Bien le bonjour tout le monde !

Pour ceux qui sont en cours, j'espère que vos vacances se passent bien ou se sont bien passées. Pour les miennes, ça a été un peu chargé en émotions et en stress au début, et j'ai pas spécialement eu la sensation de m'être reposé avec les « devoirs » qu'on m'a donné, mais bon, on fait avec.

Bref, je vous embête pas plus avec mon IRL. Juste pour info, l'une des scènes de ce chapitre peut potentiellement être considérée comme Rated M, à cause de sa violence. Ce n'est pas un slasher non plus, mais ça peut éventuellement choquer les âmes sensibles.

Bonne lecture !


Appréhension. Voilà le sentiment qui ronge le plus Cheryl alors qu'elle se rend pour la quatrième fois à sa session avec le docteur Kaufman. Parler de ses années lycée n'a pas été facile, pour être tout à fait honnête. Et tous deux savent très bien qu'elle n'a pas dit tout ce qu'il y avait à raconter de cette période de sa vie. Au final, même si ça a été assez compliqué pour elle de revenir sur cet instant – qui, finalement, s'était révélé bien court dans son existence – sa relation avec Steve n'était que la partie visible de l'iceberg surnommé Midwich High School. Un prisme que l'on voyait sous un angle désagréable, mais qui n'était pas le plus horrible pour autant. En prenant du recul, elle s'est faite une raison. Ce mec s'était juste comporté comme un connard, et si elle a eu du mal à s'en remettre parce que cela avait été son premier véritable amour, la blessure qu'il a laissé dans son cœur n'est pas la plus douloureuse, bien qu'elle aurait aimé que son père soit là pour la consoler. Comme dans bien d'autres moments, d'ailleurs. Mais elle ne lui en veut pas. Un jour, ils se reverront, et elle aura l'occasion de lui en parler, une fois qu'elle ira mieux. Une fois qu'elle aura exorcisé tout ce qui ne va pas avec son psychiatre.

« Bonsoir, Cheryl. » la salua ce-dernier. « Installez-vous, je vous en prie. »

Elle lui lance un sourire timide et s'assied sur le siège qui lui est réservé pour la quatrième fois. Elle commence à prendre ses aises, ici, mais Kaufman est toujours aussi mystérieux. Plus sa thérapie avance, et plus elle se rend compte que ce bureau est chaleureux, mais pas de la même façon que ce que le mot lui-même dégage. Cette chaleur-là n'est pas tout à fait rassurante. Cela change grandement de ce à quoi elle est habituée, de ce froid qui semble la suivre partout où elle va. Ici, quand elle doit parler de certaines choses, c'en est presque suffocant. Une sensation bien étrange, bien loin de ce qu'elle a pu vivre avec les rares personnes avec qui elle a eu cette impression de pouvoir se réchauffer en leur présence. Il y a bien sûr la chaleur rassurante d'un parent, mais aussi celle qui accompagnait un baiser fougueux… Ou, ici, l'impression que, si elle n'y prend pas garde, elle pourrait se brûler au troisième degré. Son corps deviendrait un amas de chair carbonisé, à peine vivant. A vrai dire, cela lui rappelle un rêve qu'elle a déjà eu suite à la prise de certains médicaments pour ses précédentes thérapies. Une fois, elle a eu l'impression de se voir, enfant, enfermée à l'hôpital Alchemilla, suite à un incendie provoqué par sa mère. Quelqu'un l'avait sauvé, mais au final, cela s'est avéré être une malédiction plutôt qu'un miracle. Dans ce rêve-là, cet enfer gelé qu'elle a connu toute sa vie avait une image plus appropriée.

« J'ai repensé à ce que vous m'avez raconté pendant notre dernier rendez-vous. » lui avoue Kaufman. « Vous laissiez sous-entendre que vos relations n'étaient pas très saines. »

Elle hoche la tête. Elle se demande où il compte aller avec cette idée. Pas de doute, ce doit être sa dernière phrase qui a dû l'intriguer. Le fait qu'elle ait été la maîtresse d'un homme bien plus âgé qu'elle. D'ailleurs, il ne doit pas être beaucoup plus jeune que Kaufman à présent, maintenant qu'elle y pense. Et si… non, mieux ne vaut pas y penser. C'est déjà assez dégoûtant de s'imaginer le faire avec l'homme en face d'elle, alors il ne faudrait pas non plus souligner le fait qu'il s'agisse de son thérapeute.

« Vos réponses quand je vous ai dit les mots auxquels vous pensiez correspondre ou non, ce que vous m'avez raconté, ce qui a l'air de vous être arrivé d'autre… » reprend-il. « Ce qui vous est arrivé est horrible, mais à vrai dire, c'est difficile d'imaginer quelque chose de plus heureux après tout ça. »

« Mes anciens thérapeutes l'ont dit aussi. » lui fait remarquer Cheryl, n'ayant pas spécialement apprécié qu'il le constate à voix haute, bien qu'elle ne le montre pas tellement. « Ce n'est plus trop le cas maintenant, mais après avoir entendu ça les premières fois, je me suis demandé si ce ne serait pas mieux si j'étais morte. »

Autant le dire d'entrée de jeu. Laisser place à la triste, mais froide et implacable vérité. A vrai dire, ce genre d'idées noires lui étaient revenues si souvent quand elle était à Midwich, puis plus tard encore. En fait, depuis le début de son harcèlement à l'école. Puis sa relation avec cet homme plus âgé, ou encore son bad trip en forêt, d'autres événements dont elle n'a pas parlé et auxquels elle ne pense pas pour le moment. Puisqu'au fond, elle n'a jamais eu grand-chose à quoi se raccrocher. Il n'y a, encore une fois, que l'idée d'imaginer son père triste qui l'a toujours empêché de commettre ce genre d'actes.

« Tout le monde doit mourir, de toute façon. » répond simplement Kaufman. « Même si on aime souvent penser le contraire. »

Elle s'imaginait entendre quelque chose de plus compatissant, mais c'est loin d'être le cas. C'est à la fois quelque chose qu'elle apprécie et qu'elle déteste dans ces sessions. Ici, on ne la prend pas en pitié. On ne lui dit pas constamment que tout va bien aller, qu'elle va s'en sortir, qu'il faut revenir, ce genre de choses que l'on ne pense pas vraiment… Ce qui est plus gênant, c'est qu'elle s'interroge parfois sur ce qu'il a réellement en tête. Est-ce qu'il en aurait quelque chose à faire si elle ne vient plus et qu'il apprend que la jeune Cheryl Heather Mason s'est donné la mort ? La voit-il autrement que comme un autre cas intéressant à étudier ? Ce qui l'effraie, c'est qu'elle est incapable de déceler ses véritables sentiments.

« Vous pourriez mourir dans votre sommeil, par exemple. Ce soir. »

Ailleurs qu'ici, ces paroles auraient été d'un froid mordant, un rappel de sa condition. Mais voir ce visage si énigmatique, ces deux étincelles dans son regard en train de la scruter, à la recherche d'une réaction… Au moindre mouvement brusque, il pourrait exploser et elle serait prise dans son souffle, carbonisée et morte sur le coup.

« Mourir dans son sommeil, ce n'est pas la pire des morts. » soliloque Cheryl. « Ou être entouré de sa famille ou ses amis. »

« Venant de vous, ce n'est pas étonnant. » fait Kaufman, alors que ses lèvres s'étirent dans un sourire malicieux. « C'est assez typique, à vrai dire. Les gens ne sont souvent conscients de la mort que quand elle arrive aux autres. A mon âge, on a vu beaucoup de gens mourir. Ici à l'instant, et la minute qui suit… pouf. Disparu. »

Il se lève et s'empare d'un dossier dans lequel sont attachées plusieurs photos, ce qui laisse le temps à Cheryl de s'imaginer à l'âge de Kaufman. Cela lui paraît tellement abstrait, effectivement, mais elle met plutôt cela sur le compte de son état que de son âge. Elle sait très bien que beaucoup de gens, qui sont atteints des mêmes maux qu'elle, pensent à la mort comme s'il s'agissait de quelque chose de beaucoup trop léger. Si on donnait à ces gens l'opportunité de se jeter dans un trou dont la simple possibilité d'un fond était incertaine, beaucoup se jetteraient dedans sans se poser de questions. La jeune Mason, elle, aurait une certaine hésitation. Ce qui explique, en un sens, pourquoi elle est là. C'est l'étincelle de vie qui réside en elle qui la pousse à faire cela.

« Bon, jouons à un petit jeu, si cela vous dit. » propose le psychiatre. « Comme vous pouvez le voir, il y a sept photos, et j'ai besoin que vous les classiez entre ceux qui sont morts et ceux qui sont simplement en train de dormir. Ceux qui sont à gauche sont morts, et ceux à droite dorment. Rien de plus simple, n'est-ce pas ? »

La jeune femme hausse les épaules tandis qu'elle fixe les différentes photos. A son grand étonnement, ce n'est clairement pas aussi facile que ce qu'il veut lui faire croire. Pour commencer, toutes les photos sont en noir et blanc, et si sur certaines, le manque de lumière peut donner la sensation que c'est parce qu'ils essaient de dormir dans le noir, leurs positions ne semblent pas indiquer cela.

Il y a un piège, forcément.

Et en même temps… Cela lui rappelle quelque chose qu'elle aurait préféré oublier.

La raison pour laquelle elle s'est rendue à Portland, mais qu'elle a été arrêtée là-bas.

« Ils sont tous morts, c'est ça ? »

Le psychiatre hausse un sourcil, intrigué, mais il ne répond pas. En tout cas, elle remarque que ça l'a fait réagir de façon nettement plus visible, pour une fois. Cela dit, le silence la fait hésiter un peu. Il n'a pas cherché à lui donner une indication plus précise, mais en même temps, il ne cherche pas à nier ce qu'elle affirme. Mais en même temps, c'est peut-être parce qu'il veut la tester, l'amener dans un autre piège qu'elle n'aurait pas décelé. Elle observe à nouveau les clichés, comme pour vérifier qu'elle ne dit pas de bêtise. Mais même en examinant plus en détail les photographies, elle en arrive à la même conclusion. Oui, elle en est certaine, désormais.

« Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? » s'enquit soudainement Kaufman, maintenant qu'il se rend compte que le visage de sa patiente est plus assuré.

« Je ne vois aucune différence entre les deux. » explique-t-elle. « Je ne sais pas si c'est la qualité des photos ou quelque chose du genre, mais je ne peux pas expliquer clairement pourquoi cette personne est en train de dormir et pourquoi celle-là serait morte. »

« Mais il y a des gens dans leurs lits, d'autres sur des chaises… Il y en a même qui ont un visage plutôt paisible. »

« Oui, mais ça ne prouve rien. C'est vous qui parliez de mourir dans son sommeil tout à l'heure, non ? »

Le psychiatre joint ses mains près de son visage, de sorte que Cheryl ne parvient pas à discerner le léger sourire qui se dessine sur ses lèvres.

« Continuez votre raisonnement. » lui propose Kaufman. « J'aimerais bien voir jusqu'où vous pouvez aller avec ça. »

Que peut-elle bien dire de plus ? A vrai dire, pas grand-chose. En tout cas, elle ne voit pas ce qu'il y aurait à ajouter, sans mentionner certaines sensations qu'elle a déjà éprouvé, un jour. Est-ce le but de cet exercice ?

« Eh bien… Je crois juste que pour discerner une personne morte ou endormie sur ces photos, il faudrait être avec elles. Essayer d'entendre leurs respirations, de prendre leurs pouls… »

Sa respiration s'accélère. Des images lui reviennent en tête. Des souvenirs qu'elle aurait aimé effacer de sa mémoire, comme tant d'autres au cours de son existence. Mais cette fois… Elle-même ne comprend pas tout à fait comment elle en est arrivée là. Peut-être que c'est son subconscient qui essaie de refouler ce qui est arrivé. Il faut dire que tout s'est passé à une vitesse affolante. Comme si elle avait été une simple spectatrice de la scène. Pourtant, c'est elle qui a fait tout ça, n'écoutant que son instinct. Jusqu'à ce que tout à coup, tout semble s'arrêter. Elle avait cessé de fonctionner, et puis, quand elle s'est rendue compte de ce qu'elle a fait, elle a fui vers Portland.

Elle plonge sa tête dans les mains. Elle aimerait pleurer, mais les larmes ne lui viennent pas. Au lieu d'avoir froid, comme toujours, elle a l'impression de brûler, que sa poitrine lui fait mal.

« Vous savez, Cheryl… » commence Kaufman. « Si on vous a libéré après Portland et qu'on vous a conseillé de suivre une thérapie, ce n'est pas pour rien. Vous pouvez en parler. »

Oui, elle est au courant. Elle se souvient très bien des photos d'elle qu'on a prise une fois que la police l'a attrapée. Ces fameux clichés de face et de profil en tenant un numéro, qui, jusqu'à présent, n'existaient que dans les films ou les séries, pour elle.

« Papa… » murmure la jeune Mason, comme une incantation. « Papa, s'il te plait… »

« Même s'il était là, votre père ne pourrait pas vous aider, Cheryl. C'est le genre d'épreuve qu'il faut surmonter seul. Il faut accepter la réalité telle qu'elle est, même si ce n'est pas facile. »

L'une des raisons pour laquelle elle est ici, c'est pour comprendre ce qui lui est passé par la tête à ce moment précis. Elle n'a jamais eu l'occasion de revenir dessus, compte tenu de la gravité de ces événements, et elle a besoin de quelqu'un pour l'aider à interpréter ses actions, même si c'est difficile à admettre. Kaufman, malgré ce qu'il lui inspire, est sans doute la personne la plus apte à lui faire parcourir de nouveau ce chemin sombre sur lequel elle s'est engagée.


Silent Hill avait beau être une petite bourgade du Maine où il ne se passait pas grand-chose, elle restait malgré tout suffisamment grande pour disposer de nombreuses infrastructures qui la différenciait de bons nombres de trous paumés du même acabit. A bien y réfléchir, Brahms pouvait parfois y faire pâle figure, en comparaison. Parce que grâce aux attraits touristiques comme son hôtel ou son parc d'attractions ainsi que Midwich High School, la ville voisine ne disposait pas du célèbre Toluca Mall en son sein.

Ce centre commercial regorgeait de boutiques faisant de Silent Hill une ville quasiment auto-suffisante sur bien des domaines. Déjà parce qu'il faisait office de supermarché, mais aussi parce que de nombreuses boutiques s'y trouvaient, et que la plupart y trouvait rapidement leur compte, vu qu'elles proposaient certains services qu'il était impossible à trouver ailleurs dans le conté de Toluca, ou en tout cas, pas de façon aussi centralisée. Une joaillerie, une librairie, un café, un chenil, une boutique de souvenirs, un salon de coiffure, une boutique de photos, et de nombreux magasins de musique, de jeux vidéo et de vêtements, allant des tenues pour bébés aux lingeries parfois assez osées.

Et que ne serait pas Toluca Mall sans sa merveilleuse mascotte, Tookie le Toucan ? Ce volatile au bec de mille couleurs était l'idole des enfants se promenant au sein du centre commercial, et bon nombre de parents avaient succombé aux caprices de ces-derniers qui demandaient sans cesse à acheter des chewing-gums aux couleurs de leur oiseau préféré, près de la statue à son effigie au centre du bâtiment. Et Cheryl Heather Mason n'était en aucun cas une exception. Pendant son enfance, elle avait passé des heures dans ce centre commercial, au point qu'elle en avait fait plus tard un lieu de rendez-vous avec les rares amis qu'elle avait, quand ils avaient décidé de trainer quelque part. De nombreuses fois, elle avait demandé à son père si celui-ci pouvait lui acheter des chewing-gums, et il acceptait presque tout le temps, à son grand bonheur. Elle l'adorait tellement que ses parents lui avaient acheté une peluche aux traits du fameux toucan, et il restait son objet fétiche, avec Robbie le Lapin, qui ne quittaient jamais son lit et avec qui elle adorait dormir, même à un âge où partager sa couche avec des peluches était plus difficile à accepter, dans une société où les adultes se devaient d'être des modèles de maturité. Parce qu'ils revenaient assidument à cet endroit, elle avait même failli paraître dans un court-métrage dans lequel Tookie était la star, et où il faisait la promotion de Toluca Mall tout en faisant de la prévention destinée aux jeunes enfants.

En bref, Tookie le Toucan faisait, en quelque sorte, partie de la vie de Cheryl. Dans les bons moments comme dans les mauvais.

Mais à son âge, la statue de l'oiseau faisait davantage partie de la décoration, à présent. Et dans cette situation précise, elle ne constituait en aucun cas un lieu de rendez-vous. C'était simplement un coin où elle pouvait trainer parce qu'il y avait quelques bancs sur lesquels s'asseoir, et où elle pouvait réfléchir à ce qu'elle allait faire de sa journée, de sa vie même, parfois. Et en l'occurrence, son regard était porté vers le vigile qui se trouvait près de l'une des boutiques où elle s'était rendue il y a un peu plus de deux semaines. Leurs regards se croisèrent, ce qui la fit baisser la tête et attraper son téléphone, pour faire semblant de jouer avec et ne pas attirer les soupçons. Ce vigile… Elle l'avait déjà vu plusieurs fois. Il s'appelait Malcolm. Ou en tout cas, c'était ce qu'il disait quand il faisait son rapport par talkie-walkie, quand elle l'espionnait comme elle le faisait en ce moment. Elle avait même eu droit à deux altercations avec lui, à vrai dire. A chaque fois, elle avait eu peur qu'il l'emmène au commissariat, mais à chaque fois, il l'avait laissé partir. Même si elle avait dû ramener ce qu'elle avait « emprunté ».

Sous ses airs d'ange, Cheryl avait effectivement fini par se laisser tenter par le vol à l'étalage. Pas vraiment par kleptomanie ou par besoin de prouver à d'autres qu'elle était meilleure qu'eux – de toute façon après son bad trip, elle n'aimait plus vraiment traîner avec qui que ce soit. Elle aimait juste faire ça. Elle parvenait à dégoter des trucs assez sympas, en plus. Ses dernières prises comptaient des cartes mémoires, des CDs, des DVDs, des jeux vidéo et même une jolie bague, une fois. Elle ne revendait rien, gardait tout pour elle, parce que ces objets lui plaisaient et qu'elle avait juste envie de les avoir en volant. Elle savait que ce n'était pas bien, évidemment, mais elle ne pouvait pas s'empêcher de le faire. De toute façon, les vendeurs ne voyaient jamais rien.

La seule véritable difficulté, c'était Malcolm. Cette énigme qu'elle n'arrivait pas à déchiffrer. Plusieurs fois, elle avait quand même décidé de prendre le risque, alors qu'il était là, et qu'il pouvait être sacrément doué pour la repérer. La preuve, quand elle s'était faite attrapée, c'était justement à certains moments où elle avait été sûre d'avoir été suffisamment prudente. Était-il possible qu'il ait fermé les yeux à plusieurs reprises sur son comportement ? Elle se posait sérieusement la question, à vrai dire. Il fallait dire que leurs deux précédentes rencontres n'avaient pas été des plus amicales. La première fois, il l'avait violemment plaquée au sol, ce qui l'avait fait hurler et inciter à bouger dans tous les sens pour essayer de s'en sortir. Et la seconde, ils avaient juste discuté. Cela n'avait pas été un échange très long, mais elle avait toujours la sensation que c'était moins une. Pourquoi avait-il décidé de la laisser partir, ces deux fois-là, alors qu'elle avait clairement été prise sur le fait ? Maintenant qu'elle y réfléchissait, elle avait l'impression qu'il l'avait prise en pitié. Qu'il se rendait compte qu'elle n'était pas comme les autres petites frappes qu'il attrapait souvent. Si c'était le cas, il était bien trop gentil pour faire ce métier.

Elle regarda le magasin droit devant elle, où se trouvait en vitrine le dernier objet en date qu'elle convoitait. Un petit collier en solde à Chica Bella, la boutique de vêtements et de lingerie féminine la plus populaire de Toluca Mall. Rien de bien extraordinaire, c'était un simple collier ras-de-cou noir, avec une petite perle noire qui se démarquait légèrement par deux bordures blanches autour. Simple, efficace, discret, mais qui avait son petit charme, selon elle. Et c'était suffisamment court pour pouvoir le glisser dans sa poche sans que personne ne s'en aperçoive. Il faudrait juste s'assurer que Malcolm ait bel et bien le dos tourné.

Elle mit sa main dans sa poche, juste au cas où ça tournait au vinaigre. Tout allait bien. C'était toujours là.

Mais alors qu'elle se levait et qu'elle se dirigeait vers l'entrée de Chica Bella, une voix masculine et qu'elle avait déjà entendue la figea sur place, comme un lapin pris en plein feux.

« Excuse-moi ? »

Et merde. Qu'allait-elle faire, à présent ? Ses options étaient bien limitées, mais elle se laissa guider malgré tout par son instinct.

« Il y a un problème ? » demanda-t-elle, feignant l'ignorance.

« Pas pour l'instant. » répondit Malcolm. « Mais me la fais pas à moi, s'il te plait. »

« Je ne comprends pas. »

« C'est bon, petite, je vais pas te passer les menottes. Je suis même pas flic, de toute façon. »

Elle n'arrivait pas à saisir ce qu'il voulait, dans ce cas-là. Juste parler ? Après tout ce qui s'était passé ? Non, certainement pas. A quoi ça servirait, de toute façon ? Il n'était pas au courant de tous les problèmes qu'elle avait pu avoir dans sa vie. Sa putain de mère, ses années à Midwich, son bad trip, Steve… Et ce n'était pas ses affaires.

« Qu'est-ce que vous me voulez, alors ? »

« Juste comprendre pourquoi tu fais ça. »

« Fait quoi ? Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, je n'ai rien fait. »

Déni total. Elle sentit ses muscles se crisper alors que des sueurs froides parcouraient son corps. Malcolm tenta de se montrer plus rassurant et de lui sourire, mais cela ne l'aida en aucun cas, bien au contraire.

« Tu as clairement besoin d'aide. » affirma le vigile. « Je veux bien fermer les yeux de temps en temps sur ce que tu fais, mais je ne peux pas le faire à chaque fois, je risque de me faire virer sinon. Et en même temps, je peux pas non plus te laisser dans la merde. Je fais pas ce boulot parce que ça me fait plaisir d'amener au commissariat des types dans ton genre. Tu mérites pas d'y aller, en plus. »

Comment pouvait-il dire tout ça ? Depuis quand des parfaits inconnus se préoccupaient de son sort ? Cette chaleur n'était pas… naturelle. Cela lui faisait peur, elle qui était toujours habituée au froid de la solitude. Ce n'était pas normal. Elle avait peur que cette chaleur la consume. Elle devait s'en éloigner le plus vite possible.

« C'est bon, j'ai compris, je m'en vais. » finit-elle par répondre. « Vous ne savez rien de ma vie, de toute façon. »

Elle se retourna et fit un pas vers la sortie de Toluca Mall quand elle sentit la main de Malcolm lui toucher l'épaule gauche, et qu'elle en sursauta.

« Attend. » lui conseilla-t-il. « Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée que tu traînes toute seule dans ton état. »

Elle resta immobile, comme une statue de glace. A la grande surprise du vigile, il sentit la peau de la jeune femme aussi froide que s'il avait pris de la neige dans ses mains. Plus que jamais, il eut la certitude qu'elle avait un problème. Mais pourquoi restait-elle aussi fermée ? Et pourquoi se démenait-il pour essayer de la dissuader à ce point alors qu'il pouvait appeler la police ?

Ce regard empli de tristesse qu'il avait croisé plus d'une fois dans ce centre commercial… Et si son collègue Derek avait raison à son sujet ? Non, probablement pas. C'était de la psychologie de comptoir.

« T'inquiète, je vais pas te dénoncer. » tenta-t-il de la rassurer, tandis qu'elle restait sans vie, les pieds ancrés au sol. « Tu vas voir, tout ira bien. Tu vas me raconter tout ça autour d'un caf… »

Il eut à peine le temps de finir sa phrase qu'il sentit une vive douleur dans le ventre. Puis une autre. Et une troisième. Il s'écroula au sol, tandis que sa vision commença à se troubler. Tout ce qu'il eu le temps d'observer, c'était la silhouette fine de la jeune femme aux cheveux bruns, muni d'un objet blanc à tâches rouges dans sa main.

Et pourtant, il ne parvenait pas à se dire que c'était de sa faute. Elle avait peur, voilà tout. La preuve, elle avait crié. Et quand elle avait peur, tout devenait froid autour d'elle. Comme ce qu'il commençait à ressentir.

Cheryl s'écarta du corps de Malcolm, sans le quitter du regard. Lentement, elle recula pour s'asseoir sur le banc où elle se trouvait tout à l'heure et se contenta de le fixer. Elle lâcha son couteau ensanglanté, tandis que tous ses muscles se détendirent au fil des secondes. Pas parce qu'elle était rassurée de voir que le danger avait été écarté. Mais plutôt parce qu'elle n'avait plus la force pour quoi que ce soit d'autre. Comme prise d'une lourde torpeur.

Elle fit à peine attention au sang qui s'écoulait du ventre de sa victime, formant une tâche qui se répandait toujours un peu plus. Ni à la vendeuse du Chica Bella, qui sortit du magasin pour voir ce qui s'était passé, qui tentait de réanimer le vigile, en vain. Elle prit son téléphone et appela le 911 en posant ses mains sur la blessure de la victime, pour limiter la perte de sang. Mais Cheryl ne réagit aucunement. Elle ne se rendait pas compte qu'elle avait peut-être tué quelqu'un qui n'avait même pas essayé de lui faire du mal. Elle avait eu peur, mais à aucun moment elle n'avait été obligée à recourir à de telles extrémités, et pourtant, elle l'avait fait. C'était simplement arrivé.

A croire que le froid l'avait rendue insensible. Non, pas tout à fait. Au bout d'un moment qui sembla être une éternité, elle se redressa légèrement et prit la tête dans ses mains.

« Papa. » sanglota-t-elle. « Papa, viens me chercher, je t'en prie. »


« Et la suite, nous la connaissons tous les deux. » conclut Kaufman. « Vous vous êtes enfuie quand vous vous êtes rendue compte de ce que vous avez fait, et la police vous a arrêté à Portland. Mais comme la victime s'en est sortie et qu'elle n'a pas porté plainte, vous avez été relâchée. »

Cheryl hoche la tête. C'est à peu près tout ce dont elle se souvient, toutes les sensations qu'elle a éprouvées, ce jour-là. Elle trouve cela encore incroyable qu'elle ait eu la force de presque tuer quelqu'un sur ce qui s'apparente presque à une simple lubie. Détruire la vie d'une personne, de ses proches… Tout comme le divorce de ses parents a détruit la sienne. Pourtant, elle ne souhaite à personne ce qu'elle a traversé. Alors pourquoi ?

« Je vais peut-être vous donner l'impression qu'il s'agit de psychologie de comptoir, mais de ce que vous m'avez dit jusque-là, il semblerait que vous ayez cherché à être punie pour ce que vous avez fait. Et comme ce Malcolm ne vous a pas emmené au commissariat après qu'il vous ait pris la main dans le sac à deux reprises, vous avez plus ou moins décidé d'y remédier, d'une certaine façon. »

« Parce que je voulais… être punie ? »

« Ce n'est pas si rare que ça. Ce qui vous est arrivé est un cas plus extrême, mais quand une personne a une mauvaise estime d'elle-même, elle peut constamment chercher à se rabaisser. Ou à entraîner une personne avec elle, ou blâmer les autres quand ils n'y sont pour rien. C'est une manière de montrer sa culpabilité et de s'en débarrasser. »

Expliqué de cette façon, Cheryl comprend un peu mieux son comportement. C'est sensé, d'une certaine manière. Avec tout ce qu'elle a vécu, elle a souvent eu l'impression que le sort s'acharnait sur elle, et qu'elle ne connaissait que ça. Mais à aucun moment dans son enfance ou son adolescence elle n'avait cherché à se faire punir. Est-ce qu'après tout ce qui a pu se produire dans sa vie, elle ne cherchait pas juste un nouveau moyen de se faire malmener, parce qu'elle n'a connu que ça ?

« On dirait que je vais devoir lui demander des excuses quand j'irai mieux. » soliloque-t-elle. « Je sais que ça n'effacera pas ce qui est arrivé, mais… »

« Déjà, il faut commencer par trouver d'où vous vient tout ça. » objecte Kaufman.

« Mais vous l'avez dit, non ? Parce que j'ai besoin d'être punie pour quelque chose. Et après tout ce qui s'est passé à Midwich… »

« Qui dit que ça s'est forcément déroulé à Midwich ? »

Les yeux de Cheryl s'écarquillent d'incompréhension. Elle ne comprend pas où il veut en venir. Il l'a dit lui-même, la plupart du temps, si on veut vraiment bousiller la vie de quelqu'un, il faut l'envoyer dans un collège ou un lycée. Pourquoi ce retournement soudain ?

« Je ne vois pas ce qui a pu se dérouler d'autre. » explique Cheryl. « Vous aviez raison la fois dernière, je suis sûre que c'est à cause de tout ce qui a pu se passer à Midwich que j'ai fait cette connerie. »

« Pour l'instant, vous tirez une conclusion alors que nous sommes loin d'avoir fait le tour de la question. A chaque fois que l'on fait des tests, cela éveille chez vous des souvenirs différents qu'il faut étudier en détail. Et tant que l'on n'a pas fait le tour de tous les événements graves qui ont eu lieu dans votre vie, il est trop tôt pour établir un véritable diagnostic. »

Elle soupire. Elle qui pensait voir le bout du tunnel, elle se rend compte qu'il y a encore un long chemin à parcourir, finalement. C'est sans doute ça la vie, en réalité. Ce n'est pas une histoire avec un début et une fin heureuse. Il y a toujours ce qui se passe après le « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants », mais personne n'en parle jamais. Parce que ce n'est peut-être pas si heureux que ça, mais que l'on veut épargner la réalité du monde à sa progéniture ?

« Jusqu'ici, vous ne m'avez jamais vraiment parlé de votre petite enfance, par exemple. » lui fait justement remarquer le psychiatre. « Il va falloir examiner cette partie-là de votre vie aussi. »

« Il ne s'est rien passé d'exceptionnel. » répond Cheryl. « Mis à part le divorce de mes parents. Mon père me manque toujours, mais en dehors de ça, rien de si grave que ça. »

« C'est ce que vous pensez. Mais à la prochaine session, nous pourrons éventuellement avoir l'occasion de revenir dessus. »

Elle hausse les épaules, n'étant pas certaine de ce que ça va lui apporter, mais acquiesce malgré tout. Au moins, pour une fois, elle saura à quoi s'attendre lors de sa prochaine visite. Ou du moins le pense-t-elle.


Et avec la fin de ce chapitre, la première moitié de cette fanfiction est à présent terminée ! J'espère qu'elle vous plait bien jusque-là, moi en tout cas je m'amuse plus que ce que j'aurais imaginé.

N'hésitez pas à laisser une petite review pour partager vos impressions. Tout retour est bon à prendre et m'aide un petit peu plus à apprendre et à grandir, et à très bientôt pour le prochain chapitre. ^w^