J'enrage sur mon siège au bureau le lendemain midi. Evidemment, la réunion à lieux aujourd'hui, dans une demi-heure. Christian vient de m'envoyer un mail, pour me dire qu'il a du retard et que par conséquent, il est impossible de nous voir aujourd'hui.
Bien qu'il m'en coûte de l'admettre, je dois avouer que je suis frustrée. Très frustrée. J'ai enfilé la robe prune de Kate, celle qu'il préfère, je me suis même maquillée, et tout ça pour rien… Ma conscience me lance un regard dédaigneux, et tourne une page de son exemplaire des œuvres complètes de Charles Dickens. Je suis stupide d'y avoir crue, malsaine d'avoir eu envie de le faire baver pour le reste de l'après-midi.
La frustration de ce rendez-vous manqué est dotant plus grande qu'il est juste en face de la SIP, à une dizaine de mètres seulement de l'immeuble.
Elizabeth émerge du bureau de Jack pour me faire signe de la rejoindre. J'emporte ma pile de feuilles en prenant garde de ne pas les mélanger et avance d'un air, que j'espère, motivé…
La réunion longue, laborieuse et tendue s'achève seulement à seize heures. Je suis vidée. L'un des plus gros contra viens d'être conclu aujourd'hui et nous n'avons pas le luxe de fêter ça en grande pompe : il faut bûcher tout de suite pour espérer tenir les délais. Jack est sur le dos de tout le monde, cris des recommandations à tout bout de champs lorsqu'il n'a plus la patiente de nous les communiquer par téléphone. Tous les collègues peuvent ainsi en profiter… La journée s'achève au pas de course et je suis littéralement sur les rotules en passant la porte de l'appartement.
Je me déchausse mollement et traîne ma carcasse jusqu'au canapé sur lequel je m'écroule avant de fermer les yeux. C'était sans doute la journée de boulot la plus intense depuis mon entretien d'embauche…
Je sors de ma torpeur en sursaut. Un peu confuse mais toujours aussi fatiguée, j'ouvre les yeux pour regarder ma montre : il est passé vingt heures. Je me redresse, baille à m'en décrocher la mâchoire quand soudain la sonnerie de l'interphone me fait à nouveau sursauter. Deux tonalités brèves puis une troisième, plus prolongée.
Je gagne le couloir, le cœur battant et décroche :
_ Oui ?
_ Mademoiselle Steele.
Cette voix je la reconnais entre toutes. C'est lui, il est en bas. Mon Cinquante Nuances veut entrer chez moi.
_ Bonsoir, Monsieur Grey.
Ma voix est moins assurée que je ne l'aurais voulue.
_ Aurais-tu la gentillesse de me laisser entrer? A moins que tu ne préfères que j'appelle ce chère Taylor ?
_ Tu es incorrigible.
_ Je dois bien le reconnaître.
Cette concession qu'il me fait sans cérémonie ni négociation me surprend un peu.
_ J'ai pris une bouteille de vin, ajoute-t-il, comme si il détenait là un passe-droit, un alibi justifiant sa venue.
_ Je croyais que mon état ne me permettait pas de boire ?
_ Un verre ne te tuera pas, rétorque-t-il : et puis je suis là, tu ne risques rien.
Ça c'est moins sûr. Raille ma conscience.
_ Arrêtes Christian, je sais très bien pourquoi tu es là.
Moi aussi, moi aussi ! Chantonne gaiment ma déesse intérieure, qui vient de sortir la tête de la pile de mouchoirs dans laquelle elle s'était engluée depuis plusieurs jours.
_ Ana, je ferais ce que tu voudras que je fasse. Ce soir, cette nuit : c'est toi qui décide si je peux dormir ou non avec toi, si tu préfères que je rentre chez moi…
La dernière option ne semble pas l'enchanter le moins du monde. Doucement, il redemande :
_ Je peux entrer ?
Pour toute réponse, je laisse mon doigt appuyer sur l'interphone.
Il monte les marches quatre à quatre, le bruit de ses enjambés rapides résonne. J'espère qu'il n'a pas amené une bouteille de champagne ou l'ouverture risque d'être explosive. Il frappe et ouvre aussitôt. J'ai beau reculer, nous tombons nez à nez dans l'embrasure de la porte. Je retiens mon souffle alors que ma bouche s'assèche dangereusement.
Il arbore un sourire, qui se fane un peu en me voyant. Ses yeux orageux se vrillent sur mon visage :
_ Tu as l'air fatigué. Ça va ?
Je referme la porte derrière lui :
_ Un peu, mais ça va. Je dormais avant que tu n'arrives.
_ Oh…
Je gagne la cuisine, où il me suit comme une ombre.
_ Tu as prévue quelque chose à manger pour ce soir ?
_ Euh, non.
Je ne comptais pas manger et il le devine sans mal. L'orage dans ses yeux gronde, il me foudroie d'un regard hautement désapprobateur avant de passer devant moi pour ouvrir le frigo, sans même me demander si j'ai faim. Il soulève les boîtes préparées par Gail, avant d'en sortir une qu'il dépose sur le plan de travail :
_ Le poisson ira très bien avec le vin blanc que j'ai amené. Je te laisse t'en occuper. Où sont les verres ?
_ Euh, c'est Kate je crois qui les a rangé, mais je ne sais pas où.
Il ouvre les placards un à un tandis que je sors un plat dans lequel faire réchauffer les pavés de poisson : du saumon, accompagné d'une sauce blanche et de petits légumes. Décidément, Madame Jones ne fait pas les choses à moitié…
_ Et que comptais tu manger si je n'étais pas venue ?
Il ouvre les tiroirs à présent, la bouteille de vin dans sa main. Je garde le silence, embarrassée, alors qu'il soupire :
_ Ana, qu'est-ce que je vais faire de toi ? Il faut que tu manges ! Je crois te l'avoir assez dit. Regarde-toi, tu tombes de fatigue depuis une semaine, et si tu ne manges pas… Ce n'est pas bon.
Il déniche un tire-bouchon, et remplit les deux verres posés sur le bar qui sépare la cuisine de la salle avant de se tourner vers moi. Il porte un jean sombre, moulant, ainsi qu'une chemise blanche, à la coupe avantageuse. La vue de son col ouvert sur la naissance de son torse arrache un filet de bave à ma déesse intérieure qui trépigne d'impatience… Mes doigts se mettent à trembler lorsque j'allume le four, et je prie intérieurement pour qu'il n'y fasse pas attention ou qu'il mette ça sur le compte de ma fatigue.
Il s'approche, et je déglutis nerveuse. Il me tend un verre que je saisis aussitôt, nous trinquons et je le porte à mes lèvres. Christian avale lui aussi une gorgée avant d'écarter son verre pour me réprimander :
_ Va doucement, tu as le ventre vide.
Je fais la moue, ayant la désagréable impression d'être une enfant qu'on gronde et qu'on remet en place constamment.
_ Tu as passé une bonne journée ?
Ma diversion me permet de m'écarter un peu. Je gagne l'une des chaises du bar sur laquelle je m'assois.
_ Ne pas te voir ce midi était… contrariant. Je ne suis pas habitué aux imprévus. Tout cela était très long.
Il contourne doucement le bar pour me rejoindre de l'autre côté. Il empiète sur mon territoire, sur ma zone sécuritaire, absolument indispensable pour que je garde les idées claires.
_ Ne le prend pas mal, mais tu as une mine affreuse.
J'acquiesce, avalant une gorgée de vin avant de rétorquer :
_ Je te remercie !
_ Ana, tu sais que ce n'est pas ça que je sous-entends.
Sa main s'avance, trop vite pour que je ne l'anticipe. Il caresse ma joue du bout des doigts et je frissonne.
_ Nous irons coucher tôt, ça ne me dérange pas.
Il s'écarte brusquement, me laissant pantelante, en proie à mon imagination qui profile plusieurs suites à notre petit dîner en tête à tête. Il met la table de lui-même, après avoir ouvert à plusieurs reprises les placards.
_ Tu dors ici ?
Mon cœur tressaute et ma conscience est aux aguets.
_ Si tu me le permets, j'en serais ravi.
Le sourire qu'il me lance est à deux doigts de me faire céder mais je résiste, ou du moins, je feins de résister.
_ Je vais y réfléchir.
_ Ne réfléchit pas trop Ana.
Son regard me prouve par A+B qu'il brûle d'envie de rester là, et qu'il lutte pour respecter mes décisions.
_ Je ne suis pas sûr que « dormir » soit le verbe adéquat avec tes intentions.
_ Ah bon ? Et quel est le verbe auquel tu penses ?
_ Christian tu le sais très bien.
_ Non je ne sais pas, éclaire moi.
Il arbore un sourire carnassier.
_ Arrêtes ça, s'il te plait ça n'a rien de drôle.
Il s'avance encore, pose son verre et me dévisage :
_ Je suis sérieux. Tu dois me faire confiance, c'est toi qui décide ce soir, ce que tu m'autorise à faire ou non. Je ne ferais rien sans ton accord préalable, il va falloir que tu communique avec moi.
Nous mangeons en silence. Lui plus que moi. Comme de coutume, il regarde d'un air dubitatif le contenue de mon assiette. C'est étrange de le revoir ici, avec moi, de l'autre côté de la table. D'être à nouveau ensemble, de se comporter comme si presque tout allait bien. Presque, je dis bien car je n'arrête pas de me demander ce qu'il a derrière la tête, ce qu'il compte vraiment faire. J'ai du mal à croire qu'il va se tenir là, bien sagement de son côté de lit pour me laisser dormir… En même temps, je ne pense pas que je parviendrais à me retenir d'être contre lui, de le sentir là près de moi sans pouvoir le toucher.
Le silence est un peu embarrassé. Le goujat me sourit, mais il ne fait rien pour le briser, ou pour me mettre à l'aise. Il attend patiemment que ce soit moi qui ouvre la bouche, qui fasse un effort de communication… Je me mure dans le silence un moment, le regardant mâcher lentement son poisson. Le jeu de ses mains sur la table est troublant, de même que celui de ses doigts autour de son verre à pied.
_ Tu ne travailles pas demain ? Je demande oppressée soudain.
Nous venons de terminer et je débarrasse nos assiettes tandis qu'il consent à ramener le plat vide dans la cuisine.
_ Si, pourquoi ?
_ A quelle heure dois-tu te lever ?
_ Je ne suis pas pressé. J'ai un entretient demain matin à dix heures, ce qui me laisse tout le loisir de rester ici avec toi, si tu le permets.
Je sens son regard brûler mon dos alors que je dépose nos assiettes dans l'évier. Il attend une réponse c'est évident. Sa patience a d'ailleurs atteint ses limites puisqu'il me rejoint. Ses bras se glissent autour de ma taille et il me presse contre lui doucement.
_ Alors que décides-tu ?
Son odeur si familière m'emplit les narines, je me fige, confuse. C'est trop d'un seul coup.
_ Ana s'il te plait…
Ses doigts font frémir mon ventre, qui semble palpiter et s'échauffer sous leur touché. Il enserre mes hanches avant de me serrer un peu plus contre son bassin.
_ Je t'ai dit de ne pas trop réfléchir. Si tu en as envie dis-le-moi et si ce n'est pas le cas je dois le savoir aussi. Tu ne veux plus de règles, tu me l'as dit, mais tu as surement des limites à négocier, non ? Alors dis-moi celles que tu apposes pour cette nuit. Tu dois me parler.
Il a raison. J'ai envie qu'il reste mais ma fierté et ma conscience déplorent que je baisse les armes si rapidement. Ma déesse intérieure quant à elle, me supplie affalée sur le sol les mains jointes pour qu'il partage mon lit cette nuit. Je ne sais plus qui écouter…
Son étreinte se desserre alors brusquement, me laissant pantelante contre le plan de travail qui entoure l'évier.
_ Je ne veux pas m'imposer, je ne veux pas que tu te sentes mal à l'aise.
Je me fige de surprise et retiens mon souffle en me tournant vers lui. Il remet déjà sa veste enfilant une manche, puis l'autre, tout en gagnant l'entré.
_ Je ferais mieux d'y aller dans ce cas, il vaut mieux que je te laisse tranquille cette nuit
Mon cœur tressaute douloureusement et mes jambes avancent vers lui, comme muées par un instinct étrange.
_ Non !
Mon cri nous fige tous les deux. Honteuse, j'ai le visage en feu lorsqu'il se retourne vers moi. J'ais sans m'en rendre compte, posée ma main sur la sienne. Je la retire vivement, prête à marmonner des excuses lorsqu'il s'en saisit, ses doigts pressant les miens avec force m'empêchent de faire volteface.
Ses yeux se posent sur moi, avec insistance, leur gris se mue en une lave en fusion. Je n'aie pas le temps de réagir, il se saisit de mon autre bras et me pousse contre le mur. Mon dos fait un bruit étouffé en rencontrant la cloison.
_ Ana…
Sa voix rauque s'éteint lorsque sa bouche se plaque sur la mienne. Son corps, lourd et chaud, se presse délicieusement contre le mien, me bloquant davantage contre le mur alors qu'il maintient toujours mes bras. Je n'arrive pas à m'en dégager : sa poigne est implacable.
Je cède, sans avoir vraiment lutté, sans savoir pourquoi il me faudrait lutter d'ailleurs… Mon cuir chevelu crépite, et les étincelles semblent gagner mes reins. Je lui rends son baiser, un peu timidement au début, mais mon courage revient lorsqu'il tente d'étouffer un gémissement rauque. Il s'écarte, juste un peu, le front appuyé contre le mien :
_ Je peux rester ?
Je hoche mollement la tête.
_ Dis-le moi.
_ Oui.
Il retient sa moue,
_ Je n'aie pas entendue.
_ Oui, Monsieur Grey vous êtes autorisé à partager ma chambre !
Un grand merci pour vos commentaires!^^
