Avec un peu de retard, bonne Saint-Valentin à toutes et tous! ^^
Bonne lecture.
M.
Chapitre 4
C'est la quatrième fois que je regarde ma montre. Il est presque vingt heures et nous ne sommes pas prêts d'arriver au vernissage. Taylor est un chauffeur efficace mais la circulation est contre nous. La nationale 5 est bloquée depuis une demi-heure alors que nous sommes encore à 50 kilomètres de Portland. Silencieux, il consulte l'ordinateur de bord tandis que j'allume la radio pour écouter les infos trafic. Il s'agit d'un accident.
Je tente de rester calme lorsque Taylor se gare devant le hangar qui sert de lieu d'exposition. Cette entrevue me rend terriblement nerveux. Je redoute de la croiser, je crains sa réaction lorsqu'elle me verra ici et j'espère qu'elle n'a pas changé ses plans.
_ Attendez-moi ici.
_ Bien monsieur.
Il coupe le moteur tandis que je sors, nerveux, pour gagner l'entré.
Une jeune femme est chargée de l'accueil. Son sourire avenant s'efface aussi vite qu'il est apparu lorsque je passe devant elle sans cérémonie. Mes yeux scrutent déjà la salle à la recherche d'Ana. Il y a plus de monde que j'imaginais. Finalement, il semblerait qu'il ne soit pas si incompétent.
La salle moderne s'étire en longueur sur plusieurs sections. Je les fais une à une, scrutant les visages, retenant mon souffle à chaque chevelure brune, à chaque claquement de talons mais après plusieurs minutes, il faut me rendre à l'évidence et accepter la vérité.
Elle n'est pas venue.
Les remords et l'amertume prennent le pas sur la colère. Cette expo était mon dernier espoir, mon dernier rempart avant une prise de conscience douloureuse et irrévocable. A-t-elle eu peur – à juste titre – après avoir lu mes mails, de me voir débarquer au vernissage ? A-t-elle donc si peur de moi à présent au point de renier ses engagements ? Mes mâchoires se crispent à cette idée et refait le tour des deux grandes salles en enfilade.
J'étais trop obnubilé par la gente féminine présente parmi les visiteurs pour remarquer la moindre photo de ce José mais au détour du large corridor menant à la seconde section, je me fige, sous le choc tout en ravalant une litanie d'insultes.
Il y a sept immenses portraits d'Ana. Sept Ana que je n'ai presque jamais vues : naturelle, espiègle, détendue, joyeuse, légère, enfantine, et riant aux éclats. Ce dernier portrait me souffle littéralement, il capture l'instant où son visage s'illumine, où ses yeux brillent d'une joie que je n'ai jamais su allumer chez elle.
Tu lui as toujours fait peur. Tu leur fais toujours cet effet-là.
Je m'approche pour la dévisager, m'emplissant de ses traits. Si seulement elle pouvait être là. La voir sur ces portraits la rend réelle, presque palpable.
Cette admiration est perturbée lorsqu'un homme blond se poste non loin de moi pour faire de même. Il observe les portraits, une coupe à la main. Je reconnais ce regard appréciateur qui effleure les toiles de bas en haut. D'autre ont cette attitude dans la salle avec plus ou moins de bienséance. Le blond se tourne vers moi et semble un instant interdit lorsque mon regard croise le sien.
Il est hors de question que l'un d'eux puisse prétendre obtenir ce qui est à moi.
Ce qui était à toi, Grey.
Mon Flynn intérieur se manifeste avec un cynisme qui ne lui est pas coutumier, m'observant derrière ses lunettes, il tourne nonchalamment une page de son intégral de Freud tout en attendant ma réaction. Cette dernière ne tarde pas à arriver. Déterminé, j'intercepte la jeune hôtesse de l'accueil qui passe près de moi.
_ Mademoiselle.
Elle se retourne et je lis sans mal qu'elle se souvient de mon impolitesse.
_ Que puis-je pour vous ?
Je m'avance à sa rencontre, bien décidé à lui faire meilleure impression. Ses yeux papillonnent lorsque l'espace nous séparant devient un peu plus réduit que ce qu'une conversation mondaine ne permettrait.
_ Les photos exposées sont soumises à la vente ? Ces portraits par exemple ?
_ Bien sûr Monsieur. Toutes les photographies présentées peuvent trouver un acquéreur. Nous avons un catalogue d'exposition si vous souhaitez consulter les prix et-
_ Inutile, je veux ces sept portraits.
Je désigne le mur d'Ana tandis qu'elle fouille la pièce des yeux décontenancée.
_ Parfais. Bien, alors je vais… Je vais… Je vous encaisse tout de suite ?
_ Oui.
Elle se détourne, les joues rouges, gagnant un petit comptoir d'où elle revient avec un terminal de paiement et le listing des œuvres. L'homme blond toujours planté devant les portraits me regarde du coin de l'œil dégainer ma carte bancaire. L'hôtesse me tend la machine et je compose mon code tout en lançant à mon concurrent un regard triomphant. Ce dernier ne me regarde plus, il jauge avec surprise l'arrière de la salle. Je suis son regard et me fige tandis que des frissons étranges hérissent mes bras.
Oh, bon sang…
Elle est là, drapée dans la robe prune, dans cette putain de robe prune. Figée elle aussi, les yeux agrandis de surprise, elle fixe le mur et a un mouvement de recule tandis que ses doigts rattrapent de justesse sa coupe de champagne. Je soupire, quelque peu soulagé elle n'était pas au courant du petit manège de ce photographe. Sa tête dodeline de l'un à l'autre avec un ahurissement gêné.
_ Monsieur, votre reçu. Monsieur ?
Je me détourne, toujours abasourdi vers mon interlocutrice avec autant d'attention qu'un collégien en cours d'arts plastiques. Elle poursuit malgré tout avec professionnalisme :
_ Pouvez-vous remplir ce coupon de livraison ?
Distraitement je rempli les feuillets, coche, raye, signe… mais mes yeux dérivent sans cesse. Je reprends ma carte lorsque son regard bleu croise enfin le mien. Elle se statufie.
Je frissonne tout entier à la fois ravis et horrifié. Ravis de la revoir enfin, horrifié de constater l'état dans lequel elle se trouve. Elle a le visage cerné, la peau blême, les joues un peu creusées. Elle semble flotter dans sa robe alors que cette dernière épouse d'ordinaire ses formes.
Je m'approche tandis qu'elle avale d'une traite sa coupe en vacillant. Une onde de colère me traverse. Je crispe les poings un instant puis décide de m'approcher sous son regard interdit.
J'ai la désagréable impression qu'elle veut déguerpir.
_ Mon dieu Ana ! Quand as-tu mangé pour la dernière fois ?
A mon approche, son corps trahit sa nervosité. Son regard n'en est que plus agressif, de même que son ton :
_ Bonsoir Christian
Je sens son hostilité, elle est perceptible, presque palpable mais cela ne parvient pas à me détourner de mes interrogations.
_ Anastasia Steele, quand avez-vous mangé pour la dernière fois ?
_ Ca ne te regarde pas !
Elle s'écarte d'un pas, balayant la pièce d'un regard anxieux.
_ Tout ce que tu fais me regarde !
_ Plus maintenant !
Piqué au vif, je me tais un instant. Elle a raison. Lèvres pincées, je la vois poser sa coupe sur la longue tablée et faire soudain volte-face, prête à me planter là, sans explications, sans me laisser la moindre chance de plaidoyer. Cela me fait l'effet d'une décharge, je lui emboite le pas, tend le bras pour me saisir du sien. Ma main glisse pour agripper son poignet, bien trop fin à mon goût.
_ Tu as maigri. Il faut que tu manges.
Sa peau est glacée.
_ Lâche-moi !
Son ton est tout aussi froid. Elle tente de se libérer, de faire fléchir ma poigne mais je résiste.
_ Christian !
Paniqué, j'ai l'impression que si je la relâche, s'en est fini. Elle attaque encore, avec verve mais je ressens son anxiété :
_ Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
Nous sommes au milieu de la salle d'exposition. Elle est si près de moi que s'en est troublant après tant de jours à l'imaginer, à la fantasmer. Elle tente à nouveau de dégager son bras, en vain. Je cherche à capter ses yeux mais elle s'y refuse. Ses prunelles sont luisantes et elle semble à deux doigts de s'écrouler.
_ Tu m'as fait suivre ?
_ Non, Ana, je t'en prie. Donne-moi une chance : accepte de dîner avec moi. Il faut que nous parlions.
Elle écarte son corps à défaut de pouvoir libérer son bras, la voix rauque pour confesser :
_ Je ne suis pas en mesure de te donner ce que tu attends. Je ne peux pas… c'est impossible, tu l'as bien vue.
Ses tremblements passent dans mes doigts et me font frémir moi aussi. Ses paroles ravivent les images que je me suis efforcé de chasser. Moi armé d'une ceinture, debout devant elle offerte à ma vue et à ma merci. Puis son visage blême et ses yeux rougis de sanglots « C'est ça que tu aimes ? Moi comme ça ? ». Je me secoue. Non, jamais. Jamais plus.
Mon attitude attire les regards, je les sens peser sur ma main qui la menotte. Des regards condescendants, accusateurs qui semblent me juger, eux aussi. Je m'approche, implorant :
_ Ce n'est pas le meilleur endroit pour en discuter. Je t'emmène dîner ce soir et je te ramène chez toi ensuite.
_ Non ! s'écrit-elle aussitôt.
Elle a parlé trop fort. D'autres personnes tournent la tête. Ses yeux remontent enfin vers moi, luisants.
_ Tu as bu ?
_ Un peu. Mais encore une fois ça ne te regarde pas.
Mademoiselle Steele…
Je soupire intérieurement, tâchant de refreiner la colère qui monte encore d'un cran. La coupe de champagne – pour peu que l'on puisse qualifier ça de champagne – qu'elle a reposé tout à l'heure ne devait sans doute pas être la première.
_ Comment es-tu venu ici ?
Elle a un sourire étrange, presque sarcastique.
_ En voiture.
C'est une plaisanterie ?! Je vois rouge.
_ Il est hors de question que tu repartes dans cet état ! J'ai l'impression que tu vas t'effondrer devant moi !
_ Je ne suis pas ivre ! rétorque-t-elle furieuse.
Sa voix a résonné dans la grande pièce. Seuls quelques chuchotements à notre égard troublent le silence. Je redoute le moment où l'un de ses messieurs va venir s'enquérir auprès d'elle si tout va bien. Je comprends mieux son air bravache et têtu. L'alcool l'a toujours aidé à dire ce qu'elle pensait et à être plus téméraire avec moi.
Je l'avertis :
_ Non, pas encore, mais tu m'as l'air épuisée et tu n'as rien dans le ventre.
Je pose une main dans son dos et la fait avancer avec moi vers la sortie. Elle renâcle encore, tente de freiner ma progression.
_ Arrête.
Elle dégage son dos, s'arrangeant pour que je ne la touche plus. Son attitude me fait froid dans le dos : elle m'évite, elle ne veut pas que je la touche.
_ Ana je t'en prie, soit raisonnable.
Elle s'arrête de marcher pour me fixer dans les yeux, enfin. Je me noie dans ce bleu pur et cristallin et ma main relâche sa poigne, libérant son poignet. Mon cœur s'emballe de même qu'une bouffée de panique. Va-t-elle mettre un terme définitif à mes espoirs ? J'essaye de trouver quelque chose à dire, de gagner du temps, mais elle est plus rapide :
_ Je vais être raisonnable Christian et je vais dormir à Seattle. Je ne reprends la route que demain.
Le soulagement qui m'envahit est presque aussitôt gommé par une crainte sourde. Elle va partir. Elle ne rentre que demain, elle n'a pas besoin que je la raccompagne, que je fasse avec elle le trajet du retour. Elle ne veut pas passer deux heures dans l'habitacle de l'Audi avec moi. Je n'aurais pas l'occasion de discuter, de plaider ma cause, de me faire pardonner. Elle se racle la gorge et recule un peu.
Gagne du temps Grey !
_ Tu veux que je réserve une chambre pour toi ?
_ Non, pas la peine : je dors chez José.
Qu…
_ QUOI ?
Mon cri traduit ma détresse. Elle sursaute et blêmit de plus belle. Derrière elle, deux hommes me dévisagent outrés. L'un d'eux pose sa coupe, prêt à venir me rejoindre.
_ Hors de question !
J'agrippe de nouveau son poignet et l'entraîne à ma suite, fou de rage. Il va l'avoir, il va la voir, comme je l'ai eu et comme je l'ai vue. Cette idée me révulse. Mon estomac se tord de dégoût. Il va la consoler de tous les malheurs dont je suis responsable et elle n'aura définitivement plus envie que j'interfère dans sa vie.
_ Demande-moi n'importe quel hôtel de cette ville...
Nous sortons de la salle d'exposition et je me dirige vers le hall d'entrée. J'écume de colère:
_ Exige la suite royale du Heathman si tu le désires.
Tout mais pas ça ! Pas chez lui !
J'ignore si j'ai pensé à voix haute.
_ Christian !
Elle tente de défaire son poignet mais je résiste. Non, non il n'en ait pas question ! Je resserre ma prise.
Une fois dans le hall, mon avancée et brusquement stoppée. Interdit, je me tourne vers elle. Elle est agrippée à l'une des barres métallique qui percent le hall de cet ancien hangar industriel. Son autre bras est crocheté autour de la colonne et elle s'est positionnée de sorte que mes tentatives pour tirer seront inutiles. Je tremble, je ne sais pas quoi faire et la colère enfle, enfle à n'en plus finir. Elle n'a pas l'air de se rendre compte ! Elle est inconsciente ou quoi !?
_ Tu veux que je te rafraîchisse la mémoire, c'est ça ? Sur ce qui se serait passé si je n'étais pas intervenu la dernière fois où tu t'es saoulée avec ton photographe ?
_ Lâche-moi ! Glapit-elle.
Je ne peux pas, c'est au-dessus de mes forces. J'en suis incapable. Je ne peux pas l'abandonner à lui !
_ Non ! Tu viens avec moi ! Sans discuter. Je te dépose à l'hôtel, je règle la note et je m'en vais, mais je ne te laisse pas dormir chez lui. Il en crève d'envie, il n'attend que ça !
_ Christian !
Il va la baiser ce con !
_ Christian, mon poignet.
Elle est alcoolisée et épuisée. Il n'aura aucun scrupule à en profiter.
_ Tu me fais mal !
Mon Flynn intérieur se manifeste brusquement, il tire sur la sonnette d'alarme et me secoue. Je lâche prise. Ce n'est qu'en desserrant ma poigne que je me rends compte qu'elle était trop forte. Sa main est rouge, presque violette.
Merde !
Elle replie aussitôt le bras près de la barre et frotte ses doigts engourdis. A la vue de la marque laissée par mes doigts, une boule obstrue ma gorge. Je la ravale tant bien que mal mais elle remonte m'étrangler. J'avais promis de ne plus lui faire subir ça… ma colère.
Vite ! Dis quelque chose ! Excuse-toi !
_ Je suis désolé Ana. Tellement désolé pour vendredi…
Elle pâlit aussitôt à l'évocation des évènements de la semaine passée et reste silencieuse.
_ Ana je t'en prie, il faut qu'on parle.
Ses épaules s'affaissent et elle détourne brusquement la tête.
_ Pas ici, s'il te plaît.
Ses lèvres tremblent et je vois ses yeux s'emplirent de larmes qu'elle tente de me cacher.
Quel con !
C'est plus fort que moi, je m'approche :
_ Oh bébé, non.
Elle resserre sa prise autour de la colonne de peur que je ne la décroche sans doute. Je glisse mes bras de chaque côtés de son corps agrippant moi aussi la barre métallique, je presse mon torse contre son dos. Ma joue s'appuie contre ses cheveux que je respire et j'ai soudain l'impression que je pourrais fermer les yeux et dormir. Cette odeur suave de fleurs et la saveur de son shampoing reviennent brûler mes narines.
Si seulement elle parlait, si seulement elle me laissait une chance.
_ Tu m'as tellement manqué…
Je la sens trembler contre moi. De peur ? Je l'ignore. La boule revient peser sur mon ventre. Je lâche la barre pour la prendre dans mes bras. Elle se crispe aussitôt et à mi-voix, comme paniquée, confesse :
_ Je ne suis pas celle que tu voudrais que je sois. Je ne te suffis pas, tu as des… des besoins que je ne peux pas assouvir.
Elle ignore pourtant ô combien elle était satisfaisante avant que tout ne dérape… avant que je ne dérape.
_ Tu assouvis tous mes désirs Anastasia.
Son visage se colore. Je vois ses joues rosir enfin un petit peu.
_ Non, ce n'est pas vrai et tu le sais
Oh si seulement vous saviez Mademoiselle Steele…
Je soupire tandis qu'elle reste en place, inflexible. Si quelqu'un nous surprend dans cette position je risque de devoir expliquer pourquoi je semble la retenir prisonnière.
_ Tu comptes rester accrochée à cette barre combien de temps ?
_ Aussi longtemps qu'il faudra. Je ne pars pas avec toi. Je dors chez José.
La colère revient me heurter avec la puissance d'une locomotive. Il me faut calmer ma respiration avant de réussir à supplier :
_ Ana, je t'en prie.
_ Non, il n'y a pas d'Ana qui tienne.
Elle a repris contenance. Ce ton je le connais et je redoute ce qu'elle s'apprête à me dire.
_ Tout cela me rend dingue… Tu le sais ?
Je tente en désespoir de cause une dernière tentative pour la mettre à l'abri cette nuit :
_ Laisse-moi t'emmener au Heathman, s'il te plait.
Je reconnais à peine ma voix. Ana frémit encore. A-t-elle en tête les mêmes images que moi à l'évocation de ce lieu? Elle s'écarte. C'est indubitablement un non. Je déchante davantage lorsqu'elle relâche enfin sa fichue barre pour instaurer une distance entre nous. Mon échine s'hérisse tandis que je demande, mâchoires crispées:
_ La rupture est définitive ?
_ Je ne sais pas… J'ai besoin de temps. Il faut que je réfléchisse.
Je souffle intérieurement. Ce n'est pas fini. Ce n'est pas définitif. Il y a une lueur d'espoir, aussi infime soit-elle. J'attaque encore, il faut que je sache, il faut la convaincre que je suis prêt à m'amadouer et m'adoucir :
_ Nous pouvons mettre en place de nouvelles limites, dis-moi ce que tu veux, ce que tu refuses que je fasse. Nous devons en discuter Ana, calmement.
_ Pas aujourd'hui. Je suis fatiguée Christian.
Elle fait peine à voir en effet et j'en suis pleinement responsable. Quand diable a-t-elle prit un vrai repas pour la dernière fois?
_ Tu as l'air épuisée en effet. Quand alors ? Quand pouvons-nous discuter ?
Elle soupire face à ma détermination, prête à lever les yeux au ciel, je le sens. Pensive, elle rétorque finalement :
_ Je termine à 18h vendredi. Le temps que je rentre et que je me prépare. Disons 19h15 à mon appartement.
Deux jours. Dans deux jours je serai fixé.
_ Bien. Je t'emmènerai dîner quelque part.
_ Si tu y tiens tellement.
Oui, j'y tiens particulièrement. Je veux la voir manger quelque chose. Son ton est un mélange d'agacement et de profonde lassitude. C'est comme si elle prenait pitié de moi, comme si sa décision, malgré ce rendez-vous, n'allait pas fléchir. Ce n'est pas gagné.
Un bref silence s'installe alors que je prends conscience que je ne la reverrais que dans plus de quarante-huit heures. J'ai besoin de lui montrer que je tiens vraiment à elle. Il faut qu'elle le sache. Je m'avance et elle me scrute aussitôt avec méfiance. Lorsqu'il ne reste qu'une trentaine de centimètres entre nous, elle lève les mains et s'écarte :
_ Non. S'il te plait.
J'ignore l'avertissement, je fais abstraction de ses mains qui dans mon étreinte s'appuient sur mon torse. Les démons sont étouffés par ce corps que je sens contre le mien. Ce corps que je croyais ne plus jamais étreindre.
_ Christian… proteste-t-elle faiblement tandis que je presse ma joue contre ses cheveux, aspirant ce parfum pour l'emporter avec moi.
Elle reste immobile mais tremble comme une feuille. Elle n'arrête pas de trembler depuis tout à l'heure. A-t-elle si peur de moi ? Est-ce que je la dégoûte ? Inquiet, je murmure :
_ J'ai besoin de toi Ana, plus que tu ne le penses…
Nouveau frémissement. Elle pince les lèvres et la vision de sa bouche m'aspire. Je me penche derechef mais une pression sur mon torse m'arrête. Elle pousse de toutes ses forces pour m'éloigner.
_ Non !
Elle ne veut pas. Elle se dégage, pousse encore alors que les démons prennent le relais. Non !
_ Arrête, ce n'est ni le lieu, ni le moment.
Elle lisse un pli invisible sur sa robe avant d'ajouter avec aplomb :
_ Je vais aller me coucher. Bonne fin de soirée, on se voit vendredi.
Une dernière fois son regard bleu m'effleure et elle tourne les talons. D'un pas pressé, elle retourne vers le hall d'exposition. Je suis des yeux cette silhouette filiforme qui s'éloigne avant de disparaître à l'angle du mur.
Je demeure un moment interdit en plein milieu du hall, ne sachant que faire puis fini par quitter le bâtiment. Je me dirige vers l'Audi. Taylor m'y attend. Il démarre le moteur prêt à reprendre aussitôt la route mais je l'arrête :
_ Nous attendons ici.
Quelques peu surpris, mon chauffeur arrête le moteur. Silencieux, il ne dit mot tandis que je fixe l'entrée du hangar. Que faire ? Attendre ? Si seulement je savais où cet idiot habite !
Elle n'a pas voulu que je l'approche, sa défense n'a pas plié, de même que sa volonté. Elle était si craintive. Sa peur est profonde, je le sais, je l'ai senti. Elle la cache derrière ce ton bravache. Ais-je vraiment une chance ? Que dois-je faire ? Je soupire, nerveux.
Mon Flynn intérieur sourit dans sa moustache avant de disparaître derrière son gros livre. Je dois voir son homologue. Le vrai. Il a fallu que la colère m'envahisse pour que je perde à nouveau le contrôle. Son poignet meurtri me revient à l'esprit. Je ne dois plus faire ce genre d'erreur. Quelle image doit-elle se faire de moi? Elle ne doit plus craindre ma présence. Je veux la voir aussi souriante que sur ces tableaux. Mais avant ça je dois savoir.
Je sors mon BlackBerry, vérifiant ma montre. Il est bientôt 22h. Après quelques tonalités, la voix de Welch décroche.
_ Monsieur Grey.
_ Bonsoir. J'aurais besoin de renseignements. C'est urgent. Trouvez-moi l'adresse à Portland de Monsieur José Rodriguez, un photographe qui expose ce soir au hangar numéro neuf, à côté de la Portland Place Gallery à Northwest District.
_ C'est noté, je vous rappelle dès que j'en sais plus.
_ Parfait. J'attends votre appel.
Je raccroche, surprenant le coup d'œil de Taylor.
_ Quoi ? Je fulmine mauvais.
Il reporte aussitôt son attention sur le parebrise, sans dire mot tandis que je m'enfonce un peu plus dans mon siège. Quelques personnes sont sorties et je vois les bouts de leurs cigarettes briller dans le noir. Un frisson m'hérisse.
Cela fait une demi-heure que je regarde l'entrée du hall. Mes doigts pianotent sur la portière. Beaucoup d'invités ont quitté l'exposition. A plusieurs reprises, le photographe est sorti pour raccompagner certaines personnes dont il a serré la main. Visiblement, je ne suis pas le seul à lui avoir acheté quelques toiles…
Le téléphone vibre, je décroche :
_ J'ai l'info, je viens de vous l'envoyer par email. Avez-vous besoin d'autre chose ?
_ Non, merci. Je raccroche.
J'ouvre aussitôt ma boîte mail ainsi que son message. En plus de l'adresse qui nous envoie de l'autre côté de la ville, il m'informe de la présence d'un digicode dont il a également pu obtenir le code d'accès. Mon Dieu ! Faites que ce pirate de l'informatique reste à mon service !
Impassible, je transmets l'adresse à Taylor qui s'élance dans le trafic sans un mot.
L'appartement du photographe est situé au quatrième étage d'une tour d'habitation. Nous plaçons l'Audi un peu en retrait des réverbères, toutes lumières éteintes.
Ce n'est qu'à vingt-trois heures que la tranquillité de la ruelle est perturbée. José est le premier à arriver. Il se gare non loin, se charge d'un sac à dos et gagne le portique d'entré où il attend en scrutant la rue. Où est-elle ? Comment se fait-il qu'elle ne soit pas avec lui ? Un court instant, l'idée m'effleure qu'elle a seulement voulu tester ma réaction mais un vrombissement m'arrête. Je tourne la tête vers le conducteur d'une casserole grise qui déboule à son tour avant de me rendre compte qu'il s'agisse d'une conductrice.
Mais, qu'est-ce que… Bordel !
Ana tourne au niveau du petit parking adjacent à l'immeuble pour se garer. Sa portière claque dans un bruit de ferraille. Elle descend, frissonnante dans sa robe malgré son gilet.
Elle conduit ? Ça !?
Elle m'a dit qu'elle ne prendrait pas le volant ce soir ! Et ce con l'a laissé faire ! Il n'a donc pas vue l'état dans lequel elle était ? C'est une blague ! Je suis à deux doigts de sortir de l'habitacle. Poings serrés, je grommèle à son encontre. Quel inconscient ! Cet abruti lui sourit lorsqu'elle le rejoint. Il compose un code, la porte s'ouvre et il la fait entrer dans le halo de lumière du hall avant de s'engouffrer à sa suite.
Mes mâchoires se crispent tandis que je lève les yeux vers le quatrième étage. Je n'ai plus qu'à rentrer maintenant. Il n'y a plus rien à faire. Du moins, rien que je ne puisse tenter ce soir. Je ne compte pas l'abandonner à cet incapable. Je suis dans une colère noire mais je ne compte pas m'arrêter là.
