De: Christian Grey
Objet: Demain
Date: 8 juin 2011 14:05
A: Anastasia Steele
Chère Anastasia,
Pardonne-moi cette intrusion à ton travail. J'espère que cela se passe bien. As-tu reçu mes fleurs ?
Je constate que le vernissage de l'exposition de ton ami a lieu demain. Je suis certain que tu n'as pas eu le temps de t'acheter une voiture, et c'est assez loin. Je serais plus qu'heureux de t'accompagner – si tu le souhaites.
Tiens-moi au courant.
Christian Grey
P-DG, Grey Entreprises Holding, Inc.
Je relis mon mail. Mon égo me souffle d'écrire « son AMI » en majuscules, comme elle avait l'habitude de le faire, mais je parviens à me dominer. Néanmoins, je suis agacé. Agacé contre moi-même. Agacé contre elle également : mon bouquet n'a semble-t-il eu aucun effet. C'est encore à moi de venir ramper vers elle comme un chien fautif se tapissant sur le sol tout en regardant sa maîtresse avec culpabilité.
Je n'ai guère le temps de disserter sur ma fierté perdue et enterrée : la réunion préparatoire en vue de futurs travaux au Darfour vient tout juste de commencer. Une dizaine de responsables sont réunis autour de la table, auxquels s'ajoutent deux représentants d'ONG financées par mes deniers et qui évoluent sur place au contact des populations. Je regarde d'un œil distrait le maître d'œuvre défendre son projet de réaménagement du port de Kûsti destiné à faciliter l'acheminement des matériaux vers les régions isolées à l'ouest. Il est très nerveux, bafouille, ne me regarde pas en face. Il est vrai qu'une telle réunion préparatoire a de quoi être la source d'une pression importante mais son âge ainsi que son expérience, devraient logiquement jouer en sa faveur et le rendre plus confiant. Sa nervosité excessive me pousse à me poser des questions sur ses véritables motivations, sur la présence probable d'un vice caché ou d'un coût trop élevé. Je reprends l'épais dossier papier en soupirant et l'épluche avec soin.
Alors que j'attaque le listing des matériaux, l'écran de mon BlackBerry s'allume, indiquant la réception d'un mail. C'est elle ! Son nom s'imprime devant mes yeux et l'espoir flamboie chaleureusement au creux de ma poitrine. Nerveux, je le range dans ma poche, et décide de le consulter sur mon Mac.
De: Anastasia Steele
Objet: Demain
Date: 8 juin 2011 14:25
A: Christian Grey
Bonjour Christian,
Merci pour les fleurs, elles sont très jolies.
C'est sympa de ta part de proposer de m'accompagner mais je vais me débrouiller.
Merci.
Anastasia Steele
Assistante de Jack Hyde, Editeur, SIP
Je me décompose.
Ma langue claque contre mon palais avec agacement.
Deux lignes ? C'est tout ? Deux lignes ?! Elle ne daigne m'accorder que deux petites lignes ? Un simple merci et une invitation à peine déguisée à aller me faire f… voir ? Elle me rejette encore. Pourquoi?
Mon Flynn intérieur hausse un sourcil circonspect tout en me fixant avec insistance.
Oui, je sais parfaitement pourquoi…
Son cul rose vif, ses grands yeux bleu noyés de larmes, son teint blafard et son air apeuré reviennent s'imposer à moi. Mes doigts pianotent vigoureusement contre le bois de la longue table. Je souffle, pour tenter de me calmer. Je ne suis pas seul et je suis de loin celui dont les réactions sont les plus observées. Refermant l'écran, je passe mes nerfs sur le dossier.
La colère me rend productif pour une fois. Je déniche plusieurs pièces commandées en quantités trop importantes pour être vraiment utiles. Ces pièces fabriquées en acier trempé sont de gros gabarits. Elles sont toutes issues de la même chaîne de production. Je vérifie rapidement dans les annexes la liste des fournisseurs, découvrant le nom d'une usine privée. Un léger coup d'œil au maître d'œuvre suffit à renforcer mes soupçons. Ce dernier, le teint livide me jette des coups d'œil nerveux. Un mail me suffit à obtenir son CV et ses récentes activités financières. En à peine quelques minutes, le pot aux roses est découvert : ce type a investi des billes dans l'usine en question. Grossir le carnet de commande pour augmenter les bénéfices et ses dividendes, voilà l'explication. Je crayonne les différents produits concernés puis repose mon stylo. Patiemment, j'attends qu'il termine sa petite explication.
Il est inutile que je sois aussi attentif que prévu. Je relis le mail d'Ana, plusieurs fois, toujours heurté par sa désinvolture et sa tournure assurée. Elle semble si détachée et si froide avec moi. « C'est sympa »… sympa ! Encore cette foutue expression qu'elle emploi à mon égard. Cette expression qui fait ressurgir une vague de souvenirs accompagnée de vin blanc, de glace et de cravate argenté. Je sursaute, baisse les yeux sur mon col de chemise pour me rendre compte que c'est justement celle-là que j'ai choisi de porter.
Les évènements de vendredi sont loin de jouer en ma faveur, mais je ne me doutais pas qu'elle serait autant sur la défensive. Je soupire. Comment faire ? Comment répondre à cela ? Vue la froideur de sa réponse, je suppose qu'il est inutile de tourner en rond. L'expo de son photographe à lieu demain et j'ai besoin d'éclaircir certaines choses…
De: Christian Grey
Objet: Demain
Date: 8 juin 2011 15:03
A: Anastasia Steele
Chère Anastasia,
Pardonne-moi d'insister, mais comment te rends-tu à Portland ?
Christian Grey
P-DG, Grey Entreprises Holding, Inc.
Le maître d'œuvre termine sa présentation au moment où je referme mon Mac. Les deux représentants d'ONG me fixent. Je connais bien l'un d'eux : John Crisp, qui me suit depuis mes premiers projets dans l'humanitaire. Il est accompagné d'une jeune femme plus réservée et plus intimidée par le cérémonial de la réunion mais John qui est un vieux loup de mer, croise mon regard et hausse un sourcil grisonnant. Sa question silencieuse m'est tout à fait compréhensible. Lui aussi désigne le dossier d'un regard insistant. J'approuve d'un hochement de tête et ses yeux se remplissent d'éclats malicieux. Ce type roule sa bosse à travers l'Afrique depuis des années, dans les villages, les dispensaires, il suit les travaux et les organismes à la loupe. Des types véreux, il en a croisé des dizaines au cours de sa carrière et en voir un se faire prendre sur le fait est quelque chose qu'il ne raterait pour rien au monde.
_ Avez-vous des questions ? lance alors notre cher maître d'œuvre.
Ses yeux font un rapide tour de table, passant sur moi plus rapidement que sur les autres. Traditionnellement, c'est à moi d'ouvrir le bal, voilà pourquoi tous se taisent et attendent que j'ouvre la bouche. Ce pauvre imbécile qui n'est pas au courant de cette petite convention, tente un trait d'humour :
_ Tout est clair dans ce cas ?
Je souris derrière mon masque d'impassibilité, il vient de me donner mon entré en matière :
_ Oui, tout est clair pour moi, maintenant.
Une fierté d'enfant gâté traverse un bref instant ses traits, mais je ne le laisse pas espérer davantage :
_ Vous êtes viré.
Un silence plane au-dessus de la tablée, rompu par l'intéressé sur siège-éjectable :
_ Qu-quoi ?
Je ne le quitte pas des yeux tandis qu'il tord nerveusement son paquet de feuilles.
_ Je suis persuadé que vous savez pourquoi, monsieur Ferkings. Vous laisserez vos coordonnées à l'accueil, pour que nous puissions avoir un rendez-vous. Je tiens à vous expliquer mon point de vue sur vos motivations, vos agissements spéculatifs et sur le fait que vous comptiez abuser de la confiance des treize personnes ici présentes, sans compter de celle de milliers de villageois dans l'unique but de satisfaire vos intérêts financiers.
Cette fois il ne balbutie pas, il ne cherche même pas à s'expliquer. Il fourre rapidement son dossier dans son attaché case noire. Le visage cramoisi et les mains tremblantes, il quitte la salle de réunion au pas de course sans ajouter un mot – du moins, rien qui ne soit audible par moi.
oOo
Cet escroc nous fait perdre un temps précieux. La colère, l'agacement et l'impatiente reviennent m'habiter avec hargne. Il faut pratiquement reprendre tout de A à Z. John pourtant de nature sympathique, tire la sonnette d'alarme sur les conséquences de ce retard. Nous passons les deux heures suivantes à remettre en route le projet, à démarcher des entreprises, à dénicher de nouveaux fournisseurs et un nouveau maître d'œuvre pour évaluer les coûts.
A dix-sept heures, la réunion se clôture. Tous quittent la salle, exténués. Les choses sont cependant loin d'être terminées pour moi. Une fois seul, je desserre ma cravate avant de la retirer ainsi que ma veste. On toque à la porte, Andréa apparait dans son indémodable tailleur gris cintré:
_ Monsieur, souhaitez-vous un rafraîchissement ?
_ M. Ferkings est-il venu vous laisser son adresse ?
Elle me dévisage avec surprise :
_ Non.
Je lâche un rire. Je m'en doutais un peu.
_ Je prendrais un grand verre d'eau glacée avec du citron, si vous avez.
Elle approuve et disparait. Discrète et efficace, elle me l'apporte à peine quelques minutes plus tard.
Je consulte de nouveau mon Mac, constatant avec le plus grand agacement qu'Ana ne m'a pas répondu. Il est vrai que mon mail était concis. Peut-être a-t-elle besoin de plus d'explications ? Rampant un peu plus à ses pieds, j'écris en tâchant d'être davantage poli qu'autoritaire, mais sans grande convictions…
De: Christian Grey
Objet: Demain
Date: 8 juin 2011 17:11
A: Anastasia Steele
Anastasia,
Je souhaiterais t'emmener à Portland avec Charlie Tango, afin d'aller plus vite. Mais si ma présence te pose problème, Taylor est à ta disposition, il pourrait t'amener en voiture. Qu'en dis-tu ?
Répond-moi, s'il te plaît.
Christian Grey
P-DG, Grey Entreprises Holding, Inc.
J'appuie sur envoyer et avale mon verre d'une seule traite.
L'impuissance revient m'alourdir de tout son poids. Elle m'écrase sur le fauteuil, la poitrine endolorie. Que faire si elle ne me répond pas ? Que faire si elle décide de se murer dans le silence ? Comment agir si son seul souhait est désormais de m'ignorer ? Suis-je en mesure de la laisser aller seule à Portland pour le voir ? Suis-je capable d'abandonner ?
Merde, ce n'était pas censé se passer comme ça…
Je tire sur mes cheveux, oppressé soudain alors que d'autres visions m'envahissent, plus dérangeantes encore et plus douloureuses. Ce photographe est raide dingue d'elle. Même si visiblement il a des sentiments pour elle, ce type a des vues sur son cul et sur le reste. Cette idée ne me plait pas. Non, ça ne me plait pas du tout. Il va la manger, il va la prendre, il va la voir comme je l'ai vue. Elle va le laisser faire. Elle sera à sa merci : nue, haletante et abandonnée.
NON!
Je me lève d'un bond, furieux. Il est hors de question d'abandonner maintenant.
Ces conjonctures débridées sur les motivations de ce photographe me hantent avec une force dédoublée. Je me sens à nouveau inutile, même au bureau. Je trouve néanmoins la force de m'occuper du virement bancaire pour Elena.
Par précaution, j'ai toujours une tenue de sport au boulot. Au lieu de rentrer directement, je passe mes nerfs à courir dans Seattle, le long des docks et de la Marina. Lorsque je passe le seuil de l'Escala à vingt-deux heures, Mme Jones exprime son soulagement. J'engloutis mon diner tardif avant de disparaître dans mes quartiers.
La nuit est terrible. Les ténèbres étendent leur ombres, toujours plus grandes, toujours plus menaçantes. Les cauchemars se succèdent. Je suis à bout. A bout car ces derniers s'entrecoupent de rêves suaves, électriques ou glacés, peuplés par elle. Elle est à la fois absente et partout : avec moi dans la douche, roulée en boule dans l'habitacle de la voiture, détendue dans la baignoire mousseuse, espiègle sur le lit, dévêtue, alanguie, le visage délicieusement rose… Mais les couleurs finissent par s'enfuirent, le visage devient livide. Les draps sont devenus rouge, la chambre s'assombrie, le sourire se transforment en mine crispée puis effrayée. Les coups claquent, les larmes jaillissent et elle se relève pour s'enfuir. Elle referme la porte sur moi, je l'entends s'appuyer dessus, de tout son poids, comme pour me barrer la route, mais je frappe contre le bois, je l'appelle, je la supplie, je tourne la clenche, je pousse et je frappe à nouveau, de plus en plus fort. J'entends des sanglots étouffés. La porte cède. Je pousse de toutes mes forces et elle s'ouvre sur un couloir lambrissé qui débouche sur un salon miteux. Une odeur étrange flotte dans l'air, j'avance vers un gros fauteuil sur lequel git une forme étrange. Je m'approche encore, entendant une respiration saccadée qui émane de derrière le canapé. Elle doit être là. J'agrippe le rembourrage que je tire vers moi pour écarter le lourd sofa du mur. J'entends un glapissement de terreur. Non, elle ne doit pas avoir peur. Je me penche pour mieux la voir avant de me figer. Ce n'est pas elle qui est roulé en boule derrière le fauteuil. Ce n'est pas Ana qui se recroqueville sous mon ombre. C'est un petit garçon, maigre et sale qui sert nerveusement une petite voiture dans la main. Il relève la tête et je plonge dans mon propre regard.
J'ouvre les yeux sur l'obscurité de ma chambre, la main tendue vers la place d'à côté, à sa recherche. Je suis trempé de sueur. Ma terreur est cette fois silencieuse mais je suis à bout de souffle. Je me tourne sur le dos en frottant mes yeux. Il est quatre heures du matin et je ne crois que je ne retrouverais pas le sommeil.
Si Ana était là, je pourrais rouler près d'elle pour noyer mon angoisse entre ses bras mais je suis seul dans mon énorme lit. Je songe à ma première nuit avec elle au Heathman, à sa manie de se mettre en boule, à ses cheveux bruns étalés sur l'oreiller, à son visage détendu, plus serein que je n'ai jamais pu l'être en dormant.
oOo
Je suis allé courir une heure j'ai pris ma douche et englouti mon petit déjeuné mais mon agacement ne s'affaiblit pas à mesure que la matinée avance. Je suis habillé, prêt à me rendre au bureau lorsque mon regard croise le BlackBerry d'Ana encore posé sur le bar. L'écran affiche deux appels manqués et un message du photographe.
Encore lui ! Qu'est-ce qu'il veut ce con ?
Il me faut toute la volonté du monde et le regard sévère de mon Flynn intérieur pour ne pas le rappeler moi-même et lui demander en personne d'aller se voir. Je repasse dans mon bureau pour prendre les dossiers en cour avant de rejoindre Taylor dans l'ascenseur. Il appuie sur le niveau garage et les portes se ferment sur nous.
_ Bonjour Monsieur.
_ Bonjour Taylor. Comment va votre fille ?
Sa compagnie me rassure étrangement et me distrait de mes idées noires. J'ai besoin de parler, d'échanger avec lui, ne serait-ce que quelques mots.
_ Elle est chez sa mère pour aujourd'hui, nous sommes mercredi.
Oui, c'est vrai. Je perds la notion du temps.
_ Quelle voiture prenez-vous ?
_ Le quatre-quatre.
Il s'engouffre côté conducteur et je prends place à ses côtés. Le trajet jusqu'au bureau est silencieux. Taylor est certes peu loquace mais il s'arrange d'ordinaire pour échanger quelques mots le long du trajet, à propos du temps prévu pour la journée et s'enquérir de mes horaires. Mais pas aujourd'hui, il fixe la route obstinément sans même m'adresser un regard. Il a ce même air, un peu pincé, un peu renfrogné qu'a arboré Madame Jones samedi en me découvrant seul dans le couloir, un vase blanc fracassé à mes pieds.
oOo
De: Christian Grey
Objet: Requête diplomatique.
Date: 9 juin 2011 8:36
A: Anastasia Steele
Chère Anastasia,
J'aimerais que nous ayons une discussion, tous les deux. T'emmener à Portland n'était qu'un prétexte. Puis-je t'inviter à dîner cette semaine ? Quel jour te conviendrais le mieux ?
Je suis sérieux, il faut qu'on parle.
Christian Grey
P-DG, Grey Entreprises Holding, Inc.
J'ai craqué. Encore. Je viens d'enterrer mon égo légendaire.
C'est fébrilement que j'ai ouvert ma boite mail, désespérément vide.
La colère laisse de nouveau la place à un lourd abattement. Elle a pris sa décision, elle ne veut plus de moi dans sa vie et ne prend même pas la peine de me répondre. Cynique, je pense que c'est un juste retour d'ascenseur au regard de ma propre conduite lors des ruptures avec les soumises. Je ne comprenais pas leur insistance, leur besoin de justifications à la fin de nos relations. Certaines m'ont menacée, d'autre ont tentée par les crises de larmes ou le chantage de me récupérer. Ces altercations pénibles se soldaient rapidement par un silence radio que je m'évertuais à maintenir pour couper les ponts au plus vite et me débarrasser de ces valises pour le moins… encombrantes. Je ne me souciais pas de l'impact de ce silence, n'avait pas le temps d'en apprécier la profondeur, me rengorgeant de mon évergétisme à vouloir aider celles qui tournaient la page sans poser plus de question, finançant leurs études ou leur prêt étudiant à l'occasion pour me donner bonne conscience.
Quelle cruelle ironie.
Mon Flynn intérieur, lui, ne s'apitoie pas, il arbore même un sourire confiant.
