Merci pour votre enthousiasme et votre patience! ^^"


Chapitre II:


On frappe contre le battant de la porte. Des coups bruyants, hargneux. Je vois la porte vibrer à chaque choc. Mon cœur bat à tout rompre, mon souffle se bloque. Elle reste allongée, elle ne bouge pas, étendue là.

_ Ouvre sale pute !

Mes dents claquent, je rampe sur la moquette pour me glisser entre le canapé miteux et le mur.

Il va partir, il va partir, il va partir.

Un coup plus violent fait sauter la clenche. Il est suivit d'un rire sardonique. Des pas lourds, se rapprochent. Je cache ma tête entre mes genoux.

_ Alors ! Mon fric, il est où? Qu'est-ce que tu fous encore là à dormir…

Sa voix s'éteint soudainement et un silence étrange se met à peser.

_ Eh ! Arrêtes ça !

Le canapé frémit, il la gifle, plusieurs fois. Mais elle ne proteste pas, elle ne dit pas un mot.

_ Bordel… c'est pas vrai !

Le canapé tremble cette fois, un autre coup vient de partir, la heurte avant d'être absorbé par le sofa, qui l'encaisse dans un mouvement de recul qui me presse contre le mur.

_ Réveilles-toi ! Allez, salope réveilles-toi !

Je ferme les yeux, lorsque d'autres gifles résonnent dans le salon silencieux. Une, deux, trois, quatre… cinq. Il s'arrête. Je l'entends souffler, haleter, puis jurer entre ces dents.

_ Putain de merde !

Son ombre, gigantesque, se découpe sur la moquette. Un instant, je redoute qu'il ne fasse un pas de plus et me découvre ainsi prostré. Je sers mon chiffon contre ma poitrine et retiens ma respiration. La silhouette s'écarte, puis disparait tout à fait. La porte d'entrée claque.

Je ferme les yeux, soulagé, mais lorsque je les ouvre, c'est à mon tour d'être debout devant la porte d'entrée défoncée. Je la pousse doucement et pénètre à pas timides dans la maison silencieuse. Je traverse le petit vestibule qui mène au salon et découvre allongée sur le canapé miteux, une jolie brune. Je m'approche sans qu'elle ne bouge, les yeux clos, le corps détendu. Accroupi, je caresse sa joue, froide, recouverte de cheveux. Je les écarte. L'horreur me fige dans mon geste :

_ ANA !

Elle ne réagit pas. La panique m'étreint, m'étouffe tandis que je la secoue violement pour tenter de la réveiller. La violence de ma réaction m'arrête et me fait reculer. Je me comporte comme il s'est comporté…

Je me réveille en sursaut. Un cri fait encore écho dans la chambre. Redressé sur le matelas, j'étends le bras en un geste instinctif, mais ne rencontre que la place vide à côté de moi. Mes doigts palpent le drap froissé et humide, sans rencontrer son corps. Je gémis dans l'obscurité, percuté par la solitude. Ma poitrine se compresse, comme si mes côtes tentaient de se replier sur elles-mêmes, entravant mes poumons et ma respiration. J'attrape l'oreiller dans lequel j'étouffe un feulement hargneux.

Ana, Ana, Ana…

J'inspire difficilement. L'obscurité est troublante, inquiétante même. Enfant, j'ai longtemps eu peur du noir et cette crainte infantile semble rejaillir avec davantage de force. J'allume ma lampe de chevet, éclairant la pièce d'une lumière réconfortante. Mais celle-ci me permet d'envisager l'immense lit sur lequel je me trouve, les murs blancs, dépourvus de cadres et de photos, la porte de mon dressing, que j'occupe seul, malgré sa démesure… toute cette pièce sans vie. Le silence m'assourdit.

Je me lève lentement. Mes pas me mènent hors de ma chambre et me conduisent jusque dans la sienne. J'ouvre la porte, allume la lumière et marque un temps d'arrêt sur le seuil, saisit par l'odeur qui flotte encore ici. Une fragrance douce et florale… son parfum.

Mme Jones n'est pas encore venue nettoyer la chambre, si bien qu'elle est restée dans le même état dans lequel Ana l'a quittée samedi matin. Le lit est défait et les oreillers enfoncés. Le verre d'eau est encore sur la table de nuit. Je remarque quelque chose posé sur la couverture, un petit paquet qui n'y était pas. Je m'approche, incrédule. L'aurait-elle oublié dans sa précipitation ? Tenais-je là une excuse pour la revoir ? Mon cœur s'emballe étrangement à la lecture du mot qui l'accompagne : « Ça m'a rappelé un bon moment, merci. Ana. ». Mes doigts tremblants se saisissent de la boite, que je tourne pour découvrir la maquette d'un petit planeur Blanik L23 à monter soi-même.

Ana…

C'est un cadeau. Elle a pensé à moi. Elle aurait très bien pu s'en débarrasser, mais elle a tenue à me le donner. Je presse la boîte contre moi, comme un gamin qui accapare un jouet malgré les revendications des autres. Pour la première fois, une petite lueur d'espoir se met à poindre. Une résolution m'étreint, m'oppresse, me rend nerveux et impatient : il faut qu'elle revienne !

Mon Flyn intérieur arbore un sourire énigmatique mais satisfait.

Le léger désordre de la chambre contraste avec la rigueur qui sévit dans la mienne et je me surprends à sourire, moi aussi. J'avance un peu, effleurant d'un regard le lit, les meubles, la porte de la salle de bain ouverte et celle de son dressing, que j'ouvre.

Ah, Mademoiselle Steele…

Les quinze n'ont pas eu le moindre scrupule à embarquer leur garde-robe lorsque leur contrat s'est terminé. Qu'aurais-je fait de ces vêtements de toute façon ? Mais pas elle… Elle n'a rien emporté. La garde-robe est toujours là, complète et intacte. Je souris, à la fois amusé et amer. Pourquoi ? Mes doigts effleurent les étoffes soyeuses et douces alors que la réponse me revient en mémoire :

« Je ne veux rien qui puisse me rappeler à ton souvenir. »

Mon bras tremble un peu, mais je n'y prête pas attention.

Elle doit revenir !

Déposant le Blanik à mes pieds, sans vraiment réfléchir, je décroche un à un les cintres, que j'empile sur mon bras avant de regagner ma chambre où je les dépose sur le lit. Je retourne dans la sienne, ouvrant les tiroirs de la commode dans laquelle sont rangés les sous-vêtements que j'ai fait acheter à son intention… Ceux qu'elle n'a pas portés – la plupart il faut l'avouer – ont encore leurs étiquettes. Ce sont les plus osés, les plus transparents, qui ont été relégués au fond du tiroir. Une vision fugace me traverse l'esprit : elle, le visage rosit et la mine déconfite découvrant pareils ensembles…

Reprenant mes esprits, j'emporte le tout dans la chambre. Un autre voyage m'est nécessaire pour apporter le reste : quelques paires de chaussures, des sacs, une trousse de maquillage et mon petit planeur, qui atterrit sur la table de nuit. J'ouvre alors la porte de mon dressing – une véritable pièce – allume la lumière et entreprend de faire de la place. L'ordre, la symétrie, les pilles parfaites de pulls, les cintres sur lesquels reposent mes chemises, sont chamboulés par l'arrivée de robes et de petits hauts. Une pile de jeans et de slims viennent côtoyer mes pantalons de costume et les présentoirs sur lesquels reposent mes cravates, soigneusement pliées, sont retirés et poussés sans cérémonial pour faire place à ses sous-vêtements. Je serre également mes chaussures et dispose les siennes sur les présentoirs prévus à cet effet. Je contemple le résultat, avec satisfaction.

Pauvre cinglé, tu rêves éveillé ! Et si elle ne revient pas ?

Mon Flyn intérieur grimpé sur sa bibliothèque, lui envoie avec dédain son intégrale de Freud dans la figure.

Je soupire, contrarié, mais décide d'ignorer cette voix et cette possibilité pour le moment.

oOo

Il est neuf heures. J'ai appelé le bureau pour donner mes directives et pour prévenir Ross que je la plante pour le déjeuner d'affaire. Les réunions se passeront sans moi. L'équipe est compétente et peut très bien se passer de mes services aujourd'hui. Mon absence est même pour certains j'en suis sûr, synonyme d'un début de semaine moins stressant. Le PDG que je suis a une affaire bien plus urgente et hautement plus délicate à régler...

Je m'escrime depuis trois bonnes heures à monter le planeur miniature en suivant les étapes détaillées par le manuel. Cela fait trois heures que je lutte pour ne pas l'envoyer contre le mur… Je suis à la tête de plusieurs entreprises, ce n'est pas un planeur en plastique qui viendra me remettre en cause.

A midi, je brandis triomphalement le petit engin miniature avec une fierté toute puérile. C'est alors que la porte du bureau s'ouvre sans crier gare sur Madame Jones qui entre en fredonnant, son nécessaire de ménage dans les mains.

_ Oh !

Elle me voit et se fige, manquant au passage de lâcher son sceau d'eau.

_ Monsieur Grey ! Je suis navrée, je ne pensais pas que… je ne vous avez pas entendu.

Plantée sur le seuil, elle me fixe avec incrédulité. Il est vrai que je suis encore en pyjama, pas encore rasé ni lavé et que je tiens toujours le petit planeur dans la main tandis que mon bureau est jonché de papiers, de la boite d'emballage, du manuel d'explication en accordéon et des sachets plastiques qui contenaient les différentes pièces.

_ Est-ce que… tout va bien ? demande-t-elle visiblement inquiète.

_ Oui. Je vous laisse faire, je viens de terminer.

Je me lève, fait une boule grossière des détritus que j'emporte avec moi pour les jeter dans la poubelle de la cuisine. J'entends ses pas qui me suivent.

_ Je suis vraiment navrée. Vous mangez ici ce midi ? C'est que je fais habituellement les courses le lundi matin, je n'ai pas encore eu le temps de préparer le repas et…

_ Ne vous en faites pas, je suis sûr que vous avez de quoi me faire un sandwich.

Elle contourne le bar pour vérifier le frigo avant d'opiner, sortant déjà des baguettes du congélateur.

_ Une seule devrait suffire. Sauf si bien sûr, vous en prenez.

Elle m'étudie à nouveau, rangeant la deuxième aussitôt.

_ Je vais prendre une douche. Je reviens manger d'ici quinze minutes.

_ Entendu.

Je l'observe s'afférer un instant. Consciente de ma présence, elle me regarde un moment, puis semble perdre de son impassibilité habituelle en m'avouant, gênée :

_ Votre BlackBerry était resté sur le bar, Monsieur. J'ai pensé que vous l'aviez oublié aussi j'ai… cru bon de d'envoyer Taylor à votre bureau pour vous l'apporter. Je suis désolée, il n'a va pas tarder à revenir sans doute, puisque vous n'y êtes pas.

Ciel, ne puis-je prendre un jour de congé sans perturber tout le personnel ? Je reprends le chemin de ma chambre, en secouant la tête.

oOo

Mon mode de vie me rend trop méfiant, trop agressif, trop solitaire… Je ne peux pas continuer à vivre ainsi, je ne peux m'y résoudre. Je dois faire quelque chose. Pas seulement à cause des cauchemars, mais à cause d'elle. Je l'ai laissé partir, sans tenter de la retenir, de me racheter, alors qu'elle venait de se confesser à moi. Comment peut-elle-même m'aimer après ce que je lui ai fait endurer ? Comment ce sentiment a-t-il pu l'effleurer ? Est-elle folle de s'attacher à un homme tel que moi ?

Elle t'a quitté : elle ne peut pas t'aimer !

J'ai beau retourner le problème dans tous les sens il faut que je fasse le premier pas. C'est ma faute si les choses ont mal tournées, c'est donc à moi de rattraper le coup en lui prouvant que je suis prêt à faire des efforts... encore. Mais que puis-je faire ? Mes doigts pianotent nerveusement sur le bois de mon bureau. Mon regard croise alors la miniature blanche du Blanik. Je pourrai lui envoyer un mail de remerciements mais que va-t-elle penser ? Que je n'ai rien d'autre à faire de mes journées que de monter cette maquette. Je dois trouver autre chose. Il faut que je lui fasse moi aussi un cadeau. Quelque chose de symbolique, de fort. Par ailleurs, c'est sa première semaine de boulot, je peux utiliser ce prétexte pour lui présenter mes félicitations.

Sortant mon BlackBerry (rapporté un peu plus tôt par un Taylor aussi gêné que Mme Jones) je consulte une page web à la recherche d'un fleuriste. Il se trouve qu'il y en ait un à seulement deux rues d'ici. Je consulte ma montre : il faut faire vite.

Je quitte l'Escala, informant Taylor que je ne serais pas long et m'engage dans la rue, parmi la foule compacte et pressée de ce début d'après-midi. Le contraste entre la solitude de ma tour et le brouhaha de la rue me déstabilise un instant. La devanture du fleuriste apparaît de l'autre côté de la rue. Une fois devant, je m'arrête, assaillis par le doute et déstabilisé devant la multitude de pots en inox disposés au-dehors, dans lesquels s'entassent une multitude de fleurs colorés. Que dois-je choisir ? Qu'est-ce qui lui ferais plaisir ? Comment me faire pardonner ?

Un vendeur s'affaire dans la boutique à composer des bouquets. J'entre, constatant au passage que d'autres fleurs sont aussi exposées à l'intérieur, essentiellement des lys et des roses.

_ Bonjour monsieur. Puis-je vous aidez ? lance-t-il une fois son bouquet terminé et enroulé d'un papier vert pomme.

Je me racle la gorge :

_ Ce serait pour un bouquet.

Non, sans blague Grey ?

_ De quel genre ? lance-t-il aussitôt en se dirigeant vers les pots.

J'avoue, un peu perdu :

_ A vrai dire je n'en sais rien.

_ C'est pour offrir ?

_ En effet. J'ai des excuses à présenter et je pense qu'un bouquet serait approprié. Que conseillez-vous ?

Il me jauge, ses yeux me détaillant de la tête aux pieds, songeur. Un sourire étire ses lèvres :

_ En tout cas pas de couleurs jaunes ou orangées ! Il ne faudrait pas que votre dame pense que vous allez voir ailleurs. Le rouge conviens mieux à une déclaration d'amour ou à un rendez-vous mais puisque vous devez vous faire pardonner, je vous conseille d'opter pour du blanc.

L'idée me plaît. Je lorgne les roses d'un blanc ivoire. Professionnel, le vendeur énumère les différentes fleurs dont il dispose. Un instant, j'hésite avec des lys d'un parfum remarquable, mais finis par revenir sur mon premier choix. Les roses tiendront plus longtemps. Le vendeur acquiesce.

_ Combien dois-je en mettre ?

Je jauge la quantité présente dans le pot en inox, une trentaine environ :

_ Je prends tout.

Professionnel, le fleuriste compose un bouquet harmonieux et arrondit en plaçant savamment les fleurs une à une avant de les attacher et de les enrouler d'un film transparent. Je regarde encore ma montre, agité :

_ Faites-vous des livraisons ?

_ Bien sûr, Monsieur.

Je lui transmets l'adresse d'Ana, ajoutant une rallonge pour qu'il soit livré en express dès aujourd'hui. Avant qu'il ne l'emmène dans la remise, je demande une carte pour glisser à l'intérieur. Mon écriture est nerveuse, presque illisible tant je suis maladroit.

Reprends-toi Grey !

Je déchire la carte, lui en demande une autre qu'il me tend aussitôt. Je couche mes félicitations sur le papier glacé avec plus d'assurance cette fois. Satisfais, je signe et glisse ma missive dans la petite enveloppe.

_ Puis-je avoir votre numéro ? Un message vous sera envoyé dès que le bouquet aura été livré.

oOo

La journée s'écoule lentement. Assis devant mon bureau, je travaille, mais mes yeux ne peuvent s'empêcher de revenir fixer le BlackBerry. Les fleurs ont été livrées il y a plus de deux heures maintenant et je n'aie pas reçu de réponse ou de remerciements. Pourquoi ne répond-t-elle pas ?

Elle s'en fou! Elle a déjà pris sa décision.

Mon index tambourine sur mon Mac tandis que l'agacement me gagne. Rester à l'Escala aujourd'hui n'était pas une bonne idée. Je retourne bosser demain, il faut que je reprenne les choses en mains, que je m'occupe l'esprit ou je vais finir cinglé.

A vingt heures trente, Madame Jones frappe à la porte du bureau pour m'informer que le dîner est prêt. Je la suis pour m'installer au bar, devant les couverts qu'elle a dressé, l'autre extrémité étant toujours occupée par le Mac et le BlackBerry d'Ana. Elle dépose devant moi une assiette de poulet sauté aux légumes et aux nouilles, que j'engloutis en silence sans vraiment y prendre plaisir sous son regard, qui si je ne m'abuse m'épit avec un air plus sévère qu'à son habitude. Elle reste silencieuse, lavant une à une gamelles et casseroles qu'elle vient d'utiliser.

Je retourne dans le bureau au moment où le portable se met à vibrer. Mon cœur s'emballe et semble tomber dans mon ventre. Je m'empresse de décrocher :

_ Ana ?

Ma voix est étrangement rauque et angoissée. Un rire résonne dans le combiné. Un rire fort, qui ne lui ressemble pas du tout. Cette voix est plus grave, plus posée, plus assurée que celle d'Ana. Il ne me faut qu'une fraction de seconde pour mettre un nom dessus :

_ Elena.

_ Ah, enfin Monsieur Christian Grey daignes me répondre ! Mais visiblement c'est quelqu'un d'autre que tu attendais.

_ Je suis désolé Elena. Je comptais te rappeler plus tard. Tu n'as pas laissé de message au bureau, j'ai pensé que ce n'était pas urgent.

Un autre rire, plus contenu cette fois, accueille ma réflexion :

_ C'est ce que j'ai voulu faire mais on m'a informé que tu n'y étais pas allé de la journée.

Son ton enjoué devient soudain sérieux :

_ Je me suis inquiété.

Mes jambes faiblissent, l'impuissance revient à la charge, m'engloutissant telle une énorme vague, me heurtant de plein fouet. Je m'assoie sur la chaise. Puis-je aborder le sujet avec elle ? Je songe qu'Ana n'apprécierait pas du tout cette idée. Je revois sa moue à Savannah lorsque le sujet « Mrs. Robinson » s'est insinué entre nous.

_ Des complications imprévues, je rétorque évasif en passant une main dans mes cheveux.

_ Je sais que tu te tires les cheveux. Que se passe-t-il Christian ?

Cette fois c'est à moi de rire : un son bref et nerveux qui m'échappe. Décidément, suis-je devenu aussi transparent ?

_ C'est Ana, n'est-ce pas ?

Je déglutis, cherchant mes mots mais les siens devancent ma pensée et heurtent mon oreille :

_ Il s'est passé quelque chose à Savannah ?

Ma main revient dans mes cheveux tandis que je m'affale sur ma chaise en renversant la tête en arrière.

_ Non, tout c'est bien passé. Mais les choses ont… dérapé en rentrant à l'Escala. Au final, elle a préféré partir. C'est tout.

Ma voix vient de se briser. Je tente de respirer calmement mais mon souffle se bloque.

Non pas maintenant ! Merde… ce n'est pas bon.

Elle reste silencieuse quelques secondes, puis reprend la voix pleine de compassion :

_ Je suis tellement désolée. Je pensais qu'aller à Savannah vous rendrez service à tous les deux. Tu ne tenais pas en place lorsqu'on s'est vue l'autre jour. Je pensais vraiment que ça t'aiderais à te projeter avec elle.

_ Ça n'a servi à rien. Du moins ça ne l'a pas retenue.

_ Que s'est-il passé ?

Je soupire lasse, alors que les images reviennent une à une narguer mes yeux. Anastasia le visage rouge et baigné de larmes, le bruit étouffé de ses sanglots, son mouvement de recul dans la chambre lorsque je l'ai rejoint, sa méfiance, son refus, sa froideur en me quittant, son teint livide dans l'ascenseur...

_ Je me suis laissé emporter et elle ne l'a pas supporté à juste titre. C'est entièrement ma faute.

_ Non ce ne peux pas uniquement être de ta faute, Christian-

Je la coupe aussitôt :

_ Assez, je n'ai pas envie d'en discuter, de quoi voulais-tu me parler ?

Elle se racle la gorge à l'autre bout du combiné, visiblement hésitante. Cela ne lui ressemble pas.

_ Eh bien, disons qu'habituellement je passe par ma banque, mais… sur cette affaire les délais sont très courts et je ne suis pas seule sur le marché. J'aurais besoin que tu m'avances de l'argent.

_ Tiens donc. Et quel genre d'affaire t'intéresse cette fois ?

_ Une chaîne d'instituts de beauté à Portland bas de l'aile et a besoin d'un nouvel investisseur majoritaire. Les boutiques auraient besoin d'un sérieux lifting, mais la clientèle est déjà importante et je suis sûre que les bénéfices peuvent grimper en modernisant les locaux et l'offre des soins.

_ Tu maîtrises ce domaine mieux que moi. Envois-moi par mail un descriptif de l'offre, je rentre au bureau demain, j'étudiais tout ça avant d'en parler à mon cabinet. Mais visiblement, tu y as déjà soigneusement réfléchit.

_ Je peux passer si tu veux ? Pour discuter de ça… et du reste.

_ Non Elena, ne te donnes pas cette peine, il faut que je joigne ma banque de toute façon. Je suis très occupé : j'ai du travail à rattraper, je t'appellerais demain.

_ Je voulais parler d'Ana. Si tu as besoin de parler.

Je souffle, mal à l'aise. J'ai l'impression d'être une ado émotive. Je ne veux pas de sa pitié, de sa compassion, de son réconfort. Elle ne doit pas perdre son temps avec ça. Je n'ai que ce que je mérite.

_ Tu es sûr que ça va ? reprend-t-elle face à mon silence.

J'inspire profondément pour poser le ton de ma voix :

_ Oui, ne t'inquiètes pas.

Je n'ai pas flanché cette fois. Je ne dois plus me trahir de la sorte et aussi facilement.

_ Bonne soirée Elena.

Je raccroche, un peu abruptement, mettant fin à la communication avant qu'elle ne tente à nouveau de me faire parler.

Je me couche ce soir-là en silence, sans parvenir à dormir. Mes yeux restent ouverts sur le plafond de la chambre tandis que mon bras est étendu sur cette place à mon côté, vide et froide.