Chapitre 2
Mes doigts massent énergiquement mon cuir chevelu. L'odeur du shampoing est agréable, mais je sais que l'effet sédatif ne va pas durer longtemps. Une fois douché, je sors et m'enroule dans une serviette éponge, avant d'essuyer mes cheveux énergiquement. Il y a de la buée partout. Il est déjà 19h, il va débarquer ici d'une minute à l'autre et je ne sais toujours pas ce que je vais mettre ce soir !
Je traverse ma chambre et le salon pour gagner celle de Kate. Je fouille dans son armoire comme une voleuse, à la recherche d'une tenue sobre mais habillée (qui sait dans quel genre de resto il veut m'amener). Je dégote au final une robe noire, simple, au décolleté raisonnable. Je l'enfile, zippe la fermeture et repart dans la salle de bain pour m'attaquer à ma tignasse.
J'enfile une paire de bas, mais mon stresse à raison de la première paire, que je file sur toute la longueur de mon mollet. Mes doigts tremblent et mon cœur semble cogner contre mon crâne. Je cherche à la hâte une deuxième paire lorsque la sonnerie de la porte retentie.
Eh merde !
Je ne suis toujours pas maquillée, ma coiffure est passable, je dois encore enfiler mes bas, trouver une paire de chaussures et une veste qui aillent avec la robe. Pourquoi doit-il arriver en avance ?
Je quitte la chambre, pieds nus. Je marque un temps d'arrêt devant la porte d'entrée mon cœur s'emballe à nouveau, résonnant avec force dans ma tête. Je ne me sens pas bien tout à coup… Mes mains sont moites et j'ai la désagréable impression que la soirée va être longue et fatigante. Je n'ai pas faim, pas le moins du monde, et nos probables discutions vont me couper définitivement l'appétit…
Il sonne de nouveau, avec insistance et je me décide enfin à lui ouvrir mon boomker. Son air est sévère, ses lèvres pincées quand il m'aperçoit. Qu'est-ce qu'il y a ? J'ai mis la robe de Kate à l'envers ? Je baisse les yeux, histoire de vérifier mais non tout est en ordre. Il me manque juste mes collants, pour camoufler la blancheur de mes jambes. Je relève les yeux sans comprend l'expression de son visage, ni le gris sombre de ses yeux.
_ Bonsoir, Anastasia.
_ Bonsoir.
Ma voix est rauque. Mais qu'est-ce qui m'arrive ? Je dois me reprendre, absolument. Je me racle la gorge :
_ Entre, excuses-moi mais je suis sorti en retard du bureau et je n'ai pas finis de me préparer.
_ Ce n'est rien. Vas-y je t'attends.
Son regard est toujours sur moi, il me dévisage, m'examine de haut en bas alors que je file dans ma chambre. C'est comme si ces yeux brûlaient mon dos, avec insistance.
Il me faut toute la concentration du monde pour enfiler avec succès mes bas. Fière de moi, j'enchaîne avec une paire d'escarpin noir. Dernière étape : le maquillage. Dans la salle de bain, je comprends brusquement sa grimace quand il m'a aperçue : je suis affreuse… J'étale rapidement une couche de fond de teint sur le visage hagard du zombie qui me regarde, avec des yeux cernés de violet. J'applique du far à joue, pour rosir légèrement mes pommettes et décide d'en rester là. A quoi bon ? Ça ne sert pas à grand-chose. Si Kate était là, elle mènerait une opération camouflage sans bavure, mais je suis loin d'avoir ma maîtrise en maquillage. Les cernes sont estompés, c'est le principal.
Lorsque je quitte la pièce, je m'aperçois que Christian se trouve dans la cuisine, le nez fourrez dans le frigo. Je l'observe, sans comprendre ce qu'il fabrique et contourne le bar.
_ Je peux savoir ce que tu fais au juste ?
Il se retourne, à la fois gêné d'être surpris mais énervé.
_ J'avais peur que tu continu à ne pas manger… Ce qui est visiblement le cas.
Ses mâchoires se crispent:
_ Gail a cuisinée pour toi. Tu as du poulet à l'espagnole, une poêlée de légume, du poisson en papillote et une salade de pâtes. Tu as intérêt à manger cette semaine !
Son ton est menaçant. Il semble vraiment en colère lorsqu'il referme le frigo. Il fait une boule de son sac plastique et le jette à la poubelle. Ses yeux reviennent sur moi, encore et toujours.
_ Tu maigris à vue d'œil. Ça me rend dingue de te voir comme ça.
_ Christian, arrêtes avec la nourriture.
Il me foudroie du regard, prêt à répliquer mais je le coupe, faisant diversion :
_ Où m'emmènes-tu ce soir ?
_ Au Four Seasons, sur la 99ème.
Je tique :
_ Ce n'est pas un hôtel ?
_ Ils ont ouvert un restaurant très correcte il y a peu.
Je grince des dents, très correcte signifie pour Christian Grey, « étoilé », à plusieurs reprises peut-être avec un peu de chance... J'ai bien fais de mettre une robe. Elle n'est pas aussi somptueuse que celles qui sont entreposées dans le dressing, chez lui, mais se sera suffisant. Pourquoi faut-il qu'il m'emmène à l'hôtel ?
Ma déesse intérieure sifflote innocemment, une auréole dorée au-dessus de la tête. Je retiens un frisson.
_ Tu ne connaîtrais pas un bar, plutôt? Je n'ai pas très faim…
_ Il est hors de question que tu bois de l'alcool dans ton état.
Je commence à bouillir. Pour qui il se prend ? Ma mère ?
_ Je prendrais une grenadine alors ! Je lance, d'un ton sarcastique.
_ Ne joue pas à ça, s'il te plait. Je ne veux pas qu'on se dispute à ce sujet. Il faut y aller cette fois.
Il consulte sa montre, récupère sa veste posée sur le bar, et avance vers la sortie. Je cherche à la hâte un gilet, que je passe rapidement avant de le suivre, de bonne grâce.
_ Manges, aller !
Je boude. Il est assis face à moi, inflexible alors que je lorgne mon assiette, intacte, depuis quinze minutes, la boule au ventre. Ses doigts tapotent contre le bois sombre de la table avec agacement.
_ Je n'ai pas faim.
_ Anastasia ne me pousse pas à bout.
Mon estomac fait des nœuds. Je n'ai pas faim, vraiment. La soupe à l'air bonne. Un velouté à la truffe parait-il, présenté dans une assiette blanche immaculée. Un bol remplis de tartines grillées nous a été apporté. Les pains ont des saveurs différentes, aux baies, aux noix, aux figues… Tout cela semble très appétissant mais mon ventre ne réclame rien, pire : il semble même réfractaire à toute nourriture.
Un soupire me fait lever les yeux au moment où il quitte sa chaise pour me rejoindre sur la banquette. Je panique, acculée entre la cloison qui nous sépare de la table voisine et lui. Sa cuisse frôle la mienne.
_ Christian ! Arrête ça tout de suite !
_ Je t'avais prévenu !
Il se saisit de ma cuillère à soupe, la plonge dans le potage avant de l'essuyer contre le rebord de l'assiette. Ses yeux reviennent sur moi.
_ Ouvre la bouche.
Sa présence, toute proche me déstabilise. Il semble s'adoucir.
_ Ta lèvre, s'il te plaît.
Son souffle m'effleure alors que je lâche ma lèvre inférieure, nerveuse.
_ Retourne à ta place, je vais le faire. Je n'ai plus 4 ans ! On nous regarde.
_ Et alors ?
_ Je t'avais dit qu'une grenadine suffirait.
Il retient son sourire, mais lève la cuillère vers moi.
_ Ouvre.
_ Non !
_ Très bien ! Fulmine-t-il.
J'ai juste le temps de voir qu'il lâche la cuillère. Ses mains viennent contre mes joues, ses yeux envahissent les miens et sa bouche se plaque avec force contre mes lèvres. La surprise me fige. Il s'approche encore, exigeant. L'une de ses mains glisse contre mes côtes, elle longe ensuite ma taille. Je pose la mienne dessus, pour le stopper, ses doigts lâchent alors la robe mais se saisissent des miens, qu'il presse, fort.
Il s'écarte, reprend la cuillère qu'il remplit et essuie de nouveau en me regardant. Il hausse un sourcil menaçant :
_ Ouvre la bouche.
Il compte me faire du chantage toute la soirée ?!
_ Lâche cette cuillère ! Je n'aie pas besoin qu'on me fasse l'avion comme un môme de deux ans !
_ Il semblerait pourtant que oui !
_ C'est du harcèlement !
J'ai les joues en feu, et mon mal de crâne revient battre contre mes tempes, dans lesquelles les afflux de sang deviennent douloureux. Un sourire moqueur étire le coin de sa lèvre alors qu'il se penche davantage vers moi :
_ Crois-moi, pour ce qui est du harcèlement, j'ai d'autres idées en tête après ces dix longs jours passés sans toi.
Il veut déposer un baiser sur ma joue, mais je le repousse.
_ Arrête. Christian, je suis sérieuse.
_ Mais moi aussi, tu sais.
Ses yeux luisent de reflets malicieux, son odeur m'enivre, son torse n'étant qu'à une ridicule dizaine de centimètres de mon épaule gauche.
_ Il faut qu'on parle, tu le sais.
_ Oui, mais pas tant que tu n'auras pas goûté à cette soupe.
Je soupire, exaspérée, attrape la cuillère pour la plonger dans le breuvage et l'avale mécaniquement. La soupe est froide, il fallait s'en douter. Je repose le couvert et ose le défier du regard pour la première fois du dîner.
_ Voilà ! Satisfait ?
_ Ne joue pas sur les mots, je pourrais également le faire.
Un serveur surgit de derrière la haie de plantes vertes, qui délimite l'allée centrale du restaurant. Ils nous dévisagent tour à tour puis observe mon assiette encore pleine, avant de demander, d'un ton peu assuré :
_ Tout se passe bien ?
Je suis plus vive que Christian :
_ Oui, nous avons terminés les entrées merci.
Je sens une onde d'indignation traverser mon Cinquante Nuances, surement prêt à demander que l'on réchauffe ma soupe pour me la faire avaler de force, à l'entonnoir s'il le faut. Du coin de l'œil je le vois ouvrir la bouche alors que le garçon s'apprête à s'éloigner de notre table. Je plaque aussitôt ma main contre sa bouche, furieuse, lui recouvrant les lèvres et le menton. Il se fige, surpris peut-être par la vivacité de mon geste. Je suis des yeux le serveur, qui s'éloigne.
Quelque chose entrave la fuite de mon poignet : ses mains, alors que ses lèvres embrassent mes doigts un à un. Il me regarde, les yeux brûlants et mordille mon index un peu plus fort. Une nuée de frissons traverse mon corps, douloureusement, la sensation se répand jusque là…
_ Christian, arrêtes.
Il me détaille avec minutie, sa cuisse près de la mienne :
_ Pourquoi ne m'as-tu pas arrêté la semaine dernière ? Pourquoi n'as-tu pas utilisé les mots d'alerte ?
Il relâche ma main, tremblante. Je la glisse entre mes genoux, en m'efforçant de reprendre contenance. Ma conscience est aux abonnés absents alors qu'il fixe encore ma main, songeur.
_ Je voulais te faire plaisir… Sur le coup, j'ai oublié les mots, je n'y pensais plus…
_ Bon sang ! Tu as oublié ?!
Il semble désarçonné :
_ Mais, enfin Ana ! Tu aurais dû me dire d'arrêter ! Par les mots ou… ou…
C'est à son tour de se mordre la lèvre.
_ Tu as vraiment des problèmes pour communiquer avec moi. Il faut que tu me parles, que tu me dises ce que tu ressens, tout le temps. Comment te faire confiance maintenant ?
Tiens, ça va être de ma faute maintenant !
_ Ce n'est pas une question de confiance, je rétorque mais de pratiques. Je ne veux pas revivre ce que tu m'as faits vendredi dernier… La ceinture, les punitions, tout ça c'est trop pour moi. Je ne te comprends pas Christian. Je ne comprends pas ça.
Je vais le perdre c'est sûr… Ma gorge se noue, et le trou de ma poitrine réapparaît, plus douloureux que jamais.
_ Ana, je t'en prie j'ai besoin de toi.
_ Moi aussi _ ma voix n'est qu'un souffle _ mais je ne peux pas refaire ça, et je sais que tu en a besoin, que c'est comme ça que tu… prends du plaisir. Je ne peux pas te donner ça, tu ne vas être malheureux avec moi.
_ Tu me rends heureux Ana, je m'en suis rendu compte quand tu as quitté l'appartement.
Je secoue la tête, à deux doigts de fondre en larmes. Le serveur choisit ce moment pour réapparaître, déposant deux assiettes fumantes, l'une devant nous et la deuxième de l'autre côté de la table. Il fixe Christian, incertain. Ce dernier opine, et se lève, regagnant sa place sur la chaise tapissée de cuir tandis que le garçon s'éloigne.
Je grimace en regardant l'assiette fumante, notre discussion à fait ressurgir la boule qui a obstruée ma gorge cette semaine. J'ai du mal à déglutir, alors avaler une bavette d'aloyau disproportionnée… Je la repousse, sans y toucher, une main sur le ventre. Il fait les gros yeux, puis sort la bouteille de vin du sceau à glaçons, se sert et la repose à sa place, sans me servir.
_ Tu ne manges pas donc tu bois de l'eau, c'est un ordre.
Je ne peux rien avaler. Je me sens nauséeuse, une bile monte dans ma bouche, dérangeante. Je déglutis, mal à l'aise soudain. L'odeur de la viande ne m'aide en rien à passer cette envie. Je repousse encore l'assiette, la respiration laborieuse. Je n'ai rien mangé aujourd'hui, à part cette maudite cuillère de soupe. Comment se fait-il que j'ai la nausée ?
Je lorgne mon assiette. La bavette n'est pas assez cuite pour moi : la viande à rendue du jus et la graisse dessine des perles huileuse dans cette sauce marron, imbibée du sang de l'animal. Le rouge s'insinue dans les plis du morceau… J'ai un haut le cœur.
A quatre pattes dans les toilettes, je crache mes poumons dans la cuvette. N'ayant rien d'autre à renvoyer que de la salive et cette cuillère de soupe. Je tousse comme une asthmatique. Les spasmes me secouent douloureusement, ma gorge brûle à chaque quinte de toux, comme passée à l'acide. Je tiens mes cheveux d'une main, et ma tête de l'autre. Je revois celles des serveurs et du maître d'hôtel lorsque j'ai couru aux toilettes. Christian payeras surement moins chère le repas, le personnel m'étant mon envie pressante sur le compte d'un produit avarié. Un autre haut le cœur me secoue, je me cambre sur la cuvette, sans rien laisser sortir. Je suis vidée, je n'ai rien, mais mon estomac se tord toujours.
Ma tête tourne, mes tympans sifflent. Je m'assois (comme une merde) sur le sol de marbre de la cabine, le dos appuyé contre la paroi. Le spot du plafond me donne mal aux yeux et renforce mon étourdissement. Mes genoux sont en guimauve, je ne sais pas si je vais réussir à me relever pour sortir et me rincer la bouche à la vasque. Je ne me sens pas bien, vraiment pas bien. Fatiguée. Je veux rentrer chez moi. Les larmes coulent sur mes joues, comme une gamine. Je les essuie aussitôt, mes yeux brûlent, piquent, me démangent.
Merde ! Mon mascara…
Je tends la main vers le dévidoir de papier, arrache quelques feuilles que je presse contre mes paupières.
_ Ana ? Où es-tu?
Mais merde il ne peut pas m'attendre sagement à sa place celui-là ?
Je me redresse, mes genoux tremblent et je chancèle dangereusement sur mes talons. Il tambourine sur les portes, l'une après l'autre à ma recherche. Je tire la chasse après avoir jeté mon papier et m'apprête à l'affronter. Je dois me rincer la bouche.
Je déverrouille la porte et me fait violence pour poser un pied devant l'autre sans m'effondrer.
_ Je t'avais dit que je n'avais pas faim, je murmure en gagnant le lavabo.
J'ouvre le robinet, me rince copieusement avant de m'asperger le visage. Il pose une main sur mon dos, je proteste :
_ Arrêtes, laisse-moi tranquille.
Je m'appui contre la surface qui entoure la vasque, fatiguée. Mes jambes menacent de flancher et mon estomac décide de refaire un tour de montagnes russes. Je hoquète et serre les dents en m'appliquant à respirer le plus calmement possible. Je le vois dans le miroir, tendu et inquiet. Il arrache des feuilles de papiers absorbant du dévidoir accroché sur le mur, à côté de l'évier. Il fait deux tas, en pose un à côté de la vasque et passe le second sous l'eau froide.
_ Tourne-toi.
Son autre main agrippe mes cheveux, qu'il écarte de mon visage, et retient entre ces doigts. Doucement, il passe le papier mouillé sur mon front, puis mes paupières, sur lesquelles il appui un moment.
_ Je veux rentrer, s'il te plait, ramènes moi…
_ Ton front est brûlant.
Ses mâchoires sont crispées.
_ Tu t'es affaiblis, tu dois avoir des carences. Il faut manger.
_ Ne me parle pas de nourriture maintenant !
Je serre les lèvres alors qu'il s'excuse. Je papier mouillé est remplacé par l'autre, et il me tamponne la peau, pour l'essuyer.
_ Je veux rentrer, Christian.
_ Oui.
Son affirmation sonne comme une délivrance, mes jambes flanchent. J'agrippe ces épaules alors que des tâches sombres envahissent mes yeux.
_ Accroches-toi, me prévient-il avant de me soulever dans ses bras pour quitter les toilettes.
Je suis ballottée dans ses bras alors qu'il traverse tout le restaurant, sous les regards inquiets et curieux des autres convives et du personnel.
_ Monsieur, vous avez besoin d'aide ? Voulez-vous appeler les secours ?
Le maître d'hôtel est désarçonné, craint-il que Christian face un scandale ?
_ Inutile, je m'en charge. Mettez l'addition sur ma note de chambre.
Quoi !?
Il avait réservé une chambre ? Je compte bien lui ressortir cette information plus tard. Je n'ai pas la force de le repousser, je suis dans les vapes, complètement.
J'ai la vague impression qu'il quitte un ascenseur. Le bruissement d'un trousseau de clés résonne à mes oreilles. Une porte s'ouvre. Je suis ballotée encore, il tourne, ouvre une autre porte et me dépose, contre quelque chose de doux et de moelleux. J'ouvre les yeux, groggy.
Nous n'avons rien éclairci du tout, nous n'avons pas discuté de la situation, rien n'est clair et me voilà seule avec lui dans la chambre luxueuse d'un hôtel, allongée sur un lit aux proportions gigantesques. Il allume l'une des lampes de chevet design, règle la luminosité à son minimum avant de commencer à se déshabiller.
Je l'observe vider les poches de son pantalon en toile gris : des clefs, son téléphone, de la monnaie, son portefeuille, un billet froissé. Il retire sa montre, la pose sur la table de nuit, et défait une à une ses chaussures et ses chaussettes, qu'il étire et replace à l'intérieur. Il tombe la veste également, défait sa cravate, et pose le tout sur le dossier d'un des fauteuils qui meuble la pièce.
Il se tourne vers moi, songeur, me surprenant dans ma contemplation.
_ On se rince l'œil Mademoiselle Steele ?
Il contourne le lit, nonchalant et vient se poster près de mes pieds. Il se penche, soulève ma jambe gauche et retire ma chaussure doucement.
_ Mon dieu, tu as mis des bas…
Ses doigts sur ma cheville me font frémir. Je ferme les yeux, sentant sa main faire de même avec l'autre pied qu'il repose ensuite. Mes chaussures font un bruit sourd contre la moquette de la chambre.
Le matelas bouge sous moi, alors qu'il s'installe lui aussi dessus. J'entends le froissement des draps. Ses bras se glissent sous mon corps, me soulèvent et me reposent. Quelque chose m'enveloppe alors que mes poumons s'emplissent d'une odeur de lessive.
Oh, ce que c'est bon…
J'ai l'impression d'être dans un cocon, doux, reposant. Je me sens partir, comme si je tombais en arrière, abrutie par la fatigue. Deux bras me ceinture, étroitement, il est derrière moi, je sens son bassin contre le mien, sa chaleur m'irradie.
_ Mon ventre, doucement…
Mon murmure paraît faiblard. Je déglutis alors qu'il desserre un peu son étreinte. Je plonge dans un sommeil lourd, réparateur, bercée par son odeur familière.
La chaleur me réveille, écrasante. J'ouvre un œil et constate qu'il s'est enroulé autour de moi, lourd et brulant. Sa chemise est toute froissée, il a dû transpirer car elle moule son torse et met en forme les courbes rondes de ses épaules. Ses bras m'entourent, ses jambes également et je manque d'air. J'ai passé cette longue semaine seule dans mon lit, je ne suis plus habituée à avoir aussi chaud en dormant.
_ Christian.
Il grogne, resserre l'étau de ces bras alors que je grimace. Ce n'est visiblement pas la bonne tactique. Qu'est-ce qu'il est lourd quand il dort… je vais étouffer. Mes mains plongent sous le drap, j'ai toujours ma robe. Je dé-zippe la fermeture, tant bien que mal, jusqu'en bas avant de tâtonner mon autre flanc, à la recherche d'une seconde fermeture, mais il n'y en a pas. Je me contorsionne tant bien que mal pour retirer la robe, que je fais descendre le long de mes jambes, une fois mes bras dégagés un à un. Je soupire, soulagée avant de fermer les yeux. Mes paupières sont lourdes, comme lestées de plomb. L'obscurité baigne encore la chambre, trouées par les lumières des buildings de l'autre côté de la fenêtre. Pas un seul bruit hormis la respiration du Cinquante Nuance imperturbablement avachis sur moi.
J'ai le corps alanguie, ramollie et mou… Je me sens bien, étrangement détendue et reposée. Une odeur flotte dans l'air, un mélange de chocolat chaud et de pâte feuilletée. Ca sent drôlement bon et pour la première fois depuis dix jours, mon ventre se met à gargouiller.
Je m'étire, un peu confuse, étend les bras sans rencontrer d'obstacles. Je me tourne sur le dos et ouvre les yeux. Le soleil inonde la chambre malgré les rideaux qui ont été tirés. Je le vois, à la périphérie de ma vision, assit tranquillement sur un fauteuil il consulte son Mac, un mug dans la main gauche. Il souffle sur sa tasse, avale une gorgée alors que ces yeux dérivent vers moi. Il est enroulé dans un peignoir blanc, largement ouvert sur son torse.
_ Bonjour, fait-il : bien dormi ?
Un sourire malicieux étire ses lèvres alors qu'il me détaille. Je baisse les yeux, me voit en sous-vêtements et rougi bêtement. Je me redresse, à la recherche de ma robe, elle n'est pas par terre. Je gagne l'autre côté du lit pour vérifier également, mais rien. Je soulève les draps, sans la trouver.
_ Où est ma robe ?
_ Confisquée.
J'ignore la tête que j'ai mais il rit de bon cœur, referme son ordinateur et pose son mug sur le guéridon à côté du fauteuil.
_ Je l'ai déposée au pressing de l'hôtel. Taylor est parti chercher des affaires pour toi.
Il me ramène un autre peignoir blanc, à l'effigie de l'hôtel que j'enfile avant de nouer la ceinture. Je remarque alors le « petit » déjeuné, apporté sur une desserte. Elle déborde littéralement : des viennoiseries, des petits pains, des toasts, des pancakes dorés, des céréales, du jus d'orange, du beurre, des confitures, une carafe de café, une théière, et sur une petite coupelle, posée à côté d'une large tasse : un sachet de Twinings English Breakfast Tea.
Je ne peux retenir mon sourire.
_ Je t'en prie, manges Anastasia.
Il s'assoit sur le lit, pousse la desserte vers moi alors que je me rassois.
_ Tu ne vas pas recommencer à me gaver à la cuillère comme hier. Tu as vue comment ça s'est terminé.
_ Effectivement, je ne prendrais pas ce risque mais… Je pourrais aussi t'attacher et te faire manger jusqu'à ce que tu me supplie d'arrêter.
Je lève les yeux, il ne rigole pas. Je dégluti, et me verse une tasse d'eau, dans laquelle je trempe mon sachet de thé.
_ Détends toi, voyons.
Sa main effleure ma joue.
_ Je suis vraiment désolé pour vendredi. Je me suis conduit d'une façon stupide… et toi aussi.
_ Christian, si tu veux que je mange : change de sujet.
Il se tait, me regarde déposer le sachet humide sur la coupelle et touiller ma tasse. Je porte le breuvage à mes lèvres, avales quelques gorgées et repose la tasse.
_ Manges, insiste-t-il.
_ Oui Monsieur !
Je fulmine, lui me regarde, les yeux assombrit. Merde, il ne rigole vraiment pas. Je me saisis d'un toast, le mâchonne, histoire de voir si mon estomac ne se rebelle pas. J'y ajoute de la confiture, et mange, sagement. _ Encore un, suppli-t-il.
_ Non.
_ Sinon je t'attache…
_ Tu n'oserais pas, je fulmine.
Il sourit, mais ce sourire n'atteint pas ces yeux, qui me fixent, avec malice. Mon cuir chevelu picote. Je repose ma tasse, vide et me saisit d'un autre toast que je mange aussi, de bonne grâce. Une fois mon petit déjeuné terminé, il repousse la desserte, loin du lit, sur lequel il s'allonge.
_ Nous avons une conversation à terminer.
Il est derrière moi, sa main rode sur mon dos, effleure le peignoir. Mon cœur tressaute nerveusement, et ma conscience chausse ses lunettes en demi-lune.
_ Tu me manques Ana, tu me manques terriblement… J'ai besoin de toi.
Je m'attendais à tout sauf à ça… Le matelas bouge, il se redresse et m'enlace brusquement.
_ Tu me manques aussi Christian. Ces derniers jours ont été… difficiles.
Son souffle effleure ma gorge :
_ J'ai une proposition à te faire…
Encore. La boule remonte dans ma gorge alors que mon corps réagit au quart de tour, s'embrasant littéralement. Je dois me reprendre. Je dégluti à nouveau, et souffle en écartant un peu ses bras:
_ Toute cette histoire a commencée par une proposition.
_ Une proposition différente, rétorque-t-il aussitôt.
Il veut qu'on baise ? Là, maintenant ?
Evidemment, chérie : regarde comme il tire la langue ! Ma déesse intérieure a ressorti sa panoplie : rouge-à-lèvre-salope-talons-aiguilles. Tout cela va trop vite, nous n'avons pas encore discuté.
_ Christian, je… Non, je ne veux pas de ça maintenant.
Je m'écarte, enfin essaye, car son étreinte s'est resserrée. Si je ne proteste pas maintenant, je serais incapable de le faire s'il commence ces avances :
_ Tu me dis qu'il faut qu'on parle et tu es là à me proposer de coucher avec toi, dans cette chambre d'hôtel en espérant que j'accepte, alors je suis désolée mais c'est non.
Il se fige, un bref instant, comme surpris :
_ Ana, même si j'en ai envie, je ne parlais pas de sexe mais d'un accord, entre toi et moi, qu'il faudrait passer, si jamais tu voulais revenir, malgré ce qu'il s'est passé. Un accord dans lequel tu aurais davantage de libertés.
Je soupire, il a vraiment besoin d'un papier pour se lancer dans une relation ?
_ Christian, j'en ai assez. Je ne veux plus de règles.
_ Justement.
Je me retourne, surprise, et tombe dans ses yeux, ravageurs et brulants. J'ai la bouche sèche tout à coup.
_ Dis-moi ce que tu veux.
Je ne sais pas quoi lui dire, la surprise paralyse mon cerveau.
_ La ceinture est à bannir, il me semble.
Je hoche nerveusement la tête en mordillant ma lèvre.
_ Qu'en est-il du reste ? Des canes, des jouets, des punitions ?
Je secoue la tête. Il me jauge, prudent :
_ Et en ce qui concerne la fessée ?
Mes joues s'échauffent, sous son regard inquisiteur.
_ Tu n'as vraiment pas aimé ?
Il insiste sur le mot, alors que mon visage brûle. Je tripote nerveusement la ceinture du peignoir.
_ Seulement avec les boules argentées.
Ma voix n'est qu'un souffle alors que je détourne les yeux en l'entendant rire :
_ Je prends note.
_ Christian, ce n'est pas un contrat. Je ne veux pas que tu rajoutes des astérisques en bas des pages pour le modifier, je ne veux plus de ça.
_ Je l'ai compris, crois moi je n'ai plus l'intention de te faire signer quoi que ce soit. Tu peux même déchirer la clause de confidentialité si tu le désire.
Ses mains saisissent mon visage en coupe, pour l'orienter de nouveau vers lui. Son regard est pénétrant. Je peux cependant y lire une angoisse, qu'il voudrait atténuer, mais qui est bien là, dans l'ombre de ses iris :
_ Ana, je… Je n'ai jamais eu ce genre de relations avant. Je ne connais pas les codes, j'éprouve des sensations que j'aurais réprimées en temps normal. J'ai toujours fui les émotions violentes, mais depuis que tu as débarqué à quatre pattes dans mon bureau… J'ai l'impression de ne plus rien maîtriser, et je n'y suis pas habitué.
Il est tendu soudain.
_ Tu veux plus, tu me l'as dit. Et j'ai compris -trop tard- que moi aussi. Cependant…
Son regard s'assombrit alors qu'il ajoute :
_ Cependant je suis tellement en colère contre toi, que je… Je ne sais pas ce que je serais capable de te faire, si nous étions à l'appartement.
La noirceur de son désir revient hanter mes souvenirs, sombre et dangereux. Je frémis, nerveuse.
_ Mais je sais que tu n'as pas la moindre envie de retourner dans cette chambre pour le moment, et moi non plus…
Il soupire, comme torturé, ces mains toujours sur mes joues frémissent alors qu'il s'approche un peu :
_ Laisse-moi une chance. S'il te plait. Après vendredi, je me suis rendu compte que, je pouvais faire un effort, je pouvais avoir du plaisir avec toi, autrement que dans cette chambre. Jamais je n'avais dormi avec les autres, ni adopté le sexe vanille.
Mon cœur s'emballe, accélère ses pulsations.
_ Dis quelque chose, je t'en prie.
Son odeur emplit mes narines, je cherche désespérément une issue. Ma déesse intérieure bave sur l'ouverture laissée par le peignoir sur son torse. Ses mains quittent alors mes joues, refermant l'encolure de mon propre peignoir.
_ Ana, réponds-moi. C'est difficile de se concentrer quand tu es comme ça.
Sa voix est plus ténue et rauque :
_ Tu n'imagines pas à quel point tu me faisais envie au restaurant hier.
_ Juste avant que je crache mes poumons dans les toilettes par ta faute.
_ Ma faute?
Je tripotte à nouveau ma ceinture sous son regard inquisiteur :
_ Tu me rends nerveuse, Christian. Je ne sais pas sur quel pied danser quand tu es là. Tu voulais que je sois ta soumise, mais tu aimais mon insolence et mon sens de la répartie pour les utiliser et me punir quand tu le désirais. Maintenant que j'ose te rentrer dedans, et refuser, tu reviens, en disant que tous ces trucs que tu utilises, qui remplissent la chambre rouge, ne vont plus t'être indispensable.
Je marque une pause, reprend mon souffle :
_ Tu l'as dit toi-même, tu n'as connu que ça jusqu'à maintenant et la tu veux me faire croire que tu peux t'en passer pour que je revienne… Je ne pense pas que tu y parviennes.
_ J'y parviendrais seulement si tu restes.
Il ne comprend pas où je veux en venir. Je desserre l'étreinte de ses bras, m'écarte un peu pour le regarder :
_ Mais cela va te manquer, tu vas en souffrir.
_ Crois-moi Ana, ces derniers jours sans toi m'ont convaincus.
Il persiste dans son obstination aveugle.
_ Je ne veux pas que tu sois frustré.
Son regard est brûlant soudain, alors qu'il rétorque, d'une voix rauque :
_ J'étais paumé et frustré pendant dix jours Ana, dix interminables jours sans toi. Frustré de t'avoir bêtement perdue, à cause de mes pratiques salaces… Ma frustration n'est plus dans ces choses que je voulais te faire avant, mais dans ce vide que tu as laissé en partant.
Il s'approche encore, envahissant mon espace vitale déjà fortement fragilisé par sa présence, toute proche.
_ J'étais frustré hier soir, lorsque je t'ai couché sur ce lit que j'ai partagé avec toi, sans rien oser faire, de peur de paraître déplacé.
Je le dévisage, c'est vrai qu'il n'a pas abusé de la situation. Il s'avance encore, sa main posée sur mon cou, longue le tissu du peignoir. Mon corps frémit sous ce touché qui brûle presque ma peau. Ma déesse intérieure agite un éventail devant son visage cramoisi.
_ J'étais frustré en me réveillant ce matin, pour te découvrir dans ces sous-vêtements horriblement alléchants.
Sa bouche, toute proche, longe ma mâchoire, sans vraiment la toucher, déclenchant une traîner de feu qui se répand de mon visage au reste de mon corps.
_ Je suis… horriblement frustré de me retenir, là, maintenant.
Ses lèvres, se plaquent sur les miennes avec empressement, comme s'il craignait que je parle, que je me débatte. Son souffle, perd de sa régularité alors qu'il me pousse contre le matelas sans ménagement.
_ Ana, je t'en prie… Je t'en prie…
Ses baisers descendent le long de ma gorge, se frayent un chemin dans l'échancrure du peignoir. Tout cela va trop vite. Il va trop vite, je suis paralysé par le désir et la nervosité. Ma tête va exploser.
_ Ne me repousse pas, supplie-t-il.
C'est plus fort que moi, je pose mes mains sur ses épaules, pour l'arrêter, il sursaute :
_ Christian !
Un soupire contrit lui échappe, c'est presque un gémissement douloureux. Ses bras m'enserrent, il pose sa joue sur le haut de ma poitrine, comme s'il voulait me retenir.
_ J'ai besoin d'une douche, avant… s'il te plait.
J'ai beaucoup transpirée durant la nuit, j'ai besoin de cette douche, pour être plus à l'aise et me laisser aller. Il obtempère, après quelques secondes, me regarde alors que je quitte maladroitement ses bras puis le lit :
_ Je t'accompagne.
