PDV: Ochaco Uraraka
Ochaco referma la porte de sa chambre. Il faisait déjà nuit. L'entraînement avait duré plusieurs heures, et elle ne demandait qu'à se détendre. Mais... elle regarda son bureau et le devoir de japonais qui y trônait, à peine commencé.
Elle s'assit sur le bord de son lit.
Il était difficile de concilier l'emploi du temps de lycéen avec celui d'apprenti héros. A peine avaient ils eu le temps de s'habituer au rythme qu'on leur rajoutait un stage alterné auprès d'un héros. Tsuyu et elle avait rejoint leur aînée Nejire des Big 3 chez l'héroïne dragon Ryukyu, numéro 10. Et depuis cela, entre les devoirs, les entraînements et les patrouilles, il y avait de quoi en oublier de dormir. Alors elle s'allongea, la tête contre le mur et fit un point sur sa journée.
Les cours d'anglais étaient toujours ennuyeux, mais au moins, ils n'avaient eu que ça cette matinée là. Aussi, Ochaco n'avait pas été sûre si c'était le manque de sommeil ou l'ennui provoqué par la voix traînante de leur professeur qui lui avait autant donné envie de bailler. Quoi qu'il en était, elle avait décroché à un moment. Elle avait simplement relevé la tête et réalisé que le point de grammaire abordé n'était plus du tout le même que celui qu'elle croyait suivre. Quand étaient ils passés au conditionnel ? Ils ne parlaient pas des temps du passé, il y a quelque secondes ? Elle avait regardé son cahier et jeté un oeil aux notes de Sato. Depuis quand la page était elle si noircie de notes ? Qu'est ce qu'elle avait raté ? Comment rattraper... Elle avait lâché son stylo et baissé la tête lorsqu'elle avait comprit : elle n'arriverait pas à raccrocher les wagons. Pourquoi y arriverait elle, après tout ?
L'exercice de sauvetage ne s'était pas mieux passé, au contraire. Elle n'avait rien été capable de faire correctement, et si Momo ne s'était pas trouvée dans son équipe et ne l'avait pas guidée tout du long, elle aurait clairement échoué. Elle avait fait voler ce qui ne devait pas voler, entravé les mouvements du reste de l'équipe, jusqu'à ce que Momo ne prenne les choses en main.
Ochaco rouvrit les yeux et observa le plafond terriblement blanc de sa chambre au dortoir de Yuei.
Cela faisait quelque semaines maintenant qu'elle n'y était plus. Le grand combat d'All Might contre One for All, l'opération de sauvetage de Bakugo, la décente chez les Huit Préceptes... tout ça lui avait fait comprendre qu'elle n'avait ni les capacités, ni la flamme nécessaire pour être un héros. Elle n'était là que pour l'argent. Elle n'était là que pour obtenir une licence qui permettrait d'aider ses parents. Être un héros, arrêter les villains... tout ça n'était que secondaire. Et elle trouvait ça détestable.
Elle se redressa. Qu'est ce qui lui prenait de broyer du noir ? La main sur la poignée de porte, elle hésita un temps, puis sortit.
Le salon était le lieu de passage par excellence. Bien que plusieurs d'entre eux ait une télévision dans leur chambre, la plupart des lycéens de la classe 1-A préféraient se retrouver dans la salle commune pour la regarder à plusieurs. Evidemment, le programme était toujours problématique et des conflits autour de la télécommande apparaissaient presque à chaque fois, mais c'était une chaleur agréable. Pour Ochaco, qui avait dû vivre seule avant d'enfin emménager dans le dortoir, c'était une bénédiction.
Ce soir-là, le salon était plein à craquer. Ochaco eut même un mouvement de recul. Ils étaient tous là ? Il y avait une réunion ou quoi ?
"All Might est figurant dans l'épisode de ce soir !" lui rappela Deku dont les yeux brillaient d'excitation
Elle se senti bête d'avoir oublié ça. Leur professeur le leur avait pourtant rappelé tous les jours depuis qu'il avait tourné le fameux épisode dans une série populaire. Il était même allé jusqu'à entourer la date en rouge sur le calendrier affiché sur leur réfrigérateur (personne ne savait quand ni comment il était entré dans le dortoir ; Aizawa-sensei avait promis d'enquêter). Elle prit place sur un des canapés. Il restait un peu de place entre l'accoudoir et Momo (plongée dans un bouquin de matériel de guerre). Ils avaient encore quelque minutes à attendre avant le début de l'épisode, et tous semblaient en profiter pour discuter, jouer aux cartes ou simplement buller. Seul Deku trépignait sur sa chaise. Ses yeux ne décollaient pas de l'écran.
"Nous interrompons la coupure publicitaire pour signaler un incident de grande ampleur dans le quartier est de Musutafu, dans la préfecture de Tokyo. Nous prions les résidents de rester à l'abri. Un incident dans le quartier est de Musutafu..."
L'épisode de All Might n'importait plus. Tous se stoppèrent. La plupart sortirent leur smartphone, cherchant davantage d'information, suivant les déroulements sur Twitter.
"Trois buildings se sont effondrés.
- Regardez les photos aériennes !
- On dirait une scène de guerre... regardez la fumée !
- C'est la poussière de l'effondrement.
- Une catastrophe dans l'obscurité.
- Mais qu'est ce qui s'est passé ?
- Mont Lady est sur le terrain et pour une fois, elle ne détruit rien... tout a déjà été détruit, ha ha ha !"
Entre les blagues mal assurées de Mineta et les informations contradictoires, on ne s'y retrouvait pas. Le brouhaha était effroyable.
"Endeavor vient d'arriver ! Hawk aussi !
- Numéro treize mène l'opération de sauvetage...
- Est-ce qu'on sait pourquoi les buildings se sont effondrés ?
- On parle d'explosions... des terroristes ?
- Il y a des blessés ?
- Ce serait trois bombes déclenchées simultanément... la vidéo de ce passant...
- La police a tweeté ! "Nous invitons les habitants à éviter le quartier"... c'est pas du tout des infos, ça !
- C'était des buildings résidentiels ?
- On n'en sait rien pour l'instant...
- C'est juste à côté de la station de métro !
- Purée... c'est pas vrai...
- Il y a le feu..."
C'était une attaque de grande ampleur. Une attaque bien différente de ce dont ils avaient l'habitude. Les villains n'étaient en général pas très organisés. Ils agissaient en suivant une impulsion : voler, braquer, attaquer, en se pensant protégés par leur alter. Mais jamais les villains ne s'en prenaient à tout un quartier, et jamais ils ne restaient dans l'ombre ainsi. Ce n'étaient pas seulement des vilains. C'était le cran au dessus. C'était du crime organisé.
La porte s'ouvrit brutalement et Aizawa-sensei rentra.
"Vous ne bougez pas d'ici. Iida est en charge du dortoir et du maintien de l'ordre. Je me rends sur les lieux."
Il repartit aussi sec.
Il y eut un long silence, puis Jirou posa la question qui brûlait leurs lèvres.
"Qu'est ce qu'un héros qui peut effacer les alters va faire sur les lieux d'une catastrophe urbaine ?"
Un lourd silence s'installa.
"Ils ont peut-être besoin de tous les héros disponibles, suggéra Kirishima.
- Après tout, Endeavor y est aussi, lâcha Mineta. Et ce ne sont pas ses flammes qui vont aider à éteindre le feu.
- Les pompiers et la police y sont aussi..."
"Nous invitons les résidents de Masutafu à ne pas sortir de chez eux et à rester en sécurité. répétait la voix à la télévision"
La nouvelle avait instauré une ambiance lourde et désagréable. Leur soirée qui avait promis une sacrée rigolade à regarder leur professeur se démener à l'écran venait de se transformer en une attente fébrile et l'actualisation frénétique des réseaux sociaux. Ochaco sortit son portable à clapet qui venait de vibrer puis fronça les sourcils. Son père l'appelait ? Elle s'éloigna du brouhaha de ses camarades de classe.
"Allô ?
- Ochaco, tu vas bien ? Tu n'es pas là-bas si ?
- Non, non. Ça va. On est tous au dortoir... Musufatu est une grande ville.
- D'accord. C'est bien... j'ai vu les images, c'est...
- Oui."
Ils restèrent dans un silence gênant quelques secondes.
"Bon, fais attention, hein ?
- Oui, vous aussi ! Bonne nuit.
- Bonne nuit."
Elle raccrocha, le coeur lourd. Elle serra son portable contre sa poitrine. Sa campagne lui manquait. Ses parents lui manquaient. Terriblement. Et encore plus dans ce genre de situation. Elle n'avait qu'une envie : rentrer chez elle, retrouver sa chambre, ses parents, ses repères. Aider à la compagnie de son père, un peu. La simplicité du travail, sa non-complexité. Porter, tout simplement. Amener d'un point à un autre. Sans décision, l'esprit libre...
Elle se retourna vers ses camarades de classe. Peut-être était-ce le moment de prendre la décision qu'elle mûrissait depuis des semaines. Peut-être était-ce le moment de le leur annoncer.
Pas tout de suite, se dit elle. Pas tout de suite.
