Bonjours à toutes et à tous!

Voilà (enfin) la suite tant attendue. Je vous souhaites une bonne lecture!

M.


Je dois voir Ana demain. Nous allons dîner ensemble. J'ai beau vouloir refouler ce rendez-vous dans un coin de mon esprit, cette idée revient encore et toujours sur le devant de mes préoccupations.

Le chantier du Darfour s'accélère. Ce projet est d'une importance vitale, voilà plusieurs mois que les partenariats se négocient et que nous recherchons des soutiens auprès des ONG. Je manque cruellement de concentration, de réactivité, d'initiatives. Je suis nerveux et fatigué.

Tout cela tombe au pire moment!

Nous sommes dans l'une des salles de conférence du Four Seasons, sur la 99ème. Je consulte fiévreusement ma boîte mail et mon portable, redoutant à chaque fois d'y découvrir un message de sa part pour tout annuler et m'envoyer balader.

Un employé vient m'annoncer que le buffet est servi. Je regarde l'heure : il est vingt-heure trente passé. Un rapide coup d'œil autour de la table m'indique que je ne suis pas le seul à avoir besoin d'une pause. Nous sommes loin d'en avoir terminé mais l'équipe ne tiendra pas la distance, autant proposer une reprise demain matin.

_ Bien, je suggère que nous en restions là pour aujourd'hui. J'ai commandé un repas pour ceux qui le souhaitent, quelque chose de rapide. Des chambres sont à votre disposition pour cette nuit. Nous reprendrons demain matin à huit heures autour d'un petit-déjeuner.

Tous replient chemises et dossiers, soulagés. Ils rangent leurs pc avant de se lever presque d'un seul bloc. John Crisp, mon « ONG-PDG » comme je me plais à l'appeler, s'étire bruyamment, satisfait, repli ses lunettes avant de quitter la longue table à son tour. Je suis le dernier à sortir de la pièce.

Nous nous retrouvons tous dans l'ascenseur, devisant sur les délais de livraison et les frais de transport selon les différents porte-conteneurs retenus.

_ La compagnie turque me semble plus fiable et ils connaissent bien le coin. Je me méfierais des Italiens si j'étais vous, lâche Crisp au détour de la conversation.

_ Et que leur reprochez-vous? Rétorque l'un de mes comptables aux origines latines, sur le ton de la plaisanterie.

_ Rien de personnel, soyez-en sûr, mais ceux-là tiennent difficilement les délais.

Nous arrivons à la salle privatisée, juste à côté du restaurant principal, escortés par un chef de salle des plus empressé. Tout est disposé sur la longue table : assiettes, couverts, paniers garnis ainsi qu'un assortiment de plats chauds et froids. Il y a même des clubs-sandwiches pour les plus pressés. Je prends un morceau de baguette, du fromage et du raisin blanc.

Les conversations reprennent, plus relâchées, ils parlent famille, épouses, enfants, cours de gym et beaux-parents. L'un d'eux est au téléphone, en grande conversation avec sa femme, les yeux rivés sur sa montre, il devise sur son heure de retour et lui promet de ne plus trop tarder.

Et toi, Grey? Pourquoi personne ne t'attend à la maison ?

Je secoue la tête, chassant cette idée et les ténèbres qui menacent de revenir. Je ne compte pas m'attarder, j'ai encore pas mal de choses à boucler et des budgets à vérifier. Le nouveau maître d'œuvre en charge du port de Tutsi semble heureusement plus fiable que le précédent. J'ai de quoi resté éveillé une bonne partie de la nuit : autant gagner du temps en restant moi-même à l'hôtel ce soir.

Personne ne t'attend de toute façon.

Je tâche de contenir mon amertume, envoyant tout de même un message à Taylor et à Mme Jones. Ces deux-là profiteront sans doute d'un tête-à-tête à l'Escala sans leur terrible patron.

Pauvre cinglé !

Mon Flynn intérieur émet un petit son désapprobateur, tout en me fixant de son regard appuyé.

Ils sont quelques-uns à rester à l'hôtel ce soir, je retiens huit chambres et leur donne rendez-vous dans cette même salle à huit heures au plus tard demain matin pour terminer le projet autour d'un petit-déjeuner. Je reprends seul l'ascenseur pour gagner ma chambre.


Je tourne en rond depuis un moment. Il est passé deux heures du matin. Il faut que je dorme un peu. Mes yeux brûlent de fatigue mais je cherche à gagner encore du temps. Je prends une douche puis consulte une dernière fois mes mails tandis qu'une chaine d'infos diffuse en sourdine les derniers mouvements boursiers.

Je referme le Mac, la télé puis éteints les lumières une à une, le cœur battant. Je gagne la chambre attenante, silencieuse et obscure. L'angoisse m'étreint à nouveau tandis que je me déshabille. Allongé seul, au milieu du grand lit, je fixe un moment le plafond.

On me touche le bras.

Non !

Ma gorge se crispe, mon ventre se tord de dégoût tandis que le frôlement remonte vers mon épaule.

Arrête ! Je ne veux pas !

Je secoue la tête, bouge le bras et ça s'arrête. Je souffle, soulagé mais mes poings demeurent serrés. Je tâche de respirer calmement mais le frôlement revient, insistant, il court vicieusement sur la pliure du coude et glisse jusqu'à mon sternum. J'ai la nausée.

La tempête sombre arrive, m'asphyxie. Je tente de retenir les visions qu'elle fait remonter : une main rugueuse qui vient me tirer par les cheveux, les cris étranglés d'une femme, des insultes immondes, un cendrier encore fumant...

Fumier !

J'ouvre les yeux, en transe, prêt à frapper quand mes yeux croisent un regard bleu, cristallin, innocent. Les pupilles se figent de surprise et de peur. Je retiens mon poing de justesse, abasourdi :

_ A… Ana ?

Ma voix n'est qu'un trémolo. Je la reconnais à peine. Je suis partagé entre ma terreur et la surprise de la voir sur le lit. Sa main est toujours sur mon torse. Ma peau à cet endroit crépite et s'échauffe, alors que mon souffle se fait plus laborieux. J'ai peine à me l'avouer, surtout face à elle, mais je suis au bord des larmes :

_ Qu'est-ce que…tu… Comment ? Balbutiais-je.

Elle baisse yeux, honteuse, recule, prête à quitter le lit. Ses yeux sont luisants.

Non ! Ne pars pas !

Je me redresse, tends une main pour espérer obtenir la sienne mais elle se dérobe une première fois. Je me redresse aussitôt, m'élançant presque vers elle, étends le bras et parviens à la saisir, un peu rudement, peut-être.

_ Je t'en prie, reste, la suppliais-je: Ana, je suis un idiot… Je ne voulais pas faire ça.

Sa main glisse encore dans la mienne, je l'attrape avec l'autre, la maintenant entre les miennes, je me penche, désespéré, pour la lui embrasser.

_ Pardon. J'ai fait un cauchemar. Pardonne-moi.

Elle me regarde puis jette un œil par-dessus son épaule, vers une porte. Elle semble hésiter mais ne me repousse plus. Elle porte un peignoir de soie grise, largement ouvert, sans rien dessous. Ca ne lui ressemble pas.

_ Reste, implorais-je : reste avec moi.

Je tire sur cette main qu'elle m'abandonne et à ma plus grande surprise, elle accepte mon invitation. Je suis en nage. Elle semble inquiète. J'ai encore le souffle court, je dois la lâcher pour essuyer mon front d'un revers du poignet.

_ C-comment es-tu entrée ? Pourquoi es-tu ici ? La questionnais-je, toujours abasourdi.

Sa main vient dans mes cheveux, qu'elle tente de recoiffer à son tour avant de la poser sur ma joue. Son contact glacé apaise un instant mon corps brûlant mais mon cœur s'emballe lorsque ses doigts effleurent mon cou et descendent, descendent encore... J'ai un haut-le-cœur et ma main vient arracher la sienne à cette intrusion.

_ Non, suppliais-je, tu sais… tu sais que je ne peux pas.

Elle mord sa lèvre inférieure tout en me dévisageant longuement. Une résolution étrange semble traverser ses traits. Elle s'appuie sur ma main pour s'approcher davantage sur le lit, relève un peu les pans de son peignoir sur ses cuisses, m'enjambe et s'assoie sur mon bassin. J'ai un sursaut. Je suis nu et elle aussi, ce qui ne l'empêche pas de faire pression contre mon aine.

_ Qu'est-ce que tu…

A quoi joue-t-elle ? Est-elle venue pour…

Elle passe ses bras de chaque côté de mon cou et se penche pour m'embrasser. Son satané kimono s'ouvre un peu plus sur sa poitrine. Je ne peux contenir plus longtemps mes réactions. Mes mains se posent sur ses joues, soudant un peu plus nos visages. Elle se presse contre moi, allant et venant juste là où il faut…

Je n'ai plus aucun contrôle sur moi-même. Elle hante mes nuits depuis trop longtemps. Je bande comme jamais contre sa chaire, elle doit le sentir, c'est indéniable et pourtant, elle continue à m'allumer, ondulante et tactile. Je dégage mes lèvres des siennes, haletant, j'ai besoin d'être sûr :

_ Si tu ne veux pas aller plus loin, arrêtes tout de suite.

Elle a un étrange sourire, se soulève et redescend lentement pour venir s'empaler sur mon membre sans plus de préambule.

_ Ana !

Je la pénètre sans mal. Je grogne presque, en sentant sa chaleur m'entourer et ses muscles se contracter. Je suis désarçonné par sa vivacité, par l'absurdité de la situation, par mon manque de retenue.

Bordel ! Cette fille est un vrai démon !

Elle n'attend pas que je me reprenne, elle se met à onduler des hanches contre moi. Elle veut mener la danse, prendre le contrôle mais je suis encore trop nerveux, trop hagard pour le lui permettre. Je reviens l'embrasser, étouffant mon gémissement contre sa bouche essoufflée. Je l'emporte dans mes bras et l'allonge sur le lit sans rompre le contact. Mon corps s'enfonce davantage en elle et je soupire, grisé. Je la maintiens immobile quelques instants avant d'aller et venir en elle. Le rythme est soutenu, je rue des hanches, ressors et reviens m'enfoncer d'une seule poussée. Oh !

Elle hoquète, les yeux troubles. Ses mains s'évadent et viennent se glisser dans mes cheveux, qu'elle agrippe, fort.

Laisse-les là, je t'en prie !

J'ai l'impression d'avoir seize ans. Je ne peux pas retenir la déferlante qui monte en moi, qui me pousse à aller plus vite encore, le corps tendu et affamé. Je vais venir, putain !

Déjà, Grey ! Sérieusement ?

J'ai des frissons. Je ressers mon étreinte, l'enfonçant un peu plus dans le matelas. Implacable, je lui assène mes derniers coups. Je viens à sa rencontre brutalement, comme désireux de la souder à moi. Je me répands en elle, le souffle heurté, la respiration sifflante, je m'immobilise. Mon cœur bat dans mon crâne, je m'effondre sur ce que je pense être sa poitrine mais termine sur le matelas.

Quoi ? Elle semble avoir disparu. J'ouvre un peu plus les yeux, me redresse brusquement, incrédule. Que se passe-t-il ? Je suis sur le ventre, mes mains fouillent les oreillers :

_ Ana ? Ana !?

J'écoute le silence, assourdissant. Il n'y a personne dans la chambre d'hôtel à part moi, transpirant et haletant, la queue encore raide. Quel idiot ! Mais quel idiot ! Elle n'est pas là ! Elle n'est jamais venue dans cette chambre ! Ce n'était qu'un rêve. Un putain de rêve qui m'a – une fois encore – retourné le cerveau !

Je me tourne dans le lit, rencontrant quelque chose de mouillé et de poisseux...

Pouah ! Pas ça ! Tu as passé l'âge !

J'ai souillé mes draps. Ça ne m'est pas arrivé depuis mon adolescence. Quel adepte du contrôle je fais ! Je suis pathétique ! S'en est trop !

Je me lève, défais la couette, repousse le drap que je roule en boule avant de le jeter rageusement au pied du lit. Je fais la même chose du protège matelas. Je laisserai un pourboire à la femme de ménage avant de partir pour ma réunion.

Je suis trop énervé pour me recoucher. Il est 6h15. J'ai encore du temps devant moi. Sans ce petit-déjeuner d'affaires, j'aurai appelé Claude pour une séance intensive de boxe ou de karaté. Je commande un jus d'orange et le Financial Times qui arrivent avec le service d'étage, quinze minutes plus tard.

Douché et changé, je reste pensif et quelque peu énervé. Ces rêves sont de plus en plus réalistes, de plus en plus prenant. Si cela dure, je vais devoir me faire interner. Quand je pense à ses lèvres contre ma bouche, à la façon dont elle est venue se presser sur mon…

Je secoue la tête. Je dois arrêter ça ! Mon esprit part en vrille, ébouillanté. Je vais la voir ce soir, il ne faut pas que ça dérape avant que les choses soient mises au clair entre nous.

Le petit-déjeuner me change les idées. Je dévore une omelette au bacon avec appétit et me resserre un deuxième café. Ils sont tous arrivés à l'heure, c'est un exploit. L'appel des croissants, sans doute. Cette réunion est plus détendue que celle d'hier : les derniers préparatifs touchent à leur fin, il n'y a plus qu'à confirmer auprès des transporteurs le volume de la cargaison et assurer un service d'assemblage et de maintenance sur place. Je suis soulagé.

Je reçois un mail de Taylor qui me demande si j'ai besoin de quelque chose. Je lui réponds mais dois m'y reprendre à trois fois pour être sûr de n'avoir rien oublié. La montagne de nourriture et de viennoiseries qui trône sur la longue table me ramène à Ana et à sa grève de la faim. Il est hors de question que cela continue :

De: Christian Grey

Objet: Liste non exhaustive

Date: 11 juin 2011 9h11

A: Taylor

Bonjour Taylor,

J'ose espérer que vous avez apprécié votre soirée.

Il me faudrait un ensemble : costume sombre, cravate, sous-vêtements et une chemise en lin. Prenez aussi mes affaires de sport et de toilette. Vérifiez le répondeur et apportez-moi le courrier urgent.

Dites à Madame Jones de me cuisiner plusieurs plats, pour une personne et de les mettre dans des barquettes plastiques. J'ignore si elle est allée en courses alors qu'elle fasse au mieux et au plus vite. Apportez-les à l'hôtel avec le reste. Idéalement entre 13h et 14h. Arrangez-vous avec elle, mais une fois qu'ils seront là, je n'aurais plus besoin de vos services. Vous aurez ensuite tout le loisir d'aller chercher votre fille à l'école.

Ps : Récupérez le BlackBerry d'Ana qui doit être sur le bar ainsi que son chargeur.

Merci.

Christian Grey

P-DG, Grey Entreprises Holding, Inc.

Je suis directif. Je suis certain qu'Ana ferait une remarque à ce sujet. Je tente d'adoucir mes ordres par un merci. Nous verrons bien quel effet cela fait…

Les collaborateurs ont quitté les hostilités peu après onze heures. C'est terminé et je tâche de réprimer mon impatience. Je n'ai plus qu'une idée en tête maintenant : voir Ana.


Un voisin sort de son immeuble et je m'engouffre aussitôt dans le hall. J'attrape le premier ascenseur, appuyant nerveusement sur son étage. Je vérifie mon reflet dans les parois chromées.

Je serre dans ma main le sac contenant les petits plats de Madame Jones. Taylor est venu me les apporter à l'hôtel à 13h30 avec les affaires propres que je lui avais avant de me souhaiter bonne chance. Il a pris garde de disparaître dans le couloir avant même que je puisse réagir. Je soupire, agacé. Je dois me calmer. Ma nervosité est-elle à ce point visible ? N'ai-je donc plus aucun secret pour mes employés ?

La porte s'ouvre et je me dirige vers celle de son nouvel appartement. Je regarde ma montre : je suis en avance, il est à peine 19h15. J'ajuste le col de ma chemise ainsi que ma veste et appuie sur la sonnette, le cœur battant.

Elle ne répond pas.

Je vérifie mon téléphone au cas où elle aurait été retenue au bureau mais je n'ai reçu aucun message. C'est pourtant bien sa porte, non ? Je suis au bon étage ?

Reprends-toi Grey !

Je jette un œil aux noms : Kavanagh, celui de son « amie » est placé bien en évidence, tandis qu'un petit « Steele » semble avoir cherché sa place sur l'étiquette. A en croire son compte Instagram, mon chère frère roucoule sous le soleil avec sa copine, sans se soucier du reste du monde. Quant est-il de cette copine dont Ana à tant pris la défense ? Sait-elle l'état dans lequel se trouve son amie? Lui a-t-elle seulement demandé des nouvelles ?

Agacé, je secoue la tête et sonne de nouveau. J'entends enfin le loquet et une chaîne qu'on retire. Le bâtant s'ouvre, et j'ai toutes les peines du monde à garder mon sang froid. On dirait qu'elle s'en va à des funérailles, pas à un rendez-vous. Mes mâchoires se crispent : son visage est creusé, ses yeux marqués de cernes et elle porte une robe noire qui n'arrange rien à l'image qu'elle me renvoie. Je la vois froncer les sourcils et baisser un instant les yeux, comme pour vérifier qu'elle s'est habillée.

_ Bonsoir, Anastasia.

Son regard bleu m'effleure et je l'entends à peine me répondre :

_ Bonsoir.

Elle s'écarte pour me laisser la voie libre tout en se raclant la gorge lorsque je passe près d'elle :

_ Entre, excuses-moi je suis sortie en retard du bureau et je n'ai pas fini de me préparer.

_ Ce n'est rien. Vas-y, je t'attends.

Elle file aussitôt d'un pas pressé et disparaît dans sa chambre. Elle est pâle et fatiguée.

A cause de moi !

Quand a-t-elle eu quelque chose de solide dans l'estomac ? Sa désorganisation alimentaire a toujours été un sujet houleux et à voir l'état dans lequel elle s'est mise en dix jours à peine, me mets hors de moi. J'ignore contre qui je suis le plus fâché : elle ou moi.

Je détaille un instant le salon, constatant qu'elle a jeté sa veste, son sac et ses chaussures au pied du canapé. Je gagne la cuisine ouverte, contourne le bar et ouvre un frigo presque désertique.

Mademoiselle Steele…

Je défais le nœud du sac plastique que je lui ai apporté. Je sors les petits plats de Madame Jones, rassuré de voir ses Tupperwares venir garnir le vide abyssal de son frigo : les seuls occupants étant quelques yaourts, une grappe de tomates et un litre de jus d'orange. J'hésite à ouvrir la porte du freezer mais elle m'interpelle :

_ Je peux savoir ce que tu fais au juste ?

Sa voix est plus claire et assurée que tout à l'heure. Elle est déjà ressortie et me dévisage, visiblement agacée, les poings appuyés sur ses hanches.

_ J'avais peur que tu continu à ne pas manger… Ce qui est visiblement le cas.

J'observe ses bras et ses genoux de même que la courbe de ses reins et celle de sa mâchoire. Combien a-t-elle pu perdre ? Trois kilos ? Quatre ? Elle s'est maquillée, espérant diminuer les effets de la fatigue mais elle ne m'y trompera pas. J'ajoute, menaçant:

_ Gail a cuisiné pour toi. Tu as du poulet à l'espagnole, une poêlée de légumes, du poisson en papillote et une salade de pâtes. Tu as intérêt à manger cette semaine !

Pourquoi se mettre dans cet état ? Et moi qui prenais son silence pour de l'indifférence… à l'évidence, elle a souffert, elle aussi mais j'ignore encore à quel point.

« C'est ça que tu aimes !? »

Ses larmes en quittant la chambre rouge, son attitude prostrée lorsque je suis venu la rejoindre, son refus de tout contact, ses tremblements en me voyant à l'exposition du photographe… Je secoue la tête, revenant à mes récriminations :

_ Tu maigris à vue d'œil. Ça me rend dingue de te voir comme ça.

A cause de moi !

_ Christian, arrêtes avec la nourriture.

Encore une fois elle minimise cet aspect de sa santé.

_ Où m'emmènes-tu ce soir ?

_ Au Four Seasons, sur la 99ème.

Un petit « v » contrarié vient barrer son front tandis que son regard bleu cherche à déchiffrer le mien :

_ Ce n'est pas un hôtel ?

Elle n'est pas dupe Grey !

Merde ! Elle doit penser que je l'ai fait exprès, que tout cela est calculé. Oh, si seulement j'avais cet espoir de rester avec elle ce soir : dormir avec elle, sans rêve et sans cauchemars. Mais tout m'indique qu'elle se méfie : sa posture, son regard inquisiteur, le froncement de ses sourcils…

C'est mal barré !

Je tente de me défendre :

_ Ils ont ouvert un restaurant très correcte il y a peu.

Elle ne semble pas convaincue. Ses dents ivoires mordillent un instant sa lèvre inférieure:

_ Tu ne connaîtrais pas un bar, plutôt ? Je n'ai… pas très faim.

Un bar ?! Elle se fiche de moi ?

Je ne suis pas ce satané photographe ! Je ne vais pas la soûler pour profiter d'elle ensuite ! Dire qu'elle se met elle-même en danger ! Dire que c'est elle qui propose cette idée !

_ Il est hors de question que tu prennes de l'alcool dans ton état.

Je tente de contenir ma colère mais elle enchaîne, sarcastique :

_ Je prendrais une grenadine alors !

Mademoiselle Steele…

_ Ne joue pas à ça, s'il te plaît. Je ne veux pas qu'on se dispute ce sujet. Il faut y aller cette fois.

Je récupère ma veste posée sur le bar tandis qu'elle s'enroule dans un gilet tout aussi coloré que sa robe. Nous sortons de son appartement pour gagner l'ascenseur tandis que je retiens mon souffle. Une électricité différente se répand dans la cabine. Différente de d'habitude car elle me glace les entrailles. Elle regarde ailleurs sans ouvrir la bouche. Heureusement pour mes nerfs, elle semble se détendre un peu dans l'habitacle de la voiture, me jetant même quelques coups d'œil tandis que je m'efforce de rester concentré.

Nous entrons dans la salle de restaurant où un maître d'hôtel nous conduit à la table que j'ai réservé, un peu à l'écart du reste de la salle, nichée entre une allée de plantes et une cloison qui nous dissimule des tables adjacentes. Ana s'empare de l'épaisse banquette, me laissant la chaise capitonnée qui lui fait face.

C'est si étrange de la retrouver là, juste en face de moi. Combien de temps ais-je pour la convaincre de revenir? Une heure ? Deux peut-être si le service est assez long ? Hélas, l'équipe en salle a été prévenue ou briffée. J'ai loué une salle de séminaire, pris un dîner et un déjeuner d'affaire ainsi que huit chambres pour mes collaborateurs… Je suis grillé !

Un serveur empressé arrive vers nous, prêt à nous donner les cartes mais je ne lui en laisse pas le temps. Je commande aussitôt le menu du chef ainsi qu'une bouteille de vin blanc. Visiblement réfractaire, Ana me foudroie du regard. Je lui souris, carnassier.

Oui, oui, Mademoiselle Steele, je compte bien vous faire manger un entrée-plat-dessert, que vous le vouliez ou non…

Le silence s'installe. J'ai l'impression qu'elle boude. Son air bravache est terni par sa pâleur. Elle porte plusieurs fois la main à ses tempes et s'accoude à la table, comme si ça tête était trop lourde. Je ne suis pas le seul, visiblement, à tomber de sommeil. Bizarrement, cette constatation me donne une lueur d'espoir. Notre séparation l'a affecté elle aussi. Peut-être n'est-elle pas aussi indifférente qu'elle le prétend ? Peut-être ai-je encore une carte à jouer ? Elle a accepté mon invitation à dîner, non ? Mais la manière dont elle s'efforce de détailler la salle de réception, les lustres, les tables et leurs convives – en somme tout ce qui la détourne de moi – me laisse un instant hésitant sur la stratégie à adopter. J'opte pour la franchise :

_ Ana tu dois manger quelque chose.

_ Je n'ai vraiment pas faim.

Elle se mure dans le refus. Je retiens ma réprobation, mâchoires crispées. Pourquoi s'impose-t-elle cette disette ? Elle n'a pas besoin de régime ! Elle semble déjà bien trop légère à mon goût !

C'est toi qui lui coupe l'appétit !

Merde, si ça se trouve c'est ça ? Elle doit être trop nerveuse pour manger. Je m'adouci, tentant de rattraper le coup :

_ La semaine m'a parue interminable. Tu m'as beaucoup manqué, Ana.

Son visage se colore enfin un peu mais elle cligne plusieurs fois des yeux. Je ne peux rien ajouter, le serveur arrive déjà avec nos entrées, une corbeille bien garnie contenant différents pains et une bouteille de blanc qu'il ouvre avant de la placer dans le seau. C'est un velouté à la truffe. L'odeur est absolument délicieuse. Parfait. Elle n'a pas besoin de mâcher. Ça ne devrait pas être un défi trop dur à relever pour elle que d'avaler quelques cuillérées.

Je me saisis d'une tartine de pain pour attraper les quelques copaux de truffe disposés sur le dessus. La croute est croustillante. Je jette un œil à Ana, plein d'espoir mais constate qu'elle n'a encore rien touché. Elle inspire longuement, incertaine. Elle surprend mon observation et décide de se saisir de sa cuillère. J'ai le temps d'avaler la moitié de ma soupe avant qu'elle ne la plonge dans le potage, elle le tourne, le regarde, le tourne encore mais n'y touche pas.

_ Ana… je soupire, menaçant tout en la dévisageant.

Elle fixe la table et finit par reposer sa cuillère, laissant la soupe intacte. Je sens la colère venir refaire surface et je tâche de la contenir du mieux possible tout en terminant mon entrée. Mes doigts tapotent le bord de la table avec impatience. Je grogne :

_ Manges, aller !

_ Je n'ai pas faim, annone-t-elle encore.

_ Anastasia ne me pousse pas à bout…

Quelle insolence ! Je songe à ce que j'aurais pu lui faire si nous étions encore ensemble, aux conséquences de son attitude butée et puérile… Mais l'amertume revient ternir mes pensées.

Elle n'est pas ta soumise Grey… Elle ne l'a jamais été.

Soumise ou non, elle se met en danger à refuser toute nourriture. Son corps ne va pas tenir la distance et tout ce gaspillage alimentaire me met hors de moi. Je lui jette un coup d'œil. Elle mord sa lèvre inférieure durement et cette vision me trouble. Je décide d'agir, de tenter un rapprochement. Finalement, il semblerait que cette banquette nous soit utile...

Dans un soupire je dépose ma serviette sur le coin de la table, me lève et viens m'asseoir juste à côté d'elle. La banquette est large, je pourrais me mettre plus loin mais mon corps tout entier est aimanté par elle. Sa cuisse tremble lorsque la mienne s'en approche et elle semble vouloir se tasser contre la cloison.

_ Christian ! Arrête ça tout de suite !

_ Je t'avais prévenu !

Elle me jette un regard outré tandis que je me saisis de sa cuillère, que je remplis de soupe avant de l'essuyer sur le bord de l'assiette. Mes yeux reviennent affronter les siens tandis que je tonne, menaçant :

_ Ouvre la bouche.

Elle rompt le contact visuel. Son regard se veut moins revêche, plus inquiet. Un autre tremblement l'agite et j'en ignore encore la cause. Est-ce ma proximité qui la trouble ? En a-t-elle envie ? En a-t-elle peur ? Est-ce que je la rebute à ce point?

Elle mord encore sa lèvre et je meurs d'envie d'en faire autant. Cette bouche est hypnotisante et c'est la voix un peu rauque que je lui demande d'arrêter. Elle s'exécute aussitôt. Tente de se redresser un peu et proteste, évidemment :

_ Retourne à ta place, je vais le faire. Je n'ai plus 4 ans ! On nous regarde.

_ Et alors ?

Non, Ana personne ne nous regarde. Personne ne nous voit. Cette constatation me donne tellement d'idées que je préfère les réfréner aussitôt avant de perdre le contrôle tout à fait. Elle tente un trait d'humour :

_ Je t'avais dit qu'une grenadine suffirait.

Je souris, tel le sphinx.

Oh, ma belle si tu n'obéis pas, gare à ta bouche…

_ Ouvre.

Je lève la cuillère pleine puis la regarde, prêt à en découdre. Le bleu de ses yeux semble me mettre au défit lorsqu'elle rétorque :

_ Non !

_ Très bien !

Je lâche la cuillère pour avoir les deux mains libres. Je lui prends le visage. Elle n'a pas le temps de réagir. Je me penche tandis que ses yeux s'écarquillent. Je l'embrasse, fort, plaquant avec urgence mes lèvres contre cette bouche insolente. Tout mon corps est au garde-à-vous. Ses joues s'échauffent sous mes mains et ce contact m'enivre plus qu'il ne devrait. Mes rêves de la semaine passée, celui que j'ai fait ce matin même, le manque, son parfum, ce corps que je sens frémir près du mien, tout me percute avec la puissance d'une locomotive : j'en veux plus, tellement plus.

Tiens, tiens…

Mon Flynn intérieur sourit dans sa moustache en me lançant un regard entendu.

Ma main glisse contre le tissu de sa robe pour venir accrocher sa taille, la soudant à moi. Elle arrête mon geste, retenant la caresse de mes doigts qui se saisissent alors des siens. Je presse sa main contre la mienne.

Reste avec moi !

Je m'écarte, tâchant de reprendre contenance. J'ai le souffle court. Ma main vient reprendre la cuillère que je remplis à nouveau avant de me tourner vers elle. Ses yeux sont luisants.

_ Ouvre la bouche.

_ Lâche cette cuillère ! Je n'aie pas besoin qu'on me fasse l'avion comme un môme de deux ans !

_ Il semblerait pourtant que oui !

_ C'est du harcèlement !

Son visage est si rouge tout à coup ! Un instant j'entrevois celle qu'elle était, le jour où elle m'a révélé n'avoir aucune expérience. Sa carapace se fendille lorsque je me tiens plus près d'elle, lorsque j'envahis son espace. Il y a de l'espoir. Je rétorque, malicieux :

_ Crois-moi, pour ce qui est du harcèlement, j'ai d'autres idées en tête après ces dix longs jours passés sans toi.

Vu son état, je l'épuiserais trop vite, même si je sais qu'elle peut se montrer pleine de ressources. Ses joues rouges me rassurent et me flattent, je tente de les embrasser mais elle a cette fois le temps de me repousser.

_ Arrête. Christian, je suis sérieuse.

_ Mais moi aussi, tu sais.

_ Il faut qu'on parle, tu le sais.

Elle retire sa main de la mienne, grave soudain. Je précise mes conditions :

_ Oui, mais pas tant que tu n'auras goûté à cette soupe.

Elle lève les yeux au ciel ! Et soupire ! Le monstre en moi se met à gronder…

Ana attrape sa cuillère et un instant, je redoute qu'elle me frappe avec. Elle la plonge dans le potage, se penche, aspire du bout des lèvres et avale une seule gorgée du breuvage avant de reposer son couvert. Ses grands yeux bleus me défient, par-dessous ses cils, avec une assurance qu'elle n'avait pas au début de ce dîner :

_ Voilà ! Satisfait ?

Tout doux, Grey : elle n'a pas parlé à ta queue…

Je tente de brider mon imagination.

_ Ne joue pas sur les mots, je pourrais également le faire.

Sa bouche forme un « o ». D'indignation ? De surprise ? Nous nous dévisageons et je sens cet arc électrique s'allumer entre nous. Nous y sommes…

_ Tout se passe bien ?

Le serveur ! Je dois me détourner. Il est planté à ma chaise et nous dévisage avec des yeux de merlan frit.

Quoi !? Tu n'as jamais vue un couple ?

Il jauge les assiettes. La mienne vide, puis celle d'Ana. Son contenu a dû refroidir. Peut-être peuvent-ils la lui réchauffer?

_ Oui, nous avons terminés les entrées, merci.

Non !

Je suis prêt à la contredire mais c'est sans compter sur sa main, qu'elle pose soudain contre ma bouche. La vivacité de son geste est telle, qu'elle m'assène presque une gifle. Le serveur occupé à débarrasser, ne remarque rien. Il disparaît derrière la haie de plantes vertes avec son assiette encore intacte. Sidéré une brève seconde par son attitude, je fini par laisser tomber.

Ses doigts sont si froids contre mes lèvres. J'attrape son poignet, respirant l'odeur de sa peau.

Tu vas morfler si elle dit non...

Peu importe. Elle est là, près de moi. Pour combien de temps encore ? J'embrasse sa main, ses phalanges. Je croise son regard et mordille son index. Une chair de poule véloce gagne aussitôt son bras.

_ Christian, arrêtes.

Son ton est presque implorant mais ses pupilles se dilatent. C'est bon signe. Elle me désire encore. Je ne la dégoute pas au point qu'elle refuse que je la touche. Je lui demande, tout bas :

_ Pourquoi ne m'as-tu pas arrêté la semaine dernière ? Pourquoi n'as-tu pas utilisé les mots d'alerte ?

Elle reprend possession de sa main, qu'elle vient glisser entre ses genoux. Je suis le geste des yeux, songeur. Nous abordons le sujet qui fâche. Ça passe ou ça casse. Je ne veux pas la quitter.

Elle déglutie et se met à balbutier :

_ Je voulais te faire plaisir… Sur le coup, j'ai oublié les mots, je n'y pensais plus…

Quoi !? Elle parle sérieusement ?

_ Bon sang ! Tu as oublié ?! Mais enfin, Ana !

Elle baisse les yeux. Je n'en reviens pas ! Mais à quoi pensait-elle ?

_ Tu aurais dû me dire d'arrêter ! Par les mots ou… ou… - je ne peux retenir un soupire – Tu as vraiment des problèmes pour communiquer avec moi. Il faut que tu me parles, que tu me dises ce que tu ressens, tout le temps. Comment te faire confiance maintenant ?

Des reproches Grey ? De mieux en mieux…

Mon Flynn m'observe, dubitatif, m'invitant à regarder dans le miroir qu'il me tend.

Je suis ingrat de l'inculper de la sorte. C'est ma faute. Je lui ai fait trop mal et trop peur. Elle n'a pas osé. Elle s'est mise en danger pour moi. Elle a compté les coups de ceinture, les a encaissé, tandis que je faisais couler ses larmes, ses sanglots. Elle a fait passer mes désirs avant les siens, comme une bonne soumise. Je me rappelle très clairement cette euphorie perverse qui m'a envahi en la voyant subir sans rien dire. Je me souviens aussi combien cette euphorie s'est dissipée lorsqu'elle s'est relevée pour me rejeter.

Ana se renfrogne et rétorque à mon encontre :

_ Ce n'est pas une question de confiance, mais de pratiques. Je ne veux pas revivre ce que tu m'as faits vendredi dernier… La ceinture, les punitions, tout ça, c'est trop pour moi. Je ne te comprends pas Christian. Je ne comprends pas ça.

Même si son ton est calme, elle s'est considérablement raidit à côté de moi. Elle évite mon regard et cela me fait peur. Ca y est, nous y sommes. Elle se protège. Elle va m'annoncer qu'elle ne veut plus me revoir, que tout cela doit se terminer. Je contre-attaque, implorant, de peur qu'elle n'en termine trop vite :

_ Ana, je t'en prie : j'ai besoin de toi.

_ Moi aussi mais je ne peux pas refaire ça, et – Elle inspire difficilement avant de poursuivre, tout bas – Et je sais que tu en as besoin, que c'est comme ça que tu… prends du plaisir. Je ne peux pas te donner ça, tu vas être malheureux avec moi.

Malheureux ? Avec elle?

Si seulement elle savait ! Je suis un fantôme sans elle, tout juste l'ombre de moi-même. J'ajoute, avant qu'elle ne s'enfonce dans cette certitude absurde :

_ Tu me rends heureux Ana, je m'en suis rendu compte quand tu as quitté l'appartement.

Elle secoue la tête. Pourquoi ? Pour me faire taire ? Elle ne me croit pas ? Pour refouler les larmes qui menacent de dévaler ses joues ? Je me tais, incertain.

Un claquement de pas interrompt le lourd silence qui s'installe. Le serveur est revenu, nos plats à la main, il s'arrête net en nous découvrant ainsi. Ana essuie rapidement ses yeux tandis qu'il dépose une assiette devant elle. Il me jette un regard incertain. J'aimerai manger à son côté, profiter de sa proximité encore une heure ou deux mais je regagne ma place, sagement.

La pousser dans ses derniers retranchements ne fera pas pencher la balance en ma faveur. Au contraire, j'ai même peur que cela n'aggrave la situation. Les choses sont allées bien trop vite depuis tout à l'heure. Je dois y aller plus doucement.

Le plat consiste en une longue pièce de bœuf marinée, accompagnée de légumes et de grenailles. L'odeur est alléchante mais après une discussion comme celle-ci, je préfère m'attaquer d'abord à un verre de vin. Je l'observe repousser son assiette, une main sur le ventre. Elle relève les yeux au moment où je rempli mon verre avant de remettre la bouteille dans son seau. Elle grimace – sans doute face à mon manque de politesse – et je rétorque :

_ Tu ne manges pas, donc tu bois de l'eau, c'est un ordre.

D'ordinaire elle protesterait, surtout pour du vin blanc – le rouge n'étant pas sa tasse de thé – mais pas là. Elle déglutie et demeure silencieuse. Dire qu'elle voulait aller dans un bar ! Quelle idée !

J'attaque ma viande : tendre et savoureuse, elle se coupe sans mal. J'observe Ana du coin de l'œil. Elle est toujours aussi pâle, le regard posé sur son assiette intacte, elle semble s'attendre à ce que son bœuf lui saute à la figure. Sa bouche n'est qu'une mince ligne blanche. Pourquoi ne mange-t-elle rien, comme ça ?

Je cherche son regard, inquiet. Ce rendez-vous n'est pas un simple « rendez-vous ». Il doit clarifier la situation, essayer de définir quel sera l'avenir, si elle accepte de me donner une chance. Peut-elle avoir encore confiance en moi ? Peut-elle envisager quelque chose entre nous ? A-t-elle prit sa décision ? Cherche-t-elle seulement une façon de me l'annoncer ?

C'est à mon tour de déglutir, anxieux. Pourquoi ce mutisme ? Que se passe-t-il ?

_ Ana ?

Elle ne réagit pas. Elle ne dit rien. Une main arrimée au bord de la table, l'autre crispée sur son ventre, elle regarde dans le vide. Elle est encore plus blanche que tout à l'heure. Ça ne va pas.

Je prends la carafe d'eau pour lui servir un verre mais au moment où je la repose, elle se lève d'un bond, se faufile entre les tables avant de disparaître hors de ma vue.

Je me lève aussi, tournant la tête pour la voir longer d'un pas titubant le bar sous les regards appuyés des serveurs et du maître d'hôtel qui est d'ailleurs le seul à réagir et à tenter de l'approcher. Elle les ignore et s'engouffre à la hâte dans les toilettes.

Je jette un regard circulaire, récupère ma veste sur le dossier et son sac sur la banquette avant de partir à sa suite. Le maître d'hôtel m'intercepte lorsque je passe à sa hauteur. Malgré son professionnalisme, il se tord nerveusement les mains :

_ Vous étiez avec cette jeune femme ? Est-ce qu'il y a un problème, Monsieur? Puis-je faire quelque chose pour vous ?

_ Je m'en occupe, le coupais-je sans m'arrêter : Je pense qu'elle doit être malade.

Je m'engouffre dans les toilettes pour dames. Il y a un long meuble vasque qui court le long du mur de gauche, recouvert d'un miroir tandis que celui de droite est occupé par une dizaine de cabines, fermées par de hauts panneaux en bois sombre. Je dépose son sac et ma veste sur le meuble. Il n'y a pas un bruit et ce silence étreint ma poitrine et m'angoisse. Je l'appelle, anxieux :

_ Ana ?

Elle ne répond pas mais j'entends un bruit, comme un glissement sur le sol. Je pousse les premières portes, m'attendant à la trouver étendue sur les dalles de marbre, inconsciente. Mon cœur semble tambouriner aussi fort que ma main.

_ Où es-tu ?

J'arrive à la cinquième lorsqu'un bruit de chasse d'eau m'arrête. La sixième cabine s'ouvre sur son corps debout mais chancelant. Elle est livide. Elle a dû vomir. Je m'approche, m'attendant à ce qu'elle tombe à tout moment. Son bras m'écarte tandis qu'elle gagne l'un des lavabos :

_ Je t'avais dit que je n'avais pas faim, marmonne-t-elle tout bas.

Elle ouvre le robinet et se penche pour se rincer la bouche et mouiller son visage. Elle chancelle de nouveau et je pose aussitôt ma main sur son dos. Elle s'écarte encore :

_ Arrêtes ! Laisse-moi tranquille.

J'ignore sa demande, me tenant aussi près que possible. Elle va tomber ! J'ignore comment elle fait pour tenir sur ses jambes. Ses bras tremblent lorsqu'elle s'appuie sur la vasque. Elle a un haut le cœur, son ventre se tord, elle hoquète, prête à renvoyer ses entrailles mais elle n'a rien dans l'estomac ! C'est bien là le problème ! Son organisme est à bout. Elle serre les dents, le souffle anarchique et attend que la crise passe.

Mes mâchoires se crispent. Elle a pleuré. De douleur ? De tristesse ? Les stries noires de son mascara barrent le haut de ses joues blafardes.

Tout ça c'est à cause de toi ! De toi, Grey !

C'est au tour de mon estomac de se nouer. Depuis le vernissage du photographe, j'ai compris qu'elle n'était pas au meilleur de sa forme. Cette constatation m'avait – aussi étrange que cela puisse paraître – rassuré à un moment, de penser que je n'étais pas le seul à souffrir de la situation. Mais son état en devient inquiétant, à cet instant, je songe à l'emmener voir Grace. Elle la mettrait sous perfusion tout de suite, allongée au calme dans une chambre de sa clinique pour qu'elle se repose. Mais il faudrait en venir aux explications, aux questions sur le pourquoi de la rupture…

Je soupire et tourne mon dévolu vers le dévidoir à papier, accroché à notre gauche, sur le mur. Son visage est méconnaissable. Je fais nerveusement deux piles de papier avant d'en passer une sous l'eau.

_ Tourne-toi.

Je lui agrippe un bras puis la taille pour la faire pivoter vers moi. Elle ne se rebiffe pas cette fois-ci. J'attends qu'elle appuie le bas de son dos contre le rebord avant de prendre le papier mouillé. J'écarte ses cheveux pour tamponner son front, puis ses paupières une à une, avec précautions.

Elle se remet à chanceller, sa tête semble lourde pour son cou, elle supplie, sans même rouvrir les yeux

_ Je veux rentrer, s'il te plaît, ramène-moi...

Le diner est terminé, en effet. J'essuie son visage avec le papier sec, constatant qu'elle a aussi de la fièvre :

_ Ton front est brûlant.

Elle tombe de fatigue. Elle veut que je la ramène mais elle n'a pas précisé où… chez elle, sans doute, mais accepterait-elle de passer la nuit ici ? Si seulement elle acceptait que je garde un œil sur elle.

_ Tu t'es affaibli, tu dois avoir des carences. Il faut manger.

Ah, Ana…Qu'est-ce que je vais faire de toi?

_ Ne me parle pas de nourriture maintenant !

Elle se raidit, lèvres crispées.

Crétin !

Elle s'accroche au lavabo, dents serrées, tandis que son corps affronte un autre haut-le-cœur. Sa respiration est laborieuse, elle inspire à plusieurs reprises avant de pouvoir parler, ou plutôt d'implorer:

_ Je veux rentrer, Christian !

Sa supplique me fait ployer. Je ne veux pas la laisser seule chez elle, pas dans cet état. Contente ou non, elle passera la nuit ici, avec moi. Je veux qu'elle dorme et qu'elle mange un petit-déjeuner demain matin. J'approuve cette décision, autant pour elle que pour moi :

_ Oui.

Elle s'appuie contre mon torse, j'ai tout juste le temps de la saisir par les hanches que ses jambes ploient. Les yeux clos, elle s'en remet à moi, sans protester. Son abandon me trouble. Il n'y a pas de crise, pas de rejet, pas de larmes, juste ses yeux clos et son corps contre le mien.

_ Accroche-toi.

Elle tente de crocheter ses mains derrière mon cou. Un bras autour de sa taille, l'autre sous ses genoux, je la soulève comme un fétu de paille.

Vous êtes trop légère, Mademoiselle Steele…

Mon dos pousse le montant de la porte et je parviens à sortir. La porte se referme et je me rends compte que ma veste et son sac sont restés sur le meuble vasque. Je fulmine. Je ne peux pas la poser. Tant pis, elle le récupérera demain.

Je longe le bar, sous le regard incrédule des clients les plus proches, à la recherche du maître d'hôtel. Ce dernier m'aperçoit, pâlit et accoure aussitôt tandis que les autres serveurs se figent :

_ Monsieur, vous avez besoin d'aide ? Voulez-vous appeler les secours ?

D'autres regards se tournent vers nous. Je veux quitter cet endroit au plus vite, inutile de faire un scandale :

_ Inutile, je m'en charge. Mettez l'addition sur ma note de chambre.

Il demeure à mon côté, m'escortant jusqu'à la sortie du restaurant. Je me rappelle alors des affaires :

_ Ma veste et le sac à main de ma compagne sont restés dans les toilettes. Pourriez-vous aller les chercher et les déposer à l'accueil ? Je passerai les prendre demain matin.

_ Je peux les faire monter à votre chambre si nécessaire, Monsieur Grey.

_ Inutile, nous verrons ça demain. Bonne soirée.

Je m'éclipse, regagnant le vaste hall entrée. L'équipe de nuit me regarde en coin. Le regard des deux molosses préposés à la sécurité est quant à lui plus appuyé. Je les ignore et joue du coude pour appeler un ascenseur. Je resserre la prise de mes bras autour d'Ana, la redressant contre mon torse. Les portes s'ouvrent et je m'engouffre à l'intérieur. Je parviens à appuyer sur l'étage, les portes se ferment doucement et je profite de l'appui des cloisons pour souffler un peu. Heureusement, je suis seul à cette heure.

Est-elle endormie ? Est-elle inconsciente ? Je sens l'inquiétude monter en moi mais heureusement la sonnerie des portes coulissantes lui fait brièvement ouvrir les yeux. Rassuré, je m'engage dans le long corridor désert. Trouver ma carte de chambre est un véritable chalenge. Je manque de faire tomber mes clefs de voiture et mon téléphone mais parviens à extirper la carte.

Je ne parviens pas à réaliser que nous nous retrouvons à nouveau seuls, dans une chambre d'hôtel. La situation à un curieux air de déjà vue. Je me souviens d'une soirée pas si lointaine où il fallut que je prenne en charge une jeune fille soûle, que je l'introduise dans ma chambre, la déshabille avant de lui faire partager mon lit tandis qu'elle était ivre morte…

Je dépose Ana sur mon lit et allume la lampe de chevet que je règle au minimum. Elle secoue la tête, ouvre les yeux et semble flotter entre deux eaux. Je déglutis, nerveux soudain, tout en la regardant. Va-t-elle essayer de me toucher ? Puis-je me déshabiller ?

De quoi as-tu peur Grey ? Elle est amorphe !

Mes mâchoires se crispent tandis que je défais ma cravate, le cœur battant. Les brides de mon rêve reviennent, de même que les tentatives de sa main pour me caresser.

Arrête ! Ce n'était qu'un rêve !

Elle semble être repartie dans le sommeil. Je retire ma veste que je dépose sur l'un des fauteuils, ma montre, vide mes poches et met mon téléphone en silencieux. Je ne veux pas être dérangé ce soir ou demain matin. Je veux dormir, moi aussi.

Je défais les deux premiers boutons de ma chemise hésitant, me retourne pour lui jeter un regard et surprend le sien. Je tente de cacher ma nervosité par un trait d'humour :

_ On se rince l'œil, Mademoiselle Steele ?

Le bleu de ses yeux semble se troubler, mais elle continue de me regarder, sans esquisser le moindre mouvement. Je m'approche, mes mains venant prendre ses chevilles pour lui ôter ses chaussures. Elles tombent l'une après l'autre sur la moquette. Dans la manœuvre, sa robe s'est retroussée sur ses cuisses, dévoilant les bandes stay-up de ses bas… Je ne peux retenir ni ma réflexion, ni mes yeux, ni mes fantasmes:

_ Mon dieu, tu as mis des bas…

Je pourrai les lui retirer pour dormir mais il n'y pas loin entre sa cuisse, et la fermeture de sa robe. Mes nerfs n'y survivraient pas… Je repose sagement ses jambes sur le lit et décide de rester moi aussi habillé, histoire de tenir un tant soit peu mes chastes résolutions.

Le service d'étage est passé – Dieu merci – je dois déborder le lit, je m'étends à ma place, la soulève comme un chiffon et rabat la couette sur nous. Elle a un soupire, presque un gémissement de contentement qui me remue les entrailles. Sa tête prend appuie sur l'oreiller tandis qu'un frémissement la secoue. Je me cale derrière elle après avoir éteint la lumière, ne pouvant retenir l'étreinte de mes bras.

Elle est avec moi cette nuit, elle ne peut pas s'enfuir, je refuse de la voir s'évanouir comme dans tous ces rêves qui reviennent chaque soir.

_ Mon ventre, doucement…

Elle a peine soufflé, sa respiration est déjà profonde. Je desserre l'étau de mes bras, mais me colle à son dos, inspirant l'odeur de ses cheveux, goûtant presque à la chaleur de sa nuque. Tout son corps s'est enfin relâché et il ne lui faut pas plus de deux minutes pour partir dans les bras de Morphée.

Je ferme les yeux moi aussi, soulagé et heureux. Une certitude m'étreint : je ne peux plus me passe de ça, je ne peux plus me passer d'elle. Je ne vois pas mes nuits – et mes jours, cela va sans dire – autrement qu'avec elle.


Merci encore à vous pour votre patience et vos commentaires! ^^
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