha. Pour des gens qui étaient à l'université, ils avaient vraiment un humour de gamins. Elle se dépêcha cependant de revenir, pour éviter que les choses ne s'aggravent.
« Tiens, ta bière. » dit la fille de Brahms en lui tendant une seconde canette, déjà ouverte.
« Merci. »
Elle s'empressa de prendre quelques gorgées, en espérant que l'alcool fasse son effet et qu'elle soit un peu plus désinhibée, pour mieux s'intégrer au groupe. On ne pouvait pas dire que c'était très efficace jusqu'à maintenant, cela dit. En même temps, ça avait vraiment un goût de merde. C'était le souci avec les bières américaines, elle avait toujours l'impression que c'était à un degré au-dessus de l'eau et pas plus. Au moins, au Good Ol' Days, ils ne servaient pas de la pisse de cheval. L'avantage d'avoir un vrai Irish Pub à Silent Hill…
« Alors, c'est de la bonne, hein ? » demanda le garçon qui avait sorti les Mickey.
« Grave, on est bien. » commenta celui qui jouait de la musique. « Mais t'aurais pu en prendre davantage. J'ai l'impression qu'on va devoir économiser. »
« T'as qu'à sniffer la poudre blanche autour de nous, y en a à foison ! » s'esclaffa Lewis.
L'intéressé se mit à genou par terre, approchant son nez de la neige. Cheryl l'observa, à la fois dépitée et amusée. Elle reprit une gorgée de bière. Elle ne savait pas ce qu'il y avait dans leur saloperie, mais ça devait vraiment être puissant pour en arriver à un résultat aussi affligeant. Non pas qu'elle n'avait jamais été bourrée ou un peu stone, mais au point d'être dans un état pareil ? Pour une fois, elle comprenait un peu les adultes qui faisaient de la prévention en classe, parfois. A moins de faire la même chose, c'était un peu excluant. Surtout dans une fête où elle ne connaissait personne. Pourvu que sa mère vienne rapidement la chercher.
Elle termina sa canette et se releva pour en chercher une autre, histoire de donner un peu l'impression qu'elle s'amusait, quand ce n'était vraiment pas le cas. Mais à peine avait-elle fait quelques pas qu'elle avait l'impression de perdre l'équilibre et de tomber juste à côté du feu. Sa tête commença à lui faire mal, comme si quelque chose lui martelait le crâne. Pourquoi ? Elle n'en était pourtant qu'à sa troisième ou quatrième bière, et elle était connue pour avoir une assez bonne descente quand il s'agissait d'alcool pas très fort.
« Joli cul ! » commenta Lewis après avoir sifflé.
« Tu peux me remercier d'avoir mis un Mickey dans sa canette ! » lui lança la fille de Brahms.
Elle n'avait pas tout à fait compris ce qui se disait. Tout ce qu'elle entendait, c'était les rires des gens autour d'elle, qui résonnaient dans tout son être. Leurs voix pénétraient dans sa chair comme de longues lames qui la transperçaient lentement. Elle avait l'impression d'être revenue à Midwich alors qu'elle avait justement cherché à fuir cet endroit ce soir-là. Non, pire que cela. En plus des rires, elle avait horriblement chaud, comme si on l'avait enfermée dans un four. Elle chercha la source de la chaleur du regard et ses yeux se posèrent sur le feu de camp que les jeunes avaient allumé pour se réchauffer autour et commencer la soirée. Avec une telle lumière, elle ne parvenait pas à en décrocher le regard. Et pourtant, plus le temps passait, et plus elle avait l'impression qu'elle allait fondre.
« Chaud… » murmura Cheryl. « Si… chaud… »
Elle enleva son manteau à la hâte, et déboutonna les boutons de la chemise à carreaux rouge et blanc qu'elle portait. Non, ce n'était pas assez. Elle continua de se déshabiller, tellement dans la précipitation que les manches de sa chemise se déchirèrent partiellement, de même que son jean. Elle était à présent juste avec son débardeur et ses sous-vêtements, pieds nus, le regard toujours obnubilé par les flammes.
« T'arrête pas en si bon chemin ! » l'encouragea le garçon qui faisait de la musique. « Le haut ! Le haut ! »
Même si tout le groupe s'était mis à faire de même, l'adolescente ne les écoutait pas. Les rires ne s'étaient toujours pas arrêtés. Pire que cela, ils provenaient aussi du feu… Parmi les braises, elle parvenait à distinguer des silhouettes difformes et monstrueuses. Les mêmes qu'elle voyait parfois dans ses cauchemars. Des espèces d'enfants armés de couteaux, des adolescents aux formes géométriques, des adultes avec des trous protubérants dans leurs corps… Elle voulait crier, mais elle était tellement terrifiée qu'elle ne le pouvait pas.
Et au milieu de toutes ces abominations, une silhouette sembla émerger. Elle grandit au fur et à mesure, jusqu'à prendre la forme d'un homme qui lui semblait familier, et qui lui tendit la main.
« Pa…pa. » souffla Cheryl.
Elle voulut l'attraper, pour qu'il l'emmène avec elle loin d'ici. Pour rattraper le temps perdu, pour la faire sortir de cet enfer gelé. Mais le son d'une voiture avançant à pleine vitesse et dérapant sur la route la fit bondir de terreur. Elle plaqua ses mains contre ses oreilles, mais le bruit était toujours là. Pire encore, il s'amplifiait ! La voiture se rapprochait, elle en était certaine. Et son conducteur avait totalement perdu le contrôle de son véhicule. Elle se mit à hurler à plein poumons, totalement paniquée, et courut droit devant, sans se soucier de ce qu'il pouvait y avoir autour d'elle. Elle fonça comme une dératée entre les arbres, sans savoir dans quelle direction aller. N'importe où sauf ici ! Elle devait partir, sauver sa peau comme elle le pouvait et…
CRAAAAAAAAAAAASH !
Ses pieds nus heurtèrent les racines d'un tronc d'arbre et elle trébuchant, s'effondrant dans la neige. Elle voulut se relever, mais elle n'en avait pas la force. Elle n'en avait même pas pour pleurer, au final. Juste assez pour respirer, pour garder un semblant de connaissance. Le froid… Ce fut le froid qui la ramena progressivement à la raison, qui la fit reprendre possession de ses sens.
Ce putain de froid.
Ce putain d'enfer qu'elle avait toujours connu, où il ne tombait que de la pluie gelée, où la seule température acceptable était le zéro absolu.
« Je comprends. Quand on a connu cette situation, cela peut paraître normal de répondre cela. »
Plus que normal, aurait eu envie de répondre Cheryl. Au final, après cette soirée, sa mère l'a récupérée et l'a emmenée à Alchemilla pour s'assurer que tout allait bien. Elle a eu droit à une sacrée engueulade ce soir-là. Probablement à raison, mais elle a été tellement habituée pendant un temps que c'en était presque devenu une routine, quand elle était adolescente.
Le docteur Kaufman avance légèrement le pot à crayons ainsi qu'une feuille. Le fameux exercice de coloriage. On y vient enfin, semble-t-il.
« Et voilà le moment le plus amusant de notre session. » annonce-t-il, de manière presque théâtrale. « Je crois que c'est l'occasion de laisser s'exprimer l'enfant qui est en vous. Il y a juste une seule particularité : le titre du dessin s'appelle « Famille Heureuse ». Le reste, c'est à vous de voir. »
Les yeux de Cheryl se posent sur ce qui est déjà dessiné sur le papier. Son cœur rate un battement tandis qu'elle pose sa main sur sa bouche. Le numéro n'y est pas, mais cela ressemble comme deux gouttes d'eau à…
« Un problème ? » s'enquit le thérapeute.
« Je suis juste un peu surprise. » répond la Mason. « On dirait juste la maison dans laquelle on habitait, à Levin Street. Quand mon père était encore là… »
Des temps plus simples, où elle n'avait à se soucier de rien. Après tout, elle avait son héros avec elle, pour la protéger de tout ce qui aurait pu lui faire du mal. Sans lui, elle n'est qu'une petite princesse fragile et sans défense. Et le temps ne l'a pas aidé à devenir plus forte. Au contraire, elle s'est toujours un peu plus isolée du reste du monde… Elle réprime un sanglot. Il faut qu'elle arrête de constamment pleurer pour des broutilles comme ça. En plus, le titre du dessin, c'est « Famille Heureuse ». Oui, autant y aller avec ce qui lui vient à l'esprit. Les souvenirs de chaque recoin de la façade de la maison à Levin Street. Et elle va colorier la chemise de l'homme devant la propriété en orange et son pantalon en beige. Parce que Harry Mason adorait porter ce T-shirt orange à fleurs, un peu dans un style hawaiien. Et le beige parce que ça va bien avec.
Elle rend le papier après s'être bien assurée qu'elle n'a épargné aucun détail. La couleur du bois, des colonnes, du toit, de la voiture, du portail du garage… Kaufman inspecte méticuleusement le travail de la jeune femme et admet qu'il y a un certain sens de la rigueur.
« C'est ravissant. » admet-il. « C'est donc à ça que ressemblait votre maison à Levin Street ? »
« Je n'aurais pas été aussi sûre s'il avait fallu colorier l'intérieur, mais pour l'extérieur, oui. » répond Cheryl. « Mille deux-cent-six, Levin Street. »
Puisque son père n'était plus là pour assurer un second revenu, sa mère et elle ont dû déménager à Simmons Street, un quartier beaucoup plus laid et crasseux, avec des voisins beaucoup moins sympathiques. C'est à partir de ce moment-là que tout a commencé à dégringoler dans la vie de Cheryl Heather Mason. Ils n'auraient jamais dû déménager. Ce ne serait pas arrivé si Harry et Dahlia n'avaient pas divorcé. Et ils l'avaient fait à cause d'elle…
« Je pense que ça ira pour cette fois. » conclut le psychiatre. « On progresse à un bon rythme, visiblement. »
La jeune Mason se contente de soupirer. C'est peut-être ce qu'il pense, mais elle ne voit pas grand-chose de plus rassurant en elle, par rapport à la dernière fois. Bien sûr, cette session s'est bien déroulée, mais elle n'a pas eu l'impression qu'il y ait eu une grande avancée pour autant. Peut-être qu'il est encore trop tôt pour se faire une véritable opinion ? C'est sans doute ce que dirait sa mère, en tout cas.
Non. Ce n'est pas vrai. Elle a réussi à parler davantage dès le deuxième rendez-vous. Ce n'est pas la première fois que ça arrive, mais cela reste suffisamment rare pour le souligner. Tout comme l'accident de voiture, parler aussi tôt de la fois où on l'avait droguée est une certaine avancée qui est loin d'être négligeable. Il faut qu'elle continue.
Et voilà pour ce second chapitre !
Et du coup, pour répéter les paroles d'un grand sage sur l'usage de substances psychotropes : « La drogue c'est mal, m'voyez ? » Plus sérieusement, d'autres vous l'expliqueront sans doute mieux que moi, mais la consommation de drogues, surtout dans le cadre d'un usage récréatif, peut entraîner une addiction dont il est difficile de s'en sortir et qui peut avoir des conséquences dévastatrices sur la santé, même si c'est aussi anodin qu'une cigarette. Si vous êtes dans cette situation, il y a des spécialistes qui peuvent vous aider à arrêter.
Passez une bonne journée et je vous dis à bientôt pour la suite de cette petite histoire.
